De la sagesse/Livre I/Chapitre XLII

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du mariage.

combien que l’estat du mariage soit le premier et plus ancien, le plus important, et comme le fondement et la fontaine de la societé humaine, d’où sourdent les familles, et d’elles les republiques : (…) si est-ce qu’il a esté desestimé et descrié par plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et d’esprit, et ont dressé ces objects contre luy. Premierement ils ont estimé son lien et son obligation injuste, une dure et trop rude captivité ; d’autant que, par mariage, l’on s’attache et s’assubjectit par trop au soin et aux humeurs d’autruy ; que s’il advient d’avoir mal rencontré, s’estre mescompté au choix et au marché, et que l’on aye prins plus d’os que de chair, l’on demeure miserable toute sa vie. Quelle iniquité et injustice pourroit estre plus grande que pour une heure de fol marché, pour une faute faicte sans malice et par mesgarde, et bien souvent pour obeyr et suyvre l’advis d’autruy, l’on soit obligé à une peine perpetuelle ? Il vaudroit mieux se mettre la corde au col, et se jetter en la mer la teste la premiere, pour finir ses jours bientost, que d’estre tousiours aux peines d’enfer, et souffrir sans cesse à son costé la tempeste d’une jalousie, d’une malice, d’une rage et manie, d’une bestise opiniastre, et autres miserables conditions ; dont l’un a dict que qui avoit inventé ce nœud et lien de mariage, avoit trouvé un bel et specieux expedient pour se venger des humains, une chaussetrappe ou un filet pour petit feu. L’autre a dict que marier un sage avec une folle, ou au rebours, c’estoit attacher le vif avec le mort ; qui estoit la plus cruelle mort inventée par les tyrans pour faire languir et mourir le vif par la compagnie du mort. Par la seconde accusation ils disent que le mariage est une corruption et abastardissement des bons et rares esprits, d’autant que les flatteries et mignardises de la partie que l’on ayme, l’affection des enfans, le soin de sa maison et advancement de sa famille, relaschent, destrempent et ramollissent la vigueur et la force du plus vif et genereux esprit qui puisse estre, tesmoin Samson, Salomon, Marc Anthoine ; dont, au pis aller, il ne faudroit marier que ceux qui ont plus de chair que d’esprit, vigoureux au corps, et foibles d’ame ; les attacher à la chair, et leur bailler la charge des choses petites et basses, selon leur portée. Mais ceux qui, foibles de corps, ont l’esprit grand, fort et puissant, est-ce pas grand dommage de les enferger et garrotter à la chair et au mariage, comme l’on faict les bestes à l’estable ? Nous voyons mesme cela aux bestes ; car les nobles qui sont de valeur et de service, chevaux, chiens, l’on les eslongne de l’accointance de l’autre sexe ; l’on ne met aux haras que les bestes de moindre estime. Aussi ceux qui sont destinez, tant hommes que femmes, à la plus venerable et saincte vacation, et qui doibvent estre comme la cresme et la mouelle de la chrestienté, les gens d’église et de religion, sont exclus du mariage. Et c’est pource que le mariage empesche et destourne les belles et grandes elevations de l’ame, la contemplation des choses hautes, celestes et divines, qui est incompatible avec le tabut des affaires domestiques ; à cause de quoy l’apostre prefere la solitude de la continence au mariage. L’utile peust bien estre du costé du mariage, mais l’honneste est de l’autre costé. Puis il trouble les belles et sainctes entreprinses, comme Sainct Augustin recite qu’ayant deseigné avec quelques autres siens amys, dont il y en avoit de mariez, de se retirer de la ville et des compagnies pour vaquer à l’estude de sagesse et de vertu, leur dessein fut bientost rompu et interverty par les femmes de ceux qui en avoient ; et a dict aussi un sage, que si les hommes se pouvoient passer de femmes, qu’ils seroient visitez et accompagnez des anges. Plus, le mariage empesche de voyager parmy le monde et les estrangers, soit pour apprendre à se faire sage, ou pour enseigner les autres à l’estre, et publier ce que l’on sçait : bref le mariage non seulement apoltronit ou accroupit les bons et grands esprits, mais prive le public de plusieurs belles et grandes choses, qui ne peuvent s’exploicter demeurant au sein et au gyron d’une femme et autour des petits enfans. Mais ne faict-il pas beau voir, et n’est-ce pas grand dommage, que celuy qui est capable de gouverner et policer tout un monde, s’amuse à conduire une femme et des enfans ? Dont respondit un grand personnage, quand l’on luy parla de se marier, qu’il estoit né pour commander aux hommes et non à une femmelette, pour conseiller et gouverner les roys et princes, et non pas de petits enfans. à tout cela l’on peust dire que la nature humaine n’est pas capable de perfection et de chose où n’y aye à redire, comme a esté dict ailleurs ; ses meilleurs remedes et expediens sont tousiours un peu malades, meslez d’incommoditez : ce sont tous maux necessaires : ç’a esté le meilleur que l’on a peu adviser pour sa conservation et multiplication. Aucuns, comme Platon et autres, ont voulu subtiliser et inventer des moyens pour eviter ces espines : mais outre qu’ils ont faict et forgé des choses en l’air, qui ne se pouvoient bien tenir longuement en usage ; encore leurs inventions, quand elles seroient mises en practique, ne seroient pas sans plusieurs incommoditez et difficultez. L’homme les cause et les produict luy-mesme par son vice et intemperance, et par ses passions contraires ; et n’en faut pas accuser l’estat, ny autre que l’homme, qui ne sçait bien user d’aucune chose. Et peust-on dire encore qu’ à cause de ces espines et difficultez, c’est une eschole de vertu, un apprentissage, et un exercice familier et domestique : et disoit Socrates, le docteur de sagesse, à ceux qui luy objectoient la teste de sa femme, qu’il apprenoit par là en sa maison à estre constant et patient par-tout ailleurs, et à trouver douces les poinctures de la fortune. Et puis enfin on ne contredict pas que celuy qui s’en passe ne fasse encore mieux. Mais à l’honneur du mariage, le chrestien dict que Dieu l’a institué au paradis terrestre avant toute autre chose, en l’estat d’innocence et perfection ; voylà quatre recommandations, la quatriesme passe tout et sans replique. Despuis le fils de Dieu l’a approuvé et honoré de sa presence, son premier miracle, et miracle faict en faveur dudict estat et des gens mariez, et l’a honoré de ce privilege, qu’il sert de figure de ceste grande union de luy avec son eglise, et pour ce il a esté appelé mystere et grand. à la verité le mariage n’est point chose indifferente ou mediocre ; c’est du tout un grand bien ou un grand mal, un grand repos ou un grand trouble, un paradis ou un enfer ; c’est une très douce et plaisante vie, s’il est bien faict ; un rude et dangereux marché, et une bien espineuse et poisante liaison, s’il est mal rencontré ; c’est une convention où se verifie bien à poinct ce que l’on dict : (…). Mariage est un ouvrage basti de plusieurs pieces ; il y faut un rencontre de beaucoup de qualitez ; tant de considerations, outre et hors les personnes mariées. Car quoy qu’on die, l’on ne se marie seulement pour soy ; la posterité, la famille, l’alliance, les moyens, y poisent beaucoup : voylà pourquoy il s’en trouve si peu de bons ; et ce qui s’en trouve si peu, c’est signe de son prix et de sa valeur, c’est la condition des plus grandes charges. La royauté est aussi pleine de difficultez, et peu l’exercent bien et heureusement. Mais ce que nous voyons souvent qu’il ne se porte pas bien, cela vient de la licence et desbauche des personnes, et non de l’estat et institution du mariage, dont il se trouve plus commode aux ames bonnes, simples et populaires, où les delices, la curiosité, l’oisiveté, le troublent moins : les humeurs desbauchées, les ames turbulentes et detraquées, ne sont pas propres à ce marché. Mariage est un sage marché, un lien et une cousture saincte et inviolable, une convention honorable : s’il est bien façonné et bien prins, il n’y a rien plus beau au monde ; c’est une douce societé de vie pleine de constance, de fiance, et d’un nombre infini d’utiles et solides offices et obligations mutuelles : c’est une compagnie non poinct d’amour, mais d’amitié. Ce sont choses fort distinctes que l’amour et l’amitié, comme la chaleur de fievre et maladifve, et la chaleur naturelle et saine. Le mariage a pour sa part l’amitié, l’utilité, la justice, l’honneur, la constance ; un plaisir plat voirement, mais sain, ferme et plus universel. L’amour se fonde au seul plaisir, et l’a plus vif, aigu et cuisant : peu de mariages succedent bien, qui sont commencez et acheminez par les beautez et desirs amoureux ; il y faut des fondemens plus solides et constans ; et y faut aller d’aguet : ceste bouillante affection n’y vaut rien ; voire est mieux conduict le mariage par main tierce. Cecy est bien dict sommairement et simplement. Pour une plus exacte description nous sçaurons qu’au mariage y a deux choses qui luy sont essentielles, et semblent contraires, mais ne le sont pas ; sçavoir une equalité, comme sociale et entre pareils ; et une inequalité, c’est-à-dire superiorité et inferiorité. L’equalité consiste en une entiere et parfaicte communication et communauté de toutes choses, ames, volontez, corps, biens ; loy fondamentale du mariage, laquelle, en aucuns lieux, s’estend jusques à la vie et la mort ; tellement que, le mary mort, faut que la femme suyve incontinent. Cela se practique en aucuns lieux par loix publiques du pays, et souvent de si grand’ardeur qu’estant plusieurs femmes à un mary, elles contestent et plaident publicquement à qui aura l’honneur d’aller dormir (c’est leur mot) avec leur espoux, alleguant, pour l’obtenir et y estre preferées, leur bon service, qu’elles estoient les mieux aymées, et ont eu de luy le dernier baiser, ont eu enfans de luy. (…). En autres lieux s’observoit, non par les loix publicques, mais par les pactes et conventions du mariage, comme fust entre Marc-Anthoine et Cleopatra. Ceste equalité aussi consiste en la puissance qu’ils ont sur la famille en commun, dont la femme est dicte compagnonne du mary, dame de la maison et famille, comme le mary le maistre et seigneur : et leur authorité conjoincte sur toute la famille est comparée à l’aristocratie. La distinction de superiorité et inferiorité consiste en ce que le mary a puissance sur la femme, et la femme est subjecte au mary : cecy est selon toutes loix et polices, mais plus ou moins selon la diversité d’icelles. Par-tout la femme, bien qu’elle soit beaucoup plus noble et plus riche, est subjecte au mary : ceste superiorité et inferiorité est naturelle, fondée sur la force et suffisance de l’un, foiblesse et insuffisance de l’autre. Les theologiens la fondent bien sur d’autres raisons tirées de la bible ; l’homme a esté faict le premier, de Dieu seul et immediatement, par exprès, pour Dieu son chef, et à son image, et parfaict ; car nature commence tousiours par chose parfaicte : la femme faicte en second lieu, après l’homme, de la substance de l’homme, par occasion et pour autre chose, (…), pour servir d’ayde et de second à l’homme qui est son chef, et par ainsi imparfaicte. Voylà par l’ordre de la generation. Celuy de la corruption et de peché prouve le mesme : la femme a esté la premiere en prevarication, et de son chef a peché ; l’homme second, et à l’occasion de la femme ; la femme donc derniere au bien, et en la generation et occasionnée, premiere au mal, et occasion d’iceluy, est justement assubjectie à l’homme premier au bien et dernier au mal. Ceste superiorité et puissance maritale a esté en aucuns lieux telle que la paternelle, sur la vie et la mort, comme aux romains par la loy de Romulus ; et le mary pouvoit tuer sa femme en quatre cas, adultere, supposition d’enfans, fausses clefs, et avoir beu du vin. Aussi chez les grecs, dict Polybe, et les anciens gaulois, dict Caesar, la puissance maritale estoit sur la vie et la mort de la femme. Ailleurs, et la mesme despuis, ceste puissance a esté moderée : mais presque par-tout la puissance du mary et la subjection de la femme porte que le mary est maistre des actions et vœus de sa femme, la peust corriger de paroles et tenir aux ceps (la battre de coups est indigne de femme d’honneur, dict la loy) ; et la femme est tenuë de tenir la condition, suyvre la qualité, le pays, la famille, le domicile et le rang du mary, doibt accompagner et suivre le mary par-tout, en voyage, en exil, en prison, errant, vagabond, fugitif. Les exemples sont beaux de Sulpitia, suyvant son mary Lentulus, proscript et relegué en Sicile ; Aerithrée, son mary Phalaris banni ; Ipsicrates, femme du roy Mithridates, vaincu par Pompée, s’en allant et errant par le monde. Aucuns adjoustent à la guerre et aux provinces où le mary est envoyé avec charge publicque. Et la femme ne peust estre en jugement, soit en demandant ou deffendant, sans l’authorité de son mary, ou du juge à son refus ; et ne peust appeller son mary en jugement sans permission du magistrat. Le mariage ne se porte pas de mesme façon, et n’a pas mesmes loix et reigles par-tout ; selon les diverses religions et nations il a ses reigles ou plus lasches et larges, ou plus estroictes : selon la chrestienté la plus estroicte de toutes, le mariage est fort subject et tenu de court. Il n’a que l’entrée libre ; sa durée est toute contraincte, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir. Les autres nations et religions, pour rendre le mariage plus aisé, libre, et fertile, reçoivent et practiquent la polygamie et la repudiation, liberté de prendre et laisser femmes, accusent la chrestienté d’avoir tollu ces deux, et par ce moyen prejudicié à l’amitié et multiplication, fins principales du mariage ; d’autant que l’amitié est ennemie de toute contraincte, et se maintient mieux en une honneste liberté. Et la multiplication se faict par les femmes : comme nature nous monstre richement aux loups, desquels la race est si fertile en la production de leurs petits, jusques au nombre de douze ou treize, et surpassant de beaucoup les autres animaux utiles, desquels on tue si grand nombre tous les jours, et si peu de loups ; et toutesfois c’est la plus sterile de toutes. Ce qui vient de ce que de si grand nombre il y a une seule femelle qui le plus souvent profite peu, et ne porte poinct, estouffée par la multitude des masles concurrens et affamez ; la plus grande partie desquels meurt sans produire à faute de femelles. Aussi void-on combien la polygamie profite à la multiplication parmy les nations qui la reçoivent, juifs, mahumetans, et autres barbares, qui font des amas de trois à quatre cents mille combattans. Au contraire le christianisme tient plusieurs personnes attachées ensemble, l’une des parties estant sterile, quelquesfois toutes les deux ; lesquels colloquez avec d’autres, l’une et l’autre laisseroit grande posterité. Mais au mieux toute sa fertilité consiste en la production d’une seule femme. Finalement reprochent que ceste restriction chrestienne produict des desbauches et adulteres. Mais à tout cela l’on respond que le christianisme ne considere pas le mariage par des raisons purement humaines, naturelles, temporelles ; mais le regarde d’un autre visage, et a ses raisons plus hautes et nobles, comme il a esté dict : joinct que l’experience monstre en la pluspart des mariages que la contraincte sert à l’amitié, principalement aux ames simples et debonnaires, qui s’accommodent facilement où ils se trouvent attachez. Et quant aux desbauches, elles viennent du desreiglement des mœurs, qu’aucune liberté n’arreste. Et de faict les adulteres se trouvent en la polygamie et repudiation ; tesmoin chez les juifs, et David, qui ne s’en garda, pour tant de femmes qu’il eust : et au contraire ont esté long-temps incogneus en des polices bien reiglées, où n’y avoit polygamie ny repudiation ; tesmoin Sparte et Rome long-temps après sa fondation. Il ne s’en faut donc pas prendre à la religion qui n’enseigne que toute netteté et continence. La liberté de la polygamie, qui semble aucunement naturelle, se porte diversement selon les diverses nations et polices. Aux unes, toutes les femmes à un mary vivent en commun, et sont en pareil degré et rang, et leurs enfans de mesme : ailleurs il y en a une qui est la principale et comme maistresse, et les enfans heritent aux biens, honneurs et tiltre du mary ; les autres femmes sont tenuës à part, et portent en aucuns lieux tiltre de femmes legitimes, et ailleurs sont concubines, et leurs enfans pensionnaires seulement. L’usage de la repudiation de mesme est different ; car chez aucuns, comme hebreux, grecs, armeniens, l’on n’exprime poinct la cause de la separation ; et n’est permis de reprendre la femme une fois repudiée, bien est permis de se remarier à d’autres : mais en la loy mahumetane, la separation se faict par le juge, avec cognoissance de cause (sauf que ce fust par consentement mutuel), laquelle doibt estre adultere, sterilité, incompatibilité d’humeurs, entreprinse sur la vie de sa partie, choses directement et capitalement contraires à l’estat et institution du mariage ; et est loisible de se reprendre toutes et quantes fois qu’ils voudront. Le premier semble meilleur pour tenir en bride les femmes superbes et les fascheux marys ; le second, qui est d’exprimer la cause, deshonore les parties, empesche de trouver parti, descouvre plusieurs choses qui debvroient demeurer cachées. Et advenant que la cause ne soit pas bien verifiée, et qu’il leur faille demeurer ensemble, s’ensuyvent empoisonnemens et meurtres souvent incogneus aux hommes, comme il fust descouvert à Rome auparavant l’usage de la repudiation, où une femme surprinse d’avoir empoisonné son mary en accuse d’autres, et celles-cy d’autres, jusques à soixante-dix, de mesme crime, qui furent toutes executées. Mais le pire a esté que l’adultere demeure presque par-tout sans peine de mort, et seulement y a divorce et separation de compagnie, introduict par Justinien, homme du tout possedé de sa femme, qui fist passer tout ce qu’elle peust à l’advantage des femmes ; d’où il sort un danger de perpetuel adultere, desir de la mort de sa partie, le delinquant n’est poinct puny, l’innocent injurié demeure sans reparation. (…).

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