De la sagesse/Livre I/Chapitre L

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LIVRE 1 CHAPITRE 49 De la sagesse, trois livres LIVRE 1 CHAPITRE 51


LIVRE 1 CHAPITRE 50


comparaison de la vie civile ou sociale avec la solitaire.

ceux qui estiment et recommandent tant la vie solitaire et retirée, comme un grand sejour et seure retraicte du tabut et brouillis du monde, et moyen propre pour se garder et maintenir net et quitte de plusieurs vices, d’autant que la pire part est la plus grande, de mille n’en est pas un bon, le nombre des fols est infiny, la contagion est très dangereuse en la presse, semblent avoir raison jusques-là ; car la compagnie mauvaise est chose très dangereuse : à quoy pensent bien ceux qui vont sur mer, qu’aucun n’entre en leur vaisseau qui soit blasphemateur, dissolu, meschant : un seul Jonas, à qui Dieu estoit courroucé, pensa tout perdre : Bias plaisamment à ceux du vaisseau, qui, au grand danger, crioient, appellant le secours des dieux, taisez-vous, qu’ils ne sentent que vous estes icy avec moy ; Albuquerque, viceroy des Indes pour Emanuel, roy de Portugal, en un extreme peril sur mer, print sur ses espaules quelque jeune garçon, affin que son innocence luy servist de garand et de faveur envers Dieu. Mais de la penser meilleure, plus excellente et parfaicte, plus propre à l’exercice de vertu, plus difficile, aspre, laborieuse et penible, comme ils veulent faire croire, se trompent bien lourdement ; car, au contraire, c’est une grande descharge et aisance de vie, et n’est qu’une bien mediocre profession, voire un simple apprentissage et disposition à la vertu. Ce n’est pas entrer en affaires, aux peines et difficultez ; mais c’est les fuyr, s’en cacher, practiquer le conseil d’Epicure (cache ta vie) : c’est se tapir et recourir à la mort pour fuyr à bien vivre. Celuy qui vist civilement ayant femme, enfans, serviteurs, voisins, amys, biens, affaires, et tant de parties diverses, ausquelles faut qu’il satisfasse et responde reiglément et loyalement, a bien sans comparaison plus de besongne que le moyne qui n’a affaire qu’ à soy : la multitude, l’abondance, est bien plus affaireuse que la solitude, la disette. En l’abstinence il n’y a qu’une chose ; en la conduicte et en l’usage de plusieurs choses diverses, y a plusieurs considerations et divers debvoirs : il est bien plus facile de se passer des biens, honneurs, dignitez, charges, que s’y bien gouverner et bien s’en acquitter. Il est bien plus aisé du tout se passer de femme, que bien deuement et de tout poinct vivre et se maintenir avec sa femme, enfans, et tout le reste qui en depend ; ainsi le coelibat est plus facile que le mariage. De penser aussi que la solitude soit un asyle et port asseuré contre tous vices, tentations et destourbiers, c’est se tromper, il n’est pas vray en tous sens. Contre les vices du monde, le bruict de la presse, les occasions qui viennent de dehors, cela est bon ; mais la solitude a ses affaires et ses difficultez internes et spirituelles : (…). Aux jeunes hommes imprudens et mal advisez, la solitude est un dangereux baston, et est à craindre que, s’entretenans tous seuls, ils entretiennent de meschantes gens, comme disoit Cratès à un jeune homme qui se promenoit tout seul à l’escart. C’est là que les fols machinent de mauvais desseins, ourdissent des malencontres, aiguisent et affilent leurs passions et meschans desirs. Il faut estre sage, bien fort et asseuré pour estre laissé entre ses mains : souvent l’on ne sçauroit estre en plus dangereuses mains que les siennes : (…). Mais pour quelque consideration privée ou particuliere, encore que bonne en soy (car souvent c’est lascheté, foiblesse d’esprit, despit ou autre passion), s’enfuyr et se cacher, ayant moyen de profiter à autruy, et secourir au public, c’est estre deserteur, ensevelir le talent, cacher la lumiere, faute subjecte à la rigueur du jugement.

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