Dictionnaire des antiquités chrétiennes/Poisson
(1877)
POISSON (SYMBOLE). De tous les symboles de la primitive Église, aucun ne fut d’un usage plus vulgaire ni plus universel que le poisson. Il est employé comme métaphore, dans le discours, par les SS. Pères et les autres écrivains ecclésiastiques, figuré comme formule arcane sur les monuments de toute nature, soit par l’inscription de son nom grec, ixevc, soit par son image peinte, gravée ou sculptée, soit enfin par la réunion du nom et de l’image, comme sur ce curieux anneau trouvé prés de Rome (De Rossi. Bull. 1873. pl. iv. v), et où le poisson lui-même tient lieu de l’initiale i du mot ixthyc. On comprend donc qu’il ne s’agit ici, ni de ces poissons qui, à diverses époques, durent entrer, pour la fidélité historique, dans la représentation de certains faits évangéliques, ni de ceux que les artistes ont placés dans leurs compositions diverses comme simples motifs d’ornementation mais bien, et uniquement, du poisson isolé, retracé, dans une intention symbolique, sous l’empire de la discipline du secret, particulièrement sur les tombeaux et les pierres annulaires, par les chrétiens des quatre premiers siècles (V. De Rossi. De Christ, monum. ixgyn exhibent, in t. II Spicis. Solesm.) Or, dans la pensée de nos pères, ce symbole eut une double application au Christ et au chrétien.
I. Soit hasard, soit disposition providentielle, il se trouve que le mot grec ixevc, qui signifie poisson, fournit les initiales des cinq mots 3lr,(raj… soit, en français, JESUS CHRIST FILS DE DIEU E SAUVEUR. Comment et par qui cette énigme fut-elle découverte ? C’est ce qu’il serait difficile de dire on suppose qu’elle put venir d’Alexandrie, où quelques chrétiens, ayant cherché de bonne heure à substituer un nouvel acrostiche à ceux qui, au témoignage de Cicéron (De divin. ir. 54), formaient les sutures des vers attribués aux sibylles, en auront surpris les éléments dans ce mot mystérieux. Des livres,… ; énigmatique aurait passé dans le langage vulgaire des premiers chrétiens et il est certain que, dès le deuxième siècle, le sens en était familier aux fidèles, puisque S. Clément d’Alexandrie, qui leur recommande défaire graver sur leurs sceaux l’image du poisson {Paedag. m. 106), s’abstient de leur en expliquer le motif. Nous le savons du reste positivement par le témoignage de l’auteur africain anonyme du livre De promission, et benedict. Dei (n. 59)…, latine piscem, sacris litteris, majores nostri interpretali sunt hoc ex sibylliis versibus colligentes ; a l’interprétation de l’ichtus ; , ou poisson, nos pères l’ont tirée des vers sibyllins, » et il nous plait de reproduire l’explication si claire que S. Augustin donne de l’acrostiche (De civit. Dei xvni. 25) « Des cinq mots grecs qui sont Iesou, Xpistos, Theou, Uios Soter si vous réunissez les premières lettres, vous aurez ixthus, poisson, dans lequel nom le Christ est désigné mystiquement. »
Quoi qu’il en soit, la découverte, peut-être fortuite, d’un mot qui se prêtait si merveilleusement à exprimer le nom de Jésus-Christ, ses deux natures, sa qualité de Sauveur, dût être une véritable révélation et on comprend que, s’emparant d’une donnée si féconde, les SS. Pères durent donner carrière à leur imagination et à leur piété, pour rechercher dans la nature même du poisson des analogies avec les différents attributs du Rédempteur des hommes. Et, partant de cette supposition que l’ixthus fut avant tout employé comme énigme, nous nous figurons que l’ère des interprétations symboliques ne s’ouvrit que postérieurement. Ces interprétations sont nombreuses dans les textes anciens nous nous bornerons à indiquer rapidement les plus dignes d’attention.
Le Christ est appelé poisson :
1° Parce qu’il est homme. Dans le langage figuré de l’Écriture et de la primitive Église, la vie présente est une mer Ubique mare sœculum legimus, dit S. Optat (m. p. 68) ; et, selon S. Ambroise (L. iv In Luc. v), les hommes sont des poissons qui nagent dans cette mer pisces qui hanc enavigant vitam. Un pieux pélerin des premiers siécles inscrivait cette prière sur une des parois de la crypte des papes martyrs au cimetière de Calliste :
« Demandez que Verecundus avec les siens accomplisse heureusement sa navigation, bene naviget. »
Donc, en revêtant notre nature, le Verbe est devenu ’poisson comme nous ; « il a daigné être caché dans • les eaux du genre humain, il a voulu être pris au lacet de notre mort (Greg. Magn. Homiliar. in Ev. 1. n. Homil. XXIV), » Ipse enim latere dignatus est in aquis generis hitmani, capi voluit laqueo mortis nostrœ. Aussi, mis en demeure de payer l’impôt, Notre-Seigneur veut-il que la petite pièce de monnaie qui doit y pourvoir se trouve dans la bouche d’un poisson, afin que, le poisson étant le symbole de son humanité, ixthyc, in quo is erat qui tropice piscis appellatur (Origen. In Matlh. homil. XIII. 10), il fut bien entendu qu’il payait le cens, non pas en tant que Fils de Dieu (les rois n’exigent pas l’impôt de leurs fils [Matth. xvii. 24]), mais en tant qu’homme.
2° Parce qu’il est Sauveur. Le poisson péché par le jeune Tobie dans le Tigre, pour délivrer Sara du démon et rendre la vue à Tobie le père, offrait une analogie frappante avec le Sauveur qui, par l’éclat de sa divine doctrine, tire le monde des ténèbres où il était plongé, et, par la vertu de sa croix, terrasse le démon’ jusque-là maître de la terre. Les SS. Pères n’ont eu garde de négliger ces’ ingénieux rapprochements ; et nous avons choisi parmi beaucoup d’autres l’explication de S. Optat de Milcve (L. m. Adv. Parmen. c. 2). A propos du tribut payé par Jésus-Christ, l’anonyme africain (toc. laud.) dit que le poisson porteur du didra- chma est l’image du Christ s’offrant poisson pour le salut du monde entier, toti se offerens mundo …. C’est à ce même titre de victime qu’on l’assimile encore aux poissons frit qu’il servit à sept de ses disciples sur les bords de la mer de Tibériade, car, dit S. Grégoire, dont nous complétons ici la citation, « lui aussi fut comme rôti par la » tribulation au temps de sa passion, » quasi, tribulatione assatus tempore passionis suœ.
Même idée dans S. Augustin (Tract. cxxm InJoan.) « Le poisson frit, c’est le Christ, » piscis ’assus Christus est. Et levén. Bède {In cap. xxi Joan.) résumant la doctrine des anciens, en a fait un aphorisme qui depuis est resté dans la langue archéologique : • Piscus assus, Christus est passus, « le poisson frit, c’est le Christ souffrant » L’évèque Sévérin (V. ap. Bottari. t.. m p. 30) croit reconnaitre une image analogue dans les deux poissons avec lesquels Notre-Seigneur rassasia cinq mille personnes dans le désert. « Venons, donc, dit-il, au roi des angéliques phalanges, et ncus retrouverons dans les poissons la spirituelle victime, le Sauveur, le Prêtre. » On a vu que l’acrostiche ixerc se rapporte à cet ordre d’idées, puisqu’il représente le Christ dans sa qualité éminente de Fils de Dieu Sauveur ! Nous ne possédons qu’un seul exemple de’ la reproduction intégrale de l’ichtus comme acrostiche proprement dit il est fourni par un marbre grec-chrétien, trouvé il y a quelques.années dans un polyandre d’Autun (V. l’art. Acrostiche). Partout ailleurs il ne figure que comme chiffre ou tessére c’est-à-dire que les sigles ixerc sont simplement écrits horizontalement en tète ou à la fin de l’inscription ou bien si elles sont superposées verticalement (V. Fabretti. 329), les lettres restent isolées, et sans entrer aucunement dans la composition des premiers mots de chacune des lignes du litulus, avec lequel elles ne peuvent même se combiner, car les seules épitaphes ornées de ce chiffre qui nous soient parvenues sont latines, tandis que le mot poisson est écrit en grec ; tel est le marbre d’Evrion (Fabretti. ibid) le mot ixthus s’y trouve écrit deux fois, horizontalement en tête du titulus, et verticalement en tète des cinq lignes dont il se compose. Une sixième lettre est ajoutée, c’est un qui s’interprète par nika, vince c’est une acclamation de victoire au Fils de Dieu Sauveur !
Une pierre tumulaire des catacombes, aujourd’hui au musée Kircher, produit ce symbole avec un véritable luxe de circonstances intéressantes une ancre y est gravée entre deux poissons, et ces emblèmes sont surmontés de l’inscription ix0tc zoonthon, piscis viventium, ce qui revient à dire : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des vivants. » L’ancre exprime ici une ferme espérance dans le Dieu Rédempteur représenté par le poisson, et l’association de ces deux symboles, association qui se.reproduit très-fréquemment sur les marbres (De Rossi. ixerc. Index inscr. n. 47 seqq.), et presque toujours sur les pierres annulaires {ld. Index sigill. etgemm. n. 83 usq. fin.), est, en hiéroglyphe, l’équivalent des acclamations écrites SPES IN CHRISTO SPES IN DEO SPES IN DEO christo, si communes dans les monuments primitifs. Voici une opale du musée Vettôri ayant sur l’une de ses faces Trxerc symbolique, et sur l’autre l’ancre cruciforme [Num. Or. explic. p. 92).
Mais ce sont surtout les objets portatifs à l’usage de la piété des premiers chrétiens, anneaux, pierres gravées, amulettes de toutes sortes et de toute matière, ivoire, nacre de perles, émail, pierres précieuses, qui produisent le type du poisson dans des conditions propres à faire ressortir- leur foi, leur confiance et leur amour envers le Dieu Sauveur. Tantôt ce sont des poissons de verre ou’ de métal, destinés ; à être suspendus au cou comme amulettes (V. Costadoni. tav. n. n et nr. 19) et dont quelques-uns portent même les acclamations les plus significatives. Tel est un- poisson de bronze sur lequel est écrit le mot cuevic, salva (Id. iv. 22), ce qui, hiéroglyphe et inscription réunis, compose cette invocation « Jésus-Christ, Fils de Dieu, sauve-nous, » ou Domine, salua nos. Costadoni (ii-. 35) donne une gemme ornée de deux poissons ; avec cette inscription en trois lignes ix Il cwTiip || On voit que c’est la tessère ixerc, avec cette différence que le mot cumip, Sauveur, partout ailleurs représenté, comme les autres mots de l’acrostiche, par son initiale c, est ici écrit en toutes lettres.
Sur d’autres pierres (vu. 28), c’est la croix qui, associée au symbole du poisson, vient compléter le sens, en mettant sous les yeux l’instrument sur lequel s’est opérée la rédemption. On ne doit sans doute pas entendre autrement l’association du monogramme du Christ aux sigles’ ixerc, circonstance intéressante que présentent des tombeaux de plomb de Saïda en Phénicie illustrés par M. De’ Rossi {Bull. 1875. p. 85), à qui nous empruntons ce dessin. Dans une représentation de la guérison du paralytique (Bottari. cxcv), l’artiste a eu l’ingénieuse idée de donner au dossier du lit la forme d’un poisson ; or, comme nous trouvons le même type dans une mosaïque de Saint-Apollinaire de Ravenne, nous sommes, semble-t-il, autorisés à penser qu’il ne s’agit pas ici d’un simple ornement, mais que nous devons y voir une allusion au divin ixerc,.qui se montre déjà Sauveur en guérissant les maux physiques des hommes, en attendant qu’il les rachète par l’effusion de son sang. Foggini possédait une pierre annulaire fort singulière où, d’après l’avis de quelques savants (V. Mamachi. Origin. u 50), serait représentée la promesse d’nn rédempteur faite à Adam et à Eve après leur péché. Le serpent tentateur s’y montre avec la fatale pomme à la bouche, et nos premiers parents sont à genoux dans une attitude humiliée. Un personnage profondément incliné étend vers eux ses mains, comme pour les relever. Ce personnage ne serait autre que le Verbe divin, qui, reposant ses pieds sur un poisson, indique ainsi la nature humaine qu’il doit revêtir dans la plénitude des temps. Or, comme son incarnation devait apporter le salut au monde submergé dans l’erreur et le péché, on a placé à côté de ce sujet principal l’arche de Noc avec la colombe, et de plus une ancre dénotant la sécurité qui serait alors donnée à ceux qui naviguaient dans la mer tempétueuse de ce monde. Les poissons figurés sur le disque de certaines lampes d’argile (V. Perret. iv. ix. 5 pl. xix. 1) peuvent aussi faire allusion à la lumière véritable que le Christ apporta au monde par son incarnation (Joan. t. ix).
5° Parce qu’il s’est fait l’aliment de l’homme dans l’eucharistie : Étant donné que le poisson est, dans la langue parlée comme dans celle des signes, "substitué à Jésus-Christ, il était naturel qu’on se servît de ce symbole pour couvrir l’adorable mystère que l’Église primitive s’appliqua toujours à soustraire aux profanes. Manger le poisson, signifia donc se nourrir de la chair du Christ. Nous prions le lecteur de se reporter à notre article Eucharistie (n. Ill), où nous avons établi, soit par les textes, soit par les monuments figurés de l’antiquité chrétienne, et en particulier par les peintures récemment découvertes au cimetière de Calliste, que le poisson avait incontestablement une signification eucharistique. Nous ajouterons seulement que les cistes (V. Ibid.) renfermant le pain et le vin, les deux éléments de t’eucharistie, semblent accuser en outre l’intention de présenter Notre-Seigneur dans sa qualité d’instituteur du sacrement car le divin Poisson porte ces cistes sur son dos, comme ailleurs (V. plus bas 5 ») il soutient le vaisseau de l’Église.
4° Parce qu’il est laideur du baptême. On cite un hiéroglyphe baptismal où un enfant est vu assis sur un poisson (V. Polidori. Pesce. part. i.) L’enfant, c’est le baptisé auquel l’Église donne la nom d’enfant nouveau-né Quasi modo genili infantes (premier dimanche après Pâques) le poisson, c’est le Christ, auteur du baptême Piscis natus aquis, auctor baptismatis ipse est, dit Orientus, évoque d’Elvire ou d’Auch en 450 (Commonit.). S. Optat de Milève avait déjà exprimé la même idée un siècle auparavant [Adv. Parmen.) Hic est piscis qui in baptismale per invocationem fontalibus midis inseritur, ut quœ aqua fuerit, a pisce piscina vociletur ; ce qui veut dire que le Christ descendant invisiblement dans l’eau des fonts (V. la gravure de l’art. Eau baptismale), la sanctifie par sa grâce et lui donne la vertu de nous purifier de la tache originelle Christus est qui baptizât (Joan. i 53) ; et du mystérieux poisson, cette eau prend le nom de piscine. De là vint l’usage de représenter des poissons sur les vasques baptismales et dans les baptistères en général (V. des détails sur cet intéressant sujet à l’art. Baptistères, VII, 2.) 5° Parce qu’il est le fondateur et le soutien de l’Église. Nous ne manquons ni de textes, ni de monuments prouvant que l’Église fut souvent symbolisée par le navire ou la barque (V. les art. Église et Navire). Ceci devient plus évident encore quand la barque repose sur. le dos d’un poisson, comme, par exemple, sur une pierre annulaire illustrée par Méandre dans l’opuscule bien connu intitulé Nav. Eccl. réfèrent, symb. (Roma), 4 620), et dans un autre bijou que publie Ficoroni (Gemm. tilter. tab. xi. 8). On comprend que le poisson n’est autre que le Christ lui-même, sur qui l’Église s’appuie pour affronter les orages. Un sens analogue pourrait, selon nous, être attribué à une chaire épiscopale gravée sur une gemme antique [Saggi di dissert, dell’ Academ. di Cortona. t. vit. dissert, m. n. xni), et portant écrit sur son dossier le mot ixev pour ixbvc. La chaire, hiéroglyphe de l’enseignement évangélique, peut facilement aussi être prise pour celui de l’Église (V. cette gemme à l’art. Chaire).
II. Le poisson symbole du chrétien. Jésus- Christ et ses apôtres étant souvent désignés sous le nom de pêcheurs et figurés comme tels (V. l’art. Pêcheur), il devint naturel d’appeler poissons les hommes gagnés à la foi chrétienne par le divin appât de la parole. Celte appellation fut inspirée par les histoires de pèches si fréquentes dans l’Évangile, et particulièrement par la pêche miraculeuse, où Notre-Seigneur a voulu mettre la réalité à côté de la figure (Luc. v. 4 seqq.). Monté sur la barque de Pierre, qui était l’image de son Église, le Maître commence par pêcher les âmes en annonçant la bonne nouvelle à la foule qui le suivait ; et aussitôt après, il fait prendre sous ses yeux, par ses apôtres, une quantité énorme de poissons, qui étaient la figure. des multitudes qu’ils devaient convertir un jour ; et afin qu’ils ne pussent se méprendre sur la signification de ce miracle, il leur annonce immédiatement que désormais ils vont être pêcheurs d’hommes.
Ailleurs (Matth. xm. 4 seqq.), le divin Maître, voulant faire comprendre que, parmi les baptisés, il s’en trouverait qui ne se tiendraient pas fermes dans la grâce de leur vocation, et que pour cette raison, les élus seraient à la fin des temps séparés des réprouvés, se sert encore d’une parabole empruntée aux usages de la pêche quand les pêcheurs, dit-il, ont tiré leurs filets sur le rivage, ils rejettent dans la mer les mauvais poissons et ne gardent que les bons. Par ces citations auxquelles il serait aisé d’en ajouter beaucoup d’autres, on voit pourquoi les Pères, fidèles imitateurs du langage évangélique, employaient si souvent cette figure. Dans une de ses hymnes destinées à être chantées en chœur par les fidèles, S. Clément d’Alexandrie {Opp. t. i. p. 312. edit. Oxon.), après avoir donné au Christ le titre de pêcheur d’hommes, désigne sous celui de « poissons chastes ceux qui sont attirés par lui à une douce vie hors del’onde funeste de la mer du vice. » Tertullien (De baptism. i) par respect pour le grand Poisson, le poisson par excellence qui est le Christ, appelle les chrétiens, d’un gracieux diminutif, des « petits poissons », pisciculi « Nous sommes de petits poissons, puisque, par notre ixevc Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau (c’est-à-dire dans le baptême), et que nous ne pouvons être sauvés qu’autant que nous restons dans cette eau, » c’est-à-dire, qu’autant que nous persévérons dans la grâce du sacrement.
S. Jérôme raconte d’un certain Benosus qui s’était retiré du monde pour mener une vie érémitique dans une ile de la Dalmatie, que « fils du poisson qui est le Christ, et par conséquent poisson lui-même, il cherche les lieux aqueux, aquosa petit. » S. Alhanase le Sinaïte, patriarche d’Antioche, donnant aux poissons le nom de reptiles, selon les exemples qu’en fournissent les Écritures (V. Calmet. Diclionn. de la Bible, au mot Reptiles), écrit que « les baptisés sont des reptiles, péchés pour la nourriture de Dieu, par ceux qui furent autrefois pécheurs, et qui maintenant sont apôtres » (Biblioth. PP. t. i. In Hexamer.). S. Grégoire de Nazianze enseigne que, autre est la chair des oiseaux, c’est-à-dire des martyrs, qui furent baptisés dans leur sang, autre celle des poissons, auxquels l’eau baptismale suffit, quibus aqua baptismatis sufficit (De resurrect. m). Les citations pourraient devenir innombrables. Bornons-nous à la célèbre inscription d’Autun, où le nom de poisson est non-seulement donné au Christ et à la sainte eucharistie, mais encore attribué par Pectorius à son père Ascandeus.
Dans les monuments figurés, on doit regarder comme emblèmes des chrétiens les poissons suspendus à l’hameçon, comme sur une pierre gravée et sur un sarcophage cités à l’article « Pécheur » (n. !), aussi bien que ceux qui sont pris dans un tïlet (Ibid.). On doit interpréter de même ce symbole dans un marbre publié par Marangoni (Act. S. V.p. 111) où est gravée une ancre debout figurant une croix, de laquelle descend une corde ou une ligne avec un poisson à l’extrémité. On a eu aussi l’intention de représenter les chrétiens dans les poissons qui décorent les pavés en mosaïque de quelques églises anciennes (V. Costadoni. xi. 41), et en particulier dans ceux qui existent à la cathédrale de Ravenne (Môntfaucon. Antiq. expliq. n. 370), et qui, selon Ciampini (Vet. monim. i. p. 185), seraient du commencement du cinquième siècle. C’est absolument dans le même sens que bon nombre de marbres funéraires portent cette image du poisson conjointement avec la formule in PACE, celui de Léon par exemple (Boldetti. 564), celui de Pastor(Id. 56G), celui de Melilus (Id. 409), ceux d’Émilius et de Priscinus ces deux derniers monuments ont, au centre, un monogramme, vers lequel se dirige d’un côté un poisson et de l’autre une colombe (Id. 571. 455). Quelques tombeaux d’Afrique produisent le poisson dans des conditions différentes de ce que montrent les monuments de Rome et de l’Europe en général. Ainsi, sur un sarcophage de Soùr-Ghozlan, il est renfermé dans des espèces de cartouches (V. Ch. Texier. Architecl. bijzant., p. 35).
Souvent sur les pierres annulaires, et plus rarement sur les pierres sépulcrales, on observe une ancre accostée de deux poissons. Quant aux gemmes, il suffit d’en citer une de la dissertation de Costadoni, portant, outre le symbole, le mot pelaci en légende (v. 25), et deux qu’a publiées Munter (tab. i. nn. 1 et 2). Pour la seconde classe de monuments, nous signalerons le tombeau d’une femme du nom de haritima (Boldelli. 5i 0), et celui d’EVTICHIANES (Id. 566). Les savants ne sont pas d’accord sur l’interprétation de ces deux poissons. Lupi, dans plusieurs de ses dissertations, et en particulier dans celle qui a pour objet l’épitaphie de Ste Sévère martyre (p. 64 en note), les regarde comme l’embléme de l’union conjugale (Cf. Dissert. vi. part. i. p. 230). L’abbé Polidori est d’un avis contraire, et cela pour deux raisons 1* parce que quelques-unes de ces gemmes, qui sont lettrées (ou inscrites), ne font lire qu’un seul nom or, dans la supposition du P. Lupi, il devrait y en avoir deux, celui du mari et celui de la femme, comme en effet cela se voit sur les vases de verre qui ont servi aux agapes nuptiales (V. Buonarruoti. Velri. tav. xai. 5. xxiv. 1. xxv. 2 et notre art. Agapes) 2° parce que l’ancre entre deux poissons se trouve sur certains monuments dont la nature exclut toute idée d’union conjugale, par exemple sur le lilulus de Maritima déjà cité, dont les termes supposent la virginité, bien plutôt que le mariage, la défunte est en effet appelée venerabilis, terme qui, dans l’antiquité, équivaut à monacus ou monaca (Du Cange. ad. voc. Venerabilis). Tout ceci s’applique également au marbre à’Eutychianes.
Quelquefois on a substitué à l’ancre le monogramme ou la croix. Nous avons un exemple du. premier sujet dans Munter (1. i. n. 24) le monument, trouvé à Tunis, se conserve en Danemark et un du second sur une gemme gravée dans la dissertation de Costadoni (tav. vu. 28). Polidori possédait une pierre decette dernière espèce. Dans leur décimale de ces nombres rappelle, en effet, un passage de S. Clément d’Alexandrie où ce Père, à propos du denier que, dans la parabole évangélique, le maître de la vigne fait distribuer à ses ouvriers, signale dans cette monnaie le symbole du salut éternel Hoc est salutis quant signifwat denarius (Strom. 1 iv. p. 580. ed. Oxon.). Par ces mots, il est à présumer que S. Clément, au lieu de la pièce de monnaie promise, veut faire allusion à sa valeur numérique, le nombre dix, nombre parfait, undequaquep’erfeclns, comme il dit ailleurs (Slrom. vt. "i 82) et par là même très-apte à symboliser le salut éternel, qui est la perfection, le nec plus ultra de tout ce que le chrétien peut espérer en cette vie et posséder dans l’autre. S. Augustin fait voir qu’il est du même avis, lorsqu’il donne à la récompense qui nous est réservée en paradis, cum fuerit de spe factures, le nom de denarium, et qu’il assigne pour motif à cette attribution le nombre dix, dont le mot denarium est dérivé qui accipit nomen a numero decem (Tract. xvii. In Joan.).
Dans une savante dissertation que nous avons plusieurs fois citée, M. De’ Rossi a établi, avec cette clarté et celte érudition qui le caractérisent, que l’emploi de la figure du poisson ou de son nom ixsyc, comme symbole ou arcane,est une pratique à peu près exclusivement propre aux premières époques du christianisme, et qu’après Constantin (un peu plus tôt ou un peu plus tard) cet emblème ne parait plus guère sur les monuments qu’à titre d’ornement. Le P. Secchi, dans son remarquable travail sur l’inscription d’Autun (p. 28), observe très-judicieusement que l’époque où les chrétiens firent usage de ce symbole est précisément celle où la discipline du secret était en vigueur. On a pu voir, en effet, dans le cours de cet article, que les écrivains qui ont précédé Constantin, S. Clément d’Alexandrie, Origène, Tertullien, se contentent de l’indiquer, de l’enseigner, mais sans en donner l’explication ; au lieu que les autres, S. Optat de Milève, et mieux encore S. Augustin, en développent ouvertement le mystère. Le péril passé, l’arcane n’avait plus de raison d’être (V. les art. Dauphin, Pêcheur, Eucharistie).
L’emblème du poisson était cher aux chrétiens sous plus d’un rapport : 1° pour eux c’était le signe, la désignation de Jésus-Christ ; 2° l’image ou plutôt la mémoire du baptême dans les eaux saintes duquel ils trouvent la vraie vie ; 3° et même l’emblème de la vie chrétienne tout entière, par laquelle nous devons être et demeurer en Jésus-Christ par une imitation perpétuelle, sans en jamais sortir par le péché, ce qui serait pour nous la mort ; comme le poisson ne vit, n’est heureux que dans l’eau, et qui meurt sitôt qu’il en sort et se trouve à sec sur le rivage.
Mais pourquoi le poisson est-il le signe, l’indication de Jésus-Christ pour ses adorateurs des premiers siècles ? Cela n’a-t-il pas quelque chose d’étrange et d’incroyable ?
On trouva il y a quelques années, à Autun, une inscription tumulaire que je vais rapporter ; elle répondra à la demande. Cette inscription pourrait bien remonter au I" siècle du christianisme ; en tout cas, elle ne peut pas être descendue plus bas que le m*. Elle est en grec. Le R. P. Secchi y a suppléé quelques mots effacés ou incomplets. Elle est d’abord composée de trois distiques ; puis suivent cinq vers hexamètres. En voici la traduction :
« Race divine du céleste Ichtus, qui est venu parmi les mortels faire entendre ses immortelles paroles ! Ami, ensevelis ton âme dans les eaux sacrées, ces eaux éternelles qui donnent la sagesse avec tous ses trésors ! Prends Ichtus dans tes mains, mange et bois, rassasie-toi de cette douce nourriture que le Sauveur dpnne a ses saints. O Ichtus, ô maître Sauveur, exauce mes désirs ! Que ma mère te contemple dans sa joie, je t’en prie avec elle, ô lumière des mortels !
» Ascandius, père bien-aimé de mon cœur ; et vous aussi, ma douce mère, souvenez-vous de votre fils Pectorius, qui verse des larmes sur votre tombeau. »
II résulte de la lecture de cette inscription : 1« qu’elle a été écrite par un chrétien, nommé Pectorius sur le tombeau de son père et de sa mère ;
2° Que chez les chrétiens primitifs, le mot et le signe de poisson désignait trèssouvent Jésus-Christ. Pourquoi cela ? Parce que dans le nom de poisson, en grec ichtvs, étaient les initiales des mots : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Aussi les premiers vers de l’inscription sont un acrostiche, chaque ligne commençant par une des lettres A’ichtvs en allant de haut en bas. De plus, dans les persécutions, ce mot était un signe de fraternité, de connaissance entre les chrétiens en même temps qu’un enseignement sur leurs devoirs contractés dans les eaux du baptême. C’est pourquoi ils portaient des anneaux et des cachets avec l’image d’un poisson. De là l’anneau du pêcheur du Souverain Pontife, emblème admirable du chef des pasteurs, que Jésus-Christ a fait le grand pêcheur d’hommes ; de là, dans les images et sur les tombeaux, des poissons peints, gravés ou sculptés. Ceci nous explique l’idée de Raphaël dans sa belle Vierge, appelée au Poisson, où l’on voit un adolescent qui mente baiser la main de l’enfant Jésus, tandis qu’il porte suspendu un poisson. Ceux qui ne savent rien des emblèmes sacrés, que Raphaël connaissait beaucoup plus qu’on ne pense, ont imaginé de voir-là le jeune Tobie. Certainement le peintre n’y a pas pensé. Il était plus au courant des symboles de l’Église romaine.
Voici donc le sens complet de l’inscription d’Autun : « O race divine ! ô toi chrétien de la famille de Jésus-Christ, qui est venu instruire les mortels par sa parole sainte ! ami, plonge-toi et demeure dans les eaux sacrées du baptême, qui donne la souveraine sagesse et tous les vrais trésors. Prends Jésus-Christ dans tes mains ; mange et bois, rassasie-toi de cette douce nourriture que le Sauveur donne à ses suinta.
» O Jésus-Christ, ô maître Sauveur, exauce mes désirs ! Que ma mère te contemple dans ta joie, je t’en prie avec elle, ô lumière des morts ! Ascandius, père bienaimé de mon cœur ; et toi, ma douce mère, souvenez-vous tous deux de votre fils Pectorius, qui verse des larmes sur votre tombeau. »
Celte belle et touchante inscription commence par donner au passant qui s’arrête pour la lire des conseils salutaires, savoir : 1° de recevoir le baptême et de le conserver, de vivre selon les prescriptions du christianisme, et d’en vivre et d’y vivre toujours comme le poisson dans l’eau ; hors de là il ne peut que périr. Hors du baptême conservé, le chrétien ne peut pas davantage vivre de la vie des enfants de Dieu. 2° De se nourrir de l’Eucharistie. « Prends Jésus-Christ dans tes mains. » Dans les premiers siècles, les hommes recevaient l’Eucharistie sur la main, qu’ils portaient ensuite à leur bouche ; les femmes sur un linge blanc.
La suite de l’inscription tumulaire montre la foi de Pectorius et sa tendresse de cœur. Il demande l’entrée de son père et de sa mère au ciel, et il se recommande à leurs prières en pleurant. La foi, l’espérance chrétienne et la soumission à Dieu et à ses ordres n’empêchent ni ne condamnent les émotions de la nature contenues dans de justes bornes (Hist. de l’Égl. de Fr., 1.1).