De la sagesse/Livre I/Chapitre XV

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LIVRE 1 CHAPITRE 15


de l’ame humaine en general.

voyci une matiere difficile sur toutes, traictée et agitée par les plus sçavans et sages, mais avec une grande diversité d’opinions, selon les diverses nations, religions, professions et raisons, sans accord et resolution certaine. Les principaux poincts sont de l’origine et de la fin des ames, leur entrée et sortie des corps, d’où elles viennent, quand elles y entrent, et où elles vont quand elles en sortent ; de leur nature, estat, action, et s’il y en a plusieurs en l’homme ou une seule. De l’origine des ames humaines, il y a de tout temps eu très grande dispute et diversité d’opinions entre les philosophes et les theologiens. Il y a eu quatre opinions celebres : selon la premiere, qui est des stoïciens, tenue par Philon, juif, puis par les manicheens, elles sont extraictes et produictes comme parcelles de la substance de Dieu, qui les inspire aux corps : la seconde d’Aristote, tenue par Tertulien, Apollinaris, les luciferiens et autres chrestiens, dict qu’elles viennent et derivent des ames des parens avec la semence, ainsi que les corps, à la façon des ames brutales, vegetatives et sensitives : la troisiesme des pythagoriciens et platoniciens, tenue par plusieurs rabins et docteurs juifs, puis par Origene et autres docteurs chrestiens, dict qu’elles ont esté du commencement toutes creées de Dieu, faictes de rien, et reservées au ciel, puis envoyées icy-bas, selon qu’il est besoin, aux corps formez et disposez à les recepvoir : la quatriesme, receuë en la chrestienté, est qu’elles sont creées de Dieu, et infuses aux corps preparez, tellement que sa creation et infusion se fasse en mesme instant. Ces quatre opinions sont affirmatives : car il y en a une cinquiesme plus retenue qui ne definist rien, et se contente de dire que c’est une chose secrette et incogneue aux hommes, de laquelle opinion ont esté Ss Augustin, Gregoire de Nice et autres : qui toutesfois ont trouvé les deux dernieres affirmatives, plus vraysemblables que les deux premieres. Le siege de l’ame raisonnable, (…), c’est le cerveau et non pas le cœur, comme, avant Platon et Hippocrates, l’on avoit pensé communement ; car le cœur a sentiment et n’est capable de sapience. Or le cerveau, qui est beaucoup plus grand en l’homme qu’en tous autres animaux, pour estre bien faict et disposé, affin que l’ame raisonnable agisse bien, doibt approcher de la forme d’un navire, et n’estre poinct rond, ny par trop grand, ou par trop petit, bien que le plus grand soit moins vicieux ; composé de substance et de parties subtiles, delicates et deliées, bien joinctes et unies, sans separation ny entre-deux, ayant quatre petits creux ou ventres, dont les trois sont au milieu rangez de front et collateraux entre eux, et derriere eux, tirant au derriere de la teste, le quatriesme seul, auquel se faict la preparation et concoction des esprits vitaux pour estre puis faicts animaux, et portez aux trois creux de devant, ausquels l’ame raisonnable faict et exerce ses facultez, qui sont trois, entendement, memoire, imagination, lesquelles ne s’exercent poinct separement et distinctement, chascune en chascun creux ou ventre, comme aucuns vulgairement ont pensé, mais communement et par ensemble toutes trois en tous trois et chascun d’eux, à la façon des sens externes qui sont doubles, et ont deux creux en chascun desquels le sens s’exerce tout entier : d’où vient que celuy qui est blessé en l’un ou deux de ces trois ventres, comme le paralytique, ne laisse pas d’exercer toutes les trois, bien que plus foiblement, ce qu’il ne feroit si chascune faculté avoit son creux à part. Aucuns ont pensé que l’ame raisonnable n’estoit poinct organique, et n’avoit besoin, pour faire ses fonctions, d’aucun instrument corporel, pensant par là bien prouver l’immortalité de l’ame : mais sans entrer en un labyrinthe de discours, l’experience oculaire et ordinaire dement ceste opinion, et convainq du contraire : car l’on sçait que tous hommes n’entendent ny ne raisonnent de mesme et esgalement, ains avec très grande diversité : et un mesme homme aussi change, et en un temps raisonne mieux qu’en un autre, en un aage, en un estat et certaine disposition qu’en un autre, tel mieux en santé qu’en maladie, et tel autre mieux en maladie qu’en santé : un mesme en un temps prevaudra en jugement, et sera foible en imagination. D’où peuvent venir toutes ces diversitez et changemens, sinon de l’organe et instrument changeant d’estat ? Et d’où vient que l’yvrognerie, la morsure du chien enragé, une fievre ardente, un coup en teste, une fumée montant de l’estomach, et autres accidens, feront culbutter, et renverseront entierement le jugement, tout l’esprit intellectuel, et toute la sagesse de Grece, voire contraindront l’ame de desloger du corps ? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher ny arriver à ceste haute faculté spirituelle de l’ame raisonnable, mais seulement aux organes et instrumens, lesquels estans detraquez et desbauchez, l’ame ne peust bien et reiglement agir, et estans par trop forcez et violentez, est contraincte de s’absenter et s’en aller. Au reste se servir d’instrument ne prejudicie poinct à l’immortalité, car Dieu s’en sert bien et y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l’air, region et climat, Dieu produict hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle, car en Grece et en Italie il les produict bien plus ingenieux qu’en Moscovie et Tartarie ; aussi l’esprit, selon la diversité des dispositions organiques, des instrumens corporels, raisonne mieux ou moins. Or l’instrument de l’ame raisonnable, c’est le cerveau et le temperament d’iceluy, duquel nous avons à parler. Temperament est la mixtion et proportion des quatre premieres qualitez, chaud, froid, sec, et humide, ou bien une cinquiesme et comme l’harmonie resultante de ces quatre. Or du temperament du cerveau vient et depend tout l’estat et l’action de l’ame raisonnable : mais ce qui cause et apporte une grande misere à l’homme, est que les trois facultez de l’ame raisonnable, entendement, memoire, imagination, requierent et s’exercent par temperamens contraires. Le temperament de l’entendement est sec, d’où vient que les advancez en aage prevalent en entendement par dessus les jeunes, d’autant que le cerveau s’essuye et s’asseiche tousiours plus : aussi les melancholiques secs, les affligez, indigens, et qui sont à jeun (car la tristesse et le jeusne desseiche), sont prudens et ingenieux. (…). Et les bestes de temperament plus sec, comme fourmis, abeilles, elephans, sont prudentes et ingenieuses (comme les humides, tesmoin le pourceau, sont stupides, sans esprit), et les meridionaux, secs et moderez en chaleur interne du cerveau, à cause du violent chaud externe. Le temperament de la memoire est humide, d’où vient que les enfans l’ont meilleure que les vieillards, et le matin après l’humidité acquise par le dormir de la nuict, plus propre à la memoire, laquelle est aussi plus vigoureuse aux septentrionaux. J’entends icy une humidité non aqueuse, coulante, en laquelle ne se puisse tenir aucune impression, mais aërée, gluante, grasse et huileuse, qui facilement reçoit et retient fort, comme se void aux peinctures faictes en huile. Le temperament de l’imagination est chaud, d’où vient que les phrenetiques, maniacles et malades de maladies ardentes, sont excellens en ce qui est de l’imagination, poësie, divination, et qu’elle est forte en la jeunesse et adolescence (les poëtes et prophetes ont fleury en cest aage) et aux lieux mitoyens entre septentrion et midy. De la diversité des temperamens il advient que l’on peust estre mediocre en toutes les trois facultez, mais non pas excellent, et que qui est excellent en l’une des trois, est foible ez autres. Que les temperamens de la memoire et l’entendement soyent fort differens et contraires ; cela est clair, comme le sec et l’humide : de l’imagination qu’il soit contraire aux autres, il ne le semble pas tant ; car la chaleur n’est pas incompatible avec le sec et l’humide, et toutesfois l’experience monstre que les excellens en l’imagination sont malades en l’entendement et memoire, et tenus pour fols et furieux ; mais cela vient que la chaleur grande qui sert à l’imagination, consomme et l’humidité qui sert à la memoire, et la subtilité des esprits et figures, qui doibt estre en la seicheresse qui sert à l’entendement, et ainsi est contraire et destruict les autres deux. De tout cecy il est evident qu’il n’y a que trois principaux temperamens qui servent et fassent agir l’ame raisonnable, et distinguent les esprits, sçavoir le chaud, le sec et l’humide : le froid ne vaut à rien, n’est poinct actif, et ne sert qu’ à empescher tous les mouvemens et fonctions de l’ame ; et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert à l’entendement ; que les froids de cerveau, comme les melancholiques et les meridionaux, sont prudens, sages, ingenieux ; là le froid se prend non simplement, mais pour une grande moderation de chaleur ; car il n’y a rien plus contraire à l’entendement et sagesse que la grande chaleur, laquelle au contraire sert à l’imagination ; et selon les trois temperamens il y a trois facultez de l’ame raisonnable. Mais, comme les temperamens, aussi les facultez reçoivent divers degrez, subdivisions et distinctions. Il y a trois principaux offices et differences d’entendement, inferer, distinguer, eslire. Les sciences qui appartiennent à l’entendement sont la theologie scholastique, la theorique de medecine, la dialectique, la philosophie naturelle et morale. Il y a trois sortes de differences de memoire ; recepvoir et perdre facilement les figures, recepvoir facilement et difficilement perdre, difficilement recepvoir et facilement perdre. Les sciences de la memoire sont la grammaire, theorique de jurisprudence, et theologie positive, cosmographie, arithmetique. De l’imagination y a plusieurs differences et en beaucoup plus grand nombre que de la memoire et de l’entendement ; à elle appartiennent proprement les inventions, les faceties et brocard, les poinctes et subtilitez, les fictions et mensonges, les figures et comparaisons, la proprieté, netteté, elegance, gentillesse. Parquoy appartiennent à elle la poësie, l’eloquence, musique, et generallement tout ce qui consiste en figure, correspondance, harmonie et proportion. De tout cecy appert que la vivacité, subtilité, promptitude, et ce que le commun appelle esprit, est à l’imagination chaude ; la solidité, maturité, verité, est à l’entendement sec. L’imagination est active, bruyante ; c’est elle qui remue tout et met tous les autres en besongne. L’entendement est action morne et sombre. La memoire est purement passive, et voyci comment : l’imagination premierement recueille les especes et figures des choses tant presentes par le service des cinq sens, qu’absentes par le benefice du sens commun ; puis les represente, si elle veust, à l’entendement, qui les considere, examine, cuit et juge : puis elle-mesme les met en depost et conserve en la memoire, comme l’escrivain au papier, pour, derechef, quand besoin sera, les en tirer et extraire (ce que l’on appelle reminiscence) ; ou bien, si elle veust, les recommande à la memoire, avant les presenter à l’entendement. Parquoy recueillir, representer à l’entendement, mettre en la memoire, et les extraire, sont tous œuvres de l’imagination. Et ainsi à elle appartient le sens commun, la reminiscence, et ne sont point puissances separées d’elle, comme aucuns veulent, pour faire plus de trois facultez de l’ame raisonnable. Le vulgaire, qui ne juge jamais bien, estime et faict plus de feste de la memoire que des deux autres ; pource qu’elle en compte fort, a plus de monstre et faict plus de bruict en public ; et pense-il que, pour avoir bonne memoire, l’on est fort sçavant, et estime plus la science que la sagesse : c’est toutesfois la moindre des trois, qui peust estre avec la folie et l’impertinence ; mais très rarement elle excelle avec l’entendement et sagesse, car leurs temperamens sont contraires. De ceste erreur populaire est venue la mauvaise instruction de la jeunesse, qui se void par-tout. Ils sont tousiours après à lui faire apprendre par cœur (ainsi parlent-ils) ce que les livres disent, affin de les pouvoir alleguer, et à luy remplir et charger la memoire du bien d’autruy, et ne se soucient de luy reveiller et esguiser l’entendement, et former le jugement, pour luy faire valoir son propre bien et ses facultez naturelles, pour le faire sage et habile à toutes choses. Aussi voyons-nous que les plus sçavans qui ont tout Aristote et Ciceron en la teste, sont plus sots et plus ineptes aux affaires, et que le monde est mené et gouverné par ceux qui n’en sçavent rien. Par l’advis de tous les sages, l’entendement est le premier, la plus excellente et principale piece du harnois. Si elle joue bien, tout va bien, et l’homme est sage ; et au rebours, si elle se mescompte, tout va de travers. En second lieu, est l’imagination : la memoire est la derniere. Toutes ces differences s’entendront peust-estre encore mieux par cette similitude, qui est une peincture ou imitation de l’ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et estages : le plus haut, des juges, auquel y a peu de bruict, mais grande action ; car sans s’esmouvoir et agiter, ils jugent, decident, ordonnent, determinent de toutes choses : c’est l’image du jugement, plus haute partie de l’ame. Le second, des advocats et procureurs, auquel y a grande agitation et bruict sans action : car ils ne peuvent rien vuider ny ordonner, seulement secouer les affaires : c’est la peincture de l’imagination, faculté remuante, inquiete, qui ne s’arreste jamais, non pas pour le dormir profond, et faict un bruict au cerveau comme un pot qui boult, mais qui ne resoult et n’arreste rien. Le troisiesme et dernier estage est du greffe et registre de la cour, où n’y a bruict ny action ; c’est une pure passion, un gardoir et reservoir de toutes choses, qui represente bien la memoire. L’ame, qui est la nature et la forme de tout animal, est de soy toute sçavante sans estre apprinse, et ne faut poinct à produire ce qu’elle sçait, et bien exercer ses fonctions comme il faut, si elle n’est empeschée, et moyennant que ses instrumens soyent bien disposez ; dont a esté bien et vrayement dict par les sages que nature est sage, sçavante, industrieuse, et rend habile à toutes choses ; ce qui est aisé à monstrer par induction. L’ame vegetative, de soy sans instruction, forme le corps en la matrice tant excellemment, puis le nourrist et le faict croistre, attirant la viande, la retenant et cuysant, et rejettant les excremens ; elle r’engendre et refaict les parties qui defaillent : ce sont choses qui se voyent aux plantes, bestes, et en l’homme. La sensitive, de soy sans instruction, faict aux bestes et en l’homme remuer les pieds, les mains et autres membres ; les gratter, frotter, secouer, tetter, demener les levres, plourer, rire. La raisonnable de mesme, non selon l’opinion de Platon, par reminiscence de ce qu’elle sçavoit avant entrer au corps, comme si elle estoit plus aagée que le corps ; ny selon Aristote, par reception et acquisition venant de dehors par les sens, estant de soy une carte blanche et vuide ; mais de soy et sans instruction, imagine, entend, retient, raisonne et discourt. Et pource que ceste proposition semble plus difficile à croire de la raisonnable que des autres, elle se prouve premierement par le dire des plus grands philosophes, qui tous ont dict que les semences des grandes vertus et sciences estoient esparses naturellement en l’ame ; puis par raison tirée de l’experience, les bestes raisonnent, discourent, font plusieurs choses de prudence et d’entendement, comme il a esté bien prouvé cy-dessus. Ce qu’advouant mesme Aristote, a rendu la nature des bestes plus excellente que l’humaine, laquelle il faict vuide et ignorante du tout : mais les ignorans appellent cela instinct naturel, qui ne sont que des mots en l’air ; car après ils ne sçavent declarer qu’est-ce qu’instinct naturel. Les hommes melancholiques, maniaques, phrenetiques et atteincts de certaines maladies qu’Hippocrates appelle divines, sans l’avoir apprins, parlent latin, font des vers, discourent prudemment et hautement, devinent les choses secrettes et à venir (lesquelles choses les sots ignorans attribueront au diable ou esprit familier), bien qu’ils fussent auparavant idiots et rustiques, et qui depuis sont retournez tels après la guarison. Item y a des enfans qui bientost après estre nez, ont parlé, comme ceux qui sont venus de parens vieils : d’où ont-ils apprins et tiré tout cela, tant les bestes que les hommes ? Si toute science venoit, comme veut Aristote, des sens, il s’ensuyvroit que ceux qui ont les sens plus entiers et plus vifs seroient plus ingenieux et plus sçavans ; et se void le contraire souvent, qu’ils ont l’esprit plus lourd et sont plus mal-habiles ; et plusieurs se sont privez à escient de l’usage d’iceux, affin que l’ame fist mieux et plus librement ses affaires. Et seroit chose honteuse et absurde, que l’ame tant haute et divine questast son bien des choses si viles et caduques, comme les sens ; car c’est au rebours que les sens ont tout de l’ame, et sans elle ne sont et ne peuvent rien. Et puis enfin que peuvent appercevoir les sens, sinon les accidens et superficies des choses ? Car les natures, formes, les thresors et secrets de nature, nullement. Mais on demandera, pourquoy donc ces choses ne se font-elles tousiours par l’ame ? Pourquoy ne faict-elle en tout temps ses propres fonctions, et que plus foiblement et plus mal elle les faict en un temps qu’autre ? L’ame raisonnable agist plus foiblement en la jeunesse qu’en la vieillesse ; et au contraire la vegetative, forte et vigoureuse en la jeunesse, est foible en la vieillesse, en laquelle elle ne peust refaire les dents tombées comme en la jeunesse. La raisonnable faict en certaines maladies ce qu’elle ne peust en santé, et au rebours en santé ce qu’elle ne peust en maladie. à quoy pour tout la response (touchée cy-dessus) est que les instrumens, desquels l’ame a besoin pour agir, ne sont ny ne peuvent tousiours estre disposez comme il faut pour exercer toutes fonctions, et faire tous effects, voire ils sont contraires et s’entr’empeschent ; et, pour le dire plus court et plus clairement, c’est que le temperament du cerveau, duquel a esté tant parlé cy-dessus, par lequel et selon lequel l’ame agist, est divers et changeant, et estant bon pour une fonction d’ame, est contraire à l’autre ; estant chaud et humide en la jeunesse, est bon pour la vegetative, et mal pour la raisonnable ; et au contraire froid et sec en la vieillesse, est bon pour la raisonnable, mal pour la vegetative. Par maladie ardente fort eschaufé et subtilisé, est propre à l’invention et divination, mais impropre à maturité et solidité de jugement et sagesse. De l’unité et singularité ou pluralité des ames en l’homme, les opinions et raisons sont fort diverses entre les sages. Qu’il y en aye trois essentiellement distinctes, c’est l’opinion des aegyptiens, et d’aucuns grecs comme platoniciens. Mais c’est chose estrange qu’une mesme chose aye plusieurs formes essentielles. Que les ames soient singulieres, et à chascun homme la sienne ; c’est l’opinion de plusieurs, contre laquelle l’on dict qu’il faudroit ou qu’elle fust toute mortelle, ou bien en partie mortelle en la vegetative et sensitive, et en partie immortelle en la raisonnable, et ainsi seroit divisible. Qu’il n’y en aye qu’une seule raisonnable generallement de tous hommes ; c’est l’opinion des arabes, venue de Themistius grec, mais refutée par plusieurs. La plus commune opinion est qu’il n’y en a en chascun homme qu’une en substance, cause de la vie et de toutes les actions ; laquelle est toute en tout, et toute en chasque partie ; mais elle est garnie et enrichie d’un très grand nombre de diverses facultez et puissances, merveilleusement differentes, voire contraires les unes aux autres, selon la diversité des vaisseaux et instrumens où elle est retenue, et des objects qui luy sont proposez. Elle exerce l’ame sensitive et raisonnable au cerveau ; la vitale et irascible au cœur ; la naturelle vegetative et concupiscible au foye ; la genitale aux genitoires : ce sont les principales et capitales, ne plus ne moins que le soleil, un en son essence, despartant ses rayons en divers endroicts, eschaufe en un lieu, esclaire en un autre, fond la cire, seiche la terre, blanchist la neige, nourrist la peau, dissipe les nuées, tarist les estangs : mais quand et comment, si toute entiere et en un coup, ou si successivement elle arrive au corps, c’est une question. La commune opinion venue d’Aristote est que l’ame vegetative et sensitive, qui est toute materielle et corporelle, est en la semence, et avec elle descendue des parens ; laquelle conforme le corps en la matrice, et, iceluy faict, arrive la raisonnable de dehors ; et que pour cela il n’y a deux ny trois ames, ny ensemble ny successivement, et ne se corrompt la vegetative par l’arrivée de la sensitive, ny la sensitive par l’arrivée de la raisonnable : ce n’est qu’une qui se faict, s’acheve et se parfaict avec le temps et par degrez, comme la forme artificielle de l’homme, qui se peindroit par pieces l’une après l’autre, la teste, puis la gorge, le ventre, etc. Autres veulent qu’elle y entre toute entiere avec toutes ses facultez en un coup, sçavoir lors que le corps est tout organisé, formé et tout achevé d’estre faict, et qu’auparavant n’y a eu aucune ame, mais seulement une vertu et energie naturelle, forme essentielle de la semence, laquelle agissant par les esprits qui sont en ladicte semence, comme par instrumens, forme et bastist le corps, et agence tous les membres ; ce qu’estant faict, ceste energie s’evanouist et se perd, et par ainsi la semence cesse d’estre semence, perdant sa forme par l’arrivée d’une autre plus noble, qui est l’ame humaine ; laquelle faict que ce qui estoit semence est maintenant homme. L’immortalité de l’ame est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receuë par tout le monde (j’entends d’une externe et publique profession, non d’une interne, serieuse et vraye creance, de quoy sera parlé cy-après), la plus utilement creuë, la plus foiblement prouvée et establie par raisons et moyens humains. Il semble y avoir une inclination et disposition de nature à la croire, car l’homme desire naturellement allonger et perpetuer son estre, d’où vient aussi ce grand et furieux soin et amour de nostre posterité et succession. Puis deux choses servent à la faire valoir et rendre plausible : l’une est l’esperance de gloire et reputation, et le desir de l’immortalité du nom, qui, tout vain qu’il est, a un merveilleux credit au monde : l’autre est l’impression que les vices, qui se desrobent de la veuë et cognoissance de l’humaine justice, demeurent tousiours en butte à la divine, qui les chastiera, voire après la mort.

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