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deux considerations sur cette regle de Saint Charles ; dont la premiere est, que les conversions qui ne durent que fort peu de temps sont suspectes de fausseté.
le premier des deux points que cette regle de Saint Charles nous oblige de considerer, est fondé sur ce qu’il ordonne de ne point donner l’absolution à ceux que l’on juge probablement devoir retomber dans le peché . Par où il marque qu’il ne suffit pas, que le penitent soit dans le dessein de quitter le vice, comme il avoit desja tesmoigné six lignes auparavant que cela ne suffisoit pas, mais qu’il est necessaire de plus, que le prestre juge probablement qu’il demeurera ferme dans ce dessein, et qu’il ne retombera pas dans les pechez dont il s’accuse. Ce qui ne se pouvant guere reconnoistre, que par l’experience, et l’épreuve des actions, c’est pour cela que ce saint juge, qu’il est necessaire de differer tres-souvent l’absolution, jusques à ce que le penitent donne de veritables preuves de son repentir, par le changement de sa vie. En quoy certes nous voyons, que ce saint prelat n’a point eu d’autre dessein que de suivre l’esprit des peres, et de marcher sur leurs traces, selon que Saint Gregoire l’ordonne à tous les bons pasteurs. Car encore qu’il puisse arriver qu’un homme veritablement penitent retourne apres dans son peché, et que ce soit l’une des plus grossieres erreurs de nos heretiques, de croire qu’un homme ne perde jamais la grace, aussi-tost qu’il a esté une fois veritablement sanctifié : il est certain neantmoins que les peres ont esté si esloignez de se persuader, comme quelques-uns font aujourdhuy, que ces vicissitudes de crimes, et de conversions deussent passer pour des choses ordinaires, qu’ils ont esté long-temps à ne recevoir les hommes à la penitence, qu’une seule fois depuis le baptesme ; quoy qu’ils ne doutassent point de la verité de cette doctrine catholique, que le concile de Trente nous enseigne, (...). Mais ils croyoient qu’on ne devoit user de ce pouvoir, qu’avec grande prudence, et grande sagesse, de peur de donner lieu aux pecheurs de se joüer de la penitence, et de se tromper eux-mesmes, et l’eglise en suitte par des fausses conversions ; (...). C’est pourquoy quelques personnes en Espagne sur la fin du sixiesme siecle, voulans introduire cette coûtume de reïterer sans cesse les pechez, et les absolutions, le troisiesme concile de Tolede ne craint point de dire, (...). Ce qui monstre que ces saints personnages éclairez par le Saint Esprit se fussent bien gardez de tenir pour convertis, et reconciliez avec Dieu, ceux qui se confessent aujourdhuy de tous leurs crimes, et y retournant demain ; ceux dont les mœurs ne sont pas plus conformes aux regles de l’evangile, apres la confession, qu’auparavant ; ceux qui ne donnent point d’autres marques de se repentir de leurs pechez, sinon qu’ils declarent à un prestre qu’ils les ont commis ; ceux qui s’imaginent que leur cœur est devenu en un moment de la retraitte des demons, le temple du Saint Esprit, sans qu’il en paroisse aucune marque dans les actions qui procedent de ce cœur, comme de leur principe, ainsi que Jesus-Christ tesmoigne ; ceux enfin, dans la vie desquels toutes les confessions, et toutes les communions peuvent justement estre appellées des parentheses, puis que de la mesme sorte que cette figure suspend bien le fil du discours, mais ne le rompt point, et n’empesche pas que les paroles suivantes ne soient liées aux precedentes ; ainsi dans ces personnes, toutes ces receptions des sacremens arrestent bien le cours du vice pour quelques jours, mais n’en sechent pas le torrent, et n’empeschent pas que les actions qui les suivent ne soient de mesme nature que celles qui les ont precedées. Ces suspensions qui arrestent un jour ou deux les actions vicieuses, sont comme les intervalles qui arrivent entre les accés de la fievre qui ne font pas que le malade soit gueri. Jesus-Christ ne compte pas la mort du Lazare pour une mort, parce qu’elle ne devoit durer que quatre jours, et il dit que sa maladie n’alloit pas à la mort, mais à la gloire de Dieu ; (...). On en peut dire de mesme de ces pretenduës conversions, qui ne durent que deux ou trois jours, et souvent moins ; (...). Cette conversion n’est point à la vie, mais à la mort, afin que par elle le diable soit glorifié. Et certes comme un homme qui quitteroit l’heresie pour embrasser nostre religion, et estant quelques jours apres retourné dans son erreur, l’abandonneroit de nouveau, pour se rendre catholique, et feroit ce changement vingt ou trente fois en sa vie, ne seroit jugé par qui que ce fust avoir esté bon catholique, et pleinement persuadé des veritez de nostre foy dans ces intervalles de temps, durant lesquelles il en auroit fait profession ; ainsi ces saints n’eussent jamais creu qu’un homme qui se confesse trente fois de ses crimes, et y retombe autant de fois eust jamais esté touché d’un vray repentir, et que ces conversions imaginaires, qui ne durent qu’un moment, et passent comme des éclairs, se deussent prendre pour de veritables conversions. (...). De sorte que nous apprenons par cette comparaison, que non seulement ces conversions pretenduës ne rendent pas l’ame nette, mais la font devenir encore plus salle. Ce qui a fait dire à ce saint dans le mesme livre, cette parole qui est devenuë si commune parmy tous les auteurs qui l’ont suivy. (...). Mais cette celebre definition de la penitence que les peres anciens nous ont enseignee, et que les docteurs des derniers siecles ont embrassee d’un commun accord, ne nous fait elle pas foy de cette verité ? Puis qu’elle nous apprend, (...). Ce qui a donné lieu à Saint Gregoire de mettre au mesme rang dans son pastoral, ceux qui quittent leurs pechez sans les pleurer, et ceux qui les pleurent sans les quitter, comme deux sortes de personnes opposees entr’elles ; mais qui s’accordent neanmoins dans le violement de la penitence. C’est pourquoy d’un costé il advertit les premiers, de ne pas croire leurs fautes abolies, lors qu’ils se contentent de ne les pas multiplier, et negligent de les laver dans leurs pleurs ; (...). Et le Pape Gregoire Vii qui gouvernoit l’eglise dans l’onziesme siecle, fit tenir en l’an 1079 un concile exprés en Bretagne, pour abolir, comme remarque Binius, l’abus qui s’estoit glissé dans cette province, par la negligence et l’ignorance des prestres, d’absoudre ceux qui continuoient de commettre les mesmes pechez, sans voir d’amendement en leur vie. Et dans la lettre qu’il escrit aux evesques, et aux ecclesiastiques de Bretagne, pour l’abolissement de cette coutume des fausses penitences, comme il l’appelle, il dit ces paroles dignes de la suffisance et de l’authorité d’un successeur de Saint Pierre. (...). Je ne puis encore oublier icy ce qu’environ cent ans depuis, Pierre De Blois autheur celebre dans les derniers temps a escrit sur ce sujet dans un traitté de la confession sacramentale, où il fait profession de ne rien dire, que ce que les peres luy ont appris. Il y parle fortement à l’exemple de Saint Gregoire, et contre ceux qui quittent leurs pechez sans les pleurer, comme il faut, et contre ceux qui les pleurent sans les quitter. Il dit d’une-part à ceux-là, (...). Cette mesme doctrine n’est pas moins clairement expliquee par le concile de Trente, dont Saint Charles n’a esté que l’interprete, puis qu’il nous enseigne en divers endroits, que pour faire penitence il ne suffit pas de confesser ses pechez au prestre, ou mesme de les detester, mais qu’il faut aussi s’en corriger, et changer sa mauvaise vie en une meilleure. C’est ce qu’il declare en refutant l’erreur de Luther, qui ne vouloit point admettre d’autre penitence que la nouvelle vie, et le changement des mœurs ; au lieu que le concile reconnoist bien, que ce renouvellement de la vie est necessaire pour la penitence, mais qu’il ne suffit pas seul, pour une bonne et entiere penitence. (...). D’où nous apprenons que le concile entend que la fuite du peché, et l’amendement de la vie fassent une partie de la penitence, quoy qu’ils ne la fassent pas toute entiere, ainsi que vouloit Luther. Et par consequent nous voyons combien Saint Charles a grande raison d’ordonner aux prestres qu’ils ne se contentent pas des promesses, et des protestations de bien vivre, mais qu’ils en voyent des effects, avant que de donner l’absolution, lors qu’ils jugent probablement que les pecheurs retourneront dans leurs pechez. Que si l’on luy eust objecté, qu’il suffit d’avoir dessein de quitter son peché, lors que l’on s’en confesse, quoy que puis aprés l’on ne demeure pas dans ce dessein : je ne doute point qu’il n’eust respondu, que ce dessein de bien vivre, qui est necessairement requis pour une bonne penitence, ne doit pas estre du nombre de ces desirs imparfaits et languissans, qui ne produisent jamais aucun effect, mais une volonté sincere qui degage nostre cœur des affections du peché, et qui comme le bon arbre de l’evangile, produise les fruits d’un veritable amendement. Ce que le concile de Trente luy avoit appris, lors qu’expliquant ce qui doit estre enfermé dans la contrition, pour estre partie du sacrement de penitence, il n’y met pas seulement le regret d’avoir offensé Dieu, et le dessein d’une nouvelle vie, mais aussi l’éloignement du peché , cessationem à peccato, et le commencement de cette nouvelle vie . Or j’interpelle la conscience de tous les hommes, si l’on peut dire raisonnablement, qu’un homme a quitté son peché, et qu’il est rentré dans une meilleure vie, parce qu’il a promis à un prestre de le faire, ou que se trompant soy-mesme, il se persuade en avoir la volonté, quoy qu’il n’en execute rien, et qu’il retombe dans ses crimes à la premiere occasion. (...), dit Saint Bernard : et les damnez mesmes conservent ces repentirs inutils, ainsi que nous l’apprenons du 5 chapitre de la sagesse, où le Saint Esprit nous decrit divinement leurs regrets, et nous tesmoigne qu’il se repentent d’avoir mal vescu, (...). Ils y reconnoissent leur folie ; ils y deplorent leur misere, et il se peut faire, selon cette pensee de Saint Bernard, que comme un homme mourant, qui se sentant couvert de pechez, voit l’enfer ouvert, et prest à le devorer, dit en soy-mesme : si je ne meurs point de cette maladie, je ne vivray plus comme j’ay fait : de mesme un damné considerant que ce sont ses crimes qui l’ont mis dans les flammes eternelles, peut dire en luy-mesme : si je pouvois sortir d’icy, je ne commettrois plus les crimes que j’ay commis autresfois ; ayant ainsi quelques desirs, mais inutiles, parce qu’ils ne peuvent rien produire. C’est l’amour d’eux-mesmes qui leur reste dans les enfers, qui leur donne ces pensees, sans que pour cela il se trouve aucun veritable changement dans le fonds de leur volonté, comme Grenade soustient, que cette crainte des peines d’enfer, que l’on voit dans la plus-part des pecheurs mourans, peut proceder de l’amour naturel qu’ils se portent à eux-mesmes : (...). Ainsi nous voyons le peu d’estat que l’on doit faire de toutes ces penitences qui ne sont point accompagnees du renouvellement, et du changement de la vie, et qui ne consistent qu’en des desseins, et des desirs vains et infructueux, tels que sont ceux des damnez ; n’y ayant autre difference entre les damnez et les meschans, qui continuent tousjours de commettre les crimes qui les damnent, sinon, que ceux-cy ne font point penitence, ce qui est la point, et ne la peuvent faire, ce qui est l’effect de la leur. De sorte qu’ainsi que Saint Jacques compare la foy, qui n’est point accompagnee des œuvres, à la foy des demons, qui croyent en Dieu et qui tremblent ; et l’appelle une foy vaine et une foy morte : de mesme on peut dire que la penitence qui n’a que des desirs et des desseins, qui ne produisent aucunes œuvres, ny aucun effet solide d’un veritable repentir, n’est qu’une penitence de damné, une penitence vaine et morte, une penitence qui meine en enfer, et qui continuë dans l’enfer. C’est par cette regle que Grenade tient pour suspectes de fausseté la plus grande partie des penitences des mourans. (...). C’est donc par les œuvres, que l’on doit estimer les desirs, et les resolutions, et ainsi selon la regle de Saint Charles, un confesseur ne doit point absoudre ceux qu’il juge probablement devoir retourner dans leurs pechez, quoy qu’ils disent et qu’ils promettent au contraire, parce que jugeant que toutes ces promesses n’auront point d’effet, il doit juger en mesme temps qu’elles n’ont rien de solide, et que ce ne sont que de vains discours, ou des illusions de l’esprit humain, qui se trompant soy-mesme, se persuade d’avoir dans le cœur, ce qu’il n’y a pas, comme Saint Gregoire explique divinement, lors qu’il dit, (...). Je sçay bien que ceux qui ne veulent point user de ces retardemens salutaires, dont le grand Saint Charles veut que les prestres se servent en tant de rencontres ; ont accoustumé d’alleguer pour eux ces paroles d’Ezechiel, (...) : à quelque heure que le pecheur gemisse, il sera sauvé. Mais quoy que ces paroles se trouvent citées par beaucoup d’auteurs des derniers temps, comme si elles estoient veritablement de l’escriture, il est tres-vray neantmoins qu’elles n’en sont point : et que quelque peine que ceux qui les alleguent se donnent de les chercher, ils ne les trouveront jamais, ny dans nostre edition vulgaire, ny dans l’original hebreu, ny dans la version des septante, ny dans la paraphrase chaldaïque, ny dans aucune autre version, soit nouvelle, soit ancienne. Que s’il y a quelque chose dans le 18 et dans le 33 chapitre d’Ezechiel qui ait rapport à ces paroles ; pour le moins on m’avoüera qu’elles ne peuvent avoir aucun poids, qu’estans prises dans le sens du veritable texte de ce prophete. Or que dit ce prophete dans ces chapitres desquels on pretend que ces paroles sont tirées. Dans le 18 il parle de cette sorte, (...). Et dans le chapitre 33 apres avoir promis au pecheur de la part de Dieu, que son peché ne luy portera point de prejudice aussi-tost qu’il sera converty, il explique six lignes plus bas quelle doit estre cette conversion. (...). N’est-il pas clair par ces paroles, que ce prophete, non plus que tous les autres, ne reconnoist point de veritable conversion, que dans le changement de la vie pecheresse en une vie sainte, et dans l’abandonnement des vices, pour embrasser la vertu ? Et par consequent, qui peut avoir droit de se servir des paroles alleguées, qui ne se trouvent en aucun endroit de l’escriture, pour promettre le salut aux pecheurs, sous d’autres conditions, que celles que Dieu leur propose si clairement dans le veritable texte de ce prophete ; et plus particulierement encore dans Isaïe par ces paroles. (...) : (c’est à dire, entrez dans les exercices de la charité parfaitte et accomplie, qui comprend en éminence tous les actes de penitence et de satisfaction, aussi-bien que toutes les autres vertus.) (...). Mais enfin, quelque force que l’on veüille faire sur ces paroles, (...).