De la sagesse/Livre I/Chapitre XIII

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LIVRE 1 CHAPITRE 13


du voir, ouyr, parler.

ce sont les trois plus riches et excellens joyaux corporels de tous ceux qui sont en monstre ; et y a dispute sur leurs preeminences. Quant à leurs organes, celuy de la veuë est, en sa composition et sa forme, admirable et d’une beauté vifve et esclatante, pour la grande varieté et subtilité de tant de petites pieces, d’où l’on dict que l’œil est une des parties du corps qui commencent les premieres à se former, et la derniere qui s’acheve. Et pour ceste mesme cause est-il si delicat, et, dict-on, subject à six vingts maladies : puis vient celuy du parler, mais en recompense l’ouye a plusieurs grands advantages. Pour le service du corps, la veuë est beaucoup plus necessaire ; dont il importe bien plus aux bestes que l’ouye : mais pour l’esprit, l’ouye tient le dessus. La veuë sert bien à l’invention des choses, qui par elle ont esté presque toutes descouvertes ; mais elle ne meine rien à perfection : dadvantage la veuë n’est capable que des choses corporelles et d’individus, et encore de leur crouste et superficie seulement ; c’est l’outil des ignorans et imperites, (…). L’ouye est un sens spirituel ; c’est l’entremetteur et l’agent de l’entendement, l’outil des sçavans et spirituels, capable non seulement des secrets et interieurs des individus, à quoy la veuë n’arrive pas, mais encore des especes, et de toutes choses spirituelles et divines, ausquelles la veuë sert plustost de destourbier que d’ayde ; dont y a eu non seulement plusieurs aveugles grands et sçavans, mais d’autres encore qui se sont privez de veuë à escient, pour mieux philosopher, et nul jamais de sourd. C’est par où l’on entre en la forteresse, et s’en rend-on maistre ; l’on ploye l’esprit en bien ou en mal, tesmoin la femme du roy Agamemnon, qui fut contenue au devoir de chasteté au son de la harpe, et David qui, par mesme moyen, chassoit le mauvais esprit de Saül, et le remettoit en santé, et le joueur de fleutes, qui amollissoit et roidissoit la voix de ce grand orateur Gracchus. Bref la science, la verité et la vertu, n’ont poinct d’autre entremise ny d’entrée en l’ame, que l’ouye : voire la chrestienté enseigne que la foy et le salut est par l’ouye, et que la veuë y nuict plus qu’elle n’y ayde ; que la foy est la creance des choses qui ne se voyent ; laquelle est acquise par l’ouye : et elle appelle ses apprentifs et novices auditeurs (…). Encore adjousteray-je ce mot, que l’ouye apporte un grand secours aux tenebres et aux endormis, affin que par le son ils pourvoyent à leur conservation. Pour toutes ces raisons, les sages recommandent tant l’ouye, la garder vierge et nette de toute corruption, pour le salut du dedans, comme pour la seureté de la ville l’on faict garde aux portes et murs, affin que l’ennemy n’y entre. La parole est peculierement donnée à l’homme, present et excellent et fort necessaire. Pour le regard de celuy d’où elle sort, c’est le truchement et l’image de l’ame, (…), le messager du cœur, la porte par laquelle tout ce qui est dedans sort dehors, et se met en veuë : toutes choses sortent des tenebres et du secret, viennent en lumiere, l’esprit se faict voir ; dont disoit un ancien à un enfant, parle, affin que je te voye, c’est-à-dire ton dedans : comme les vaisseaux se cognoissent s’ils sont rompus, ouverts ou entiers, pleins ou vuides, par le son, et les metaux par la touche, ainsi l’homme par le parler. Pour le regard de celuy qui la reçoit, c’est un maistre puissant et un regent imperieux, qui entre en la forteresse, s’empare du maistre, l’agite, l’anime, l’aigrist, l’appaise, l’irrite, le contriste, le resiouist, luy imprime toute telle passion qu’il veut, manie et paistrist l’ame de l’escoutant, et la plie à tout sens, le fait rougir, blaismir, pallir, rire, plourer, trembler de peur, tremousser d’estonnement, forcener de cholere, tressaillir de joye, outrer et transir de passion. Pour le regard de tous, la parole est la main de l’esprit, par laquelle, comme le corps par la sienne, il prend et donne, il demande conseil et secours, et le donne. C’est le grand entremetteur et courretier : par elle le trafficq se faict, la paix se traicte, les affaires se manient, les sciences et les biens de l’esprit se debitent et distribuent ; c’est le lien et le ciment de la societé humaine (moyennant qu’il soit entendu : car, dict un ancien, l’on est mieux en la compagnie d’un chien cognu, qu’en celle d’un homme duquel le langage est incognu, (…) bref l’outil et instrument à toutes choses bonnes et mauvaises. Il n’y a rien meilleur ny pire que la langue : la langue du sage, c’est la porte d’un cabinet royal, laquelle s’ouvrant, voylà incontinent mille choses diverses se representent toutes plus belles l’une que l’autre, des Indes, Peru, de l’Arabie. Ainsi le sage produict et faict marcher en belle ordonnance sentences et aphorismes de la philosophie, similitudes, exemples, histoires, beaux mots triez de toutes les mines et thresors vieux et nouveaux, (…), qui servent au reiglement des mœurs, de la police, et de toutes les parties de la vie et de la mort, ce qu’estant desployé en son temps et à propos, apporte avec plaisir une grande beauté et utilité. (…). La bouche du meschant c’est un trou puant et pestilentieux ; la langue mesdisante, meurtriere de l’honneur d’autruy, c’est une mer et université de maux, pire que le fer, le feu, la poison, la mort, l’enfer. (…). Or ces deux, l’ouye et la parole, se respondent et rapportent l’une à l’autre, ont un grand cousinage ensemble ; l’un n’est rien sans l’autre, comme aussi par nature, en un mesme subject l’un n’est pas sans l’autre. Ce sont les deux grandes portes par lesquelles l’ame faict tout son trafficq, et a intelligence par tout ; par ces deux les ames se versent les unes dedans les autres, comme les vaisseaux en appliquant la bouche de l’un à l’entrée de l’autre. Que si ces deux portes sont closes comme aux sourds et muets, l’esprit demeure solitaire et miserable : l’ouye est la porte pour entrer ; par icelle l’esprit reçoit toutes choses de dehors, et conçoit comme la femelle : la parole est la porte pour sortir ; par icelle l’esprit agist et produict comme masle. Par la communication de ces deux, comme par le choc et heurt roide des pierres et fers, sort et saille le feu sacré de verité : car, se frottans et limans l’un contre l’autre, ils se desrouillent, se purifient et s’esclaircissent, et toute cognoissance vient à perfection. Mais l’ouye est la premiere ; car il ne peust rien sortir de l’ame qu’il ne soit entré devant, dont tout sourd de nature est aussi muet. Il faut premierement que l’esprit se meuble et se garnisse par l’ouye, pour puis distribuer par la parole, dont le bien et le mal de la parole, et presque de tout l’homme, depend de l’ouye : qui bien oyt bien parle, et qui mal oyt mal parle. De l’usage et reigle de la parole cy-après.

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