De la sagesse/Préface

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De la sagesse LIVRE 1 CHAPITRE 1


PRAEFACE


où est parlé du nom, subject, dessein et methode de cest œuvre.

il est requis, avant tout œuvre, sçavoir que c’est que sagesse, et comment nous entendons la traicter en ce livre, puis qu’il en porte le nom et le tiltre. Or dès l’entrée nous advertissons que nous ne prenons icy ce mot subtilement au sens hautain et enflé des theologiens et philosophes (qui prennent plaisir à descrire et faire peincture des choses qui n’ont encore esté veues, et les relever à telle perfection, que la nature humaine ne s’en trouve capable que par imagination) pour une cognoissance parfaicte des choses divines et humaines, ou bien des premieres et plus hautes causes et ressorts de toutes choses ; laquelle reside en l’entendement seul, peust-estre sans probité (qui est principalement en la volonté), sans utilité, usage, action, sans compagnie et en solitude ; et est plus que très rare et difficile, c’est le souverain bien et la perfection de l’entendement humain ; ny au sens trop court, bas et populaire, pour discretion, circonspection, comportement advisé et bien reiglé en toutes choses, qui se peust trouver avec peu de pieté et preud’homie, et regarde plus la compagnie et l’autruy que soy-mesme. Mais nous le prenons en sens plus universel, commun et humain, comprenant tant la volonté que l’entendement, voire tout l’homme en son dedans et son dehors, en soy seul, en compagnie, cognoissant et agissant. Ainsi nous disons que sagesse est preude prudence, c’est-à-dire preud’homie avec habilité, probité bien advisée. Nous sçavons que preud’homie sans prudence est sotte et indiscrette ; prudence sans preud’homie n’est que finesse : ce sont deux choses les meilleures et plus excellentes, et les chefs de tout bien ; mais seules et separées, sont deffaillantes, imparfaictes. La sagesse les accouple, c’est une droicture et belle composition de tout l’homme. Or elle consiste en deux choses : bien se cognoistre et constamment estre bien reiglé et moderé en toutes choses par toutes choses ; j’entends non seulement les externes qui apparoissent au monde, faicts et dicts ; mais premierement et principalement les internes, pensées, opinions, creances, desquelles (ou la feincte est bien grande, et qui enfin se descouvre) sourdent les externes. Je dis constamment, car les fols par fois contrefont et semblent estre bien sages. Il sembleroit peust-estre à aucuns qu’il suffiroit de dire que la sagesse consiste à estre constamment bien reiglé et moderé en toutes choses, sans y adjouster bien se cognoistre : mais je ne suis pas de cest advis ; car advenant que, par une grande bonté, douceur et soupplesse de nature, ou par une attentifve imitation d’autruy, quelqu’un se comportast moderement en toutes choses, ignorant cependant et mescognoissant soy-mesme et l’humaine condition, ce qu’il a et ce qu’il n’a pas, pas sans cognoissance, sans discours, et sans estude. L’on n’accordera pas peust-estre ceste proposition ; car il semble bien que l’on ne peust reiglément et constamment se comporter par-tout sans se cognoistre, et suis de cest advis. Mais je dis que combien qu’ils aillent inseparablement ensemble, si ne laissent-ils d’estre deux choses distinctes, dont il les faut separement exprimer en la description de sagesse, comme ses deux offices, dont se cognoistre est le premier, et est dict le commencement de sagesse. Parquoy nous disons sage celuy qui, cognoissant bien ce qu’il est, son bien et son mal, combien et jusques où nature l’a estrené et favorisé, et où elle luy a deffailly, estudie, par le benefice de la philosophie et par l’effort de la vertu, à corriger et redresser ce qu’elle luy a donné de mauvais, reveiller et roidir ce qui est de foible et languissant, faire valoir ce qui est bon, adjouster ce qui deffaut, et, tant que faire se peust, la secourir ; et par tel estude se reigle et conduict bien en toutes choses. Suyvant ceste briefve declaration, nostre dessein en cest œuvre de trois livres est premierement enseigner l’homme à se bien cognoistre, et l’humaine condition, le prenant en tout sens, et regardant à tous visages ; c’est au premier livre : puis l’instruire à se bien reigler et moderer en toutes choses ; ce que nous ferons en gros, par advis et moyens generaux et communs, au second livre ; et particulierement au troisiesme, par les quatre vertus morales, soubs lesquelles est comprinse toute l’instruction de la vie humaine, et toutes les parties du debvoir et de l’honneste. Voilà pourquoy cest œuvre, qui instruict la vie et les mœurs à bien vivre et bien mourir, est intitulé sagesse , comme le nostre precedent, qui instruisoit à bien croire, a esté appellé verité , ou bien les trois veritez , y ayant trois livres en cestuy-ci comme en celuy-là. J’adjouste icy deux ou trois mots de bonne foy : l’un, que j’ai questé par-cy par-là, et tiré la pluspart des materiaux de cest ouvrage des meilleurs autheurs qui ont traicté ceste matiere morale et politique, vraye science de l’homme, tant anciens, specialement Seneque et Plutarque, grands docteurs en icelle, que modernes. C’est le recueil d’une partie de mes estudes ; la forme et l’ordre sont à moy. Si je l’ay arrangé et ageancé avec jugement et à propos, les sages en jugeront, car meshuy en ce subject autres ne peuvent estre mes juges, et de ceux-là volontiers recepvray la reprimande ; et ce que j’ay prins d’autruy, je l’ay mis en leurs propres termes, ne le pouvant dire mieux qu’eux. Le second, que j’ay icy usé d’une grande liberté et franchise à dire mes advis, et à heurter les opinions contraires, bien que toutes vulgaires et communement receues, et trop grandes, ce m’ont dict aucuns de mes amis, ausquels j’ay respondu que je ne formois icy ou instruisois un homme pour le cloistre, mais pour le monde, la vie commune et civile ; ny ne faisois icy le theologien, ny le cathedrant, ou dogmatisant, ne m’assubjectissant scrupuleusement à leurs formes, reigles, style, ains usois de la liberté academique et philosophique. La foiblesse populaire, et delicatesse feminine, qui s’offense de ceste hardiesse et liberté de paroles, est indigne d’entendre chose qui vaille. à la suitte de cecy, je dis encore que je traicte et agis icy non pedantesquement, selon les reigles ordinaires de l’eschole, ny avec estendue de discours, et appareil d’eloquence, ou aucun artifice. La sagesse, etc., n’a que faire de toutes ces façons pour sa recommandation, elle est trop noble et glorieuse ; les veritez et propositions y sont espaisses, mais souvent toutes seiches et crues, comme aphorismes, ouvertures et semences de discours. J’y ay parsemé des sentences latines, mais courtes, fortes et poetiques, tirées de très bonne part, et qui n’interrompent ny ne troublent le fil du texte françois. Car je n’ay pu encore estre induict à trouver meilleur de tourner toutes telles allegations en françois (comme aucuns veulent) avec tel deschet et perte de la grace et energie qu’elles ont en leur naturel et original, qui ne se peust jamais bien representer en autre langage.