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LIVRE 1 CHAPITRE 3
I vanité.
la vanité est la plus essentielle et propre qualité de l' humaine nature. Il n' y a point d' autre chose en l' homme, soit malice, malheur, inconstance, irresolution (et de tout cela y en a tousiours à foison) tant comme de vile inanité, sottise, et ridicule vanité. Dont rencontroit mieux Democrite se riant et mocquant par desdain de l' humaine condition, qu' Heraclite qui ploroit et s' en donnoit peine, par où il tesmoignoit d' en faire compte et estime ; et Diogenes qui donnoit du nais, que Tymon le hayneux et fuyard des hommes. Pindare l' a exprimé plus au vif que tout autre, par les deux plus vaines choses du monde, l' appellant songe de l' ombre, (...). C' est ce qui a poussé les sages à un si grand mespris des hommes ; dont leur estant parlé de quelque grand dessein et belle entreprinse, la jugeant telle, souloient dire, que le monde ne valoit pas que l' on se meist en peine pour luy, (ainsi respondit Statilius à Brutus luy parlant de la conspiration contre Caesar) que le sage ne doit rien faire que pour soy, que ce n' est raison que les sages et la sagesse se mettent en danger pour des sots. Ceste vanité se demonstre et tesmoigne en plusieurs manieres ; premierement en nos pensées et entretiens privez, qui sont bien souvent plus que vains, frivoles et ridicules : ausquels toutesfois nous consommons grand temps, et ne le sentons point. Nous y entrons, y sejournons et en sortons insensiblement, qui est bien double vanité, et grande inadvertence de soy. L' un, se promenant en une salle, regarde à compasser ses pas d' une certaine façon sur les carreaux ou tables du plancher : cest autre discourt en son esprit longuement et avec attention comment il se comporteroit s' il estoit roy, pape, ou autre chose, qu' il sçait ne pouvoir jamais estre ; et ainsi se paist de vent, et encore de moins, car de chose qui n' est et ne sera point : cestuy-cy songe fort comment il composera son corps, ses contenances, son maintien, ses paroles d' une façon affectée, et se plaist à le faire, comme de chose qui luy sied fort bien, et à quoy tous doivent prendre plaisir. Et quelle vanité et sotte inanité en nos desirs et souhaits, d' où naissent les creances et esperances encore plus vaines ! Et tout cecy n' advient pas seulement lorsque n' avons rien à faire, et que sommes engourdis d' oisiveté, mais souvent au milieu et plus fort des affaires : tant est naturelle et puissante la vanité, qu' elle nous desrobe et nous arrache des mains de la verité, solidité et substance des choses, pour nous mettre au vent et au rien. Mais la plus sotte vanité de toutes est ce soin penible de ce qui se fera icy, après qu' en serons partis. Nous estendons nos desirs et affections au-delà de nous et de nostre estre ; voulons pourvoir à nous estre faict des choses lors que ne serons plus. Nous desirons estre louez après nostre mort ; quelle plus grande vanité ! Ce n' est pas ambition, comme l' on pourroit penser, qui est un desir d' honneur sensible et perceptible : si ceste louange de nostre nom peut accommoder et servir en quelque chose à nos enfans, parens, et amis survivans ; bien soit, il y a de l' utilité. Mais desirer comme bien une chose qui ne nous touchera point, et dont n' en sentirons rien, c' est pure vanité, comme de ceux qui craignent que leurs femmes se marient après leur decez, desirent avec grande passion qu' elles demeurent vefves, et l' acheptent bien cherement en leurs testamens, leur laissans une grande partie de leurs biens à ceste condition. Quelle folle vanité, et quelquesfois injustice ! C' est bien au rebours de ces grands hommes du temps passé, qui mourans exhortoient leurs femmes à se remarier tost, et engendrer des enfans à la republique. D' autres ordonnent que, pour l' amour d' eux, on porte telle et telle chose sur soy, ou que l' on fasse telle chose à leur corps mort : nous consentons peust-estre d' eschapper à la vie, mais non à la vanité. Voyci une autre vanité, nous ne vivons que par relation à autruy : nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous, en effect et en verité, comme quels nous soyons en la cognoissance publique ; tellement que nous nous defraudons souvent et nous privons de nos commoditez et biens, et nous nous gehennons pour former les apparences à l' opinion commune. Cecy est vray, non-seulement aux choses externes, et du corps, et en la despense et emploitte de nos moyens, mais encore aux biens de l' esprit, qui nous semblent estre sans fruict, s' ils ne se produisent à la veue et approbation estrangere, et si les autres n' en jouissent. Nostre vanité n' est pas seulement aux simples pensées, desirs et discours, mais encore elle agite, secoue et tourmente et l' esprit et le corps : souvent les hommes se remuent et se tourmentent plus pour des choses legeres et de néant que pour des grandes et importantes. Nostre ame est souvent agitée par des petites fantasies, songes, ombres, et reveries sans corps et sans subject ; elle s' embrouille et se trouble de cholere, despit, tristesse, joye, faisant des chasteaux en Espagne. Le souvenir d' un adieu, d' une action et grace particuliere, nous frappe et afflige plus que tout le discours de la chose importante. Le son des noms et de certains mots prononcez piteusement, voire des souspirs et exclamations, nous penetre jusqu' au vif, comme sçavent et practiquent bien les harangueurs, affronteurs, et vendeurs de vent et de fumée. Et ce vent surprend et emporte quelquesfois les plus fermes et asseurez, s' ils ne se tiennent sur leurs gardes, tant est puissante la vanité sur l' homme. Et non-seulement les choses petites et legeres nous secouent et agitent, mais encore les faussetez et impostures, et que nous sçavons telles (chose estrange), de façon que nous prenons plaisir à nous piper nous mesmes à escient, nous paistre de fausseté et de rien, (...) : tesmoin ceux qui pleurent et s' affligent à ouir des contes, et à voir des tragedies, qu' ils sçavent estre inventées et faictes à plaisir, et souvent des fables, qui ne furent jamais : diray-je encore, de tel qui est coiffé et meurt après une qu' il sçait estre laide, vieille, souillée, et ne l' aymer point, mais pource qu' elle est bien peincte, et plastrée, ou caqueteresse, ou fardée d' autre imposture, laquelle il sçait, et recognoist tout au long et au vray. Venons du particulier de chascun à la vie commune, pour voir combien la vanité est attachée à la nature humaine, et non-seulement un vice privé et personnel. Quelle vanité et perte de temps aux visites, salutations, accueils et entretiens mutuels, aux offices de courtoisie, harangues, ceremonies, aux offres, promesses, louanges ? Combien d' hyperboles, d' hypocrisie, de fausseté et d' imposture, au veu et sceu de tous, de qui les donne, qui les reçoit, et qui les oyt ? Tellement que c' est un marché et complot faict ensemble de se mocquer, mentir, et piper les uns les autres. Et faut que celuy-là, qui sçait que l' on luy ment impudemment, en dise grand mercy ; et cestuy-cy, qui sçait que l' autre ne l' en croit pas, tienne bonne mine effrontée, s' attendant et se guettant l' un l' autre, qui commencera, qui finira, bien que tous deux voudroyent estre retirez. Combien souffre-t' on d' incommodité ? L' on endure le serein, le chaud, le froid ; l' on trouble son repos, sa vie, pour ces vanitez courtisanes : et laisse-on affaires de poids pour du vent ? Nous sommes vains aux despens de nostre aise, voire de nostre santé et de nostre vie. L' accident et très-leger foule aux pieds la substance, et le vent emporte le corps, tant l' on est esclave de la vanité : et qui feroit autrement seroit tenu pour un sot et mal entendant son monde : c' est habilité de bien jouer cette farce, et sottise de n' estre pas vain. Estans venus aux propos et devis familiers, combien de vains et inutiles, faux, fabuleux, controuvez (sans dire les meschans et pernicieux qui ne sont de ce compte), combien de vanteries et de vaines jactances ? L' on cherche et se plaist-on tant à parler de soy, et de ce qui est sien, si l' on croit avoir faict ou dict, ou posseder quelque chose que l' on estime ; l' on n' est point à son aise, que l' on ne le fasse sçavoir ou sentir aux autres. à la premiere commodité l' on la conte, l' on la faict valoir, l' on l' encherist ; voire l' on n' attend pas la commodité, l' on la cherche industrieusement. De quoy que l' on parle, nous nous y meslons tousiours avec quelque advantage : nous voulons que l' on nous sente, que l' on nous estime, et tout ce que nous estimons. Mais pour monstrer encore mieux combien l' inanité a de credit et d' empire sur la nature humaine, souvenons-nous que les plus grands remuemens du monde, les plus generales et effroyables agitations des estats et des empires, armées, batailles, meurtres, procez et querelles, ont leurs causes bien legeres, ridicules et vaines, tesmoins les guerres de Troye et de Grece, de Sylla et Marius, d' où sont ensuivies celles de Caesar, Pompée, Auguste et Antoine. Les poëtes ont bien signifié cela, qui ont mis pour une pomme la Grece et l' Asie à feu et à sang : les premiers ressorts et motifs sont de néant, puis ils grossissent, tesmoins de la vanité et folie humaine. Souvent l' accident faict plus que le principal, les circonstances menues piquent et touchent plus vivement que le gros de la chose et le subject mesmes. La robe de Caesar troubla plus Rome que ne fit sa mort et les vingt et deux coups de poignard qui luy furent donnez. Finalement la couronne et la perfection de la vanité de l' homme se monstre en ce qu' il cherche, se plaist, et met sa felicité en des biens vains et frivoles, sans lesquels il peust bien et commodement vivre : il ne se soucie pas, comme il faut, des vrays et essentiels. Son cas n' est que vent ; tout son bien n' est qu' en opinion et en songe ; il n' y a rien de pareil ailleurs. Dieu a tous biens en essence, et les maux en intelligence ; l' homme au contraire possede ses biens par fantasie, et les maux en essence. Les bestes ne se contentent, ny ne se paissent d' opinions et de fantasies, mais de ce qui est present, palpable et en verité. La vanité a esté donnée à l' homme en partage : il court, il bruict, il meurt, il fuit, il chasse, il prend une ombre, il adore le vent, un festu est le gaing de son jour.

