De la sagesse/Livre I/Chapitre XXVII

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LIVRE 1 CHAPITRE 27


de la cholere.

la cholere est une folle passion qui nous pousse entierement hors de nous, et qui, cherchant le moyen de repousser le mal qui nous menace, ou qui nous a desia atteinct, faict bouillir le sang en nostre cœur, et leve des furieuses vapeurs en nostre esprit, qui nous aveuglent et nous precipitent à tout ce qui peust contenter le desir que nous avons de nous venger. C’est une courte rage, un chemin à la manie ; par sa prompte impetuosité et violence, elle emporte et surmonte toutes passions : (…). Les causes qui disposent à la cholere, sont foiblesse d’esprit, comme nous voyons par experience les femmes, vieillards, enfans, malades, estre plus choleres : (…). L’on se trompe de penser qu’il y a du courage où y a de la violence ; les mouvemens violens ressemblent aux efforts des enfans et des vieillards, qui courent quand ils pensent cheminer ; il n’y a rien si foible qu’un mouvement desreiglé, c’est lascheté et foiblesse que se cholerer. Maladie d’esprit, qui le rend tendre et facile aux coups, comme les parties ulcerées au corps, où la santé interessée s’estonne et blesse de peu de chose : (…) ; la perte d’un denier, ou l’obmission d’un gain, met en cholere un avare ; un rire, ou regard de sa femme, courrouce un jaloux. Le luxe, la vaine delicatesse, ou amour particulier, qui rend l’homme chagrin et despiteux, le met en cholere, pour peu qu’il luy arrive mal à propos : (…). Cest amour de petites choses, d’un verre, d’un chien, d’un oyseau, est une espece de folie qui nous travaille et nous jette souvent en cholere. Curiosité trop grande : (…) ; c’est aller quester, et de gayeté de cœur se jetter en la cholere, sans attendre qu’elle vienne : (…). Legereté à croire le premier venu. Mais la principale et formelle, c’est l’opinion d’estre mesprisé, et autrement traicté que ne debvons, ou de faict ou de parole et contenance ; c’est d’où les choleres se pretendent justifier. Ses signes et symptomes sont très manifestes, et plus que de toute autre passion, et si estranges, qu’ils alterent et changent l’estat entier de la personne, le transforment et defigurent : (…). Les uns sont externes, la face rouge et difforme, les yeux enflambez, le regard furieux, l’oreille sourde, la bouche escumante, le cœur halettant, le pouls fort esmeu, les veines enflées, la langue begayante, les dents serrées, la voix forte et enrouée, le parler precipité ; bref, elle met tout le corps en feu et en fievre. Aucuns s’en sont rompu les veines ; l’urine leur a esté supprimée ; la mort s’en est ensuyvie. Quel doibt estre l’estat de l’esprit au dedans, puis qu’il cause un tel desordre au dehors ! La cholere du premier coup en chasse et bannist loin la raison et le jugement, affin que la place luy demeure toute entiere : puis elle remplist tout de feu, fumée, tenebres, bruict, semblable à celuy qui mist le maistre hors la maison, puis y mist le feu, et se brusla vif dedans, et comme un navire qui n’a ny gouvernail, ny patron, ny voiles, ny aviron, qui court fortune à la mercy des vagues, vents et tempestes, au milieu de la mer courroucée. Les effects sont grands, souvent bien miserables et lamentables. La cholere premierement nous pousse à l’injustice ; car elle se despite et s’esguise par opposition juste, et par la cognoissance que l’on a de s’estre courroucé mal à propos. Celuy qui est esbranlé et courroucé soubs une faulse cause, si l’on luy presente quelque bonne deffense ou excuse, il se despite contre la verité et l’innocence : (…). L’exemple de Piso sur ce propos est bien notable, lequel, excellent d’ailleurs en vertu (ceste histoire est assez cogneuë), meu de cholere, en fist mourir trois injustement, et, par une trop subtile accusation, les rendist coulpables pour en avoir trouvé un innocent contre sa première sentence. Elle s’esguise aussi par le silence et la froideur, par où l’on pense estre desdaigné, et soy et sa cholere ; ce qui est propre aux femmes, lesquelles souvent se courroucent, affin que l’on se contre-courrouce, et redoublent leur cholere jusqu’ à la rage, quand elles voyent que l’on ne daigne nourrir leur courroux : ainsi se monstre bien la cholere estre beste sauvage, puis que, ny par deffense ou excuse, ny par non deffense et silence, elle ne se laisse gaigner ny adoucir. Son injustice est aussi en ce qu’elle veust estre juge et partie, qu’elle veust que tous soyent de son party, et s’en prend à tous ceux qui ne luy adherent. Secondement, pource qu’elle est inconsiderée et estourdie, elle nous jette et precipite en de grands maux, et souvent en ceux mesmes que nous fuyons ou procurons à autruy, (…), ou autres pires. Ceste passion ressemble proprement aux grandes ruines, qui se rompent sur ce sur quoy elles tombent ; elle desire si violemment le mal d’autruy, qu’elle ne prend pas garde à esviter le sien ; elle nous entrave et nous enlace, nous faict dire et faire choses indignes, honteuses et messeantes. Finalement elle nous emporte si outrement, qu’elle nous faict faire des choses scandaleuses et irreparables, meurtres, empoisonnemens, trahisons, dont après s’ensuyvent de grands repentirs ; tesmoin Alexandre Le Grand, dont disoit Pythagoras, que la fin de la cholere estoit le commencement du repentir. Ceste passion se paist en soy, se flatte et se chatouille, voulant persuader qu’elle a raison, qu’elle est juste, s’excusant sur la malice et indiscretion d’autruy ; mais l’injustice d’autruy ne la sçauroit rendre juste, ny le dommage que nous recepvons d’autruy nous la rendre utile : elle est trop estourdie pour rien faire de bien ; elle veust guarir le mal par le mal : donner à la cholere la correction de l’offense, seroit corriger le vice par soy-mesme. La raison, qui doibt commander en nous, ne veust poinct de ces officiers-là, qui font de leur teste sans attendre son ordonnance ; elle veust tout faire par compas comme la nature, et pour ce la violence ne luy est pas propre. Mais quoy ! Direz-vous, la vertu verra-elle l’insolence du vice sans se despiter ? Aura-elle si peu de liberté, qu’elle ne s’ose courroucer contre les meschans ? La vertu ne veust poinct de liberté indecente ; il ne faut pas qu’elle tourne son courage contre soy, ny que le mal d’autruy la puisse troubler : le sage doibt aussi bien supporter les vices des meschans sans cholere, que leur prosperité sans envie. Il faut qu’il endure les indiscretions des temeraires avec la mesme patience que le medecin faict les injures du phrenetique. Il n’y a pas plus grande sagesse ny plus utile au monde que d’endurer la folie d’autruy ; car autrement il nous arrive que, pour ne la vouloir pas endurer, nous la faisons nostre. Cecy qui a esté dict si au long de la cholere convient aussi aux passions suyvantes, hayne, envie, vengeance, qui sont choleres formées. Advis et remedes particuliers contre ce mal sont liv. 3, chap. 31.

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