| Partie 3, Chapitre 16 | ◄ | De la fréquente Communion... |
si l’on peut accuser ceux qui taschent de se purifier par les exercices de la penitence, qui consistent dans les prieres, dans les jeusnes, dans les aumosnes et les autres bonnes œuvres, de se servir d’autres moyens, que de ceux que Jesus-Christ a instituez pour purifier nos ames.
la chaleur qui vous emporte, vous empeschant de bien discerner les choses, cause une telle confusion dans vostre discours qu’il n’est pas aisé de comprendre le sujet de vostre cholere. Car si vous entendez parler des confessions qui sont en usage parmy les gens de bien pour les pechez veniels, c’est une calomnie grossiere, qu’il y ait des personnes de vertu qui trouvent mauvais que l’on se confesse souvent en cette maniere. Mais d’ailleurs la foy nous enseigne que la confession est utile, et non necessaire pour la remission de cette sorte de pechez ; qui se peuvent effacer par beaucoup d’autres remedes, comme le concile de Trente nous enseigne en termes exprés : et ainsi, l’on ne peut nier sans heresie qu’outre la confession il n’y ait d’autres moyens establis par Jesus-Christ en son eglise pour purifier nos ames de ses taches ordinaires. Que si vous comprenez dans cette coustume de se confesser souvent les frequentes confessions de tant de personnes, qui vivans dans le desordre et dans le vice, et commettans sans cesse des pechez mortels, se contentent de les raconter souvent à un prestre sans jamais s’en corriger, je ne feray point de difficulté de vous dire apres un grand pape, que d’approuver que les hommes se joüent ainsi perpetuellement des sacremens de Jesus-Christ, ce n’est pas les traitter avec indulgence, mais consentir à leurs crimes. (...). Mais parce que nous avons assez parlé de cét abus en d’autres endroits, et que je me reserve d’en parler plus amplement, si vous m’y obligez par une replique, il vaut mieux passer à ce que vous adjoustez, (...). Surquoy je n’ay autre chose à vous respondre, sinon que si vous compreniez bien ce que c’est que le sacrement de penitence, vous ne pourriez rien dire qui ruïnast d’avantage vostre mauvaise conduite. Je vous ay desja monstré, que le dernier concile oecumenique suivant les sentimens, et le langage de tous les peres, nous represente la penitence comme un baptesme laborieux, et un baptesme de larmes. Qu’il definit contre les erreurs des heretiques de ce temps, qui se sont tous declarez ennemis de la penitence, que la justice divine ne peut souffrir, que l’on soit renouvellé par ce second baptesme, qu’avec beaucoup de peines et de travaux. Qu’il deteste la temerité de ces impies, qui des trois parties dont ce sacrement est composé, ont travaillé principallement à abolir celle que l’eglise a tousjours principallement recommandée à ses enfans, sçavoir la satisfaction, qui consiste dans les jeusnes, dans les aumosnes, et dans les autres exercices de la vie spirituelle. Et enfin que la principale raison dont il se sert pour establir contre les mesmes heretiques, que la confession particuliere de tous les pechez mortels est necessairement de droit divin, c’est qu’il n’est pas possible, que les prestres gardent la justice dans l’imposition des peines pour le chastiment des offenses, s’ils ne les connoissent en particulier. Ainsi puis que vous declarez, comme la verité vous y oblige, que le sacrement de penitence est estably de Jesus-Christ, pour nous faire avoir la pureté de l’ame, ou pour mieux dire, pour la reparer, et que vous ne pouvez pas nier, que cette pureté ne soit necessaire pour communier dignement, il s’ensuit que pour satisfaire pleinement à l’intention de Jesus-Christ, tous ceux qui sont decheus de la grace doivent passer par ce baptesme laborieux, qui enferme tant de larmes, de peines, et de travaux, selon le concile et tous les peres, pour se preparer à l’eucharistie. Mais si vous n’entendez par le sacrement de penitence, que la simple confession, comme le commencement de vostre article, et les autres endroits de vostre escrit donnent assez sujet de le croire, et si vous avez dessein d’accuser tous ceux, qui avec la confession, taschent de se purifier par les jeusnes, les prieres, les aumosnes, le pardon des offenses, et les autres bonnes œuvres, comme s’ils vouloient avoir la pureté de l’ame par d’autres moyens que ceux que Jesus-Christ a establis en son eglise ; je ne craindray point de soûtenir, que cette accusation contient une formelle heresie, puis que l’on ne peut nier, sans renverser un article de nostre foy, que ces actions de penitence, ne soient des moyens establis par Jesus-Christ pour purifier nos ames. Il est superflu d’apporter des preuves d’une verité si constante parmy tous les catholiques, qui n’a point eu jusques icy d’autres ennemis que les ennemis de l’eglise, et qui se trouve dans l’escriture en termes si clairs, qu’elle semble y estre escrite avec les rayons du soleil, comme Tertullien parle. Car que peut-on desirer de plus manifeste que ces paroles, (...), et une infinité d’autres tesmoignages que tous nos docteurs rapportent contre les heretiques de ce temps, et que le Cardinal Bellarmin remarque excellemment ne se devoir pas seulement entendre de la remission des pechez, quant à la peine temporelle, mais aussi quant à la coulpe, entant que ces œuvres de penitence sont des dispositions à la justification. (...). Ces paroles du Cardinal Bellarmin conformes aux sentimens de tous les peres sur ce sujet, sont tres-importantes, pour déraciner une erreur qui se glisse parmy le peuple, et qui prend son origine d’une maxime de theologie mal entenduë. Car de ce que les theologiens enseignent ordinairement, que tout ce qu’un homme fait en estat de peché mortel, ne peut estre agreable à Dieu, quelques-uns ne comprenans pas le sens de ceste doctrine, se laissent persuader que de jeusner, veiller, prier, donner l’aumosne, se mortifier avant que d’avoir receu l’absolution de ses pechez, sont des œuvres inutiles et perduës, et qui ne sont d’aucune consideration devant Dieu. D’où il s’ensuivroit que tous les peres, qui selon le témoignage du mesme cardinal, (...), les obligeant de demeurer plusieurs années, voire mesme quelquesfois toute leur vie, dans les austeritez de la penitence, avant qu’estre admis à la grace de la reconciliation, auroient esté dans l’ignorance, et dans l’erreur (ce que les heretiques mesmes n’osent soûtenir ouvertement) et se seroient rendus coupables devant Dieu d’une rigueur inhumaine, en engageant les penitens, sans aucun fruit, à de vains travaux, et rétablissant dans la loy nouvelle le joug insupportable de la vieille loy, dont la pesanteur consistoit principallement en ce point, que ce grand nombre d’observations si laborieuses ne servoit de rien pour la santification des ames, comme Saint Paul le témoigne si souvent. C’est pourquoy, pour ne point tomber dans une opinion si fausse, et un sentiment si injurieux à la suffisance et à la sainteté des peres, qui apres les apostres ont esté les seconds organes du saint esprit, et les oracles de l’eglise : il est manifeste, que la maxime des theologiens ne se doit entendre qu’à l’égard de ceux, qui sont de telle sorte en estat de peché mortel, qu’ils y ont encore la volonté engagée, et qui ne travaillent point à en sortir. C’est de ces pecheurs dont l’escriture témoigne que les dons sont en horreur devant Dieu, que leurs offrandes luy sont abominables, et que leurs prieres mémes sont imputées à peché. C’est contre ces ames endurcies, que les peres declament avec tant de zele, en les advertissant, que c’est une pretention folle et ridicule de se persuader, que perseverant dans le desordre, et dans le vice, et faisant de grandes aumosnes, elles se delivreront de la vangeance divine qui les attend, et appaiseront la cholere de celuy, qu’elles ne cessent d’offencer par leurs crimes. (...). Voilà de quelle sorte les peres parlent contre ces pecheurs incorrigibles qui sont si communs en ce siecle, qui voudroient bien gaigner le ciel par quelques aumosnes, en se rendant tous les jours dignes de l’enfer par leurs crimes. Mais quant à ceux à qui le saint esprit touche le cœur, pour les faire entrer dans la reconnoissance et dans le repentir de leurs pechez, et qui, comme par le Cardinal Bellarmin, commencent à faire penitence par un mouvement et une grace particuliere de Dieu, qui est celuy qui se pourroit persuader, que toutes les aumosnes qu’ils font, avant que d’avoir encore obtenu la grace de la justification, afin de la pouvoir obtenir ; que toutes les peines qu’il se donnent pour satisfaire à la justice divine ; que toutes les aumosnes qu’ils font pour rachetter leurs pechez, selon le conseil de l’escriture ; que toutes les bonnes œuvres, qu’ils exercent pour attirer sur eux la misericorde de Dieu, fussent sans valeur et sans fruit ? L’eglise est bien eloignee de ce sentiment, et elle a tousjours eu soin de nous enseigner par la bouche de ses saints docteurs, que comme d’un costé, les aumosnes sont inutiles à ces pecheurs, dont nous venons de parler, qui perseverent dans leurs crimes, elles sont de l’autre costé tres utiles à ceux, qui pensent serieusement à changer de vie, et qui par une liberale effusion de leur bien, s’efforcent d’engager Dieu à leur accorder la grace d’une parfaite conversion. Saint Augustin marque excellemment en un mesme endroit ces deux veritez importantes, lors qu’il nous enseigne, (...). Ce qui nous fait voir clairement, que les aumosnes (et c’est la mesme chose des autres exercices de pieté,) servent et ne servent pas à ceux qui sont en estat de peché mortel, selon leurs diverses dispositions, et les divers mouvemens qui les portent à les donner. Elles ne servent qu’à condamner ces pecheurs impenitens, qui aymans le vice, et craignans les chastimens que Dieu leur prepare, voudroient comme achetter à prix d’argent la licence d’estre impunement vicieux. Mais elles servent infiniment à ceux à qui Dieu inspire un desir sincere de se degager du miserable estat, où le peché les a reduits, et qui pour cet effet, suivant le conseil de Jesus-Christ, se font le plus d’amis qu’ils peuvent auprés de Dieu, des richesses de l’injustice. C’est pourquoy S Augustin, pour estoufer cette fausse opinion que les pecheurs ne peuvent rien faire, qui soit agreable à Dieu, nous enseigne en plusieurs endroits, que cette parole de l’aveugle-né. (...), nous sçavons que Dieu n’escoute point les pecheurs, est la parole d’un homme, qui n’avoit pas encore receu la veuë de l’ame, comme il avoit receu celle du corps, (...). Mais ce qui sert encore à entretenir beaucoup de personnes dans l’erreur contraire à cette verité, est les mauvais sens qu’ils donnent à une autre maxime tres-catholique, que sans la grace on ne peut rien faire, qui soit agreable à Dieu. Car au lieu que dans cette proposition le mot de grace ne se doit entendre, que de la grace que les theologiens appellent actuelle, ils l’entendent de l’habituelle et santifiante, et ainsi ils en inferent mal à propos, que si l’on n’est en estat de grace, et justifié devant Dieu, l’on ne peut faire aucune action, qui luy soit agreable, et qui serve de quelque chose pour le salut. Ce qui absolument parlant, est aussi faux que la doctrine, dont l’on veut tirer cette mauvaise consequence, est tres veritable. Pour éviter cette erreur, qui est tres dangereuse dans la morale chrestienne, il faut prendre garde de ne pas confondre l’estat de grace avec le secours de la grace, l’estre en grace, avec l’agir par grace, qui sont deux choses entierement differentes. l’estat de grace regarde la grace santifiante, par laquelle le saint esprit prend possession de nostre ame, en fait son palais et son temple, l’embellit et la renouvelle pour en faire l’espouse de Jesus-Christ, ou plustost pour en faire Jesus-Christ mesme, par l’union ineffable des membres avec la teste, qui fait dire si souvent à Saint Augustin, apres l’avoir appris de Saint Paul, que de la teste et du corps, il ne se fait qu’un seul Christ, (...). C’est ce que les peres appellent la grace de la remission des pechez , par ce que c’est par elle que Dieu les remet, et qu’il en efface les taches et les soüilleures : la grace de la regenaration, par ce que c’est elle qui nous fait entrer dans la participation de la nature divine, comme dit Saint Pierre, par une renaissance toute celeste : la grace de l’adoption, par ce qu’elle nous rend enfans de Dieu d’enfans du diable que nous estions auparavant : la grace de sanctification, par ce qu’elle nous rend saints par la communication qu’elle nous donne de la sainteté de Jesus-Christ. la grace d’inhabitation, par ce que c’est par elle que le saint esprit, et toute la divinité habite en nostre ame, et que nous sommes les temples vivans du dieu vivant. Ce qui fait admirer à Saint Augustin, (...). Voilà ce qu’on doit entendre par le mot de grace, lors que l’on dit qu’un homme est en grace ou en estat de grace . Ce qui est fort eloigné de la signification du mesme mot, lors qu’on l’employe pour signifier la grace qui nous fait agir , et ce secours actuel de Dieu, que les peres et les conciles nous asseurent estre necessaire à chaque bonne action. Car alors il ne signifie plus l’inhabitation de Dieu dans nous, par laquelle il nous sanctifie, mais son operation dans nostre volonté, soit qu’il habite, ou qu’il n’habite pas encore dans nos ames. (...). Et il est à remarquer que toute la dispute entre les pelagièns et l’eglise, ne regardoit point cette premiere sorte de grace, que ces heretiques ne desadvoüerent jamais, mais seulement la seconde, (...), comme dit Saint Augustin au nom de l’eglise, et qu’il definit en un autre endroit, (...). Ce n’est donc pas de la grace habituelle et santifiante, qui ne se trouve que dans les justes, mais de cette grace actuelle, qui consiste dans une certaine douceur celeste, que le saint esprit respand dans nos cœurs, pour nous porter au bien par l’amour de la justice, que se doit entendre ce langage ordinaire de la pieté chrestienne fondé sur les oracles de l’escriture et de la tradition, que sans la grace nous ne pouvons rien faire qui plaise à Dieu. Or ce ne sont pas seulement ceux qui sont en estat de grace, c’est à dire justes et santifiés, qui ont de ces mouvemens de grace, mais Dieu les donne quand il luy plaist aux plus grands pecheurs, en leur inspirant des desirs sinceres de conversion, et les degageant peu à peu des affections du monde, pour les attirer à son service. Et par consequent, il est tres-faux, que ceux qui sont en estat de peché mortel, ne puissent rien faire qui leur serve pour leur salut, et pour obtenir de Dieu le pardon de leurs offences. (...). Et c’est en quoy consiste l’admirable oeconomie de la grace, en ce que dependant toute entiere de la pure liberalité de Dieu, il en dispose neanmoins de telle sorte les divers effets, que les premiers servent de degrez aux seconds, et que le commencement de ses dons nous sert de merite, pour en recevoir l’accroissement. Et ainsi il ne faut pas s’estonner, si ce qu’un pecheur fait par des mouvemens de penitence peut estre agreable à Dieu, et le disposer à la justification, puis que ce ne sont pas tant ses œuvres, que les œuvres de Dieu mesme, operant dans luy, preparant par ces saintes dispositions, la demeure qu’il veut habiter. (...). Saint Augustin pouvoit-il establir plus clairement, que les larmes et les aumosnes sont des moyens establis de Dieu ab abluendum et sanandum peccatum , pour laver et guerir le peché, et par consequent, pour acquerir la pureté de l’ame. Mais cette verité paroist encore plus visiblement, quand on considere que selon l’ordre estably dans l’eglise par le sauveur, les pecheurs qui travaillent à se purifier de leurs impuretez par les exercices de la penitence, ne les doivent entreprendre que par l’advis de leur confesseur, suivant cette belle parole de Saint Gregoire, (...). Et ainsi toutes ces peines et tous ces travaux, dont les penitens se servent comme de remedes amers, pour guerir les playes de leurs ames, ne doivent plus estre considerez simplement selon leur nature, mais comme estans devenus partie du sacrement par l’imposition du prestre, et recevant par l’impression de la puissance sacerdotale, qui est la mesme que celle de Jesus-Christ, une nouvelle force, et une nouvelle vertu, pour contribuer à l’effacement des pechez. (...). Nous ne trouvons autre chose dans les peres, et ils asseurent tous, que par les larmes, les prieres, les jeusnes, les aumosnes, les mortifications et les autres œuvres de penitence, les pechez sont lavez, purifiez, effacez, couverts, abolis, rachetez, gueris, expiez : et ainsi je laisse à juger aux moins intelligens si l’on peut sans esprit d’erreur accuser ceux qui travaillent à se purifier de leurs pechez, non seulement par la confession, mais aussi par les œuvres de penitence, de faire tort à Jesus-Christ en se servant d’autres moyens que ceux qu’il a establis en son eglise. Que si frappé de l’absurdité d’une accusation si indigne d’un catholique, vous nous voulez faire croire, que vous n’estes pas dans un si mauvais dessein, c’est à vous à nous declarer, quels sont donc ces moyens que Jesus-Christ n’a pas establis en son eglise, dont
vous vous plaignez que l’on se sert, pour acquerir la pureté de l’ame : et quand vous l’aurez fait, je vous promets dés à present de faire voir à tout le monde, que cette imaginaire accusation que vous formez, ne peut avoir de fondement, que dans l’ignorance, ou la calomnie ; quelle combat, ou la verité par des erreurs manifestes, ou l’innocence par des suppositions grossieres, et qu’en l’un ou en l’autre, ce n’est pas tant les hommes, que vous attaquez, que Jesus-Christ mesme, soit en renversant la doctrine de son evangile, soit en taschant de noircir la reputation de ses serviteurs, d’autant plus dangereusement que couvrant vos medisances de l’obscurité des paroles, et ne les semant qu’en secret, vous voulez en mesme temps attaquer la verité, et luy ravir les moyens de se deffendre.