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LIVRE 1 CHAPITRE 8
Seconde consideration de l’homme, qui est par comparaison de luy avec tous les autres animaux.
nous avons consideré l’homme tout entier et simplement en soy, maintenant considerons-le par comparaison avec les autres animaux, qui est un très beau moyen de le cognoistre. Ceste comparaison est de grand’estendue, a force pieces, de grande science et importance, très utile, si elle est bien faicte : mais qui la fera ? L’homme ? Il est partie, et suspect, et de faict il n’y procede pas de bonne foy. Cela se monstre bien en ce qu’il ne tient point de mesure et de mediocrité. Tantost il se met beaucoup au dessus de tout, et s’en dict maistre, desdaigne le reste : il leur taille les morceaux, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. Tantost comme par despit il se met beaucoup au dessoubs, il gronde, se plainct, injurie nature comme cruelle marastre, se faict le rebut et le plus miserable du monde. Or tous les deux sont egalement contre raison, verité, modestie. Mais comment voulez-vous qu’il chemine droictement et egalement avec les autres animaux, qu’il ne le faict pas avec l’homme son compagnon, ny avec Dieu, comme nous venons de dire. Elle est aussi fort difficile à faire : car comment peust l’homme cognoistre les bransles internes et secrets des animaux, ce qui se remue au dedans d’eux ? Or estudions à la faire sans passion. Premierement la police du monde n’est point si fort inegale, si difforme et desreiglée, et n’y a point si grande disproportion entre ses pieces : celles qui s’approchent et se touchent, se ressemblent peu plus, peu moins. Ainsi y a-il un grand voisinage et cousinage entre l’homme et les autres animaux. Ils ont plusieurs choses pareilles et communes ; et ont aussi des différences, mais non pas si fort eslongnées et dispareillées, qu’elles ne se tiennent : l’homme n’est du tout au dessus, ny du tout au dessoubs : tout ce qui est soubs le ciel, dict la sagesse de Dieu, court mesme fortune. Parlons premierement des choses qui leur sont communes, et à peu près pareilles, qui sont engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre, mourir : (…). Et ce sera contre ceux qui se plaignent, disans que l’homme est le seul animal disgracié de nature, abandonné, nud sur la terre nue, sans couverts, sans armes, lié, garotté, sans instruction de ce qui luy est propre ; là où tous les autres sont revestus de coquilles, gousses, escosses, poils, laine, bourre, plumes, escailles ; armez de grosses dents, cornes, griffes, pour assaillir et deffendre ; instruicts à nager, courir, voler, chanter, chercher sa pasture ; et l’homme ne sçait cheminer, parler, manger, ny rien que pleurer sans apprentissage et peine. Toutes ces plainctes, qui regardent la composition premiere et condition naturelle, sont injustes et faulses : nostre peau est aussi suffisamment pourveuë contre les injures du temps que la leur, tesmoin plusieurs nations (comme se dira cy-après) qui n’ont encore sceu que c’est que vestemens : et nous tenons aussi descouvertes les parties qu’il nous plaist, voire les plus tendres et sensibles, la face, la main, l’estomach ; les dames mesmes delicates, la poictrine. Les liaisons et emmaillotemens ne sont poinct necessaires, tesmoin les lacedemoniens, et maintenant les suisses, allemans, qui habitent les pays froids, les basques et les vagabonds qui se disent aegyptiens. Le pleurer est aussi commun aux bestes : la pluspart des animaux se plainct, gemist quelque temps après leur naissance. Quant aux armes, nous en avons de naturelles, et plus de mouvemens des membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon. Si quelques bestes nous surpassent en cest endroict, nous en surpassons plusieurs autres. L’usage du manger est aussi en eux et en nous tout naturel et sans instruction. Qui doubte qu’un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sceust quester sa nourriture ? Et la terre en produict et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice, tesmoin tant de nations, qui, sans labourage, industrie et soin aucun, vivent plantureusement. Quant au parler, l’on peust bien dire que s’il n’est poinct naturel, il n’est poinct necessaire : mais il est commun à l’homme avec tous animaux. Qu’est-ce autre chose que parler, ceste faculté que nous leur voyons de se plaindre, se resjouir, s’entr’appeller au secours, se convier à l’amour ? Et comme nous parlons par gestes et mouvement des yeux, de la teste, des mains, des espaules (en quoy se font sçavans les muets), aussi font les bestes, comme nous voyons en celles qui n’ont pas de voix, lesquelles toutesfois s’entrefont des offices mutuels ; et comme à certaine mesure les bestes nous entendent, aussi nous les entendons. Elles nous flattent, nous menacent, nous requierent, et nous elles. Nous parlons à elles, et elles à nous ; et si nous ne nous entr’entendons parfaictement, à qui tient-il ? à elles ou à nous ? C’est à deviner. Elles nous peuvent bien estimer bestes par ceste raison, comme nous elles : mais encore nous reprochent-elles que nous ne nous entr’entendons pas nous-mesmes. Nous n’entendons pas les basques, les bretons, et elles s’entr’entendent bien toutes, non seulement de mesme espece, mais, qui plus est, de diverse : en certain abbayer du chien, le cheval cognoist qu’il y a de la cholere ; et en autre voix il cognoist qu’il n’y en a poinct. Au reste elles entrent en intelligence avec nous. En la guerre, aux combats, les elephans, les chiens, les chevaux, s’entendent avec nous, font leurs mouvemens accordans à poursuyvre, arrester, donner, reculer ; ont paye, solde et part au butin, comme il s’est practiqué en la nouvelle conqueste des Indes. Voylà des choses communes à tous et à peu près pareilles. Venons aux differences et advantages des uns sur les autres. L’homme est singulier et excellent en aucunes choses par dessus les animaux : et en d’autres les bestes ont le dessus, affin que toutes choses soyent ainsi entrelassées et enchaisnées en ceste generalle police du monde et de nature. Les advantages certains de l’homme sont les grandes facultez de l’ame, la subtilité, vivacité et suffisance d’esprit à inventer, juger, choisir : la parole pour demander et offrir ayde et secours, la main pour executer ce que l’esprit aura de soy inventé, et apprins d’autruy. La forme aussi du corps, grande diversité de mouvemens des membres, dont il tire plus de service de son corps. Les advantages des bestes, certains et hors de dispute, sont ou generaux ou particuliers. Les generaux sont santé, qui leur est bien plus forte et constante. Le serein ne leur nuict poinct ; ne sont subjectes aux defluxions, d’où sont causées presque toutes maladies : l’homme couvert de toict et de pavillon à peine s’en peut-il garder. Moderation d’appetits et d’actions, innocence, seureté, repos et tranquillité de vie, une liberté pleine et entiere sans honte, crainte, ny ceremonie aux choses naturelles et licites (car l’homme est seul qui a à se desrober et se cacher en ses actions, et duquel les deffauts et imperfections offensent ses compagnons), exemption de tant de vices et desreiglemens, superstition, ambition, avarice, envie. Les particuliers sont l’habitation et demeure pure, haute, saine, et plaisante, des oyseaux en la region de l’air. La suffisance d’aucuns arts, comme de bastir aux arondelles, et autres oyseaux, tistre et coudre aux araignées, de la medecine en plusieurs animaux, musique aux rossignols. Les effects et proprietez merveilleuses, inimitables, voire inimaginables, comme la proprieté du poisson remora à arrester les plus grands vaisseaux de mer, comme il se list de la galere capitanesse de Marc-Antoine, et le mesme de celle de Caligula ; de la torpille à endormir les membres d’autruy bien eslongnez et sans le toucher ; de l’herisson à pressentir les vents ; du cameleon et du poulpe à prendre les couleurs. Les prognostiques, comme des oyseaux en leurs passages de contrée en autre, selon les saisons diverses ; de toutes bestes meres à cognoistre de tous leurs petits, qui doibt estre le meilleur : car estant question de les sauver du danger, ou rapporter au nid, elles commencent tousiours par le meilleur, qu’elles sçavent et prognostiquent tel. En toutes ces choses l’homme est de beaucoup inférieur, et en plusieurs il n’y vaut du tout rien : l’on y peust adjouster, si l’on veut, la longueur de vie, qui en certains animaux passe sept ou huict fois le plus long terme de l’homme. Les advantages que l’homme pretend sur les bestes, mais qui sont disputables, et qui peust-estre sont au rebours pour les bestes contre l’homme, sont plusieurs. Premierement, les facultez raisonnables, discours, ratiocination, discipline, jugement, prudence. Il y a icy deux choses à dire : l’une est de la verité du faict. C’est une question grande, si les bestes sont privées de toutes ces facultez spirituelles. L’opinion qui tient qu’elles n’en sont pas privées, ains qu’elles les ont, est la plus authentique et plus vraye : elle est tenue des plus graves philosophes, mesmement Aristote, Galien, Porphyre, Plutarque : soustenue par ceste raison, la composition du cerveau, qui est la partie de laquelle l’ame se sert pour ratiociner, est toute pareille et mesme aux bestes qu’aux hommes : confirmée par experience, les bestes des singuliers concluent les universels ; du regard d’un homme seul cognoissent tous hommes ; sçavent conjoindre et diviser, et distinguer le bon du mauvais, pour leur vie, liberté, et de leurs petits. Voire se lisent et se voyent, si l’on y veut bien prendre garde, plusieurs traicts faicts par les bestes, qui surpassent la suffisance, subtilité, et tout l’engin du commun des hommes ; j’en veux icy rapporter quelques-uns plus signalez. Le renard voulant passer sur la glace d’une riviere gelée, applique l’oreille contre la glace, pour sentir s’il y a du bruict, et si l’eaue court au dessoubs, pour sçavoir s’il faut advancer ou reculer ; dont s’en servent les thraciens voulans passer une riviere gelée : le chien, pour sçavoir auquel des trois chemins se sera mis son maistre, ou l’animal qu’il cherche, après avoir fleuré et s’estre asseuré des deux, qu’il n’y a passé pour n’y sentir la trace, sans plus marchander ny fleurer, il s’eslance dedans le troisiesme. Le mulet du philosophe Thales, portant du sel et traversant un ruisseau, se plongeoit dedans avec la charge, pour la rendre plus legere, l’ayant une fois trouvée telle, y estant par accident tombé ; mais estant après chargé de laine ne s’y plongeoit plus. Plutarque dict avoir veu en un batteau un chien jettant en un vaisseau des cailloux, pour faire monter l’huile qui estoit trop basse. Autant s’en dict des corbeaux de Barbarie, pour faire monter l’eaue quand elle est basse, et qu’ils veulent boire. De mesme, les elephans portans des pierres et pieces de bois dedans la fosse où un autre leur compagnon se trouve engagé, pour lui ayder à en sortir. Les bœufs des jardins royaux de Suze, apprins à faire cent tours de roue à l’entour d’un puits, pour en tirer de l’eaue, et en arrouser les jardins, n’en vouloyent jamais faire dadvantage, et ne failloyent aussi jamais au compte. Toutes ces choses comment se peuvent-elles faire sans discours et ratiocination, conjonction et division ? C’est en estre privé que ne cognoistre cela : la dexterité de tirer et arracher les dards et javelots des corps avec fort peu de douleur, qui est aux elephans : le chien dont parle Plutarque, qui en un jeu publicq sur l’eschafaud contrefaisoit le mort, tirant à la fin, tremblant, puis se roidissant, se laissant entraisner ; puis peu à peu se revenant, et levant la teste, faisoit le ressuscité ; tant de singeries et de tours estranges que font les chiens des basteleurs, les ruses et inventions de quoy les bestes se couvrent des entreprinses que nous faisons sur elles : la mesnagerie et grande providence des fourmis à estendre au dehors leurs grains pour les esventer, seicher, affin qu’ils ne moisissent et corrompent, à ronger le bout du grain, affin qu’il ne germe et se fasse semence ; la police des mouches à miel, où y a si grande diversité d’offices et de charges, et une si grande constance. Pour rabattre tout cecy, aucuns malicieusement rapportent toutes ces choses à une inclination naturelle, servile, et forcée : mais outre que cela ne peust estre, ny entrer en imagination, car il y faut enumeration de parties, comparaison, discours par conjonction, et division, et consequences, aussi ne sçauroyent-ils dire ce que c’est que ceste inclination et instinct naturel. Encore ce dire se retorque contr’eux ; car il est sans comparaison plus noble, honorable, et ressemblant à la divinité, d’agir par nature, que par art et apprentissage ; estre conduict et mené par la main de Dieu, que par la sienne, et reiglement ; agir par naturelle et inevitable condition, que reiglement par liberté fortuite et temeraire. Par ceste opposition d’instinct naturel ils les veulent aussi priver d’instruction et discipline tant active que passive : mais l’experience les desment ; car et elles la reçoyvent, tesmoin les pies, perroquets, merles, chiens, comme a esté dict ; et la donnent, tesmoin les rossignols, et sur-tout les elephans, qui passent tous animaux en docilité et toute sorte de discipline et suffisance. Quant à ceste faculté de l’esprit, dont l’homme se glorifie tant, qui est de spiritualiser les choses corporelles et absentes, les despouillant de tous accidens pour les concevoir à sa mode, (…), les bestes en font de mesme, le cheval accoustumé à la guerre dormant en sa lictiere tremousse et fremist, comme s’il estoit en la meslée, conçoit un son de tambour, de trompette, une armée : le levrier en songe halettant, allongeant la queue, secouant les jarrets, conçoit un lievre spirituel : les chiens de garde grondent en songeant, et puis jappent tout à faict, imaginant un estranger arriver. Pour conclure ce premier poinct, il faut dire que les bestes ratiocinent, usent de discours et jugement, mais plus foiblement et imparfaictement que l’homme. Elles sont inferieures en cela à l’homme, et non pas qu’elles n’y ayent du tout poinct de part. Elles sont inferieures à l’homme, comme entre les hommes les uns sont inferieurs aux autres, et aussi entre les bestes s’y trouve telle difference : mais encore y a-il plus grande difference entre les hommes ; car, comme se dira après, il y a plus grande distance d’homme à homme, que d’homme à beste. L’autre poinct à dire en ceste matiere est, que ceste preeminence et advantage d’entendement et autres facultez spirituelles, que l’homme pretend, luy est bien cher vendu, et luy porte plus de mal que de bien ; car c’est la source principale des maux qui le pressent, vices, passions, maladies, irresolution, trouble, desespoir : de quoy sont quittes les bestes à faute de ce grand advantage, tesmoin le porceau de Pyrrho, qui mangeoit paisiblement au navire durant la grande tempeste qui transissoit de peur toutes les personnes qui y estoyent. Il semble que ces grandes parties de l’ame ont esté desniées aux bestes, à tout le moins retranchées et baillées chetifves et foibles pour leur grand bien et repos, et données à l’homme pour son grand tourment : car par icelles il s’agite et travaille, se fasche du passé, s’estonne et se trouble pour l’advenir ; voire il imagine, apprehende et craint des maux qui ne sont et ne seront poinct. Les animaux n’apprehendent le mal que lors qu’ils le sentent : estans eschappez sont en pleine seureté et repos. Voylà comment l’homme est le plus miserable, par où l’on le pensoit plus heureux : dont il semble qu’il eust mieux valu à l’homme n’estre point doué et garni de toutes ces belles et celestes armes, puis qu’il les tourne contre soy à son mal et à sa ruyne. Et de faict nous voyons que les stupides et foibles d’esprit vivent plus en repos, et ont meilleur marché des maux et accidens, que les fort spirituels. Un autre advantage que l’homme pretend sur les bestes est une seigneurie et puissance de commander, qu’il pense avoir sur les bestes : mais outre que c’est un advantage que les hommes mesmes ont et exercent les uns sur les autres, encore cecy n’est-il pas vray. Car où est ce commander de l’homme, et cest obeyr des bestes ? C’est une chimere ; et les hommes craignent plus les bestes, qu’elles ne font les hommes. L’homme a bien à la verité grande preeminence par dessus les bestes, (…). Et c’est à cause de sa belle et droicte forme, de sa sagesse et prerogative de son esprit ; mais non pas qu’il leur commande, ny qu’elles luy obeyssent. Il y a encore un autre advantage voisin de cestuy-ci, pretendu par l’homme, qui est une pleine liberté, reprochant aux bestes la servitude, captivité, subjection ; mais c’est bien mal à propos. Il y a bien plus de subject et d’occasion de le reprocher à l’homme, tesmoin les esclaves non seulement faicts par force, et ceux qui descendent d’eux, mais encore les volontaires, qui vendent à purs deniers leur liberté, ou qui la donnent de gayeté de cœur, ou pour quelque commodité, comme les escrimeurs anciens à outrance, les femmes à leurs dames, les soldats à leurs capitaines. Or il n’y a rien de tout cela aux bestes : elles ne s’asservissent jamais les unes aux autres ; ne vont poinct à la servitude, ny activement, ny passivement, ny pour asservir, ny pour estre asservies ; et sont, en toutes façons, plus libres que les hommes. Et ce que l’homme va à la chasse, prend, tue, mange les bestes ; aussi est-il prins, tué, mangé par elles à son tour, et plus noblement, de vive force, non par finesse et par art, comme il faict ; et non seulement d’elles, mais de son compagnon, d’un autre homme, chose bien vilaine : les bestes ne s’assemblent en troupe, pour aller destruire, ravager et prendre esclave une autre troupe de leurs semblables, comme font les hommes. Le quatriesme et grand advantage pretendu par l’homme est en la vertu : mais de la morale il est disputable ; car la recognoissance, l’amitié officieuse, la fidelité, la magnanimité, et tant d’autres, qui consistent en societé et conversation, sont bien plus vifves, plus expresses et constantes qu’au commun des hommes. Hircanus le chien de Lysimachus demeura sur le lict de son maistre mort sans vouloir jamais manger ny boire, et se jetta au feu où fust mis le corps de son maistre, et s’y laissa brusler avec luy : tout le mesme en fist un autre appartenant à un certain Pyrrhus : celui du sage Hesiode decela les meurtriers de son maistre ; un autre de mesme en la presence du roi Pyrrhus et de toute son armée : un autre qui ne cessa, comme affirme Plutarque, allant de ville en ville, jusques à ce qu’il eust faict venir en justice le sacrilege et voleur du temple d’Athenes. L’histoire est celebre du lyon hoste et nourricier d’Androdus esclave son medecin, qu’il ne voulsist toucher luy ayant esté exposé, ce qu’Appion dict avoir veu à Rome. Un elephant ayant, par cholere, tué son gouverneur, par repentance ne voulust plus vivre, boire, ny manger. Au contraire il n’y a animal au monde injuste, ingrat, mescognoissant, traistre, perfide, menteur et dissimulé, au pris de l’homme. Au reste, puis que la vertu est en la moderation de ses appetits, et à brider les voluptez, les bestes sont bien plus reiglées que nous, et se contiennent mieux dedans les bornes de nature. Car non seulement elles ne sont point touchées ny passionnées de cupiditez non naturelles, superflues et artificielles, qui sont vicieuses toutes, et infinies, comme les hommes qui y sont pour la pluspart tous plongez : mais encore aux naturelles, comme boire et manger, l’accoinctance des masles et femelles, elles y sont beaucoup plus moderées et retenues. Mais pour voir qui est plus vertueux et vicieux de l’homme ou de la beste, et faire à bon escient honte à l’homme devant la beste, prenons la plus propre et convenable vertu de l’homme, c’est, comme porte son nom, l’humanité ; comme le plus estrange et contraire vice, c’est cruauté. Or en cecy les bestes ont bien de quoy faire rougir l’homme, en ces huict mots : elles ne s’attaquent et n’offensent gueres ceux de leur genre, (…) ; ne combattent que pour très grandes et justes causes, deffense et conservation de leur vie, liberté, et leurs petits ; avec leurs armes naturelles et ouvertes, par la seule vifve force et vaillance d’une à une, comme en duels et non en troupe, ny par dessein ; ont leurs combats courts et tost expediez, jusques à ce que l’une soit blessée ou qu’elle cede ; et le combat finy, la querelle, la haine, et la cholere est aussi terminée. Mais l’homme n’a querelle que contre l’homme, pour des causes non seulement legeres, vaines et frivoles, mais souvent injustes ; avec armes artificielles et traistresses ; par fraudes et mauvais moyens ; en troupe et assemblée faicte avec dessein : faict la guerre fort longuement et sans fin, jusques à la mort ; et ne pouvant plus nuire, encore la haine et la cholere dure. La conclusion de ceste comparaison est que vainement et mal l’homme se glorifie tant par dessus les bestes. Car si l’homme a quelque chose plus qu’elles, comme est principalement la vivacité de l’esprit et de l’entendement, et les grandes facultez de l’ame ; aussi en eschange est-il subject à mille maux, dont les bestes n’en tiennent rien : inconstance, irresolution, superstition, soin penible des choses à venir, ambition, avarice, envie, curiosité, detraction, mensonge, un monde d’appetits desreiglez, de mescontentemens et d’ennuis. Cest esprit, dont l’homme faict tant de feste, lui apporte un million de maux, et plus lors qu’il s’agite et s’efforce : car non seulement il nuict au corps, trouble, rompt et lasse la force et les fonctions corporelles, mais encore soy-mesme s’empesche. Qui jette les hommes à la folie, à la manie, que la poincte, l’agilité et la force propre de l’esprit ? Les plus subtiles folies et excellentes manies viennent des plus rares et vifves agitations de l’esprit, comme des plus grandes amitiez naissent les plus grandes inimitiez ; et des santez vigoureuses, les mortelles maladies. Les melancholiques, dict Platon, sont plus capables de science et de sagesse ; mais aussi de folie. Et qui bien regardera, trouvera qu’aux elevations et saillies de l’ame libre il y a quelque grain de folie ; ce sont à la verité choses fort voisines. Pour simplement vivre bien selon nature, les bestes sont de beaucoup plus advantagées, vivent plus libres, asseurées, moderées, contentes. Et l’homme est sage qui les considere, qui s’en faict leçon et son profict ; en ce faisant, il se forme à l’innocence, simplicité, liberté et douceur naturelle, qui reluist aux bestes, et est toute alterée et corrompue en nous par nos artificielles inventions et desbauches, abusant de ce que nous disons avoir par dessus elles, qui est l’esprit et jugement. Et Dieu tant souvent nous renvoye à l’eschole et à l’exemple des bestes, du milan, la cicogne, l’arondelle, tourterelle, la fourmy, le bœuf et l’asne, et tant d’autres. Au reste, il se faut souvenir qu’il y a quelque commerce entre les bestes et nous, quelque relation et obligation mutuelle, ne fust-ce que parce qu’elles sont à un mesme maistre, et de mesme famille que nous ; il est indigne d’user de cruauté envers elles : nous devons la justice aux hommes, la grace et la benignité envers les autres creatures qui en sont capables.