Dialogues tristes/Une lecture

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Un salon très élégant, dans un demi-jour mystérieux… Çà et là, de mourantes étoffes retombent et d’étranges lys dressent leurs calices d’or, sur des fonds rouges de chapelle… Byronnet , l’illustre psychologue, est assis, presque couché en une pose alanguie devant une table de laque, sur un divan où quelques feuillets d’un manuscrit sont épars… La baronne Hopen et Madame Boniska, assises de l’autre côté de la table, sur des fauteuils bas, regardent Byronnet, attentives et défaillantes. Byronnet, avec des gestes menus, dispose les feuillets de son manuscrit, verse ensuite quelques gouttes de vin de Porto, dans un verre, qu’il porte délicatement à ses lèvres…


LA BARONNE HOPEN.— Oh ! Byronnet… Nous languissons…

MADAME BONISKA.— Nous languissons tellement… Byronnet…

BYRONNET.— I begin… Hem !... Hem !

LA BARONNE HOPEN.— C’est une histoire d’amour, n’est-ce pas ?

BYRONNET.— Que voulez-vous que ce soit d’autre ?

MADAME BONISKA.— Et d’amour mondain ?

BYRONNET.— Mais quelle question… Y en a-t-il donc un autre ? Et comment concevoir cette idée tellement amère, qu’il peut exister, quelque part, d’autres âmes que les vôtres ? Et comment concevoir aussi cette catastrophe, qu’il pourrait se faire que je ne fasse plus votre psychologue ?... Me voyez-vous décrire les frolies… comment appelez-vous cela, en français ?... les frolies !... ah ! les fredaines d’une pauvresse !...

MADAME HOPEN.— Ah ! Byronnet, ne dites pas de vilaines choses !

MADAME BONISKA.— Et tellement inconvenantes !... Byronnet, nous languissons !

BYRONNET.— I begin... (Il lit.) « Tandis que les nobles convives commençaient à savourer discrètement le potage crème de laitue, la marquise regardait la table, éblouissante et parée d’argenterie auguste et de bibelots très chers. Elle la regardait, comme seules les femmes du monde regardent. Les femmes du monde ont cela de caractéristique, qu’à vrai dire, elles ne regardent pas, et qu’elles voient tout. Leur regard, c’est quelque chose d’inexprimable, et qui n’appartient qu’à elles. Ce n’est pas un regard, c’est plus qu’un regard : une mystérieuse parure morale, une sorte de diamant mentalisé, un égrènement fluide, aérien, de perles, qui seraient, en quelque sorte, des perles intellectuelles… » (Il s’arrêta un instant, et, du regard, interroge la baronne Hopen et Mme Boniska.)

LA BARONNE HOPEN (soupirant).— Ah ! tellement exquis !

MADAME BONISKA.— Comme il nous connaît !... Byronnet, comme vous nous connaissez !... C’est inconcevable, et si subtil, et tellement vrai !

BYRONNET (modeste).— Je suis psychologue, voilà tout !... Je fais de la chimie… de la chimie féminine… (Il reprend sa lecture.) « ... qui seraient des perles intellectuelles. Les bourgeoises et les femmes du peuple regardaient… (Avec dégoût.)… elles ont des yeux, comme elles ont des pieds, des mains, des narines, des oreilles, c’est-à-dire des organes grossiers, des sens vulgaires, par où elles sentent des choses naturelles, qui ne sont pas de Londres et qui coûtent bon marché. Pour regarder, comme regardait la marquise, il faut être née, ou très riche, c’est-à-dire être tout en âme… Les psychologues seuls qui dînent en ville, vont au club, et dissèquent les âmes confortables, savent la loi de ces différences essentielles qui séparent absolument les femmes qui sont vraiment des femmes de celles qui ne le sont pas, et qui, par conséquent, n’intéressent point l’analyste… »

LA BARONNE HOPEN.— Quelle force d’observation !... Quelle profondeur !... Et tellement juste !

MADAME BONISKA.— Et puis, comme ce « qui dissèquent » est nouveau et délicieux !... et si philosophique… d’une philosophie tellement… tellement élégante !...

LA BARONNE HOPEN.— Tellement correcte !...

BYRONNET.— C’est de la psychologie, voilà tout !... (Il reprend sa lecture.) « La marquise regardait la table, chargée de luxes magnifiques et d’impressionnantes mondanités. » (Il s’interrompt encore. À la baronne Hopen et à Mme Boniska.)… Remarquez ce rythme, je vous prie… « La marquise regardait la table. » Cela n’indique-t-il l’obsession d’une pensée chez la marquise, et un état d’âme particulier chez la table ?... Une correspondance morale de la table qui est regardée à la marquise qui regarde la table ?... Toute la vie mondaine n’est-t-elle pas psychologiquement résumée dans cette corrélation intime d’une table et d’une marquise ? (La baronne et Mme Boniska ont des gestes d’admiration.)… Et combien dramatique !... Et combien moderne !...

LA BARONNE ET MADAME BONISKA (en proie à une émotion violente).— C’est divin !... c’est… c’est…

BYRONNET.— De la psychologie, voilà tout … (Il reprend sa lecture.)… « La marquise regardait la table, chargée de luxes magnifiques et d’impressionnantes mondanités… Elle la regardait, non point seulement pour le plaisir noble et consolateur de contempler un spectacle de richesse qui impose toujours du respect aux âmes fières, elle la regardait aussi, parce que, secrètement, elle espérait relever dans son ordonnance quelque imperceptible faute de goût – de ces fautes qui sont des crimes –, dont elle eût pu se faire une arme contre la duchesse, pour lui arracher l’amour du comte Jean. Elle connaissait l’irréprochable et si délicate correction du comte. L’année dernière, brusquement, il avait quitté la princesse, à cause d’un coupé neuf, fait à Londres pourtant, mais auquel il manquait un menu bibelot de toilette : « Ce n’est pas correct, adieu ! » avait-il dit. Et la princesse avait failli mourir, non de l’abandon de son amant, mais de l’incorrection de son coupé. Le comte appartenait à cette forte et superbe race d’hommes de club et de salon qui, par une délicatesse innée, ne peuvent supporter, chez celles qu’ils aiment, l’inauthenticité d’une cuiller, ou la forme démodée d’un cache-pot d’argent. Impitoyable envers lui-même, dont les chemises, chaque semaine, étaient blanchies à Londres et qui n’eût point toléré, à ses chapeaux enviés, d’autre soie que celle prise à des lapins authentiquement tués en Angleterre, il était aussi impitoyable envers les autres. Non seulement il s’apercevait de la réalité visible et présente de la moindre incorrection, mais son flair était tel, il avait une telle acuité, qu’il en devinait, qu’il en sentait l’approche, à travers les murs, les tentures, les corsages fleuris, les sourires grisants et les chairs parfumées. Et puis ses chaussures, dont il possédait une admirable bibliothèque, étaient toujours si impeccables ; et ses cravates, qui n’eussent point tenu dans les vitrines de la collection Sauvageot , d’un choix si souverain, d’une pensée si supérieure !... En ce moment, pâle et si mince, il maniait, en souriant, l’argenterie anglaise, et ce sourire qui allait, approbateur, presque admiratif, de la petite assiette à beurre, en argent anglais, à sa grande assiette, d’un précieux travail anglais, ce sourire qu’il avait devant l’impeccabilité de ces choses, et que dut avoir Napoléon, lorsqu’il contempla ses troupes à Austerlitz et à Borodino, ce sourire fut, pour la marquise, une intolérable souffrance, et son cœur se déchira. »

LA BARONNE HOPEN.— Que c’est beau !

MADAME BONISKA.— Que c’est poignant !... Ah ! Byronnet, comme vous connaissez le cœur des hommes !

LA BARONNE HOPEN.— Presque autant que le cœur des femmes…

MADAME BONISKA.— Jamais je n’ai été tant émue… Ah ! Byronnet !... Byronnet !...

LA BARONNE HOPEN.— Je suis affolé, Byronnet.

BYRONNET.— C’est que je fais de la chimie masculine aussi !... Mais écoutez ceci : (Il lit.) « Sous la rose pâleur des roses abat-jour, dans l’espace rose que laissaient vide les grandes bougies de cire rose, les cache-pots d’argent, garnis d’orchidées, étaient reliés entre eux par des guirlandes de frissonnants bluets… »

MADAME BONISKA.— Oh !... oh !...

LA BARONNE HOPEN.— Aïe !

BYRONNET.— Quoi ?... Qu’avez-vous?

MADAME BONISKA.— Oh !...

LA BARONNE HOPEN.— Aïe !

BYRONNET.— Mais qu’y a-t-il ?... Mais qu’y a-t-il ?

MADAME BONISKA.— Oh ! les bluets ! Byronnet !

BYRONNET.— Eh bien ?

LA BARONNE HOPEN.— Oh! Pourquoi des bluets, Byronnet !... Pourquoi ?...

BYRONNET.— Comment, pourquoi ?...

MADAME BONISKA.— Mais les bluets n’existent pas, Byronnet !

BYRONNET.— Les bluets n’existent pas ?...

LA BARONNE HOPEN.— Ce n’est pas une fleur correcte… ce n’est pas une fleur du monde Byronnet !

BYRONNET.— Pas une fleur du monde ?

MADAME BONISKA.— Les bluets deviennent noirs à la lumière, Byronnet.

BYRONNET.— Les bluets deviennent noirs…

LA BARONNE HOPEN.— Ah ! quelle catastrophe !

MADAME BONISKA.— Avoir tant de talent ! Et mettre… bluets ! Quel dommage !

LA BARONNE HOPEN.— Que je souffre de ces bluets !... des bluets !...

BYRONNET.— Hé bien !... quoi ? des bluets !...

MADAME BONISKA.— Mais il n’y a pas de faute plus grande contre l’élégance… Et votre marquise n’est pas une vraie grande dame… Elle a des goûts grossiers… Ce n’est pas admissible.

BYRONNET.— Pas une vraie grande dame, une marquise ?... Vous m’offensez en la supposant telle… Ai-je donc l’habitude de peindre des femmes dont l’aristocratie est douteuse ?... (Très froid.)… C’est bien… (Il range les feuillets de son manuscrit.) Vous ne connaîtrez pas la suite de mon roman… (Il se lève.) Sachez seulement qu’il y avait de l’amontillado au premier service… (Ironique.) Ce n’est peut-être pas élégant, l’amontillado  ?...

MADAME BONISKA.— Au premier service !... Byronnet, que vous êtes cruel !

LA BARONNE HOPEN.— Mon petit Byronnet !... Enlevez ces bluets, je vous en prie !... Que dirait le monde ?... Et moi, je souffre tant de la vulgarité de ces bluets !... Mettez violettes russes… mais pas bluets !... pas bluets !...

BYRONNET (très froissé.).— C’est bien… Je vais à Londres, pour savoir exactement ce qu’il faut mettre quand on est vraiment élégant… Adieu… (Il se dirige vers la porte.)

MADAME BONISKA et LA BARONNE HOPEN (le rappelant).— Byronnet !... Byronnet !

BYRONNET (saluant).— Je vais à Londres !... (Il sort.)