De la sagesse/Livre I/Chapitre VII

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V presomption.

voyci le dernier et le plus vilain traict de sa peincture ; c’est l’autre partie de la description que donne Pline ; c’est la peste de l’homme, et la mere nourrice des plus faulses opinions et publiques et particulieres, vice toutesfois naturel et originel de l’homme. Or ceste presomption se doibt considerer en tout sens, haut, bas, et à costé, dedans et dehors, pour le regard de Dieu ; choses hautes et celestes, basses, des bestes, de l’homme son compagnon, de soy-mesme ; et tout revient à deux choses, s’estimer trop, et n’estimer pas assez autruy : (…). Parlons un peu de chascun. Premierement pour le regard de Dieu (et c’est chose horrible). Toute superstition et faute en religion, ou fauls service de Dieu, vient de n’estimer pas assez Dieu, ne sentir pas et n’avoir pas les opinions, conceptions, creances de la divinité assez hautes, assez pures. Je n’entends pas cest assez, à proportion de la grandeur de Dieu, qui ne reçoit poinct de proportion, estant infini ; et ainsi est-il impossible de les avoir assez pour ce regard : mais j’entends assez pour le regard de ce que pouvons et debvons. Nous n’eslevons ny ne guindons pas assez haut et ne roidissons assez la poincte de nostre esprit, quand nous imaginons la divinité : comment assez ! Nous la concepvons tres-bassement ; nous la servons de mesme tres-indignement ; nous agissons avec elle plus vilement qu’avec certaines creatures. Nous parlons non seulement de ses œuvres, mais de sa majesté, volonté, jugemens, avec plus de confidence et de hardiesse que l’on ne feroit d’un prince, ou autre homme d’honneur. Il y a plusieurs hommes qui refuseroient un tel service et recognoissance, et se tiendroient offensez et violez, si l’on parloit d’eux, et que l’on employast leur nom si vilement et sordidement, l’on entreprend de le mener, flatter, ployer, composer avec luy, affin que je ne dise, braver, menacer, gronder et despiter. Caesar disoit à son pilote qu’il ne craignist de voguer et le conduire contre le destin et la volonté du ciel et des astres, se fiant sur ce que c’est Caesar qu’il meine. Auguste ayant esté battu de la tempeste sur mer, se prist à deffier le dieu Neptune, et, en la pompe des jeux circenses, fist oster son image du rang où elle estoit parmy les autres dieux, pour se venger de luy. Les thraces, quand il tonne et esclaire, se mettent à tirer fleches contre le ciel, pour ranger Dieu à raison : Xerxès fouetta la mer, et escrivist un cartel de deffi au mont Athos. Et compte l’on d’un roy chrestien, voisin du nostre, qu’ayant receu une bastonnade de Dieu, jura de s’en venger, et voulust que de dix ans on ne le priast et ne parlast-on de luy. (…). Et laissant ces extravagances estranges, tout le commun ne verifie-il pas bien clairement le dire de Pline, qu’il n’y a rien plus miserable, et ensemble plus glorieux que l’homme ? Car d’une part il se feinct de très hautaines et riches opinions de l’amour, soin et affection de Dieu envers luy, comme son mignon, son unique ; et cependant il le sert très indignement : comment se peuvent accorder et subsister ensemble une vie et un service si chetif et miserable d’une part, et une opinion et creance si glorieuse et si hautaine de l’autre ? C’est estre ange et porceau tout ensemble : c’est ce que reprochoit un grand philosophe aux chrestiens, qu’il n’y avoit gens plus fiers et glorieux à les ouyr parler, et en effect plus lasches et vilains. Il nous semble aussi que nous pesons et importons fort à Dieu, au monde, à toute la nature, qu’ils se peinent et ahannent en nos affaires, ne veillent que pour nous, dont nous nous esbahissons des accidens qui nous arrivent ; et cecy se void encore mieux à la mort. Peu de gens se resolvent et croyent que ce soit leur derniere heure ; et presque tous se laissent lors piper à l’esperance. Cela vient de presomption, nous faisons trop cas de nous, et nous semble que l’univers a grand interest à nostre mort ; que les choses nous faillent à mesure que nous leur faillons, ou qu’elles mesmes se faillent à mesure qu’elles nous faillent ; qu’elles vont mesme bransle avec nous, comme à ceux qui vont sur l’eaue ; que le ciel, la terre, les villes, se remuent : nous pensons tout entraisner avec nous ; nul de nous ne pense assez n’estre qu’un. Après cela l’homme croit que le ciel, les estoiles, tout ce grand mouvement celeste et bransle du monde, n’est faict que pour luy. (…) et le poure miserable est bien ridicule. Il est icy bas logé au dernier et pire estage de ce monde, plus eslongné de la voulte celeste, en la cloaque et sentine de l’univers, avec la bourbe et la lie, avec les animaux de la pire condition, subject à recevoir tous les excremens et ordures, qui luy pleuvent et tombent d’en haut sur la teste ; et ne vist que de cela, et à souffrir les accidens qui luy arrivent de toutes parts : et se faict croire qu’il est le maistre commandant à tout ; que toutes creatures, mesme ces grands corps lumineux, incorruptibles, desquels il ne peust sçavoir la moindre vertu, et est contraint tout transi de les admirer, ne branslent que pour luy et son service. Et pource qu’il mendie, chetif qu’il est, son vivre, son entretien, ses commoditez, des rayons, clarté et chaleur du soleil, de la pluye, et autres desgouts du ciel et de l’air, il veut dire qu’il jouist du ciel et des elemens, comme si tout n’avoit esté faict et ne se remuoit que pour luy. En ce sens l’oyson en pourroit dire autant, et peust-estre plus justement et constamment. Car l’homme, qui reçoit aussi souvent des incommoditez de là haut, et n’a rien de tout cela en sa puissance ny en son intelligence, et ne les peust deviner, est en perpetuelle transse, fiebvre et crainte que ces corps superieurs ne branslent pas bien à propos et à poinct nommé pour luy, et qu’ils luy causent sterilité, maladies, et toutes choses contraires ; tremble soubs le fais : où les bestes reçoivent tout ce qui vient d’en haut, sans allarme ny apprehension de ce qui adviendra, et sans plainte de ce qui est advenu, comme faict incessamment l’homme : (…). Pour le regard des choses basses, terrestres, sçavoir tous animaux, il les desdaigne et desestime comme si du tout elles n’appartenoient au mesme maistre ouvrier, et n’estoient de mesme mere, et de mesme famille avec luy, comme si elles ne le touchoient et n’avoient aucune part ou relation à luy. Et de là il vient à en abuser et exercer cruauté, chose qui rejalist contre le maistre commun et universel qui les a faictes, qui en a soin, et a dressé des loix pour leur bien et conservation, les a advantagées en certaines choses, renvoye l’homme souvent vers elles, comme à une eschole. Mais cecy est le subject du chapitre suyvant. Finalement, mais principalement, ceste presomption doibt estre considerée en l’homme mesme, c’est-à-dire pour le regard de soy et de l’homme son compagnon, au dedans, au progrez de son jugement et de ses opinions ; et au dehors en communication et conversation avec autruy. Sur quoy nous considererons trois choses, comme trois chefs qui s’entresuivent, où l’humanité monstre bien en sa sotte foiblesse sa folle presomption. La premiere au croire ou mescroire, où sont à noter deux vices contraires, qui sont ordinaires en la condition humaine. L’un et plus commun est une legereté, (…), et trop grande facilité à croire et recepvoir tout ce que l’on propose avec quelque apparence ou authorité. Cecy appartient à la niaise simplicité, mollesse et foiblesse du petit peuple, des esprits effeminez, malades, superstitieux, estonnez, indiscretement zelez, qui comme la cire reçoivent facilement toute impression, se laissent prendre et mener par les oreilles. Suyvant cecy, nous voyons presque tout le monde mené et emporté aux opinions de creances, non par chois et jugement, voire souvent avant l’aage et discretion, mais par la coustume du pays ou instruction receuë en jeunesse, ou par rencontre, comme par une tempeste ; et là se trouve tellement collé, hypotecqué et asservy, qu’il ne s’en peust plus desprendre. (…). Le monde est ainsi mené, nous nous en fions et remettons à autruy : (…). Or ceste telle facilité populaire, bien que ce soit en verité foiblesse, toutesfois n’est pas sans quelque presomption. Car c’est trop entreprendre que croire adherer et tenir pour vray et certain si legerement, sans sçavoir que c’est, ou bien s’enquerir des causes, raisons, consequences, et non de la verité. On dict, d’où vient cela ? Comment se faict cela ? Presupposant que cela est bien vray ; et il n’en est rien : on traicte, agite les fondemens et effects de mille choses qui ne furent jamais, dont tout le pro et contra est fauls. Combien de bourdes, fauls et supposez miracles, visions et revelations reçeuës au monde, qui ne furent jamais ! Et pourquoy croira-l’on une merveille, une chose non humaine ny naturelle, quand l’on peust destourner et elider la verification par voye naturelle et humaine ? La verité et le mensonge ont leurs visages conformes ; le port, le goust et les alleures pareilles ; nous les regardons de mesme œil : (…). L’on ne doibt croire d’un homme que ce qui est humain, s’il n’est authorisé par approbation surnaturelle et surhumaine, qui est Dieu seul, qui seul est à croire en ce qu’il dict, pource qu’il le dict. L’autre vice contraire est une forte et audacieuse temerité de condamner et rejetter, comme faulses, toutes choses que l’on n’entend pas, et qui ne plaisent et ne reviennent au goust. C’est le propre de ceux qui ont bonne opinion d’eux-mesmes, qui font les habiles et les entendus, specialement heretiques, sophistes, pedans ; car se sentant avoir quelque poincte d’esprit, et de voir un peu plus clair que le commun, ils se donnent loy et authorité de decider et resouldre de toutes choses. Ce vice est beaucoup plus grand et vilain que le premier ; car c’est folie enragée de penser sçavoir jusques où va la possibilité, les ressorts et bornes de nature, la portée de la puissance et volonté de Dieu, et vouloir ranger à soy et à sa suffisance le vray et le fauls des choses ; ce qui est requis pour ainsi et avec telle fierté et asseurance resouldre et definir d’icelles. Car voyci leur jargon : cela est fauls, impossible, absurde. Et combien y a-il de choses, lesquelles pour un temps nous avons rejettées avec risée comme impossibles, que nous avons esté contraincts d’advouer après, et encore passer outre à d’autres plus estranges ! Et au rebours combien d’autres nous ont esté comme articles de foy, et puis vaines mensonges ! La seconde, qui suit et vient ordinairement de ceste premiere, est d’affirmer ou reprouver certainement et opiniastrement ce que l’on a legerement creu ou mescreu. Ce second degré adjouste au premier opiniastreté, et ainsi accroist la presomption. Ceste facilité de croire avec le temps s’endurcist et degenere en opiniastreté invincible et incapable d’amendement ; voire l’on va jusques là, que souvent l’on soustient plus les choses que l’on sçait et que l’on entend moins : (…) : l’on parle de toutes choses par resolution. Or l’affirmation et opiniastreté sont signes ordinaires de bestise et ignorance, accompagnée de folie et arrogance. La troisiesme, qui suit ces deux, et qui est le faiste de presomption, est de persuader, faire valoir et recepvoir à autruy ce que l’on croit, et les induire voire imperieusement avec obligation de croire, et inhibition d’en doubter. Quelle tyrannie ! Quiconque croit quelque chose, estime que c’est œuvre de charité de le persuader à un autre ; et pour ce faire ne craint poinct d’adjouster de son invention autant qu’il void estre necessaire à son compte, pour supplir au defaut et à la resistance qu’il pense estre en la conception d’autruy. Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus qu’ à donner voye à leurs opinions : (…). Où le moyen ordinaire fault, l’on y adjouste le commandement, la force, le fer, le feu. Ce vice est propre aux dogmatistes et à ceux qui veulent gouverner et donner loy au monde. Or, pour venir à bout de cecy et captiver les creances à soy, ils usent de deux moyens. Par le premier ils introduisent des propositions generalles et fondamentales, qu’ils appellent principes et presuppositions, desquelles ils enseignent n’estre permis de doubter ou disputer, sur lesquelles ils bastissent après tout ce qui leur plaist, et meinent le monde à leur poste ; qui est une piperie, par laquelle le monde se remplist d’erreurs et de mensonges. Et de faict, si l’on vient à examiner ces principes, l’on y trouvera de la faulseté et de la foiblesse autant ou plus qu’en tout ce qu’ils en veulent tirer et despendre, et se trouvera tousiours autant d’apparence aux propositions contraires. Il y en a de nostre temps qui ont changé et renversé les principes et reigles des anciens en l’astrologie, en la medecine, en la geometrie, en la nature et mouvement des vents. Toute proposition humaine a autant d’authorité que l’autre, si la raison n’en faict la difference. La verité ne despend point de l’authorité ou tesmoignage d’homme : il n’y a point de principes aux hommes si la divinité ne les leur a revelés : tout le reste n’est que songe et fumée. Or ces messieurs icy veulent que l’on croye et reçoive ce qu’ils disent, et que l’on s’en fie à eux, sans juger ou examiner ce qu’ils baillent ; qui est une injustice tyrannique. Dieu seul, comme a esté dict, est à croire en tout ce qu’il dict, pource qu’il le dict : (…). L’autre moyen est par supposition de quelque faict miraculeux, revelation et apparition nouvelle et celeste, qui a esté dextrement practiqué par des legislateurs, generaux d’armées, ou chefs de part. La persuasion premiere, prinse du subject mesme, saisist les simples ; mais elle est si tendre et si fresle, que le moindre heurt, mescompte, ou mesgarde, qui y surviendroit, escarbouilleroit tout : car c’est merveille grand, comme de si vains commencemens et frivoles causes sont sorties les plus fameuses impressions. Or ceste premiere impression franchie devient après à s’enfler et grossir merveilleusement, tellement qu’elle vient à s’estendre mesme aux habiles, par la multitude des croyans, des tesmoins, et des ans, à quoy l’on se laisse emporter, si l’on n’est bien fort preparé ; car lors il n’est plus besoin de regimber et s’en enquerir, mais simplement croire : le plus grand et puissant moyen de persuader, et la meilleure touche de verité, c’est la multitude des ans et des croyans : or les fols surpassent de tant les sages : (…). C’est chose difficile de resouldre son jugement contre les opinions communes. Tout ce dessus se peust cognoistre par tant d’impostures, badinages, que nous avons veu naistre comme miracles, et ravir tout le monde en admiration, mais incontinent estouffez par quelque accident, ou par l’exacte recherche des clair-voyans, qui ont esclairé de près et descouvert la fourbe, que s’ils eussent eu encore du temps pour se meurir et se fortifier en nature, c’estoit faict pour jamais. Ils eussent esté receus et adorez generallement. Ainsi en est-il de tant d’autres qui ont (faveur de fortune) passé et gagné la creance publicque, à laquelle puis on s’accommode sans aller recognoistre la chose au giste et en son origine : (…). Tant de sortes de religions au monde, tant de façons superstitieuses, qui sont encore mesme dedans la chrestienté, demourées du paganisme, et dont on n’a peu du tout sevrer les peuples. Par tout ce discours nous voyons à quoy nous en sommes, puis que nous sommes menez par tels guides.

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