De la sagesse/Livre I/Chapitre XIX

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volonté.

la volonté est une grande piece de très grande importance, et doibt l’homme estudier sur tout à la bien reigler ; car d’icelle depend presque tout son estat et son bien : elle seule est vrayement nostre et en nostre puissance ; tout le reste, entendement, memoire, imagination, nous peust estre osté, alteré, troublé par mille accidens, et non la volonté. Secondement c’est elle qui entraisne et emporte l’homme tout entier : qui a donné sa volonté n’est plus à soy, et n’a plus rien de propre. Tiercement c’est celle qui nous rend et nous denomme bons ou meschans, qui nous donne la trempe et la teincture. Comme de tous les biens qui sont en l’homme, la preud’hommie est le premier et principal, et qui de loin passe la science, l’habilité ; aussi faut-il dire que la volonté où loge la bonté et vertu est la plus excellente de toutes : et de faict pour entendre et sçavoir les belles, bonnes et honnestes choses, ou meschantes et deshonnestes, l’homme n’est bon ny meschant, honneste ny deshonneste, mais pour les vouloir et aymer : l’entendement a bien d’autres preeminences ; car il est à la volonté comme le mary à la femme, le guide et flambeau au voyager, mais en celles icy il cede à la volonté. La vraye difference de ces facultez est en ce que par l’entendement les choses entrent en l’ame, et elle les reçoit, comme portent les mots d’apprendre, concepvoir, comprendre, vrays offices d’iceluy : et y entrent non entieres et telles qu’elles sont, mais à la proportion, portée et capacité de l’entendement, dont les grandes et hautes se raccourcissent et abaissent aucunement par ceste entrée, comme l’ocean n’entre tout entier en la mer Mediterranée, mais à la proportion de l’emboucheure du destroit de Gibraltar. Par la volonté au contraire, l’ame sort hors de soy et va se loger et vivre ailleurs en la chose aymée, en laquelle elle se transforme, et en porte le nom, le tiltre et la livrée, estant appellée vertueuse, vicieuse, spirituelle, charnelle ; dont s’ensuyst que la volonté s’anoblist aymant les choses dignes et hautes, s’avilist s’adonnant aux moindres et indignes, comme la femme selon le party et mary qu’elle prend. L’experience nous apprend que trois choses esguisent nostre volonté, la difficulté, la rareté et l’absence, ou bien crainte de perdre la chose ; comme les trois contraires la relaschent, l’aisance, l’abondance ou satieté, et l’assiduelle presence et jouyssance asseurée : les trois premiers donnent prix aux choses, les autres trois engendrent mespris. Nostre volonté s’esguise par le contraste, se despite contre le desny : au rebours nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main pour courir à ce qu’il n’a pas. (…). Voire cela se void en toutes sortes de voluptez : (…). Tellement que les deux extremitez, la faulte et l’abondance, le desir et la jouyssance, nous mettent en mesme peine : cela faict que les choses ne sont pas estimées justement comme il faut, et que nul prophete en son pays. Comment il faut mener et reigler sa volonté se dira cy-après.

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