Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 22

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à Madame Victor Hugo, Fourqueux, près de
Saint-Germain-En-Laye, maison marette. 
Paris, au moment de partir juin 1836.
Merci, merci cent fois de ta douce lettre, mon Adèle
vraiment bien-aimée. Elle arrive bien. Elle arrive
dans un moment où j’étais bien triste. Je pensais à
ce qu’il y avait eu d’un peu froid pour moi dans ton
adieu. Ta lettre répare tout.
Oh oui, garde-moi ton amour au fond de ton cœur. Je
te jure que tu as raison. Je ne veux pas que tu sois
jamais et en rien malheureuse. Je t’aime par toutes
les racines qu’il y a dans mon cœur. Je t’aime par
nos quatre enfants. écoute bien ceci, c’est la vérité
devant Dieu, mon Adèle. Tu as été la première et
tu seras la dernière affection de ma vie.
Pense à moi comme je penserai à toi, avec douceur,
avec charme, avec cette idée que nos plus fraîches
années ont été étroitement mêlées et que nous serons
toujours heureux en nous aimant.
Ne te prive de rien non plus, toi, et que ton
économie n’aille jamais jusqu’à l’économie d’un
plaisir. Tu sais bien que l’argent ne me coûte qu’un
peu de travail, et que je travaillerai toujours bien
pour vous tous. C’est mon devoir et c’est ma joie.
Je voudrais que cette lettre te donnât un peu du
bonheur que m’a donné la tienne. Va, tout ce que je
te dis ici sort bien profondément de mon cœur. Tu
es ma femme bien-aimée, la mère de mes enfants
bien-aimés.
Embrasse cette nuit ma Didine et ma Dédé pour moi
comme je vais embrasser ton Charlot et ton Toto
pour toi.
Ne sois pas triste et aime-moi.
Ton Victor.

Dis à ton bon père mille amitiés de moi. — je vous
reverrai tous avec bien de la joie. — je t’écrirai
de Chartres.



à Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches. 
Mont-Saint-Michel, 27 juin 1836.
Je vous écris, mademoiselle, du Mont-Saint-Michel
qui est vraiment le plus beau lieu du monde, après
Bièvre, bien entendu. Les Roches sont
belles et elles sont bonnes ; immense avantage qu’elles
ont sur ce sinistre amas de cachots, de tours et de
rochers qu’on appelle le Mont-Saint-Michel. Il
serait difficile d’écrire d’un lieu plus terrible à
un lieu plus charmant que d’où je suis où vous êtes.
En ce moment, je suis bloqué par la mer qui entoure
le mont. En hiver, avec les ouragans, les tempêtes
et les naufrages, ce doit être horrible. Du reste,
c’est admirable.
Un lieu bien étrange que ce Mont-Saint-Michel !
Autour de nous, partout à perte de vue, l’espace
infini, l’horizon bleu de la mer, l’horizon vert
de la terre, les nuages, l’air, la liberté, les
oiseaux envolés à toutes ailes, les vaisseaux à
toutes voiles ; et puis, tout à coup, là, dans une
crête de vieux mur, au-dessus de nos têtes, à travers
une fenêtre grillée, la pâle figure d’un prisonnier.
Jamais je n’ai senti plus vivement qu’ici les cruelles
antithèses que l’homme fait quelquefois avec la
nature. Vous, mademoiselle, vous n’avez pas de ces
tristes pensées. Vous êtes heureuse là-bas, heureuse
avec votre excellent père, votre bonne famille,
heureuse avec votre beau vallon à votre fenêtre,
heureuse avec votre beau succès devant les yeux.
Je serai à Paris du 10 au 15 juillet et tout à vous,
et tout à notre-dame dont je vois, de ma croisée
d’auberge, une mauvaise statue de plâtre juchée
dans une charmante niche à trèfles du quinzième
siècle.
Excepté mon pauvre cher petit Toto, dont les
oreilles m’inquiètent, j’ai quitté toute ma famille
en bonne santé et en bonne joie à Fourqueux. Mes
petits m’ont écrit qu’ils allaient vous écrire. Moi,
je mets à vos pieds ma vive et respectueuse amitié.
Victor.

Dites à notre excellent édouard que je lui serre la
main ex imo corde . Tous mes souvenirs les plus
affectueux à toute votre famille, je vous prie.



pour ma Didine. 
Barneville, 1er juillet 1836. Vendredi.
Je t’écris, ma Didine, sur une bien vilaine table
d’auberge et avec de bien vilain papier de garçon
d’écurie, mais qu’importe, n’est-ce pas, pourvu que
ce soit une bonne lettre qui t’aime bien et qui
t’embrasse bien de ma part. J’ai fait aujourd’hui cinq
lieues à pied, dans des routes de sable et de pierres,
bordées çà et là par la mer, fort laides pour les
pieds, fort belles pour les yeux. Je suis arrivé à
neuf heures du soir à une bourgade presque
sauvage où je n’ai trouvé qu’une tasse de lait et la
mer, si je veux la boire. Je me dépêche de vous
écrire à tous pour faire un bon dessert à mon mauvais
souper.
à bientôt, ma Dinette. J’espère que ta mère et ton
grand-père, si excellents tous deux, sont toujours
contents de toi. J’ai annoncé à Mademoiselle Louise
que tu allais lui écrire ainsi que les autres petits.
Ne l’oublie pas. Ne m’oublie pas non plus, moi le
pauvre père absent. J’ai fait aujourd’hui l’aumône
à une petite fille bien malheureuse en pensant à toi,
ma Didine bien-aimée.
Ton papa,
V.

Maman, vous donnerez vingt sous à ma Poupée.



Monsieur Auguste Vacquerie, pension Favart,
212, rue saint-Antoine. 
Paris, 2 août 1836.
J’arrive, monsieur, et je trouve vos vers, vos
charmants vers. Je vous l’ai déjà dit, il y a en vous
un poëte, un poëte plein de fraîcheur, de jeunesse et
de gravité. Vous êtes penseur et vous êtes écrivain.
Marchez devant vous.
J’arrive de cette belle Normandie dont vous me
parlez. Elle est assez belle pour que j’y retourne
deux fois, et j’y retournerais trois fois pour la
voir avec vous. Croyez, monsieur, que ce serait un
vrai bonheur pour moi s’il m’était jamais loisible de
me rendre à votre gracieuse invitation.
Toute ma famille est encore à la campagne, ce qui fait
que je ne suis ici
qu’en passant. J’espère cependant vous voir
prochainement. Si le hasard vous amène devant ma
porte, montez, monsieur. Vous serez le bienvenu.
Je vous félicite pour votre talent et je vous aime
pour vous.
Victor Hugo.



à Léopoldine. 
bonjour, ma Didine. Bonjour, ma Poupée. Je t’écris
de Rennes. Il est cinq heures du matin. C’est jeudi,
un jour de congé. Voilà deux nuits que je roule,
secoué comme une bouteille qu’on rince. Aujourd’hui,
je verrai la mer.
Je t’embrasse, et mes trois autres bons petits
bijoux.
à bientôt.
Ton petit papa,
V.
7 août 1836.



à Ulric Güttinguer. 
Fourqueux, 15 août 1836.
Il ne faut pourtant pas que l’envie de vous aller
voir m’empêche de vous répondre, mon cher et bon ami.
J’irai vous chercher un de ces jours, mais en
attendant je veux vous dire que votre lettre m’a fait
grand plaisir et grand bien. C’est une si bonne chose,
et si rare, qu’un ancien et constant ami. — et quand
cet ami est vous !
Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mais
vous n’avez jamais été absent de nos causeries, de
nos pensées, de nos affections. Aujourd’hui je vous
retrouve dans votre gracieuse lettre tel que vous
avez toujours été, tel que vous serez toujours, bon
et charmant poëte.
J’ai su tous vos chagrins avec votre pauvre enfant
malade. J’ai compris, je dirais presque j’ai senti
tout ce que vous avez souffert.
J’irai vous voir. Je vous traînerai ici, où vous
trouverez toute une famille, grandie par un bout et
vieillie par l’autre, qui vous aime bien. Ma femme
a grand désir de vous revoir et moi aussi.