Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 19

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Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 18 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 20



Monsieur Mayer, 53, rue des bouchers.
Strasbourg. 
je vous remercie, monsieur, de la confiance que
vous voulez bien placer en moi. Sans mes yeux
malades, je vous aurais répondu plus tôt et plus
longuement. Je ne faudrai jamais à la prière d’un
jeune homme. Au point de la vie où je suis arrivé,
je suis encore assez jeune pour aimer la jeunesse et
déjà assez vieux pour la conseiller.
J’ai lu vos beaux vers. Je doute fort que l’académie
en reçoive de plus beaux. Mais c’est précisément pour
cela que je n’espère guère qu’elle vous couronne. En
général, ce qui va à l’académie, c’est la médiocrité.
Essayez pourtant. Dans ma pensée, vous méritez déjà
plus qu’un prix de poésie. Vous me demandez une
critique détaillée de votre ode. Vous savez,
monsieur, que, tout en considérant la forme et
l’exécution comme choses de haut prix, j’attache en
général peu d’importance aux critiques de détail. Il
y a quelques mauvaises rimes que vous feriez peut-être
bien d’effacer. grand et volcan, plus et
vertus, conjurés et cyprès , etc.
Une observation générale pour l’avenir. Vous avez un
penchant à l’antithèse qui vous servira peut-être
cette fois à l’académie, mais dont vous ferez bien de
vous défier pour d’autres ouvrages.
Adieu, monsieur. Travaillez. Vous avez ce qu’il faut
pour réussir ; travaillez. Ne vous découragez et ne
vous lassez pas. Savez-vous le secret de tout succès
dans ce monde quand on est fort, le voici :
perseverando .
Agréez l’assurance de mes sentiments distingués.
Victor Hugo.
16 janvier 1833.



à Sainte-Beuve. 
18 janvier 1833.
Quand personne n’entre, vous, mon ami, vous avez
toujours droit d’entrer. Je vous ferai donc assister
à une répétition, dès qu’il y en aura une un peu
passable, et je serai bien heureux de vous y avoir.
Je vais faire retenir les deux stalles que vous désirez
à l’amphithéâtre (stalles rouges), ce sont les
meilleures places de la salle. Elles seront inscrites
sous votre nom.
Je vous serre la main.
V H.



à Mademoiselle Louise Bertin. 
15 février 1833.
Mademoiselle,
voilà enfin le scénario en double copie, une pour
vous, l’autre pour M Véron. J’ai pensé que vous
pourriez avoir besoin de ce plan détaillé sous les
yeux.
Je suis toujours dans l’incertitude pour la dernière
scène. Je vous assure que ce n’est qu’une misère et
pourtant il est fort difficile de trouver quelque
chose qui ne soit pas ou tout à fait détaché du
poème, ou plat et commun.
D’après ce que vous m’avez dit l’autre soir, je suis
de votre avis sur l’apothéose, et je donne le ciel
au diable.
Je voulais vous porter en personne ce paquet hier au
soir. Mais ma femme m’a mené de droit divin à
Bertrand et Raton , qui nous a prodigieusement,
merveilleusement et incomparablement ennuyés.
Je joins au scénario le manuscrit, et les quelques
chiffons de papier qu’il contenait.
à bientôt, mademoiselle. Nous ne voyons plus
édouard ; mais nous vous aimons de tout notre cœur.
V.



à Sainte-Beuve. 
ce dimanche 24 février 1833.
Je vous envoie, mon ami, un passage de Planche auquel
je ne comprends rien. Il faut qu’il soit fou de se
figurer que j’établirai jamais, je ne dis pas la
moindre solidarité, mais le moindre rapprochement
entre vous, Sainte-Beuve, et lui.
Vous savez bien, vous, que vous n’avez pas d’ami
meilleur que moi.
V.



à Sainte-Beuve. 
25 février 1833.
Entre vous et moi, Sainte-Beuve, il y a une amitié
scellée d’une façon trop profonde et trop durable
pour que les petites affaires de l’amour-propre nous
divisent jamais un seul instant. Nous sommes des amis
sérieux. C’est notre devoir de ne jamais ajouter foi
une minute aux commérages qu’on pourrait colporter
de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêtement,
tantôt perfidement. Vous ne doutez pas, n’est-ce pas,
mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche
que comme il en doit sortir, avec l’effusion de
l’amitié, de l’admiration et de la tendresse la plus
fraternelle. Il me serait même impossible de souffrir
autour de moi des hommes qui ne pensassent pas de vous
comme j’en pense et qui n’en parlassent pas comme j’en
parle. Vous êtes une de mes religions, n’oubliez
jamais ceci, et toutes les fois qu’on essaiera de
venir vous dire que j’ai parlé de vous autrement que
comme d’un frère, dites simplement cela n’est pas .
-je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, car je
suis sûr que c’est tout simplement votre pensée que
je transcris ici ; mais puisqu’on a eu la niaiserie
de prononcer votre nom à propos de la pauvre
conduite de M Buloz à mon égard, j’avais besoin de
vous dire, moi, que jamais vous n’avez été plus cher
et plus présent à ma pensée qu’en ce moment où je
vous vois à peine.
V.



au roi Joseph. 
Paris, 27 février 1833.
Sire, je profite pour vous répondre de la première
occasion sûre qui se présente. M Presles, qui part
pour Londres, veut bien se charger de remettre cette
lettre à votre majesté. Permettez-moi, sire, de vous
traiter toujours royalement. Les rois qu’a faits
Napoléon, selon moi, rien ne peut
les défaire. Il n’y a pas une main humaine qui puisse
effacer le signe auguste que ce grand homme vous a
mis sur le front.
J’ai été profondément touché de la sympathie que
votre majesté m’a témoignée à l’occasion de mon procès
pour le roi s’amuse . Vous aimez la liberté,
sire ; aussi la liberté vous aime. Permettez-moi de
joindre à cette lettre un exemplaire du discours que
j’ai prononcé au tribunal de commerce. Je tiens
beaucoup à ce que vous le lisiez autrement que dans
le compte rendu, toujours inexact, des journaux.
Je serais bien heureux, sire, d’aller à Londres, et
d’y serrer cette royale main qui a tant de fois serré
la main de mon père. M Presles dira à votre majesté
les obstacles qui m’empêchent en ce moment de réaliser
un vœu aussi cher ; il faut, pour qu’ils m’arrêtent,
qu’ils soient insurmontables. M Presles vous dira
une partie de ce que je vous dirais, sire, si j’étais
assez heureux pour vous voir. J’aurais bien des choses
de tout genre à vous dire. Il est impossible que
l’avenir manque à votre famille, si grande que soit
la perte de l’an passé. Vous portez le plus grand
des noms historiques.
à la vérité, nous marchons plutôt vers la république
que vers la monarchie ; mais à un sage comme vous, la
forme extérieure du gouvernement importe peu. Vous
avez prouvé, sire, que vous saviez être dignement le
citoyen d’une république. Adieu, sire ; le jour où il
me sera donné de presser votre main dans les miennes
sera un des plus beaux de ma vie. En attendant, vos
lettres me rendent fier et heureux.
V H.



à Sainte-Beuve. 
10 mars 1833.
Il faut, mon ami, que je vous écrive un mot pour
Abel. L’animosité de M Buloz contre moi retombe
sur lui. M Buloz avait fait avec lui une convention
dans laquelle j’avais servi d’intermédiaire, et qui
avait déterminé Abel à refuser les offres qu’on lui
faisait d’autre part. Aujourd’hui M Buloz juge à
propos d’éluder ou de rompre cette convention... je
n’ai rien à lui dire. Mais vous seriez bien bon, vous,
mon cher Sainte-Beuve, de lui parler...
voyez si tout souvenir des services passés n’est pas
éteint dans l’esprit de M Buloz. De cette affaire
dépend tout l’avenir entre lui et moi. Je juge les
hommes une bonne fois et tout est dit.
J’irai vous chercher, mon ami. J’irai causer avec vous
de cela et de tant d’autres choses pour lesquelles
j’ai besoin de vos conseils et de votre amitié. Votre
amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie.
Je n’y songe jamais qu’avec attendrissement. Je
relisais l’autre jour les consolations . Où est-il
ce beau passé ? Ce qui ne passe pas, c’est un souvenir
comme le vôtre dans un cœur comme le mien. Adieu,
croyez bien que je n’ai jamais été plus digne 
d’être aimé de vous.



à Monsieur Jouslin De La Salle. 
21 mars 1833.
Monsieur,
permettez-moi de vous adresser et de vous recommander
le jeune auteur d’une tragédie intitulée
James Douglas , M Esquiros. Le théâtre-français
me paraît spécialement institué pour encourager les
jeunes auteurs dans la voie de la poésie et de l’art.
M Esquiros est de ceux qui méritent qu’on lui
aplanisse le chemin. Je serai heureux d’apprendre
qu’il a trouvé bon accueil auprès de vous, monsieur.
Agréez, je vous prie, l’assurance de mes sentiments
distingués.
Victor Hugo.



à Victor Pavie. 
Paris, 31 mars 1833.
Il y a des siècles que je veux vous écrire, mon
ami. J’ai vraiment avec vous, que j’aime le mieux,
l’apparence d’un homme oublieux, négligent, distrait,
absorbé par sa propre chose, et je vous assure
pourtant que rien n’est moins vrai. J’ai toujours
pour les vrais amis que je me sais, — et vous êtes
des meilleurs et des plus chers, — j’ai toujours un
souvenir profond, continuel, doux et triste, dont je
me remplis le cœur dans mes heures de
loisir et de rêverie. Penser à un ami absent, c’est
une des joies les plus graves et les plus calmantes
de la vie. J’écris peu, parce que je suis paresseux
et presque aveugle ; et puis, voyez-vous, Pavie, en
amitié, comme en art, comme en tout, il arrive souvent
que d’écrire gâte la pensée.
Vous, dont la vie n’est pas emportée et arrachée de
toutes ses ancres par un continuel tourbillon, vous
qui êtes à Angers et non à Paris, vous qui n’avez
pas une existence publique qui rudoie à tout moment
votre existence privée, vous devriez m’écrire souvent,
mon ami, et me faire en de longues lettres l’histoire
attentive de votre pensée et de votre âme. Ce serait
bien à vous ; je me reposerais les yeux sur votre paix
et sur votre bonheur.
Dites-moi, il y avait l’autre jour dans votre
feuilleton d’Angers un article bien remarquable,
quoique beaucoup trop bon pour moi, signé C R.
Connaissez-vous l’auteur de cet article ? Remerciez-le
pour moi. Si je savais où lui écrire, j’aurais
plaisir à le faire moi-même.
écrivez-moi longuement, mon cher Pavie. Parlez-moi
de vous, de votre excellent père, de votre frère, si
vous en avez des nouvelles. Dites-moi où vous en êtes
de la vie.
Quand donc viendrez-vous à Paris ?
Je vous aime et je vous embrasse.
Victor H.



à M Harel, directeur du théâtre de la
porte-saint-Martin. 
1er mai, 7 heures du matin.
Monsieur,
hier à minuit, en rentrant chez moi, je pensais trouver
une réponse de vous à ma dernière lettre. J’ai
demandé à ma femme s’il était venu une lettre pour
moi ; au trouble avec lequel elle m’a répondu que non,
j’ai présumé qu’il était en effet arrivé une lettre
de vous, qu’elle l’avait ouverte et qu’on me le
cachait. J’en ai conclu que cette lettre contenait
probablement
une réponse décisive dans l’affaire qui nous occupe,
et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains
que vous ne m’ayez indiqué dans cette lettre une heure
de rencontre pour aujourd’hui. Comme il m’importe de
ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je
crois devoir m’empresser de vous prévenir que je serai
chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous
entendre sur le lieu, l’heure et les armes.
Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments
distingués.
V H.



à Sainte-Beuve. 
12 juin 1833.
L’amitié que j’ai pour vous, vous le savez, mon cher
Sainte-Beuve, est en dehors de toutes les questions
littéraires ou politiques du monde. Sans doute, ce
serait un grand bonheur pour moi de savoir, sur tous
ces problèmes de l’art dont la solution occupe ma
vie, votre pensée en harmonie avec la mienne, comme
autrefois. Mais qu’y faire ? Nous flottons tous plus
ou moins. Ce qui ne flotte et ne varie pas en moi,
c’est mon admiration pour ce que vous faites et ma
tendresse pour ce que vous êtes.
Vous voulez que nous dînions ensemble. Ce sera une
vive joie pour moi et je vous dirai mille choses. Je
vous écrirai le premier jour que j’aurai de libre.
Je vous serre la main. à bientôt.
V.



à Mademoiselle Louise Bertin. 
6 juillet 1833.
Vos lettres, si bonnes et si charmantes, mademoiselle,
nous ont été au fond du cœur. Croyez que je suis à
vous bien profondément. Je suis toujours heureux de
déposer à vos pieds l’hommage d’une amitié, blessée
quelquefois,
toujours entière. Les ennemis qui essaient de me nuire
ou de m’attrister sont au fond bien réellement
impuissants. Il y a une chose qui m’est bien précieuse,
c’est votre bonté pour moi, il y a une chose qui m’est
bien sacrée, c’est mon dévouement pour vous. Vous êtes
bien sûre, n’est-ce-pas, que rien ne peut rien 
contre ces deux choses-là ? Vous êtes comme une mère
pour mes enfants, comme une sœur pour moi. Tout est
là. Je vous baise les mains.
Victor H.

Rappelez-nous au souvenir de vos excellents et chers
parents.



à Mademoiselle Louise Bertin. 
voici une lettre de Poupée qui a bien plutôt l’air
de la lettre d’un chat que de celle d’une poupée. Vous
l’excuserez quand vous saurez qu’elle l’a écrite de
son lit, où elle est depuis quelques jours pour une
fièvre de croissance. C’est cette petite maladie
qui nous a empêchés, Poupée et moi, de vous donner
plus tôt des nouvelles de la place royale.
Je mets sous le même pli les quelques vers que vous
m’avez demandés. J’espère qu’ils ne vous ont pas fait
faute.
Je suis d’ailleurs toujours jusqu’au cou dans le
travail, éperonné des deux côtés par Renduel et
Harel, qui sont bien les deux plus ennuyeux hommes
de négoce qu’il y ait. J’ai déclaré à Harel qu’il
n’aurait pas ma pièce avant le 1er septembre, et
malgré ses lamentations, incantations et gémissements,
j’en suis resté là. Que saint Georges et saint
Martin lui soient en aide !
C’est aujourd’hui dimanche, et belle et joyeuse
journée aux Roches. Vous ne sauriez croire combien
votre vie de campagne, de poésie et de musique paraît
charmante et désirable à nous autres pauvres ouvriers
du quartier saint-Antoine, condamnés à tourner la
roue qui verse l’argent dans la poche d’un libraire
ou d’un impresario, et non dans la nôtre. Vos arbres
sont bien beaux, je vous jure, votre vallée est bien
admirable, votre piano est bien poétique et bien
harmonieux. Vous en êtes encore à la partie charmante
de l’œuvre que nous accomplissons ensemble. Mais
quand vous en serez au théâtre et à la coulisse, vous
me direz ce que vous pensez
de ma vie actuelle comparée à votre vie actuelle.
Quand vous en serez à Véron, vous me direz ce que
vous pensez de Harel.
Adieu, mademoiselle, j’espère que cette lettre vous
parviendra. Est-ce qu’édouard reste aux Roches à
poste fixe ? Nous ne l’avons pas vu, et nous
l’espérions à dîner tous les jours de cette semaine,
dites-le-lui bien, je vous prie. Vous savez combien
je suis tout dévoué de cœur aux excellents habitants
des Roches. Je mets mes respects et mon amitié à vos
pieds.
V.
14 juillet.



à Victor Pavie. 
Paris, 25 juillet 1833.
Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie,
vous que je comprends pourtant si bien, vous dont
l’âme est si élevée et si bienveillante ! Cela est
douloureux pour moi !
J’ai publié, il y a six semaines, un article dans
l’Europe littéraire . Lisez le paragraphe qui se
termine par deus centrum et locus rerum . Vous
aurez ma pensée. Commentez-la en vous-même dans mon
sens . Je crois que cela modifiera vos idées
actuelles sur moi.
Le théâtre est une sorte d’église, l’humanité est une
sorte de religion. Méditez ceci, Pavie. C’est beaucoup
d’impiété ou beaucoup de piété, je crois accomplir une
mission...
je n’ai jamais commis plus de fautes que cette année,
et je n’ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux
maintenant qu’à mon temps d’innocence que vous
regrettez. Autrefois, j’étais innocent ; maintenant,
je suis indulgent. C’est un grand progrès, Dieu le
sait. J’ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet
ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi, et
qui me pardonne et qui m’aime. Aimer et pardonner, ce
n’est pas de l’homme, c’est de Dieu, ou de la femme.
Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes
mon ami. à qui écrirais-je ainsi ?
Allez ! Je vois bien clair dans mon avenir, car je
vais avec foi, l’œil fixé au but. Je tomberai
peut-être en chemin, mais je tomberai en avant. Quand
j’aurai fini ma vie et mon œuvre, fautes et défauts,
volonté et fatalité, bien et mal, on me jugera.
Aimez-moi toujours ; je vous serre dans mes bras.
V H.



à David D’Angers. 
Paris, 3 août 1833.
J’arrive de la campagne, mon cher David, et je trouve
tous les trésors de bronze que vous m’avez envoyés.
C’est bien vous. Toujours grand artiste et toujours
bon ami !
J’ai fait dans l’Europe littéraire il y a une
vingtaine de jours, un petit article sur votre affaire
avec Thiers. J’avais recommandé qu’on vous le fît
tenir. L’a-t-on fait ?
Je vous serre la main.
Victor Hugo.



à Sainte-Beuve. 
20 août 1833.
J’irai vous voir un de ces jours, mon cher
Sainte-Beuve, j’ai besoin de vous parler, j’ai besoin
de vous dire ce que je viens de dire à quelqu’un qui
me rapportait, sans malveillance d’ailleurs, de
prétendues paroles froides de vous sur moi. J’ai dit
que cela n’était pas, que vous saviez bien que vous
n’aviez pas d’ami plus éprouvé que moi, ni moi que
vous, que notre amitié était de celles qui résistent
à l’absence et aux bavardages, et que j’étais à vous
comme toujours du fond du cœur. J’ai dit cela, et
puis je me mets à
vous l’écrire, afin qu’il ne s’introduise rien à notre
insu entre nous, et qu’il ne se forme pas la moindre
pellicule entre votre cœur et le mien.
à bientôt. Je vous serre la main. J’ai toujours bien
mal aux yeux, et je travaille sans relâche.
Victor.



à Sainte-Beuve. 
22 août 1833.
Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l’impression de
votre lettre. Je devrais peut-être attendre un jour ou
deux, mais je ne pourrais. Vous connaissez bien peu ma
nature, Sainte-Beuve, vous m’avez toujours cru
vivant par l’esprit, et je ne vis que par le cœur.
Aimer, et avoir besoin d’amour et d’amitié ,
mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le
fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou
saignant, de ma vie, vous n’avez jamais assez reconnu
cela en moi. De là plus d’une erreur capitale dans le
jugement bienveillant d’ailleurs que vous portez sur
moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci.
Cela est bien vrai pourtant. Vous m’écrivez une longue
lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails
littéraires et de petits faits grossis par
l’éloignement qui s’évanouiraient et nous feraient
rire tous les deux après une demi-heure de causerie.
J’en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous
en conviendrez vous-même après deux minutes de
réflexion et que je ne m’y arrête pas. Je vous l’ai
déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n’y
a pas de question littéraire entre nous. Il y
avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins.
J’avoue que l’absence a produit sur nous deux des
effets inverses. Vous m’aimez moins qu’il y a deux
ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on
voit que c’est tout simple. C’est moi qui étais le
blessé. L’oubli lent et graduel de part et d’autre
des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans
mon cœur et contre moi dans le vôtre. Puisque la vie est
ainsi faite, résignons-nous.
Tout était encore tellement adhérent à vous de mon
côté que votre lettre, en m’annonçant que je n’ai plus
en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré.
La plaie saignera longtemps. Adieu. Je suis toujours
à vous du fond du cœur. Ma consolation dans cette
vie sera de n’avoir jamais quitté le premier un cœur
qui m’aimait.
Boulanger ne m’avait rien dit. Je vous l’aurais
nommé.



à Sainte-Beuve. 
24 août 1833.
Mon ami, merci de votre lettre. Merci même de la
première puisqu’elle me vaut la seconde. Vous ne savez
pas quel mal vous m’aviez fait et quel bien vous me
faites. Mon dieu ! Que ne peut-on voir le fond de
mon cœur, qui est à vous plus que jamais. L’absence
ne tue aucune effusion chez moi, l’amitié pas plus
que l’amour. Je croyais que vous le saviez. Il y a
douze ans, dix-huit mois de séparation n’avaient
rendu chez moi l’amour que plus religieux et plus
profond. Mon cœur n’a pas changé. Je suis encore
l’homme obstiné en tout, qui aime même sans voir. Je
souffre, mais j’aime. — croyez-vous que je n’aie pas
bien souffert à votre endroit depuis deux ans ? Vous
vous êtes souvent mépris chez moi à un certain calme
extérieur.
Ce que vous désiriez, je le désirais bien aussi,
allez ! Nous dînerons ensemble une fois la semaine.
Nous ne laisserons aucune poussière s’amasser sur nos
souvenirs et sur nos autels cachés. Merci mille fois
de ce que vous me dites pour Charles. Nous en
causerons. Je sens tout ce qu’il y a de vrai et de
profond et de touchant dans votre offre, et ce serait
un beau titre pour cet enfant. Mais vous concevez
les obstacles. En tout cas, que la chose se fasse ou
non, elle me va au cœur. Merci mille fois. Vous me
faites du bien, vous me rendez un ami, et quel ami !
J’ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de
vous. Cela est entré dans ma vie.
J’ai une pièce à finir et à livrer sous dédit d’ici
au 1er septembre. Vous savez comme le travail me
tient, quand il me tient ; il faut donc que je
finisse. Après quoi j’irai vous trouver ou je vous
écrirai pour vous demander un jour de causerie et
d’effusion. Je suis allé vous voir, il y a quelque
temps. L’avez-vous su ? Oh ! Sainte-Beuve, deux amis
comme nous ne doivent jamais se séparer . Ils
font une chose impie. Je suis bien profondément à
vous, allez.



à Sainte-Beuve. 
28 août 1833.
Je veux seulement vous dire, mon ami, que je
travaille, que je pense à vous, que je suis à vous
du fond du cœur.
à bientôt. Aimez-moi.
V.



à Sainte-Beuve. 
1er octobre 1833, aux Roches.
Je vous écris de la campagne, mon ami, mais je serai
à Paris lundi prochain, 7. Plusieurs de nos amis me
demandent ma pièce. Je la leur lirai à sept heures du
soir, place royale. Voulez-vous en être ? Vous serez
bien reçu du fond du cœur. Ce sera une soirée qui
nous rappellera des jours plus heureux.
Je vous serre la main. Nous choisirons, ce jour-là,
le jour que vous me demandez pour dîner ensemble.
Votre vieil ami,
Victor.



à Sainte-Beuve. 
21 octobre 1833.
Merci, mon ami, de vos deux bonnes petites lettres. Je
ferai en sorte que tout ce que vous désirez soit fait.
On n’aura qu’à envoyer au théâtre la veille de la
représentation. Nous dînerons ensemble le jour que vous
voudrez.
Je vous aime du fond du cœur.
Victor.


à Charles Nodier. 
26 octobre 1833.
Si je n’étais pas enfoui dans le troisième dessous
d’un théâtre, quelle joie j’aurais, mon bon Charles,
à vous aller serrer la main, et à jeter mon manteau
sous vos pieds en criant hosannah , comme les
autres. C’est une gloire qui entre à l’académie,
chose rare ! Aussi voilà que nous applaudissons
l’académie, chose non moins rare !
Je suis vraiment heureux de vous voir là. Je vous
aime bien, croyez-le.
Victor.



à Alexandre Dumas. 
2 novembre 1833.
Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher
Dumas, que vous n’en devinez ou que vous n’en
supposez. L’auteur de l’article est un de mes amis ;
c’est moi qui ai contribué à le faire entrer aux
débats . L’article m’a été communiqué par M Bertin
aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà
les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne
vous les écrirai pas ; je veux que vous fassiez pour
moi ce que je faisais pour vous il n’y a pas deux
jours, c’est-à-dire que vous les supposiez, ou que
vous les deviniez.
N’oubliez pas, cependant, que vous seriez le plus
injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez
un seul instant que je n’ai pas été pour vous, en
cette circonstance, un bon et sincère ami.
Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans
cette occasion, ce n’est pas moi qui vous dois une
justification, mais vous qui me devez un
remerciement.
Mais je vous dirai tout quand vous viendrez ; dix
minutes de causerie éclairciront mieux les choses que
dix lettres.
Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de
vous.
Victor Hugo.

P. s. — je vous réserve deux stalles pour la première
représentation de Marie Tudor . En voulez-vous
davantage ?



à Mademoiselle Louise Bertin. 
ce 22 novembre 1833.
Mademoiselle,
comme je vous l’avais dit, mon premier moment de
liberté d’esprit a été pour vous. Voici vos
prescriptions remplies. Vous verrez que j’ai été
d’une exactitude janséniste. Ne jugez pas ces bouts
rimés trop sévèrement. J’ai écrit ces vers entre
Harel et Renduel, deux tristes ailes pour un
Pégase quelconque.
Renduel s’est chargé de vous faire parvenir
l’exemplaire de Marie . L’avez-vous reçu ? Il va
sans dire que Armand a le sien, n’est-ce pas ? Vous
seriez bien bonne de me faire savoir si Mm Janin et
Béquet ont chacun le leur. Je les ai bien
recommandés à Renduel.
Je vous écris sur mon genou, sur un affreux chiffon de
papier, de ma chambre où je n’ai ni table, ni encre,
ni plumes, heureux que je suis d’y oublier la nuit que
je passe le jour à écrire.
Je vous adresse cette lettre à Paris, pensant que
vous n’êtes peut-être plus aux Roches. Ma pauvre
Didine est un peu moins laide depuis quelques jours.
Je vous l’amènerai un de ces après-midi, ainsi que ma
femme qui vous aime bien.
Si Didine savait que je vous écris sans elle, elle
ferait un beau train.
Dédé continue d’être très occupée des vaches et des
paons des Roches. Les vaches surtout ont laissé une
trace lumineuse dans son esprit. Je vous assure qu’elle
parle très bien et qu’elle écrit mieux que moi.
à bientôt, mademoiselle, j’espère que toutes les
santés qui vous sont chères, et à moi aussi, vont
bien, et je mets à vos pieds bien humblement mes
méchants vers et ma bonne amitié.
Victor H.



à Paul Lacroix. 
je profite du premier éclair de loisir pour vous
répondre, mon ami. Merci de votre bonne lettre. Mes
yeux sont toujours bien malades, mais mon cœur est
à vous.
Comment va votre bon frère ?
Renduel vous a-t-il remis votre exemplaire de
Marie Tudor ?
Merci encore de tout ce que vous me dites sur
Dumas, il a eu bien tort, je le plains. C’est un
grand malheur de croire d’un ami ce qu’il a cru de
moi. Il viendra me trouver tout honteux et me
demander pardon quelque jour, je l’espère pour lui, et
je lui pardonne en l’attendant.
Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Je vous
envie tous deux de tout mon cœur. Donnez-nous bientôt
un de ces excellents livres qui consolent des mauvais.
Victor.
22 novembre.



à Sainte-Beuve. 
27 novembre 1833.
Le jour que vous voudrez, mon ami, dimanche excepté.
Indiquez-moi le jour seulement deux ou trois jours
d’avance, et l’heure précise, et le lieu où je vous
trouverai. Je serai heureux de vous voir et de causer
avec vous. Je m’abriterai près de votre amitié pendant
quelques instants.
Victor Hugo.
Renduel vous a-t-il remis votre Marie Tudor ?



à Mademoiselle Louise Bertin. 
voici, mademoiselle, la chanson de Quasimodo. Je l’ai
faite la plus gaie que j’ai pu ; mais il me semble
impossible qu’elle soit tout à fait folâtre.
Vous en jugerez. Votre sens musical doit être, après
tout, souverain, et mes rimes sont les très humbles
servantes de vos notes.
Vous verrez que j’ai d’ailleurs rigoureusement rempli
vos prescriptions. C’est toujours un grand bonheur
pour moi de fournir un thème à votre pensée, une
charpente à votre architecture, un canevas à votre
broderie. Voilà de la grosse toile, couvrez-la
d’arabesques d’or, c’est votre affaire.
Moi, je suis plus que jamais votre affectueux et dévoué
ami.
Victor H.
5 décembre 1833.