Correspondance de Victor Hugo - Tome I - 5

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à Monsieur Pinaud, secrétaire perpétuel de
l’académie des jeux floraux, Toulouse. 
Paris, 29 mars 1819.
Monsieur,
la flatteuse nouvelle que vous m’annoncez, et votre
lettre plus flatteuse encore, m’ont causé une joie
bien vive, joie qui aurait pourtant été plus grande
encore si mon frère se fût trouvé mieux partagé dans
les décisions de l’académie. Quelque sévères qu’elles
dussent lui paraître, je lui dois de reconnaître qu’il
n’en a pas murmuré un seul instant et qu’il a été le
premier à en proclamer la justice ; il me charge,
monsieur, de vous remercier en son nom des éloges
et des encouragements que vous voulez bien lui
accorder. Son ode sur le duc D’Enghien, qu’il
s’attache, en ce moment, à rendre plus digne de
l’académie, vous prouvera, sans doute, son
empressement à se rendre à votre honorable invitation.
Pour moi, monsieur, je suis aussi confus de
l’indulgence de l’académie que pénétré de reconnaissance
pour les marques éclatantes dont elle m’a honoré.
Veuillez assurer messieurs vos collègues que je
considère leurs suffrages plutôt comme un
encouragement que comme une récompense, et que mes
efforts n’auront désormais pour but que de me rendre
digne des palmes glorieuses qu’il leur a plu de me
décerner et que je me sens bien loin de mériter
encore. Si le temps me le permet, c’est en
souscrivant scrupuleusement à leurs critiques que
j’essaierai de leur prouver mon désir de rendre mes
deux pièces couronnées les moins imparfaites possible.
Je vous remercie, monsieur, d’avoir eu la complaisance
de m’informer du sort des derniers bardes et de la
canadienne . En obtenant les honneurs de la
lecture, ces deux pièces obtiennent encore plus que
je n’en attendais.
Vous m’engagez, monsieur, à me décider promptement
entre les fleurs ou leur valeur pécuniaire. Je
préfère les fleurs : elles me rappelleront dans tous
les temps l’indulgence de l’académie qui, sans
doute, en me couronnant, a eu plus d’égard à ma
grande jeunesse qu’à mon faible talent.
Agréez l’expression de ma très vive gratitude et du
respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur.
V-M Hugo.



à Monsieur Pinaud. 
Paris, 9 avril 1819.
Monsieur,
j’ai l’honneur de vous envoyer celles des corrections
indiquées auxquelles le temps m’a permis de me
soumettre. Les changements que je n’ai pu faire sont
en petit nombre et j’ose espérer que l’académie
voudra bien croire que, si je ne l’ai pas satisfaite
en quelques points, ce n’est ni faute d’efforts 
ni faute de docilité. Son indulgence à mon égard 
a été trop grande, les signes en ont été trop flatteurs 
pour que je n’aie pas déployé toutes mes faibles ressources,
 afin de me rendre digne de l’une et des autres.
Je suis loin de croire avoir réussi partout
également. Cependant j’avouerai, et vous n’en serez
peut-être pas étonné, monsieur, que ces deux odes
m’ont coûté plus de peine à retoucher qu’à composer ;
voilà surtout pourquoi je doute du succès de mon
travail. Quand j’hésitais entre deux versions j’ai
cru devoir les soumettre toutes deux au choix de
l’académie.
Au reste, je juge inutile de vous dire, monsieur,
que je ne tiens nullement à ce que les variantes que
je vous envoie soient employées. Si l’académie trouvait
le premier texte préférable, elle me rendrait un
véritable service en le conservant.
Veuillez agréer l’assurance du respect avec lequel
j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble
et très obéissant serviteur.
V-M Hugo.

ode sur le rétablissement de la statue de
Henri Iv. 
3e strophe. — aux 3e, 5e et 6e vers, substituez :
Trajan domine encor les champs que de Tibère
couvrent les temples abattus.
9e strophe. — au lieu des cinquième et sixième vers,
lisez :
désormais dans ses yeux, en volant à la gloire,
nous viendrons puiser la victoire.
Etc.
Le mot carnage aura disparu, mais je tremble que
cette nouvelle figure soit bien hasardée.
11e strophe. — je m’étais aperçu, en la composant,
du défaut de suite que l’académie y a remarqué dans
les idées, mais ne pouvant y remédier, j’étais
parvenu à me persuader que les lyriques avaient le
privilège de laisser
ainsi imparfaite l’idée qui les avait d’abord frappés
pour développer celle qui se présentait ensuite à
leur esprit. La juste critique de l’académie m’a
fait réfléchir qu’une pareille licence leur donnerait
bientôt le droit d’être inintelligibles. J’ai fait
de nouveaux efforts pour effacer cette tache, mais
ils ont été inutiles, et c’est avec peine que je me
vois forcé de laisser subsister un défaut aussi
remarquable.
12e strophe. — mes efforts réitérés pour faire
disparaître quelques-uns des articles qui hérissent
les derniers vers de la 12e strophe ont été aussi
infructueux. Je désire que l’académie veuille m’en
tenir compte.
ode sur les vierges de Verdun. 
n’ayant pas le temps de resserrer le préambule de
cette ode, je m’étais préparé à alléguer pour la
défense des formes interrogatives l’ode d’Horace :
quô quô, scelesti, ruitis ?
Et celle à Lydie :
Lydia, dic, per omnes
te deos oro, Sybarin cur properes amando
perdere ? ...
je crois pourtant plus franc et plus convenable
d’avouer le peu de succès de mes tentatives.
8e strophe. — aux trois premiers vers, on peut
substituer l’une des deux versions suivantes :
quand nos phalanges mutilées
jetant sur nos cyprès l’ombre de leurs lauriers,
reculaient vers Paris, par le nombre
accablées... etc.
10e strophe. — on peut, pour la remplacer, choisir
entre les deux strophes suivantes :
ce dernier trait suffit : leur bonté les condamne.
Mais non ! L’arbitre de leur sort,
tainville, à leur aspect brûlant d’un feu profane,
tressaille d’un honteux transport... etc.
Enfin dans la treizième strophe, on pourra, si l’on
veut, substituer à Charlotte au front d’airain :
Charlotte au cœur d’airain .



à Monsieur Pinaud. 
Paris, 16 juin 1819.
Monsieur,
j’ai pris la liberté de voir M De Moncabrié, qui
n’a point encore reçu les exemplaires du recueil que
vous avez la bonté de nous destiner. Peut-être
aurais-je dû attendre que je pusse vous en accuser
la réception avant de
répondre à votre aimable lettre du 15 mai dernier ;
mais veuillez excuser l’impatience où je suis de
vous exprimer toute notre reconnaissance pour
l’indulgence avec laquelle l’académie a accueilli
nos ouvrages, et la bienveillance dont vous nous
avez particulièrement honorés.
Permettez-moi, monsieur, de vous remercier, au nom
de mon frère et au mien, de l’intérêt que vous nous
témoignez, intérêt qui éclate d’une manière peut-être
plus sensible encore dans les observations critiques
que vous nous adressez que dans les louanges dont
nous sommes confus, parce que nous sentons trop
combien peu elles sont méritées.
Veuillez croire que ce n’est qu’en profitant de vos
censures que nous tâcherons de nous rendre dignes
de vos éloges ; et si, quelque jour, nous étions
assez heureux l’un ou l’autre pour justifier en
partie vos espérances, ce serait à l’académie des
jeux floraux, ce serait à vous, monsieur, et à vos
honorables encouragements que nous le devrions. La
direction que nous donnons à nos faibles talents
est, sans doute, ce qu’ils ont de plus louable ; mais
les obstacles dont on hérisse pour les jeunes
auteurs la route que nous voulons suivre, nous
auraient peut-être rebutés, si nous n’avions été
soutenus par le glorieux suffrage de la plus
ancienne académie du royaume.
Si nous avons encore le bonheur de figurer dans vos
solennités académiques, nous nous souviendrons,
monsieur, de votre flatteuse invitation, et le
plaisir de vous connaître et de vous exprimer de
vive voix combien nous sentons vos bontés ne serait
pas, monsieur, le moindre des motifs qui nous
détermineraient à cet agréable voyage.
Maman a été sensiblement touchée de votre attention ;
elle me charge de vous transmettre ses remerciements.
Dès longtemps, monsieur, elle vous connaissait de
réputation, et le dernier paragraphe de votre lettre
n’a pas ajouté un médiocre plaisir à celui que lui
ont causé nos succès.
Veuillez agréer l’expression de notre gratitude et
du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,
monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
V-M Hugo.