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[modifier] Chapitre XVIII. Que la monarchie d'Espagne étoit dans un cas particulier
QU'ON ne cite point l'exemple de l'Espagne ; elle prouve plutôt ce que je dis. Pour garder l'Amérique, elle fit ce que le despotisme même ne fait pas ; elle en détruisit les habitans. Il fallut, pour conserver sa colonie, qu'elle la tint dans la dépendance de sa subsistance même.
Elle essaya le despotisme dans les Pays-Bas ; &, sitôt qu'elle l'eut abandonné, ses embarras augmenterent. D'un côté, les Wallons ne vouloient pas être gouvernés par les Espagnols ; &, de l'autre, les soldats Espagnols ne vouloient pas obéir aux officiers Wallons ([1]).
Elle ne se maintint dans l'Italie, qu'à force de l'enrichir & de se ruiner : car ceux qui auroient voulu se défaire du roi d'Espagne n'étoient pas, pour cela, d'humeur à renoncer à son argent.
- ↑ Voyez l'histoire des Provinces-Unies, par M. le Clerc.
[modifier] Chapitre XIX. Propriétés distinctives du gouvernement despotique
UN grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne. Il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées ; que la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné ; que la loi soit dans une seule tête ; & qu'elle change sans cesse, comme les accidens, qui se multiplient toujours dans l'état à proportion de sa grandeur.
[modifier] Chapitre XX. Conséquence des chapitres précédens
QUE si la propriété naturelle des petits états est d'étre gouvernés en république, celle des médiocres d'être soumis à un monarque, celle des grands empires d'être dominés par un despote ; il suit que, pour conserver les principes du gouvernement établi, il faut maintenir l'état dans la grandeur qu'il avoit déja ; & que cet état changera d'esprit, à mesure qu'on rétrécira, ou qu'on étendra les limites.
[modifier] Chapitre XXI. De l'empire de la Chine
AVANT de finir ce livre, je répondrai à une objection qu'on peut faire sur tout ce que j'ai dit jusqu'ici.
Nos missionnaires nous parlent du vaste empire de la Chine, comme d'un gouvernement admirable, qui mêle ensemble, dans son principe, la crainte, l'honneur & la vertu. J'ai donc posé une distinction vaine, lorsque j'ai établi les principes des trois gouvernemens.
J'ignore ce que c'est que cet honneur dont on parle, chez des peuples à qui on ne sait rien faire qu'à coups de baton ([1]). De plus : il s'en faut beaucoup que nos commerçans nous donnent l'idée de cette vertu dont nous parlent nos missionnaires ; on peut les consulter sur les brigandages des mandarins ([2]). Je prends encore à témoin le grand homme milord Anson.
D'ailleurs, les lettres du P. Parennin, sur le procès que l'empereur fit faire à des princes du sang néophyte ([3]) qui lui avoient déplu, nous font voir un plan de tyrannie constamment suivi, & des injures faites à la nature humaine avec regle, c'est-à-dire, de sang-froid.
Nous avons encore les lettres de M. de Mairan & du même P. Parennin, sur le gouvernement de la Chine. Après des questions & des réponses très-sensées, le merveilleux s'est évanoui.
Ne pourroit-il pas se faire que les missionnaires auroient été trompés par une apparence d'ordre ; qu'ils auroient été frappés de cet exercice continuel de la volonté d'un seul, par lequel ils sont gouvernés eux-mêmes, & qu'ils aiment tant à trouver dans les cours des rois des Indes ? parce que, n'y allant que pour y faire de grands changemens, il leur est plus aisé de convaincre les princes qu'ils peuvent tout faire, que de persuader aux peuples qu'ils peuvent tout souffrir ([4]).
Enfin, il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes. Des circonstances particulieres, & peut-être uniques, peuvent faire que le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu'il devroit l'être. Des causes, tirées la plupart du physique du climat, ont pu forcer les causes morales dans ce pays, & faire des especes de prodiges.
Le climat de la Chine est tel, qu'il favorise prodi- gieusement la propagation de l'espece humaine. Les femmes y sont d'une fécondité si grande, que l'on ne voit rien de pareil sur la terre. La tyrannie la plus cruelle n'y arrête point le progrès de la propagation. Le prince n'y peut pas dire, comme Pharaon, Opprimons-les avec sagesse. Il seroit plutôt réduit à former le souhait de Néron, que le genre humain n'eût qu'une tête. Malgré la tyrannie, la Chine, par la force du climat, se peuplera toujours, & triomphera de la tyrannie.
La Chine, comme tous les pays où croît le riz ([5]), est sujette à des famines fréquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse pour chercher de quoi vivre. Il se forme, de toutes parts, des bandes de trois, quatre ou cinq voleurs : la plupart sont d'abord exterminées ; d'autres se grossissent, & sont exterminées encore. Mais, dans un si grand nombre de provinces, & si éloignées, il peut arriver que quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme en corps d'armée, va droit à la capitale, & le chef monte sur le trône.
Telle est la nature de la chose, que le mauvais gouvernement y est d'abord puni. Le désordre y naît soudain, parce que ce peuple prodigieux y manque de subsistance. Ce qui fait que, dans d'autres pays, on revient si difficilement des abus, c'est qu'ils n'y ont pas des effet sensibles ; le prince n'y est pas averti d'une maniere prompte & éclatante, comme il l'est à la Chine.
Il ne sentira point, comme nos princes, que, s'il gouverne mal, il sera moins heureux dans l'autre vie, moins puissant & moins riche dans celle-ci : il sçaura que, si son gouvernement n'est pas bon, il perdra l'empire & la vie.
Comme, malgré les expositions d'enfans, le peuple augmente toujours à la Chine ([6]), il faut un travail infatigable pour faire produire aux terres de quoi le nour- rit : cela demande une grande attention de la part du gouvernement. Il est, à tous les instans, intéressé à ce que tout le monde puisse travailler, sans crainte d'être frustré de ses peines. Ce doit moins être un gouvernement civil, qu'un gouvernement domestique.
Voilà ce qui a produit les réglemens dont on parle tant. On a voulu faire regner les loix avec le despotisme : mais ce qui est joint avec le despotisme n'a plus de force. En vain ce despotisme, pressé par ses malheurs, a-t-il voulu s'enchaîner ; il s'arme de ses chaînes, & devient plus terrible encore.
La Chine est donc un état despotique, dont le principe est la crainte. Peut-être que, dans les premieres dynasties, l'empire n'étant pas si étendu, le gouvernement déclinoit un peu de cet esprit. Mais aujourd'hui cela n'est pas.
- ↑ C'est le bâton qui gouverne la Chine, dit le P. du Halde.
- ↑ Voyez, entre autres, la relation de Lange.
- ↑ De la famille de Sourniama, lettres édifiantes, recueil XVIII.
- ↑ Voyez, dans le pere du Halde, comment les missionnaires se servirent de l'autorité de Canhi pour faire taire les mandarins, qui disoient toujours que, par les loix du pays, un culte étranger ne pouvoit être établi dans l'empire.
- ↑ Voy. ci-dessous, l. XXIII, chap. XIV.
- ↑ Voyez le mémoire d'un Tsongtou, pour qu'on defriche. Lettres édifiantes, recueil XXI.