Deux Contes

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Deux Contes
s.n. (Librairie Nouvelle) (Anthologie Contemporaine. vol. 60), 1887-1888 (pp. 1-8).



Edmond LEPELLETIER
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DEUX CONTES
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LE PRESSOIR
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Une fière noce que le repas d’épousailles de la fille au père Pierret, le fermier de M. du Pont, le gros fabricant de frocs de Lisieux.

Bathilde Pierret, la mariée, était une gaillarde, fine comme une mouche, solide comme un cheval.

De Vimoutiers à Orbec, on la citait en exemple ; plus d’un gars l’avait convoitée quand par les soirs dorés d’automne, elle s’en revenait du lavoir, son paquet de linge sur la tête et la main sur la hanche, dans une attitude sculpturale et biblique.

Plusieurs fois demandée en mariage, car le père Pierret passait pour avoir du foin ailleurs que dans ses greniers, Bathilde avait fait la sourde oreille aux propositions matrimoniales des fils d’éleveurs, des herbagers et des fromagers de la vallée, qui s’étaient présentés à la ferme, les yeux allumés et la bouche en cul de poule.

Ces refus successifs commençaient à faire jaser dans la contrée.

« La Bathilde fait la fière, disait-on ; qui sait si elle ne sera pas trop heureuse d’épouser un jour Jean Basset ! »

Jean Basset était un pauvre garçon souffreteux et malingre, qui avait été rudement secoué dans son enfance par les convulsions. Il avait la bouche contournée et les jambes torses. D’où son surnom emprunté à l’espèce canine.

Basset était cordonnier de profession et violoneux par plaisir. C’était lui qui faisait danser aux fêtes et aux réjouissances nuptiales.

Avec sa figure de travers, ses petits yeux gris très vifs et le dandinement grotesque qui résultait de ses jambes semblables à ces colonnes sculptées, ornement des buffets bourgeois, style Henri II, Basset avait l’air mauvais et sans cesse semblait en quête de quelque mauvais tour à jouer au prochain.

En entendant les commères le marier ironiquement, lui, le pauvre savetier contrefait et biscornu, avec la belle Bathilde, la fille du plus riche peut-être des fermiers de la vallée d’Auge, Basset avait un tortillement des reins et un décrochement sardonique de la mâchoire qui le rendait plus hideux.

Et les bonnes langues de s’agiter et les bonnets à mèches de se trémousser aux dépens de cette belle mijaurée de Bathilde et de son vilain amoureux de savetier à jambes torses.

Car on savait que Basset en tenait pour la fille au père Pierret, et que peut-être venaient de là sa malice et ses tiraillements nerveux qui faisaient aboyer les chiens et pleurer les enfants.

Cependant, un beau jour, grande rumeur dans toute la vallée de la Toucques : Bathilde se mariait.

Celui qu’elle avait choisi n’était pas du pays.

C’était un étranger venu avec les entrepreneurs de Paris, pour les travaux du chemin de fer.

Un vrai monsieur, ma foi ! Il portait paletot et pince-nez. Le dimanche il faisait canne et avait, en semaine, pour conduire les ouvriers sur le chantier, une belle casquette à galons d’argent.

Bathilde, méprisant les bonnets de coton du pays d’Auge, s’était amourachée de cette casquette. Le père Pierret avait bien résisté d’abord, mais comme Bathilde était majeure et qu’elle avait toute la fortune de sa mère, mariée dotalement, il avait bien fallu lui donner pour mari le conducteur galonné.

Le père Pierret, qu’on laissait à la tête de la ferme, avait fort bien fait les choses le jour de la noce.

Ce qu’on but et ce qu’on mangea fut formidable.

La table avait été dressée en plein air, dans la cour, entre deux rangs de pommiers, devant le corps de ferme qu’encadraient, isolés, de peur du feu, à droite et à gauche, deux bâtiments servant l’un de fromagerie, l’autre de pressoir.

Et quand le soleil eut disparu derrière les coteaux voisins, et que les robustes mangeurs éprouvèrent des besoins successifs de se lever de table, pour un instant bien entendu, Bathilde et son mari se regardèrent expressivement et leurs mains, se cherchant sous la nappe, échangèrent un désir également violent, également irrésistible.

Ils voulaient être seuls, s’appartenir, et oublier la table pantagruélique et les convives échauffés dont plusieurs déjà, étourdis par le cidre et les nombreux trous du milieu, se levaient péniblement et venaient, les jambes trébuchantes, débiter aux mariés de grosses et irritantes plaisanteries.

Mais comment être seuls ? s’en aller était impossible.

Bon pour les mariages de la ville, les disparitions rapides ressemblent à des enlèvements. Toute la noce les eût suivis, et quel déluge de quolibets, quelle avalanche de farces, quelle bordée de niches ! La chambre nuptiale était pourtant là, préparée, fraîche, désirable.

Il n’y fallait pas songer avant minuit.

Si encore on pouvait se lever, s’en aller, ne fût-ce qu’un quart d’heure, le temps d’un mot à l’oreille et d’un baiser sur les lèvres, là-bas, tout seuls, derrière la fromagerie ou bien sous le hangar au bois !…

Et les deux jeunes gens, se comprimant fiévreusement les doigts sous la table, cherchaient, chacun de son côté, un moyen de s’esquiver qu’il ne trouvait pas. Le dieu qui veille, dit-on, sur les amours, vint à leur secours.

Jean Basset, assis au bas bout de la table, son violon à côté de lui, avait les yeux ardemment fixés sur eux.

Il ne mangeait pas, ne buvait pas et gardait l’immobilité, sombre d’un braconnier à l’affût.

Tout à coup, comme poussé par une idée joyeuse, il empoigna son violon et fit grincer la corde sous l’archet.

Tout le monde tourna la tête du côté du savetier-musicien. Il y eut une seconde de brouhaha et de tumulte. On se levait, on se poussait, on criait : « Vive Basset ! » et on haussait les verres pleins à sa santé.

Profitant du désordre, les mariés rapidement avaient quitté la table. Bathilde, en fille experte, entraîna son mari vers le pressoir.

La porte à deux battants était ouverte.

Ils la poussèrent.

Un bruit rauque, comme un sanglot, accompagna cette poussée brusque de l’huis protecteur.

Mais les deux amoureux étaient trop préoccupés, trop troublés aussi, pour faire attention à une porte qu’on ferme et qui grince.

Il leur avait bien semblé qu’on avait marché derrière eux, — mais avaient-ils la tête assez libre pour raisonner ?

Ils ne voulaient, ils ne pensaient qu’une chose : être seuls.

Muets, ravis, surpris, Bathilde et son homme s’étreignirent puissamment et délicieusement.

Puis, cette réflexion leur vint : on allait s’apercevoir de leur absence, on se mettrait à leur poursuite, on les découvrirait… et l’on se moquerait ensuite d’eux… où se cacher ?

La cuve énorme, avec son corset de fer luisant, montait du sol, posée d’aplomb sur quatre madriers. Une échelle y donnait accès. La vis puissante était relevée et le plateau formant plafond au-dessus de la cuve était remonté au cran le plus élevé. Le câble destiné à mettre en mouvement l’appareil, pendait au dehors, le long des parois. Au fond de la cuve, entre deux claies d’osier, gisait un lit de pommes intactes. Depuis deux jours, à cause de la noce, le pressoir était demeuré inactif.

Bathilde et son mari échangèrent un coup d’œil significatif et bientôt tous deux, ayant escaladé l’échelle, disparaissaient dans les profondeurs de la cuve odorante. Un vrai lit nuptial pour une Normande !

Là, du moins, personne ne viendrait les surprendre. Bien malin, pensa Bathilde, qui nous dénicherait là-dedans !…

Un instant, au milieu de leur commune ivresse, ils éprouvèrent comme une vision fantastique et terrible : il leur sembla que la vis du pressoir, en rechignant, s’était mise à tourner, tandis que le plateau, pesant mille kilos, capable de réduire en pâte un bœuf entier placé dessous, paraissait s’abaisser lentement vers eux.

En même temps, on eût dit qu’une forme étrange, une tête d’homme grimaçante et cruelle, la tête de ce méchant violoneux, la terreur du pays, sortait de l’ombre, penchée sur le rebord de la cuve…

Mirage ! illusion ! cauchemar, sans doute ! Ils étaient comme ivres… la vis ne bougeait pas, le plateau restait suspendu au cran de fer qui le retenait tout en haut, et Jean Basset était occupé à racler son violon au milieu de la noce en gaieté…

Leurs yeux se refermèrent et ils s’abandonnèrent tout entiers…

On ne les trouva pas, en effet, comme l’avait pensé Bathilde ; ni ce soir-là ni jamais, on ne les revit.

En vain les avait-on cherchés par tout le pays. Un vrai tour de sorcellerie. On en parla longtemps dans la contrée. Mais personne ne pouvait donner le mot de cette mystérieuse disparition.

Seul, Jean Basset avait un sourire plus étrange que d’ordinaire quand on venait à jaser devant lui de Bathilde et de son mari, les disparus.

Alors, il empoignait son violon, donnait deux ou trois coups nerveusement, et disait en remuant ses maxillaires comme s’il eût éprouvé encore les convulsions de son enfance :

C’est pourtant cet air-là que je jouais quand ils se sont envolés, les amoureux !… Ah ! c’était vraiment une bien belle noce !… Comme on s’amusait ! Vous rappelez-vous, compères, comme nous avons eu chaud à les chercher partout, et quand on se fut bien époumonné à crier aux quatre coins de la ferme : Bathilde ! comme on s’est rafraîchi d’un coup de cidre, au pressoir ? Il avait un singulier goût, ce jour-là, le cidre au père Pierret !… Fameux tout de même !… On n’en fera plus jamais comme celui-là, allez ! C’est moi qui vous le dis ?…

Il ponctuait alors ses étranges et incompréhensibles paroles d’un coup d’archet bizarre, dandinant d’un air satisfait ses reins difformes, contournant sa mâchoire détraquée et faisant frissonner sous son buste trop fort ses jambes maigres et torses.


LE CLOWN
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Lenfant allait sur onze ans.

Frêle et nerveuse. De petits yeux bleus vivaces enfouis sous l’arcade sourcilière. Un nez vif et spirituel. Des lèvres décolorées ; des cheveux fins, d’abord blonds puis tournant au châtain, la démarche alerte, le babil incessant et l’aplomb précoce : telle était la petite Berthe.

Une vraie fleur de Paris.

Charmante et poétique dans sa virginité même ; une fleur de rue poussée à la diable entre deux fentes de pavé faubourrien, et qui s’était développée, pâquerette urbaine, dans une arrière-boutique de coiffeur, étroite, obscure et tout imprégnée de parfums rancis, rue Dancourt, à Montmartre.

Les pentes lépreuses de la butte, les manches à balai de la place Saint-Pierre empanachés d’un maigre plumet vert, audacieusement qualifiés arbres par les agents voyers de l’arrondissement, la vasque de granit de la place Pigalle, où perpétuellement croupit une eau saumâtre ravivée seulement par les pluies, les carrés de gazon pelé de la place d’Anvers et les lauriers en caisse garnissant la terrasse des marchands de vins-traiteurs de la rue de Ravignan, — voilà tout ce que la petite Berthe, à onze ans bientôt, connaissait de la nature.

Son père, Théodore, le coiffeur du théâtre, ex-voltigeur de la garde, né à Castelnaudary, perruquier du régiment à Saint-Cloud, avait quitté le service à l’expiration de son second congé, pour épouser une sensible cuisinière de Montretout, à qui son maître, en mourant, avait laissé un petit magot. L’héritière avait un frère garçon de café à Montmartre. Cela avait décidé du choix du fonds.

Théodore, de perruquier régimentaire promu coiffeur civil, était venu accrocher un matin le cuivre parlant de ses plats à barbe au-dessus d’une petite boutique louée proche le café, à côté du marchand de tabac.

Grâce à la protection d’Eugène, le frère de madame Théodore, on avait eu tout de suite la clientèle de MM. les artistes du théâtre à qui le garçon de café faisait souventes fois crédit d’un bock ou d’un paquet de cigarettes.

Le ménage vécut, mais ne fit pas fortune. On travaillait pour le propriétaire ou peu s’en fallait.

Théodore, malgré toute son activité, ne pouvait pas encore, après douze ans de coups de peigne, faire les frais d’un aide. L’an prochain, se disait-il aux heures des rêveries fortunées, je me donnerai le luxe d’un artiste. Mais au bout des douze mois, les comptes faits, il était indispensable de renvoyer l’artiste à l’an prochain. Avec quoi l’aurait-on nourri ? ça mange fort et c’est exigeant ces clercs du rasoir.

Madame Théodore tenait la caisse, peignait les chignons, tressait les fausses nattes et cherchait à approvisionner clients et clientes de pots de pommades et de lotions végétales susceptibles de faire repousser des cheveux sur les têtes les plus chauves ou de garder aux tignasses les plus décaties le luisant de la vingtième année ; lui, du matin au soir, taillait, rasait, peignait, frisait.

On ouvrait à sept heures et demie et l’on fermait à dix heures. Le dimanche on ouvrait à six heures et demie et les samedis de paye, on allait, le soir, jusqu’à des onze heures. Impossible de faire des parties de campagne avec un état aussi assujettissant. De là les ignorances champêtres de la petite Berthe.

Seulement, comme il est bon de se distraire un peu et qu’il fallait amuser : l’enfant qui était bien sage, vers neuf heures chaque soir, ayant des billets de faveur comme dépositaire d’une affiche, madame Théodore emmenait la petite au cirque Fernando, dont son mari convoitait d’ailleurs la pratique.

Les exercices de haute école, le travail à cheval des écuyers, le saut dans les ronds de papier, les chevaux dressés en liberté et présentés par madame Louis Fernando, les équilibres difficiles et les voltiges aériennes, firent une impression décisive et profonde sur le cerveau excitable de l’enfant.

La piste, avec son sable jaillissant en mottes lourdes sous le sabot des chevaux, le lustre flamboyant, l’orchestre déchaînant ses cuivres à l’entrée triomphale de l’écuyer, les sauts, les culbutes, les contorsions des clowns, hantèrent ses jeunes rêves, possédèrent son âme et l’entraînèrent dans un monde fantastique et fascinateur.

Ses yeux se cerclèrent de brun ; son front parut se pencher en avant comme si le poids d’une rêverie permanente l’entraînait.

La nuit, derrière ses petits rideaux blancs, dans la languette d’appartement qui lui était attribuée en contre-bas du lit paternel, Berthe, sans sommeil, demeurait plongée dans une extase sans fin : l’alcôve dérisoire et triste où était encastré son lit de fer s’agrandissait et s’illuminait soudain.

La vision du cirque, éblouissante et prestigieuse, emplissait le réduit noir et nauséabond et parmi les fioles des clients, les pots de pommades et les poudres dentifrices alignés sur une étagère en face d’elle, l’enfant revoyait, au son d’une musique étrange, l’écuyer étalant ses cuisses nerveuses, tendant ses jarrets souples et, s’élançant, le sourire aux lèvres et le torse bombé, sur la croupe du cheval blanc que dirige le claquement du fouet, et là, campé hardiment sur la plate— forme, jonglant avec les boules de cuivre qui font une auréole de métal ; — le gymnasiarque, s’accrochant au trapèze volant et d’un coup de reins s’enlevant jusqu’au cintre, et de là, sans point d’appui, ni corde, ni balancier, lâchant son trapèze et courant, a travers le vide, à la rencontre d’un autre rouleau de bois, suspendu par deux cordes au-dessus de l’abîme ; — puis, dans son imagination surchauffée, se déployaient des écharpes multicolores, qu’une jeune écuyère à la jupe diamantée, franchissait légère, aérienne, oiseau plutôt que femme ; — c’étaient aussi les hercules aux membres monstrueux, dont les muscles font craquer les maillots roses, se campant deux poids de quarante aux poings, dans l’attitude monumentale de ce géant de cuivre dont elle avait contemplé la colossale stature, servant d’enseigne, au-dessus d’un magasin de meubles de la rue Rambuteau, un jour que ses parents achetaient des toilettes et des chaises pour le salon des dames ; et enfin, dominant tout ce monde équestre et acrobatique, se dressait un Clown magistral et énigmatique, avec sa perruque rousse formidablement hérissée, son collant violet brodé de fleurs d’argent, ses yeux agrandis par le crayon, sa face blanche de fard et son cri triomphal ponctuant les miracles de sa souplesse et de sa légèreté : Boum-Boum !…

Ah ! ce cri, elle l’entendait délicieusement résonner à son oreille, durant ces redoutables insomnies d’enfant impressionnable et précoce.

Et de toutes les visions qui hantaient et charmaient son cerveau surexcité, l’image dominatrice et resplendissante du clown Boum-Boum revenait sans cesse, complétant et effaçant toutes les autres.

Peu à peu cependant l’enfant changeait.

Un mal inconnu et rapide l’abattait. Les yeux se creusaient de plus en plus sous l’orbite ; des tremblements convulsifs agitaient ses membres fragiles.

Un jour enfin, portant la main à son front elle se plaignit…

C’était lourd, c’était chaud, ça la gênait.

Elle demanda à se coucher. Le médecin vint. Il hocha la tête, et après avoir prescrit des compresses d’eau glacée et des potions opiacées, murmura d’un air peu rassurant :

— C’est grave ! Méningite compliquée de désordres cérébraux… Je reviendrai tantôt.

Quand il revint, l’enfant s’agitait dans son lit, en proie à une fièvre intense.

Elle faisait par moments des gestes étranges, impatients et saccadés comme si elle eût désiré quelque chose qu’on s’obstinait à lui refuser.

— Donnez-lui tout ce qu’elle demandera, dit le médecin, en se retirant après avoir prescrit, par acquit de conscience, de continuer les compresses et d’administrer d’heure en heure une cuillerée de potion.

Théodore était comme fou de désespoir.

Il adorait cette enfant, toute la pensée et toute la joie de sa dure et prosaïque existence de perruquier besogneux et affairé.

Entre deux coups de rasoir, il courut nu-tête, et le peigne enfoncé dans sa crinière graisseuse, chez l’épicier et chez le papetier, ses voisins. Il en rapporta des bonbons acidulés, dits bonbons anglais, des images Épinal aux couleurs brutales, et une poupée habillée en laitière, — toutes choses, pensait-il, propres à amuser l’enfant malade.

Mais la petite fille agitait toujours nerveusement ses mains moites, tournait la tête et repoussait les images, ne touchait pas aux bonbons, écartait de ses doigts fiévreux la laitière qu’on lui présentait.

Que désirait-elle donc !

Des clients, témoins du désespoir du père, venaient jeter, la serviette au cou, un regard sympathique et curieux dans l’arrière-boutique, avant d’aller plonger leur tête ensavonnés dans la cuvette.

Il y en avait qui dissertaient sur la maladie de l’enfant.

D’autres conseillaient des jouets nouveaux ou des sucreries compliquées pour la distraire.

L’un d’eux, plus avisé que les autres, s’étant penché vers l’enfant, entendit ce nom sortir comme un râle de sa gorge enfiévrée :

— Boum-Boum !…

Il comprit alors ce que désirait la petite.

Ce client était précisément un des employés du cirque. D’un bond, il fut aux écuries. C’était l’heure de la répétition, et trouvant le Clown qui, en costume de ville, patiemment dressait un jeune cochon de lait dont l’exhibition était déjà annoncée, il l’emmena chez le coiffeur après l’avoir rapidement mis au courant.

Quand le Clown pénétra dans l’arrière-boutique où déjà râlait l’enfant, un éclair de joie illumina la face pâle delà petite.

Elle avait reconnu celui dont elle avait tant rêvé.

Mais bientôt cette joie éphémère disparaissait, et secouant tristement la tête, l’enfant fit signe que ce n’était pas ainsi qu’elle voulait voir une dernière fois le Clown, qui l’avait si profondément impressionnée qu’elle en mourait.

Et de ses doigts amaigris elle s’efforçait de se faire comprendre en touchant la redingote correcte de Boum-Boum, et en repoussant faiblement celui qui la portait.

Alors le Clown devina…

Il sortit en courant, après avoir fait à l’enfant un signe qui la rassura. L’espoir vint colorer délicieusement son agonie. Et croisant ses petites mains elle attendit, confiante et reposée.

Un quart d’heure après, l’artiste entrant dans la boutique se débarrassait vivement du grand paletot boutonné jusqu’au haut qui l’enveloppait, jetait son chapeau de feutre, et apparaissait avec le maillot violet émaillé de fleurs d’argent, la perruque rousse hérissée, et la face badigeonnée — en tenue de représentation, enfin.

L’enfant eut un mouvement de joie indicible.

Elle fit un effort pour écarter ses deux mains et applaudir comme autrefois, durant les belles soirées du cirque, mais elle n’en eut pas la force.

Elle ne put que sourire avec reconnaissance au Clown, qui, devant ce lit où la mort avait déjà allongé sa griffe, se mit à cabrioler, à pirouetter et à gambader avec sa dextérité et sa souplesse merveilleuses.

Au milieu d’un dernier saut de carpe, il s’arrêta brusquement, l’élan brisé, le regard effaré : les yeux de la petite Berthe ardemment fixés sur lui s’étaient tout à coup voilés. L’enfant était morte, la joie au cœur et le sourire sur les lèvres.

Et le Clown, essuyant une larme qui roulait sur sa joue fardée, reboutonna son paletot en hâte, et après avoir renfoncé sa perruque soyeuse sous son feutre mou, sortit pour pouvoir pleurer à l’aise sur le boulevard extérieur.

Edmond Lepelletier.
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