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LIVRE 1 CHAPITRE 38
premiere distinction et difference des hommes, naturelle et essentielle, tirée de la diverse assiette du monde.
la premiere, plus notable et universelle distinction des hommes, qui regarde l’esprit et le corps, et tout l’estre de l’homme, se prend et tire de l’assiette diverse du monde, selon laquelle le regard et l’influence du ciel et du soleil, l’air, le climat, le terroir, sont divers. Aussi sont divers, non seulement le teinct, la taille, la complexion, la contenance, les mœurs, mais encore les facultez de l’ame. (…). Dont Platon remercioit Dieu qu’il estoit né athenien et non thebain : (…). Ainsi que les fruicts et les animaux naissent divers selon les diverses contrées ; aussi les hommes naissent plus ou moins belliqueux, justes, temperans, dociles, religieux, chastes, ingenieux, bons, obeyssans, beaux, sains, forts. C’est pourquoy Cyrus ne voulut accorder aux perses d’abandonner leur pays aspre et bossu pour aller en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertils. Suyvant ce fondement nous pouvons en gros partager le monde en trois parties, et tous les hommes en trois sortes de naturel : nous ferons donc trois assiettes generalles du monde, qui sont les deux extremitez de midy et nord, et la moyenne. Chasque partie et assiette sera de soixante degrez. L’une de midy est soubs l’aequateur, trente degrez deçà et trente delà, c’est-à-dire tout ce qui est entre les deux tropiques, un peu plus où sont les regions ardentes et les meridionaux, l’Afrique et l’Aethiopie au milieu d’orient et d’occident ; l’Arabie, Calicut, les Moluques, les Iaves, la Taprobane vers orient ; le Peru et grands mers vers occident. L’autre moyenne est de trente degrez, outre les tropiques, tant deçà que delà vers les poles, où sont les regions moyennes et temperées, toute l’Europe avec sa mer Mediterranée, au milieu d’orient et occident ; toute l’Asie, tant petite que grande, qui est vers orient, avec la Chine et le Japon, et l’Amerique occidentale. La tierce, qui est de trente degrez, qui sont les plus près des deux poles de chasque costé, où sont les regions froides et glaciales, peuples septentrionaux, la Tartarie, Moscovie, Estotilam, et la Magellane, qui n’est pas encore bien descouverte. Suyvant ce partage general du monde, aussi sont differens les naturels des hommes en toutes choses, corps, esprit, religion, mœurs, comme se peust voir en ceste petite table. (…). Toutes ces differences se prouvent aisement. Quant à celles du corps, elles se cognoissent à l’œil ; et s’il y a quelques exceptions, elles sont rares et viennent du meslange des peuples, ou bien des vents, des eaues, et de la situation particuliere des lieux, dont une montaigne sera une notable difference en mesme degré, voire mesme pays et ville ; ceux de la ville haute d’Athenes estoient tout d’autre humeur, dict Plutarque, que ceux du port de Pirée : une montaigne du costé de septentrion rendra la vallée qui sera vers le midy toute meridionale, et au contraire aussi. Quant à celles de l’esprit, nous sçavons que les arts mecaniques et ouvrages de main sont de septentrion, où ils sont penibles : les sciences speculatifves sont venuës du midy. Caesar et les anciens appellent les aegyptiens très ingenieux et subtils. Moyse est dict instruict en leur sagesse ; la philosophie est venuë de là en Grece ; la majorité commence plustost chez eux, à cause de l’esprit et finesse : les gardes des princes, mesme meridionaux, sont de septentrion, comme ayant plus de force et moins de finesse et de malice : ainsi les meridionaux sont subjects à grandes vertus et grands vices, comme il est dict d’Annibal : les septentrionaux ont la bonté et simplicité. Les sciences moyennes et mixtes, politiques, loix et eloquence, sont aux nations mitoyennes, ausquelles ont fleury les grands empires et polices. Pour le troisiesme poinct, les religions sont venuës du midy, Aegypte, Arabie, Chaldée, plus de superstition en Afrique qu’au reste du monde ; tesmoin les vœux tant frequens, les temples tant magnifiques. Les septentrionaux, dict Caesar, peu soucieux de religion, sont attentifs à la guerre et à la chasse. Quant aux mœurs, premierement touchant la guerre, il est certain que les grandes armées, arts, instrumens et inventions militaires, sont venuës de septentrion. Les peuples de là, scythes, goths, vandales, huns, tartares, turcs, germains, ont battu et vaincu toutes les autres nations, et ravagé tout le monde, dont est tant souvent dict, que tout mal vient d’aquilon. Les duels et combats sont venus de là. Les septentrionaux adorent le glaive fiché en terre, dict Solinus, invincibles aux autres nations, voire aux romains qui ont vaincu le reste, et ont esté destruicts par eux : aussi s’affoiblissent et s’allangourissent au vent de su, et allant vers midy ; comme les meridionaux venant au nord, redoublent leurs forces. à cause de leur fierté guerriere, ils ne peuvent souffrir qu’on leur commande par braverie, ils veulent la liberté, au moins les commandemens electifs. Touchant la chasteté et la jalousie, en septentrion une seule femme a un homme, dict Tacitus ; encore suffit-elle pour plusieurs, dict Caesar ; nulle jalousie, dict Munster, où les hommes et femmes se baignent ensemble avec les estrangers. En midy, la polygamie est par-tout receuë. Toute l’Afrique adore Venus, dict Solinus. Les meridionaux meurent de jalousie, à cause de quoy ils ont les eunuques gardiens de leurs femmes, que les grands seigneurs ont en grand nombre comme des haras. Quant à la cruauté, les extremitez sont semblables, mais pour diverses causes, comme se verra tantost aux causes : les punitions de la roue, et les empalemens des vifs, venus de septentrion ; les inhumanitez des moscovites et tartares sont toutes notoires. Les allemans, dict Tacite, ne punissent les coulpables juridiquement, mais les tuent cruellement comme ennemys. Ceux de midy aussi escorchent tout vifs les criminels ; et leur appetit de vengeance est si grand, qu’ils en deviennent furieux s’ils ne l’assouvissent. Au milieu sont benins et humains. Les romains punissoient les plus grands crimes du bannissement simple ; les grecs usoient de breuvage doux de ciguë pour faire mourir les condamnez. Et Ciceron dict que l’humanité et la courtoisie est partie de l’Asie mineure, et derivée au reste du monde. La cause de toutes ces differences corporelles et spirituelles est l’inequalité et difference de la chaleur naturelle interne, qui est en ces pays et peuples, sçavoir forte et vehemente aux septentrionaux, à cause du grand froid externe, qui la resserre et renferme au dedans, comme les caves et lieux profonds sont chauds en hyver, et les estomachs, ventres hyeme calidiores ; foible aux meridionaux, estant dissipée et attirée au dehors par la vehemence de l’externe, comme en esté les ventres et lieux de dessoubs terre sont froids ; moyenne et temperée en ceux du milieu. De ceste diversité, dis-je, et inequalité de chaleur naturelle, viennent ces differences, non seulement corporelles, ce qu’il est aisé de remarquer, mais encore spirituelles ; car les meridionaux, à cause de leur temperament froid, sont melancholiques, et par ainsi arrestez, constans, contemplatifs, ingenieux, religieux, sages : car la sagesse est aux animaux froids comme aux elephans, qui, comme le plus melancholique de tous animaux, est le plus sage, docile, religieux, à cause du sang froid. De ce temperament melancholique advient aussi que les meridionaux sont paillards, à cause de la melancholie spumeuse, abradente, et salace, comme il se void aux lievres ; et cruels, parce que ceste melancholie abradente presse violemment les passions et la vengeance. Les septentrionaux, pituiteux et sanguins, de temperament tout contraire aux meridionaux, ont les qualitez toutes contraires, sauf qu’ils conviennent en une chose ; c’est qu’ils sont aussi cruels et inhumains, mais c’est par une autre raison, sçavoir par defaut de jugement, dont comme bestes ne se sçavent commander et se contenir. Ceux du milieu, sanguins et choleres, sont temperez, d’une belle humeur, joyeux, disposts, actifs. Nous pourrons encore plus exquisement et subtilement representer le divers naturel de ces trois sortes de peuples, par application et comparaison de toutes choses, comme se pourra voir en ceste petite table, etc. Les autres distinctions plus particulieres se peuvent rapporter à ceste-cy generalle de midy et nord ; car l’on peust rapporter aux conditions des septentrionaux ceux d’occident, et ceux qui vivent aux montaignes, guerriers, fiers, amoureux de liberté, à cause du froid qui est aux montaignes. Aussi ceux qui sont eslongnez de la mer, plus simples et entiers. Et, au contraire, aux conditions des meridionaux, l’on peust rapporter les orientaux, ceux qui vivent aux vallées, effeminez, delicats, à cause de la fertilité, d’où vient la volupté. Aussi les maritimes trompeurs et fins, à cause du commerce et du trafic avec diverses sortes de gens et nations. Par tout ce discours il se void qu’en general ceux de septentrion sont plus advantagez au corps, et ont la force pour leur part ; et ceux du midy en l’esprit, et ont pour eux la finesse ; ceux du milieu ont de tout, et sont temperez en tout. Aussi s’apprend par là que leurs mœurs ne sont, à vray dire, ny vices ny vertus, mais œuvres de nature ; laquelle du tout corriger et du tout renoncer, il est plus que difficile ; mais adoucir, temperer, ramener à peu près les extremitez à la mediocrité, c’est l’ œuvre de vertu.