De la sagesse/Livre I/Chapitre XXXIX

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seconde distinction et difference plus subtile des esprits, et suffisances des hommes.

ceste seconde distinction, qui regarde l’esprit et la suffisance, n’est si apparente et perceptible comme les autres, et vient tant du naturel que de l’acquis ; selon laquelle y a trois sortes de gens au monde, comme trois classes et degrez d’esprits. En l’un et le plus bas sont les esprits foibles et plats, de basse et petite capacité, nez pour obeyr, servir et estre menez, qui, en effect, sont simplement hommes. Au second et moyen estage sont ceux qui sont de mediocre jugement, font profession de suffisance, science, habilité ; mais qui ne se sentent et ne se jugent pas assez, s’arrestent à ce que l’on tient communement, et l’on leur baille du premier coup, sans dadvantage s’enquerir de la verité et source des choses, voire pensent qu’il ne l’est pas permis, et ne regardent poinct plus loin que là où ils se trouvent ; pensent que par-tout est ainsi, ou doibt estre ; que si c’est autrement, ils faillent et sont barbares. Ils s’asservissent aux opinions et loix municipales du lieu où ils se trouvent deslors qu’ils sont esclos, non seulement par observance et usage, ce que tous doibvent faire, mais encore de cœur et d’ame, et pensent que ce que l’on croit en leur village est la vraye touche de verité, et la seule, ou bien la meilleure reigle de bien vivre. Ces gens sont de l’eschole et du ressort d’Aristote, affirmatifs, positifs, dogmatistes, qui regardent plus l’utilité que la verité, ce qui est propre à l’usage et trafic du monde, qu’ à ce qui est bon et vray en soy. En ceste classe y a très grand nombre et diversité de degrez ; les principaux et plus habiles d’entr’eux gouvernent le monde, et ont les commandemens en main. Au troisiesme et plus haut estage sont les hommes douez d’un esprit vif et clair, jugement fort, ferme et solide, qui ne se contentent d’un ouy dire, ne s’arrestent aux opinions communes et receuës, ne se laissent gaigner et preoccuper à la creance publique, de laquelle ils ne s’estonnent poinct, sçachant qu’il y a plusieurs bourdes, faulsetez et impostures receuës au monde avec approbation et applaudissement, voire adoration et reverence publicque ; mais examinent toutes choses qui se proposent, sondent meurement, et cherchent sans passion les causes, motifs, et ressorts, jusques à la racine, aymant mieux doubter et tenir en suspens leur creance, que par une trop molle et lasche facilité, ou legereté, ou precipitation de jugement, se paistre de faulseté, et affirmer ou se tenir asseurez de chose de laquelle ils ne peuvent avoir raison certaine. Ceux-cy sont en petit nombre, de l’eschole et ressort de Socrates et Platon, modestes, sobres, retenus, considerant plus la verité et realité des choses que l’utilité ; et s’ils sont bien nez, ayant avec ce dessus la probité et le reiglement des mœurs, ils sont vrayement sages et tels que nous cherchons icy. Mais pource qu’ils ne s’accordent pas avec le commun quant aux opinions, voyent plus clair, penetrent plus avant, ne sont si faciles, ils sont soupçonnez et mal estimez des autres qui sont en beaucoup plus grand nombre, et tenus pour fantasques et philosophes ; c’est par injure qu’ils usent de ce mot. En la premiere de ces trois classes y a bien plus grand nombre qu’en la seconde, et en la seconde qu’en la troisiesme. Ceux de la premiere et derniere, plus basse et plus haute, ne troublent poinct le monde, ne remuent rien, les uns par insuffisance et foiblesse, les autres par grande suffisance, fermeté et sagesse. Ceux du milieu font tout le bruict et les disputes qui sont au monde, presomptueux, tousiours agitez et agitans. Ceux de la plus basse marche, comme le fond, la lie, la sentine, ressemblent à la terre, qui ne faict que recepvoir et souffrir ce qui vient d’en haut. Ceux de la moyenne ressemblent à la region de l’air en laquelle se forment tous les meteores, et se font tous les bruicts et alterations qui puis tombent en terre. Ceux du plus haut estage ressemblent à l’aether et plus haute region voisine du ciel, sereine, claire, nette et paisible. Ceste difference d’hommes vient en partie du naturel, de la premiere composition et temperament du cerveau, qui est fort different, humide, chaud, sec, et par plusieurs degrez ; dont les esprits et jugemens sont ou fort solides, courageux, ou foibles, craintifs, plats : en partie de l’instruction et discipline ; aussi de l’experience et hantise du monde, qui sert fort à se desniaiser et mettre son esprit hors de page. Au reste il se trouve de toutes ces trois sortes de gens, soubs toute robe, forme et condition, et des bons et des mauvais, mais bien diversement. L’on faict encore une autre distinction d’esprits et suffisances ; car les uns se font voye eux-mesmes et ouverture, se conduisent seuls. Ceux-cy sont heureux de la plus haute taille, et bien rares ; les autres ont besoin d’ayde, mais ils sont encore doubles ; car les uns n’ont besoin que d’estre esclairez ; c’est assez qu’il y aye un guide et un flambeau qui marche devant, ils suyvront volontiers et bien aisement. Les autres veulent estre tirez, ont besoin de compulsoire, et que l’on les prenne par la main. Je laisse ceux qui, par grande foiblesse, comme ceux de la plus basse marche, ou par malignité de nature, comme il y en a en la moyenne, qui ne sont bons à suyvre, ny ne se laissent tirer et conduire, gens desesperez.

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