Denys, tyran de Syracuse
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DENYS, TYRAN DE SYRACUSE
LE TYRAN
- Je suis roi, fils de Zeus, car Zeus ayant reçu
- Dans sa couche d’airain la Nuit aux sombres voiles,
- En son flanc mit mon germe. Ainsi je fus conçu
- Avant que dans les cieux veillassent les étoiles.
LE CHŒUR
- Fils auguste de Zeus et de la sombre Nuit,
- Ne pleure point des cieux l’obscurité première :
- Nos yeux sont si bien clos que le soleil qui luit,
- N’y pourrait pas glisser un trait de sa lumière.
LE TYRAN
- Sachez-le bien : je suis entre vous et les cieux,
- Et je viens parmi vous, esclaves aux fronts pâles,
- Afin que vous n’ayez que ma bouche et mes yeux ;
- Et moi j’enfanterai seul entre tous vos mâles.
LE CHŒUR
- Et tu nous vois aussi, troupeau morne et tremblant,
- Au poids de ton cothurne accoutumer nos nuques.
- La belle Liberté nous a tendu son flanc,
- Et nous avons counu que nous étions eunuques.[ page ]
LE TYRAN
- Si certains sont tentés de répandre, imprudents !
- Le miel que sur leur langue a mis l’Abeille antique,
- Qu’ils se coupent plutôt la langue avec leurs dents,—
- Pour que vous l’approuviez, voici ma politique.
LE CHŒUR
- Parle, et ne crains plus, roi, l’Abeille et son miel d’or :
- Sur des lèvres sans voix l’Abeille est expirée ;
- Son miel, trop fort pour nous, en paix suinte encor
- Aux fentes des tombeaux sur la route sacrée.
LE TYRAN
- Or, vous saurez ceci de moi, qu’une cité
- Ne vaut pas tant par l’or qui sort des lèvres sages,
- Que par le fer aigu que portent au côté
- Ceux qui font dans le sang fleurir les nouveaux âges.
LE CHŒUR
- Je suis de ton avis, ô roi, me souvenant
- Que l’an dernier, trois cents bonnes têtes civiques,
- En vérité faisaient un effet surprenant
- Sur les murs ennemis, mornes, au bout des piques.
LE TYRAN
- Et je vous dis ceci : quand sous le hêtre épais,
- Assis pour vous juger, je tiendrai la balance,
- J’ordonne que vous tous me regardiez en paix
- Au plateau des amis jeter mon fer de lance.
LE CHŒUR
- Devant ta chaise d’or nous nous tiendrons soumis.
- Roi, nous haïssons tous les balances égales,[ page ]
- Mais au plateau penchant, étant de tes amis,
- Nous mettrons jusqu’aux clous qui tiennent nos sandales.
LE TYRAN
- Or, ceux que d’entre vous le plus j’honorerai,
- Porteront à genoux à mes blanches cavales,
- De l’avoine dorée, et je leur permettrai
- De prendre les troupeaux des peuplades rivales.
LE CHŒUR
- Nous briguons tous l’honneur d’apporter à genoux
- Une avoine dorée â tes cavales blanches,
- Ô roi ; puis, pour ton lit, nous engraissons chez nous,
- Nos femmes aux grands yeux, nos sœurs aux belles hanches.
LE TYRAN
- Cest bien, mais pour rançon, ô dormante cité,
- Du marbre de tes dieux et du sang de tes sages ;
- Pour rançon de ta gloire et de ta liberté,
- Quel est donc le trésor que de moi tu présages?
LE CHŒUR
- La volupté qui donne et parfume la mort,
- Les spasmes énervants des amours infécondes ;
- Et, pour farder nos fronts que blêmit le remord,
- La lie âcre du vin et des bouches immondes.
Anatole France.
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