De la sagesse, trois livres - LIVRE 1 CHAPITRE 9

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LIVRE 1 CHAPITRE 9


Troisiesme consideration de l' homme, qui est en detail par toutes ses pieces, dont il est composé et estably.

praeface. Ayant jusques ici traicté et consideré l' homme en blot et tout entier, tant en soy (qui a esté la premiere consideration) que par comparaison (en la seconde), nous le voulons maintenant estudier et considerer particulierement et distinctement par toutes ses pieces. Premierement en sa personne et subject, ce que nous allons faire en ceste troisiesme consideration, laquelle ne sera pas seulement morale, mais aussi naturelle ; puis de sa vie et de ses estats, aux suyvantes considerations. distinction premiere et generalle de l' homme.

l' homme, comme un animal prodigieux, est faict de pieces toutes contraires et ennemies : l' ame est comme un petit dieu ; le corps comme un fumier, une beste : toutesfois ces deux parties sont tellement accouplées, et s' embrassent si bien l' une l' autre avec toutes leurs querelles, qu' elles ne peuvent demeurer sans guerre, ny se separer sans tourment et regret ; et, comme tenant le loup par les oreilles, chascune peust dire à l' autre : je ne puis avec toy ny sans toy vivre : (...). Mais pource que derechef en ceste ame il y a deux parties bien differentes, il semble, pour mieux et plus expressement representer et cognoistre l' homme, qu' au premier coup l' on peust remarquer trois choses en l' homme, l' esprit, l' ame, la chair ; dont l' esprit et la chair tiennent les bouts et extremitez contraires, l' ame mitoyenne et indifferente. L' esprit, la très haute et très heroique partie, parcelle, scintille, image et defluxion de la divinité, est en l' homme comme le roy en la republique ; ne respire que le bien et le ciel, où il tend tousiours : la chair, au contraire, comme la lie d' un peuple tumultuaire et insensé, le marc et la sentine de l' homme, partie brutale, tend tousiours au mal et à la matiere : l' ame, au milieu comme les principaux du populaire, est indifferente entre le bien et le mal, le merite et le demerite ; est perpetuellement sollicitée de l' esprit et de la chair ; et, selon le party où elle se range, est spirituelle et bonne, ou charnelle et mauvaise. Icy sont logées toutes les affections naturelles, qui ne sont vertueuses ny vicieuses, comme l' amour de ses parens et amis, crainte de honte, pitié des affligez, desir de bonne reputation. Ceste distinction aydera beaucoup à se recognoistre et discerner les actions, pour ne s' y mescompter, comme l' on faict souvent, jugeant par l' escorce et apparence, pensant que ce soit de l' esprit ce qui est de l' ame, voire de la chair, et attribuant à vertu ce qui est de la nature ou du vice. Combien de bonnes et de belles actions produictes par passion, ou bien par une inclination et complaisance naturelle, (...).