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LIVRE 1 CHAPITRE 56
de l' honneur.
l' honneur, disent aucuns et mal, est le prix et la recompense de la vertu, ou moins mal, la recognoissance de la vertu, ou bien une prerogative de bonne opinion, et puis du debvoir externe envers la vertu ; c' est un privilege qui tire sa principale essence de la vertu. Autres l' ont appellé son ombre qui la suyt, et quelquefois la precede, comme elle faict le corps. Mais, à bien parler, c' est l' esclat d' une belle et vertueuse action, qui rejalist de nostre ame à la veuë du monde, et, par reflexion en nous-mesmes, nous apporte un tesmoignage de ce que les autres croyent de nous, qui se tourne en un grand contentement d' esprit. Il semble bien à aucuns que l' honneur n' est seulement ny proprement à bien administrer et s' acquitter des grandes charges (il n' est pas en la puissance de tous s' y employer), mais à bien faire ce qui est de sa profession ; car toute loüange est à bien faire ce que nous avons à faire. Celuy qui, sur l' eschafaut, joue bien le personnage d' un valet, n' est pas moins loüé que celuy qui représente le roy ; et à celuy qui ne peust travailler en statues d' or, celles de cuivre ou de terre ne luy peuvent faillir, où il peust aussi bien monstrer la perfection de son art. Toutesfois il semble mieux que l' honneur n' est bien deu que pour les actions où y a de la difficulté, ou du danger. Toutes justes et legitimes et d' obligation ne sont de tel merite ny dignes de tel loyer, qui n' est commun ny ordinaire, ny pour toutes personnes et toutes actions. Ainsi toute femme chaste, toute preude personne n' est d' honneur. Il faut, outre la probité, encore la difficulté, la peine, le danger. Encore y adjouste-l' on l' utilité publicque. Qu' elles soyent tant que l' on veust privement bonnes et utiles, elles auront l' approbation et bonne renommée parmy les cognoissans, la seureté et protection des loix, mais non l' honneur qui est public, et a plus de dignité, de splendeur et d' esclat. Le desir d' honneur et de gloire, et la queste de l' approbation d' autruy, est une passion vicieuse, violente, puissante, de laquelle a esté parlé en la passion d' ambition ; mais très utile au public à contenir les hommes en leur debvoir, à les esveiller et eschauffer aux belles actions, tesmoignage de la foiblesse et insuffisance humaine, qui, à faute de bonne monnoye, employe la courte et la faulse. Or en quoy et jusques où elle est excusable, et quand vituperable, et que l' honneur n' est la recompense de la vertu, se dira après. Les marques d' honneur sont fort diverses ; mais les meilleures et plus belles sont celles qui sont sans profict et sans gain, et qui sont telles que l' on n' en puisse estrener et faire part aux vicieux, et ceux qui, par quelque bas office, auroient faict service au public. Elles sont meilleures et plus estimées, plus elles sont de soy vaines, et n' ayant autre prix que simplement marquer les gens d' honneur et de vertu, comme elles sont, presque par toutes les polices, les couronnes de laurier, de chesne, certaine façon d' accoustremens, prerogative de quelque surnom, presseance aux assemblées, les ordres de chevalerie. C' est aussi par occasion quelquesfois plus d' honneur de n' avoir pas ces marques d' honneur, les ayant meritées, que de les avoir. Il m' est bien plus honorable, disoit Caton, que chascun demande pourquoy l' on ne m' a poinct dressé de statue en la place, que si l' on demandoit pourquoy l' on m' en a dressé.

