Discussion:Aucassin et Nicolette
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Édition : Fabliaux et Contes du Moyen Age, edited with notes and vocabulary E. Mansion, B.-Es-L. George Watson's College, Edinburgh D. C. Heath à Co., Publishers Boston New York Chicago Source : Internet Archive Remarques : Aucassin et Nicolette traduit en français moderne par Louis Tassot (né en 1857), reprise par J. E. Mansion pour une édition commentée en anglais. Relu et corrigé par : |
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Aucassin et Nicolette
QUI de vous veut entendre 1'histoire de deux amants jeunes et beaux ? II s'agit d'Aucas- sin et de Nicolette. Je vous dirai tout ce qu' Aucassin eut à endurer pour sa mie au teint de lis, et toutes les prouesses qu'il fit pour elle. II n'y a nul homme, quelque triste qu'il soit, qui n'en serait charmé. II n'y en a aucun, fût-il même au lit souffrant et malade, qui ne se trouvât guéri de 1'entendre, tant le conte en est doux et touchant.
10 Le comte Bongars de Valence faisait depuis dix ans une guerre cruelle à Garins, comte de Beaucaire. Chaque jour, aux portes de sa ville, suivi de cent chevaliers et de mille sergents tant à pied qu'à cheval,
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il venait lui ravager sa terre et égorger ses hommes. Garins, vieux et débile, n'était plus en état d'aller combattre. Aucassin, son fils, l'eût remplacé avcc gloire, s'il 1'eût voulu. C'était un jeune homme grand et bien fait, beau comme le jour ; mais 1'amour qui 5 tout surmonte 1'avait vaincu, et il etait tellement occupe de sa mie, qu'il n'avait voulu jusqu'alors entendre parler ni de chevalerie ni de tournois.
Souvent son pere et sa mere lui disaient : " Cher fils, prends un cheval et des armes, et va secourir nos 10 hommes. Quand ils te verront a leur tete, ils defcn- dront avec plus d'ardeur leurs murs, leurs biens et leurs jours. Mon pere, repondait Aucassin, je vous ai deja fait part de mes resolutions : que Dieu ne m'accordc jamais rien de ce que je lui demanderai, si 1'on me 15 voit ceindre 1'epee, monter un cheval et me meler dans un tournoi ou dans un combat, avant que vous nc m'aycz accorde Nicolette, Nicolette ma douce amie que j 'aime tant. Beau fils, reprenait le pere, ce que tu me demandcs ne peut s'accomplir ; cette 20 fille n'est pas faite pour toi. Le vicomte de Beaucaire, mon vassal, qui 1'acheta enfant des Sarrasins, et qui, quand il la fit baptiser, voulut bien etre son parrain, la mariera un jour a quelque valet de charrue dont le travail la nourrira. Toi, si tu veux une femme, 25 je puis te la donner du sang des rois ou des comtes. Regarde dans toute la France et choisis : il n'est si haut seigneur qui ne se fasse honneur de t'accordcr sa fille, si nous la lui demandons. Ah ! mon pere, repondait Aucassin, quel est sur la terre le comte ou 30 le royaume qui ne fut dignement occupe, s'il 1'ctait par Nicolette, ma douce amic."
106 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
Le pere insista encore quelque temps. La comtesse elle-même joignit plusieurs fois ses sollicitations et ses menaces a celles du comte son cpoux. Pour toute reponse, Aucassin leur disait toujours : " Ma 5 Nicolette est si douce ! Oui, sa beaute, sa courtoisie ont ravi mon cceur, et pour que je vive, il faut que j'aie son amour."
Quand le comte Garins vit qu'il ne pouvait detacher son fils de Nicolette, il alia trouver le vicomte son
10 vassal pour se plaindre a lui de cette fille, et pour exiger qu'il la chassat. Le vicomte, qui craignait le ressentiment de Garins, lui promit de 1'envoyer dans une terre si eloignee, que jamais on n'entendrait parler d'elle. Mais il s'en serait voulu a lui-même de punir
15 avec tant de rigueur une creature innocente qui ne le meritait pas. Naturellement il 1'aimait, et au lieu de 1'exiler, comme on le lui avait fait promettre, il se contenta de la cacher a tous les yeux.
Tout au haut de son palais etait une chambre isolee,
20 cclairee seulement par une petite fenetre qui donnait sur le jardin. Ce fut la qu'il enferma Nicolette, ayant soin de lui fournif abondamment tout ce dont elle avait besoin pour vivre, mais aussi lui donnant pour surveillante une vieille chargee de la garder a vue et
25 d'en repondre.
Nicolette avait de beaux cheveux blonds et naturelle- ment f rises. Elle avait les yeux bleus et riants, les dents blanches et petites, le visage bien proportionne. Vos deux mains eussent sum pour contenir sa taillc
30 legere. Son teint etait plus frais que la rose du matin, ses levres plus vermeilles que cerises au temps d'cte ; cnfm jamais vos yeux n'ont vu plus belle personnc.
AUCASSIN ET NICOLETTE
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La pauvre orpheline, quand clle se vit condamne'e a cette prison, vint a la fenetre. Elle jcta les yeux sur le jardin, ou les fleurs s'epanouissaient, ou chan-
Malheureuse que je suis! me voili done enfermee pour jamais !
talent les oiseaux, et s'ecria douloureusement : " Mal- heureuse que je suis ! me voila done enfermee pour 5 jamais ! Aucassin ! doux ami, c'est parce que vous m'aimez et que je vous aime. Mais ils auront beau me tourmenter, mon coeur ne changera point et je vous aimerai toujours."
io8 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
Des qu'on ne vit plus Nicolette dans Beaucaire, tout le monde en chercha la raison. Les uns dirent qu'elle s'etait enfuie, Ics autres que le comte Garins 1'avait fait tuer. Je ne sais s'il y eut quelqu'un qui 5 s'en rejouit, mais certes Aucassin en fut bien afflige. II alia trouver le vicomte et lui redemanda sa douce amie. " J'ai perdu la chose du monde qui m'etait la plus chere, dit-il ; est-ce par vous que j'en suis prive ? Si je meurs, vous en repondrez, car c'est
10 vous qui m'aurez donne la mort en m'otant tout ce que j'aimais."
Le vicomte, dans le dessein de le faire rougir d'un tel amour, lui parla d'abord avec mepris de cette fille esclave et inconnue, qui bientot 1'eut force au repentir,
15 si, pouvant pretendre aux filles des rois, il 1'eut epousee. Mais lorsqu'il le vit se facher et s'emporter, il se crut oblige d'avouer 1'ordre qu'il avait regu du comte Garins. " Prenez votre parti, ajouta-t-il, et renoncez a Nicolette, vous ne la reverrez jamais. Que votre pere
20 surtout soit bien convaincu que vous ne songez plus a elle, car il serait capable de se porter contre vous aux dernieres extremites. Peut-etre même seriez-vous cause de notre mort, et nous ferait-il condamner au feu elle et moi. Vous me desesperez," repondit Aucassin, et
25 sans rien dire davantage, il se retira, laissant le vicomte aussi afflige que lui.
Rentre au palais, il monta dans sa chambre pour pouvoir se livrer librement a sa douleur : " Nicolette ! s'ecria-t-il, ma toute belle ! si belle quand tu ris et
30 quand tu paries ! Nicolette ! ma sceur ! ma douce amie ! c'est pour toi qu'on me desespere et que je vais mourir." II rcsta ainsi abime dans ses chagrins,
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sans qu'il fut possible de le consoler ni de lui donner aucun soulagement.
Mais tandis qu'il se dcsolait pour 1'absence de Nicolette sa mie, le comte Bongars, qui voulait tcrminer la guerre promptement, etait venu avec sa troupe 5 assaillir le chateau de Bcaucaire. Les chevaliers et les e"cuyers de la ville avaient pris aussitot les armes ; ils s'etaient rendus aux portes et sur les murs pour les defendre, et en même temps les bourgeois, montes aux creneaux, faisaient pleuvoir sur 10 leurs ennemis des dards et des pieux aiguises. Mais il manquait un chef pour animer et commander tous ces combattants.
Le comte Garins eperdu courut a la chambre de son fils. " Lache que tu es ! que fais-tu la? Veux-tu 15 done te voir depouiller ? Si Ton prend ton chateau, que te restera-t-il. . . . ? Mon cher fils ! monte a cheval, va defendre ton heritage et joindre tes vassaux. Quand même tu n'aurais pas le courage de combattre avec eux, ta seule presence augmentera le leur : elle sumra 20 pour les faire vaincre. Mon pere, repondit le damoiseau, epargnez-vous ces remontrances inutiles. Je vous le repete : que Dieu me punisse tout a 1'heure, si je vais dans les combats recevoir ou donner un seul coup, avant que vous ne m'ayez accorde Nicolette, 25 ma douce amie, que j'aime tant. Mon fils, reprit le comte, j'aime mieux tout perdre " ; et en disant ces mots, il sortit.
Aucassin courut apres lui pour le rappeler : "Eh bien ! mon pere, lui dit-il, acceptez une condition. 30 Je vais prendre les armes et marcher au combat ; mais si Dieu me ramene sain et vainqueur, promettez-
no FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
moi de me laisser voir une fois encore, une seule fois,
Nicolette, ma douce amie, que j'aime tant. Je ne
veux que lui dire deux paroles et lui dormer un baiser.
Soit, repondit le comte, je vous en donne ma foi."
5 Aussitot Aucassin demande un haubert et des armes.
On lui amene un cheval vif et vigoureux, et, la lance
en main, le heaume en tete, il s'avance vers une des
portes de la ville qu'il se fait ouvrir.
La joie de revoir bientdt sa douce amie Nicolette,
10 et 1'idee surtout de ce baiser promis, 1'avaient tellement enivre de plaisir qu'il etait hors de lui-même . Unique- ment occupe d'elle, il marchait sans rien voir, sans rien entendre, et piquait machinalement son cheval qui, dans un instant, I'emporta au milieu d'un corps
15 ennemi. Ce ne fut que quand on 1'enveloppa de toutes parts, en criant : " C'est le damoiseau Aucassin," et qu'il se sentit arracher sa lance et son ecu, qu'il revint de sa distraction. II fait alors un effort pour se degager des mains de ses ennemis. II saisit son
20 epee, frappe a droite et a gauche, coupe, tranche, enleve des bras et des tetes, et pareil a un sanglier que des chiens attaquent dans une foret, rend autour de lui la place vide et sanglante. Enfin, apres avoir tue dix chevaliers et en avoir blesse sept, il se fait
25 jour a travers les rangs et regagne la ville au grand galop.
Le comte Bongars avait entendu les cris qui annon- gaient la prise d'Aucassin, et il accourait pour jouir de ce triomphe. Aucassin le rcconnait ; il lui assene
30 sur le heaume un tel coup d'epee qu'il le renverse par terre, puis le saisissant par son nasal, il I'emmene ainsi à la ville et va le presenter a son pere. " Mon
AUCASSIN ET NICOLETTE in
pre, dit-il, voici 1'ennemi qui, depuis dix ans, vous a cause" tant de maux et de chagrins. Ah ! beau fils, s'ecria Garins transporte, voila, voila comme on doit faire parler de soi a ton age, et non par de folles amours. Mon pere, repliqua Aucassin, point de representa- 5 tions, je vous prie ; j'ai tenu ma parole, songez a tenir la v6tre. Quelle parole, beau fils ? Eh quoi ! ne m'avez-vous pas promis, quand je suis sorti pour aller combattre, que vous me laisseriez voir et baiser encore une fois Nicolette, Nicolette ma douce amie, 10 que j'aime tant ? Si vous ne vous en souvenez plus, pour moi je ne 1'ai pas oublie. Que je meure tout a 1'heure si j'en fais rien, et si je ne voudrais, au contraire, 1'avoir ici en ma disposition pour la faire jeter au feu en ta presence. Mon pere, est-ce 15 la votre dernier mot ? Oui, de par Dieu, oui. Certes, je suis fache de voir mentir un homme de votre age." Puis, se tournant vers Bongars : " Comte de Valence, lui dit-il, n'etes-vous pas mon prisonnier ? J'en conviens, sire. Donnez-moi done votre 20 main. La voici. Or, maintenant, jurez-moi que toutes les fois que vous trouverez 1'occasion de nuire a mon pere et de lui faire honte, vous la saisirez aussitot."
" Sire, je suis votre prisonnier, et vous pouvez 25 exiger de moi telle rangon qu'il vous plaira. Demandez or, argent, palefrois, chiens, oiseaux, fourrures de vair ou de gris, je puis tout vous promettre, mais cessez, je vous prie, de m'insulter et de vous moquer de moi. Point de replique, reprit Aucassin furieux. 30 Faites ce que je vous demande, ou, mordieu, jc vous fends a 1'instant la cervelle."
ii2 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
Bongars effray6 n'eut garde d'insister davantage. II fit tous les serments qu'on voulut, et son vainqueur aussitot, le prenant par la main, le reconduisit a la porte de la ville, ou il le mit en liberte. Mais qu'arriva- 5 t-il ? c'est que peu d 'instants apres, Aucassin eut lieu de s'en repentir, son pere ayant donne aussitot 1'ordre de 1'arreter et de 1'enfermer dans la prison de la tour.
Nicolette etait toujours dans la sienne etroitement
10 gardee. Une nuit qu'elle ne pouvait dormir, la pauvrette apercut la lune luire au firmament, et elle entendit le rossignol chanter au jar din, car on etait dans cette douce saison ou les jours sont longs et sereins et les nuits si belles. Alors il lui souvint d'Aucassin, son ami qui
15 1'aimait tant, et du comte Garins qui la persecutait et qui voulait la faire mourir. La vieille surveillante dormait en ce moment. Nicolette crut 1'occasion favorable pour s'echapper. Elle se leva sans bruit, mit sur ses epaules son manteau de soie, et, attachant
20 au meneau de la fenetre ses deux draps noues Tun au bout de 1'autre, elle se laissa couler le long de cette espece de corde et desccndit ainsi dans le jardin. Ses pieds nus foulaient 1'herbe humectee par la rosee, et les marguéri tes qu'ils ecrasaient paraissaient noires
25 aupres de sa peau. A la faveur de la lune, elle ouvrit la porte du jardin, mais, obligee de traverser la ville pour s'enfuir, elle arriva sans le savoir a la tour ou etait enferme son doux ami.
Cette tour etait vieille et antique, et fendue en
30 quelques endroits par des crevasses. La fillette, en passant, crut entendre quelqu'un se plaindre. Elle approcha 1'oreille d'une des ouvertures pour ecouter,
AUCASSIN ET NICOLETTE
et reconnut la voix de son Aucassin, qui gemissait
ct se desolait par rapport elle.
Ouand elle 1'eut ecoute quelque
temps : " Aucassin, dit-elle, gentil
bachelier, pourquoi pleurer et vous
lamenter en vain ? Votre pere et
votre famille me hai'ssent, nous ne
pouvons vivre ensemble ; adieu, je
vais passer les mers et me cacher
dans un pays lointain." Ces paroles
dites, elle coupa une boucle
de ses cheveux et la lui jeta.
L'amant recut ce present avec
transport. II le baisa amou-
reusement et le cacha dans son
sein ; mais ce que venait de
lui annoncer Nicolette le
desesperait. " Belle douce
amie, s'ecria-t-il, non, vous
ne me quitterez pas, ou
vous etes resolue
de me donner la
mort."
La sentinelle, placee sur la tour pour guetter, entendait
plaignait. Tout a coup
., . . Elle se laissa cottier le long dc cells
elle aper$ut venir du espfece de cordo.
liaut de la rue les 30
soldats du guet qui faisaient leur ronde, armes d'epees nues cachees sous leurs capes : " La fillette H
Iff,!'
iAà
20
U4 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
va etre decouverte et arretee, se dit-elle a elle-même : quel dommage si cette fillette allait perir. Helas ! Aucassin, mon damoiseau, en mourrait aussi." Le bon soldat eut bien voulu instruire Nicolette du 5 peril qu'elle courait ; mais il fallait que les soldats ne s'en apercussent point, et c'est ce qu'il fit en chantant cette chanson :
Fillette au cceur franc,
Aux blonds cheveux, aux yeux riants, IO On voit bien sur ton visage
Oue tu as vu ton amant ;
Mais prends garde i ces mcchants
Qui, sous leurs capes, vont portant
Glaives nus et tranchants, 15 Et qui te joueront tour sanglant
Si tu n'es sage.
La belle devina sans peine le sens de la chanson. " Homme charitable, qui as eu pitie de moi, dit-elle, que 1'ame de ton pere et de ta mere reposent en paix."
20 Et aussitot elle s'enveloppa dans son manteau et alia se tapir dans un coin de la tour, a 1'ombre d'un pilier, de facon que les soldats passerent sans 1'apercevoir. Ouand ils furent eloignes, elle dit adieu a son ami Aucassin, et s'avan^a vers les murs de la ville pour
25 chercher quelque endroit par ou elle put s'echapper.
La se presenta un fosse dont la profondeur 1'effraya d'abord ; mais les dangers qui la menacaient et la crainte surtout qu'elle avait du comte Garins etaient si grands, qu'apres avoir fait un signe de croix et
30 s'etre recommandee a Dieu, elle se laissa couler dans le fosse. Ses belles petites mains et ses pieds delicats, qui n'avaient pas appris a etre blesses, en furent cruellement meurtris. Ncanmoins, sa frayeur 1'occupait
AUCASSIN ET NICOLETTE 115
tellcment qu'elle ne sentit aucun mal. Mais cc n'etait pas assez d'etre descendue, il fallait remonter et sortir.
Sa bonne fortune lui fit trouver un de ces pieux aiguises que les habitants avaient lances sur 5 leurs ennemis au moment de 1'assaut. Elle 1'employa pour gravir la pente du talus, se soutenant ainsi, tandis qu'elle avancait un pied, puis un autre. Enfin, avec beaucoup de fatigue et de peine, elle fit si bicn, qu'elle parvint 10 jusqu'au haut.
A deux portees d'arbalete du fosse, commen^ait la forct, longue de vingt et une lieues sur autant de large, et remplie de toutes sortes de betes venimeuses ou feroces. Nicolette n'osait y entrer dans la crainte 15 d'etre devoree. Cependant, comme d'un autre cote elle courait le risque d'etre bientot reprise et ramenee a la ville, elle se hasarda d'aller se cacher sous quelques buissons epais qui formaient la lisiere du bois. La, d'epuisement et de lassitude, elle s'assoupit et dormit 20
u6 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
jusqu'a la premiere heure du jour ; les bergers de la ville conduisirent alors dans ce lieu leurs troupeaux.
Pendant que les animaux paissaient, entre la foret et le fleuve, les pasteurs vinrent s'asseoir au bord 5 d'une claire fontaine qui la cotoyait, et, etendant sur 1'herbe une cape, Us y mirent leur pain et commence- rent leur premier repas. Nicolette qu'ils eveillerent s'approcha d'eux. " Beaux enfants, leur dit-elle en les saluant, connaissez-vous Aucassin, fils de Garins,
10 comte de Beaucaire ? " Us repondirent que oui ; mais quand ils eurent jete les yeux sur elle, sa beaute les eblouit tellement qu'ils crurent que c'etait une fee de la foret qui les interrogeait. Elle ajouta : " Mes amis, allez lui dire qu'il y a ici une biche blanche
15 pour laquelle il donnerait cinq cents marcs d'or, tout Tor du monde, s'il 1'avait en sa disposition ; qu'on 1'invite a venir la chasser, et qu'elle aura la vertu de le guéri r de ses maux, mais que, s'il attend plus de trois jours, il ne la retrouvera plus, et pourra renoncer
20 pour jamais a sa guéri son." Alors elle tira de sa bourse cinq sous qu'elle leur donna. Ils les recurent ; mais apres les avoir pris, ils refuserent d'aller a la ville trouver Aucassin, et promirent seulement de 1'avertir s'ils le voyaient. La fillette n'ayant rien
25 de plus a esperer, accepta leur offre et les quitta.
Des ce moment, elle ne s'occupa plus que des moyens de recevoir son ami quand il viendrait. Pour cela, elle construisit pres du chemin une petite loge en feuillage, qu'elle dcstina en même temps a 1'eprouver.
30 " S'il m'aime autant qu'il 1'assure, se disait-elle, lorsqu'il verra ceci, il s'y arretera pour 1'amour de moi." Quand la cabane fut achevee et garnie de fleurs et d'herbes
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odoriferantes, la belle s'ecarta un peu et alia s'asseoir pres de la sous un buisson, pour epier ce que ferait Aucassin lorsqu'il arriverait.
II etait sorti de prison. Le vicomte, aussitot qu'il avail appris la fuite de sa pupille, s'etait hate, pour 5 prevenir la colere et les soupcons du comte son seigneur, de publier qu'elle ^tait morte dans la nuit ; et Garins, qui se voyait par la delivre des inquietudes que lui donnait cette fille, avait rendu la liberte a son fils. II voulut même , comme pour le consoler, donner une 10 fete brillante a laquelle il invita tous les chevaliers et damoiseaux de sa terre. La cour fut nombreuse et les plaisirs varies, mais il n'en e"tait aucun pour Aucassin, parce qu'il ne voyait point celle qu'il aimait. Plonge dans la douleur et la melancolie, il se tenait 15 a 1'ecart, appuye tristement contre un pilier. Un chevalier de 1'assemblee s'approcha de lui : " Sire, dit-il, j'ai ete malade comme vous et du même mal, et je puis aujourd'hui vous donner un bon conseil. Montez a cheval, allez vous promener le long de la 20 foret, vous entendrez chanter les oiseaux, vous verrez la verdure, et peut-etre trouverez-vous choses qui vous soulageront." Aucassin le remercia, et aussitot, se derobant de la salle et faisant seller son cheval, il sortit et s'avanca vers la foret. 25
Les pastoureaux etaient encore assis, comme le matin, au bord de la fontaine. Us avaient achete deux gateaux qu'ils etaient revenus manger au même lieu, la cape a 1'ordinaire etendue sur 1'herbe. " Cama- rades, disait 1'un d'eux nomme Lucas, Dieu garde le 30 gentil bachelier Aucassin, notre damoiseau, et la fillette aux blonds cheveux qui nous a donne de quoi
n8 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
acheter gateaux et couteaux a gaine, flutes, cornets,
maillets et pipeaux."
Aucassin, a ce discours, soupconna que Nicolette,
sa douce amie, qu'il aimait tant, leur avait parle. II 5 les accosta, et leur donnant dix sous pour les engager
a s'expliquer davantage, les interrogea sur ce qu'il
venait d'entendre. Alors celui qui parlait le mieux
de la bande lui raconta leur aventure du matin, et
ce qu'ils s'etaient charges de lui dire, et toute cette 10 histoire de la biche blanche qu'on 1'invitait a chasser.
" Dieu me la fasse rencontrer," repondit-il, et il entra
dans le bois pour la chercher.
En marchant il disait : " Nicolette, ma sceur, ma
douce amie, c'est pour vous que je m'expose aux betes 15 feroces de cette foret ; c'est pour voir vos beaux
yeux et votre doux sourire, pour entendre encore
vos douces paroles." Ses habits, arraches a chaque
pas par les ronces et les epines, s'en allaient en lambeaux.
Ses bras, ses jambes, tout son corps en etait dechire, 20 et Ton eut pu le suivre a la trace de son sang ; mais il
etait tellement occupe de Nicolette, de Nicolette sa
douce amie, qu'il ne sentait ni mal, ni douleur.
II passa ainsi le reste du jour a la chercher partout
sans succes. Quand il vit qu'il ne la trouvait point 25 et que la nuit approchait, il commenca a pleurer.
Cependant comme la lune eclairait, il marcha toujours.
Enfin sa bonne fortune le conduisit a la feuillee qu'avait
construite la fillette.
A la vue des fleurs dont la loge etait ornee, il se dit 30 a lui-même : " Ah ! surement ma Nicolette a etc ici,
et ce sont les belles mains de ma douce amie qui ont
e"leve cette cabane. Je vcux pour 1'amour d'elle m'y
AUCASSIN ET NICOLETTE 119
reposcr et y passer la nuit." Aussitdt il descendit de cheval : mais sa joie 6ta.it si grande et sa precipitation fut telle, qu'il se laissa tomber et se demit 1'epaule. Quoique blesse, il put ncanmoins attacher avec 1'autre main son cheval a un arbre. Ensuite il entra dans la 5 loge, et, sans songer a ce qu'il souffrait, il s'ecria, transporte d' amour : " Belles fleurs, rameaux verts qu'a cueillis ma Nicolette, si j'avais aupres de moi ma douce amie, ah ! que de douces paroles je lui dirais ! " 10
La fillette e"tait tout pres de la qui 1'entendait. Elle courut a lui les bras ouverts et 1'embrassa tendre- ment. " Beau doux ami, je vous ai done retrouve ! " Et lui de la serrer a son tour dans les siens et de 1'embrasser mille fois. " Ah ! belle amie, tout a 15 1'heure je souffrais bcaucoup, mais a present que je vous tiens, je ne sens plus de mal." Nicolette alarmee i'interrogea sur la cause de ses douleurs ; elle lui tata 1'epaule pour s'assurer si elle etait deboitee, et avec 1'aide du ciel, elle fit si bien qu'elle reussit a la 20 remettre en place. Sa main ensuite appliqua sur le mal certaines fleurs et plantes salutaires dont la vertu lui 6tait connue, et elle les y assujettit avec un peu de sa robe qu'elle dechira.
Quand il fut panse : " Beau doux ami, dit-elle, quel 25 parti maintenant allons-nous prendre ? Votre pere, instruit de votre fuite, va, des le point du jour, n'en doutez pas, envoyer apres vous et faire fouiller cette foret. Si Ton vous trouve, j 'ignore ce qui vous arrivera ; mais moi, je sais bien qu'on me fera mourir cruellement. 30 J'y mettrai bon ordre," repondit le damoiseau. II monta aussitot sur son cheval, prit sa mie dans ses
120 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
"bras, et partit tenant ainsi embrassees ses amours : " Doux ami, ou irons-nous ? demandait-elle. Je n'en sais rien, repondit-il, mais peu m'importe, puisque nous aliens ensemble."
5 Apres avoir marche par monts et par vaux, apres avoir traverse plusieurs villes et bourgs, ils arriverent au bord de la mer. Aucassin apergut des marchands qui naviguaient. II leur fit signe d'approcher, et ceux-ci lui ay ant envoye leur barque, il obtint d'eux
10 d'etre recu dans le vaisseau avec sa mie.
Une tempete horrible qui survint les obligea de chercher un port. Mais une flotte sarrasine les attaqua, s'empara de leur vaisseau et fit prisonniers Aucassin et Nicolette. On porta la fillette dans un navire.
15 Son ami, pieds et poings lies, fut mis dans un autre, et Ton s'eloigna.
Tout a coup une nouvelle tourmente separa la flotte. Le navire qui portait Aucassin, ballotte pendant plusieurs jours et jete de cote en cote, fut pousse enfin
20 contre le chateau de Beaucaire. Les habitants accourus sur la rive virent, avec une bien agreable surprise, leur damoiseau. Son pere et sa mere etaient morts en son absence. Ils le reconnurent pour leur seigneur et le conduisirent en pompe au chateau, dont il prit
25 possession, et ou il n'eut plus rien a regretter que Nicolette, sa douce amie.
Le vaisseau qu'elle montait etait celui du roi de Carthage, venu a cette expedition avec douze fils, tous rois comme lui. Ravis de sa beaute, les jeunes
30 princes la traiterent avec respect et lui demanderent plusieurs fois le nom de ses parents et de sa patrie. " Je 1'ignore, repondit-ellc. Je sais seulement que
AUCASSIN ET NICOLETTE
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je fus cnlev6e en tres has age et vcnduc, il y a quinze ans, par des Sarrasins." Mais lorsqu'on entra dans Carthage, quel fut son etonnement a 1' aspect des murs et des appartements du chateau, de reconnaitre les lieux ou elle avait ete nourrie. Celui du roi ne fut pas moindre, quand il lui entendit raconter quelques
porlsrent la Bllclte clans un na
circonstances qui prouvaient qu'elle etait sa fille : il se jeta a son cou en pleurant de joie. Les princes 1'embrasserent et 1'accablerent de caresses. Peu de jours apres on lui proposa pour epoux le fils d'un roi 10 sarrasin ; mais elle ne voulait pas d'un paiien pour mari, et ne songeait qu'a pouvoir aller rejoindre son doux Aucassin, dont la pensee Toccupait nuit et jour. Dans ce dessein, elle s'avisa d'apprendre a jouer
122 FABLIAUX ET CONTES DU MOYEN AGE
du violon. Des qu'elle le sut, elle s'echappa du chateau pendant la nuit et vint au rivage de la mer loger chez une pauvre femme. La, pour se deguiser, la jeune fille se noircit avec une herbe le visage et les mains. Elle 5 vetit cotte, braies et manteau d'homme, et obtint d'un marinier qui passait en Provence qu'il la prit sur son bord. Le voyage fut heureux. Nicolette debarquee prit son violon, et, sous 1'equipage d'un menetrier, s'en alia violonnant par le pays, tant qu'enfin
10 elle arriva au chateau de Beaucaire.
Aucassin, en ce moment, etait avec ses barons, assis sur le perron de son palais. II regardait le bois ou, quelques annees auparavant, il avait retrouve Nicolette sa douce amie, et ce ressouvenir le faisait
15 soupirer. Elle s'approcha, et sans faire semblant de le reconnaitre : " Seigneurs barons, dit-elle, vous plairait-il oui'r les amours du gentil Aucassin et de Nicolette sa mie ? " Tout le monde en ay ant temoigne le desir le plus vif, elle tira d'un sac son violon, et en
20 s'accompagnant chanta comment Nicolette aimait son Aucassin, comment il 1'avait retrouvee dans la foret, et toutes leurs aventures enfin jusqu'au moment de leur separation. Elle ajouta ensuite :
Sur lui ne sais rien davantage, 25 Mais Nicolette est a Carthage,
Ou son pere est roi du canton.
II veut lui donner pour mari
Un roi pai'en et felon ;
Mais elle dit to uj ours non, 30 Et ne veut pour baron
Qu'Aucassin, son doux ami;
Et mille fois la tr.crait-on,
Elle n'aura jamais quo lui.
AUCASSIN ET NICOLETTE
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Pendant tout le temps que dura cette chanson, Aucassin fut hors de lui-même . Son coeur tait si oppresse qu'il pouvait a peine respirer. Quand elle fut finie, il tira le pretendu menetrier a 1'ecart et lui demanda s'il connaissait cette Nicolette qu'il venait 5
6ur lui ne sais rien davantage, Mais Nicolette est a Carthage.
de chanter, cette Nicolette qui aimait tant son Aucassin. Le chanteur repondit qu'il 1'avait vue a Carthage, et que c'etait la mie la plus fidele, la plus franche et la plus loyale qui fut jamais nee. Puis il raconta la maniere dont elle s'etait fait reconnaitre du roi son ip pere, et toutes les persecutions qu'elle avait eu a essuyer au sujet du paien qu'on voulait lui faire epouser : " Beau doux ami, reprit Aucassin, retournez, je vous
124 FABLIAUX ET CONTES DU MO YEN AGE
prie, aupres d'elle, pour 1'amour de moi. Dites-lui que si j 'avals pa savoir quel pays elle habitait, j'aurais vole aussitot la chercher. Ajoutez que jusqu'ici, je 1'ai toujours attendue et que j'ai jure de ne jamais 5 prendre qu'elle pour epouse. Allez, et si vous pouvez 1'engager a venir me donner sa main, sachez que vous recevrez de moi autant d'or et d'argent que vous oserez m'en demander et en prendre."
Sur la promesse du menetrier d'employer tous ses
10 efforts pour reussir, Aucassin lui fit donner d'avance vingt marcs d'argent. Le faux menetrier se retira ; mais, en tournant la tete aim de voir encore son ami, Nicolette s'aperc.ut qu'il etait tout en larmes. Son cceur en fut touche. Elle revint sur ses pas pour le
15 prier de prendre courage, et 1'assura que bientot, et plus tot même qu'il ne 1'esperait, elle lui ferait voir sa douce amie qu'il aimait tant.
Au sortir du chateau, Nicolette se rendit chez le vicomte de Beaucaire. II etait mort. Elle demanda
20 un entretien particulier a sa veuve de qui elle se fit reconnaitre. La vicomtesse, qui avait eleve et nourri cette aimable enfant et qui 1'aimait comme la sienne propre, la revit avec la plus grande joie, et la logea chez elle. Nicolette, par le moyen d'une herbe avec
25 laquelle elle se frotta, fit disparaitre cette noirceur artificielle qu'elle avait employee pour se deguiser. En moins de huit jours, quelques bains et le repos lui rendirent sa fraicheur premiere ; et elle reparut eblouissante comme auparavant d'eclat et de beautc.
30 La vicomtesse alors la para de ses plus magnifiqucs habits ; elle la fit asseoir sur un lit couvert d'une riche etoffc de soie, et sortit pour aller chercher Aucassin.
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Depuis 1'aventure du me'netrier, il avait passe" Ics nuits et les jours dans la douleur. La vicomtesse le trouva en larmes quand elle entra : " Aucassin, lui dit-elle, vous avez dcs chagrins, je veux les dissipcr et vous faire voir choses qui vous amuseront : suivez- 5 moi." II suivit, plein d'inquietude et d'esperance. On lui ouvrit la chambre, et il vit, 6 surprise ! Nico- lette sa douce amie. A ce spectacle une telle joie le saisit qu'il resta sans mouvemen't. Nicolette, sautant legerement en bas du lit, courut a lui les bras ou verts, 10 et avec un doux sourire lui baisa les deux yeux. Us se firent mille tendres caresses. Enfin quand il fut heure convenable, Aucassin conduisit sa belle a 1'eglise ou il 1'cpousa, et la fit dame de Beaucaire.
Ce fut ainsi qu'apres bien des malheurs se trouverent 15 reunis ces deux amants. Us passerent une vie longue et heureuse. Aucassin aima tou jours Nicolette ; Nicolette aima toujours Aucassin ; et c'est ainsi que finit le joli chant que j'en ai fait.