De la sagesse/Livre I/Chapitre XI

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LIVRE 1 CHAPITRE 11


de la santé, beauté, et du visage.

la santé est le plus beau et le plus riche present que nature nous sçache faire, preferable à toute autre chose, non seulement science, noblesse, richesses, mais à la sagesse mesme, ce disent les plus austeres sages. C’est la seule chose qui merite que l’on employe tout, voire la vie mesme, pour l’avoir ; car sans elle la vie est sans goust, voire est injurieuse, la vertu et la sagesse ternissent et s’esvanouissent sans elle. Quel secours apportera au plus grand homme qui soit, toute la sagesse, s’il est frappé du haut mal, d’une apoplexie ? Certes je ne luy puis preferer aucune chose que la seule preud’hommie, qui est la santé de l’ame. Or combien que ce soit un don de nature, gaudeant bene nati, octroyé en la premiere conformation, si est-ce que ce qui vient après le laict, le bon reiglement de vivre, qui consiste en sobrieté, mediocre exercice, se garder de tristesse et toute esmotion forte, la conserve fort. La maladie et la douleur sont ses contraires, qui sont les plus grands et peust-estre les seuls maux de l’homme, desquels a esté parlé et sera encore. La beauté vient après, qui est une piece de grande recommandation au commerce des hommes. C’est le premier moyen de conciliation des uns aux autres, et est vray-semblable que la premiere distinction qui a esté entre les hommes, et la premiere consideration qui donna preeminence aux uns sur les autres, a esté l’advantage de la beauté. C’est aussi une qualité puissante ; il n’y en a poinct qui la surpasse en credit, ny qui aye tant de part au commerce des hommes. Il n’y a barbare si resolu qui n’en soit frappé. Elle se presente au devant ; elle seduict et preoccupe le jugement, donne des impressions et presse avec grande authorité ; dont Socrates l’appelloit une courte tyrannie, Platon le privilege de nature. Car il semble que celuy qui porte sur le visage les faveurs de la nature imprimées en une rare et excellente beauté, aye quelque legitime puissance sur nous, et que tournant nos yeux à soy, il y tourne aussi nos affections, et les y assubjectisse malgré nous. Aristote dict qu’il appartient aux beaux de commander, qu’ils sont venerables après les dieux, qu’il n’appartient qu’aux aveugles de n’en estre touchez. Cyrus, Alexandre, Caesar, trois grands commandeurs des hommes, s’en sont servis en leurs grandes affaires, voire Scipion le meilleur de tous. Beau et bon sont cousins, et s’expriment par mesmes mots en grec et en l’escriture saincte. Plusieurs grands philosophes ont acquis leur sagesse par l’entremise de leur beauté : elle est considerée mesme et recherchée aux bestes. Il y a diverses considerations en la beauté. Celle des hommes est proprement la forme et la taille du corps, les autres beautez sont pour les femmes. Il y a deux sortes de beauté : l’une arrestée, qui ne se remue point, et est en la proportion et couleur deue des membres, un corps qui ne soit enflé ny bouffi, auquel d’ailleurs les nerfs ne paroissent point, ny les os ne percent point la peau, mais plein de sang, d’esprits et embonpoinct, ayant les muscles relevez, le cuir poly, la couleur vermeille ; l’autre mouvante qui s’appelle grace, qui est en la conduicte des mouvemens des membres, sur-tout des yeux. Celle-là seule est comme morte ; ceste-ci est agente et vivante. Il y a des beautez rudes, fieres, aigres : d’autres douces, voire encore fades. La beauté et excellence du corps est proprement considerable au visage. Il n’y a rien de plus beau en l’homme que l’ame, et au corps que le visage, qui est comme l’ame raccourcie : c’est la monstre et l’image de l’ame, c’est son escusson à plusieurs quartiers, representant le recueil de tous les tiltres de sa noblesse, planté et colloqué sur la porte et au frontispice, affin que l’on sçache que c’est là sa demeure et son palais ; c’est par luy que l’on cognoist la personne ; c’est un abbregé. Voylà pourquoy l’art, qui imite nature, ne se soucie, pour representer la personne, que de peindre ou tailler le visage. Au visage humain y a plusieurs grandes singularitez, qui ne sont point aux bestes (dont à vray et bien dire elles n’ont poinct de visage) ny aux autres parties du corps humain : 1 nombre et diversité de pieces, et de façon en icelles ; aux bestes y a moins de pieces, car les joues, le menton et le front n’y sont poinct, encore beaucoup moins de façon. 2 varieté de couleurs, car en l’œil seul le noir, le blanc, le verd, le bleu, le rouge, le cristalin. 3 proportion, les sens y sont doubles, se respondans l’un à l’autre, et se rapportans si bien, que la grandeur de l’œil est la grandeur de la bouche, la largeur du front est la longueur du nais, la longueur du nais est celle du menton et des levres. 4 admirable diversité des visages, et telle qu’il ne s’en trouveroit deux semblables en tout et par tout : c’est un chef-d’ œuvre qui ne se trouve en toute autre chose. Ceste diversité est très utile à la societé humaine ; premierement pour s’entre-recognoistre, car maux infinis, voire la dissipation du genre humain, s’ensuyvroit, si l’on venoit à se mescompter par la semblance des visages : si nos faces n’estoient semblables, l’on ne sçauroit discerner l’homme de la beste ; si elles n’estoient dissemblables, l’on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. C’est un artifice de nature, qui a posé en ceste partie quelque secret de contenter un ou autre en tout le monde : car de ceste diversité vient qu’il n’y a personne qui ne soit trouvé beau par quelqu’un. 5 dignité et honneur en sa figure ronde, en sa forme droicte et haut elevée, regardant vers le ciel, nue et descouverte, sans poil, plume, ou escaille, comme aux bestes. 6 grace, douceur, venusté plaisante et agreable, jusques à crochetter les cœurs et ravir les volontez, comme a esté dict cy-dessus. Bref, le visage est le throsne de la beauté et de l’amour, le siege du ris et du baiser, deux choses très propres à l’homme, très agreables, les vrays et plus exprès symboles d’amitié et de bonne intelligence. 7 finalement il est propre à tous changemens, pour declarer les mouvemens internes et passions de l’ame ; joye, tristesse, amitié, hayne, envie, malice, honte, cholere, despit, jalousie, et autres : il est comme la monstre de l’horloge, qui marque les heures et momens du temps, estans les mouvemens et roues cachez au dedans ; et comme l’air, qui reçoit toutes les couleurs et changemens du temps, monstre quel temps il faict ; aussi dict-on l’air du visage : (…). La beauté du visage gist en un front large et quarré, tendu, clair et serein ; sourcils bien rangez, menus et deliez ; l’œil bien fendu, gay et brillant ; nais bien vuidé ; bouche petite, aux levres coralines ; menton court et forchu ; joues relevées, et au milieu le plaisant gelasin ; oreille ronde et bien troussée ; le tout avec un teint vif, blanc et vermeil. Toutesfois ceste description n’est pas receuë par tout : les opinions de la beauté sont bien differentes selon les nations. Aux Indes la plus grande beauté est en ce que nous estimons la plus grande laideur, sçavoir en couleur basanée, levres grosses et enflées, nais plat et large, les dents teintes de noir ou de rouge, grandes oreilles pendantes ; aux femmes front fort petit et velu, les tetins grands et pendans, affin qu’elles puissent les bailler à leurs petits par dessus les espaules, et usent de tous artifices pour parvenir à ceste forme : sans aller si loin, en Espagne la beauté est vuidée et estrillée ; en Italie, grosse et massifve. Aux uns plaist la molle, delicate, et mignarde ; aux autres la forte, vigoureuse, fiere, et magistralle. La beauté du corps, specialement du visage, doibt selon raison demonstrer et tesmoigner une beauté en l’ame (qui est une equabilité et reiglement d’opinions et de jugemens avec une fermeté et constance) ; car il n’est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du corps à l’esprit : quand elle n’y est, il faut penser qu’il y a quelque accident qui a interrompu le cours ordinaire, comme il advient, et nous le voyons souvent ; car le laict de la nourrice, l’institution premiere, les compagnies, apportent de grands changemens au naturel originel de l’ame, soit en bien, soit en mal. Socrates confessoit que la laideur de son corps accusoit justement la laideur naturelle de son ame, mais que par institution il avoit corrigé celle de l’ame. C’est une foible et dangereuse caution, que la mine : mais ceux qui dementent leur bonne physionomie, sont plus punissables que les autres ; car ils falsifient et trahissent la promesse bonne que nature a plantée en leur front, et trompent le monde. Nous debvrions, selon le conseil de Socrates, nous rendre plus attentifs et assidus à considerer les beautez des esprits, et y prendre le mesme plaisir que nous faisons aux beautez du corps, et par là nous approcher, r’allier, conjoindre, et concilier en amitié ; mais il faudroit à cela des yeux propres et philosophiques.

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