Dictionnaire de la conversation et de la lecture 1853 - Tome 11, KANT (Immanuel)
|
|
|
|
|
|
l’un des plus grands philosophes de tous les siècles, naquit le 22 avril 1724, à Kœnigsberg, en Prusse : il était fils d’un sellier. Après avoir fait ses premières études au gymnase de sa ville natale, le Collegium Friedericianum, il suivit les cours de l’université, où il étudia d’abord la théologie, qu’il abandonna bientôt pour les sciences naturelles, les mathématiques et la philosophie. Ses cours universitaires une fois terminés, il remplit pendant neuf ans l’emploi de précepteur particulier dans diverses familles, et publia à cette époque son premier ouvrage, Pensées sur la véritable appréciation des forces vivantes (1747). En 1755 il prit ses degrés, et fit alors des cours publics à l’université sur la logique et la métaphysique, la physique et les mathématiques. Après avoir inutilement concouru à diverses reprises pour des chaires qui venaient à vaquer dans sa patrie, on lui offrit, en 1762, une chaire de poésie, qu’il refusa, parce qu’il se sentait hors d’état de l’oc-
KANT 743
cuper, et n’obtint qu’en 1770 la chaire de logique et de metaplrysique, deux sciences qu’il continua de professer jusqu’à la fin de ses jours. Il avait déjà publié sur les sciences naturelles, notamment sur l’astronomie (Histoire et théorie universelle du ciel [1755]), sur la géographie physique ou encore sur la philosophie (Seul motif possible d’une démonstration de l’existence de Dieu [1763] ; Observations sur le Sentiment du beau et du sublime [17641 ; Rêves d’un Visionnaire, élucidés par les rêves de la métaphysique [1766 ], etc., etc), un grand nombre de dissertations et d’ouvrages qui avaient fait reconnaître en lui un observateur aussi fin que spirituel en même temps qu’un penseur profond et original. Toutefois, la série d’ouvrages par lesquels il a fait époque dans l’histoire de la philosophie ne date que de sa dissertation De Mundi sensibilis et intelligibilis Forma et Principiis (1770), par laquelle il inaugura son entrée en fonctions. C’est en même temps le programme de sa Critique de la Raison pure, qu’il ne publia qu’onze années plus tard (1781). Dès lors ses grands ouvrages philosophiques se suivirent rapidement. En 1783 parurent les Prolégomènes de toute métaphysique future ; en 1785, la Création de la Métaphysique des Mœurs ; en 1786, les Principes métaphysiques des Sciences naturelles ; en 1788, la Critique de la Raison pratique ; en 1790, la Critique du Jugement ; en 1703, la Religion dans les limites de la simple raison ; en 1791, les Principes métaphysiques de la Morale, et ceux de la Jurisprudence en 1798 ; enfin, le dernier de ses ouvrages, L’Anthropologie au point de vue pragmatique.
Kant mourut à l’âge de quatre-vingts ans, le 12 février 1804. Il ne s’était jamais marié, et ne s’était jamais éloigné des environs de Kœnigsberg. Ses travaux ne l’empêchaient point de prendre sa part des distractions du monde. Il aimait les sociétés gaies et sans prétentions, et son commerce était aussi agréable que recherché. Ses Œuvres complètes ont été maintes fois réimprimées. La plus récente édition en a paru à Leipzig, en 12 volumes (1838-1839.)
[Kant s’est surtout proposé de combattre le scepticisme et l’idéalisme ; mais s’il a pris à partie le sceptisme et l’idéalisme véritables, représentés par Hume et Berkeley, il a méconnu la cause de tous les deux et la nature du dernier.
Premièrement, il n’a pas vu la source de l’erreur respective de ses deux adversaires ; en second lieu, non moins superficiel qu’eux, il les a combattus avec des raisons aussi mauvaises que l’étaient les leurs. Il a cru que le scepticisme de Hume tenait à l’absence d’idées a priori, comme il parle, c’est-à-dire d’idées étrangères aux sens : ce qui serait vrai si par là il eut entendu les véritables idées premières ou générales. Mais ce n’est pas elles qu’il regrette dans Hume. Il s’est imaginé, d’un autre côté, que l’idéalisme de Berkeley, qui faisait tout venir de Dieu, même les sensations, avait pour cause, au contraire, ces idées générales, et qu’elles étaient nécessairement exclusives de l’expérience. Ainsi placé entre deux erreurs, qu’il croyait sortir de deux causes opposées, qu’a fait Kant ? Il s’est escrimé, d’une part à réduire les idées générales à de pures conceptions, et dès lors à n’être plus les principes constitutifs et les objets, mais les simples directions de l’esprit, ne donnant à l’esprit pour objet que les sensations ou représentations sensibles, qu’il nomme intuitions ; d’autre part, à établir que les sensations sans les conceptions de l’intelligence sont radicalement impuissantes à fournir la connaissance. A ses yeux, la connaissance comprend deux parties d’origine différente, et qui pourtant sont inséparables : les représentations sensibles et les conceptions : Néanmoins, si les conceptions particulières peuvent se rapporter à des représentations sensibles, les conceptions générales ne sauraient le faire. Kant cependant ne rejette pas les conceptions générales ; il les emploie à établir l’unité dans les conceptions particulières, comme il emploie celles-ci à unir les représentations. Il suit de là que les conceptions particulières
744 KANT — KANTAKUZÈNE
ont un objet dans les représentations sensibles, et que les conceptions générales, qui n’y en trouvent pas, n’en ont absolument aucun. Avec de tels principes, comment va-t-il se débattre entre le scepticisme et l’idéalisme ?
Après avoir fait tellement dépendre l’une de l’autre la part de l’intelligence et la part des sens dans la connaissance, que la connaissance est impossible si on les sépare, Kant se croit en mesure de confondre à la fois Hume et Berkeley, en donnant à l’un dans les conceptions a priori l’idée du rapport de l’effet à la cause, et en prouvant à l’autre l’existence des objets extérieurs ou des corps, par l’impossibilité des conceptions sans cette existence. Mais qu’importent à Hume les conceptions a priori ? qu’importe, par exemple, que la conception de cause et d’effet, et de leur rapport, émane de l’intelligence, si cette conception est sans objet hors des représentations sensibles, hors de l’expérience ? Elle s’évanouit avec les représentations qui la faisaient vivre, laisse revenir les ténèbres sur le rapport de l’effet à la cause, et le doute subsister dans toute sa force. D’ailleurs, Hume ne nie point les conceptions a priori, puisqu’il cherche l’idée de cause dans la naissance de chaque pensée dans l’esprit, comme il la cherche dans la naissance de chaque phénomène dans l’univers. Qu’importe à Berkeley qu’il y ait des objets extérieurs, si ces objets n’existent point réellement hors de notre sensibilité et n’en sont que de purs phénomènes ? En un mot, Berkeley est idéaliste parce qu’il ne peut comprendre l’existence des corps en soi ; Hume est sceptique parce qu’il regarde impossible toute connaissance de la réalité des corps, de la réalité de l’âme, de la réalité de Dieu. Or, que dit Kant ? Justement que nous sommes dans cette impossibilité qui fonde et l’idéalisme de Berkeley et le sceplisme de Hume. En effet, puisque tout ce qui échappe aux sens est inaccessible à l’intelligence, il est manifeste que la substance de l’âme, la substance de Dieu, la substance des corps, lui échappant éternellement, sont pour l’intelligence comme si elles n’étaient pas. L’intelligence n’atteint rien de Dieu, puisque dans Dieu il n’y a rien de sensible : c’est pour elle une notion vide ; elle ne saisit de l’âme que le fait actuel de chaque pensée découvert par le sens intime, et des corps que les phénomènes. Et ce ne sont pas là des conséquences qu’il faille arracher au principe de Kant ; elles en sont tirées par lui-même, il s’évertue à les établir, il les propose et les vante comme de sublimes découvertes ; il va jusqu’à douter si Dieu peut comprendre les choses intellectuelles : C’est, dit-il, une question de savoir s’il peut exister un entendement qui en soit capable (ibid., 357). Voilà une merveilleuse réfutation de Hume et de Berkeley ! Il se pose pour combattre en eux le scepticisme et l’idéalisme ; et de cette impossibilité de rien comprendre jaillissent naturellement et à volonté ou le scepticisme, qui doute, ou l’idéalisme, qui nie, non pas seulement l’idéalisme partiel de Berkeley, qui ne frappe que les corps, mais l’idéalisme absoln, qui tombe aussi sur l’âme et sur Dieu.
Il faut voir Kant s’applaudir d’avoir abattu, foulé aux pieds les orgueilleuses prétentions de la raison à atteindre un monde supérieur aux sens, de l’avoir enfermée dans le cercle de l’expérience, comme dans un cachot de plomb, en lui coupant les ailes divines qui ravissaient Platon dans l’empire des idées éternelles, dans la région suprême et infinie des réalités intellectuelles ou essences des choses ! Insensé ! vous voulez garrotter la raison avec les sens et pattaclierà la terre ! et vous ne voyez pas que les chaînes que vous jetez sur elle, elle les brisera toujours ! Vous ne voyez pas que cette indomptable ardeur qui la porte vers l’absolu, que vous ne savez connattre, eu atteste la réalité ! vous prétendez luit signifier en maître l’impuissance d’arriver à l’absolu, qu’elle rêve. En bien, dans sa fougueuse indignation de se voir privée de cet absolu, de Dieu, qui est son besoin, vous la verrez, dans vos premiers disciples (Fichte) se déclarer elle-même absolue, Dieu ! Vous voulez qu’elle ne puisse rien concevoir, ni à elle, ni à Dieu, ni à l’univers : eh bien, dans vos disciples encore (Fichte,
744 KANT — KANTAKUZÈNE
Schelling, Hégel), elle se croira capable non-seulement comprendre leur existence et la sienne, mais de les créer et de se créer avec eux. Que si elle ne peut supporter le poids immense de l’absolu, elle le placera hors d’elle, mais ira s’engloutir en lui (Schelling, Hegel), et roulera ainsi d’abîme en abîme ! Et voilà comment Kant a réussi à soustraire l’esprit aux idées éternelles, qui jusqu’à présent suivant lui l’avaient tenu captif et délirant dans leur domaine imaginaire, et à les contraindre elles-mêmes de venir se plier au joug de la réalité qu’on voit des yeux, qu’on saisit des mains, et d’abdiquer toute la part de l’existence que cette sensible réalité se refuse à leur souscrire ; ou, pour parler son propre langage, comment il les a forcées de subir humblement la loi de notre faculté expérimentale de connaître, au lieu de la lui imposer. Oui, nous l’avons dit ailleurs, et nous ne saurions trop le répéter, nul ne se joue avec les idées métaphysiques, nul ne peut leur dire : Vous viendrez jusque ici, et ne passerez pas outre. Souveraines, inflexibles, ne connaissant de limites qu’elles-mêmes, elles brisent les barrières qu’on avait dressées contre elles, et se produisent, éclatent, dans leur plénitude. Malheur à qui les aborde pour innover, et qui ne peut embrasser leur étendue et mesurer leur puissance ! Elles le forceront à donner le spectacle des plus déplorables écarts.
Nous n’avons jugé Kant que comme métaphysicien. Du reste, il avait un talent supérieur et des connaissances rares dans presque tous les genres. Il parait même, par quelques opuscules qu’il nous a été impossible de nous procurer, qu’il a eu des vues nouvelles en astronomie et en physique. « Il affirme (dit de lui M. Scheen, dans l’Exposition de son système, p. 3), d’après les lois du calcul et celle de l’excentricité progressive des planètes, qu’il existe d’autres corps célestes au-delà de Saturne : Herschel le prouva, le 13 mars 1781, à l’aide du télescope. On trouve dans cet ouvrage des conjectures remarquables sur la voie lactée, sur les phénomènes de Saturne, etc. ; conjectures que le génie observateur des astronomes a déjà commencé à confirmer. La théorie des vents, le traité sur les volcans de la lune, l’histoire des tremblements de terre, ainsi que ses idées sur le mouvement et le repos des corps, fixèrent bientôt l’attention des physiciens. » Comme moraliste, lorsqu’il considère le sublime et le beau dans les caractères des individus et des peuples, il a des pages dignes de nos premiers écrivains.
BORDAS-DEMOULIN.