De la sagesse, trois livres - LIVRE 1 CHAPITRE 44

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LIVRE 1 CHAPITRE 44


seigneurs et esclaves, maistres et serviteurs.

l' usage des esclaves et la puissance des seigneurs ou maistres sur eux, bien que ce soit chose usitée par tout le monde, et de tout temps (sauf depuis quatre cents ans qu' elle s' est relaschée, mais qui se retourne mettre sus), la generalité ou universalité n' est pas certaine preuve ny marque infaillible de nature, tesmoin les sacrifices des bestes, specialement des hommes, observez et tenus pour actes de pieté par tout le monde, qui toutesfois sont contre nature. La malice humaine passe tout, force nature, faict passer en force de loy tout ce qu' elle veust : n' y a cruauté ny meschanceté si grande qu' elle ne fasse tenir pour vertu et pieté. Il y en a de quatre sortes ; naturels ; nez d' esclaves ; forcez et faicts par droict de guerre ; justes dicts de peine, à cause de crime ou de debte, dont ils sont esclaves de leurs creanciers, au plus sept ans, selon la loy des juifs, mais tousiours jusques au payement ailleurs ; volontaires, qui sont de plusieurs sortes, comme ceux qui jouent à trois dez, ou vendent à prix d' argent leur liberté, comme jadis en Allemagne, et encore maintenant en la chrestienté mesme, ou qui se donnent et vouent esclaves d' autruy à perpetuité, ainsi que practiquoient anciennement les juifs, qui leur perçoient l' oreille à la porte en signe de perpetuelle servitude ; et ceste sorte de captivité volontaire est la plus estrange de toutes, et la plus contre nature. C' est l' avarice qui est cause des esclaves forcez, et la poltronnerie cause des volontaires ; les seigneurs ont esperé plus de gain et de profict à garder qu' à tuer ; et, de faict, la plus belle possession et le plus riche bien estoit anciennement des esclaves. Par là Crassus devint le plus riche des romains, qui avoit, outre ceux qui le servoient, cinq cents esclaves qui rapportoient tous les jours gain et profict de leurs mestiers et arts questuaires. Après en avoir tiré long service et profict, encore en faisoient-ils argent en les vendant. C' est chose estrange de lire les cruautez exercées par les seigneurs contre les esclaves, par l' approbation mesme ou permission des loix : ils leur faisoient labourer la terre, enchaisnez comme encore en Barbarie, coucher dedans les creux et fosses ; estant venus vieils ou impotens et inutiles, estoient vendus, ou bien noyez et jettez dedans les estangs pour la nourriture des poissons : non seulement pour une petite et legere faute, comme casser un verre, on les tuoit ; mais pour le moindre soupçon, voire tout simplement pour en avoir le passe-temps, comme fit Flaminius, l' un des hommes de bien de son temps ; et, pour donner plaisir au peuple, ils estoient contraincts de s' entretuer publicquement aux arenes : si le maistre estoit tué en sa maison, par qui que ce fust, les esclaves innocens estoient tous mis à mort, tellement que Pedanius, Romain, estant tué, bien que l' on sceust le meurtrier, si est-ce que, par ordonnance du senat, quatre cents esclaves siens furent tuez. C' est aussi d' autre part chose estrange d' entendre les rebellions, elevations et cruautez des esclaves contre les seigneurs en leur rang, quand ils ont peu non seulement en particulier par surprinse, trahison, comme une nuict en la ville de Tyr, mais en bataille rangée par mer et par terre : dont est venu le proverbe, autant d' ennemys que d' esclaves. Or, comme la religion chrestienne et puis la mahumetane a creu, le nombre des esclaves a descreu, et la servitude a relasché, d' autant que les chrestiens et puis les mahumetans ont affranchy tous ceux qui se sont mis de leur religion ; et estoit un moyen pour les y appeller, tellement qu' environ l' an douze cent il n' y avoit presque plus d' esclaves au monde, sinon où ces deux religions n' avoient poinct encore d' authorité. Mais, comme le nombre des esclaves a diminué, le nombre des pauvres mendians et vagabonds a creu ; car tant d' esclaves affranchis, sortis de la maison et subjection des seigneurs, n' ayant de quoy vivre et faisant force enfans, le monde a esté remply de pauvres. La pauvreté puis après les a faict retourner en servitude et estre esclaves volontaires, jouans, trocquans, vendans leur liberté, affin d' avoir leur nourriture et vie asseurée, ou mettre leurs enfans à leur aise. Outre ceste cause et ceste servitude volontaire, le monde est retourné à l' usage des esclaves, parce que les chrestiens et mahumetans se faisant la guerre sans cesse, et aux payens et gentils orientaux et occidentaux, bien qu' à l' exemple des juifs n' ayent poinct d' esclaves de leur nation, ils en ont des autres nations, lesquelles, encore qu' ils se mettent de leur religion, les retiennent toutesfois esclaves par force. La puissance et authorité des maistres sur leurs serviteurs n' est gueres grande ny imperieuse, et ne peust aucunement prejudicier à la liberté des serviteurs, mais seulement peuvent-ils les chastier et corriger avec discretion et moderation. Elle est encore moindre sur les mercenaires, sur lesquels ils n' ont aucun pouvoir ny correction. (...).