De la sagesse/Livre I/Chapitre XXXVII

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LIVRE 1 CHAPITRE 37


Cinquiesme et derniere consideration de l’homme, par les varietez et differences grandes qui sont en luy, et leurs comparaisons. de la difference et inesgalité des hommes en general.

il n’y a rien en ce bas monde où il se trouve tant de differences qu’entre les hommes, et differences si eslongnées en mesme subject et espece. Si l’on en veust croire Pline, Herodote, Plutarque, il y a des formes d’hommes en certains endroicts qui ont fort peu de ressemblance à la nostre ; et y en a de mestisses et ambiguës entre l’humaine et la brutale. Il y a des contrées où les hommes sont sans teste, portant les yeux et la bouche en la poictrine ; où ils sont androgynes ; où ils marchent de quatre pattes ; où ils n’ont qu’un oeil au front, et la teste plus semblable à celle d’un chien qu’ à la nostre ; où ils sont moitié poisson par en bas, et vivent en l’eaue ; où les femmes accouchent à cinq ans, et n’en vivent que huit ; où ils ont la teste si dure et le front, que le fer n’y peust mordre, et rebrousse contre ; où ils se changent naturellement en loups, en jumens, et puis encore en hommes ; où ils sont sans bouche, se nourrissant de la senteur de certaines odeurs ; où ils rendent la semence de couleur noire. Et de nostre temps nous avons descouvert et touché à l’œil et au doigt, où les hommes sont sans barbe, sans usage de feu, de bled, de vin ; où est tenuë pour la plus grande beauté ce que nous estimons la plus grande laideur, comme a esté dict devant. Quant à la diversité des mœurs, se dira ailleurs. Et sans parler de toutes ces estrangetez, nous sçavons que, quant au visage, il n’est possible trouver deux visages en tout et par-tout semblables ; il peust advenir de se mescompter et prendre l’un pour l’autre, à cause de la ressemblance grande, mais c’est en l’absence de l’un ; car en presence de tous deux, il est aisé de remarquer la difference, quand bien on ne la pourroit exprimer. Aux ames y a bien plus grande difference ; car non seulement elle est plus grande sans comparaison d’homme à homme que de beste à beste : mais (qui est bien encherir) il y a plus grande difference d’homme à homme que d’homme à beste ; car un excellent animal est plus approchant de l’homme de la plus basse marche, que n’est cest homme d’un autre grand et excellent. Ceste grande difference des hommes vient des qualitez internes, et de la part de l’esprit, où y a tant de pieces, tant de ressorts, que c’est chose infinie, et des degrez sans nombre. Il nous faut ici, pour le dernier, apprendre à cognoistre l’homme par les distinctions et differences qui sont en luy : or elles sont diverses, selon qu’il y a plusieurs pieces en l’homme, plusieurs raisons et moyens de les considerer et comparer. Nous en donnerons icy cinq principales, ausquelles toutes les autres se pourront rapporter, et generallement tout ce qui est en l’homme, esprit, corps, naturel, acquis, public, privé, apparent, secret : et ainsi ceste cinquiesme et derniere consideration de l’homme aura cinq parties, qui seront cinq grandes et capitales distinctions des hommes, sçavoir, la premiere, naturelle et essentielle, et universelle de tout l’homme, esprit et corps. La seconde, naturelle et essentielle principalement, et aucunement acquise, de la force et suffisance de l’esprit. La tierce, accidentale, de l’estat, condition et debvoir, tirée de la superiorité et inferiorité. La quatriesme, accidentale, de la condition et profession de vie. La cinquiesme et derniere, des faveurs et desfaveurs de la nature et de la fortune.

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