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LIVRE 1 CHAPITRE 48
peuple ou vulgaire.
le peuple (nous entendons icy le vulgaire, la tourbe et lie populaire, gens soubs quelque couvert que ce soit, de basse, servile et mechanique condition) est une beste estrange à plusieurs testes, et qui ne se peust bien descrire en peu de mots, inconstant et variable, sans arrest non plus que les vagues de la mer, il s’esmeut, il s’accoyse, il approuve et reprouve en un instant mesme chose ; il n’y a rien plus aisé que le pousser en telle passion que l’on veust ; il n’ayme la guerre pour sa fin, ny la paix pour le repos, sinon entant que de l’un à l’autre il y a tousiours du changement : la confusion luy faict desirer l’ordre ; et quand il y est, luy desplaist. Il court tousiours d’un contraire à l’autre ; de tous les temps, le seul futur le repaist : (…). Leger à croire, recueillir et ramasser toutes nouvelles, sur-tout les fascheuses, tenant tous rapports pour veritables et asseurez : avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, l’on l’assemble comme les mouches au son du bassin. Sans jugement, raison, discretion : son jugement et sa sagesse, trois dez et l’adventure ; il juge brusquement, et à l’estourdie, de toutes choses, et tout par opinion, ou par coustume, ou par plus grand nombre, allant à la file comme les moutons qui courent après ceux qui vont devant, et non par raison et verité : (…). Envieux et malicieux, ennemy des gens de bien, contempteur de vertu, regardant de mauvais œil le bonheur d’autruy, favorisant au plus foible et au plus meschant, et voulant mal aux gens d’honneur, sans sçavoir pourquoy, sinon pource que sont gens d’honneur, et que l’on en parle fort et en bien. Peu loyal et veritable, amplifiant le bruict, encherissant sur la verité, et faisant tousiours les choses plus grandes qu’elles ne sont, sans foy ny tenuë. La foy d’un peuple et la pensée d’un enfant sont de mesme durée, qui change non seulement selon que les interests changent, mais aussi selon la difference des bruicts que chasque heure du jour peust apporter. Mutin, ne demandant que nouveauté et remuement, seditieux, ennemy de paix et de repos : (…), sur-tout quand il rencontre un chef : car lors ne plus ne moins que la mer, bonace de nature, ronfle, escume, et faict rage, agitée de la fureur des vents ; ainsi le peuple s’enfle, se hausse, et se rend indomptable : ostez-luy les chefs, le voylà abattu, effarouché, et demeure tout planté d’effroy : (…). Soustient et favorise les brouillons et remueurs de mesnage ; il estime modestie poltronnerie, prudence lourdise : au contraire, il donne à l’impetuosité bouillante le nom de valeur et de force ; prefere ceux qui ont la teste chaude et les mains fretillantes à ceux qui ont le sens rassis et qui poisent les affaires, les venteurs et babillards aux simples et retenus. Ne se soucie du public ny de l’honneste, mais seulement du particulier, et se picque sordidement pour le profict : (…). Tousiours gronde et murmure contre l’estat, tout bouffi de mesdisance et propos insolens contre ceux qui gouvernent et commandent. Les petits et poures n’ont autre plaisir que de mesdire des grands et des riches, non avec raison, mais par envie ; ne sont jamais contens de leurs gouverneurs et de l’estat present. Mais il n’a que le bec, langues qui ne cessent, esprits qui ne bougent, monstre duquel toutes les parties ne sont que langues, qui de tout parle et rien ne sçait, qui tout regarde et rien ne void, qui rist de tout et de tout pleure, prest à se mutiner et rebeller, et non à combattre ; son propre est d’essayer plustost à secouer le joug qu’ à bien garder sa liberté : (…). Ne sçachant jamais tenir mesure, ny garder une mediocrité honneste ; ou très bassement et vilement il sert d’esclave, ou sans mesure est insolent et tyranniquement il domine ; il ne peust souffrir le mords doux et temperé, ny jouyr d’une liberté reiglée, court tousiours aux extremitez, trop se fiant ou mesfiant, trop d’espoir ou de craincte. Ils vous feront peur, si vous ne leur en faictes : quand ils sont effrayez, vous les baffouez et leur sautez à deux pieds sur le ventre ; audacieux et superbes, si on ne leur monstre le baston, dont est le proverbe : oings-le, il te poindra ; poinds-le, il t’oindra : (…). Très ingrat envers ses bienfacteurs. La recompense de tous ceux qui ont bien merité du public a tousiours esté un bannissement, une calomnie, une conspiration, la mort. Les histoires sont celebres de Moyse et tous les prophetes, de Socrates, Aristides, Phocion, Lycurgus, Demosthenes, Themistocles ; et la verité a dict qu’il n’en eschappoit pas un de ceux qui procuroient le bien et le salut du peuple : et, au contraire, il cherist ceux qui l’oppriment ; il crainct tout, admire tout. Bref, le vulgaire est une beste sauvage ; tout ce qu’il pense n’est que vanité, tout ce qu’il dict est fauls et erroné, ce qu’il reprouve est bon, ce qu’il approuve est mauvais, ce qu’il louë est infame, ce qu’il faict et entreprend n’est que folie : (…). La tourbe populaire est mere d’ignorance, injustice, inconstance, idolatre de vanité, à laquelle vouloir plaire ce n’est jamais faict : c’est son mot, vox populi, vox dei ; mais il faut dire : vox populi, vox stultorum . Or le commencement de sagesse est se garder net, et ne se laisser emporter aux opinions populaires. Cecy est pour le second livre, que nous approchons.