De la sagesse/Livre I/Chapitre VI

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Iv misere.

voyci le grand et principal traict de sa peincture ; il est, comme a esté dict, vain, foible, fresle, inconstant au bien, à la felicité, à l’aise : mais il est fort, robuste, constant, et endurcy à la misere ; c’est la misere mesme toute vifve : c’est en un mot exprimer l’humanité, car en luy est toute misere ; et hors de luy il n’y en a poinct au monde. C’est le propre de l’homme d’estre miserable ; le seul homme, et tout homme est tousiours miserable, comme se verra. Qui voudroit representer toutes les parties de la misere humaine, faudroit discourir toute sa vie, son estre, son entrée, sa durée, sa fin. Je n’entreprends donc pas cette besongne, ce seroit œuvre sans fin : et puis c’est un subject commun traitté par tous : mais je veux icy cotter certains poincts qui ne sont pas communs, ne sont pas prins pour miseres, ou bien que l’on ne sent et l’on ne considere pas assez, combien qu’ils soyent les plus pressans, si l’on sçavoit bien juger. Le premier chef et preuve de la misere humaine est, que sa production, son entrée est honteuse, vile, vilaine, mesprisée ; sa sortie, sa mort et ruyne, glorieuse et honorable. Dont il semble estre un monstre et contre nature, puis qu’il y a honte à le faire, honneur à le desfaire. (…). Sur cecy voyci cinq ou six petits mots. L’action de planter et faire l’homme est honteuse, et toutes ses parties, les approches, les apprests, les outils, et tout ce qui y sert, est tenu et appellé honteux, et n’y a rien de si honteux en la nature humaine : l’action de le perdre et tuer, honorable, et ce qui y sert est glorieux ; l’on le dore et enrichist, l’on s’en pare, l’on le porte au costé, en la main, sur les espaules. L’on se desdaigne d’aller voir naistre un homme : chascun court et s’assemble pour le voir mourir, soit au lict, soit en la place publique, soit en la campagne raze. On se cache, on tue la chandelle pour le faire ; l’on le faict à la desrobée : c’est gloire et pompe de le desfaire ; l’on allume les chandelles pour le voir mourir, l’on l’execute en plein jour, l’on sonne la trompette, l’on le combat, et en faict on carnage en plein midy. Il n’y a qu’une maniere de faire les hommes ; pour les desfaire et ruyner, mille et mille moyens, inventions, artifices. Il n’y a aucun loyer, honneur, ou recompense assignée pour ceux qui sçavent faire, multiplier, conserver l’humaine nature ; tous honneurs, grandeurs, richesses, dignitez, empires, triomphes, trophées, sont decernez à ceux qui la sçavent affliger, troubler, destruire. Les deux premiers hommes du monde, Alexandre et Caesar, ont desfaict chascun d’eux (comme dict Pline) plus d’un million d’hommes, et n’en ont faict, ny laissé après eux. Et anciennement pour le seul plaisir et passe-temps aux yeux du peuple se faisoient des carnages publics d’hommes : etc. Il y a des nations qui maudissent leur naissance, benissent leur mort. Quel monstrueux animal qui se faict horreur à soy-mesme ! Or rien de tout cecy ne se trouve aux bestes, ny au monde. Le second chef et tesmoignage de sa misere est au retrancher des plaisirs si petits et chetifs qui lui appartiennent (car des purs, grands et entiers, il n’en est capable, comme a esté dict en sa foiblesse), et au rabattre du nombre et de la douceur d’iceux. Quel monstre qui est ennemy de soy-mesme, se desrobe et se trahist soy-mesme, à qui ses plaisirs pesent, qui se tient au malheur ! Il y en a qui evitent la santé, l’allegresse, la joye, comme chose mauvaise. (…) nous ne sommes ingenieux qu’ à nous mal mener, c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit. Il y a encore pis : l’esprit humain n’est pas seulement rabbat-joye, trouble-feste, ennemy de ses petits, naturels et justes plaisirs, comme je viens de dire ; mais encore il est forgeur de maux. Il se peinct et figure, craint, fuit, abhorre, comme bien grands maux, des choses qui ne sont aucunement maux en soy et en verité, et que les bestes ne craignent point, mais qu’il s’est feinct par son propre discours et imagination estre tels, comme sont n’estre advancé en honneur, grandeur, biens, item cocuage, sterilité d’enfans, la mort. Car, à vray dire, il n’y a que la douleur qui soit mal, et qui se sente. Et ce qu’aucuns sages semblent craindre ces choses, ce n’est pas à cause d’elles, mais à cause de la douleur qui quelquesfois les accompagne de près : car souvent elle desvance et est avant-coureuse de la mort, et quelquesfois suit la disette des biens, de credit et honneur. Mais ostez de ces choses la douleur, le reste n’est que fantasie, qui ne loge qu’en la teste de l’homme, qui se taille de la besongne pour estre miserable ; et imagine à ces fins des faux maux outre les vrays, employant et estendant sa misere, au lieu de la chastrer et raccourcir. Les bestes sont exemptes de ces maux, et par ainsi nature ne les juge pas tels. Quant à la douleur, qui est le seul vray mal, l’homme y est du tout né, et tout propre : les mexicaines saluent les enfans sortans du ventre de leur mere en ces mots : enfant, tu es venu au monde pour endurer : endure, souffre, et tais-toy. Que la douleur soit comme naturelle à l’homme, et au contraire l’indolence et le plaisir chose estrangere, il appert par ces trois mots. Toutes les parties de l’homme sont capables de douleur, fort peu capables de plaisir. Les parties capables de plaisir n’en peuvent recevoir que d’une sorte ou de deux : mais toutes peuvent recevoir un très grand nombre de douleurs toutes differentes, chaud, froid, piqueure, froisseure, follure, esgratigneure, escorcheure, meurtrissure, cuyson, langueur, extension, oppression, relaxation, et infinis autres qui n’ont point denom propre, sans compter ceux de l’ame ; tellement que l’homme est plus puissant à souffrir qu’ à exprimer. L’homme ne peut gueres durer au plaisir ; le plaisir du corps est feu de paille ; s’il duroit, il apporteroit de l’ennuy et desplaisir : mais les douleurs durent fort long-temps, n’ont point leurs certaines saisons comme les plaisirs. Aussi l’empire et commandement de la douleur est bien plus grand, plus universel, plus puissant, plus durable, et, en un mot, plus naturel, que du plaisir. à ces trois l’on peut adjouster autres trois. La douleur et desplaisir est bien plus frequent, et vient bien souvent ; le plaisir est rare : le mal vient facilement de soy-mesme sans estre recherché ; le plaisir ne vient point volontiers, il se fait rechercher, et souvent acheter plus cher qu’il ne vaut : le plaisir n’est jamais pur, ains tousiours destrempé et meslé avec quelque aigreur, et y a tousiours quelque chose à redire ; mais la douleur et le desplaisir souvent tout entier et tout pur. Après tout cela le pire de nostre marché, et qui monstre evidemment la misere de nostre condition, est que l’extreme volupté et plaisir ne nous touche point tant qu’une legere douleur : etc. Nous ne sentons point l’entiere santé, comme la moindre des maladies : etc. Ce n’est pas assez que l’homme soit de faict et par nature miserable, et qu’outre les vrays et substantiels maux, il s’en feigne et s’en forge de faux et imaginez, comme dict est ; il faut encore qu’il les estende, allonge et fasse durer et vivre, tant les vrays que les fauls, plus qu’ils ne peuvent, tant il est amoureux de misere : ce qu’il faict en diverses façons. Premierement par memoire du passé, et anticipation de l’advenir, nous ne pouvons faillir d’estre miserables, puisque nos principaux biens, dont nous nous glorifions, sont instrumens de miseres, memoire et providence : etc. Est-ce pas grande envie d’estre miserable, que de n’attendre pas le mal qu’il vienne, mais l’aller rechercher, le provoquer à venir, comme ceux qui se tuent de la peur qu’ils ont de mourir, c’est-à-dire preoccuper par curiosité ou foiblesse et vaine apprehension les maux et inconveniens, et les attendre avec tant de peine et d’allarme, ceux mesmes qui par adventure ne nous doivent point toucher ? Ces gens icy veulent estre miserables avant le temps, et doublement miserables, par un réal sentiment de la misere, et par une longue premeditation d’icelle, qui souvent est cent fois pire que le mal mesme : etc. L’estre de la misere ne dure pas assez, il faut que l’esprit l’allonge, l’estende, et avant la main s’en entretienne. (…). Les bestes se gardent bien de ceste folie et misere, et ont à dire grand mercy à nature de ce qu’elles n’ont point tant d’esprit, tant de memoire et de providence. Caesar disoit bien que la meilleure mort estoit la moins premeditée. Et certes la preparation à la mort a donné à plusieurs plus de tourment que la souffrance mesme. Je n’entends icy parler de cette premeditation vertueuse et philosophique, qui est la trempe par laquelle l’ame est rendue invincible, et est fortifiée à l’espreuve contre tous assauts et accidens, de laquelle sera parlé : mais de cette paoureuse, et quelquesfois faulse et vaine apprehension des maux qui peuvent advenir, laquelle afflige et noircit de fumée toute la beauté et serenité de l’ame, trouble tout son repos et sa joye ; il vaudroit mieux du tout s’y laisser surprendre. Il est plus facile et plus naturel n’y penser point du tout. Mais laissons encore ceste anticipation de mal. Tout simplement le soin et pensement penible et beant après les choses advenir, par esperance, desir, crainte, est une très grande misere : car outre que nous n’avons aucune puissance sur l’advenir, moins que sur le passé (et ainsi c’est vanité, comme a esté dict), il nous en demeure encore du mal et dommage, (…), qui nous desrobe le sentiment, et nous oste la jouyssance paisible des biens presens, et empesche de nous y rasseoir et contenter. Ce n’est pas encore assez ; car affin qu’il ne luy manque jamais matiere de misere, voire qu’il y en aye tousiours à foison, il va tousiours furettant et cherchant avec grand estude les causes et alimens de misere : il se fourre aux affaires de gayeté de cœur, et tels que quand ils s’offriroient à luy, il leur devroit tourner le dos : ou bien par une inquietude miserable de son esprit, ou pour faire l’habile, l’empesché, et l’entendu, c’est-à-dire le sot et miserable, il entreprend et remue besongne nouvelle, ou s’entremesle de celle d’autruy. Bref, il est si fort et incessamment agité de soin et pensemens non seulement inutiles et superflus, mais espineux, penibles et dommageables, tourmenté par le present, ennuyé du passé, angoissé pour l’advenir, qu’il semble ne craindre rien plus que de ne pouvoir pas estre assez miserable : dont l’on peust justement s’escrier : o pauvres gens, combien endurez-vous de maux volontaires, outre les necessaires que la nature vous envoye ! Mais quoy ! L’homme se plaist en la misere, il s’opiniastre à remascher et remettre continuellement en memoire les maux passez. Il est ordinaire à se plaindre, il encherit quelquesfois le mal et la douleur : pour petites et legeres choses, il se dira le plus miserable de tous : (…). Or c’est encore plus grand misere de trop ambitieusement faire valoir la misere, que ne la cognoistre et ne sentir pas. (…). Le voylà donc bien miserable et naturellement et volontairement, en verité et par imagination, par obligation, et de gayeté de cœur. Il ne l’est que trop, et il craint de ne l’estre pas assez, et est tousiours en queste et en peine de s’en rendre encore dadvantage. Voyons maintenant comment, quand il vient à le sentir et s’ennuyer de quelque certaine misere (car il ne se lasse jamais de l’estre en plusieurs façons sans le sentir), il faict pour en sortir, et quels sont ses remedes contre le mal. Certes tels qu’ils importunent plus que le mal mesme qu’il veut guarir : de sorte que voulant sortir d’une misere, il ne la faict que changer en une autre, et peust-estre pire. Mais quoi ! Encore le changement le delecte, au moins le soulage ; il pense guarir le mal par un autre mal : cela vient d’une opinion qui tient le monde enchanté et miserable, qu’il n’y a rien utile s’il n’est penible, rien ne vaut s’il ne couste, l’aisance luy est suspecte. Cecy vient encore de plus haut ; c’est chose estrange, mais veritable, et qui convainq l’homme d’estre bien miserable, qu’aucun mal ne s’en va que par un autre mal, soit au corps, ou en l’ame. Les maladies spirituelles et corporelles ne sont guaries et chassées que par tourment, douleur, peine : les spirituelles par poenitence, veilles, jeusnes, haires, prisons, disciplines, qui doivent estre vrayement afflictions et poignantes ; car si elles venoient à plaisir ou commodité, elles n’auroient point d’effect ; les corporelles de mesme, par medecines, incisions, cauteres, diettes ; comme sentent bien ceux qui sont obligez aux reigles medicinales. Ils sont battus d’une part du mal qui les poingt, et d’autre de la reigle, qui les ennuye. Toutes ces miseres susdictes sont corporelles ou bien mixtes et communes à l’esprit et au corps ; et ne montent gueres plus haut que l’imagination et fantasie. Considerons les plus fines et spirituelles, qui sont bien plus miseres, comme estans erronées et malignes, plus actives et plus siennes, mais beaucoup moins senties et advouées, ce qui rend l’homme encore plus et doublement miserable, ne sentant que ses maux mediocres, et non les plus grands ; voire l’on ne les luy ose dire ny toucher, tant il est confict et deploré en sa misere : si faut-il en passant et tout doucement en dire quelque chose, au moins les guigner et monstrer au doigt de loin, affin de luy donner occasion d’y regarder et penser, puis que de soy-mesme il ne s’en advise pas. Premierement pour le regard de l’entendement, est-ce pas une estrange et piteuse misere de l’humaine nature, qu’elle soit toute conficte en erreur et aveuglement ? La pluspart des opinions communes et vulgaires, voire les plus plausibles et receuës avec reverence, sont faulses et erronées, et qui pis est la pluspart incommodes à la societé humaine. Et encore que quelques sages, qui sont en fort petit nombre, sentent mieux que le commun, et jugent de ces opinions comme il faut, si est-ce que quelquesfois ils s’y laissent emporter, sinon en toutes et tousiours, mais à quelques-unes et quelquesfois : il faut estre bien ferme et constant pour ne se laisser emporter au courant, bien sain et preparé pour se garder net d’une contagion si universelle : les opinions generalles receuës avec applaudissement de tous et sans contradiction sont comme un torrent qui emporte tout : (…). Or ce seroit chose bien longue de specifier et nommer les foles opinions dont tout le monde est abreuvé. Mais en voyci quelques-unes, qui seront traictées plus au long en leurs lieux. 1 juger des advis et conseils par les evenemens, qui ne sont aucunement en nostre main, et qui despendent du ciel. 2 condamner et rejetter toutes choses, mœurs, opinions, loix, coustumes, observances, comme barbares et mauvaises, sans sçavoir que c’est et les cognoistre, mais seulement parce qu’elles nous sont inusitées et eslongnées de nostre commun et ordinaire. 3 estimer et recommander les choses à cause de leur nouvelleté, ou rareté, ou estrangeté, ou difficulté, quatre engeoleurs, qui ont grand credit aux esprits populaires : et souvent telles choses sont vaines, et non à estimer, si la bonté et utilité n’y sont joinctes : dont justement fust mesprisé du prince celuy qui se glorifioit de sçavoir de loin jetter et passer les grains de mil par les trous d’esguille. 4 generallement toutes les opinions superstitieuses, dont sont affeublez les enfans, femmes, et esprits foibles. 5 estimer les personnes par les biens, richesses, dignitez, honneurs, et mespriser ceux qui n’en ont poinct, comme si l’on jugeoit d’un cheval par la bride et la selle. 6 estimer les choses non selon leur vraye, naturelle et essentielle valeur, qui est souvent interne et secrette, mais selon la monstre et la parade, ou le bruict commun. 7 penser bien se venger de son ennemy en le tuant : car c’est le mettre à l’abry et au couvert de tout mal, et s’y mettre soy : c’est luy oster tout le ressentiment de la vengeance, qui est toutesfois son principal effect ; cecy appartient aussi à la foiblesse. 8 tenir à grand injure et desestimer comme miserable un homme, pour estre coqu : car quelle plus grande folie en jugement, que d’estimer moins une personne pour le vice d’autruy, qu’il n’approuve pas ? Autant, ce semble, en peust-on dire d’un bastard. 9 estimer moins les choses presentes, ou qui sont nostres, et desquelles nous jouyssons paisiblement ; mais les estimer quand on ne les a poinct, ou pource qu’elles sont à autruy, comme si la presence et le posseder ravaloit de leur valeur, et le non avoir leur accroissoit, (…). C’est pourquoy nul prophete en son pays. Aussi la maistrise et l’authorité engendre mespris de ce qu’on tient et regente, les maris regardent desdaigneusement leurs femmes, et plusieurs peres leurs enfans. Veux-tu, dict le bon compagnon, ne l’aymer plus, espouse-la. Nous estimons plus le cheval, la maison, le valet d’autruy, pource qu’il est à autruy et non à nous. C’est chose bien estrange d’estimer plus les choses en l’imagination qu’en la realité, comme on faict toutes choses absentes et estrangeres, soit avant les avoir, ou après les avoir euës. La cause de ce en tous les deux cas se peust dire qu’avant les avoir l’on les estime non selon ce qu’elles valent, mais selon ce que l’on s’est imaginé qu’elles sont, ou qu’elles ont esté vantées par autruy : et les possedant l’on ne les estime que selon le bien et le profict que l’on en tire ; et après qu’elles nous sont ostées l’on les considere et regrette toutes entieres et en blot, ou auparavant l’on n’en jouyssoit et usoit-on que par le menu, et par pieces successivement : car l’on pense qu’il y aura tousiours du temps assez pour en jouir : et à peine s’apperçoit-on de les avoir et tenir. Voylà pourquoy le dueil est plus gros et le regret de ne les avoir, que le plaisir de les tenir : mais en cecy il y a bien autant de foiblesse que de misere. Nous n’avons la suffisance de jouir, mais seulement de desirer. Il y a un autre vice tout contraire, qui est de s’arrester et agreer tellement à soy-mesme et à ce qu’on tient, que de le preferer à tout le reste, et ne penser rien meilleur. Si ceux-cy ne sont plus sages que les autres, au moins sont-ils plus heureux. 10 faire le zelé à tout propos, mordre à tout, prendre à cœur et se monstrer outré et opiniastre en toutes choses, pourveu qu’il y aye quelque beau et specieux pretexte de justice, religion, bien public, amour du peuple. 11 faire l’attristé, l’affligé et pleureur en la mort ou accident d’autruy, et penser que ne s’esmouvoir poinct, ou que bien peu, c’est faute d’amour et d’affection, il y a aussi de la vanité. 12 estimer et faire compte des actions qui se font avec bruict, remuement, esclat ; desestimer celles qui se font autrement, et penser que ceux qui procedent de ceste façon sombre, douce et morne, ne font rien, sont comme sommeillans et sans actions ; bref estimer plus l’art que la nature. Ce qui est enflé, bouffi et relevé par estude, qui esclatte, bruict, et frappe le sens (c’est tout artifice), est plus regardé et estimé que ce qui est doux, simple, uny, ordinaire, c’est-à-dire naturel ; celuy-là nous esveille, cestuy-ci nous endort. 13 apporter de mauvaises et sinistres interpretations aux belles actions d’autruy, et les attribuer à des viles et vaines ou vitieuses causes ou occasions, comme ceux qui rapportoient la mort du jeune Caton à la crainte qu’il avoit de Caesar, dont se picque Plutarque ; les autres encore plus sottement à l’ambition. C’est une grande maladie de jugement, qui vient ou de malice et corruption de volonté et de mœurs, ou d’envie contre ceux qui valent mieux qu’eux, ou de ce vice de ramener sa creance à sa portée, et mesurer autruy à son pied, ou bien plustost que tout cela, à foiblesse pour n’avoir pas la veuë assez forte et asseurée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté nayfve. Il y en a qui font les ingenieux et subtils à despraver ainsi et obscurcir la gloire des belles actions ; en quoy ils monstrent beaucoup plus de mauvais naturel, que de suffisance ; c’est chose aisée, mais fort vilaine. 14 voyci encore après tout un vray tesmoignage de la misere spirituelle, mais qui est fin et subtil ; c’est que l’esprit humain en son bon sens, paisible, rassis, et sain estat, n’est capable que de choses communes, ordinaires, naturelles, mediocres. Pour estre capable des divines, surnaturelles, comme de la divination, prophetie, revelation, invention, et, comme l’on dict, entrer au cabinet des dieux, faut qu’il soit malade, disloqué, desplacé de son assiette naturelle, et comme corrompu, corruptus, ou par extravagance, exstaze, enthousiasme, ou par assopissement : d’autant que, comme l’on sçait, les deux voyes naturelles d’y parvenir sont la fureur et le sommeil. Et ainsi l’esprit n’est jamais si sage que quand il est fol, ny plus veillant que quand il dort ; jamais ne rencontre mieux que quand il va de costé et de travers ; ne va, ne vole et ne voit si haut que quand il est abbatu et au plus bas. Et ainsi faut qu’il soit miserable, comme perdu et hors de soy, pour estre heureux. 15 finalement, y pourroit-il avoir plus grande faute en jugement que n’estimer poinct le jugement, ne l’exercer, relever, et lui preferer la memoire et l’imagination ou fantasie ? Voyons ces grandes, doctes et belles harangues, discours, leçons, sermons, livres, que l’on estime et admire tant, produicts par les plus grands hommes de ce siecle (j’en excepte quelques-uns et peu) ; qu’est-ce tout cela, qu’un entassement et enfileure d’allegations, un recueil et ramas du bien d’autruy (œuvre de memoire, et diverse leçon, et chose très aisée ; car cela se trouve tout trié et arrangé : tant de livres sont faicts de cela) avec quelques poinctes et un bel agensement (œuvre de l’imagination), et voylà tout ? Ce n’est souvent que vanité, et n’y reluict aucun traict de grand jugement, ny d’insigne vertu : aussi souvent sont les autheurs d’un jugement foible et populaire, et corrompus en la volonté. Combien est-il plus beau d’ouir un paysant, un marchand parlant en son patois, et disant de belles propositions et veritez, toutes seiches et cruës, sans art ny façon, et donnant des advis bons et utiles, produicts d’un sain, fort et solide jugement ! En la volonté y a bien autant ou plus de miseres, et encore plus miserables ; elles sont hors nombre : en voyci quelques-unes. 1 vouloir plustost apparoir homme de bien que de l’estre ; l’estre plustost à autruy qu’ à soy. 2 estre beaucoup plus prompt et volontaire à la vengeance de l’offense, qu’ à la recognoissance du bienfaict ; tellement que c’est courvée et regret que recognoistre, plaisir et gain de se venger : preuve de nature maligne. (…) 3 estre plus aspre à hayr qu’ à aymer ; à mesdire qu’ à loüer ; se paistre et mordre plus volontiers et avec plus de plaisir au mal qu’au bien d’autruy ; le faire plus valoir, s’estendre plus à en discourir, y exercer son stile, tesmoin tous les escrivains, orateurs et poëtes, qui sont lasches à reciter le bien, eloquens au mal. Les mots, les inventions, les figures, pour medire, brocarder, sont bien autres, plus riches, plus emphatiques, et significatifs, qu’au bien dire et loüer. 4 fuir à mal faire, et entendre au bien, non par le bon ressort purement, par la raison naturelle, et pour l’amour de la vertu, mais pour quelqu’autre consideration estrangere, quelquesfois lasche et sordide, de gain et profict, de vaine gloire, d’esperance, de crainte, de coustume, de compagnée : bref non pour soy et son devoir simplement, mais pour quelque occasion et circonstance externe. Tous sont gens de bien par occasion et par accident. Voylà pourquoy ils le sont inegalement, diversement, non perpetuellement, constamment, uniformement. 5 aymer moins celuy que nous avons offensé, à cause que nous l’avons offensé : chose estrange ! Ce n’est pas tousiours de crainte qu’il en vueille prendre sa revanche, car peust-estre l’offensé ne nous en veut pas moins de bien, mais c’est de ce que sa presence nous accuse et nous ramentoit nostre faute et indiscretion. Que si l’offensant n’ayme pas moins, c’est preuve qu’il ne l’a pas voulu offenser : car ordinairement qui a eu la volonté d’offenser, ayme moins après l’offense : (…). 6 prendre plaisir au mal, à la peine et au danger d’autruy, desplaisir en son bien, advancement, prosperité (j’entends que soit sans aucune cause ou esmotion certaine et particuliere de hayne, c’est autre chose, provenant du vice singulier de la personne) ; je parle icy de la condition commune et naturelle, par laquelle, sans aucune particuliere malice, les moins mauvais prennent plaisir à voir des gens courir fortune sur mer, se faschent d’estre precedez de leurs compagnons, que la fortune dise mieux à autruy qu’ à eux ; rient quand quelque petit mal arrive à un autre : cela tesmoigne une semence malicieuse en nous. Enfin pour monstrer combien grande est nostre misere, je diray que le monde est remply de trois sortes de gens qui y tiennent grande place en nombre et reputation ; les superstitieux ; les formalistes, les pedans, qui bien que soient en divers subjects, ressorts, et theatres (les trois principaux, religion, vie ou conversation, et doctrine) si sont-ils battus à mesme coin, esprits foibles, mal nez, ou très mal instruicts, gens tres-dangereux en jugement, touchez de maladie presque incurable. C’est peine perdue de parler à ces gens-là pour les faire radviser ; car ils s’estiment les meilleurs et plus sages du monde : l’opiniastreté est là en son siege. Qui est une fois feru et touché au vif de ces maux-là, il y a peu d’esperance de sa convalescence. Qu’y a-il de plus inepte, et ensemble de plus testu, que ces gens-là ? Deux choses les empeschent, comme a esté dict, foiblesse et incapacité naturelle, et puis l’opinion anticipée de faire bien et mieux que les autres. Les superstitieux, injurieux à Dieu, et ennemis de la vraye religion, se couvrent de pieté, zele, et affection envers Dieu, jusques à s’y peiner et tourmenter plus que l’on ne leur commande, pensant meriter beaucoup, et que Dieu leur en sçait gré, voire leur doibt de reste ; que feriez-vous à cela ? Si vous leur dictes qu’ils excedent et prennent les choses à gauche, pour ne les entendre pas bien, ils n’en croiront rien, disant que leur intention est bonne (par où ils se pensent sauver) et que c’est par devotion. D’ailleurs ils ne veulent pas quitter leur gain, ny la satisfaction qu’ils en reçoivent, qui est d’obliger Dieu à eux. Les formalistes s’attachent tout aux formes et au dehors, pensent estre quittes et irreprehensibles en la poursuite de leurs passions et cupiditez, moyennant qu’ils ne fassent rien contre la teneur des loix, et n’obmettent rien des formalitez. Voylà un richard qui a ruiné et mis au desespoir des pauvres familles, mais c’a esté en demandant ce qu’il a pensé estre sien, et ce par voye de justice : qui le peust convaincre d’avoir mal faict ? O combien de bienfaicts sont obmis, et de meschancetez se commettent soubs le couvert des formes, lesquelles l’on ne sent pas ; dont est bien verifié, le souverain droict l’extreme injustice ; et a esté bien dict, Dieu nous garde des formalistes !

les pedans clabaudeurs après avoir questé et pilloté avec grand estude et peine la science par les livres, en font monstre, et avec ostentation questueusement et mercenairement la desgorgent et mettent au vent. Y a il gens au monde plus ineptes aux affaires, plus impertinens à toutes choses, et ensemble plus presomptueux et opiniastres ? En toute langue et nation, pedant, clerc, magister, sont mots de reproche : faire sottement quelque chose c’est le faire en clerc. Ce sont gens qui ont la memoire pleine du sçavoir d’autruy, et n’ont rien de propre. Leur jugement, volonté, conscience, n’en valent rien mieux ; mal habiles, peu sages et prudens, tellement qu’il semble que la science ne leur serve que de les rendre plus sots, mais encore plus arrogans, caquetteurs : ravalent leur esprit et abatardissent leur entendement, mais enflent leur memoire. Icy sied bien la misere que nous venons de mettre la derniere en celle de l’entendement.