De la génération et de la corruption/Chapitre VII

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VI De la génération et de la corruption/Chapitre VII VIII




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Théorie de l’action et de la passion ; opinions des philosophes ; Démocrite est celui qui a le mieux compris ce sujet ; cause de l’erreur des philosophes. Le semblable ne peut éprouver aucune action de la part de son semblable ; rapport nécessaire de l’agent et du patient ; leur identité et leur différence. Conciliation des deux opinions opposées, dans une distinction verbale, qu’on ne fait pas toujours. Analogie du mouvement avec les deux phénomènes de l’action et de la passion ; le premier moteur peut être immobile ; le premier agent peut également être impassible. Fin de la théorie de l’action et de la passion.

§ 1. A la suite de ce qui précède, nous allons expliquer ce qu’on doit entendre par agir et souffrir. Nous avons reçu des philosophes antérieurs à nous des théories assez divergentes entr’elles sur ce sujet. Cependant ils conviennent assez unanimement que le semblable ne peut rien souffrir du semblable, parce que l’un n’est pas plus actif ni passif que l’autre ; et que les semblables ont toutes leurs qualités absolument identiques. Puis, on ajoute que ce sont naturellement les corps dissemblables et les corps différents qui ont action et passion réciproques les uns sur les autres. Par exemple, quand un feu moindre est éteint par un feu plus grand, nos philosophes prétendent que le feu qui est moindre souffre en effet par suite de l’opposition des contraires, beaucoup étant le contraire de peu.

§ 2. Démocrite est le seul, à part de tous les autres, qui ait avancé en ceci une opinion particulière. Il soutient que ce qui agit et ce qui souffre est au fond identique et semblable, parce qu’il n’accorde pas que des choses différentes et tout autres puissent souffrir quoi que ce soit les unes des autres ; et si certaines choses, tout en étant différentes entr’elles, ont les unes sur les autres quelqu’action réciproque, ce phénomène, selon lui, se passe en elles non pas en tant qu’elles sont différentes, mais en tant qu’elles ont au contraire un point quelconque de ressemblance et d’identité.

§ 3. Telles sont donc les opinions émises avant nous. Mais les philosophes qui les soutiennent peuvent sembler se contredire entre’ eux ; et, la cause de leurs dissentiments à cet égard, c’est que dans une question où il fallait considérer l’ensemble du sujet, ils n’en ont considéré, les uns et les autres, qu’une seule partie.

§ 4. Il est bien vrai que ce qui est tout à fait semblable et ne diffère absolument d’aucune façon que ce soit, ne peut absolument rien souffrir, ni rien éprouver de la part de son semblable. Pourquoi l’un des deux objets, en effet, agirait-il plutôt que l’autre ? S’il est possible que la chose souffre en quelque manière de son semblable, alors elle pourra se faire souffrir aussi elle-même. Or, ceci étant admis, il en résulterait que rien au monde ne serait impérissable, ni immobile, si l’on suppose que le semblable, en tant que semblable, peut agir, puisqu’alors tout être quelconque pourra se donner le mouvement à lui-même, et le donner tout aussi bien à l’être qui est tout à fait différent, et qui n’a rien du tout d’identique. En effet, la blancheur ne peut subir aucune action de la part d’une ligne, ni une ligne rien éprouver de la part de la blancheur, si ce n’est peut-être par accident et indirectement : dans le cas, par exemple, où la ligne serait par hasard blanche ou noire ; car les choses ne peuvent pas modifier spontanément leur nature, quand elles ne sont pas contraires entr’elles, ou qu’elles ne viennent pas de contraires.

§ 5. Mais comme agir et souffrir ne sont pas naturellement la propriété de la première chose venue et prise au hasard, et qu’ils ne se produisent que dans les choses qui sont contraires entr’elles, ou qui ont entr’elles une certaine contrariété, il en résulte nécessairement que l’agent et le patient doivent être semblables et identiques, au moins par leur genre, et qu’ils sont dissemblables et contraires par leur espèce. Ainsi, la nature veut que le corps subisse l’action du corps, que la saveur subisse l’action de la saveur, la couleur de la couleur ; en un mot, qu’un objet homogène puisse souffrir une action de la part de l’objet homogène. La cause en est que tous les contraires sont dans le même genre, et que les contraires agissent et souffrent les uns de la part des autres. Donc il faut nécessairement qu’en un sens, l’agent et le patient soient pareils ; et en même temps, il faut aussi qu’ils soient dissemblables et différents entr’eux.

§ 6. Puis donc que l’agent et le patient sont les mêmes et semblables en genre et dissemblables en espèce, et que ce sont là les rapports des contraires, il s’ensuit évidemment que les contraires et les intermédiaires agissent et souffrent réciproquement, les uns à l’égard des autres. C’est en eux absolument que se passent la destruction et la production des choses. Aussi, est il tout simple que le feu échauffe et que le froid refroidisse ; en un mot, qu’une chose qui agit assimilé à elle la chose qui souffre son action ; puisque ce qui agit et ce qui souffre sont des contraires, et que la production est précisément le passage de la chose à son contraire. Il en résulte que nécessairement ce qui souffre se change en ce qui agit ; et c’est seulement ainsi qu’il y aura production aboutissant au contraire.

§ 7. Voilà ce qui explique très bien comment, sans dire expressément les mêmes choses, nos philosophes peuvent cependant, des deux parts, arriver à découvrir la nature et la vérité. Ainsi, tantôt nous disons que c’est le sujet même qui souffre, quand, par exemple, nous disons que telle personne se guérit, qu’elle s’échauffe, qu’elle se refroidit, et qu’elle éprouve telles autres affections du même genre ; et tantôt aussi, nous disons que c’est le froid qui devient chaud, ou que c’est la maladie qui devient la santé ; et des deux parts, l’expression est vraie.

§ 8. Il en est de même aussi en ce qui concerne l’agent ; et nous disons.parfois que c’est telle personne qui échauffe telle chose, et parfois aussi que c’est la chaleur qui échauffe ; car tantôt c’est la matière qui souffre l’action ; et tantôt aussi, c’est le contraire qui souffre. Ainsi, c’est en regardant les choses sous ce point de vue que les uns ont prétendu que l’être qui agit et celui qui souffre doivent avoir quelque chose d’identique ; et que les autres, regardant d’un côté différent, ont prétendu que c’était tout le contraire.

§ 9. Mais le raisonnement qu’on peut faire, pour expliquer ce que c’est qu’agir et souffrir, est le même que celui par lequel on explique ce que c’est que mouvoir et être mu. Ainsi, l’expression de moteur se prend aussi en deux sens. D’abord, la chose où se trouve le principe du mouvement semble être le moteur, puisque le principe est la première des causes ; et c’est, en second lieu, le dernier terme relativement à l’objet qui est mu, et à la production de la chose.

§10. La même observation s’applique à l’agent ; et c’est ainsi que nous disons également, et que c’est le médecin qui guérit, ou que c’est le vin qu’il ordonne au malade. Rien n’empêche donc que le premier moteur, dans le mouvement qu’il donne, ne reste lui-même immobile ; parfois même il y a nécessité qu’il le soit ; mais le dernier terme doit toujours, pour mouvoir, être d’abord mu lui-même.

§ 11. Dans l’action aussi, le premier terme n’est pas affecté, et il est impassible ; mais il faut que le dernier terme, pour pouvoir agir, souffre aussi lui-même quelqu’action préalablement. Toutes les choses qui n’ont pas la même matière agissent sans souffrir elles-mêmes et en restant impassibles : par exemple, l’art de la médecine ; car tout en faisant la santé, elle n’éprouve aucune action de la part du corps qu’elle guérit. Mais la nourriture, en faisant la santé, souffre et éprouve elle-même aussi quelque affection ; car ou elle est échauffée, ou elle est refroidie, ou elle éprouve telle affection différente, en même temps qu’elle agit. C’est que d’une part, la médecine est ici, en quelque sorte, comme le principe, tandis que, d’autre part, la nourriture est le dernier terme, qui touche l’organe auquel elle s’applique. Ainsi donc, toutes les choses actives qui n’ont pas leur forme dans la matière restent impassibles ; et toutes celles qui ont leur forme dans la matière peuvent souffrir quelqu’action. Nous disons aussi que la matière indifféremment est la même, pour un quelconque des deux termes opposés, et nous la considérons comme étant pour eux leur genre commun. Mais ce qui peut devenir chaud doit nécessairement s’échauffer, quand l’objet qui échauffe est présent et tout proche de lui. Aussi voilà pourquoi, parmi les choses qui agissent, les unes, comme je viens de le dire, sont impassibles, et que les autres, au contraire, peuvent souffrir, et comment il en est pour les agents tout de même que pour le mouvement. Là, en effet, le moteur primitif est immobile ; et, ici, parmi les agents, c’est le premier acteur qui est impassible, et à l’abri de toute souffrance.

§ 12. Mais si l’agent est cause, tout aussi bien que le moteur, d’où vient que le principe du mouvement, le but en vue duquel se fait tout le reste, n’exerce pas lui-même d’action ? Par exemple, la santé n’est pas un agent, et l’on ne pourrait l’appeler ainsi que par pure métaphore. Dès que l’agent existe, il s’ensuit que le patient qui souffre l’action devient quelque chose ; mais quand les qualités sont tout acquises et présentes, le sujet n’a plus à devenir ; il est déjà tout ce qu’il doit être. Les formes et les fins des choses sont, on peut dire, des qualités et des habitudes, tandis que c’est la matière qui, en tant que matière, est toute passive. Ainsi donc, le feu a sa chaleur dans la matière ; et si la chaleur était quelque chose de séparable de la matière du feu, elle ne pourrait rien éprouver ni souffrir. Mais il est impossible, sans doute, que la chaleur soit séparée du feu qui échauffe ; et s’il y a des choses qui soient séparées de cette manière, ce que nous venons de dire ne serait vrai que pour celles-là.

§ 13. En résumé, nous nous bornons aux considérations précédentes pour expliquer ce que c’est qu’agir et souffrir, pour faire voir à quelles choses l’un et l’autre appartiennent, par quel moyen et comment l’action et la passion se produisent.

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