De l’étude et de la contemplation de la nature

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De L'étude et de la contemplation de la nature
Alexandre de Humboldt



De L’étude et de la contemplation de la nature [1]

En essayant de développer l’ensemble des phénomènes physiques du globe et l’action simultanée des forces qui animent les espaces célestes, j’éprouve deux appréhensions différentes. D’un côté, la matière que je traite est si vaste et si variée, que je crains d’aborder le sujet d’une manière encyclopédique et superficielle ; de l’autre, je dois éviter de fatiguer l’esprit par des aphorismes qui n’offriraient que des généralités sous des formes arides et dogmatiques. L’aridité naît souvent de la concision, tandis qu’une trop grande multiplicité d’objets qu’on veut embrasser à la fois conduit à un manque de clarté et de précision dans l’enchaînement des idées. La nature est le règne de la liberté, et, pour peindre vivement les conceptions et les jouissances que fait naître la contemplation de son ensemble, il faudrait que la pensée pût revêtir librement aussi ces formes et cette élévation du langage qui sont dignes de la grandeur et de la majesté de la création.

Si l’on ne considère pas l’étude des phénomènes physiques dans ses rapports avec les besoins matériels de la vie, mais dans son influence générale sur les progrès intellectuels de l’humanité, on trouve, comme résultat le plus élevé et le plus important de cette investigation, la connaissance de la connexité des forces de la nature, le sentiment intime de leur dépendance mutuelle. C’est l’intuition de ces rapports qui agrandit les vues et ennoblit nos jouissances. Cet agrandissement des vues est l’œuvre de l’observation, de la méditation et de l’esprit du temps, dans lequel se concentrent toutes les directions de la pensée. L’histoire révèle à quiconque sait pénétrer à travers les couches des siècles antérieurs aux racines profondes de nos connaissances, comment, depuis des milliers d’années, le genre humain a travaillé à saisir, dans des mutations sans cesse renaissantes, l’invariabilité des lois de la nature, et à conquérir progressivement une grande partie du monde physique par la force de l’intelligence. Interroger les annales de l’histoire, c’est poursuivre cette trace mystérieuse par laquelle la même image du Cosmos, qui s’est révélée primitivement au sens intérieur comme un vague pressentiment de l’harmonie et de l’ordre dans l’univers, s’offre aujourd’hui à l’esprit comme le fruit de longues et sérieuses observations.

Aux deux époques de la contemplation du monde extérieur, au premier réveil de la réflexion et à l’époque d’une civilisation avancée, correspondent deux genres de jouissances. L’une, propre à la naïveté primitive des vieux âges, naît de la divination de l’ordre qu’annoncent la succession paisible des corps célestes et le développement progressif de l’organisation. Une autre jouissance résulte de la connaissance précise des phénomènes. Dès que l’homme, en interrogeant la nature, ne se contente pas d’observer, mais qu’il fait naître des phénomènes sous des conditions déterminées ; dès qu’il recueille et enregistre les faits pour étendre l’investigation au-delà de la courte durée de son existence, la philosophie de la nature se dépouille des formes vagues et poétiques qui lui ont appartenu dès son origine ; elle adopte un caractère plus sévère, elle pèse la valeur des observations ; elle ne devine plus, elle combine et raisonne. Alors les aperçus dogmatiques des siècles antérieurs ne se conservent que dans les préjugés du peuple et des classes qui lui ressemblent par leur manque de lumières ; ils se perpétuent surtout dans quelques doctrines qui, pour cacher leur faiblesse, aiment à se couvrir d’un voile mystique. Les langues, surchargées d’expressions figurées, portent long-temps les traces de ces premières intuitions. Un petit nombre de symboles, produits d’une heureuse inspiration des temps primitifs, prennent peu à peu des formes moins vagues ; mieux interprétés, ils se conservent même dans le langage scientifique.

La nature, considérée rationnellement, c’est-à-dire soumise dans son ensemble au travail de la pensée, est l’unité dans la diversité des phénomènes, l’harmonie entre les choses créées dissemblables par leur forme, par leur constitution propre, par les forces qui les animent ; c’est le tout (τό πάν) pénétré d’un souffle de vie. Le résultat le plus important d’une étude rationnelle de la nature est de saisir l’unité et l’harmonie dans cet immense assemblage de choses et de forces, d’embrasser avec une même ardeur ce qui est dû aux découvertes des siècles écoulés et à celles du temps où nous vivons, d’analyser le détail des phénomènes sans succomber sous leur masse. Dans cette voie, il est donné à l’homme, en se montrant digne de sa haute destinée, de comprendre la nature, de dévoiler quelques-uns de ses secrets, de soumettre aux efforts de la pensée, aux conquêtes de l’intelligence, ce qui a été recueilli par l’observation.

En réfléchissant sur les différens degrés de jouissances que fait naître la contemplation de la nature, nous trouvons qu’au premier degré doit être placée une impression entièrement indépendante de la connaissance intime des phénomènes physiques, indépendante aussi du caractère individuel du paysage, de la physionomie de la contrée qui nous environne. Partout où, dans une plaine monotone et formant horizon, des plantes d’une même espèce (des bruyères, des cistes ou des graminées) couvrent le sol, partout où les vagues de la mer baignent le rivage et font reconnaître leurs traces par des stries verdoyantes d’ulva et de varech flottant, le sentiment de la nature grande et libre saisit notre ame et nous révèle, comme par une mystérieuse inspiration, qu’il existe des lois qui règlent les forces de l’univers. Le simple contact de l’homme avec la nature, cette influence du grand air (ou, comme disent d’autres langues par une expression plus belle, de l'air libre), exercent un pouvoir calmant : ils adoucissent la douleur et apaisent les passions quand l’ame est agitée dans ses profondeurs. Ces bienfaits, l’homme les reçoit partout, quelle que soit la zone qu’il habite, quel que soit le degré de culture intellectuelle auquel il s’est élevé. Ce que les impressions que nous signalons ici ont de grave et de solennel, elles le tiennent du pressentiment de l’ordre et des lois, qui naît à notre insu du simple contact avec la nature ; elles le tiennent du contraste qu’offrent les limites étroites de notre être avec cette image de l’infini qui se révèle partout, dans la voûte étoilée du ciel, dans une plaine qui s’étend à perte de vue, dans l’horizon brumeux de l’océan.

Une autre jouissance est celle que produit le caractère individuel du paysage, la configuration de la surface du globe dans une région déterminée. Des impressions de ce genre sont plus vives, mieux définies, plus conformes à certaines situations de l’ame. Tantôt c’est la grandeur des masses, la lutte des élémens déchaînés ou la triste nudité des steppes qui excitent nos émotions ; tantôt, sous l’inspiration de sentimens plus doux, c’est l’aspect des champs qui portent de riches moissons, c’est l’habitation de l’homme au bord du torrent, la sauvage fécondité du sol vaincu par la charrue. Nous insistons moins ici sur les degrés de force qui distinguent les émotions que sur les différences de sensations qu’excite le caractère du paysage, et auxquelles ce caractère donne du charme et de la durée.

S’il m’était permis de m’abandonner aux souvenirs de courses lointaines, je signalerais, parmi les jouissances que présentent les grandes scènes de la nature, le calme et la majesté de ces nuits tropicales, lorsque les étoiles, dépourvues de scintillation, versent une douce lumière planétaire sur la surface mollement agitée de l’océan ; je rappellerais ces vallées profondes des Cordilières, où les troncs élancés des palmiers, agitant leurs flèches panachées, percent les voûtes végétales, et forment, en longues colonnades, une forêt sur la forêt ; je décrirais le sommet du pic de Ténériffe, lorsqu’une couche horizontale de nuages, éblouissante de blancheur, sépare le cône des cendres de la plaine inférieure, et que subitement, par l’effet d’un courant ascendant, du bord même du cratère, l’œil peut plonger sur les vignes de l’Orotava, les jardins d’orangers et les groupes touffus des bananiers du littoral. Dans ces scènes, je le répète, ce n’est plus le charme paisible uniformément répandu dans la nature qui nous émeut, c’est la physionomie du sol, sa configuration propre, le mélange incertain du contour des nuages, de la forme des îles voisines, de l’horizon, de la mer étendue comme une glace ou enveloppée d’une vapeur matinale. Tout ce que les sens ne saisissent qu’à peine, ce que les sites romantiques présentent de plus effrayant, peut devenir une source de jouissances pour l’homme ; son imagination y trouve de quoi exercer librement un pouvoir créateur. Dans le vague des sensations, les impressions changent avec les mouvemens de l’ame, et, par une douce et facile déception, nous croyons recevoir du monde extérieur ce qu’idéalement nous y avons déposé à notre insu.

Lorsqu’après une longue navigation, éloignés de la patrie, nous débarquons pour la première fois sur une terre des tropiques, nous sommes agréablement surpris de reconnaître dans les rochers qui nous environnent ces mêmes schistes inclinés, ces mêmes basaltes en colonnes, recouverts d’amygdaloïdes cellulaires, que nous venons de quitter sur le sol européen, et dont l’identité, dans des zones si diverses, nous rappelle que la croûte de la terre, en se solidifiant, est restée indépendante de l’influence des climats. Mais ces masses rocheuses de schiste et de basalte se trouvent couvertes de végétaux d’un port qui nous surprend, d’une physionomie inconnue. C’est là qu’entourés de formes colossales et de la majesté d’une flore exotique, nous éprouvons comment, par la merveilleuse flexibilité de notre nature, l’ame s’ouvre facilement aux impressions qui ont entre elles une analogie secrète. Nous nous représentons si étroitement uni tout ce qui tient à la vie organique, que, si l’aspect d’une végétation semblable à celle du pays natal paraît devoir charmer nos yeux de préférence, comme le fait pour notre oreille, dans sa douce familiarité, l’idiome de la patrie, nous nous sentons néanmoins naturalisés peu à peu dans ces climats nouveaux. Citoyen du monde, l’homme en tout lieu se fait à ce qui l’environne. A quelques plantes des régions lointaines, le colon applique des noms qu’il importe de la mère-patrie comme un souvenir dont il redouterait la perte. Par les mystérieux rapports qui existent entre les différens types de l’organisation, les formes végétales exotiques se présentent à sa pensée comme embellies par l’image de celles qui ont entouré son berceau. C’est ainsi que l’affinité des sensations conduit au même but qu’atteint plus tard la comparaison laborieuse des faits, à la persuasion intime qu’un seul et indestructible nœud enchaîne la nature entière.

La tentative de décomposer en ses élémens divers la magie du monde physique est pleine de témérité, car le grand caractère d’un paysage et de toute scène imposante de la nature dépend de la simultanéité des idées et des sentimens qui se trouvent excités dans l’observateur. La puissance de la nature se révèle, pour ainsi dire, dans la connexité des impressions, dans cette unité d’émotions et d’effets se produisant en quelque sorte d’un seul coup. Si l’on veut indiquer leurs sources partielles, il faut descendre par l’analyse à l’individualité des formes et à la diversité des forces. Les élémens les plus variés et les plus riches de ce genre de travail s’offrent aux yeux des voyageurs dans le paysage de l’Asie australe, dans le grand archipel de l’Inde, et surtout dans le nouveau continent, là où les sommets des hautes Cordilières forment les bas-fonds de l’océan aérien, et où les mêmes forces souterraines qui jadis ont soulevé la chaîne de ces montagnes les ébranlent encore de nos jours et menacent de les engloutir.

Les tableaux de la nature ne sont pas uniquement faits pour plaire à l’imagination ; ils peuvent aussi, lorsqu’on les rapproche les uns des autres, signaler ces gradations d’impressions que nous venons d’indiquer, depuis l’uniformité du littoral ou des steppes nues de la Sibérie jusqu’à l’inépuisable fécondité de la zone torride.

Si dans notre imagination nous plaçons le mont Pilate sur le Schrekhorn, ou la Schneekoppe de Silésie sur le mont Blanc, nous n’aurons pas encore atteint un des grands colosses des Andes, le Chimborazo, qui a deux fois la hauteur de l’Etna. Si l’on place le Righi ou le mont Athos sur le Chimborazo, on se forme l’image du plus haut sommet de l’Himalaya, le Dhawalagiri. Quoique les montagnes de l’Inde, par leur surprenante élévation, surpassent de beaucoup les Cordilières de l’Amérique méridionale, elles ne peuvent pas, à cause de leur position géographique, offrir l’inépuisable variété de phénomènes qui caractérise celles-ci. La chaîne de l’Himalaya est placée bien en-deçà de la zone torride. A peine un palmier s’égare-t-il dans les belles vallées du Kumaoun et du Garhwal. Par les 28e et 34e degrés de latitude, sur la pente méridionale de l’ancien Paropamisus, la nature ne déploie plus cette abondance de fougères en arbre et de graminées arborescentes, d’héliconia et d’orchidées, qui, dans la région tropicale, montent vers les plateaux les plus élevés. Sur la crête de l’Himalaya, à l’ombre du pin deodvara et des chênes à larges feuilles propres à ces alpes de l’Inde, la roche granitique et le micaschiste se couvrent de formes presque semblables à celles qui caractérisent l’Europe et l’Asie boréale. Les espèces ne sont pas identiques, mais analogues de port et de physionomie : ce sont des genévriers, des bouleaux alpestres, des gentianes, le parnassia des marais et le ribes épineux. Il manque aussi à la chaîne de l’Himalaya le phénomène imposant des volcans, qui, dans les Andes et dans l’archipel indien, révèlent souvent aux indigènes, d’une manière formidable, l’existence des forces qui résident dans l’intérieur de notre planète. Aussi la région des neiges perpétuelles, à la pente méridionale de l’Himalaya, là où montent les courans d’air humide, et avec ces courans la vigoureuse végétation de l’Indoustan, commence déjà par 3,600 et 3,900 mètres de hauteur au-dessus du niveau de l’océan elle fixe par conséquent au développement de l’organisation une limite qui, dans la région équinoxiale des Cordilières, se trouve à 850 mètres plus haut.

Les pays qui avoisinent l’équateur ont un autre avantage sur lequel on n’a pas suffisamment appelé l’attention jusqu’ici : c’est la partie de la surface de notre planète où, dans la moindre étendue, la variété des impressions que la nature fait naître est la plus grande possible. Dans les montagnes colossales de Cundinamarca, de Quito et du Pérou, sillonnées par de profondes vallées, il est donné à l’homme de contempler à la fois toutes les familles des plantes et tous les astres du firmament. C’est là qu’un même coup d’œil rencontre de majestueux palmiers, des forêts humides de bambusa, la famille des musacées, et, au-dessus de ces formes du monde tropical, des chênes, des néfliers, des églantiers et des ombellifères, comme dans notre patrie européenne. Le regard y embrasse à la fois la constellation de la croix du sud, les nuées de Magellan et les étoiles conductrices de l’ourse, qui circulent autour du pôle arctique. C’est là que le sein de la terre et les deux hémisphères du ciel étalent toute la richesse de leurs formes et la variété de leurs phénomènes ; c’est là que les climats, comme les zones végétales dont ils déterminent la succession, se trouvent superposés comme par étages, et que les lois du décroissement de la chaleur, facilement saisies par l’observateur intelligent, sont inscrites en caractères indélébiles sur les murs, des rochers ou les pentes rapides des Cordilières.

Pour ne pas fatiguer le lecteur par le détail de phénomènes que j’ai essayé, il y a long-temps, de représenter graphiquement, je ne reproduirai ici que quelques-uns de ces résultats généraux dont l’ensemble compose le tableau physique de la zone torride. Ce qui, dans le vague des sensations, se confond comme dépourvu de contours, ce qui reste enveloppé de cette vapeur brumeuse qui, dans le paysage, dérobe à la vue les hautes cimes, la pensée, en scrutant les causes des phénomènes, le dévoile et le résout dans ses élémens divers : elle assigne à chacun de ces élémens de l’impression totale un caractère individuel. Il en résulte que, dans la sphère des études de la nature, comme dans celle de la poésie et de la peinture de paysage, la description des sites et les tableaux qui parlent à l’imagination ont d’autant plus de vérité et de vie que les traits y sont plus arrêtés.

Si les régions de la zone torride, par leur richesse organique et leur abondante fécondité, font naître les émotions les plus profondes, elles offrent aussi l’avantage inappréciable de montrer à l’homme, dans l’uniformité des variations de l’atmosphère et du développement des forces vitales, dans les contrastes de climats et de végétation qui naissent de la différence des hauteurs, l’invariabilité des lois qui gouvernent les mouvemens célestes comme se réfléchissant dans les phénomènes terrestres. Qu’il me soit permis de m’arrêter quelques instans aux preuves de cette régularité, qu’on peut même assujettir à des échelles et à des évaluations numériques.

Dans les plaines ardentes qui s’élèvent peu au-dessus du niveau des mers règne la famille des bananiers, des cycas et des palmiers. A ces groupes succèdent, sur la pente des Cordilières, dans de hautes vallées ou dans des crevasses humides et ombragées, les fougères en arbre et le cinchona qui produit l’écorce fébrifuge. Les gros troncs cylindriques des fougères projettent sur l’azur foncé du ciel la jeune verdure d’un feuillage délicatement dentelé. Dans le cinchona, l’écorce est d’autant plus salutaire que la cime de l’arbre est plus souvent baignée et rafraîchie par de légers brouillards qui forment la couche supérieure des nuages reposant sur les plaines. Partout où finit la région des forêts fleurissent par larges bandes des plantes qui vivent par groupes, de petits aralia, les thibaudes et les andromèdes à feuilles de myrte. La rose alpine des Andes, le magnifique befaria, forment une ceinture pourpre autour des pics élancés. Peu à peu, dans la région froide des Paramos, exposée à la perpétuelle tourmente des orages et des vents, disparaissent les arbustes rameux et les herbes velues, constamment chargées de grandes corolles à couleurs variées ; les plantes monocotylédones à maigres épis couvrent uniformément le sol. C’est la zone des graminées, une savane qui s’étend su, d’immenses plateaux ; elle reflète à la pente des Cordilières une lumière jaunâtre, presque dorée dans le lointain, et sert de pâturage aux lamas et au bétail introduit par les colons européens. Là où le rocher nu de trachyte perce le gazon et s’élève dans des couches d’air qu’on croit moins chargées d’acide carbonique, les plantes seules d’une organisation inférieure, des lichens, des lécidées et la poussière colorée du lepraria se développent par taches orbiculaires. Des îlots de neige fraîchement tombée, variables de forme et d’étendue, arrêtent les derniers et faibles développemens de la vie végétale. A ces îlots sporadiques succèdent les neiges éternelles. Elles ont une hauteur constante et facile à déterminer, à cause de la très petite oscillation qu’éprouve leur limite inférieure. Les forces élastiques qui résident dans l’intérieur de notre globe travaillent, et le plus souvent en vain, à briser ces cloches ou dômes arrondis, qui, resplendissant de la blancheur des neiges éternelles, surmontent l’épine des Cordilières. Là où les forces souterraines ont réussi, soit par des cratères circulaires, soit par de longues crevasses, à ouvrir des communications permanentes avec l’atmosphère, elles produisent rarement des courans de laves, le plus souvent des scories enflammées, des vapeurs d’eau et de soufre hydraté, des moffètes d’acide carbonique.

Un spectacle si grandiose et si imposant n’a pu faire naître chez les habitans des tropiques, dans le premier état d’une civilisation naissante, qu’un sentiment vague d’étonnement et de frayeur. On aurait dû supposer peut-être que le retour périodique des mêmes phénomènes et le mode uniforme d’après lequel ils se groupent par zones superposées auraient facilité à l’homme la connaissance des lois de la Mature ; mais, aussi loin que remontent la tradition et l’histoire, nous ne trouvons pas que ces avantages aient été mis à profit dans ces heureux climats. Des recherches récentes ont rendu très douteux que le siège primitif de la civilisation des Hindous, une des phases les plus merveilleuses des progrès de l’humanité, ait été entre les tropiques même. Airyana Vaedjo, l’antique berceau du Zend, était placé au nord-ouest du Haut-Indus, et après le grand schisme religieux, c’est-à-dire après la séparation des Iraniens d’avec l’institut brahmanique, la langue jadis commune aux Iraniens et aux Hindous a pris, chez ces derniers (en même temps que la littérature, les mœurs et l’état de la société), une forme individuelle dans le Magadha ou Mardhya Dêça, contrée limitée par la grande Cordilière de l’Himalaya et la petite chaîne Vindhya. En des temps bien postérieurs, la langue et la civilisation sanscrites se sont même avancées vers le sud-est, et ont pénétré beaucoup plus avant dans la zone torride, comme mon frère Guillaume de Humboldt l’a exposé dans son grand ouvrage sur la langue kavi et les langues qui ont des rapports de structure avec elle.

Malgré toutes les entraves que, sous des latitudes boréales, l’excessive complication des phénomènes opposait à la découverte des lois de la nature, c’est précisément à un petit nombre de peuples habitant la zone tempérée que s’est révélée d’abord une connaissance intime et rationnelle des forces qui agissent dans le monde physique. C’est de cette zone boréale, plus favorable apparemment aux progrès de la raison, à l’adoucissement des mœurs et aux libertés publiques, que les germes de la civilisation ont été importés dans la zone tropicale, tant par ces grands mouvemens des races qu’on appelle migrations des peuples, que par l’établissement de colonies, fort différentes d’ailleurs par leurs institutions, dans les temps phéniciens ou helléniques et dans nos temps modernes.

En rappelant les lumières que la succession des phénomènes nous offre sur la cause qui les produit, j’ai touché à ce point important où, dans le contact avec le monde extérieur, à côté du charme que répand la simple contemplation de la nature, se place la jouissance qui naît de la connaissance des lois et de l’enchaînement mutuel de ces phénomènes. Ce qui long-temps n’a été que l’objet d’une vague inspiration est parvenu peu à peu à l’évidence d’une vérité positive. L’homme s’est efforcé de trouver, comme l’a dit un poète immortel, « le pôle immuable dans l’éternelle fluctuation des choses créées.

Pour remonter à la source de cette jouissance qui se fonde sur l’exercice de la pensée, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur les premiers aperçus de la philosophie de la nature ou de l’antique doctrine du Cosmos. Nous trouvons chez les peuples les plus sauvages (et mes propres courses ont confirmé cette assertion) un sentiment secret et mêlé de terreur de la puissante unité des forces de la nature, d’une essence invisible, spirituelle, qui se manifeste dans ces forces, soit qu’elles développent la fleur et le fruit sur l’arbre nourricier, soit qu’elles ébranlent le sol de la forêt ou qu’elles tonnent dans les nuages. Il se révèle ainsi un lien entre le monde visible et un monde supérieur qui échappe aux sens ; l’un et l’autre se confondent involontairement, et, dépourvu de l’appui de l’observation, simple produit d’une conception idéale, le germe d’une philosophie de la nature ne s’en développe pas moins dans le sein de l’homme.

Chez les peuples les plus arriérés en civilisation, l’imagination se plaît au jeu de créations bizarres et fantastiques. La prédilection pour le symbole influe simultanément sur les idées et sur les langues. Au lieu d’examiner, on devine, on dogmatise, on interprète ce qui n’a jamais été observé. Le monde des idées et des sentimens ne reflète pas dans sa pureté primitive le monde extérieur. Ce qui, dans quelques régions de la terre, ne s’est manifesté comme rudiment de la philosophie naturelle que chez un petit nombre d’individus doués d’une haute intelligence, se présente en d’autres régions, chez des familles entières de peuples, comme le résultat de tendances mystiques et d’intuitions instinctives. C’est dans le commerce intime avec la nature, c’est dans la vivacité et la profondeur des émotions qu’elle fait naître, qu’on rencontre aussi les premières impulsions vers le culte, vers une sanctification des forces destructives ou conservatrices de l’univers. Cependant, à mesure que l’homme, en parcourant les différens degrés de son développement intellectuel, parvient à jouir en toute liberté du pouvoir régulateur de la réflexion, à séparer, par un acte d’affranchissement progressif, le monde des idées de celui des sensations, un vague pressentiment de l’unité des forces de la nature ne lui suffit plus. La pensée commence à accomplir sa haute mission ; l’observation, fécondée par le raisonnement, remonte avec ardeur aux causes des phénomènes.

L’histoire des sciences nous apprend qu’il n’a pas été facile de satisfaire aux besoins d’une si active curiosité. Des observations peu exactes et incomplètes ont conduit par de fausses inductions à ce grand nombre d’aperçus physiques que les préjugés populaires ont perpétués dans toutes les classes de la société. C’est ainsi qu’à côté d’une connaissance solide et scientifique des phénomènes, il s’est conservé un système de prétendus résultats d’observation d’autant plus difficile à ébranler, qu’il ne tient compte d’aucun des faits qui le renversent. Cet empirisme, triste héritage des siècles antérieurs, maintient invariablement ses axiomes. Il est arrogant comme tout ce qui est borné, tandis que la physique, fondée sur la science, doute parce qu’elle cherche à approfondir, sépare ce qui est certain de ce qui est simplement probable, et perfectionne sans cesse les théories en étendant le cercle des observations.

Cet assemblage de dogmes incomplets qu’un siècle lègue à l’autre, cette physique qui se compose de préjugés populaires, n’est pas seulement nuisible parce qu’elle perpétue l’erreur avec l’obstination qu’entraîne toujours le témoignage de faits mal observés : elle empêche aussi l’esprit de s’élever aux grandes vues de la nature. Au lieu de chercher l’état moyen autour duquel oscillent, dans l’apparente indépendance des forces, tous les phénomènes du monde extérieur, elle se plait à multiplier les exceptions de la loi ; elle cherche dans les phénomènes et dans les formes organiques d’autres merveilles que telles d’une succession régulière, d’un développement interne et progressif. Sans cesse elle incline à croire interrompu l’ordre de la nature, à méconnaître dans le présent l’analogie avec le passé, à poursuivre, au hasard de ses rêveries, la cause de prétendues perturbations, tantôt dans l’intérieur de notre globe, tantôt dans les espaces célestes. Il importe de combattre des erreurs qui prennent leur source dans un empirisme vicieux et dans des inductions imparfaites. Les plus nobles jouissances dépendent de la justesse et de la profondeur des aperçus, de l’étendue de l’horizon qu’on peut embrasser à la fois. Avec la culture de l’intelligence s’est accru, dans toutes les classes de la société, le besoin d’embellir la vie en augmentant la masse des idées et les moyens de les généraliser. Le sentiment de ce besoin prouve aussi, en réfutant de vagues accusations portées contre le siècle où nous vivons, que ce ne sont pas les seuls intérêts matériels qui occupent les esprits.

Je touche presque à regret à une crainte qui semble naître d’une vue bornée ou d’une certaine sentimentalité molle et faible de l’ame, je veux dire la crainte que la nature ne perde de son charme et du prestige de son pouvoir magique à mesure que nous commençons à pénétrer dans ses secrets, à comprendre le mécanisme des mouvemens célestes, à évaluer numériquement l’intensité des forces. Il est vrai que les forces n’exercent, à proprement parler, un pouvoir magique sur nous qu’autant que leur action, enveloppée de mystères et de ténèbres, se trouve placée hors de toutes les conditions que l’expérience a pu atteindre. L’effet d’un tel pouvoir est par conséquent d’émouvoir l’imagination ; mais certes ce n’est pas cette faculté de l’ame que nous évoquerions de préférence pour présider aux laborieuses, aux minutieuses observations, dont le but est la connaissance des plus grandes et des plus admirables lois de l’univers. L’astronome qui, au moyen d’un héliomètre ou d’un prisme à double réfraction, détermine le diamètre des corps planétaires, qui mesure patiemment, pendant des années entières, la hauteur méridienne ou les rapports de distance des étoiles, qui cherche une comète télescopique au milieu d’un groupe de petites nébuleuses, ne se sent (et c’est la garantie même de la précision de son travail) l’imagination non plus émue que le botaniste qui compte les divisions du calice, le nombre des étamines, les dents tantôt libres, tantôt soudées de l’anneau qui entoure la capsule d’une mousse. Cependant, d’une part, les mesures multipliées des angles, de l’autre, les rapports du détail de l’organisation, préparent la voie à d’importans aperçus sur la physique générale.

Il faut distinguer la disposition de l’ame, l’état de l’esprit chez l’observateur, pendant qu’il observe, et l’agrandissement ultérieur des vues qui est le fruit de l’investigation et du travail de la pensée. Les physiciens mesurent avec une admirable sagacité les ondes lumineuses inégalement longues, qui se renforcent ou se détruisent par interférence, même dans leurs actions chimiques. L’astronome, armé de puissans télescopes, pénètre dans les espaces célestes, contemple, aux dernières limites de notre système solaire, les lunes d’Uranus, et décompose de faibles points étincelans en étoiles doubles inégalement colorées. Les botanistes retrouvent la constance du mouvement giratoire du chara dans la plupart des cellules végétales, et reconnaissent l’enchaînement intime des formes organiques par genres et par familles naturelles. Or, la voûte céleste, parsemée de nébuleuses et d’étoiles, et le riche tapis de végétaux qui couvre le sol dans le climat, des palmiers, ne peuvent manquer de laisser une impression plus imposante et plus digne de la majesté de la création à ces observateurs laborieux qu’à ceux dont l’ame n’est point habituée à saisir les grands rapports qui lient les phénomènes. Je ne puis par conséquent tomber d’accord avec Burke, lorsque, dans un de ses spirituels ouvrages, il prétend « que notre ignorance des choses de la nature est la cause principale de l’admiration qu’elles nous inspirent, que c’est elle qui produit le sentiment du sublime. »

Tandis que l’illusion des sens fixe les astres à la voûte des cieux, l’astronomie, par ses travaux hardis, agrandit indéfiniment l’espace. Si elle circonscrit la grande nébuleuse à laquelle appartient le système solaire, ce n’est que pour nous montrer au-delà, vers des régions qui fuient à mesure que les pouvoirs optiques augmentent, d’autres îlots de nébuleuses sporadiques. Le sentiment du sublime, en tant qu’il naît de la contemplation de la distance des astres, de leur grandeur, de l’étendue physique, se réfléchit dans le sentiment de l’infini, qui appartient à une autre sphère d’idées, au monde intellectuel. Ce que le premier offre de solennel et d’imposant, il le doit à la liaison que nous venons de signaler, à cette analogie de jouissances et d’émotions qui sont excitées en nous, soit au milieu des mers, soit dans l’océan aérien, lorsque des couches vaporeuses et à demi diaphanes nous enveloppent sur le sommet d’un pic isolé, soit enfin devant un de ces puissans instrumens qui dissolvent en étoiles des nébuleuses lointaines.

La simple accumulation d’observations de détail sans rapport entre elles, sans généralisation d’idées, a pu conduire sans doute à un préjugé profondément invétéré, à la persuasion que l’étude des sciences exactes doit nécessairement refroidir le sentiment et diminuer les nobles plaisirs de la contemplation de la nature. Ceux qui, dans le temps où nous vivons, au milieu des progrès de toutes les branches de nos connaissances et de la raison publique elle-même, nourrissent encore une telle erreur, méconnaissent le prix de toute extension de la sphère intellectuelle, le prix de cet art de voiler, pour ainsi dire, le détail des faits isolés, pour s’élever à des résultats généraux.

Souvent, au regret de sacrifier, sous l’influence du raisonnement scientifique, la libre jouissance de la nature, s’ajoute une autre crainte on se demande s’il est donné à toutes les intelligences de saisir les vérités de la physique du monde. Il est vrai qu’au milieu de cette fluctuation universelle de forces et de vie, dans ce réseau inextricable d’organismes qui se développent et se détruisent tour à tour, chaque pas que l’on fait dans la connaissance plus intime de la nature conduit à l’entrée de nouveaux labyrinthes ; mais c’est l’excitation d’un sentiment divinatoire, c’est la vague intuition de tant de mystères à dévoiler, la multiplicité des routes à parcourir, qui, à tous les degrés du savoir, stimulent en nous l’exercice de la pensée. La découverte de chaque loi de la nature conduit à une autre loi plus générale, en fait pressentir au moins l’existence à l’observateur intelligent. La nature, comme l’a définie un célèbre physiologiste, et comme le mot même l’indique chez les Grecs et chez les Romains, est « ce qui croît et se développe perpétuellement, ce qui n’a de vie que par un changement continu de forme et de mouvement intérieur. »

La série des types organiques s’étend ou se complète pour nous à mesure que, par des voyages de terre ou de mer, on pénètre dans des régions inconnues, que l’on compare les organismes vivans avec ceux qui ont disparu dans les grandes révolutions de notre planète, à mesure aussi que les microscopes se perfectionnent, et que l’usage s’en répand parmi ceux qui savent s’en servir avec discernement. Au sein de cette immense variété de productions animales et végétales, dans le jeu de leurs périodiques transformations, se renouvelle sans cesse le mystère primordial de tout développement organique, ce problème de la métamorphose, que Goethe a traité avec une sagacité supérieure, et qui naît du besoin que nous éprouvons de réduire les formes vitales à un petit nombre de types fondamentaux. Au milieu des richesses de la nature et de cette accumulation croissante des observations, l’homme se pénètre de la conviction intime qu’à la surface et dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs de la mer et dans celles des cieux, même après des milliers d’années, « l’espace ne manquera pas aux conquérans scientifiques. » Le regret d’Alexandre ne saurait s’adresser aux progrès de l’observation et de l’intelligence.

De même que l’histoire des peuples, si elle pouvait toujours remonter avec succès aux véritables causes des évènemens, parviendrait à résoudre l’éternelle énigme des oscillations qu’éprouve le mouvement tour à tour progressif ou rétrograde de la société humaine, de même aussi la description physique du monde, la science du Cosmos, si elle était conçue par une forte intelligence et fondée sur la connaissance de tout ce que l’on a découvert jusqu’à une époque donnée, ferait disparaître une partie des contradictions que semble offrir au premier abord la complication des phénomènes, effet d’une multitude de perturbations simultanées. La connaissance des lois, qu’elles se révèlent dans les mouvemens de l’océan, dans la marche calculée des comètes, ou dans les attractions mutuelles des étoiles multiples, augmente le sentiment du calme de la nature. On dirait que « la discorde des élémens, » ce long épouvantail de l’esprit humain dans ses premières intuitions, s’apaise à mesure que les sciences étendent leur empire. Les vues générales nous habituent à considérer chaque organisme comme une partie de la création entière, à reconnaître dans la plante et dans l’animal, non l’espèce isolée, mais une forme liée, dans la chaîne des êtres, à d’autres formes vivantes ou éteintes. Elles nous aident à saisir les rapports qui existent entre les découvertes les plus récentes et celles qui les ont préparées. Relégués sur un point de l’espace, nous n’en recueillons qu’avec plus d’avidité ce qui a été observé sous différens climats. Nous aimons à suivre d’audacieux navigateurs au milieu des glaces polaires, jusqu’au pic de ce volcan du pôle antarctique ; dont les feux sont visibles pendant le jour à de grandes distances ; nous parvenons même à comprendre quelques-unes des merveilles du magnétisme terrestre, et l’importance des nombreuses stations disséminées aujourd’hui dans les deux hémisphères pour épier la simultanéité des perturbations, la fréquence et la durée des orages magnétiques.

Qu’il me soit permis de faire quelques pas de plus dans le champ des découvertes dont l’importance ne peut être appréciée que par ceux qui se sont livrés à des études de physique générale. Des exemples choisis parmi les phénomènes qui ont surtout fixé l’attention dans ces derniers temps répandront un jour nouveau sur les considérations précédentes.

Sans une connaissance préliminaire de l’orbite des comètes, on ne saisirait pas l’importance de la découverte de l’une d’elles, dont l’orbite elliptique est incluse dans les étroites limites de notre système planétaire, et qui a révélé l’existence d’un fluide éthéré tendant à diminuer la force centrifuge et la durée des révolutions. A une époque où, avide d’un demi-savoir, on se plaît à mêler aux conversations du jour de vagues aperçus scientifiques, les craintes d’un choc périlleux avec tel ou tel corps céleste, ou d’un prétendu dérangement des climats, se renouvellent sous mille formes. Ces rêves de l’imagination deviennent d’autant plus nuisibles, qu’ils ont leur source dans des prétentions dogmatiques. La comète d’Encke, une des trois comètes intérieures, achève sa course en douze cents jours, et n’est, par la forme et la position de son orbite, pas plus dangereuse pour la terre que la grande comète de Halley, de soixante-seize ans, moins belle en 1835 qu’en 1759, que la comète intérieure de Biela, qui coupe, il est vrai, l’orbite de la terre, mais ne peut se rapprocher beaucoup de nous que lorsque sa proximité du soleil coïncide avec le solstice d’hiver.

La quantité de chaleur que reçoit une planète, et dont la distribution inégale détermine les variations météorologiques de l’atmosphère, dépend à la fois de la force photogénique du soleil, c’est-à-dire de l’état de ses enveloppes gazeuses, et de la position relative de la planète et du corps central. Il existe des changemens qu’éprouvent, selon les lois de la gravitation universelle, la forme de l’orbite terrestre ou l’inclinaison de l’écliptique (l’angle que fait l’axe de la terre avec le plan de son orbite) ; mais ces changemens périodiques sont si lents et enfermés dans des limites si étroites, que les effets thermiques ne sauraient devenir appréciables pour nos instrumens actuels qu après des milliers d’années. Les causes astronomiques d’un refroidissement de notre globe, de la diminution de l’humidité à sa surface, de la nature et de la fréquence de certaines épidémies (phénomènes souvent discutés de nos jours selon de ténébreux aperçus du moyen-âge, doivent être considérées comme placées hors de la portée des procédés actuels de la physique et de la chimie.

L’astronomie physique nous offre d’autres phénomènes qu’on ne saurait saisir dans toute leur grandeur sans y être préparé par des vues générales sur les forces qui animent l’univers. Tels sont le nombre immense d’étoiles ou plutôt de soleils doubles, tournant autour d’un centre de gravité commun, et révélant l’existence de l’attraction newtonienne dans les mondes les plus éloignés ; l’abondance ou la rareté des taches du soleil, c’est-à-dire de ces ouvertures qui se forment dans les atmosphères lumineuse et opaque dont le noyau solide est enveloppé ; les chutes régulières des étoiles filantes du 13 novembre et de la fête de saint Laurent, anneau d’astéroïdes qui coupent probablement l’orbite de la terre, et se meuvent avec une vitesse planétaire.

Si des régions célestes nous descendons vers la terre, nous désirons concevoir les rapports qui existent entre les oscillations du pendule dans un espace rempli d’air, oscillations dont la théorie a été perfectionnée par Bessel, et la densité de notre planète ; nous demandons comment le pendule, faisant les fonctions d’une sonde, nous éclaire jusqu’à un certain point sur la constitution géologique des couches à de grandes profondeurs. On aperçoit une analogie frappante entre la formation des roches grenues qui composent des courans de laves à la pente des volcans actifs, et ces masses endogènes de granite, de porphyre et de serpentine, qui, sorties du sein de la terre, brisent, comme roches d’éruption, les bancs secondaires, et les modifient par contact, soit en les rendant plus durs au moyen de la silice qui s’introduit, soit en les réduisant à l’état de dolomie, soit enfin en y faisant naître des cristaux de composition très variée. Le soulèvement d’îlots sporadiques, de dômes de trachyte et de cônes de basalte par les forces élastiques qui émanent de l’intérieur fluide du globe, ont conduit le premier géologue de notre siècle, M. Léopold de Buch, à la théorie du soulèvement des continens et des chaînes de montagnes en général. Une telle action des forces souterraines, la rupture des bancs de roches de sédiment (dont le littoral du Chili, à la suite d’un grand tremblement de terre, a offert un exemple récent, permettrait de regarder comme possible que des coquilles pélagiques trouvées par M. Bonpland et moi, sur la crête des Andes, à plus de quatre mille six cents mètres d’élévation, soient parvenues à cette position extraordinaire, non par l’intumescence de l’océan, mais par des agens volcaniques capables de rider la croûte ramollie de la terre.

J’appelle vulcanisme, dans le sens le plus général du mot, toute action qu’une planète exerce sur sa croûte extérieure. La surface de notre globe et celle de la une manifestent les traces de cette action qui, dans notre planète du moins, a varié dans la série des siècles. Ceux qui ignorent que la chaleur intérieure de la terre augmente rapidement avec la profondeur, et qu’à huit ou neuf lieues de distance le granite est en fusion, ne peuvent se former une idée précise des causes et de la simultanéité d’éruptions volcaniques très éloignées les unes des autres, de l’étendue et du croisement des cercles de commotions qu’offrent les tremblemens de terre, de la constance de température et de l’égalité de composition chimique observées dans les eaux thermales pendant une longue suite d’années. Telle est cependant l’importance de la quantité de chaleur propre à une planète, résultat de sa condensation primitive, variable selon la nature et la durée du rayonnement, que l’étude de cette quantité jette à la fois quelque lueur sur l’histoire de l’atmosphère et la distribution des corps organisés enfouis dans la croûte solide de la terre. Cette étude nous fait concevoir comment une température tropicale, indépendante de la latitude, a pu être l’effet de profondes crevasses restées long-temps ouvertes lors du ridement et du fendillement de la croûte à peine consolidée et exhalant la chaleur de l’intérieur. Elle nous retrace un ancien état de choses dans lequel la température de l’atmosphère et les climats en général étaient dus bien plutôt au dégagement du calorique et de différentes émanations gazeuses, c’est-à-dire à l’énergique réaction de l’intérieur sur l’extérieur, qu’au rapport de la position de la terre vis-à-vis du corps central, le soleil.

Les régions froides recèlent, déposés dans des couches sédimentaires, les produits des tropiques : dans le terrain houiller, des troncs de palmiers, restés sur pied et mêlés à des conifères, des fougères arborescentes, des goniatites et des poissons à écailles rhomboïdales osseuses ; dans le calcaire du Jura, d’énormes squelettes de crocodiles et de plésiosaures, des planulites et des troncs de cycadées ; dans la craie, de petits polythalames et des bryozoaires dont les mêmes espèces vivent encore au sein des mers actuelles ; dans le tripoli ou schiste à polir, la demi-opale et l’opale farineuse, de puissantes agglomérations d’infusoires siliceux qu’Ehrenherg, sous son microscope vivifiant, nous a révélées ; enfin, dans les terrains de transport et certaines cavernes, des ossemens d’éléphans, de hyènes et de lions. Familiarisés que nous sommes avec les grandes vues de la physique du globe, ces productions des climats chauds, qui se trouvent à l’état fossile dans les régions septentrionales, n’excitent plus parmi nous une stérile curiosité ; elles deviennent les plus dignes objets de méditations et de combinaisons nouvelles.

La multitude et la variété des problèmes que je viens d’aborder font naître la question de savoir si des considérations générales peuvent avoir un degré suffisant de clarté là où manque l’étude détaillée et spéciale de l’histoire naturelle descriptive, de la géologie ou de l’astronomie mathématique. Je pense qu’il faut distinguer d’abord entre celui qui doit recueillir les observations éparses et les approfondir pour en exposer l’enchaînement, et celui à qui cet enchaînement doit être transmis sous la forme de résultats généraux. Le premier s’impose l’obligation de connaître la spécialité des phénomènes ; il faut qu’avant d’atteindre à la généralisation des idées, il ait parcouru, du moins en partie, le domaine des sciences, qu’il ait observé, expérimenté, mesuré lui-même. Je ne saurais nier que là où manquent les connaissances positives, les résultats généraux ne peuvent pas tous être développés avec le même degré de lumière ; mais j’aime à croire cependant que, dans l’ouvrage que je prépare sur la physique du monde, la partie la plus considérable des vérités sera mise en évidence sans qu’il soit nécessaire de remonter toujours aux principes et aux notions fondamentales. Ce tableau de la nature, dût-il même présenter, dans plusieurs de ses parties, des contours peu arrêtés, n’en sera pas moins propre à féconder l’intelligence, à agrandir la sphère des idées, à nourrir et à vivifier l’imagination.

Ce n’est peut-être pas à tort que l’on a reproché à plusieurs ouvrages scientifiques de l’Allemagne d’avoir diminué, par l’accumulation des détails, l’impression et la valeur des aperçus généraux, de ne pas séparer suffisamment ces grands résultats qui forment, pour ainsi dire, les sommités des sciences, de la longue énumération des moyens qui ont servi à les obtenir. Ce reproche a fait dire avec humeur au plus illustre de nos poètes : « Les Allemands ont le don de rendre les sciences inaccessibles. » L’édifice terminé ne peut produire de l’effet que si on le débarrasse de l’échafaudage qui a été nécessaire pour le construire. Ainsi, l’uniformité de figure que l’on observe dans la distribution des masses continentales, qui toutes se terminent vers le sud en forme de pyramide et s’élargissent vers le nord, peut être saisie avec clarté sans que l’on connaisse les opérations géodésiques et astronomiques par lesquelles ces formes pyramidales des continens ont été déterminées. De même, la géographie physique nous apprend de combien de lieues l’axe équatorial est plus grand que l’axe polaire du globe ; elle nous apprend l’égalité moyenne de l’aplatissement des deux hémisphères, sans qu’il soit nécessaire d’exposer comment, par la mesure des degrés du méridien ou par des observations du pendule, on est parvenu à reconnaître que la véritable figure de la terre n’est pas exactement celle d’un ellipsoïde de révolution régulier, et que cette figure se reflète dans les inégalités des mouvemens lunaires. Les grandes vues de la géographie comparée n’ont commencé à prendre de la solidité et de l’éclat tout ensemble qu’à l’apparition de cet admirable ouvrage (Etudes de la terre dans ses rapports avec la nature et avec l’histoire de l’homme) où Charles Ritter a si fortement caractérisé la physionomie de notre globe, et montré l’influence de sa configuration extérieure, tant sur les phénomènes physiques qui s’opèrent à sa surface, que sur les migrations des peuples, leurs lois, leurs mœurs et tous les principaux phénomènes historiques dont elle est le théâtre.

La France possède un ouvrage immortel, lExposition du système du monde, dans lequel l’auteur a réuni les résultats des travaux mathématiques et astronomiques les plus sublimes, en les dégageant de l’appareil des démonstrations. La structure des cieux est réduite, dans ce livre, à la simple solution d’un grand problème de mécanique. Cependant lExposition du système du monde de Laplace n’a jamais été taxée jusqu’ici d’être incomplète et de manquer de profondeur. Distinguer les matériaux dissemblables, les travaux qui ne tendent pas au même but, séparer les aperçus généraux des observations isolées, c’est le seul moyen de donner l’unité de composition à la physique du monde, de répandre de la clarté sur les objets, d’imprimer un caractère de grandeur à l’étude de la nature. En supprimant tous les détails qui peuvent nous distraire, on n’envisage que les grandes masses, et l’on saisit rationnellement, par la pensée, ce qui reste insaisissable à la faiblesse de nos sens.

Il faut ajouter à ces considérations que l’exposition des résultats est singulièrement favorisée de nos jours par l’heureuse révolution qu’ont subie, depuis la fin du dernier siècle, les études spéciales, surtout celles de la géologie, de la chimie et de l’histoire naturelle descriptive. A mesure que les lois se généralisent, que les sciences se fécondent mutuellement, qu’en s’étendant elles s’unissent entre elles par des liens plus nombreux et plus intimes, le développement des vérités générales peut être concis sans devenir superficiel. Au début de la civilisation humaine, tous les phénomènes paraissent isolés ; la multiplicité des observations et la réflexion les rapprochent et font connaître leur dépendance mutuelle. S’il arrive pourtant que, dans un siècle caractérisé, comme le nôtre, par les progrès les plus éclatans, un manque de liaison des phénomènes se fasse sentir pour certaines sciences, on doit s’attendre à des découvertes d’autant plus importantes, que ces mêmes sciences ont été cultivées avec une sagacité d’observation et une prédilection toutes particulières. C’est ce genre d’attente qu’excitent la météorologie, plusieurs parties de l’optique, et, depuis les beaux travaux de Melloni et de Faraday, l’étude du calorique rayonnant et de l’électro-magnétisme. Il reste là à recueillir une riche moisson, bien que la pile de Volta nous montre déjà une liaison intime entre les phénomènes électriques, magnétiques et chimiques. Qui oserait affirmer aujourd’hui que nous connaissons avec précision la partie de l’atmosphère qui n’est pas de l’oxygène, que des millièmes de substances gazeuses agissant sur nos organes ne sont pas mêlés à l’azote, qu’on ait même découvert le nombre entier des forces qui existent dans l’univers ?

La physique du monde, telle que j’entreprends de l’exposer, n’a pas la prétention de s’élever aux périlleuses abstractions d’une science purement rationnelle de la nature. C’est une géographie physique réunie à la description des espaces célestes et des corps qui remplissent ces espaces. Étranger aux profondeurs de la philosophie purement spéculative, mon essai sur le Cosmos est la contemplation de l’univers, fondée sur un empirisme raisonné, c’est-à-dire sur l’ensemble des faits enregistrés par la science, et soumis aux opérations de l’entendement qui compare et combine. C’est dans ces limites seules que l’ouvrage que j’ai osé entreprendre rentre dans la sphère des travaux auxquels a été vouée la longue carrière de ma vie scientifique. Je ne me hasarde pas dans une sphère où je ne saurais me mouvoir avec liberté, quoique d’autres puissent à leur tour s’y essayer avec succès. L’unité que je tâche d’atteindre dans le développement des grands phénomènes de l’univers est celle qu’offrent les compositions historiques. Tout ce qui tient à des individualités accidentelles, à l’essence variable de la réalité, que ce soit dans la forme des êtres et dans le groupement des corps, ou dans la lutte de l’homme contre les élémens et des peuples contre les peuples, ne peut être rationnellement construit, déduit des idées seules.

J’ose croire que la description de l’univers et l’histoire civile se trouvent placées au même degré d’empirisme ; mais en soumettant les phénomènes physiques et les évènemens au travail de la pensée, et en remontant par le raisonnement aux causes, on se pénètre de plus en plus de cette antique croyance, que les forces inhérentes à la matière et celles qui régissent le monde moral exercent leur action sous l’empire d’une nécessité primordiale, et selon des mouvemens qui se renouvellent par retours périodiques plus ou moins longs. C’est cette nécessité des choses, cet enchaînement occulte, mais permanent, ce retour périodique dans le développement progressif des formes, des phénomènes et des évènemens, qui constituent la nature obéissante à une première impulsion donnée. La physique, comme l’indique son nom même, se borne à expliquer les phénomènes du monde matériel par les propriétés de la matière. Le dernier but des sciences expérimentales est donc de remonter à l’existence des lois, et de les généraliser progressivement. Tout ce qui porte au-delà n’est pas du domaine de la physique du monde, et appartient à un autre genre de spéculations plus élevées. Emmanuel Kant, du très petit nombre des philosophes qu’on n’a pas accusés d’impiété jusqu’ici, a marqué les limites des explications physiques avec une rare sagacité, dans son célèbre Essai sur la théorie et la construction des cieux, publié à Koenigsberg en 1755.

L’étude d’une science qui promet de nous conduire à travers les vastes espaces de la création ressemble à un voyage dans un pays lointain. Avant de l’entreprendre, on mesure, et souvent avec méfiance, ses propres forces comme celles du guide qu’on a choisi. Cette crainte, qui a sa source dans l’abondance et la difficulté des matières, diminue, si l’on se rappelle qu’avec la richesse des observations a augmenté aussi, de nos jours, la connaissance de plus en plus intime de la connexité des phénomènes. Ce qui, dans le cercle plus étroit de notre horizon, a paru long-temps inexplicable, a été éclairci souvent et inopinément par des recherches faites à de grandes distances. Dans le règne animal comme dans le règne végétal, des formes organiques restées isolées ont été liées par des chaînons intermédiaires, par des formes ou types de transition. La géographie des êtres doués de vie se complète, en nous montrant des espèces, des genres, des familles entières propres à un continent, comme reflétés dans des formes analogues d’animaux et de plantes du continent opposé. Ce sont, pour ainsi dire, des équivalens qui se suppléent et se remplacent dans la grande série des organismes. La transition et l’enchaînement se fondent tour à tour sur un amoindrissement ou un développement excessif de certaines parties, sur des soudures d’organes distincts, sir la prépondérance qui résulte d’un manque d’équilibre dans le balancement des forces, sur des rapports avec les formes intermédiaires, qui, loin d’être permanentes, caractérisent seulement certaines phases d’un développement normal.

Si des corps doués de la vie nous passons aux êtres du monde inorganique, nous y trouverons des exemples qui caractérisent à un haut degré les progrès de la géologie moderne. Nous reconnaîtrons comment, d’après les grandes vues d’Élie de Beaumont, les chaînes de montagnes qui divisent les climats, les zones végétales et les races de peuples, nous révèlent leur âge relatif, et par la nature des bancs sédimentaires qu’elles ont soulevés, et par les directions qu’elles suivent au-dessus des longues crevasses sur lesquelles s’est fait le ridement de la surface du globe. Des rapports de gisement dans des formations de trachyte et de porphyre syénitique, de diorite et de serpentine, qui sont restés douteux dans les terrains aurifères de la Hongrie, dans l’Oural, riche en platine, et à la pente sud-ouest de l’Altaï sibérien, se trouvent éclaircis par des observations recueillies sur les plateaux de Mexico et d’Antioquia, dans les ravins insalubres du Choco. Les matériaux les plus importans sur lesquels, dans les temps modernes, la physique du monde a posé ses bases, n’ont pas été accumulés au hasard. On a reconnu enfin, et cette conviction donne un caractère particulier aux investigations de notre époque, que des courses lointaines ne peuvent être instructives qu’autant que le voyageur connaît l’état de la science dont il doit étendre le domaine, qu’autant que ses idées guident ses recherches et l’initient à l’étude de la nature.

C’est par cette tendance vers les conceptions générales, périlleuse seulement dans ses abus, qu’une partie considérable des connaissances physiques déjà acquises peut devenir la propriété commune de toutes les classes de la société ; mais cette propriété n’a de la valeur qu’autant que l’instruction répandue contraste, par l’importance des objets qu’elle traite et par la dignité de ses formes, avec ces compilations peu substantielles que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, on a désignées sous le nom impropre de savoir populaire. J’aime à me persuader que les sciences exposées dans un langage qui s’élève à leur hauteur, grave et animé à la fois, doivent offrir à ceux qui, renfermés dans le cercle étroit des devoirs de la vie, rougissent d’être restés long-temps étrangers au commerce intime avec la nature, une des plus vives jouissances, celle d’enrichir l’esprit d’idées nouvelles. Ce commerce, par les émotions qu’il fait naître, réveille, pour ainsi dire, en nous des organes qui long-temps ont sommeillé. Nous parvenons à saisir d’un coup d’œil étendu ce qui, dans les découvertes physiques, agrandit la sphère de l’intelligence, et ce qui, par d’heureuses applications aux arts mécaniques et chimiques, accroît la richesse nationale.

Une connaissance plus exacte de la liaison des phénomènes nous délivre aussi d’une erreur trop répandue encore : c’est que, sous le rapport du progrès des sociétés humaines et de leur prospérité industrielle, toutes les branches de la connaissance de la nature n’ont pas la même valeur intrinsèque. On établit très arbitrairement des degrés d’importance entre les sciences mathématiques, l’étude des corps organisés, la connaissance de l’électro-magnétisme, l’investigation des propriétés orales de la matière dans ses divers états d’agrégation moléculaire. On déprécie présomptueusement ce que l’on croit flétrir par le nom de « recherches purement théoriques. » On oublie, et cette remarque est pourtant bien ancienne, que l’observation d’un phénomène qui paraît d’abord entièrement isolé renferme souvent le germe d’une grande découverte. Lorsque Aloysio Galvani excita pour la première fois la fibre nerveuse par le contact accidentel de deux métaux hétérogènes, ses contemporains étaient loin d’espérer que l’action de la pile de Volta nous ferait voir dans les alcalis des métaux à lustre d’argent, nageant sur l’eau et éminemment inflammables ; que la pile elle-même deviendrait un instrument puissant d’analyse chimique, un thermoscope et un aimant. Lorsque Huyghens observa le premier, en 1678, un phénomène de polarisation, la différence qui existe entre les deux rayons dans lesquels un faisceau de lumière se partage en traversant un cristal à double réfraction, on ne prévoyait pas que, presque un siècle et demi plus tard, la grande découverte de la polarisation chromatique par M. Arago conduirait cet astronome-physicien à résoudre, au moyen d’un petit fragment de spath d’Islande, les portantes questions de savoir si la lumière solaire émane d’un corps solide ou d’une enveloppe gazeuse, si les comètes nous envoient de la lumière propre ou réfléchie.

L’appréciation égale de toutes les branches des sciences mathématiques, physiques et naturelles, est le besoin d’une époque où la richesse matérielle des états et leur prospérité croissante sont principalement fondées sur un emploi plus ingénieux et plus rationnel des productions et des forces de la nature. Un rapide coup d’œil jeté sur l’état actuel de l’Europe rappelle qu’au milieu de cette lutte inégale des peuples qui rivalisent dans la carrière des arts industriels, l’isolement et une lenteur indolente ont indubitablement pour effet la diminution ou l’anéantissement total de la richesse nationale. Il en est de la vie des peuples comme de la nature, qui, selon une heureuse expression de Goethe, « dans son impulsion éternellement reçue et transmise, dans le développement organique des êtres, ne connaît ni repos, ni arrêt, qui a attaché sa malédiction à tout ce qui retarde et suspend le mouvement. » C’est la propagation des études fortes et sérieuses des sciences qui contribuera à éloigner les dangers que je signale ici. L’homme n’a de l’action sur la nature, il ne peut s’approprier aucune de ses forces qu’autant qu’il apprend à les mesurer avec précision, à connaître les lois du monde physique. Le pouvoir des sociétés humaines, Bacon l’a dit, c’est l’intelligence ; ce pouvoir s’élève et s’abaisse avec elle. — Mais le savoir qui résulte du libre travail de la pensée n’est pas seulement une joie de l’homme, il est aussi l’antique et indestructible droit de l’humanité. Tout en faisant partie de ses richesses, souvent il est la compensation des biens que la nature a répartis avec parcimonie sur la terre. Les peuples qui ne prennent pas une part active au mouvement industriel, au choix et à la préparation des matières premières, aux applications heureuses de la mécanique et de la chimie, chez lesquels cette activité ne pénètre pas toutes les classes de la société, doivent infailliblement déchoir de la prospérité qu’ils avaient acquise. L’appauvrissement est d’autant plus rapide que des états limitrophes rajeunissent davantage leurs forces par l’heureuse influence des sciences sur les arts.

De même que, dans les sphères élevées de la pensée et du sentiment, dans la philosophie, la poésie et les beaux-arts, le premier but de toute étude est un but intérieur, celui d’agrandir et de féconder l’intelligence, de même aussi le terme vers lequel les sciences doivent tendre directement, c’est la découverte des lois, du principe d’unité qui se révèle dans la vie universelle de la nature. En suivant la route que nous venons de tracer, les études physiques n’en seront pas moins utiles aux progrès de l’industrie, qui est une conquête de l’intelligence de l’homme sur la matière. Par une heureuse connexité de causes et d’effets, souvent même sans que l’homme ait pu le prévoir, le vrai, le beau, le bon, se trouvent liés à l’utile. L’amélioration des cultures livrées à des mains libres et dans des propriétés d’une moindre étendue ; l’état florissant des arts mécaniques, délivrés des entraves que leur opposait l’esprit de corporation ; le commerce agrandi et vivifié par la multiplicité des moyens de contact entre les peuples, voilà les résultats glorieux des progrès intellectuels et du perfectionnement des institutions politiques dans lesquels ces progrès se reflètent. Le tableau de l’histoire moderne devrait convaincre ceux dont le réveil paraît tardif.

Ne craignons pas non plus que la direction qui caractérise notre siècle, que la prédilection si marquée pour l’étude de la nature et pour les progrès de l’industrie, aient pour effet nécessaire de ralentir les nobles efforts qui se produisent dans le domaine de la philosophie, de l’histoire et de la connaissance de l’antiquité ; qu’elles tendent à priver les productions des arts, charme de notre existence, du souffle vivifiant de l’imagination. Partout où, sous l’égide d’institutions libres et d’une sage législation, les germes de la civilisation peuvent se développer pleinement, il n’est pas à craindre qu’une rivalité pacifique nuise à aucune des créations de l’esprit. Chacun de ces développemens offre des fruits précieux à l’état, ceux qui donnent la nourriture à l’homme et fondent sa richesse physique, aussi bien que ceux qui, plus durables, transmettent la gloire des peuples à la postérité la plus reculée. Les Spartiates, malgré leur austérité dorienne, priaient les dieux « de leur accorder le beau avec le bon. »

Je ne développerai pas davantage ces considérations si souvent exposées sur l’influence qu’exercent les sciences mathématiques et physiques en tout ce qui tient aux besoins matériels de la société. La carrière que je dois parcourir est trop vaste pour me permettre d’insister ici sur l’utilité des applications. Accoutumé à des courses lointaines, peut-être ai-je le tort de dépeindre la route comme plus frayée et plus agréable qu’elle ne l’est réellement : c’est l’habitude de ceux qui aiment à guider les autres jusqu’aux sommets de hautes montagnes. Ils vantent la vue, lors même qu’une grande étendue de plaines reste cachée dans les nuages ; ils savent qu’un voile vaporeux et à demi diaphane a un charme secret, que l’image de l’infini lie le monde des sens au monde des idées et des émotions. Pareillement aussi, de la hauteur à laquelle s’élève la physique du monde, l’horizon ne se montre pas également éclairé et bien arrêté dans toutes ses parties ; mais ce qui pourra rester vague et voilé ne le sera pas seulement par suite du défaut de netteté qui résulte de l’état d’imperfection de quelques sciences : il le sera plus encore par la faute du guide qui, imprudemment, a entrepris de s’élever jusqu’à ces sommités.


ALEXANDRE DE HUMBOLDT.


  1. Ces pages, dont nous devons la communication à M. de Humboldt, forment l’introduction de l’ouvrage où, en exposant ses idées sur le système du monde, l’illustre savant semble avoir voulu résumer les doctrines et les travaux de sa longue carrière. Cosmos s’adresse à toute l’Europe savante : oserons-nous dire que cette introduction s’adresse plus spécialement à la France ? Après l’avoir écrite en allemand, M. de Humboldt n’a voulu confier à personne le soin de traduire dans notre langue ces pages d’une philosophie si libérale et si ingénieuse, qui renferment ses idées les plus chères sur l'étude et la contemplation de la nature. Il a été son propre traducteur, ou plutôt il a pensé de nouveau en français ce qu’il avait pensé en allemand, car il s’agit ici non d’une traduction proprement dite, mais bien d’une seconde création. La France ne désavouera ni les idées ni le style ; elle reconnaîtra son génie dans ces vues si nettes et si larges, aussi bien que son goût sévère dans cette forme, où l’ampleur de la phrase allemande ne s’unit que comme un charme de plus à la précision du style français. Nous n’ajouterons rien : il ne nous appartient pas de devancer l’opinion de nos lecteurs, et ce n’est point d’ailleurs le moment d’entrer dans l’analyse d’un livre qui, grace aux soins d’un traducteur éclairé, sera bientôt connu de la France, comme il l’est de l’Allemagne. Plus tard, nous essaierons d’apprécier le Cosmos : aujourd’hui, nous laissons parler M. de Humboldt.