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LIVRE 1 CHAPITRE 54
cinquiesme et derniere distinction et difference des hommes, tirée des faveurs et defaveurs de la nature et de la fortune.
praeface. Ceste derniere distinction et difference est toute apparente et notoire, et qui a plusieurs membres et considerations, mais qui reviennent à deux chefs, que l’on peust appeller avec le vulgaire bonheur et malheur, grandeur et petitesse. Au bonheur et grandeur appartiennent santé, beauté, et les autres biens du corps, liberté, noblesse, honneur, dignité, science, richesses, credit, amys : au malheur et petitesse appartiennent tous les contraires, qui sont privations de tous ces biens-là. De ces choses vient une très-grande diversité ; car l’on est heureux en l’une de ces choses, ou en deux, ou en trois, et non ez autres, et ce plus ou moins, par une infinité de degrez : peu ou poinct y en a d’heureux ou malheureux en tous. Qui a la pluspart de ces biens, et specialement trois, noblesse, dignité ou authorité, et richesses, est estimé grand ; qui n’a aucun de ces trois, est estimé des petits. Mais plusieurs n’ont qu’un ou deux, et sont moyens entre les grands et petits. Nous faut parler de chascun un peu. De la santé, beauté, et autres biens naturels du corps, a esté dict cy-dessus : aussi de leurs contraires, maladie, douleur. de la liberté et du servage.
la liberté est estimée d’aucuns un souverain bien, et le servage un mal extreme ; tellement que plusieurs ont plus aymé mourir, et cruellement, que devenir esclaves, voire que tomber en danger de voir la liberté publicque ou la leur interessée. Il y peust avoir en cecy du trop comme en toutes autres choses. Il y a double liberté ; la vraye de l’esprit est en la main d’un chascun, et ne peust estre ravie ny endommagée par autruy, ny par la fortune mesme : au rebours, le servage de l’esprit est le plus miserable de tous : servir à ses cupiditez, se laisser gourmander à ses passions, meiner aux opinions, ô la piteuse captivité ! La liberté corporelle est un bien fort à estimer, mais subject à la fortune ; et n’est juste ny raisonnable (s’il n’y est joincte quelqu’autre circonstance) de la preferer à la vie, comme les anciens, qui choisissoient et se donnoient plustost la mort que de la perdre ; et estoit reputé à grande vertu, estimant la servitude un très grand mal : (…). De très grands et très-sages ont servi, Regulus, Valerianus, Platon, Diogenes, et à de très meschans et iniques ; et n’ont pour cela empiré leur propre condition, demeurans en effect et au vray plus libres que leurs maistres.