à Victor Pavie.
5 janvier 1828.
Vous avez beau m’y louer, mon jeune et bien cher
ami, et m’y trop louer, je n’en crierai pas moins
jusque sur les toits que votre article est admirable,
et qu’il est triste (je ne dis pas pour moi, que
suis-je ? Mais pour les lettres) qu’un si profond
et si élevé morceau de critique s’imprime dans le
coin d’une province, tandis que Mm R et compagnie
déposent leur nullité en quatre colonnes dans un
journal qui se multiplie à quinze mille exemplaires
et parle à cinq cent mille hommes dans les deux
mondes. Que voulez-vous !
Toutes les personnes qui ont déjà lu votre premier
article sur Cromwell
sont dans le ravissement : David, Sainte-Beuve,
Paul en radotent. Je vais le faire lire à émile
Deschamps et à Ch Nodier. Sainte-Beuve a fait
aussi, lui, deux bien remarquables articles sur ce
pauvre livre ; on les a refusés au globe , dont
les prosaïstes me gardent rancune. Vous voyez
qu’il y a de l’intolérance jusque chez les philosophes,
et de la censure même chez les démocrates. Que
voulez-vous encore ?
J’ai mille vœux de bonheur à vous envoyer ; car il
n’y a rien à vous souhaiter du côté du talent. Soyez
donc toujours l’orgueil de votre respectable père,
et quant à moi je me fais un souhait de bonne
année, c’est que vous veniez me voir en personne.
Parlez-en, de grâce, à M Pavie. ora pro nobis.
votre ami,
V Hugo.
à Victor Pavie.
23 janvier 1828.
Nos lettres se croisaient, mon poëte. à l’heure où
je lisais votre gentil message , vous lisiez,
vous, mon griffonnage inextricable, mais n’importe !
Votre amitié, n’est-il pas vrai, me devine quand vos
yeux ne peuvent me déchiffrer, et, quand je vous
écris, si la plume est mauvaise, le cœur est bon.
Savez-vous que je m’en veux de vous avoir écrit
toute une page sans vous avoir dit encore que votre
deuxième article est plus beau, s’il est possible,
que le premier ; que vous êtes déjà mûr pour n’avoir
que vingt ans !
Quelle verve ! Quel éclat de style et d’idées !
Sainte-Beuve s’extasiait hier sur votre article ;
il le sait par cœur, à la lettre, et le récite
à tout le monde.
Il ne s’est pas fait en France de si remarquable
article que le vôtre sur ce Cromwell ; il n’y
a que les hauts articles des reviews anglaises
qui soient dignes d’être lus après les vôtres.
Pardon pour mon gâchis. Vous savez que notre David
va tout à fait bien, qu’il sort, qu’il se promène au
soleil et qu’il va reprendre ses travaux. Je le vais
voir tous les jours, pour le voir et pour causer de
Victor d’Angers. Mille souvenirs de ma femme et
de moi à votre excellent père. Je viens de marier
mon frère aîné ; quand vous serez marié, j’aurai
une belle-sœur de plus.
Victor.
à Victor Pavie.
Paris, 29 février 1828.
Je ne vous ai pas encore remercié, mon jeune poëte,
de votre bonne lettre, de la lettre de votre
excellent père. Je sais que vous êtes tous deux
pleins d’indulgence pour moi comme pour mes œuvres,
et mon deuil profond, mon deuil inconsolable ne
m’excuse que trop près d’amis tels que vous. J’ai
perdu l’homme qui m’aimait le plus au monde, un être
noble et bon, qui mettait en moi un peu d’orgueil
et beaucoup d’amour, un père dont l’œil ne me
quittait jamais. C’est un appui qui me manque de
bien bonne heure ! Oh ! Mon bien cher Victor, priez
Dieu qu’il vous laisse longtemps votre père !
Vous savez la petite infortune advenue à Paul.
C’est un bien petit malheur près d’un bien grand.
J’ai dû le couvrir de mon mieux dans cette occurrence.
D’ailleurs, c’est moi qui lui avais porté malheur.
La plébécule cabalante qui a sifflé Amy Robsart
croyait siffler Cromwell par contre-coup. C’est
une malheureuse petite intrigue classique qui ne vaut
pas, du reste, la peine qu’on en parle.
Adieu, mon poëte. Comment en êtes-vous encore à me
demander une place dans mon amitié ? N’êtes-vous pas
déjà de mes vieux amis ? La perte de mon père me
laisse un vide immense et profond ; mais vous êtes
de ceux qui le rempliraient s’il pouvait être rempli.
Votre frère ,
Victor.
à Victor Pavie.
Paris, 17 juillet 1828.
Vous êtes en droit de m’en vouloir, mon poëte, car
depuis les longues semaines que vous nous avez
quittés, comment ai-je répondu à votre correspondance,
à votre charmante lettre, et à cette autre
correspondance imprimée qui m’a apporté tour à tour
votre bel article de la ronde du sabbat , les
remarquables strophes sur smarra , et enfin
l’excellent morceau sur le faust des deux
grands poëtes, Goethe et Delacroix.
Ne me croyez pas pourtant, cher ami, aussi coupable
que je le parais. J’ai des épreuves à corriger, des
visites à recevoir, de gros livres à lire, des
affaires à suivre ; j’ai écrit, ce mois-ci, trois
lettres à des notaires et avoués. Jugez quelle
fatigue il y a dans tout cela ! Et puis, la meilleure
raison, c’est que je suis paresseux. Vous êtes
indulgent, vous, et vous voudrez bien m’aimer comme
cela, et penser qu’entre les lettres de Lamartine,
de l’abbé De Lamennais, de Chateaubriand, les
vôtres sont encore de celles auxquelles je réponds
le plus vite. Vous occupez-vous, comme vous me
l’avez promis, de la petite maison gothique près
d’Angers ? De grâce, envoyez-moi, dans votre
prochaine lettre, des détails sur cette affaire, si
pourtant vous voulez toujours de moi qui veux toujours
de vous.
Sainte-Beuve vient de publier son livre, qui
est excellent. Boulanger va vous envoyer sa
saint-Barthélemy , qui est magnifique. Vous
voyez que Paris pense à Angers.
Adieu, adieu. Paul se plaint de la rareté de vos
lettres. Il a raison : elles sont rares de toutes
manières. Adieu. Mille choses de nous tous à vous
tous.
V H.
à Monsieur Sainte-Beuve, Tubney Lodge,
near Oxford. — England.
Paris, le 17 septembre 1828.
Vos deux lettres, cher ami, ont été une vive joie
pour moi. J’avais pris, je l’avoue, cette douce
habitude de vous voir souvent, d’échanger mes idées
avec vos idées, de rêver quelquefois à l’harmonie de
vos vers ; votre absence me laissait un grand vide.
Elle me dépeuplait presque la rue
notre-dame-des-champs. Vos deux lettres sont venues,
bien bonnes et bien belles qu’elles sont, nous
rendre quelque chose de votre vive et haute
conversation, de la poésie de votre cœur et de
votre esprit.
Je ne saurais vous dire avec quelle curieuse
avidité je vous ai suivi dans
votre voyage, chaque détail de vos lettres m’a été
précieux, j’y voyais saillir tous les bas-reliefs
et reluire les vitraux gothiques des belles églises
que vous avez visitées, heureux homme que vous
êtes !
Tandis que vous courez ainsi de sensations en
sensations, nous passons ici des jours qui se
ressemblent tous. Vous savez notre train de vie ;
seulement, voilà quelque temps que nous sommes
sevrés de couchers de soleil. Il se couche
maintenant pendant notre dîner, cela m’attriste.
C’est le premier larcin que me fait l’approche de
l’hiver.
Je voudrais bien vous envoyer des nouvelles d’ici,
mais vous savez dans quelle solitude je vis. Je
sais qu’Ancelot vient de faire jouer son Olga ,
dont le globe dit du bien. Il y a eu aussi
dans le globe un article stupide de M C R sur
votre beau livre. En revanche, le provincial a
dit à votre sujet d’assez bonnes choses que je vous
garde pour votre retour. Nous avons bien parlé de
vous avec tous nos amis. Les oreilles ont dû vous
tinter. Il ne s’est pas dit un vers dans ma cellule
qui n’ait fait regretter les vôtres. J’espère que
vous nous en rapporterez d’Angleterre pour nous
consoler de ce long jeûne. J’ai annoncé hier à
madame votre mère votre prochain retour. Elle m’a
chargé de vous dire qu’elle se portait bien et
désirait vivement vous embrasser. Pas plus vivement
que nous tous, à coup sûr, toute votre mère qu’elle
est.
Sans adieu, bien cher ami. Revenez-nous vite. Je
vous recommande Canterbury. C’est une cathédrale à
vous remuer et à vous ravir d’enthousiasme. Ce que
vous me dites des restaurations de Westminster
m’afflige. Les anglais ont la manie de mêler le
fashionable au gothique.
à bientôt. Nous vous embrassons tous bien tendrement.
Victor.
M Le Prevost, qui sera bien ravi de vous voir,
demeure rue Fontenelle, à Rouen. — nous attendons
ici Lamartine. Paul, Boulanger, les Devéria,
David, qui ne va pas à Londres, vous embrassent
et vous remercient.
à Sainte-Beuve.
28 septembre 1828.
Ce dimanche (minuit).
J’ai trouvé en rentrant, cher ami, votre précieux
cahier. Je viens de le lire, et je vous écris ceci,
non pas pour vous dire ce que cette lecture m’a fait
éprouver, les paroles y suffiront à peine, mais
pour jeter un peu sur le papier l’émotion dont vous
m’avez pénétré avec vos vers graves et beaux, votre
mâle, simple et mélancolique prose, et votre Joseph
Delorme qui est vous. Cette histoire courte et
austère, cette analyse d’une jeune vie, cette
savante dissection qui met une âme à nu, tout cela
est admirable et m’a presque fait pleurer. De quel
beau livre vous allez doter l’art !
Je tâcherai de vous aller voir demain.
Votre frère,
Victor.
Monsieur L Boulanger, chez Monsieur Gilet,
à Vauderland, près Paris.
Paris.
Je ne saurais vous dire, cher ami, quel plaisir m’a
fait votre aimable et bonne lettre. J’avais besoin
de quelque chose de vous. Il y a dans les
épanchements de votre conversation d’artiste, de
poëte et d’ami un charme duquel je sens maintenant
que je ne saurais me passer. Votre lettre m’a rendu
tout cela, à la vérité, moins le geste, moins le
regard, moins l’accent. Mais vous nous reviendrez
bientôt, n’est-ce pas ? Et vous nous reviendrez bien
portant et avec autant de vigueur dans le corps que
dans le génie.
Nous parlons ici de vous à chaque heure, à chaque
instant, et vos oreilles doivent être pleines des
paroles que nous disons de vous. Vos beaux fruits
ont été reçus avec bien de la reconnaissance et
bien du regret que vous ne fussiez pas là pour en
prendre votre part.
Savez-vous que le pays dont vous me parlez est
fort beau et que votre lettre est fort belle aussi ?
Vous êtes grand coloriste avec la plume comme avec
le pinceau.
Quant à moi, cher Boulanger, je ne fais rien. Ma
femme est sur le point
d’accoucher et je ne pense plus qu’à cela. Vous me
gronderez à votre retour et vous aurez d’autant plus
droit de le faire que vous rapporterez (j’en suis
sûr) un amas de belles choses.
Je vous envoie le pacha , que je n’ai pas eu
le courage de copier, mais dont je puis fort bien
me passer jusqu’à votre retour. Je ne sais pas trop
si vous pourrez le lire, griffonné comme il est.
Mais vous savez si bien me deviner !
à bientôt, cher ami, n’est-ce pas ? Tous nos bons
amis vous remercient et vous embrassent. Moi, je
vous espère et je vous réclame tous les jours,
mais je veux que vous vous portiez bien.
Le meilleur de vos amis,
Victor.
Ce 11 octobre 1828.
à David D’Angers.
ce 17 octobre 1828.
J’ai, cher ami, une lettre de M De Belleyme qui
nous donne entrée à Bicêtre pour le 22, jour du
ferrement de la chaîne. Si vous avez un moment,
venez me voir sous peu, que nous convenions de la
marche que nous suivrons.
Votre ami,
Victor Hugo.
Je rouvre ma lettre pour vous remercier mille fois,
autant de fois que c’est admirable.
Monsieur David, 9, rue de Fleurus, r. s. v. p.
ce jeudi matin octobre 1828.
J’ai vu hier votre Bentham , mon cher David,
et puisque je n’ai pas le temps de vous aller voir,
il faut, si paresseux que je sois à faire une lettre,
que je vous en écrive. Ce buste est un monument.
Jamais le marbre n’a eu
plus d’éloquence, plus d’intelligence, plus de vie.
Tout y est admirable ; je l’avais déjà vu bien
avancé dans vos mains, mais il a maintenant ce je ne
sais quoi d’achevé qui complète une grande œuvre.
Que ces rides de marbre sont belles ! C’est de la
chair comme Puget, c’est de l’idéal comme Jean
Goujon. Ce buste, mon ami, est une des plus
magnifiques choses que vous ayez faites. La
vieillesse rendue avec jeunesse : le génie traduit
par le génie.
Nous avons bien regretté votre absence l’autre soir,
mais c’est ma faute. J’avais compté sur vous comme
sur Ch Nodier, qui a pu en effet venir à
l’improviste, et qui sera bien heureux de vous voir
chez lui. Pour me consoler, j’ai rompu ma lance en
faveur de votre beau Racine, et votre ami M
Bonange m’a bravement secondé. Je ne cesse de le
dire toujours et partout : vous êtes le premier,
vous êtes l’unique !
à propos d’homme de génie, voulez-vous voir l’abbé
De Lamennais ? Il est à Paris pour quatre ou
cinq jours : il m’écrit qu’il viendra me voir
aujourd’hui de midi à deux heures. Tâchez de vous
échapper un moment à cette heure-là. Vous tomberez
de Rossini en Lamennais. C’est une bonne fortune
pour un créateur de têtes comme vous.
Sans adieu, n’est-ce pas ?
Victor.
à David D’Angers.
ce 1er novembre 1828.
Je suis bien contrarié, cher ami ; une affaire
pressante a forcé Lamartine de partir inopinément
avant-hier. Il est vrai qu’il reviendra au mois de
janvier passer trois mois à Paris et qu’il compte
bien que vous serez toujours dans les mêmes
dispositions à son égard ; mais c’est une chose
dure pour moi que d’attendre deux mois un de vos
chefs-d’œuvre.
Sans adieu. J’espère bien toujours vous servir de
satellite ce soir, si je ne suis pas trop enroué.
à quelle heure vous attendrai-je, à propos ?
à vous du fond du cœur,
Victor Hugo.
à Bossange.
voilà six jours que je n’ai de nouvelles de
Monsieur Bossange. Cependant il importerait que
nous convinssions du jour de la publication de cette
4e édition. Quant à l’autre affaire, je lui rappelle
que nous perdons un temps précieux. J’attends sa
réponse prompte sur ces deux objets et le prie de
me croire son bien cordialement dévoué serviteur.
Vte Hugo.
Ce lundi 10 9bre 1828.
madame vve Martin, 20, rue des vieux-augustins,
près la rue saint-André-des-arts.
ce lundi 11 9bre 1828.
Vous avez tort, ma chère tante, de revenir sur un
passé qui est oublié. Après tous les malheurs de
notre famille, le pire de tous serait le manque
d’union. Croyez donc que nous vous aimons tous. Ne
réveillez plus des souvenirs pénibles d’une époque
où mon père a tout compromis, sa propre fortune et
celle de ses enfants. L’en avons-nous moins aimé ?
Aujourd’hui nous avons tous une pauvreté commune
à supporter. C’est un triste résultat des fautes que
nous n’avons pas commises. Que voulez-vous ?
Résignons-nous.
J’ai envoyé votre lettre et le papier qu’elle
contient à Abel.
Votre neveu dévoué,
Victor.
à David D’Angers.
Paris, ce samedi matin... 1828.
Voyez, cher ami, si ce n’est pas une fatalité ! Ma
femme, qui se porte bien toute l’année, s’avise
d’être incommodée aujourd’hui, et incommodée de la
seule incommodité peut-être qui puisse altérer
un profil . Elle a horriblement mal aux dents et,
en outre, les lèvres enflées et cuisantes. Vous
n’auriez donc aujourd’hui qu’un modèle souffrant
et défiguré. Or, je me souciais fort peu de vous
prévenir de ce contre-temps, tenant beaucoup à
la joie de vous voir aujourd’hui, et prévoyant que
cette lettre nous en priverait peut-être, mais ma
femme me rappelle combien votre temps est précieux,
et mon égoïsme cède. Venez pourtant, n’est-ce pas,
si vous pouvez, et n’oubliez pas que personne ne
vous admire plus que moi, parce que personne ne
vous aime davantage.
Victor Hugo.
p. s. — ma femme compte bien qu’il ne sera plus
question de son bobo lundi.