| LIVRE 1 CHAPITRE 22 | ◄ | De la sagesse, trois livres | ► | LIVRE 1 CHAPITRE 24 |
LIVRE 1 CHAPITRE 23
de l' avarice et sa contraire passion.
aymer et affectionner les richesses, c' est avarice ; non seulement l' amour et l' affection, mais encore tout soin curieux entour les richesses, sent son avarice, leur dispensation mesme, et la liberalité trop attentifvement ordonnée et artificielle ; car elles ne valent pas une attention ny un soin penible. Le desir des biens et le plaisir à les posseder n' a racine qu' en l' opinion ; le desreiglé desir d' en avoir est une gangrene en nostre ame, qui, avec une venimeuse ardeur, consomme nos naturelles affections pour nous remplir de virulentes humeurs. Sitost qu' elle s' est logée en nostre cœur, l' honneste et naturelle affection que nous debvons à nos parens et amis, et à nous-mesmes, s' enfuist. Tout le reste, comparé à nostre profict, ne nous semble rien : nous oublions enfin et mesprisons nous-mesmes nostre corps et nostre esprit pour ces biens ; et, comme l' on dict, nous vendons nostre cheval pour avoir du foin. Avarice est passion vilaine et lasche des sots populaires, qui estiment les richesses comme le souverain bien de l' homme, et craignent la poureté comme son plus grand mal, ne se contentent jamais des moyens necessaires qui ne sont refusez à personne ; ils poisent les biens dedans les balances des orphevres, mais nature nous apprend à les mesurer à l' aulne de la necessité. Mais quelle folie que d' adorer ce que nature mesme a mis soubs nos pieds, et caché soubs terre, comme indigne d' estre veu, mais qu' il faut fouler et mespriser ; ce que le seul vice de l' homme a arraché des entrailles de la terre, et mis en lumiere pour s' entretuer ! (...). La nature semble, en la naissance de l' or, avoir aucunement presagi la misere de ceux qui le debvoient aymer ; car elle a faict qu' ez terres où il croist, il ne vient ny herbes, ny plantes, ny autre chose qui vaille, comme nous annonçant qu' ez esprits où le desir de ce metail naistra, il ne demourera aucune scintille d' honneur ny de vertu ; que se degrader jusques-là que de servir et demourer esclave de ce qui nous doibt estre subject : (...). Car l' avare est aux richesses, non elles à luy ; et il est dict avoir des biens comme la fievre, laquelle tient et gourmande l' homme, non luy elle. Que d' aymer ce qui n' est bon, ny ne peust faire l' homme bon, voire est commun et en la main des plus meschans du monde, qui pervertissent souvent les bonnes mœurs, n' amendent jamais les mauvaises ; sans lesquelles tant de sages ont rendu leur vie heureuse, et pour lesquelles plusieurs meschans ont eu une mort malheureuse : bref, attacher le vif avec le mort, comme faisoit Mezentius, pour le faire languir et plus cruellement mourir, l' esprit avec l' excrement et escume de la terre, et embarrasser son ame en mille tourmens et traverses qu' ameine ceste passion amoureuse des biens, et s' empescher aux filets et cordages du maling, comme les appelle l' escriture saincte, qui les descrie fort, les appellant iniques, espines, larron du cœur humain, lacqs et filets du diable, idolatrie, racine de tous maux. Et certes qui verroit aussi bien la rouille des ennuis qu' engendrent les richesses dedans les cœurs, comme leur esclat et splendeur, elles seroient autant hayes, comme elles sont aymées. C' est une autre contraire passion vitieuse de hayr et rejetter les biens et richesses, c' est refuser les moyens de bien faire, et practiquer plusieurs vertus. Qui ne sçait qu' il y a beaucoup plus à faire à bien commander et user des richesses que de n' en avoir poinct, se gouverner bien en l' abondance qu' en la poureté ? En ceste-cy n' y a qu' une espece de vertu, qui est ne ravaller poinct de courage, mais se tenir ferme. En l' abondance y en a plusieurs, temperance, moderation, liberalité, diligence, prudence, etc. Là il n' y a qu' à se garder ; icy il y a aussi à se garder, et puis à agir. Qui se despouille des biens, se descharge de tant de debvoirs et de difficultez, qu' il y a à bien et loyalement se gouverner aux biens en leur acquisition, conservation, distribution, usage et employs. C' est donc fuyr la besongne ; et leur dirois volontiers : vous les quittez ; ce n' est pas qu' ils ne soyent utiles, mais c' est que ne sçavez vous en servir et en bien user. Ne pouvoir souffrir les richesses, c' est plustost foiblesse d' ame que sagesse, dict Seneque.

