De la sagesse/Livre I/Chapitre XXXVI

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Quatriesme consideration de l’homme, qui est par sa vie. estimation, brefveté, description de la vie humaine, et ses parties.

c’est un premier et grand poinct de sagesse de sçavoir bien justement estimer la vie, la tenir et conserver, la perdre ou quitter, la garder et conduire autant et comme il faut : il n’y a peust-estre chose en quoy l’on faille plus, et où l’on soit plus empesché. Le vulgaire sot, imperit, l’estime un souverain bien, et la prefere à toutes choses, jusques à la racheter et l’allonger de quelque delay, à toutes les conditions que l’on voudra, pensant qu’elle ne sçauroit estre trop cherement achetée ; car c’est tout : c’est son mot, vita nihil carius ;

il estime et ayme la vie pour l’amour d’elle-mesme, il ne vist que pour vivre. Ce n’est merveille s’il faut en tout le reste, et s’il est tout confit en erreurs, puis que, dès l’entrée et en ce premier poinct fondamental, il se mescompte si lourdement. Elle pourroit bien aussi estre trop peu estimée par insuffisance ou orgueilleuse mescognoissance ; car tombant en bonnes et sages mains, elle peust estre instrument très utile à soy et à autruy. Et ne puis estre de cest advis prins tout simplement, qui dict qu’il est très bon de n’estre poinct, et que la meilleure vie est la plus courte : (…). Et n’est assez ny sagement dict, quel mal et qu’importe quand je n’eusse jamais esté ? On luy peust repliquer : où seroit le bien qui en est venu ? Et n’estant advenu, ne fust-ce pas esté mal ? C’est espece de mal que faute de bien, quel qu’il soit, encore que non necessaire : ces extremitez sont trop extremes et vicieuses, bien qu’inegalement : mais semble-il bien vray ce qu’a dict un sage, que la vie est un tel bien que personne n’en voudroit si l’on estoit bien adverty que c’est, avant la prendre : (…). Bien va que l’on y est dedans avant qu’en voir l’entrée ; l’on y est porté tout aveugle. Or se trouvant dedans, les uns s’y accoquinent si fort, qu’ à quelque prix que ce soit ils n’en veulent pas sortir ; les autres ne font que gronder et se despiter : mais les sages voyant que c’est un marché qui est faict sans eux (car l’on ne vist ny l’on ne meurt pas quand ny comme l’on veust), que, bien qu’il soit rude et dur, ce n’est toutesfois pour tousiours ; sans regimber et rien troubler, s’y accommodent comme ils peuvent, et s’y conduisent tout doucement, faisant de necessité vertu, qui est le traict de sagesse et habileté, et, ce faisant, vivent autant qu’ils doibvent, et non pas tant qu’ils peuvent, comme les sots ; car il y a temps de vivre et temps de mourir, et un bon mourir vaut mieux qu’un mal vivre, et vist le sage tant que le vivre vaut mieux que mourir : la plus longue vie n’est pas tousiours la meilleure. Tous se plaignent fort de la brefveté de la vie humaine, non seulement le simple populaire, qui n’en voudroit jamais sortir, mais encore, qui est plus estrange, les grands et sages en font le principal chef de leurs plainctes. à vray dire, la plus grande partie d’icelle estant divertie et employée ailleurs, il ne reste quasi rien pour elle ; car le temps de l’enfance, vieillesse, dormir, maladies d’esprit ou de corps, et tant d’autre inutile et impuissant à faire chose qui vaille, estant defalqué et rabattu, le reste est peu : toutesfois, sans y opposer l’opinion contraire, qui tient la brefveté de la vie pour un très grand bien et don de nature, il semble que ceste plaincte n’a gueres de justice ne de raison, et vient plustost de malice. Que serviroit une plus longue vie ? Pour simplement vivre, respirer, manger, boire, voir ce monde ? Que faut-il tant de temps ? Nous avons tout veu, sceu, gousté en peu de temps ; le sçachant, le vouloir tousiours ou si long-temps practiquer et tousiours recommencer, à quoy est bon cela ? Qui ne se saouleroit de faire tousiours une mesme chose ? S’il n’est fascheux, pour le moins est-il superflu : c’est un cercle roulant où les mesmes choses ne font que reculer et s’approcher, c’est tousiours recommencer et retistre mesme ouvrage. Pour y apprendre et profiter dadvantage, et parvenir à plus ample cognoissance et vertu ? ô les bonnes gens que nous sommes, qui ne nous cognoistroit ; nous mesnageons très mal ce que l’on nous baille, et en perdons la pluspart, l’employant non seulement à vanité et inutilité, mais à malice et au vice, et puis nous allons crier et nous plaindre que l’on ne nous en baille pas assez. Et puis que sert ce tant grand amas de science et d’experience, puis qu’il en faut enfin desloger, et, deslogeant, tout à coup oublier et perdre tout, ou bien mieux et autrement sçavoir tout ? Mais, dis-tu, il y a des animaux qui triplent et quadruplent la vie de l’homme. Je laisse les fables qui sont en cela : mais soit ainsi ; aussi y en a-il, et en plus grand nombre, qui n’en approchent pas, et ne vivent le quart de l’homme, et peu y en a-il qui arrivent à son terme. Par quel droict, raison, ou privilege, faut-il que l’homme vive plus long-temps que tous ? Pource qu’il employe mieux et à choses plus hautes et plus dignes sa vie ? Par ceste raison il doibt moins vivre que tous ; il n’y a poinct de pareil à l’homme à mal employer sa vie en meschanceté, ingratitude, dissolution, intemperance, et tout desreiglement de mœurs, comme a esté dict et monstré cy-dessus en la comparaison de luy avec les bestes ; tellement que, comme je demandois tantost à quoy serviroit une plus longue vie, maintenant je dis : et quels maux au monde si la vie de l’homme estoit fort longue ? Que n’entreprendroit-il, puis que la brefveté qui luy coupe le chemin et luy rompt le dé, comme l’on dict, et l’incertitude d’icelle qui oste tout courage, ne le peust arrester, vivant comme s’il avoit tousiours à vivre ? Il crainct bien d’une part se sentant mortel ; mais il ne se peust tenir de convoiter, esperer, entreprendre comme s’il estoit immortel : (…). Et puis, qu’a besoin nature de toutes ces belles et grandes entreprinses et occupations pour lesquelles tu penses t’appartenir une plus longue vie qu’ à tous animaux ? Il n’y a donc poinct de subject à l’homme de se plaindre, mais bien de se courroucer contre luy : nous avons assez de vie, mais nous n’en sommes pas bons mesnagers ; elle n’est pas courte, mais nous la faisons : nous n’en sommes pas necessiteux, mais prodigues : (…). Nous la perdons, dissipons, et en faisons marché, comme de chose de neant et qui regorge ; nous tombons tous en l’une de ces trois fautes, l’employer mal, l’employer à rien, l’employer en vain : (…). Personne n’estudie à vivre ; l’on s’occupe plustost à tout autre chose ; l’on ne sçauroit rien bien faire par acquit, sans soin et attention. Les autres reservent à vivre jusques à ce qu’ils ne puissent plus vivre, à jouyr de la vie alors qu’il n’y aura plus que la lie et le marc ; quelle folie et misere ! Voire y en a qui ont plustost achevé que commencé à vivre, et s’en vont sans y avoir bien pensé. (…). La vie presente n’est qu’une entrée et issue de comedie, un flux perpetuel d’erreurs, une tisseure d’adventures, une suitte de miseres diverses, enchaisnées de tous costez ; il n’y a que mal qui coule, que mal qui se prepare, et le mal pousse le mal, comme la vague pousse l’autre ; la peine est tousiours presente, et l’ombre de bien nous deçoit ; la bestise et l’aveuglement possede le commencement de la vie ; le milieu est tout en peine et travail, la fin en douleur, mais toute entiere en erreur. La vie humaine a ses incommoditez et miseres communes, ordinaires et perpetuelles : elle en a aussi de particulieres et distinctes, selon que ses parties, aage et saisons, sont differentes ; enfance, jeunesse, virilité, vieillesse, chascune a ses propres et particulieres tares. La pluspart du monde parle plus honorablement et favorablement de la vieillesse, comme plus sage, meure, moderée, pour accuser et faire rougir la jeunesse comme vicieuse, fole, desbauchée : mais c’est injustement ; car, à la verité, les defauts et vices de la vieillesse sont en plus grand nombre, et plus grands et importuns que de la jeunesse ; elle nous attache encore plus de rides en l’esprit qu’au visage, et ne se void poinct d’ames qui, en vieillissant, ne sentent l’aigre et le moisy : avec le corps l’esprit s’use et s’empire, et vient enfin en enfantillage : bis pueri senes . La vieillesse est une maladie necessaire et puissante, qui nous charge imperceptiblement de plusieurs imperfections. On veust appeller sagesse une difficulté d’humeurs, un chagrin et desgoust des choses presentes, une impuissance de faire comme devant : la sagesse est trop noble pour se servir de tels officiers ; vieillir n’est pas assagir ny quitter les vices, mais seulement les changer, et en pires. La vieillesse condamne les voluptez, c’est pource qu’elle est incapable de les gouster, comme le chien d’Esope ; elle dict qu’elle n’en veust poinct, c’est pource qu’elle n’en peust jouyr ; elle ne les laisse pas proprement, ce sont elles qui la desdaignent ; elles sont tousiours enjouées et en feste ; il ne faut pas que l’impuissance corrompe le jugement, lequel doibt, en la jeunesse, cognoistre le vice en la volupté, et, en la vieillesse, la volupté au vice. Les vices de la jeunesse sont temerité, promptitude indiscrete, desbauche et desbordement aux voluptez, qui sont choses naturelles, provenantes de ce sang bouillant, vigueur et chaleur naturelle, et par ainsi excusables ; mais ceux de la vieillesse sont bien autres. Les legers sont une vaine et caduque fierté, babil ennuyeux, humeurs espineuses et insociables, superstition, soin des richesses lors que l’usage en est perdu, une sotte avarice et craincte de la mort, qui vient proprement, non de faute d’esprit et de courage, comme l’on dict, mais de ce que le vieillard s’est longuement accoustumé, accommodé, et comme accoquiné à ce monde, dont il l’ayme tant ; ce qui n’est aux jeunes. Outre ceux-cy, il y a envie, malignité, injustice. Mais ce qu’il y a de plus sot et ridicule en elle, est qu’elle se veust faire craindre et redoubter, et pour ce tient-elle une morgue austere et desdaigneuse, pensant par là extorquer craincte et obeyssance : mais elle se faict mocquer d’elle ; car ceste mine fiere et tyrannique est receuë avec mocquerie et risée de la jeunesse, qui s’exerce à l’affiner et l’amuser, et par dessein et complot luy celer et desguiser la verité des choses. Il y a tant de fautes d’une part en la vieillesse, et tant d’impuissance de l’autre, et est si propre au mespris que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est d’affection et amitié ; car le commandement et la craincte ne sont plus ses armes. Il luy sied tant mal de se faire craindre : et, quand elle le pourroit, encore doibt-elle plustost se faire aymer et honorer.

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