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LIVRE 1 CHAPITRE 31
vengeance.
le desir de vengeance est premierement passion lasche et effeminée d' ame foible et basse, pressée et foulée, tesmoin que les plus foibles ames sont les plus vindicatives et malicieuses, comme des femmes et enfans ; les fortes et genereuses n' en sentent gueres, la mesprisent et desdaignent, ou pource que l' injure ne les touche pas, ou pource que l' injuriant n' est digne qu' on s' en remue ; l' on se sent beaucoup au-dessus de tout cela, indignus Caesaris ira . Les gresles, tonnerres et tempestes, et tout le bruict qui se faict en l' air ne trouble ny ne touche les corps superieurs et celestes, mais seulement les inferieurs et caduques : ainsi les indiscretions et petulances des fols ne heurtent point les grandes et hautes ames. Tous les grands, Alexandre, Caesar, Epaminondas, Scipion, ont esté si eslongnez de vengeance, qu' au contraire ils ont bien faict à leurs ennemys. Secondement elle est cuisante et mordante, comme un ver qui ronge le cœur de ceux qui en sont infectez, les agite de jour, les resveille de nuict. Elle est aussi pleine d' injustice, car elle tourmente l' innocent, et adjouste affliction. C' est à faire à celuy qui a faict l' offense de sentir le mal et la peine que donne au cœur le desir de vengeance ; et l' offensé s' en va charger, comme s' il n' avoit pas assez de mal de l' injure ja receuë ; tellement que souvent et ordinairement, cependant que cestuy-ci se tourmente à chercher les moyens de la vengeance, celuy qui a faict l' offense rit et se donne du bon temps. Mais elle est bien plus injuste encore aux moyens de son execution, laquelle souvent se faict par trahisons et vilains artifices. Finalement l' execution, outre qu' elle est penible, elle est très dangereuse ; car l' experience nous apprend que celuy qui cherche à se venger, il ne faict pas ce qu' il veust, et son coup ne porte pas ; mais ordinairement il advient ce qu' il ne veust pas, et, pensant crever un oeil à son ennemy, il se creve tous les deux ; le voylà en crainte de la justice et des amys de sa partie, en peine de se cacher et fuyr de lieu en autre. Au reste, tuer et achever son ennemy ne peust estre vengeance, mais pure cruauté qui vient de couardise et de crainte ; se venger c' est le battre, le faire bouquer, et non pas l' achever ; le tuant, l' on ne lui faict pas ressentir son courroux, qui est la fin de la vengeance. Voylà pourquoy l' on n' attaque pas une pierre, une beste, car elles sont incapables de gouster nostre revanche. En la vraye vengeance il faut que le vengeur y soit pour en recepvoir du plaisir, et le vengé pour sentir et souffrir du desplaisir et de la repentance. Estant tué il ne s' en peust repentir, voire il est à l' abry de tout mal, ou au rebours le vengeur est souvent en peine et en crainte. Tuer donc est tesmoignage de couardise et de crainte que l' offensé se ressentant du desplaisir nous recherche de pareille : l' on s' en veust defaire du tout ; et ainsi c' est quitter la fin de la vengeance, et blesser sa reputation ; c' est un tour de precaution, et non de courage ; c' est y proceder seurement, et non honorablement. (...).

