Dictionnaire des sciences philosophiques 1875/david l'arménien

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Dictionnaire des sciences philosophiques 1875
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DAVID L’ARMÉNIEN

David était resté à peu près inconnu jusqu’au moment où M. Neumann publia, dans le Journal Asiatique (janvier et février 1829) une notice pleine d’intérêt sur ce philosophe. Auparavant, le nom de David était simplement mentionné, sans aucun détail précis ni de temps ni de lieu, dans le catalogue des commentateurs d’Aristote. C’était sur un titre aussi vague que Fabricius l’avait plusieurs fois cité dans sa Bibliothèque ; et Buhle, dans le premier volume de son édition d’Aristote, n’avait pu donner sur lui rien de plus positif. Les manuscrits cependant ne manquaient pas. A Florence, à Rome, à Paris, les œuvres du philosophe arménien étaient conservées dans de nombreux exemplaires ; mais aucun philologue n’avait pensé ni à les publier, ni même à les analyser. Wyltenbach, dans ses notes sur le Phédon. avait fait usage du commentaire de David sur les Catégories, mais sans en connaître l’auteur. M. Neumann est venu combler cette lacune et réparer cet injuste silence de la philologie. Il a montré que l’auteur du Commentaire sur les Catégories et du Commentaire sur l’Introduction de Porphyre, était le philosophe qui, chez les Arméniens, passait pour le premier des penseurs nationaux, et qui, instruit aux écoles de la Grèce, élève des professeurs d’Athènes, d’Alexandrie et de Constantinople, devait tenir une place distinguée dans l’histoire de la philosophie, jusque-là muette sur ses travaux.

David avait traduit et commenté plusieurs ouvrages d’Aristote, particulièrement la Logique, et il avait écrit des commentaires en grec et en arménien tout à la fois. L’usage des deux langues lui était également familier, comme l’attestent les manuscrits arméniens et grecs que nous

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possédons. Voici l’indication précise de ses ouvrages philosophiques :

1°. En arménien seulement : Définition des principes de toutes choses ; Fondements de la philosophie ; Apophthegmes des philosophes.

2° En arménien et en grec : Commentaire sur l’Introduction de Porphyre ; Commentaàre sur les Catégories d’Aristote.

3° En grec seulement : Prolégomènes de ce dernier commentaire.

4° Enfin des traductions des Catégories, de l’Herménéia, un extrait des Analytiques Premicrs et Derniers, une traduction de la Lettre d Alexandre sur le monde, une traduction du petit traité apocryphe sur les Vices et les Vertus, etc.

David a fait encore quelques autres ouvrages qui sortent du domaine de la philosophie, mais qu’il est bon de mentionner : ce sont des traités théologiques, et entre autres un sermon prononcé dans la chaire d’Athènes, le μ, où les élèves devaient porter la parole en public à la fin de leur stage de sept années. Ce sermon, écrit d’abord en grec, passe pour un des chefs-d’oeuvre de la littérature arménienne. David a fait de plus une grammaire arménienne, dont il reste des fragments, et il commenta pour l’usage de ses compatriotes la grammaire de Denys de Thrace.

Des trois caractères que ces divers ouvrages assignent à David, philosophe, théologien, grammairien, le premier seul nous intéresse. Ce que l’on sait de la vie de David se réduit à quelques renseignements fort courts. Il naquit dans un village du Douroupéran, nommé Herthen, Héréan, ou plus communément Nerken. Il était, au rapport de Nersès, cousin germain de Moïse de Khorène, l’illustre historien de l’Arménie, et il florissait vers 490, selon le témoignage de Samuel, autre chroniqueur arménien. Il mourut vers le commencement du VIe siècle. Le plus récent des auteurs qu’il mentionne lui-même dans ses ouvrages est Ammonius, fils d’Hermias, qui est de cette époque aussi. David est donc contemporain de Proclus, et probablement il fut son condisciple aux leçons de Syrianus et d’Ammonius. David fut un des jeunes gens que saint Sahag et Mesrob, régénérateurs de l’Arménie, envoyèrent aux écoles grecques pour y puiser les lumières qui, rapportées dans le pays, en firent alors une nation indépendante et fort supérieure à toutes celles dont elle était entourée.

David se montra digne de cette confiance, et il suffit de lire ses ouvrages grecs pour se convaincre de son mérite. Il est Grec par le savoir et par la diction, et c’est le plus bel éloge qu’on en puisse faire. Rentré dans sa patrie après de longues et fructueuses études, il paraît s’être consacré uniquement à la science ; son nom, du moins, ne paraît point une seule fois dans les agitations politiques dont l’Arménie fut alors le théâtre.

Son livre intitulé Définition des principes de toutes choses, imprimé en arménien à Constantinople en 1731, ne paraît être qu’un recueil de nomenclatures ; et, d’après le fragment cité par M. Neumann, on peut croire que cet ouvrage n’est que le programme d’un cours. En voici le début : « En combien de parties, ou comment une chose est-elle divisée ? En deux substance première et seconde. - En combien la substance seconde est-elle divisée ? En deux substance spéculative, substance active. » Comme on le voit, c’est toujours, sauf le dernier trait, la doctrine péripatéticienne ; c’est un simple emprunt aux Catégories.

L’ouvrage arménien le plus important et le plus original de David paraît être celui qui a pour titre Fondements de la philosophie. C’est une réfutation en règle du pyrrhonisme. David réduit à quatre propositions le système des sceptiques, et il les combat l’une après l’autre. Il commence par prouver que la connaissance est possible et que la philosophie existe. David y cite fréquemment les philosophes de la Grèce, et surtout Platon, dont il adopte en général le système.

Enfin, dans son Recueil des apophthegmes des anciens philosophes, M. Neumann assure avoir trouvé quelques apophthegmes nouveaux qui ne se rencontrent pas dans les auteurs grecs. De plus, M. Neumann, qui a étudié sur les textes originaux tous ces ouvrages n’hésite point à dire que David doit prendre place parmi les plus célèbres néo-platoniciens du Ve siècle, et que désormais nul historien de la philosophie ne peut plus passer sous silence « le très-grand et invincible philosophe de la nation arménienne. » Ce sont là en effet les épithètes un peu fastueuses et toutes scolastiques dont l’admiration nationale a entouré le nom de David.

Dans son Commentaire grec sur l’Introduction de Porphyre, il suit pas à pas le commentaire d’Ammonius, traitant les mêmes points, dans le même ordre, donnant les mêmes solutions, et empruntant parfois des expressions identiques.

Le Commentaire sur les Catégories se divise en deux parties fort distinctes, les prolégomènes et le commentaire lui-même. Les prolégomènes sont plus étendus que ceux d’Ammonius et même de Simplicius. C’est une sorte d’introduction générale aux ouvrages d’Aristote, divisée en dix points. Le second, ou il traite de la classification des oeuvres du philosophe, contient des indications précieuses qui peuvent compléter les catalogues que nous avons. Ainsi, il vient joindre son témoignage à celui de l’anonyme de Ménage, qui était unique jusque-là, pour attester qu’à cette époque on possédait un livre d’Aristote en soixante-douze sections, intitulé Mélanges. Il nous apprend, en outre, que le fameux Recueil des Constitutions était rangé par ordre alphabétique ; qu’au Ve siècle la Politique était partagée en livres comme elle l’est aujourd’hui, et enfin que ce furent les commentateurs attiques d’Alexandrie qui décidèrent, parmi les diverses éditions des Analytiques déposées dans les bibliothèques, quelle était la véritable. On pourrait encore, avec quelque attention, découvrir dans les prolégomènes de David bien d’autres indications précieuses pour l’histoire de la philosophie. Quant au commentaire lui-même, il joint à une élégance de style fort remarquable une exactitude qui traite scrupuleusement, si ce n’est avec originalité, tous les points de la discussion et c’est un complément très-utile des travaux d’Ammonius et de Simplicius.

Les œuvres de David, indépendamment de leur valeur propre, en ont une autre toute relative et qui n’est point à dédaigner. Elles sont, dans l’histoire de la philosophie, un des anneaux de la longue chaîne intellectuelle qui unit l’antiquité aux temps modernes. David représente le mouvement philosophique de la Grèce se propageant en Arménie, et contribuant pour sa part à celui que développèrent les Arabes un peu plus tard. Retrouver dans un monument authentique l’état des études philosophiques en Arménie à la fin du Ve siècle, c’est presque, ce semble, conquérir une nouvelle province à l’histoire de la philosophie. L’Arménie, jusqu’à présont, n’y figurait point à ce titre, et pourtant elle méritait d’y figurer. Elle vivait à cette époque de la

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vie philosophique de la Grèce. Elle étudiait ; comme Athènes elle-même, comme Alexandrie, comme Constantinople, Aristote et Platon. En un mot, elle prenait rang en philosophie, et si elle n’y joua pas un rôle eclatant, il faut en accuser les circonstances et les difficultés du temps plus encore que le génie de la nation. La gloire de David sera de représenter son pays en philosophie comme il le représentait aux écoles d’Athènes.

L’édition générale d’Aristote, publiée par l’Académie de Berlin, a donné, dans le IVe volume, de longs fragments des Commentaires de David, et entre autres les Prolégomènes entiers aux Catégories.

B. S.-H.

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