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LIVRE 1 CHAPITRE 12
des sens de nature, plus nobles pieces du corps.
toute cognoissance s' achemine en nous par les sens ; ce sont nos premiers maistres : elle commence par eux et se resout en eux. Ils sont le commencement et la fin de tout. Il est impossible de reculer plus arriere ; chascun d' eux est chef et souverain en son ordre, et a grande domination, amenant un nombre infini de cognoissances ; l' un ne tient ny ne despend ou a besoin de l' autre : ainsi sont-ils egalement grands, bien qu' ils ayent beaucoup plus d' estendue, de suite et d' affaires, les uns que les autres, comme un petit roytelet est aussi bien souverain en son petit destroict, que le grand en un grand estat. C' est un axiome entre nous, qu' il n' y a que cinq sens de nature, pource que nous n' en remarquons que cinq en nous ; mais il y en peust bien avoir dadvantage : et y a grand doubte et apparence qu' il y en a ; mais il est impossible à nous de le sçavoir, l' affirmer ou nier, car l' on ne sçauroit jamais cognoistre le defaut d' un sens que l' on n' a jamais eu. Il y a plusieurs bestes qui vivent une vie pleine et entiere, à qui manque quelqu' un de nos cinq sens ; et peust l' animal vivre sans les cinq sens, sauf l' attouchement, qui seul est necessaire à la vie. Nous vivons très commodement avec cinq, et peust-estre qu' il nous en manque encore un, ou deux, ou trois ; mais ne se peust sçavoir : un sens ne peust descouvrir l' autre ; et s' il en manque un par nature, l' on ne le sçauroit trouver à dire. L' homme né aveugle ne sçauroit jamais concepvoir qu' il ne voit pas, ny desirer de voir ou regretter la veuë. Il dira bien peust-estre qu' il voudra voir : mais cela vient qu' il a ouy dire ou apprins d' autruy qu' il a à dire quelque chose : la raison est que les sens sont les premieres portes et entrées à la cognoissance. Ainsi l' homme ne pouvant imaginer plus que les cinq qu' il a, il ne sçauroit deviner s' il y en a dadvantage en nature : mais il y en peust avoir. Qui sçait si les difficultez que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature, et les effects des animaux, que nous ne pouvons entendre, viennent du defaut de quelque sens que nous n' avons pas ? Les proprietez occultes, que nous appellons, en plusieurs choses. Il se peust dire qu' il y a des facultez sensitives en nature, propres à les juger et appercevoir, mais que nous ne les avons pas, et que l' ignorance de telles choses vient de nostre defaut. Qui sçait si c' est quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l' heure de minuict et du matin, et les esmeut à chanter, qui achemine les bestes à prendre certaines herbes à leur guarison, et tant d' autres choses comme cela ? Personne ne sçauroit dire qu' ouy ny que non. Aucuns essayent de rendre raison de ce nombre des cinq sens, et prouver la suffisance d' iceux en les distinguant et comparant diversement. Les choses externes, objects des sens, sont tout près du corps, ou eslongnées ; si tout près, mais qui demeurent dehors, c' est l' attouchement ; s' ils entrent, c' est le goust ; s' ils sont plus eslongnez et presens en droicte ligne, c' est la veuë ; si obliques et par reflexion, c' est l' ouye. On pourroit mieux dire ainsi que ces cinq sens estans pour le service de l' homme entier, aucuns sont entierement pour le corps, sçavoir le goust et l' attouchement, celuy-là pour ce qui entre, cestuy-ci pour ce qui demeure dehors. Autres premierement et principalement pour l' ame, la veuë et l' ouye : la veuë pour l' invention, l' ouye pour l' acquisition et communication, et un au milieu pour les esprits mitoyens et liens de l' ame et du corps, qui est le fleurer. Plus, ils respondent aux quatre elemens et leurs qualitez ; l' attouchement à la terre ; l' ouye à l' air ; le goust à l' eaue et humide ; le fleurer au feu ; la veuë est composée et a de l' eaue et du feu à cause de la splendeur de l' oeil. Encore disent-ils qu' il y a autant de sens qu' il y a de chefs et genres de choses sensibles, qui sont couleur, son, odeur, saveur ; et le cinquiesme, qui n' a poinct de nom propre, object de l' attouchement, qui est chaud, froid, aspre, rabotteux, poly, et tant d' autres. Mais l' on se trompe, car le nombre des sens n' a poinct esté dressé par le nombre des choses sensibles, lesquelles ne sont poinct cause qu' il y en a autant. Selon ceste raison, il y en auroit beaucoup plus : et un mesme sens reçoit plusieurs divers chefs d' objects : et un mesme object est apperceu par divers sens, dont le chatouillement des aisselles et le plaisir de Venus sont distinguez des cinq sens, et par aucuns comprins en l' attouchement ; mais c' est plustost de ce que l' esprit n' a peu venir à la cognoissance des choses que par ces cinq sens, et que nature luy en a autant baillé qu' il estoit requis pour son bien et sa fin. Au reste la veuë passe tous les autres en promptitude, allant jusques au ciel en un moment ; car elle agist en l' air peinct de la lumiere sans mouvement : aucun des autres ne peust sans mouvement recepvoir. Or tout mouvement requiert du temps : et combien que tous soient capables de plaisir et de douleur, si est-ce que l' attouchement peust recepvoir très grand' douleur, et presque poinct de plaisir, et le goust au contraire grand plaisir, et presque poinct de douleur. De la foiblesse et incertitude de nos sens viennent ignorance, erreurs et tout mescompte : car puis que par leur entremise vient toute cognoissance, s' ils nous faillent au rapport, il n' y a plus que tenir : mais qui le peust dire et les accuser qu' ils faillent, puis que par eux on commence à apprendre et cognoistre ? Aucuns ont dict qu' ils ne faillent jamais ; et que, quand ils semblent faillir, la faute vient d' ailleurs, et qu' il s' en faut prendre plustost à toute autre chose qu' aux sens ; autres ont dict, tout au rebours, qu' ils sont tous fauls, et qu' ils ne nous peuvent rien apprendre de certain. Or, que les sens soient fauls ou non, pour le moins il est certain qu' ils trompent, voire forcent ordinairement le discours, la raison ; et en eschange sont trompez par elle. Voylà quelle belle science et certitude l' homme peust avoir, quand le dedans et le dehors est plein de faulseté et de foiblesse, et que ces parties principales, outils essentiels de la science, se trompent l' un l' autre. Que les sens trompent et forcent l' entendement, il se void ez sens, desquels les uns eschauffent en furie, autres adoucissent, autres chatouillent l' ame. Et pourquoy ceux qui se font saigner, inciser, cauteriser, destournent-ils les yeux, sinon qu' ils sçavent bien l' authorité grande que les sens ont sur leurs discours ? La veuë d' un grand precipice estonne celuy qui se sçait bien en un lieu asseuré, et enfin le sentiment ne vaincq-il pas et renverse toutes les belles resolutions de vertu et de patience ? Que aussi au rebours les sens sont pipez par l' entendement, il appert, parce que l' ame estant agitée de cholere, d' amour, de hayne, et autres passions, nos sens voyent et oyent les choses autres qu' elles ne sont ; voire quelquesfois nos sens sont souvent hebetez du tout par les passions de l' ame, et semble que l' ame retire au dedans et amuse les operations des sens ; l' esprit empesché ailleurs, l' oeil n' apperçoit pas ce qui est devant, et ce qu' il void. Aux sens de nature les animaux ont part comme nous, et quelquesfois plus : car aucuns ont l' ouye plus aiguë que l' homme ; autres la veuë ; autres le fleurer ; autres le goust : et tient-on qu' en l' ouye le cerf tient le premier lieu, et en la veuë l' aigle, au fleurer le chien, au goust le singe, en l' attouchement la tortue : toutesfois la preeminence de l' attouchement est donnée à l' homme, qui est de tous les sens le plus brutal. Or, si les sens sont les moyens de parvenir à la cognoissance, et les bestes y ont part, voire quelquesfois la meilleure, pourquoy n' auront-elles cognoissance ? Mais les sens ne sont pas seuls outils de la cognoissance, ny les nostres mesmes ne sont pas seuls à consulter et croire ; car si les bestes par leurs sens jugent autrement des choses que nous par les nostres, comme elles font, qui en sera creu ? Nostre salive nettoye et desseiche nos playes, elle tue aussi le serpent : qui sera la vraye qualité de la salive ? Desseicher, et nettoyer ou tuer ? Pour bien juger des operations des sens, il faut estre d' accord avec les bestes, mais bien avec nous-mesmes ; nostre oeil pressé et serré void autrement qu' en son estat ordinaire ; l' ouye resserrée reçoit les objects autrement que ne l' estant ; autrement void, oyt, gouste un enfant, qu' un homme faict ; et cestuy-ci qu' un vieillard ; un sain qu' un malade ; un sage qu' un fol. En une si grande diversité et contrarieté, que faut-il tenir pour certain ? Voire un sens dement l' autre, une peincture semble relevée à la veuë, à la main elle est platte.