Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 2

La bibliothèque libre.

Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 1 Correspondance de Victor Hugo - Tome I Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 3



au général Hugo. 
31 mars 1816.
Mon cher papa, c’est avec la plus grande surprise
que nous avons été informés de ton départ. Nous
voulions t’écrire, mais Mme Martin a refusé
jusqu’ici de nous dire où tu étais. Ce n’est qu’hier
qu’elle a consenti à nous l’apprendre, sans cependant
vouloir nous laisser ton adresse ; en sorte que
nous sommes forcés de la charger de cette lettre,
où, comme elle-même nous y a invités, nous
renfermons la note de tout ce qui nous est
absolument nécessaire en ce moment.
Elle nous dit en outre que tu désirais savoir si
nous faisons des progrès dans le dessin. M Cadot
est content de nous et nous a dit que cela irait
bien. Nous prenons tous les samedis des leçons de
perspective. Du reste, nous faisons tous nos efforts
pour contenter nos maîtres.
Adieu, mon cher papa, nous attendons ta réponse
avec impatience, tant pour avoir de tes nouvelles
que pour être soulagés dans nos besoins. Nous
t’embrassons de tout cœur. Porte-toi bien, et aime
toujours
tes fils soumis et respectueux,
E Hugo.
Victor.



au général Hugo. 
12 mai 1816.
Mon cher papa, M Decotte nous a communiqué le
passage de ta lettre qui nous concernait, et nous
en avons été aussi surpris qu’affligés. Si jusqu’ici
Nous nous sommes tus sur les désagréments que nous
éprouvons de la part de Mme Martin, c’était
uniquement pour ne pas te tourmenter, espérant
d’ailleurs en voir bientôt la fin. Elle a sans
doute voulu nous prévenir ; nous ignorons les
plaintes qu’elle a pu te faire, mais elle eût dû
songer que nous sommes d’un âge à savoir nous
défendre quand nous le pouvons, et que tu dois la
connaître aussi bien que nous .
Nous avons pour elle tous les égards que nous lui
devons comme tante ; elle n’en a aucun pour nous ;
elle semble même prendre à tâche de pousser à bout
notre patience par les procédés les plus
inconvenants. Tu nous as dit qu’elle était chargée
de pourvoir à tous nos besoins, tu lui as sans doute
laissé des instructions, mais nous ne pouvons croire
que tu lui aies prescrit de traiter tes fils comme
elle voudrait les traiter. Nous ne pouvons rien lui
demander, pas même des souliers, qu’elle ne se
récrie aussitôt après nous, sans ménager ses termes,
sans penser au respect qu’elle se doit à elle-même.
Si nous voulons lui prouver que nous avons raison,
il nous faut essuyer un torrent de basses injures,
quittes, quand nous nous y dérobons, à nous entendre
appeler sots et impertinents, etc., etc.
Nous ne te tracerons pas le tableau de la scène
dégoûtante qu’elle nous a faite dernièrement ; il
est seulement heureux pour nous d’en avoir eu des
témoins, après les mensonges qu’elle a voulu
inutilement faire croire à M Decotte, nous
sommes en droit de suspecter sa sincérité à ton
égard. Au reste, mon cher papa, nous n’avons rien à
nous reprocher ; tout ce que nous avançons ici est
fondé sur des faits connus, et dont il ne tient qu’à toi
de prendre connaissance.
Quant à ce que tu nous marques pour M Cadot, nous
osons te représenter qu’une année de dessin ne suffit
pas pour entrer à l’école polytechnique. Nous te
prions donc, si ton intention est que nous nous
présentions aux examens, de nous permettre de prendre
encore quelques mois de leçons, ne fût-ce que
jusqu’aux vacances. Si tu accèdes à notre demande,
daigne en informer M Decotte le plus tôt que tu
pourras, afin que nous n’éprouvions pas de trop
longue interruption.



au général Hugo. 
22 juin 1816.
Ta lettre du 12 mai nous prouve qu’on calomnie notre
conduite, et que, quoi que nous fassions, on saura
toujours nous donner tort près de toi ;
n’importe, il ne sera pas dit que par notre silence
nous ayons avoué ce dont on nous accuse. Il est
faux que nous n’ayons pas eu pour Mme Martin tous
les égards que nous lui devons ; il est faux que
nous lui ayons ri au nez quand elle nous a dit que
tu te faisais mille privations pour nous, quand elle
nous exposait ta position.
Quant à ce que nous t’avons marqué dans notre dernière
lettre, nous croyons t’avoir dit que c’étaient des
faits dont il ne tenait qu’à toi de prendre
connaissance. En voici quelques-uns que nous pouvons
encore y ajouter.
Mme Martin nous a dit qu’elle nous donnait 3 francs
par mois de sa bourse, et dans le même temps tu nous
écrivais : je vous donne tant par mois pour vos
menus plaisirs . Mme Martin, sous prétexte que
tu lui as défendu de venir à la pension de deux mois
(tout en lui envoyant des lettres à porter pour
M Decotte et pour nous), sous prétexte que tu as
enfin remis à sa disposition le paiement des 3 livres
qu’elle tirait si librement de sa bourse, Mme
Martin dis-je, est restée un mois sans daigner
s’informer de nos besoins, et depuis deux mois nous
a retranché nos deux sous par jour ; encore a-t-elle
eu la sage prévoyance de ne nous en prévenir qu’au
premier juin.
Comme nous lui avons poliment représenté que,
comptant sur cet argent, nous avions été dans la
nécessité d’emprunter, tant pour payer nos chaises à
l’église que pour faire repasser nos canifs, relier
nos livres, acheter des instruments de mathématiques,
elle nous a répondu qu’elle ne nous écouterait pas,
et nous a ordonné impérieusement de sortir de la
salle.
Elle ne le fera pas une seconde fois, mon cher papa.
Nous aimons mieux renoncer à nos semaines que d’avoir
désormais aucun rapport avec elle. Si cependant ton
intention est que nous payions nos dettes, et que
nous ne soyons pas tout à fait sans argent, nous te
prions d’en charger Abel, plutôt que tout autre.



au général Hugo. 
12 novembre 1816.
Nous avons réfléchi sur tes propositions ;
permets-nous de te parler avec franchise, comme nous
l’avons fait, et ne nous réponds qu’après avoir pesé
nos raisons.
Nous voyant en état de juger du prix des choses, 
tu nous offres vingt-cinq louis par an pour notre
entretien. Nous les acceptons pourvu qu’ils nous
soient remis en main propre. Car alors, avec
l’expérience que nous pouvons avoir acquise, et
surtout avec l’aide et les conseils de maman, qui,
quoi qu’on en dise, s’entend en économie, nous sommes
sûrs de pouvoir, au moyen de cette modique somme, nous
entretenir plus décemment que nous ne l’avons été
jusqu’ici, en te coûtant certainement davantage. Mais
si l’argent est remis en d’autres mains, nous n’avons
plus cette certitude ; nous ne pouvons plus nous
servir des moyens qui nous la procurent ; nous ne
pouvons plus faire comme toi ; proportionner nos
dépenses à notre avoir et être d’autant plus à notre
aise que nous aurons plus d’ordre et d’économie .
En ce cas, cher papa, tu nous permettrais de refuser.
Si tu consens à ce que nous te demandons, nous nous
engageons, en cas que tu le croies nécessaire, à
t’envoyer tous les trois mois le compte de ce
que nous avons dépensé, sinon il faudra bien que nous
nous résignions à rester comme ci-devant, soit que tu
nous entretiennes, soit que tu charges quelqu’un de
nous entretenir : ce qui n’est pas ton intention,
comme ta lettre nous l’annonce.
Nous sommes étonnés, je te l’avoue, que tu ne
comprennes point une phrase que tu nous as toi-même
répétée cent fois pour une. Ta mémoire ne t’a pas
mieux servi en un autre point : jamais maman ne nous
a dit qu’elle t’eût apporté 40000 francs de rente ;
au contraire, elle nous assurait que, lors de votre
mariage, vous étiez tous deux sans fortune. Abel n’a
aucun souvenir de ce que tu nous marques.
Quant à la fin de ta lettre, nous ne pouvons te
cacher qu’il nous est extrêmement pénible de voir
traiter notre mère de malheureuse, et cela dans une
lettre ouverte qui ne nous a été remise qu’après avoir
été lue... nous avons vu ta correspondance avec
maman ; qu’aurais-tu fait dans ces temps où tu la
connaissais, où tu te plaisais à trouver le bonheur
près d’elle, qu’aurais-tu fait à la personne assez
osée pour tenir un pareil langage ? Elle est toujours,
elle a toujours été la même, et nous penserons
toujours d’elle comme tu en pensais alors. Telles sont
les réflexions que ta lettre a fait naître en nous.
Daigne réfléchir sur la nôtre, et sois assuré de
l’amour qu’auront toujours pour toi
tes fils soumis et respectueux
E Hugo. — V Hugo.



au général Hugo. 
3 décembre 1816.
Depuis six semaines que nous allons au collège de
Louis-Le-Grand, nous avons repassé toute
l’arithmétique, et toutes les fois que nous avons été
appelés au tableau, nous avons eu les numéros les
plus élevés, tels que 15, 16, 17 et 18 ; nous avons
eu, dans les compositions, les 3e et 4e places,
quoique, pour la géométrie, nous nous trouvions les
plus faibles de la classe ; enfin, m. le professeur
lui-même nous a souvent adressé des paroles
flatteuses sur notre travail et notre application.
En philosophie, tous les devoirs que nous avons
présentés depuis un mois que le cours est ouvert ont
été notés bien et très bien , et nous ont
pareillement attiré des choses flatteuses de la
part de m. le professeur.
Tu sais sans doute que les cours du collège nous
tiennent depuis 8 heures du matin jusqu’à 5 heures
du soir. Le cours d’arithmétique, professé par
M Guillard, dure depuis 8 heures et demie du matin
jusqu’à 10 heures et demie ; après ce cours, m. le
professeur donne, de son propre gré, à ses élèves
privilégiés des leçons d’algèbre auxquelles il a la
bonté de nous inviter ; en sorte que nous ne pouvons
revenir à la pension qu’à 12 heures et demie. Depuis
1 heure jusqu’à 2 heures, nous avons trois fois la
semaine la leçon de dessin que nous donne M Cadot ;
à 2 heures nous partons pour nous rendre en
philosophie d’où nous ne sommes revenus qu’à 5 heures
du soir. Depuis 6 heures jusqu’à 10, nous nous
occupons, soit aux leçons de mathématiques que nous
donne M Decotte, soit à nos rédactions et aux
devoirs de collège.
Tu nous as souvent toi-même, cher papa, fait l’éloge
de notre frère Abel, et tes propres discours prouvent
que tu le regardes, avec nous, comme le meilleur des
fils et le plus tendre des frères. D’après la manière
dont est employé notre temps, il est impossible
qu’il puisse nous voir les jours ouvrables, et tu
sais que les jours de congé sont tellement partagés
entre la messe, le travail et la promenade qu’il
ne peut venir nous embrasser aux jours où il est
libre. Nous te demandons donc, cher papa, de sortir
avec lui les jours de congé.