Discussion:La Petite Dorrit Tome 1
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- (Fin du tome 1)
tiÀ PETITE nOWUÏ,
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des bureaux des Circonlocutions n’avait pn en guérir M. Meagles pour longtemps. Clennam regarda ûoyco, mais Doyca savait parfaitement & quoi s’en tenir : cela no la surprenait pas do tant, et il continua à regarder son assiette sans faire un geste ni prononcer « ne parole.
« Je vous sois bien obligé, dit Gowan pour terminer. Clarenca est un une fieffé, mais c’est un des meilleurs garçons que ]e connaisse. •
Il devint évident, avant la fin du déjeuner, que les amis de ce Gowan étaient tous pins on moins ânes ou pins on moins fripons ; ce qui ne tes empochait pas d’être les plos aimables, les plus charmants, les plus nuira, les plus sincères, les plus obligeants, les plus chors garçons qu’il fut possible de rencontrer sur la terre. Le procédé au moyen duquel ce Gowan arrivait à cette conclusion in » variable, n’importent les prémisses, aurait pu otre décrit par M. Henry Gowan en ces termes : c J’ai le mérite de cultiver uno tenue des livres sociale, avec la plus rigoureuse exactitude, au bénéfice de tout bonime de ma connaissance, et de faire écriture » du bien et do mal que je découvre en lui. Je tiens ce compte en parties doubles avec tant de conscience que je suis heureux ae pou-voir vous dire que, tout compte fait, le plus méprisable des hommes est en même temps le plus aimable, le plus charmant camarade qu’on puisse voir ; je suis même fondé à vous faire la flatteuse déclaration qu’il existe beaucoup moins de différence que vous ne seriez disposé à le croire entre on honnête homme et une canaille. « II résultait de cette découverte réjouissante que celui qui en était l’auteur semblait, en se battant les flancs pour trouver un bon côté chez tous les hommes, rabaisser au contraire leurs bonnes qualités, lorsqu’il en trouvait, pour foire ressortir les mauvaises ; du reste ce système n’avait rien de désagréable ni de dangereux.
Cependant M. Meagles en parut moins satisfait que de la généalogie des AtOllusques. Le nuage que Clennam n’avait jamais va sur la physionomie de son hâte avant cette matinée, revint fréquemment assombrir ses traits ; et il y avait la même ombre d’inquiétude dons le regard observateur de Mme Meagles. Plus d’une fois, lorsque Chérie caressa le chien, il sembla à Clennam que cela rendait le père malheureux ; et une fois surtout, tandis que Gowan se tenait de l’autre côté du chien et penchait la tête en même temps que Minnie, Arthur se figura qu’il voyait des larmes briller dans les yeux de M. Meagles qui sortit de la chambre à 1a bâte. Il lui semblait aussi, c’était peut-être encore une illusion, que Chérie elle-même n’était pas sans s’apercevoir de ces petits incidents ; qu’elle essayait, avec une affection plus délicate que de coutume, de témoigner à son bon pire combien elle l’aimait ; que c’était pour ce motif qu’elle était restée derrière en allant et en revenant de l’église, pour lui prendre le bras. Arthur n’aurait pas mis sa main au feu que plus tard, en se promenant seul dans le jardin, il n’avait pas entrevu Chérie, dans la chambre de son père, embras-
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sont ses parents avec 1 » plus grande tendresse et pleurant sur l’épaule dn pap ».
Comme la pluie se mit à tomber vers lit fin de la Journée, il fallut bien garder la maison, admirer les collections de M. Meagles et causer porr tuer le temps. Ce Qowan avait toujours quelque chose a dire sur son propre compte, et il le disait d’une manière leste et amusante. H avait l’air d’un artiste de profession, qui avait passé quelque temps a Rome ; et pourtant il avait le ton léger et insouciant d’un amateur. Il y avait quelque cbose de louche dans sa vocation artistique et dans ses connaissances spéciales, qui faisait que Clennam ne savait trop qu’on dire.
Il appela Daniel Doyen à son secours, tandis qu’ils se tenaient ensemble auprès de la croisée.
« Vous connaisses M. Go won ? demanda-t-il à vois basse.
— Je l’ai vu ici. Il vient tous les dimanches, lorsque la famille y habite.
— C’est un artiste, à en juger d’après sa conversation.
— Une espèce d’artiste, répliqua Daniel Doyce d’un ton bourru.
— Quelle espèce d’artiste ? demanda Clennam en souriant.
— Ma foi, il a fait un doigt de cour aux beaux-arts, comme tous les beaux messieurs de Pall-Mull, dit Daniel, et je doute que les beaux-arts se donnent & si bon marché. »
Poursuivant son enquête, Clennam découvrit que la famille Gowan était une ramiUcatiou très-éloignée des Mollusques, et que le père de Qowan, d’abord attaché a une légation britannique, avait « ■eçu une pension de retraite en qualité de commissaire de pas graud’chose dans une ville quelconque, qu’il y était mort h son poste, son dernier trimestre a la main, et défendant vaillamment son traitement jusqu’au dernier soupir. En récompense de cet éclatant service rendu à son pays, le Mollusque alors au pouvoir avait conseillé à la couronne d’accorder une pension de deux ou trois cents livres sterling à la veuve Ue ce courageux fonctionnaire. Le Mollusque, qui avait succédé au premier, avait alloué par-dessus le marché à la veuve certain petit appartement calme et retiré dans le palais de Hampton-T.ourt, où la vieille dame demeurait encore, déplorant la lésinerie du siècle, en compagnie de plusieurs autres vieilles dames des deux sexes. Son fils, Henry Gowan, ayant hérité de M. Gowan le commissaire, on revenu trop limité pour lui être d’une grande ressource dans ce monde, avait été difficile à caser, d’autant plus que les sinécures vacantes étaient rares pour le moment et que le génie du jeune homme, au sortir même de l’adolescence, l’avait porté à étudier de préférence ce genre d’agriculture qui consiste à cultiver la folle avoine. Enfin, il avait déclaré qu’il voulait se faire peintre ; d’abord parce qu’il avait toujours eu un caprice pour cet art, et ensuite parce qu’il désirait par là blesser an cœur l’amour-propre des Mollusques en chef qui ne lui avaient pas fait une position. De sorte qu’il était successivement arrivé : d’abord, que certaines dames fort distinguées avaient été horriblement cho-
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quées de cette fin} ensuite, que les dessins du jeune Gowan avaient circulé dans les réunions du soir, qu’on se les était passés de main en main, et qu’on avait déclaré que c’étaient de véritables Glandes, de véritables Cuyps, de véritables phénomènes ; puis que lord Peei-mus lui avait fait faire son portrait, et qu’ayant invité a dîner à cette occasion le président et le conseil du môma coup, il avait daigné dire avec sa gravité superbe :
« Savez-vous qu’il y a vraiment un mérite immense dans cette œuvre ? »
Bref, des gens de condition s’étaient donné de la peine pour mettre la peinture de Gowan a la mode. Mais, avec tout cela, on n’y avait pas réussi. Un public pétri de préjugés avait refusé obstinément d’accepter ce génie tout fait, et d’admirer le portrait de lord Decimus ; c’était un parti pris d’avance. 11 y avait des obstinés qui voulaient à toute force que, pour réussir dans une profession quelconque (excepté dans celle de fonctionnaire public), il fallût absolument commencer par travailler du matin jusqu’au soir, de tout son cœur, de toute son Ame et de toute sa force. De façon que M. Gowan, semblable à ce vieux cercueil usé qui n’a jamais été, quoi qu’on en ait dit, celui de Mabomet, ni de personne, restait suspendu entre deux aimants qui se neutralisaient, attiré vers la terre qu’il avait quittée, attiré vers le ciel qu’il ne pouvait atteindre.
Tel est le résumé des découvertes que Clennam fit sur le compte de l’artiste, ce soir-là et plus tard.
Une heure environ après celle du dtner, Mollusque jeune arriva, en compagnie de son lorgnon. En l’honneur des illustres parents de cet hôte, M. Meagles avait renvoyé à la cuisine les jolies servantes de la veille qui furent remplacées pour cette fois par deux hommes d’un costume plus foncé. Le jeune Mollusque fui surpris et déconcerté au dernier point en apercevant Arthur, et commença par murmurer : a Par exemple !… Parole d’honneur, vous savez ! > avant de retrouver sa présence d’esprit.
11 ne put même pas s’empêcher de saisir la première occasion pour emmener Gowan dans l’embrasure d’une croisée, et pour lui dire avec cette intonation nasale qui faisait partie de son état de faiblesse générale :
a J’ai à vous parler, Gowan. Dites donc, voyons un peu : qu’est-ce que c’est donc que cet individu-là ?
— Un ami de notre hôte ; mais je ne le connais pas.
— C’est un démocrate enragé, vous savez ? dit Mollusque jeune.
— AU bah ! où avez-vous appris cela ?
— Eb ! mais, monsieur, il s’eslaccroché à nous l’autrejonrd’une manière iuoule. Il est allé chez mon père, et là il s’est accroché à lui à ce point qu’il a fallu le faire mettre dehors. Puis il est revenu au ministère et s’est encore accroché à moi. Jamais vous n’avez vu un individu pareil.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
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— Eh ! mais, monsieur, répliqua Mollusque jeûna, il voulait savoir quelquo chose, vous saves ? Il a envahi notre ministère — sans lettre d’audience encore — en disant qu’il voulait savoir !,., >
La surprise indignée avec laquelle Mollusque jeune fit cette confidence lui ouvrait si démesurément les yeux qu’il aurait pu se foira ma), si l’annonce du dinar n’était pas venue le soulager. M. Meagles, qui avait demandé aveo beaucoup de sollicitude des nouvelles de lord Decimus et de lady Des Echasses, pria Mollusque jeune de donner le bras à Mmo Meagles. Kt lorsque Mollusque jeune s’assit à la droite de Mme Meagles, M. Meagles eut l’air aussi satisfait que si la famille Mollusque tout entière se fût trouvée là dans sa personne.
Tout le charme naturel de la journée précédente était détruit. Les gens qui mangeaient le diner étaient aussi tièdes, aussi insipides que le dîner lui-même, et tout cela par la faute de ce pauvre imbécile de Mollusque jeune. Peu causeur de sa nature, CM jeune fonctionnaire était en ce moment victime d’une faiblesse particulière qu’il ne fallait attribuer qu’à la présence de Clennam. Il éprouvait une nécessité présente et continuelle de fixer les yeux sur ce gentleman ; son lorgnon en tomba dans sa soupe, dans son verre, dans l’assiette de Mme Meagles, ou resta suspendu sur son épaule comme un cordon de sonnette, et fut plusieurs fois honteusement ramené de ses écarts sur la poitrine du jeune bureaucrate par un des domestiques en babit noir. L’esprit affaibli par les pertes fréquentes de cet instrument d’optique, qui s’opiniâtrait à ne pas tenir dans son œil, et l’intelligence de plus en plus obscurcie, chaque fois qu’il regardait le mystérieux Clennam, il portait par mégarde à son œil les cuillers, les fourchettes et autres matières étrangères dépendantes du service de table. Chaque erreur de ce genre redoublait son embarras, sans qu’il pût venir à bout de s’empêcher de contempler Clennam. Dès que Clennam parlait, cet infortuné Mollusque était évidemment en proie à une vive terreur, et se figurait que le convive allait trouver quelque prétexte astucieux pour déclarer à haute voix c qu’il voulait savoir, vous savez ? s
11 est donc plus que douteux, qu’à l’exception de M. Meagles, aucun des convives passât son temps bien agréablement ; mais, par exemple, M. Meagles appréciait infiniment Mollusque jeune. Se même que dans ce conte de fées, où un simple flacon d’eau dorée devient une fontaine d’or dès qu’on le débouche, de marne M. Meagles parut croire que ce petit grain de Mollusque donnait à son diner autant de saveur épicée que l’eût pu faire l’arbre généalogique toutjBntier. En présence de ce jeune homme, les belles, franches et cordiales qualités de M. Meagles pâlissaient visiblement ; il était moins à l’aise, moins naturel ; il courait après quelque chose qui ne lui appartenait pas, il n’était pas lui-même. Quelle étrange ÎÙEarrerie ! croirait-on cela de M. Meagles, et comme il faudrait aller loin pour trouver quelque chose qui y ressemblât ! Enfin l’humide journée du dimanche fit place à une nuit bien
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moins humide, et Mollusque jeune s’en retourna cnei lui en cabri », le », fumant faiblement un petit cigare ; quant à cet équivoque Cowan, il partit à pied, accompagné de son chien qui ne valait guère mieux. Toute la journée, Chérie avait pris les peines les plus aimables pour être gracieuse avec M. Clennam, mais Clennam s’était tenu sur la réserve depuis le déjeuner, c’est-à-dire se aérait tenu sur la réserve, s’il avait été amoureux de Chérie.
Lorsque Arthur fut remonté dans sa chambre et se fut jeté en » core une fois dans le fauteuil auprès de la cheminée, M. Doyce frappa à sa porte, la bougie à la main, pour lui demander comment et a quelle heure il comptait retourner a Londres le lendemain. Cette question réglée, Clennam dit un mot à M. Doyce à propos de ce Gowan, qui lui aurait trotté dans la tête s’il avait été son rival :
« Je n’ai pas grande idée de l’avenir de oe peintre-là.
— Ni moi non plus, » répliqua Doyce.
M. Doyce se tenait debout, son bougeoir dans une main, l’autre main dans sa poche, regardant fixement la flamme de la bougie, et on lisait sur sa physionomie paisible qu’il devinait que Clennam avait encore quelque chose à lui dire.
« J’ai trouvé mon digne ami un peu changé, pas à l’avantage de sa belle humeur, depuis ce matin, à partir de la visite de ce mon-sieur, dit Clennam.
— En effet, répondit Doyce.
— Mais la visite n’a pas produit le même effet sur sa fille ? ajouta Clennam.
— Non, » répondit Doyce.
n y eut un silence des deux côtés. M. Doyce, les yeux toujours fixés sur la flamme de sa bougie, continua lentement :
« Le fait est que M. Meagles a deux fois emmené sa fille à l’étranger, dans l’espoir de la détacher de M. Gowan. n la croit disposée à avoir du goût pour lui et il a des doutes pénibles (je les partage, comme je suis sûr que vous le faites) sur le bonheur qui pourrait résulter d’un pareil mariage.
— Il y…. s Clennam étrangla, toussa et s’arrêta.
c C’est (a, vous vous serez enrhumé, dit Daniel Doyce, mais sans le regarder.
— D y a promesse de mariage échangée entre les deux jeunes gens, naturellement ? dit Clennam d’un ton insouciant.
— Non. On m’a positivement dit que non. Le monsieur a demandé qu’on lui fit une promesse de ce genre, mais la demoiselle a refusé. Depuis le récent retour des Meagles, notre ami a bien voulu consentir à recevoir M. Gowan une fois par semaine ; mais voilà tout. Pour rien au monde Minnie ne voudrait tromper son père ou sa mère. Vous avez voyagé avec eux et vous avez pu reconnaître que cette famille est unie par des liens d’affection qui ne sont pas pour finir de sitôt. Je suis certain qu’il n’y a rien de plus entre Mlle Minnie et M. Gowan que ce que nous voyons.
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— Ab ! nous en voyons bien asses ! s s’écria Artbur.
M. Doyce lui dit bonsoir du ton d’un nomma qui vient d’entendre une exclamation pleine de tristesse, sinon de désespoir, et qui cherche à rendre un peu de courage et d’espérance a l’esprit de celui qui l’a laissé éehappar ; et c’est une nouvelle preuve de sa bizarrerie connue ; ce ne pouvait être qu’une de ses nombreuses lubies de plus ; comment vouliez-vous qu’il pût entendre une exclamation de ce genre sans que Clennam l’entendit également ?
La pluie tombait lourdement sur le toit et rejaillissait sur la terre détrempée, en fouettant les feuilles de lierre et les branches dépouillées des grands arbres ; la pluie tombait lourdement, tristement. C’était une nuit de larmes.
Si Clennam ne s’était pas décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie ; s’il avait eu cette faiblesse ; si, petit à petit, il s’était laissé aller à risquer sur un. seul conp de dé tout ce qu’il avait d’ardeur et d’espoir, toutes lus riches ressources de son caractère mûr et sérieux ; s’il avait fait cette imprudence et découvert qu’il avait tout perdu, il aurait été ce soir-là plus malheureux qu’on ne peut dire ; le fait est que….
Le fait est que la pluie tombait lourdement, tristement.
CHAPITRE XVIH.
L’amoureux de la petite Dorrit.
La petite Dorrit n’avait pas atteint son vingt-deuxième anniversaire sans trouver un amoureux. Même, dans cette misérable prison de la Maréchaussée, l’éternel Cupidon avait de temps à autre décoché quelques flèches déplumées de son arc moisi, et blessé au cœur un ou deux détenus.
Cependant l’amoureux de la petite Dorrit n’était pas un détenu : c’était le fils sentimental d’un guichetier. Le père de ce soupirant comptait, an bout d’une longue carrière, léguer à son fils l’héritage d’une clef sans tache ; il l’avait initié dès son enfonce aux devoirs de son emploi, et lui avait inspiré l’ambition de maintenir dans la famille la serrure du guichet. En attendant cet héritage, le jeune homme aidait sa mère à gérer, au coin de l’aUée de Horsemonger (le père, quoique guichetier, ne demeurait pas dans la prison), un petit débit de tabac qui avait une clientèle asses lucrative parmi les détenus.
Bien des années auparavant, lorsque l’objet de sa flamme avait coutume de se tenir dans son petit fauteuil au coin de la cheminée >’e la loge, le jeune John (son nom de famille était Chivery), qui
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avait on an de pins que la petite Dorrit, loi avait lancé des œillades d’admiration et de ravissement. Lorsque, pins tard, il avait joné avec elle dans la cour, son ’eu favori avait consisté a faire sent* blant de l’emprisonner dans des coins, afin de recevoir des baisers réels pour faire semblant de la délivrer. Lorsqu’il était devenn asses grard pour regarder par le trou de la grande serrure de la porte principale, Il avait plus d’une fois laissé dehors sur les marches le dîner ou le souper de son père, au risque de voir disparaître les comestibles, po<ir s’enrhumer un œil à force de contempler sa bien-aimée à travers cette perspective aérienne.
Si l’ardeur du jeune John s’était jamais ralentie aux jours moins impressionnables de son enfance, à cet âge où la jeunesse est encline à laisser traîner les cordons de ses brodequins sans prendre souci de ses organes digestifs, dont elle a le bonheur d’ignorer l’existence délicate, il s’était bientôt corrigé, et sa constance était Devenue dès lors inébranlable. À dix-neuf ans, il avait inscrit sur cette partie du mur qui faisait face à la demeure d’Amy, à l’occasion de la fêle de cette jeune personne : « Sois la bienvenue, doux nourrisson des fées ! a À vingt-trois ans, chaque dimanche, la même main offrait en ffemblant des cigares au Père de la Maréchaussée, ou plutôt an père de la reine de son cœur.
Le jeune John était petit de taille, avec des jambes un peu faibles et des cheveux d’un blond très-faible aussi. Un de ses yeux, peut-être celui qui avait eu l’habitude de regarder par le trou de la serrure, était faible comme le reste et paraissait plus grand que l’autre, comme un œil étonné qui cherche en vain à se remettre de sa surprise. Le jeune Jobn avait aussi un caractère des plus doux. Ce qui ne l’empêchait pas de posséder une grande âme, poétique, expansive, fidèle.
Bien qu’en présence de la divinité de son cœur il fût trop bombl" pour espérer beaucoup, le jeune Jobn avait examiné la question sous toutes ses faces. Amené par le raisonnement à une conclusion bienheureuse, il avait entrevu, malgré sa modestie, un mariage plein de convenance. Avec un peu de bonheur, l’union était pos sible. N’étnit-elle pas l’enfant de la Maréchaussée comme il en étai le guichetier en herbe ? Voilà pour la convenance. Jobn deviendrait gardien interne. Alors Amy hériterait officiellement de la chambre dont elle avait si longtemps payé le loyer : c’était encore bien agréable. De cette chambre on pouvait regarder par-dessus le mur d’enceinte, en se dressant sur la pointe des pieds, et avec un treillage garni de pois de senteur ou de haricots rouges, la fenêtre deviendrait nn véritable bosquet. N’était-ce pas ravissant ? Puis, comme ils seraient tout l’un pour l’autre, il y avait même une grâce allégorique à se trouver renfermés ensemble dans la geôle. Séparés du monde (sauf de cette partie dn monde dont la garde leur serait confiée), ne connaissant que par oui dire les peines et les soucis du dehors et seulement par les récits des pèlerins qui se reposeraient
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ohea eux, en route vers l’hôtel des Insolvables, entra le bosquet aérien et la loge pins terrestre, ils glisseraient doucement sur le fleuve du temps, goûtant un bonbeur domestiqua digne des temps pastoraux. Quelle est l’Ame naïve et bucolique qui aurait pu résister a ce tableau touchant ? Le jeune John, ému par l’avenir de bonbeur qui allait enfin couronner tant d’amour, arracha des larmes de ses propres yeux en terminant le tableau par une pierre tombale dressée dans le cimetière voisin, tout contre le mur de la prison, et portant l’inscription suivante :
« Ci-otï JOHN Catvutv, qui rot aolianta ans guichetier
et clnqun, ans gardien do la prison voisine,
déiéde le ai décembre 1806,
à l’tge de 83 ans,
entouré du respect universel.
Ci-otï ainsi « a bien-année et bien al manie épouse,
Au Y, mie de William DORAIT, qui n’a pas survécu
quarante-huit heures à la perle de son mari,
décédée aussi dans la prison de la Maréchaussée.
C’est là qu’elle a vu le jour, c’est là qu’elle a vécu,
c’est li qu’*Ue est morte. »
Les parents de Jobn Cbivery n’ignoraient pas la passion de leur fils, d’autant plus qu’elle av »H, en quelques rares occasions, poussé le jeune amoureux à témoiguer de l’exaspération aux pratiques et à léser les intérâts du débit ; mais M. et Mme Cbivery avaient, à leur tour, résolu le problème d’une façon favorable aux vœux de leur unique héritier. Mme Cbivery, femme prudente, avait prié son mari de ne pas oublier que la position de leur John, dans la geôle, se trouverait certainement affermie par une alliance avec Mlle Dorrit, qui y avait elle-même certains droits de préséance et qui y était fort estimée. Mme Cbivery avait prié son mari de ne pas oublier que si, d’un côté, leur Jobn avait quelques écus et un poste de confiance en expectative, d’un autre côté Mlle Dorrit avait de la nais-fiance ; les deux faisaient la paire. Mme Cbivery, parlant cette fois en mère et non en diplomate, et envisageant la question sous un autre point de vue, avait prié son mari de se rappeler que leur Johi n’avait jamais été bien fort et que son amour le tourmentait et le tracassait déjà bien assez, sans qu’on le poussât à attenter à ses propres jours, car personne ne pouvait jurer qu’il n’irait pas jusque-là, si on le contrariait par trop. Ces arguments avaient agi si puissamment sur l’esprit de M. Cbivery, qui était un homme de peu de paroles, qu’il avait quelquefois le dimanche matin donné à son rejeton ce qu’il appelait a une tape propice » (symbole superstitieux de la chance propice qui devait lui rendre la fortune favorable) avant de le laisser partir pour déclarer sa flamme et revenir triomphant. Mais le jeune John n’avait jamais su le courage de faire sa déclaration ; et c’est principalement à la suite de ces occasions manquées qu’il était revenu tout exaspéré au débit de tabac, où il avait malmené les pratiques.
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Dans cette affaire, comme dans tontes les antres, la petite Oorrit fut l« dernière personne que l’on songea à consulter. Son frère et sa sœur connaissaient la passion de John et se rengorgeaient d’avanco, faisant de cette passion comme nne patèraà laquelle ils accrochaient avec orgueil la vieille fiction fripée de leur naissance distinguée. Fanny affichait ses prétentions aristocratiques en éconduisanl le pauvre soupirant, tandis qu’il se promenait aux alentours de la prison dans l’espoir de rencontrer la dama de ses pensées, Tip nffl-chait ses prétentions aristocratiques et se posait en frère irrité, émettant dans la petite cour du jeu de boule des menaces fanfaronnes et de vagues allusions à un gentleman inconnu qu’il pourrait bien un jour ou l’autre empoigner par la peau du cou, et secouer, comme il faut, certain petit roquet qu’il ne nommait pas davantage. Mais ils n’étaient pas les seuls membres de la famille & tirer parti de cet amour discret. Non, non. On ne pouvait pas supposer que le Père de la Maréchaussée daignât s’en apercevoir ; naturellement, sa pauvre dignité rie pouvait pas abaisser son regard jusque-là. Mais il acceptait sans scrupule les cigares du dimanche, il était môme enchanté de les recevoir ; et parfois il poussait la condescendance jusqu’à se promener de long en large dans la cour pour les fumer avec bienveillance, en compagnie du donataire, qui revenait tout Ser et plein d’espoir. Il n’accueillait pas avec moins d’affabilité les attentions de Chivery père, qui cédait toujours son fauteuil et son journal au doyen, lorsque celui-ci visitait sa loge durant une de ses factions ; et qui lui avait môme dit que, si quelqu’un de ces soirs M. Oorrit voulait faire tranquillement une promenade dans la cour extérieure et regarder dans la rue, il n’y aurait pas grande difficulté. Si le doyen ne profita pas de cette dernière politesse, ce fut seulement parce qu’il ne tenait plus à jeter un coup d’œil sur le monde extérieur ; car il acceptait d’ailleurs tout ce qu’on lui offrait, et disait de temps en temps :
« C’est un homme fort poli que ce Chivery, très-attentionné et très-respectueux ; le jeune Chivery également ; il a réellement le sentiment délicat de la position que j’occupe ici. Oui, ils se conduisent vraiment fort bien ces Chivery. La façon dont ils se comportent avec moi me flatte et me satisfait. »
Cependant le jeune John était trop dévoué pour ne pas embrasser dans sa vénération toute la famille Oorrit. Il ne songea pas un instant à discuter la validité de leurs prétentions ; au contraire, il rendit hommage à leurs simagrées. Quant à tirer aucune vengeance du frère de la petite Dorrit, John, eût-il été doué d’un caractère moins pacifique, aurait cru commettre un sacrilège en ouvrant la bouche ou en levant la main contre ce gentleman. Il regrettait de n’avoir pas su conquérir les bonnes grâces de ce noble esprit ; il sentait que sa hauteur n’était pas incompatible avec sa noble origine, et ne cherchait qu’à se concilier, par des déférences constantes, l’âme magnanime de Tip. Le Père de la Maréchaussée, ce gentleman qui « vàit en des malheurs, ce gentleman qui avait tant de dignité et
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des manières si distinguées et qui l’accueillait toujours avec tant de condescendance, il le vénérait. Pour Fanny, il la trouvait un peu vaniteuse et liera, mais il la regardait « usai comme une jeune Silo pétrie do talent, qui ne pouvait oublier sa splendeur passée. Le pauvre amoureux honorait et aimait la petite Dorrlt tout bonnement parce qu’elle n’avait aucune espèce de prétention, témoignage instinctif rendu au mérite do la jeune fille et & la différence qu’il lui trouvait avec le reste do la famille.
Le débit de tabac, situé au coin de l’allée de Horsemonger, se tenait dans un établissement rural qui n’avait pas de premier, et qui cumulait l’avantage de recevoir l’air dos cours du guichet do Ilor-semonger et celui d’une promenade solitaire le long du mur de cet agréable édifice, Le magasin avait des allures trop modestes pour pouvoir entretenir an montagnard écossais de grandeur naturelle’, mais il soutenait un tout petit higblander qui se tenait sur use planchette, & l’entrée delà boutique, oit il avait l’air d’un chérubin tombé du ciel avant d’avoir pu achever sa toilette, et qui avait toujours pris une jaquette pour se couvrir, par décence.
Un certain dimanche, à la suite d’un certain diuer cuit au four que l’on dépêcha do bonne heure, le jeune John passa sous le portail décoré du chérubin déchu, aiin de faire au Père de la Maréchaussée sa visite habituelle ; il n’y allait pas les mains vides, il n’avait pas oublié son offrande de cigares propitiatoires. Il était convenablement vêtu d’un habit marron surmonté d’un collet de velours noir aussi élevé que le comportait sa taille ; d’un gilet de soie semé de bouquets d’or ; d’une cavale d’un goût exquis et fort en vogue à celte époque, représentant des faisans lilas sur un fond chamois ; un pantalon embelli de raies si larges que chaque jambe avait l’air d’un luth à trois cordes, sans compter le chapeau des grands jours, monument très-élevé et très-ferme. Lorsque la prudente Mme Chi-very s’aperçut qu’outre ces ornements son John tenait à la main une paire de gants blancs et une canne surmontée d’un bec semblahe à on doigt indicateur des poteaux de la route pour qu’il ne se trompât pas de chemin, et lorsqu’elle lui vit tourner le coin de la rue à droite, elle remarqua, en s’adressant à M. Chivery qui n’était pas de garde ce jour-là, qu’elle croyait savoir de quoi il retournait.
Les détenus hébergeaient justement ce jour-là un assez grand nombre de visiteurs, et leur Père restait chez lui pour recevoir ceux qui voudraient se faire présenter. Après avoir fait le tonr de la cour, l’amoureux de la petite Oorrit monta, le cœur agité, et frappa avec son poing fermé à la porte du Père de la Maréchaussée.
a Entrez, entrez ! a dit une vois affable. C’était la voix du père, du père de la petite Dorrit, du père des prisonniers pour dettes. Il était assis, son journal à la main, coiffé de sa calotte noire ; quatre
" 1. Les marchands de tabac anglais adoptent pcndralement ponr enseigne la statue de boil d’an montagnard écossais. — On n’a jamais pu savoir pourquoi. {Xo’e **’.* trQftvef ?"*’.) ’
LÀ PETITE UORWT.
SU
francs da menue monnaie d’argent avaient été oubliés par hasard sur la table, et doux chaises, disposées d’avance, tendaient les bras ans visiteurs. Tout était arrangé pour le grand lever da doyen ? « Ah, petit John ! Comment allez-vous, comment allez-vous ?
— Assea bien, merci, monsieur. J’espère que vous pouvez en dire autant.
— Oui, John Cblvery ; oui. Je n’ai pas trop à me plaindre de ce côté-là.
— J’ai pris la liberté, monsieur, de….
— Hein ? »
Le doyen levait toujours los sourcils à cet endroit da discours prenait un air de distraction aimable, et an sourire rêveur. « …. Quelques cigares, monsieur.
— Oh (moment de surprise extrême) ! merci, jeune John, merci. Mais vraimont je crains d’être trop…. Non ?… Dans ce cas n’en parlons plus. Posez-les sur la cheminée, s’il vons plaît, John. Et asseyez-vous, asseyez-vous. Vous n’êtes pas un étranger ici, John.
— Merci, monsieur, vous êtes bien bon. Mlle…. (ici John fit tourner son chapeau monumental sur sa main gauche, comme une cage d’écureuil qui roule lentement sur son axe) Mlle Amy se porte bien ?
— Oui, John, oui ; elle se porte très-bien. Elle est sortie.
— Vraiment, monsieur ?
— Oui, John. Mlle Amy est allée prendre l’air. Mes jeunes gens sortent tous très-fréquemment. Mais, & leur âg », c’est bien naturel, John.
— Rien de pins naturel, monsieur Dorrit.
— Oui, elle est allée prendre l’air, John, prendre l’air. Il tambourinait doucement sur la table d’un air paterne et dirigeait les yeux vers la croisée. Elle prend l’air sur le Pont suspendu. Elle affectionne particulièrement le Pont suspendu depuis quelque temps et semble préférer cette promenade-là à tonte autre. Il changea la conversation. Votre père n’est pas de garde en ce moment, je crois, John ?
— Non, monsieur, son tour ne vient que pins tard dans l’après-midi. » Le chapeau recommença à tourner, « Je crois qu’il faat que je vous dise bonjour, monsieur ?—Déjà ? Bonjour, jeune John ; allons, allons {avec une affabilité excessive), ce n’est pas la peine d’éter votre gant, John, gardez-le pour me donner une poignée de main. Vous n’êtos point un étranger ici, vous savez. »
Ravi de la cordialité de cette réception, John descendit l’escalier. Il rencontra en route plusieurs détenus accompagnés de visiteurs qui désiraient se faire présenter ; M. Dorrit se penchant par hasard par-dessus la rampe, choisit ce moment pour loi dire avec une intonation de voix très-distincte :
» Je vons sais fort oWigé <l< » votre petit témoignage, John. »
SI a LÀ PETITE DORRIT.
L’amouranx de la petite Dorrit ant bientôt déposé ses dans aom an tourniquet du Pont suspend » et s’avança a la recherche d’uno personne bien connue et bien aimév. D’abord il craipit qu’elle ne fût pas là ; mais, en a’approchant de l’autre rive, il la vit debout et immobile, regardant la rivibre. Ella paraissait absorbée dan » une rêverie proronde et il se demanda à qnoi elle pouvait penser. Ella avait devant elle une foret do cheminées et de toits, moins encombrée de fumée que durant les jours do la semaine : peut-être pensait-elle aux cheminées.
La petite Dorrit resta si longtemps à rêver et fut si complètement préoccupée que, bien que son amoureux fût resté auprès d’elle pendant un temps qui lui parut assez long, et se fût retiré une nu deux fois pour revenir ensuite au même endroit, elle ne bougea pas. De sorte qu’il se décida enfin à s’avancer et à lui adresser la parole. L’endroit était tranquille et retiré, et il se dit que c’était le moment on jamais de lui parler.
Il s’approcha donc, et elle ne sembla pas entendre In bruit de ses pas, jusqu’au moment où U se trouva près d’olle. Lorsqu’il dit : « Mademoiselle Dorrit t » elle tressaillit et recula devant lui, avec une expression de frayeur et même de répulsion qui causa à John une épouvante indicible. Plus d’uno fois déjà ello l’avait évité ; depuis longtemps elle semblait mémo toujours chercher à l’éviter. Elle s’était détournée si souvent et éloignée d’un pas si léger en le voyant venir que l’infortuné John ne pouvait plus croire qu’elle le fit sans intention. Mais il avait espéré que c’était un effet de sa timidité ou de sa modestie ou qu’elle avait deviné peut-être ce qu’il aurait voulu lui dire, mais il était loin de croire que ce fût par aversion. Et voilà que ce rapide regard venait lui dire : c Comment, vous ici ! vous la dernière personne que j’aurais voulu rencontrer ! »
Ce ne fut qu’un éclair, car elle réprima ce mouvement de répulsion pour lui dire de sa petite voix douce : « Oh, monsieur Jobn c’est donc vous ? » Mais elle sentit ce que son regard venait déjà d’exprimer ; John ne s’y était pas trompé non plus, et tous deux se regardèrent d’un air également confus.
« Oui, mademoiselle Amy ; je crains de vous avoir dérangée en vous adressant la parole.
— Oui, un peu. Je…. j’étais venue ici pour être seule, et je croyais bien l’être.
— Mademoiselle Amy, j’ai pris la liberté de venir par ici, parce que M. Dorrit m’a appris par hasard, lorsque je lui ai fait une visite, que vous…. ■
Elle se troubla encore plus que tout à l’heure en murmurant tout à coup : « Oh, père, père ! d’un ton déchirant et en détournant la tête.
— Mademoiselle Amy, j’espère que je n6 vous ai causé aucune inquiétude en nommant M. Dorrit. Je vous assure que je l’ai trouvé en très-bonne santé et de très-bonne humeur, et qu’il m’a
tH PETITE DORRIT. fila
témoigna autant de bonis’ que d’habitude. Il a mômo été nssoa obli-geanl pour me dire que Je n’étais pas nn étranger chex lui : enfin, il m’a reçu d’une maniera tout à fait flatteuse. »
À la grande consternation de son amoureux, la petite Dorrit dé* tourna son visage et le cacha dans ses deux mains, puis, se ba« lançant sans changer de place, comme si elle souffrait, murmura encore : « Oh, père, comment pouvex-vous ! Oh, mon cher père, comment, comment pouvez-vous agir ainsi) »
Le pauvre garçon continua a la regarder, le cœur débordant do sympathie, mais sans comprendre ce que cela voulait dire, jusqu’au moment ou la potito Dorrit, après avoir prisson mouchoir, ol l’avoir porté a son visage toujours détourné, s’éloigna rapidement. D’abord John demeura aussi immobile qu’une statue ; puis il courut après el ! ?.
« Mademoiselle Amy, je vous en prio ! Ayos la bonté de vous arrêter un instant. Mademoiselle Amy, s’il faut que quelqu’un s’en aille, laissez-moi partir. Je perdrais la tête, s’il me fallait croire que c’est moi qui vous fais fuir ainsi. *
Sa voix tremblante et sa sincérité évidente arrêtèrent la potito Dorrit.
« Oh ! que faire, s’écrla-t-elle, que dois-je faire ? >
Comme le jeune John n’avait jamais vu la petite Dorrit en proie à la moindre agitation, comme au contraire il l’avait vueconsor-vant, dès son enfance, un sang-froid inaltérable, il éprouva devant cette détresse un contre-coup qui le fit trembler depuis le sommet da son chapeau monumental jusqu’à la semelle de sa chaussure. Il jugea donc nécessaire de s’expliquer. Il pouvait avoir été mal corn* pris ; on pouvait croire qu’il avait voulu dire ou faire quelque chose dont il était à cent lieues. II pria donc la petite Dorrit d’écouter son explication ; c’était la plus grande faveur qu’elle pût lui accorder.
< Mademoiselle Amy, je sais que votre famille est bien supérieure à la mienne. J’essayerais en vain de le dissimuler. Je n’ai jamais entendu parler d’un Cliivery qui ait été gentleman, et je ne commettrai pas la bassesse de vouloir vous en imposer sur une question si importante. Mademoiselle Amy, Je sais fort bien que votre frère an noble cœur et votre sœur altière me dédaignent du baut de leur grandeur. Tout ce qui me reste à faire, c’est de gagner un jour leur amitié à force d’égards et de respect, de contempler, du fond de mon humble position, l’éminenceoù lésa placés leur naissance (car, soit qu’on nous considère comme marchands de tabac ou comme gui » chetiers, je sais fort bien que notre situation est humble), et de leur souhaiter bonheur et santé, o
Le pauvre garçon était si candide, et il existait nn tel contraste entre la fermeté d<3 son chapeau et la tendresse de son cœur, et peut-être même de la tête, que cela avait quelque chose de touchant. La petite Dorrit le supplia de ne ravaler ni sa personne ni sa position sociale, et sortant de ne pas s’imaginer qu’elle se regardât
au LÀ PETITE D01UUT.
comme au-dessus de loi. Ces paroles consolèrent un peu le Jean » John.
t Mademoiselle Atuy, bêgaya-t-il, depuis longtemps…. depuis des siècles, a ce qu’il me semble…. je nourris dans mon cœur le désir de vous dira quelque chose. Pols-ja parler ? ■
La petite Dorrit s’éloigna encore une fois de lui aveu un tressaillement involontaire ; réprimant ce mouvement, elle traversa d’an pas rapide la moitié du pont sans répondre.
« Puis-ja parler ?.,. Mademoiselle Amy, je vous adresse hum-Moment cette simple question…. Puis-ja parler ? Je suis si mal-heureux do la peine que je vous ai causée (sans le vouloir, j’en prends le ciel à témoin !), qu’il n’y a pas le moindre danger que je parle sans votre consentement. Je saurais garder pour moi le secret de ma peine, je saurais dévorer ma douleur, sans chercher a fairo partager ma douleur et ma peine a colla pour laquelle je me lancerais plutôt par-dessus ce parapet si cela pouvait lui procurer un moment de plaisir ! D’ailleurs, ce n’est pas bien malin, car je le ferais pour un penny. •
L’accablement de John avec une mise si splendido aurait pu le rendre ridicule, si sa délicatesse no l’avait pas rendu respectable. La petite Dorrit comprit ce qu’elle devait faire.
« S’il vous plaît, John Cbivery, dit-elle en tremblant, mais d’un ton calme, puisque vous aveu l’obligeance de me demander si vous devez en dire davantage, s’il vous plaît, n’en faites rien.
— Jamais, mademoiselle Amy ?
— Non, s’il vous plaît, jamais. —Ab ! bonté du ciel !
— Mais peut-être, au lieu de cela, me laisserez-vous vous dire quelque chose moi-même. Je voudrais bien vous le dire tout franchement, avec autant de simplicité que possible. Quand vous penserez à nous, John, je veux dire à mon frère, à ma sœur et à moi, ne penses pas à nous comme à des personnes qui diffèrent des autres détenus ; car, quelque position que nous ayons occupée autrefois (et je ne la connais guère), il y a longtemps que nous sommes ce que vous voyez et nous ne nous relèverons jamais. Cela vaudra mieux pour vous, et beaucoup mieux pour d’autres, que de faire ce que vous faites maintenant. >
Le jeune John protesta d’an air lugubre qu’il essayerait de se rappeùer ce conseil et qu’il ferait volontiers ce qu’elle désirait.
« Quant à moi, dit la petite Dorrit, pensez à moi aussi peu que vous pourrez ; moins vous y penserez, mieux cela vaudra. Lorsque vous penserez à moi, John, ne songez qu’à l’enfant que vous avez vue grandir dans la prison, toujours occupée des mêmes devoirs, qui est restée faible, craintive, contente et sans protecteur. Je désire surtout que vous vous rappeliez que, lorsque je mets le pied hors de la prison, je suis seule et sans protecteur. »
Il répondit qu’il était prêt à faire tout ce qu’elle désirait. Mais pourquoi Mlle Auiy tenait-elle tant à ce qu’il se rappelât cela ?
LÀ PETITE DQWUT fil 5
i Parce que, répliqua la petite Dorrit, je sais que je puis compter que vous n’oublieras pas notre rencontre d’aujourd’hui et que vous ne me parleras plus de ce que vous voulies me dire. Vous êtes si généreux que jo puis compter sur vous, et j’y compte, et J’y compterai toujours. Et je vais vous prouver quo j’ai toute confiance en vous. J’aime l’endroit où je vous parle plus qu’aucun endroit quo je connaisse (le pou de couleur qui animait le teint de la petite Dorrit avait disparu, mais son amoureux trouva qu’elle devenait moins paie en faisant cet aveu), et il est possible que je vienne souvent me promener ici. Je sais que je n’ai qu’à vous le dire pour être tout a fait sùro que vous ne viendras jamais m’y chercher..,. Et je.,., j’en suis bien sûre ! »
Elle pouvait y compter, dit le jeuno Jobn, qui déclara en outra qu’il se regardait comme le plus infortuné des mortels, mais que les désirs de la petite Dorrit seraient pour lui une loi.
« Et adieu, Jobn, dit la petite Dorrit, j’espère que vous trouvères une bonne femme un jour ou l’autre, et que vous seres heureux avec elle. Certainement vous mérites d’être heureux, et vous le serez, Jobn. »
Comme elle lui tendait la main en parlant ainsi, le cœur qui battait sous ce gilet à bouquets d’or (ce n’était que de la camelotte, & vrai dire) se gonfla jusqu’à l’ampleur d’un cœur de gentleman, et le pauvre petit Jobn, n’ayant pas de place pour le contenter, ne put que fondre en larmes.
a Oh ne pleures pas, s’écria la petite Dorrit avec un accent plein de pitié. Non, non, je vous en priel Adieu, John, Dieu vous bénisse 1
— Adieu, mademoiselle Amy. Adieu ! »
Et il la quitta là-dessus, après avoir remarqué pourtant qu’elle s’était assise sur un banc, et qu’elle appuyait non-seulement sa petite main, mais aussi son visage contre le parapet rugueux, comme si elle se fût senti la tête lourde et l’esprit attristé.
C’était une démonstration touchante de la vanité des projets bu-mains que de voir l’amoureux de la petite Dorrit (le chapeau monumental ramené sur ses yeux, le collet de velours, relevé comme par un temps de pluie, l’habit marron boutonné jusqu’en haut pour cacher le gilet aux bouquets d’or, et l’index inexorable de la petite canne tourné vers la maison paternelle) se glisser le long des plus sales rues de traverse et composer en route cette nouvelle épitapbe, destinée à figurer sur une pierre tombale dans le cbxstière de l’église Saint-Georges :
a o-aismiT
les restes mortels de JOBH CBIVEBT,
Qui n’a jamais bit grand’cbose de bon,
Décédé vers la fln de l’année 4826, à I » suite d’une passion
malheureuse ;
À son dernier soupir, il a prié ses parents de faire graver
au-dessus de ses cendres le mut AMY,
E> tus parents inconsolables oui exaucé sa prière. >
àtô LÀ PETITE DOBRIT.
CHAPITRE XIX.
Lu PiVe de la Uaraohauaaéa dans ses diverses relations sociales.
Les frères ’William et Frédéric Dorrit se promenant de long en large dans la cour de la prison, du côté de la pompa, bien en tendu, le cAté du beau monde, le quartier aristocratique de l’en » droit (car lo Père des détenus, par respect pour sa propre dignité, avait soin do ne pas se montrer trop souvent du côté fréquenté par les moins fortunés de ses enfants, snuf les dimanches matins, le jour de NoBl ou antres époques de cérémonie, on il ne manquait jamais de venir poser la main snr la tôle des prisonniers en bas fige et de bénir ces jeunes insolvables avec une bienveillance vrai » ment édifiant*}) ; les deux frères se promenant do long en large dans la conr présentaient un spectacle mémorable : Frédéric le libre était si humble, si cassé, si Qétri, si fané ; William le captif était si distingué, si affable, et si peu fier de la position superbe qu’il savait pourtant bien occuper, que ce seul contraste, a défaut d’autre, aurait suffi pour exciter la surprise chez le spectateur.
Ils se promenaient de long en large dans la cour, le soir du jour où la petite Dorrit avait causé avec son amoureux sur le Pont sus* pendu. Le doyen avait fini pour la journée avec les soucis de son rang ; son grand lever avait attiré asses de monde ; plusieurs présentations avaient eu lieu ; les quatre francs qui traînaient par hasard sur la table s’étaient (par hasard aussi) multipliés par quatre. Tandis qu’il se promenait dans la cour, adaptant, avec une affabilité extrême, son pas à la démarche lente et traînarde de son frère, modeste dans sa supériorité et plein d’égards pour ce pauvre Fré » déric, l’acceptant tel qu’il était et respirant la tolérance des défauts* fraternels dans chaque bouffée de tabac qu’il laissait échapper de ses lèvres et qui avait l’ambition de s’envoler par-dessus le mur garni de pointes de fer ; William Dorrit était bon à voir.
Son frère Frédéric, à l’œil terne, à la main tremblante, aux épaules voûtées et à l’esprit trouble, traînait humblement la gigue à côté de son aîné dont il acceptait le patronage comme il acceptait tout incident dans le labyrinthe du monde ou il s’était perdu. Il tenait & la main le cornet de tabac habituel où il puisait fréquemment une prise économe. L’ayant humée en hésitai t, il jetait de nouveau sur son frère un regard admirateur, remet ail ses mains derrière son dos et marchait ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’il éprouvât le besoin de prendre une nouvelle prise ou de s’arrêter pour regarder autour de lui, peut-être en rappelant to »t à coup qu’il avait oublié sa clarinette.
LA. PETITES DORRIT.
fil ?
Les visiteurs disparaissaient a mesura que les ambres de la nuit s’abaissaient, mais il y avait encore assea de monde dans la cour, la plupart des prisonniers étant descendus pour reconduire leurs auis jusqu’à la loge. Tandis que les doux frères se promenaient dans la cour, William le captif regardait autour de lui pour recevoir les salutations de ses admirateurs, auxquels il otalt gracieusement son chapeau, et empêchait Frédéric le libre de se heurter contre les passants ou d’être poussé contre le mur. Les détenus en masse ne formaient pas une corporation bien sentimentale, mais néanmoins tous les prisonniers, chacun à sa façon, montraient bien sur leur visage qu’ils trouvaient les deux frères bons à voir.
« Tu me parais un peu abattu ce soir, Frédéric, dit le Père des détenus ; aurais-tu quelque chose ?
— Quelque chose ? (11 ouvrit on moment les yeux tout grands, puis baissa de nouveau la tête et les paupières.) Non, William, non. Je n’ai rien.
— Si l’on pouvait te persuader de soigner un peu ta mise, Frédér.c…
— Oui, oui l interrompit le vieillard. Mais je ne puis pas. Je ne puis pas. Ne me parle plus de cela. C’est fini, s
Le doyen jeta en passant un coup d’oui à un détenu avec lequel il était en relation amicale, comme qui dirait : a C’est un vieillard bien faible que celui que vous voyez auprès de moi ; mais ce vieillard est mon frère, monsieur, et la voix de la nature est si puissante 1 a et il pilota son frère hors de portée du bras de la pompe en le prenant par sa manche râpée. Rien n’eût manqué pour faire de William Dorrit un modèle de guide fraternel, de philosophe et d’ami, s’il avait seulement garé son frère d’une ruine entière, aj lieu de la causer lui-môme.
a Je crois, William, répondit l’objet de cette affectueuse sollicitude, que je suis fatigué, et je vais aller me coucher.
— Mon cher Frédéric, répliqua l’autre, que je ne te retienne pas ; ne sacriOe pas tes goûts aux miens.
— Les veilles, l’air un peu lourd de ma chambre et les années aussi, je suppose, dit Frédéric, tout ça contribue à m’affaiblir.
— Mon cher Frédéric, répondit le doyen, penses-tu que ta prennes assez de soin de ta santé ? Penses-tu que tes habitudes soient aussi régulières et aussi méthodiques que le sont…. les miennes, par exemple ? Pour ne pas ramener sur le tapis cette petite excentricité à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, je doute que tu prennes assez d’air et assez d’exercice, Frédéric. Voici une promenade qui est toujours à ton service. Pourquoi ne pas en profiler plus souvent que tu ne le fais ?
— Ah ! soupira l’autre. Oui, oui, oui.
— Mais il est parfaitement inutile de dire oui, oui, mon cher Frédéric, persista le doyen avec sa douce sagesse, si tu ne veux pas en profiter. Tu n’as qu’à me voir, Frédéric, tu peux prendre exemple sur moi. La nécessité et le temps m’ont appris ce que je
818 LÀ PETITS D0RB1T.
dois faire. À certaines heures précises de la journée, ta me trouveras a la promenade, on dans ma chambre, ou dans la loge, lisant mon Journal, recevant mon monda, mangeant et buvant. Il ; « déjà bien des années que jal dressé Amy a cette exactitude : je lai ai appris (par exemple) la nécessité que mes repas soient servis à heure fixe. À mesure qu’elle a grandi, elle a corn-pris l’importance de ces arrangements et tu sais quelle bonne Bile cela fait ! »
Le frère se contenta de soupirer de nouveau, tandis qu’il revoit en mwchant de son pas traînard : « Ah ! oui, oui. oui.
— Mon cher ami, dit le Père de la Maréchaussée, posant la main sor l’épaule de Frédéric et le raillant avec douceur (avec douceur ; il était si faible le pauvre cher homme !), tu m’as déjà dit cela, et je ne sais pas si tes paroles, Frédéric, ont un sens caché qui m’échappe, mais elles n’ont pas l’air de signifier grand’chose. Je voudrais pouvoir te réveiller un peu, mon bon Frédéric ; tu as oesoin d’être réveillé.
— Oui, ’William, oui. Sans doute, répondit l’autre, levant ses yeux ternes vers le visage de son frère, mais je ne suis pas comme toi.*
Le Père de la Maréchaussée remarqua, en haussant les épaules avec modestie : o Oh ! tu pourrais me ressembler, mon cher Frédéric ; tu pourrais me ressembler si tu voulais ! » et il s’abstint, dans sa magnanimité, de presser davantage son frère déchu.
On se disait bien des adieux dans les coins, ainsi que cela se faisait habituellement le dimanche. Ça et la, dans l’obscurité, quelque pauvre femme, épouse on mère, pleurait avec un détenu novice. Le temps avait été ou le doyen lui-môme avait pleuré, dans les ombres de cette cour, auprès de sa pauvre femme qui pleurait aussi. Mais il s’était passé bien des années depuis cette époque, et maintenant le vieillard ressemblait à un passager parti pour un voyage au long cours qui, lorsqu’il ne ressent plus le mal de mer, s’impatiente de cette faiblesse chez les passagers moins aguerris que l’on a embarqués au dernier port. Il s’en fallait de peu qu’il ne leur fit des remontrances et qu’il ne leur mit le marché à la main en leur disant que les gens qui ne pouvaient vivre sans pleurer n’avaient que faire dans sa prison. Ses gestes, sinon ses paroles, témoignaient toujours le mécontentement que lui causaient de pareilles interruptions apportées à l’harmonie générale ; et la chose était si connue que les coupables s’empressaient ordinairement de disparaître sitôt qu’ils voyaient approcher le doyen.
Le dimanche soir en question, William Dorait reconduisit son frère jusqu’à la grille avec un air plein de charité et de clémence ; il était de bonne humeur et gracieusement disposé à pardonner les larmes. Plusieurs détenns se pavanaient sous là lueur éclatante du gaz de la loge ; les uns disaieui. adieu ans visiteurs, et d’autres, qui n’avaient pas de visiteurs, regardaient la clef tourner fréquemment dans la serrure et causaient entre eus avec M. Cbivery. L’en-
L\ PETITS DOBRIT.
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trée paternelle causa naturellement une certaine sensation ; et M. Chivery portant sa clef à son chapeau espéra (mais d’une façon très-laconique) qne M. Dorrlt allait assois bien.
« Merci, CWvery j très-bien. Et vous-même ? »
M. Chivery répliqua : « Oh, moi, à merveille ! » En général, le guichetier, lorsqu’il était un peu grognon, ne répondait paa autrement, quand on loi demandait des nouvelles de sa santé.
i J’ai reçu la visite du jeune John aujourd’hui, Chivery. Et il avait l’air très-pimpant, je vous assure. »
C’est ce que M. Chivery avait oui dire. M. Chivery, néanmoins, devait avouer qu’il désirait que son jeune homme ne dépensât pas tant d’argent pour sa toilette. À quoi ça le menait-il ? Ça ne lui rapportait que des déboires et les déboires n’étaient déjà pas si rares, c’était une marchandise qu’on pouvait se procurer partout gratis.
« Quels déboires, Chivery ? demanda le doyen avec bienveillance.
— Rien, rien, répondit M. Chivery. N’importe. M. Frédéric s’en-va ?
— Oui, Chivery, mon frère va se coucher. H est falig-ué et ne se 6ent pas très-bien…. Prends garde, Frédéric, prends garde. Bon-soir, mon cher Frédéric I *
Donnant une main à son frère et portant Vautre a son chapeau graisseux pour saluer la société rassemblée dans la loge, Frédéric sortit d’un pas tramant par la porte que Chivery venait de loi ouvrir. Le doyen témoigna l’aimable sollicitude d’un être supérieur pour empêcher Frédéric de se faire mal.
a Soyez assez bon pour laisser la porte ouverte nn instant, Chivery, que je lui voie seulement descendre le passage et les marches ! Prends garde, Frédéric ! (Il est si infirme !) Fais attention aux marches ! (Il est si distrait !) Regarde bien devant toi avant de traverser la rue, Frédéric ! (En vérité, je n’aime pas le voir errer ainsi en liberté, il risque tant de se faire écraser !) »
Après avoir ainsi parlé et avec une expression de visage qui annonçait tons ses doutes inquiets et toute son anxiété protectrice, il tourna les yeux vers la société réunie dans la loge, comme pour leur dire : N’est-ce pas que mon pauvre frère est bien à plaindre de ne pas être enfermé sous clef comme nous ? opinion qui parut assez du goût des assistante.
Mais William Dorrit ne l’accepta pas sans restriction, an contraire : « Non, dit-il, messieurs, non ; vous interprètes mal ma pensée. Mon frère Frédéric ost fort cassé, sans dcute, et peut-être serais-je plus tranquille si je le voyais logé derrière ces murs, à l’abri de tout danger. Mais n’oublions pas que, pour y supporter l’existence pendant nn long séjour, il faut une certaine combinaison de qualités…. je ne dirai pas de grandes qualités, mais de qualités…. de qualités morales. Or, mon frère Frédéric possède-t-H cette réunion de qualités requises ? Messieurs, c’est nn excellent homme, doux,
820 LÀ PETITE DÛRB1T,
tendre, estimable et simple comme on enfant ; mais qu’il soit iuoa« pable de se tirer d’affaire partout ailleurs, pensez-vous qu’il se tirerait miens d’affaire chea noua ? Non ; je suis persuadé que non ! Et le ciel préserve Frédéric de jamais venir ici autrement que comme on visiteur bénévole 1 Messieurs, quiconque arrive ici, pour y rester longtemps, doit avoir une vigueur de caractère qui lui per-v mette de beaucoup endurer. Mon bien-aimé Frédéric est-il l’homme’ qu’il fout pour cela ? Non. Vous l’avez vu, il est déjà cassé sans avoir séjourné ici ; le malheur l’a écrasé ; il ne sait pas résister, il n’a pas non plus assez d’élasticité pour habiter longtemps un endroit comme celui-ci, sans perdre la conscience dn respect qu’il sa doit à lui-même, sans oublier qu’il est gentleman ; Frédéric n’a pas (si je puis me servir de cette expression) assez d’élévation pour voir dans une foule de petits égards pleins de délicatesse et dans…. dans les divers témoignages qu’il pourrait recevoir, l’esprit généreux qui anime la communauté des détenus, et pour reconnaître qu’il n’y a là aucun déshonneur ni aucune atteinte à ses droits de gentleman. Messieurs, Dieu vous garde ! »
Ce fut ainsi qu’il mit à profit l’occasion de prononcer cette homélie pour l’édification de la société réunie dans la loge, avant de rentrer dans la cour blafarde et de passer avec sa pauvre dignité râpée devant le détenu en robe de chambre qui n’avait pas d’habit, et devant le détenu en pantoufles de baigneur qui n’avait pas de souliers, et devant le gros^ruitier en culottes de velours à côtes qui n’avait pas de soucis, et devant le maigre commis vêtu d’un habit noir sans boutons, pour remonter son pauvre chétif escalier jusqu’à sa pauvre chétive chambre.
Là, la table était mise pour son souper, et sa vieille robe de chambre grise l’attendait sur le dos de son fauteuil, non loin du feu. Sa fille mit son petit livre de prières dans sa poche (elle venait de prier pour les prisonniers et les captifs), et se leva pour lui souhaiter la bienvenue.
« L’onde Frédéric était donc parti ? demanda-t-elle, en l’aidant à changer d’habit et en lui donnant sa calotte de velours noir. — Oui, l’oncle Frédéric était parti.—Père, avait-il fait nue promenade agréable ? — Mais non, pas trop, Amy ; pas trop.— Non ? Est-ce que père ne se porterait pas tout à fait bien ? »
Tandis qu’elle se tenait derrière lui, penchant au-dessus du fauteuil un visage aimant, son père regardait le feu, les yeux baissés. Il semblait éprouver quelque malaise, où il entrait une légère pointe de honte ; et lorsque, peu de temps après, il reprit la parole, ce fut d’une manière décousue et embarrassée.
a II faut qu’il y ait quelque chose, je…. hem !… je ne sais pas quoi…. qui aura agacé Chivery. Ce soir il s’est…. ah !… montré beaucoup moinsobligeantetmoinsempressé que de coutume. C’est…. hem !.. bien peu de chose, mais cela suffit pour m’attrister, ma chère. Je ne saurais oublier (tournante ! retournant ses mains et les regardant de près) que…. lorsque l’on m Ane.,. hem !… une existence connus la
IÀ PETITE ÛORRIT.
asi
mienne, on se trouve malheureusement & la merci de ces gens-la, qui, àchaquo heure de la journée, peuvent vous causer quelque ennui. »
Le bras de la petite Dorrit était sur l’épaule de son père, mais elle ne regarda pas le vieillard pendant qu’il parlait. Elle baissa la tête et tourna les yeux d’un autre côté.
a Je…. hem !… je ne puis pas m’imaginer, Amy, ce qui a pu offenser Gbivery. En général il est si…. si prévenant et si respectueux. Et ce soir il a été tout à fait…. tout à fait laconique avec moi ; et devant des étrangers, encore ! Mais,bonté divine ! si Chevery et ses collègues cessaient de me soutenir et de reconnaître ce qui m’est dû, je courrais risque de mourir de faim ici. s
Tandis qu’il parlait, il ouvrait et fermait les mains comme des soupapes, sentant si bien cette pointe de bonté qu’il n’osait trop s’avouer à lui-même le sens de ses propres paroles.
« Je…. ab !… je ne puis m’imaginer d’où cela vient. Je ne puis vraiment me figurer ce qui cause ce brusque changement. Il y avait ici dans le temps un guichetier nommé Jackson (je ne crois pas que tu puisses te le rappeler, ma chère, tu étais bien jeune alors), et…. hem !.,, il avait un…. frère, et ce…. jeune frère faisait la cour à..,, ou plutôt il n’allait pas jusqu’à lui faire la cour…. mais* il admirait…. il admirait respectueusement…. la…. pas la fille, la sœur ’le l’un de nous ; la sœur d’un détenu assez distingué ; je dirai même très-distingué. Ce détenu se nommait le capitaine Martin ; et il me consulta pour savoir s’il était nécessaire que sa fille…. sœur, veux-je dire…, risquât d’offenser le père du guichetier en se montrant trop…. hem !… trop explicite. Le capitaine Martin était un gentleman et un homme d’honneur, et je le priai de me dire d’abord son…. son propre avis. Le capitaine (très-respecté dans l’armée) me répondit, sans hésiter, qu’il lui semblait que sa…. hem !… sœur n’était nullement tenue de comprendre trop clairement le jeune amoureux, et qu’elle pouvait le faire aller…. je ne suis pas bien sur que le capitaine Martin ait employé cette expression, je crois même qu’il a dit le tolérer h cause de son père…. je veux dire de son frère. Je ne sais pas trop ce qui m’a amené à te raconter cette histoire ; c’est sans doute parce que je cherchais vainement à me rendre compte des façons d’agir de Cbivery ; mais, quant aux rapports entre les deux situations, je ne vois pas…. s
La voix du vieillard s’éteignit. La petite Dorrit, comme si elle ne pouvait plus longtemps l’entendre parler ainsi, avait petit à petit levé la main jusqu’aux lèvres de son père pour lui fermer la bouche. Pendant quelques instants, il régna dans la chambre une immobilité et un silence complets ; le père resta ramassé dans sa chaise, et la fille resta le bras autour du cou et la tète appuyée sur l’épaule du doyen.
Le snnper du doyen était en train de cuire dans une petite casserole posée sur le feu, et, lorsque ia petite Dorrit changea de place, ce fut pour servir le repas qu’elle avait apprêté.
M. Dorrit s’assit à sa place habituelle : la petite Dorrit prit une
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chaise & esté de lai, et H commença son souper. Jusqu’alors, la père et la fille avaient évité de se regarder, te père commença petit & petit jposant avec bruit sur la table son couteau on sa fourchette, ramassant les objets avec brusquerie, mordant son pain comme s’il lui en voulait, et témoignant encore par d’antres signes qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire. Enfin, il reponssa son assiette et parla tout haut, avec la pins grande étrange incohérence :
t Qu’importe que je mange ou que Je meure de faim ? qu’importe qu’une existence aussi flétrie que la mienne se termina maintenant ou se prolonge jusqu’à la semaine ou jusqu’à l’année prochaine ? qui est-ce qui tient à moi ? Un pauvre prisonnier qn’on nourrit d’aumônes et de restes ! un pauvre diable qui n’a pins ni honneur ni argentI
— Pore, père ! »
Comme il se levait, elle se mit à genoux devant lai et leva vers lui les mains.
< Amy, continua le vieillard d’une voix étouffée, tremblant violemment et la regardant d’un air aussi égaré que Vil fût devenu fou, jeté dis que,si tu pouvais me voir comme ta mère m’a vu, tu ne reconnaîtrais pas le malheureux que lu n’as aperçu qu’à travers les barreaux de cette cage. J’étais jeune alors ; j’avais de l’esprit, j’avais bonne mine, j’étais indépendant…, oui, parbleu, je l’étais, mon enfant !… et on me recherchait et on me portait envie. Certainement qu’on me portait envie !
— Cher père ! »
Elle essaya de ramener le bras tremblant qu’il brandissait, mais le vieillard résista et repoussa sa main.
« Si j’avais seulement tait faire mon portrait dans ce temps-là, il faudrait qu’il fût bien mal fait pour que tu n’en fusses pas fière, tu verrais que tu en serais Gère. Mais je n’y ai pas pensé. Que ceci serve d’exemple aux autres ! Que chacun, s’écria-t-il regardant autour de lui d’un air hagard, ait soin de conserver au moins ce léger souvenir de l’époque où il était heureux et respecté. Que chacun laisse à ses enfants cette preuve du rang qu’il a occupé. À moins que mes traits, lorsque je Serai mort, ne reprennent leurs agréments ’ d’autrefois (on dit que ces choses-là sont arrivées, je n’en sais rien) mes enfants ne m’auront jamais vu.
— Père, père I
— Oh ! méprise-moi, méprise-moi ! Détourne les yeux, ne m’écoute pas. Oh ! ferme-moi la bouche, rougis de moi, pleure de m’a-voir pour père…. Et toi aussi, Amy ! Fais-le, fais-le ! Ne le fais-je pan moi-même ! Je suis endurci maintenant, je sois tombé trop bas pour me chagriner longtemps, même de cela.
— Cher père, père aimé, que je chéris de tout mon cœur ! » Elle l’entourait de ses bars et réussit à le faire rasseoir dans son
fauteil, puis elle saisit son bras toujours levé et chercha à le ramener autour de son con.
— Laisse-le là, père ! Regarde-moi, père ! Embrasse-moi, père ! Pense à »noi, père, un seul instant.
IA PETITS DomtiT. 223
Le vieillard continua cependant à parler de la même façon incohérente, bien que sa voix prit peu à peu le ton d’une pleurnicherie piteuse.
« El pourtant on ma respecte ici. J’ai su me relever. Je ne me suis pas tout a fait laissé fouler aux pieds. Tu n’as qu’à descendra et demander quel est le premier personnage de l’endroit, on te dira qne o’est ton père. Ta n’as qu’à descendre et demander quel est ce– • lui dont on ne se moque jamais et qu’on traite toujours avec une certaine délicatesse, on te nommera ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel enterrement, ici (je sais bien que o’est ici que je mourrai : je ne poux pas mourir ailleurs), causera plus de bruit et peut-être plus de regret qu’aucun autre qui ait jamais passé le pas de la grille, on te répondra que c’est celui de ton père. Eh bbn donc, Amy ! Amy ! ton père est-il si généralement méprisé ? n’y a-t-il ries pour le réhabiliter ?ne conserveras-tu d’autres souvenirs de lui que ceux de sa ruine et de sa décadence ? ne pourras-tu lui garder aucune affection quand il ne sera plus, le pauvre paria, quand il ne sera plus ? »
Il versa sur lui-même des larmes d’ivrogne et, permettant enfin à sa fille de l’embrasser et de le consoler, il laissa sa tète grise reposer contre la joue d’Aniy et pleura sa malheureuse destinée. Bientôt, changeant le sujet de ses lamentations et la serrant dans ses bras, tandis qu’elle l’embrassait, il s’écria :
0 Amy I pauvre enfant sans mère et délaissée 1 Oh ! combien de jours je t’ai vue passer à me soigner et à travailler pour moi !s
Puis il reparla de lui-même et dit à sa fille, d’un cœur attendri, combien elle l’aurait aimé davantage, si elle l’avait connu dans les jours de sa splendeur éclipsée, et comment il lui aurait donné pour époux un gentleman qui aurait été fier de l’avoir pour beau-père, et comment (cette pensée le fit pleurer de nouveau) elle aurait commencé par se promener à son côté paternel sur un cheval à elle, tandis que l’humble foule (il entendait par là les gens qui lui avaient donné les seize francs qu’il avait dans sa poche) aurait trotté, chapeau bas, devant elle, dans la poussière du chemin.
Ce fut ainsi que, tantôt par ses vanteries, tantôt par son désespoir, qui sentaient l’un on l’autre le captif souillé par la lèpre de la geôle, et dont l’atmosphère impure de la prison avait corrompu jusqu’à l’âme, il révéla à sa fille affectueuse l’état dégénéré* de soi cœur. Personne qu’elle ne le vit jamais à plein dans les détails de son humiliation. Les détenus, qui riaient dans leurs chambres en songeant au discours qu’il leur avait adressé dans la loge, ne songeaient guère au sombre tableau qui attristait ce soir-Jà leur triste musée de la Maréchaussée.
H existe dans l’histoire ancienne une fille classique, jenegarantis pas le fait, qui a nourri son père captif comme sa mère l’avait nourrie elle-même. La petite Dorrit, bien qu’elle appartint à une souche moderne peu héroïque et qu’elle ne fût qu’une simple Anglaise, fit beaucoup plus en consolant sur son innocent » poitrine le
gfcà LA. PETITE DÛWUT.
cœur usa du doyen, et en y versant une fontaine d’amour et de fl-délité qulna tarit ni ne s’arrêta jamais pendant de longues années de famine.
Elle le calma, le supplia de lui pardonner si elle lui avait man. que, ou si elle avait semblé lui manquer de respect ; elle lui dit, Dieu sait avec combien de vérité, qu’elle n’aurait pas pu le respecter davantage quand il aurait été le favori de la fortune et reconnu pour tel par le monde entier. Lorsqu’il eut sécbé ses larmes et cessé de sangloter et de ressentir cette pointe de bonté, née d’un mauvais sentiment, quand il eut repris ses façons habituelles, elle réchauffa les restes du souper,et, s’asseyanl auprès de lui, fut ravie da le voir manger et hoiro. Car le vieillard, revêtu de sa vieille roba de chambre grise et de sa calotte de velours noir, avait retrouva son allure magnanime ; et il était prêt à se comporter envers tout détenu qui aurait pu se présenter pour lui demander consoil comme on autre lord ChestorQeld, le modèle des casuistes, ou comme le grand maître des cérémonies morales de la prison.
Afin de le distraire, la petite Dorrit entama une question de toilette ; le doyen daigna dire : « Oui vraiment, ces chemises dont elle lui parlait seraient fort acceptables, car les anciennes étaient usées, et, comme elles avaient été achetées toutes faites, elles ne lui allaient pas, » Se sentant à présent en vaine de causerie et de bonne humeur, il attira ensuite l’attention de sa fille sur l’habit accroché derrière la porte, remarquant que le père des détenus donnerait un assez mauvais exemple & ses nombreux enfants, déjà trop enclins à prendre des airs débraillés, s’il paraissait devant eux ivec des coudes percés. 11 plaisanta aussi sur les talons qui manquaient à ses souliers ; mais il devint grave en parlant de sa cravate et lui permit de lui en acheter une autre dès qu’elle aurait amassé une somme suffisante.
Tandis qu’il fumait paisiblement son cigare, elle arrangea le lit et mit la petite chambre en ordre pour la nuit. Alors le doyen, se sentant fatigué (vu l’heure avancée et les émotions qu’il avait eues), quitta son fauteuil pour bénir sa fille et lui souhaiter le bonsoir. Pendant tout cet entretien, il n’avait pas songé une seule fois à la toilette d’Amy, ni à ses souliers, ni à nulle autres choses dont elle pouvait avoir besoin. Personne au monde, si ce n’est elle-même, ne s’inquiétait moins de ce qui manquait à la petite Dorrit.
Il l’embrassa plusieurs fois en disant : a Dieu te bénisse ! ma chérie. Bonsoir, mon enfant ! »
Mais le cœur aimant de la petite Dorrit avait été si profondément blessé par ce qu’elle venait de voir et d’entendre qu’elle craignait de laisser son père seul, de peur qu’il ne recommençât à se lamenter et à se désespérer.
« Cher père, je ne suis pas fatiguée ; laisse-moi revenir tantôt, lorsque tu seras couché, m’asseoir près de toi. »
Le père lui demanda, d’un ton protecteur, si c’est que la solitude lui pesait.
LÀ PETITE DORHIT. S25
- Oui, père.
— Alora reviens, reviens tant que tu voudras, ma chérie.
— Je roe tiendrai bien tranquille, père,
— Ne songe pas & mol, ma chère, dit-il on lui accordant aveu bienveillance une pleine et entière permission. Tu peux revenir, c’est entendu. s
11 paraissait a moitié endormi lorsqu’elle revint, et elle arrangea tout doucement lo feu presque éteint, de pour de le réveiller. Mais il l’entendit et demanda qui était la.
« Ce n’est que moi, père.
— Amy, mon enfant, viens ici. J’ai un mot a te dira, *
Il se souleva un pou sur son lit qui n’était pas très-élevé, tandis qu’ello s’agenouillait auprès pour rapprocher son visage de celui de son père, dont elle prit la main dans los siennes. Ob ! on ce moment le cœur du père véritable et celui du Père da la Maréchaussée éclatèrent ensemble :
c Mon amour, tu as mena une existence bien dure ici. Pas de compagnes, pas de récréations, beaucoup de soucis, je le crains ?
— Ne pense pas à cela, cher père. Moi, Je n’y songe jamais.
— Tu connais ma position, Amy. Je n’ai pas été à même de faire grand’chose pour toi ; mats tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait.
— Oui, mon cher pke, répHqua-« -elle en l’embrassant. Je sais, Je sais.
— Me voici dans ma vingt-troisième année de m« <i séjour ici, » dit-il avec une sorte de hoquet qui était moins un sanglot qu’un témoignage involontaire d’approbation qu’il se rendait a lui-même, l’explosion momentanée d’une noble satisfaction, a C’est tout ce que. j’ai pu faire pour mes enfants, mais je l’ai fait. Amy, mon amour, tu es de beaucoup la mieux aimée des trois ; tu as toujours occupé U première place dans ma pensée…. tout ce que j’ai pu faire, dans ton intérêt, ma chère enfant, je l’ai fait bien volontiers et sans murmurer, s
La sagesse suprême, qui tient la clef de tous les cœurs et de tous les mystères, peut seule savoir jusqu’à quel point un homme, surtout un homme avili comme l’avait été le doyeu, peut s’en imposer à lui-môme, n suQH, pour le moment, de dire qu’il se recoucha, les cils humides, l’air serein et majestueux, après avoir déposé, en guise de dot, sa vie de dégradation aux pieds de la 011e dévouée sur laquelle cette existence avait pesé le plus lourdement, et dont l’amour l’avait seul empêché d’être moins avili encore qu’il nel’était.
Cette enfant ne se permit aucun doute, ni aucune question ; elle était trop contente de le voir, la tête couronnée d’une auréole. « Pauvre cher, bon cher père, le plus aimant, le plus tendre, le meilleur des pères ! » ce furent les seules paroles qu’elle crut devoir lui adresser, tandis qu’elle cherchait à le calmer et à l’endormir.
Elle le veilla pendant le reste de cette nuit, comme si elle se fût rendue coupable envers lui d’un crime que sa tendresse pouvait à peine réparer ; elle s’assit auprès du vieillard endormi, l’embrassant parfois doucement, en retenant son haleine et lui donnant dans un
i. – u
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murmura les noms les plus caressants. Parfois aussi, elle sa tenait à l’écart, de façon a ne pas intercepter la faible lueur du foyer, et le regardant lorsque la flamme tombait sur son visage assoupi, elle se demandait s’il avait alors quelque chose de cet air qu’il se vantait d’avoir eu dans ses années de prospérité et de bonheur, quelque cbose de cet air qu’il s’était imaginé qu’il aurait encore a ce moment terrible dont l’idée avait tant ému sa fille. À la pensée de ce moment suprême, elle s’agenouilla de nouveau auprès du lit et pria : < Obi Seigneur, épargnez ses jours ! Lolssea-le vivre pour moi ! Oh ! avea pitié de mon cber, cber père qui soutire depuis si longtemps, qui est si malheureux et si cbangé ! »
Ce ne fut que lorsque le matin tut la pour protéger et encourager lo captif, qu’elle lui donna un dernier baiser et quitta la petite chambre. Quand elle se fut glissée sans bruit jusqu’au bas de l’escalier, et le long de la cour déserte ; quand elle fut remontée dans sa mansarde élevée, les toits sans fumée et les collines de la campagne éloignée ressortaient, au delà le mur d’enceinte, sur le fond clair du ciel matinal. Elle ouvrit doucement sa croisée et regarda dans la cour de la prison, vers l’ouest, où les pointes de fer qui garnissaient le mur semblaient devenir rouges à leur extrémité et dessiner des raies violettes sur le soleil qui se levait resplendissant. Jamais elle n’avait trouvé ces pointes si aiguës et si cruelles, ces barreaux si lourds, la prison si lugubre et si étroite. Elle songea au soleil se levant sur des rivières rapides, sur de larges océans, sur de riches paysages, sur de grandes forêts où les oiseaux commençaient a se réveiller et les feuilles à frémir ; elle plongea le regard dans le tombeau vivant sur lequel le soleil venait de se lever, ce tombeau où gisait son père depuis vingt-trois ans, et elle s’écria dans l’excès de sa tristesse et de sa compassion : c Non, non, ce n’est que trop vrai : je ne l’ai jamais vu de ma vie ! »
CHAPITRE XX.
Le grand monde.
Si le jeune John Chivery eût eu le désir ou le talent d’écrire une satire contre l’orgueil de la naissance, il n’aurait pas eu besoin de chercher des exemples vengeurs ailleurs que dans la famille de sa bien-aimée. Il en aurait trouvé des modèles suffisants dans ce frère chevaleresque et celte sœur dédaigneuse, tous deux habitués à tous les genres de bassesses et pourtant si fiers de leur naissance, si prêts à emprunter, à mendier des plus pauvres gens, à manger le pain de tout le monde, a dépenser l’argent de tout le monde, à boire
LÀ PETITE D0RR1T.
aa ?
dans la coapodo (ont te monde, quitte à la briser après. La jeune John aurait pu passer pour un poète satirique du piemier ordre s’il avait seulement peint au naturel l’axisto&ce sordide do ces personnages qui évoquaient sans cesse le fantôme do lenrs prétentions aristocratiques pour jeter de la pondre aux yeux de lenrs bienfaiteurs.
Tip avait fait an excellent usage de sa liberté en devenant garçon de billard. Il s’était si peu inquiété de savoir à qui il devait d’avoir été rel&cbé que M. Clennam aurait pu se dispenser d’adresser à Plornisb tant de recommandations pour obtenir sa discrétion. Quelque fût son bienfaiteur, le jeune insolvable avait fort volontiers accepté le bienfait, et après avoir chargé Plornisb de présenter ses compliments an philanthrope inconnu, il n’y avait plus songé. Son écran avant été levé à ces faciles condilions. Tip était donc sorti de prison pour devenir garçon de billard ; il se montrait de temps à autre dans la petite cour du jen de boule en babit vert à la Newmnrket (d’occasion), orné d’un col luisant et de splendides boutons de métal (neufs), et buvait la bière des détenus.
Un point solide et fixe dans le caractère léger de ce gentleman, c’était le respect et l’admiration qu’il avait pour sa sœur Aniy. Ce sentiment ne l’avait jamais engagé à épargner à la petite Oorrit an moment d’inquiétude ni à se gêner on se priver de quoi que ce soit à cause d’elle ; néanmoins, à travers ce lâche égolsme, contracté dans le séjour de la prison, il l’aimait. Encore un symptôme de la corruption causée par l’atmospbère da la Maréchaussée, c’est que Tip s’apercevait très-bien que sa sœur se sacrifiait à son père, mais ne paraissait pas se douter le moins du monde qu’elle eut fait quelque cbose pour lui-même I
Notre histoire ne saurait fixer avec exactitude l’époque précise où ce jeune homme bien né et Mlle Fanny commencèrent à évoquer, d’une manière systématique, ce squelette aristocratique de leur noble famille, destiné à faire impression sur le commun des détenus. Ce fut sans doute vers le temps où ils commencèrent & dîner aux dépens de la charité de la communauté. Toujours est-il que pins ils se sentaient pauvres et nécessiteux, plus on était sûr de voir le squelette sortir pompeusement de sa tombe, et que l’an d’eux n’avait pas plus tôt commis quelque action plus méprisable que de coutume, que le squelette ne manquait pas de se montrer plus triomphant que jamais.
La petite Oorrit ne pat sortir de bonne heure le lundi matin, car le Doyen se levait tard, et il fallait préparer son déjeuner, et ranger dans sa chambre. Elle n’allait pas en journée, et elle était restée jusqu’au moment où, avec l’aide de Maggy, elle avait tout mis en ordre dans l’appartement du Doyen, et avait va celui-ci partir pour sa promenade du matin (promenade d’une vingtaine de mètres environ), jusqu’au café où il allait lire le journal. Elle mit alors son chapeau et sortit. Elle anrait désiré être libre beaucoup plus tôt. Quand elle passa dans la loge, la conversation qui s’y te*
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« ait s’arrêta tout court, comme d’habitude ; et l’attention d’un détenu, qni était arrivé la samedi soir, fnt stimulée par nn coup de coude que lui donna un détenu plus ancien : « Regarda » bien, c’est elle ! s
Elle roulait voir sa sœur ; mais lorsqn’elle arriva ches M. Crip-pies, elle apprit que Fanny et son oncle étaient déjà partis. Ayant prévu le cas, et décidé d’avance qu’elle chercherait a les rejoindre, la petite Dorrit se remit en route pour le théâtre, qui se trouvait de ce cété de la rivière, pas bien loin de la,
La petite Dorrit ne connaissait pas plus les dédalus d’an théâtre que les galeries souterraines d’une mine d’or, et lorsqu’on lui indiqua une espèce de porte farlive qui avait un air tout débraillé, qui paraissait honteuse d’elle-même et prête a se cacher dans une allée, la jeune fille hésita à s’en approcher, intimidée d’ailleurs par la présence d’une demi-douzaine de gentlemen rasés de près, dont les chapeaux affectaient des poses hasardées, et qui flânaient autour de cette porte aveo des airs qui lui rappelaient tout à fait tes locataires de la Maréchaussée. Après réflexion, et rassurée par cette ressemblance, elle s’adressa à eus pour savoir oit elle trouverait Mlle Dorrit : on s’écarta pour la laisser entrer dans un sombre vestibule (qni avait plutôt l’air d’une grande lanterne sans mèche que d’autre chose), où le bruit d’une musique éloignée et des pas légers de danseurs arrivaient jusqu’à elle. Un homme qui avait tellement besoin de prendre l’air qu’il semblait recouvert d’une couche bleuâtre de moisi, surveillait ce triste salon d’attente, du fond d’an trou percé dans quelque coin, comme une araignée ; il dit a la petite visiteuse qu’il enverrait un message à Mlle Dorrit par la première dame ou le premier gentleman qui viendrait à passer. La première dame qui vint à passer portait un rouleau de musique, dont une moitié se trouvait dans son manchon, l’autre moitié en dehors ; cette dame était tellement chiffonnée des pieds & la tète qu’une personne complaisante n’aurait pu la voir sans éprouver le besoin de mettre un fer au feu pour la repasser. Mais comme c’était une bonne fille : « Venez avec moi, dit-elle, je vous aurai bientôt trouvé Mlle Dorrit ! » et la sœur de Mlle Dorrit alla avec elle, se rapprochant, à chaque pas qu’ello faisait dans l’obscurité, de ce bruit de musique et de danse.
Enfin elles arrivèrent an beau milieu d’un nuage de poussière, où une quantité de gens se heurtaient sans cesse les uns contre les autres, et où il ; avait un tel fouillis de poutres aux formes inexplicables, de cloisons de toile, de murs de briques, de cordes et de cylindres, un tel mélange de gaz et de jour naturel que, dans ce chaos, les deux jeunes femmes purent croire qu’elles Voyaient un décor de l’univers à l’envers. La petite Dorrit, abandonnée à elle-même et bousculée à chaque instant par quelque passant affairé, commençait à perdre la tête, lorsqu’elle entendit la voix de sa sœur :
c Ah ! bon Dieul Amy, qu’cst-co qui t’amène ici ?
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— Je voulais te voir, ma cabra Fanny, et comme tonte ma journée de demain est prise, et que je savais que tu serais occupée ici jusqu’à ce soir, j’ai pensé….
— La drôle de chose de te voir dans les coulisses I Je ne m’attendais pas à cela, par exemple ! »
Tout en faisant cette réflexion d’un ton de bienvenue fort peu. cordial, Fanny conduisit sa sœur vers un endroit du nuage ou la poussière était moins épaisse, où l’on voyait une masse de chaises et de tables dorées entassées les unes sur les autres, et ou une foule de jeunes tilles assises sur tout ce qui pouvait servir de siège, bavardaient à qui mieux miens. Toutes ces demoiselles avaient besoin d’un coup de fer, et rien n’était plus drôle que la mobilité constante de leurs œillades a droite et a gauche, en jacassant.
An moment où les deux soeurs arrivaient, un jeune garçon insipide, coiffu d’une casquette écossaise, passa la tête derrière une poutre & gauche, en disant : « Pas tant de bruit, par là, mesdames ! » puis disparut. Immédiatement après, un gentleman assez sémillant, doué d’une abondance de longs cheveux noirs, passa la tête derrière une poutre à droite, en disant : « Pas tant de bruit, mes amours ! » et disparut également.
< Quelle idée de te voir parmi nous autres artistes, Âmy ! tu es bien la dernière à qui j’eusse pensé ! dit la sœur. Comment as-tu donc fait pour arriver jusqu’ici ?
— Je ne sais pas. La dame qui t’a dit que j’étais ici a été assez bonne pour me servir de guide. ,
— Voilà bien ces petites sainte-nitoucbe qui se faufllent partout ! Ce n’est pas moi qui aurais pu jamais y réussir, Amy, et pourtant je connais le monde bien mieux que toi. s
C’était l’habitude de la famille de poser en fait irrécusable qu’Amy était un petit être paisible et casanier, qui n’avait rien de la grande et sage expérience de ses parents. Cette fiction de la famille Dorrit était une ruse de guerre imaginée par elle pour ne pas se.sentir écrasée par les services de la jeune fille, dont on ne vou– -lait pas avoir l’air de faire trop de cas.
« Eh bien ! Et qu’est-ce que tu as qui te tourmente, Amy ? Car il faut qu’il ; ait quelque chose qui te tourmente sur mon compte ? » demanda Fanny.
Elle avait l’air de traiter sa sœur, qui avait deux on trois ans de moins qu’elle, comme une grand’mère acariâtre.
« Ce n’est pas grand’chose ; mais depuis que tu m’as parlé de la dame qui t’a donné ce bracelet…. s
Le garçon insipide, passant la tête derrière la poutre de gauche, cria : « Attention, mesdames ! » et disparut. Le gentleman sémillant, à la chevelure noire, passant la tête derrière la poutre do droite, cria : et Attention, mes amours ! » et disparut de même.
Sur ce, toutes les demoiselles se levèrent, et commencèrent à secouer le derrière de leurs jupes.
2.10
LÀ PETITE DOBRTT.
c Eh WonlAray ? dit Fanny, imitant ses camarades, qu’allals-tu nia dire ?
— Depuis qne tu m’as raconté qu’une dame t’avait donné le bracelet que ta m’as montré, Fauny, je suis nn pan inquiète, et je suis très-désireuse d’en savoir davantage, si toutefois tu veux bien m’en eonSer davantage, »
c À vous, mesdames) » dit le garçon & la casquette écossaise. « À voos, mes amours ! a dit le gentleman aux cheveux noirs. Toutes les demoiselles disparurent en nn clin d’œil, et la musique et la bruit des pas dansants se firent entendre de nouveau.
La petite Dorcit s’assit sur une chaise dorée, l’esprit troublé par ces rapides interruptions. Sa sœur et les autres danseuses restèrent longtemps absentes ; et durant leur absence, une voix (qui paraissait être ceUe do gentleman aus cheveux noirs) accompagnait la musique avec dos : » Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allés ! Un, deux, Irais, quatre, cinq, six… allez ! Attention, mes amours ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! » Enfin la voix se tut, et toutes les danseuses revinrent, plus ou moins essoufflées, s’enveloppant de leur cbale et se préparant à partir.
« Attends un moment, Amy ; laissons-les passer devant nons. * dit Fanny & voix basse.
Elles se trouvèrent bientôt seules, et, dans l’intervalle, il n’arriva aucun incident important, si ce n’est que le garçon à la coiffure écossaise passa la tête derrière sa poutre, en criant : « Tout le monde a onze heures, demain, mesdames 1 a et le gentleman aux t cheveux noin passa la sienne derrière sa poutre en disant ; « Tout le monde, demain, à onze heures, mes amours ! » chacun de son ton habituel.
Lorsqu’elles se trouvèrent seules, on débarrassa le plancher, et elles aperçurent devant elles un grand puits vide, dans les profondeurs duquel Fanny plongea les yeux en disant ; « Allons, mon oncle ! » La petite Dorrit, à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, aperçut indistinctement le vieillard assis au fond du puits, tout seul dans un coin, avec son instrument et son étui déchiré sous le bras.
À voir là le vieillard, on pouvait croire qu’il avait d’abord occupé, dans des jours meilleurs, la galerie du haut, éclairée par des croisées qui, du moins, laissaient voir un peti* échantillon de ciel, mais que, petit à petit, poussé par ses revers, il avait dégringolé jusqu’au fend de cette citerne. C’était là la place qu’il occupait six fois par semaine ’ depuis bien des années, ne levant jamais les yeux plus haut que son cahier de musique ; aussi, croyait-on généralement qu’il n’avait jamais vu jouer une pièce. JX circulait même des légendes qui pouvaient donner à penser que le vieux musicien no connaissait pas seulement de vue les héros et les héroïnes popu-
<. On sait qu’en Angleterre les IhêSWcs sont tennis le dimanche.
(Note da traducteur^
LÀ PETITE DÛBROT.
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mires de son théâtre. On allait jusqu’à raconter que, pendant cinquante représentations, le comique do la troupe avait tait la gageara d’adresser ses grimaces les plus drolatiques à la clarinette, sans que celui-ci se doutât le moins dn monde de cette plaisanterie. Les machinistes prétendaient qu’il était mort sans le savoir, et les habituas dn parterre supposaient qn’il passait toute sa vie (les jours et les nuits, y compris les dimanches) dans l’orchestra. On avait fai/ quelques rares expériences sur sa personne, en lni offrant une prise de tabac par-dessus la barrière qui séparait les musiciens du public, et il avait toujours répondu à ces politesses comme nn homme qui se réveille, quoique toujours avec une civilité où l’on retrouvait le pale fantôme des façons d’an ci-devant gentleman. À cela près, il ne jouait jamais dans ce qui se passait autour de lai d’antre râle que celai qui était écrit sur sa partition ; dans la vie privée, où la clarinette n’avait point de réle à joner, le viens Frédéric ne jouait aucun rôle. Les ans disaient qu’il était pauvre, les autres voyaient en lui nn riche Mare ; à tout cela, il ne répondait rien, et continuait de marcher la tête basse sans jamais changer son allure traînante pour lever de terre son pied sans ressort. Bien qu’il s’attendit depuis quelque temps & être appelé par sa nièce, il ne l’entendit que lorsqu’elle loi eut parlé trois oo quatre fois ; il ne fat pas non nias surpris de trouver la deux nièces au lien d’une. Il répondit d une vois tremblante : J’y vais, j’y vais, » et se traîna par quelque chemin souterrain qui exhalait une odeur caverneuse.
s Comme ça, Amy, dit sa sœur, lorsqu’ils forent sortis tous trois par cette entrée qui paraissait honteuse de ne pas ressembler aux autres, l’oncle ayant instinctivement pris le bras d’Amy comme celui sur lequel on pouvait le plus compter ; comme ça, Amy, te voilà inquiète sur mon compte ? »
Elle était jolie ; elle le savait et elle était an peu fière de sa beauté ; aussi la condescendance avec laquelle elle oubliait en ce moment la supériorité de ses charmes et de son expérience du monde, pour s adresser à sa sœur presque sur nn pied d’égalité, était un grand sacrifice fait ans devoirs de famille.
t Tout ce qui te regarde, Fanny, m’occupe et m’intéresse.
— C’est vrai, c’est vrai ; tu es une bonne petite sœur. Si je sois quelquefois un peu contrariante, je suis sûre que tu te rappelleras ce que c’est que de se trouver dans une position comme la mienne et de savoir combien elle est au-dessous de moi. Cela me serait encore égal, dit la fille aînée du Père de la Maréchaussée, si les antres s’étaient pas si communs. Aucun d’eus n’est tombé de si haut que nous. Ils n’ont pas changé de niveau. Pouah !… qu’ils sont communs ! t
La petite Dorrit jeta sur son interlocctrice un regard indulgent, mais sans l’interrompre. Fanny tira son mouchoir et s’essuya les yeux d’un air mécontent.
t Je ne snis pas née dans le même endroit que toi, Amy, conti-ona-t-elle, et peut-être cela faiWl une différence. Ma chère enfant.
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LÀ PETITE ÛORIUT.
lorsque nous serons débarrassés de notre oncle, je te dirai tout, Nous allons la laisser chez le gasgotier ou il va dîner. »
Ils continuèrent tous trois à s’avancer jusqu’à ce qu’ils furent arrivés dans una sale rua ou Us s’arrêtèrent devant la sale montra d’une boutique de rôtisseur, dont les vitres étaient rendues opaques par la vapeur des viandes, des légumes et des puddings chauds. On pouvait, néanmoins, entrevoir un gigot de porc rôti qui versait des larmes imprégnées de sauge et d’oignon dans un réservoir métallique rempli de sauce-, un énorme et onctueux raaat-beef[au-dessous duquel un Yorkshire-pudding rissolait dans une lèchefrite ; un filet de veau farci qui disparaissait par tranches rapides ; un jambon qui s’en allait si vite qu’il en suait ; une platée de pommes de terra cuites à l’eau, toutes gluantes, une hotte ou deux de choux verts bouillis et autres friandises substantielles. À l’intérieur, se trouvaient divers compartiments en bois assez semblables aux stalles d’une écurie, oit les pratiques, qui trouvaient plus commode d’emporter leur dîner dans leur estomac que de le tenir i Ja main jusque chez elles, se lestaient dans leur coin. Fanny ouvrant son ridicule à la vue de ces richesses gastronomiques, tiia de ce trésor un shilling qu’elle remit à son oncle. Celui-ci, après avoir regardé quelque temps la pièce de monnaie, devina ce qu’il devait en faire, et marmottant : « Dîner ? ah ! oui, oui, oui, « quitta ses nièces et disparut lentement dans le brouillard culinaire.
a Maintenant, Amy, dit la sœur aînée, viens avec moi, si tu n’es pas trop fatiguée pour marcher jusqu’à Harley-Street, Cavendish-Square. »
La façon dont elle prononça cette adresse aristocratique et releva d’un coup de tête son chapeau neuf (plus coquet que solide) étonna la petite Dorrit, qui répondit pourtant qu’elle était prête à l’accompagner jusqu’à Hailey-Street, et elles dirigèrent leurs pas de ce côté. Arrivées dans cet élégant voisinage, Fanny s’arrêta devant la plus belle maison de la rue, et, frappant à la porte, demanda Mme Merdle. Le valet qui ouvrit le porte, quoiqu’il eût les cheveux pondrés, et se trouvât flanqué de deux autres valets poudrés comme lui, loin de refuser la porte, déclara tout de suite que Mme Merdle était chez elle, et pria même Fanny de vouloir bien entrer. Fanny entra, accompagnée de sa soeur ; elles montèrent jusqu’au premier étage, précédées d’une tête poudrée et laissant les deux autres au bas de l’escalier ; là, elles attendirent dans un grand salon semi-circulaire, faisant partie d’une suite de salons, où un perroquet, en train de se promener à l’extérieur d’une cage dorée, s’y accrochait par le bec, ses jambes écailleuses en l’air, prenant une foule de poses bizarres à la renverse. C’est une disposition qui n’est pas particulière aux perroquets : on la trouve également chez d’autres osieaux sans plumes qui prennent volontiers cette attitude pour grimper le long des fils dorés qui les attirent.
Le salon était beaucoup plus magnifique que tout ce que la petite Dorrit avait imaginé ; il aurait paru magnifique et somptueux amr
LÀ PETITE DORRIT. ’
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yeux les plus habitués an luxe. la jeune fille regarda sa sœur d’un air ébahi, et lui aurait adressé une question si Fanny n’avait pas froncé les sourcils en lui indiquant une portière de tapisserie qui cachait l’entrée d’un autre salon. Un moment après, la portière s’agita, et une dame, dont la main chargée de bagnes venait de l’écarter, la laissa se refermer derrière elle et entra.
La dame ne sortait pas toute jeune et toute fraîche des mains de la nature, mais elle sortait jeune et fraîche des mains de sa femme de chambre. Elle avait de beaux grands yeux qui ne disaient rien, de beaux grands cheveux noirs qui n’en disaient pas davantage, et de belles épaules non moins insipides. Soit qu’elle se crût enrhumée, soit qu’elle trouvât que cet ornement allait bien à son genre de beauté, elle portait autour de sa tête un riche filet rattaché sous la menton. Et si iaraais il a existé un beau menton qui ne dise rien, auquel nulle main d’homme n’a jamais été tentée de faire une politesse, c’était bien ce menton serré et emprisonné par cette bride de dentelle.
« Madame Merdle, dit Fanny, faisant l’office de maîtresse des cérémonies et d’introductrice, ma sœnr, madame.
— Je suis charmée de voir votre sœur, mademoiselle Dorrit. Je ne me rappelais pas que vous eussiez une sœur.
— Je ne vous avais pas dit que j’en eusse une.
— Ahl Ah ! » Mme Merdle courba le petit doigt de sa main gauche, comme qui dirait : « Je vous y prends ! Je savais bien que vous ne m’en aviez rien ditt *
Tous les gestes de Mme Merdle étaient confiés à sa main gauche, parce que ses deux mains ne faisaient pas la paire, Ja main gauche était de beaucoup la plus blanche et la plus potelée. Ensuite elle ajouta : « Asseyez-vous, » et s’arrangea voluptueusement dans un nid de coussins pourpre et or, sur une ottomane peu éloignée du perroquet.
c Une artiste aussi ? a demanda Mme Merdle, regardant la petite Dorrit à travers son lorgnon.
— Non, répondit Fanny.
— Non ? répéta Mme Merdle laissant retomber son lorgnon. En effet, elle n’a pas l’air d’une artiste. Charmante, mais pas l’air artiste.
— Ma sœur, madame, dit Fanny, chez laquelle il y avait un singulier mélange de déférence et de hardiesse, m’a prié de lui dire, comme cela doit se faire entre sœurs, comment j’avais eu l’honneur de vous connaître. Et comme je vous avais promis de vous faire encore une visite, j’ai cru que je pouvais prendre la liberté de l’amener avec moi, dans l’espérance que vous voudrez peut-être bien lui dire ce qu’elle tient à savoir. Je désire qu’elle le sache, et peut-être voudrez-vons bien le lui dire.
•*– Croyez-vous qu’à l’âge de votre sœur…. insinua Mme Merdle.
— Elle est beaucoup plus âgée qu’elle ne le parait, dit Fanny ; presque aussi Agée que moi.
234 LÀ PETITE DORIUT.
— La Société, reprit Mme Merdle, imprimant mte nouvelle courbe à son petit doigt, est si difficile a expliquer ans jennes personnes (car il y a môme bien des gens d’un Age mûr qui ont de la peine à rien ; comprendre), qne je sais ravie de ce que vous me <Ht<-s. Je voudrais que la Société tût moins arbitraire, je voudrais qu’elle fût moins exigeante..,. Taisez-vous, Jacquot. »
Jacquot venait de pousser un cri perçant, comme s’il eût été le représentant de la société et qu’il eût prétendu soutenir qu’elle avait le droit de se montrer exigeante.
< Mais, poursuivit Mme Merdle, il faut la prendre telle qu’elle est. Nous savons qu’elle est superficielle, conventionnelle, mondaine, abominable, pour tout dire, mais, à moins d’être des sauvages des mers du tropique (j’aurais été charmée, pour ma part, de naître dans ces parages ; on dit que la vie y est délicieuse et le climat admirable), nous sommes tenus de compter avec la Société. C’est le sort commun. M. Merdle est un des premiers banquiers de l’Angleterre, sa fortune et son influence sont très-grandes, mais il n’en est pas moins obligé à…. Taisez-vous, Jacquot. »
Le perroquet, en poussant un autre cri, avait complété la pbrase d’une manière si expressive que Mme Merdle se dispensa de la terminer autrement.
« Puisque votre sœur désire qne je profite de cette dernière entrevue, reprit la dame en s’adressant à la petite Dorrit, pour vous > raconter les circonstances ou elle a joué un rôle qui lui fait honneur, je ne saurais que m’empresser d’accéder à son désir. J’ai un fils (j’étais extrêmement jeune lorsque je me suis mariée pour la première fois) de vingt-deux ou vingt-trois ans…. »
Fanny serra les lèvres et lança un coup d’œil presque triomphant a sa sœur.
c Un fils de vingt-deux ou vingt-trois ans. H est un peu étourdi (c’est un défaut qne la Société est habituée à tolérer chez les jennes gens), et très-impressionnable. Peut-être a-t-il hérité de moi ce malheureux défaut. Je suis moi-même d’une nature très impressionnable. La plus faible des créatures. Un rien m’attendrit. »
Elle prononça ces paroles (ainsi que toutes les autres paroles qu’elle prononçait) aussi froidement qne l’aurait pu faire une femme de neige ; complètement oublieuse de la présence des deux sœurs, sauf à quelques rares intervalles, et ayant l’air d’adresser la parole à cette idée abstraite qui s’appelle la Société, en l’honneur de laquelle elle arrangeait aussi de temps en temps sa toilette ou sa pose.
« Mon fils est donc très-impressionnable. Ce ne serait pas un malheur si nous vivions à l’état de nature,– je n’en doute pas, mais nous vivons tout autrement. C’est fort regrettable, surtout pour moi qui serais un enfant de la nature si j » pouvais seulement suivre mes inclinations-, la Société ne le veut pas, elle nous supprime et nous domine…. Taisez-vous. »
Le perroquet, après avoir tordu plusieurs barreaux da sa cage
Là. PETITE DOBRIT 235
avec son bec recourbé et tes avoir lécbés ensuite avec sa langue noire, venait de pousser un bruyant éclat de rire.
« 11 est tout & fait inutile de rappeler à une personne douée d’autant de bon sens, ayant votre vaste expérience et vos sentiments cultivés, continua Mme Merdle du fond de son nid de pourpre et d’or (et à ce moment, elle leva son lorgnon afin de se rafralcbir la mémoire et de ne pas oublier à qui elle parlait),… que la scène exerce parfois une certaine fascination sur un jeune homme impressionnable. Quand je dis la « cène, je nu parle, bien entendu, que des personnes du sexe qui s’y montrent. Or, lorsqu’on vient me dire que mon fils passait pour avoir été fasciné par une danseuse, je savais ce que la Société entendait par là, et je dus conclure qu’il s’agissait d’une danseuse de l’Opéra, car c’est là que les jeunes gens reçus dans la Société ont l’habitude d’aller se faire fasciner. »
Elle daigna jeter un coup d’oeil sur les deux jeunes filles, tandis qu’elle passait ses deux mains blanches l’une sur l’autre, avec un grincement désagréable produit par le frottement des bagues qui décoraient s&> doigts,
< Votre sœur vous dira que je fus très-surprise et très-peinée en apprenant de quel théâtre il s’agissait. Mais lorsque je sus que votre sœur, en repoussant les avances de mon fils (avec une sévérité inattendue, je dois l’avouer), l’avait amené à lui faire une proposition de mariage, j’éprouvai une angoisse profonde…. indicible, s
Elle passa on doigt sur son sourcil gauche pour en rétablir la symétrie.
< En proie à une inquiétude qu’une mère…. mère qui connaît le monde…. peut seule ressentir, je résolus d’aller moi-même au théâtre et de dévoiler à la danseuse l’agitation de mon âme. Je me présentai à votre sœur. Je trouvai, à ma grande surprise, qu’elle différait, sous beaucoup de rapports, de l’idée que je m’en étais faite ; et, ce qui m’étonna surtout, c’est que, de son côté, elle mit en avant…. comment dirai-je ?… une sorte de prétention sociale. »
Mme Merdle sourit en prononçant ces paroles.
« Je vous ai dit, madame, remarqua Fanny, tandis que le ronge lui montait à la figure, que, malgré la position où vous me trouviez, j’étais tellement au-dessus de mes camarades par ma naissance, que je me regardais comme étant d’aussi bonne famille que M. votre fils ; et que j’avais un frère qui, s’il connaissait l’offre de M. votre fils, serait du môme avis que moi, et ne regarderait pas une pareille union comme un trop grand honneur pour nous.
– – Mademoiselle Dorrit, répliqua Mme Merdle, après l’avoir contemplée d’un air glacial au travers de son lorgnon, c’est justement ce que j’allais dire à votre sœur pour satisfaire à votre prière. Merci d’avoir rappelé les faits avec tant d’exactitude et de m’avoir prévenue. À l’instant…. (elle s’adressait maintenant à la petite Borrit)…. car je n’agis que par impulsion, \– détachai un
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LÀ PETITE. DORRIT.
bracelet de mon bras et je priai votre sœur de me permettra de l’attacher autour du sien, en témoignage dn vtf plaisir qne j’éprouvais de pouvoir entamer les négociations sur nn certain pied d’égalité. »
(11 n’y avait rien de pins vrai, la dame avant acheté nn bijon qui avait plus d’apparence qnede valeur, en se rendant an théâtre, avec de vagues intentions de corruption.)
« Et je vous ai dit, madame Merdle, poursuivit Fanny, qne nous pouvions avoir eu des malheurs, mais que nous n’étions pas des gens du commun.
— En effet, mademoiselle Dorrit, je crois que ce sont là les propres paroles dont vous vous êtes servie.
— Et je vous ai également dit, madame Merdle, continua Fanny, que, si vous me parties de la supériorité du rang que votre fils occupe dans la société, vous pourries bien vous tromper nn peu dans vos suppositions relativement a ma naissance ; et que la position de mon père, dans la société môme à laquelle il appartient en ce moment (quelle société ? c’est ce qui vous restait à savoir), était une position éminemment pins élevée, dont personne autour da lni ne songeait à contester la supériorité.
— Parfaitement exact, remarqua Mme Merdle. One mémoire merveilleuse !
— Merci, madame. Peut-être voudrez-vous bien raconter le reste à ma sœur.
— Il y a fort peu de choses à ajouter, dit Mme Merdle, passant en revue cette belle poitrine, assez large pour que son indifférence insipide pût s’y étaler à l’aise, mais c’est encore à l’avantage de votre sœur. J’ai expliqué à votre sœur le véritable état de la situation, je lui laissai entrevoir qu’il était impossible que la société à laquelle nous appartenons mon fils et moi, se mit en rapport avec la société à laquelle elle appartient…. tout agréable qu’elle pût être ; je lui ai fait entrevoir les désagréments qu’elle pourrait attirer à cette famille dont elle est si justement fiëre, mais que nous nous verrions obligés de traiter avec mépris, et dont (socialement parlant), nous serions forcés de nous éloigner avec dégoût. Bref, je fis un appel à l’orgueil bien louable de votre sœur.
— Que ma sœur sache aussi, s’il vous plaît, madame Merdle, dit Fanny d’un air boudeur et en hochant la tête, que j’avais déjà eu l’honneur de prier votre fils de me laisser tranquille.
— Eh bien, mademoiselle Dorrit, dit Mme Merdle, peut-être aurais-je dû commencer par là. Si je n’y ai point pensé, c’est sans doute parce que je songeais uniquement aux premiers temps de votre connaissance où j’ai craint tout d’abord qne mon fils n’insistât pour vous faire accepter ses assiduités. J’ai dit aussi à votre sœur…. je m’adresse encore à la demoiselle Dorrit qui n’est point artiste…. que mon fils n’aurait pas un son* dans le cas où il ferait nn pareil mariage, et qu’il ne lui resterait d’autre ressource quo de se faire mendiant : je mentionne le fait simplement parce qu’il
LÀ PETITE DÛRfclT.
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appartient à l’histoire que l’on me prie de raconter, et non parce que je suppose qu’il ait pu exercer d’autre influence sur l’esprit de votre sœur que cette pression prudente et légitime que nous devons tous subir, vu l’état artificiel de notre système social. Finalement, aprës quelques paroles irritées et énergiques de la part de votre sœur, nous sommes convenus qu’il n’y avait rien à craindre, et votre soeur a eu l’obligeance de me permettre de la recommander à ma modiste pour offrir quelques légers témoignages de ma considération…. »
La petite Dorrit parut très-peinée et tourna vers Fanny un visage troublé.
Les deux soeurs se lèveront en même temps, et toutes trois se tinrent debout près de la cage du perroquet, qui déchiquetait pendant ce temps là un morceau de biscuit qu’il tenait dans la patte et le recrachait à mesure en ayant l’air de ee moquer d’elles, et en exécutant une danse pompeuse avec son corps sans remuer les pattes, jusqu’à ce qu’il finit même par ae mettre tout à coup la tête et les jambes en l’air et à se traîner tout autour de sa cage dorée, an moyen de son beo impitoyable et de sa langue noire.
« Et aussi, poursuivit Mme Merdle, de me promettre le plaisir d’un dernier entretien avant de nous quitter les meilleurs amis du monde. À cette occasion, ajouta Mme Merdle se levant et mettant quelque chose dans la main de Fanny, Mlle Dorrit me permettra de lui dire adieu et de lui souhaiter beaucoup de bonheur, quoique je ne sois pas d’humeur tres-espansive.
« Adieu, mademoiselle Dorrit, vous emportez mes meilleurs souhaits, dit Mme Merdle. Si l’âge d’or ou quelque chose d’approchant pouvait renaître, je serais ravie, pour ma part, de cultiver la connaissance d’une foule de personnes charmantes et pétries de talent ; malheureusement c’est un plaisir dont je suis forcée de me priver pour le moment. Une société qui aurait des usages plus primitifs ferait mes délices. Je me rappelle que, quand je récitais encore des leçons, on me faisait apprendre un poème commençant par :
Voyez le pauvre Indien dont l’esprit….
a II y avait une épithète à cet esprit, mais je ne sais plus le reste. S’il était seulement permis à quelques milliers de gens du monde de redevenir des Indiens, je m’inscrirais de suite en tête de la liste ; mais comme par malheur nous nous autres gens du monde, nous ne pouvons redevenir des Indiens…. bonjour ! »
Les deux sœurs redescendirent l’escalier précédées par une tête poudrée et suivies par deux antres têtes également poudrées : Fanny, fière et dédaigneuse, la petite Dorrit humiliée ; et elles sa trouvèrent de nouveau sur le pavé plus crotté que poudré de Har-ley-Street, Cavendish-Sqnare.
« Eh bien ? demanda Fanny, lorsqu’elles eurent fait quelques pas en silence. N’as-tu rien à me dire. Amy ?
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IÀ PETITE DOiOUT.
– Oh) Je ne sais qne te dirai répondit la petite Dorrit tont attristée. Tu n’aimais pas ce Jeune nommer Fanny ?
— L’aimer ? il est presque idiot.
— Je suis si fichée…. je ne veux pas te froisser….mais puisque tu me demandes ce que j’ai à te dire, je sais très-fâchée, Fanny, qne tn aies souffert qne cette dame te donnai quelque chose.
— Petite sotte 1 répliqua sa sœur qui la tira parle bras en la secouant radement. Tu n’as donc pas de sang dans les veines ? Mais c’est toujours comme cela ! Ta ne sais pas te respecter, ta n’as pas de noble orgueil I De même que ta te laisses suivre par ce mépri sable petit nabot de Cbivery (avec une intonation des plus dédaigneuses), ta voudrais que ta famille se laissât fouler nos pied sans se redresser !
— Ne dis pas cela, chera Fanny. Je fais ce que je puis pour elle.
— Ta fais ce que ta peux pour elle ! répéta Fanny, l’obligeant à marcher très-vite. Tu voudrais donc laisser une femme comme celle-là, que tu reconnaîtrais pour la pins fausse et la plus insolente des femmes, si tu avais la moindre expérience…. ta voudrais lui laisser mettre le pied sur la gorge de ta famille sans lui dire autre chose que : Merci, madame ?
— Non, Fanny, non certainement.
— Alors fais-lui payer son insolence, enfant sans dignité que ta es ! Quelle autre manière as-tu de te venger ? Fais-lui payer son insolence, petite bécasse, et dépense son argent pour le plus grand honneur de ta famille ! »
Elles ne se parlèrent pins et continuèrent lear chemin jusqu’à la maison habitée par Fanny et son oncle. En y arrivant elles trouvèrent le vieillard qui étudiait sa clarinette le pins tristement du cionde dans nn coin de la chambre. Fanny avait à préparer on repas composite avec des côtelettes, du porter et du thé ; et elle fit semblant de l’apprêter, avec des airs indignés, tandis que c’était sa bonne petite sœur qui faisait réellement toute la besogne. Lorsque enfin Fanny se fat assise pour manger et boire, elle-jeta les objets sur la table et se fâcha avec son pain à peu près comme le Doyen avait fait la veille.
c Si tu me méprises, dit-elle, en versant des larmes impétueuses ; parce que je suis une danseuse, pourquoi m’as-tu fait faire le premier pas ? car c’est ton ouvrage. Tu aurais bien voulu me voir mettre à plat ventre devant cette Mme Merdle et lai laisser dire et faire tout ce qu’elle veut, et nous mépriser tous et me le jeter à la face…. Parce que je sois une danseuse !
— Oh ! Fanny !
— Et Tip aussi, pauvre garçon ! Elle peut le ravaler autant qne ça loi plaît sans que personne loi dise un mot…. sans doute parce qu’il a été employé chez des hommes de loi et dans les docks et ailleurs. Et pourtant tout ça,, c’est ton ouvrage, Amy. Ta devrais bien an moins nui savoir gré d’avoir pris sa défense. »
LÀ PETITS DORRIT. 839
Pendant cet entretien l’oncle souillait tristement dans sa clarinette sans sortir de son coin, suspendant parfois l’Instrument & un pouce ou deux de sa louche pour regarder ses deux nièces aveu une vague impression que quelqu’un avait dit quelque chose.
« El ton père, ton pauvre pare, Amy ? Parce qu’il n’est pas libre, parce qu’il ne peut pas se montrer et plaider sa propre cause, tu voudrais que je laissasse des gens de cette espèce l’insulter impunément ? Si tu ne te sens pas toi-même, parce que tu vas travailler en journée, tu pourrais au moins ne pas rester insensible a l’honneur de ton père, sachant tout ce qu’il souffre depuis si long-temps. »
L’injustice de ce reproche blessa profondément la pauvre petite Dorrit. Le souvenir de la scène de la veille aiguisait encore la pointe du dard décoché par Fanny. Elle ne répondit pas ; elle tourna seulement sa chaise vers le feu. L’oncle, après une nouvelle pause, souffla une note qui ressemblait à on lugubre gémissement et poursuivit sea études. Fanny se f&cha contre les tasses et le pain tant que dura sa colère, puis elle déclara qu’elle était la plus malheureuse fille du monde et qu’elle voudrait bien être morte. Ensuite ses larmes devinrent repentantes : alors, elle se leva et mit ses bras autour du cou de sa sœur. La petite Dorrit voulut l’empêcher de parler, mais elle dit qu’elle voulait parler, qu’il fallait qu’elle parlAt ! Là-dessus elle répéta & plusieurs reprises :
t Je te demande pardon, Amy, » et « pardonne-moi, Amy, > avec presque autant de vivacité que les paroles qu’elle regrettait d’avoir dites.
« Mais vraiment, vraiment, Amy, reprit-elle, lorsqu’elles se furent embrassées et assises & côté l’une de l’autre, j’espère et je crois que tu aurais jugé cette affaire d’une façon toute différente, si tu connaissais un peu mieux la société.
— C’est bien possible, Fanny, répondit la douce petite Dorrit.
— Vois-tu, tandis que ta es restée casanière et résignée à ton sort, Amy, poursuivit la sœur aînée reprenant petit à petit un ton protecteur, moi, j’ai vécu dans le monde et je suis devenue orgueilleuse et hautaine…. plus que je n’aurais dû peut-être ? s
La petite Dorrit répondit : « Oui, ob ! oui !
« Et tandis que tu songeais aux soins matériels du ménage, moi, je songeais peut-être à l’honneur de la famille, ta sais. Cela se peut bien, n’est-ce pas, Amy ? »
La petite Dorrit fit un signe de tête affirmatif et montra on visage plus joyeux que ne l’était son cœur.
c Surtout sachant comme nous le savons, continua Fanny, qu’il existe certainement dans la prison & laquelle tu es resté si fidèle une atmosphère spéciale qui la rend bien différente des autres points de vue de la société Ainsi donc, embrasse-moi encore une une fois, ma chère Amy, et convenons ensemble que nous pouvons avoir toutes les deux raison, ce qui ne t’empêche pas d’être une bonne fille, bien tranquille, bien casanière, une excellente femme de ménage.
2M> LÀ PETITE DORRIT.
Pendant ce dialogue, la clarinette avait continné & se lamenter d’une façon trbs-pathétique ; nais elle lot brusquement interrompt » » -par Fanny, qui lui annonça qu’il était temps de partir, en fermant j le chiffon do musique qu’il étudiait et en lui retirant la clarinette _ de la bouche.
La petite Dorrit les quitta devant la porta et san(Ua de retourner j & la prison de la Maréchaussée. La nuit y venait plus tôt qu’ailleurs, et en rentrant ce soir-là il sembla & la jeune fille qu’elle descendait dons un fossé profond. L’ombra du mur attristait tout ; elle attristait bien plus encore le vieillard en robe de chambre / grise et en culotte de velours noir, qui tourna la tète vers la petite Dorrit lorsqu’elle entra dans la salle mal éclairée.
c Pourquoi ne m’attriste-t-elle pas aussi bien que les autres ? * pensa la petite Dorrit, la main encore sur le bouton de la porte : Fanny avait f « ut-être raison après tout. »
CHAPITRE XXI.
tt> maladie âo M. Morale.
i
Quant à cette pompeuse habitation, l’hôtel.Merdle de Harley-Street, Cavendish-Square, nul mur moins aristocratique que ceux des autres habitations pompeuses qui lui faisaient face n’avait le privilège d’y projeter son ombre. Aussi collet-monté que la société la plus difficile, les maisons opposées de Harley-Street gardaient leur décorum les unes envers les autres ; même les habitations et les habitants se ressemblaient tellement sous ce rapport qu’on voyait souvent les gens garder à table dans un dîner l’alignement naturel de leurs hôtels, en vis-à-vis, à l’ombre de leur propre grandeur, regardant leurs voisins de face avec la gravité impassible de leurs résidences respectives.
Tout le monde sait que, dans un diner, les deux rangées de convives qui se piquent d’habiter telle ou telle rue ressemblent d’une manière frappante à la rue elle-même. Ces vingt maisons uniformes et sans caractère, qu’on aborde au moyen des mêmes marches monotones, toutes protégées par un grillage d’un modèle identique, ayant toutes le même appareil de sauvetage contre l’incendie, également impraticable, la tète garnie des mêmes meubles incommodes, avec de grands airs dont il n’y a rien à rabattre, qui donc ne les a pas retrouvées à table, dans un dîner ? Cette maison délabrée, cette maison prétendue gothique, cette maison revêtue de stuc, cette maison dont on a renouvelé la façade, celle du coin qui ne contient que des chambres anguleuses, cette autre aux stores
LÀ PETITS DOHRIT. 241
toujours baissés, cette autre avec ses toussons toujours en l’air, la maison où le visiteur vient, comme le percepteur en tournée, pour toucher an quart..,, d’idée et s’en retourne sons avoir rien trouvé que les quatre murs ; qui donc ne les a pas retrouvées en chair et en os, a table, dans quelque dîner ? La maison que personne ne vent louer et qu’on laisserait a bon marché, qni donc ne rencontre pas tout ça ? La maison d’apparat qui a été prise à long bail par le gentleman désappointé et qui ne lui convient pas dn tout, qui donc ne s’est pas trouvé en vis-à-vis avec cette acquisition diabolique ?
Quant & Harley-Street, Cavendisu-Square, ce beau quartier ne se contentait pas de savoir qu’il y avait là un M. et une Mme Merdle. H y avait bien dans Harley-Street des intrus que cette rue s’obstinait à ne pas voir, mais eUe se faisait un honneur de reconnaître et d’bouorer pour ses butes M. et Muie Merdle. La Société tenait compte de M. et Mme Merdle. La Société leur avait donné patente : « Ce sont des gens à voir, » avait-elle dit.
M. Merdle était immensément riche, d’une hardiesse commerciale prodigieuse : un Midas moins les oreilles, qui transformait en or tout ce qu’il touchait. Il était de toutes les bonnes entreprises, depuis une affaire de banque jusqu’à une bâtisse. Il siégeait dans le Parlement, cela va sans dire. Il avait ses bureaux dans la Cité, bien entendu. Il était président de cette compagnie-ci, administrateur de celle-là, directeur de cette autre. Les hommes les plus influents avaient demandé à des auteurs de projets financiers : « Voyons, quels noms aver-vous ? Avex-vous Merdle ? s D’après une réponse négative, ils avaient ajouté : « Alors, pas d’affaires ; je "ous souhaite bien le bonjour ! s
Il y avait déjà une quinzaine d’années que cet heureux grand homme avait fourni un nid de pourpre et d’or à l’abondante poitrine qui avait besoin de tant de place pour étaler à son aise son insensibilité ; ce n’était pas là une poitrine où un mari pût reposer sa tète fatiguée, mais c’était une fameuse poitrine pour y pendre des bijoux. M. Merdle avait besoin de quelque chose comme cela pour i pendre des bijoux ; il trouva cette poitriue-là bonne » pour la :hose et « Tacheta. Storr et Mortimer, les joailliers à la mode, turaient eu à choisir une femme qu’ils se seraient sans donte mariés par le même principe de spéculation.
Comme toutes les autres spéculations de M. Merdle, celle-là tourna bien ; les bijoux produisirent autant d’effet que possible ; la poitrine étant reçue dans la Société et s’y montrant ornée de ses bijoux excita une admiration générale. Fort de l’approbation de la Société, M. Merdle fut satisfait ; c’était le plus désintéressé des hommes, il faisait toot pour la Société : ses gains immenses et ses soucis lui profitaient aussi peu que possible à lui-même.
Ou plutôt, on peut supposer qu’il ne lui manquait rien ; autrement, avec sa fortune illimitée, il se serait certainement procuré ce qu’il voulait ; mais son unique désir était de satisfaire autant
i. — 16
2*2 LÀ PETITE DORRIT.
que possible la Société (quel que soit le sens de cette vagne exprès » 6on), et de faire honneur a tontes les traites de politesse qu’elle pouvait tirer sur lui. Il ne brillait pas dans le monde ; 11 n’avait pas grand’chose à dire ; c’était un homme réservé, qui avait une grosse T. (été, penchée, observatrice, les joues animées de ce teint rouge, qui est plutôt de réchauffement qne de la fraîcheur, un peu d’agitation inquiète au bout des manches de son habit, comme si elles étaient dans sa confidence et qu’elles eussent, & raison de leur voisinage, plus de raison que personne de vouloir cacher ses mains. Le peu qu’il disait le faisait passer pour un homme assez agréable, simple, mais ne plaisantant pas sur l’article de la confiance publique ou privée, et très-chatouilleux à l’endroit de la déférence que chacun était tenu d’avoir pour la Société. Dans cette même Société pourtant (si c’est elle qui venait a ses dîners aux réceptions et aux concerta de Mme Merdlu), H ne paraissait guère s’amuser, et la plupart du temps il se tenait contre les mars et derrière les portes ; puis quand il se rendait chez les autres membres de la Société, au lieu d’y être à son aise, il paraissait un peu fatigué et plus disposé à aller se coucher, mais il n’en cultivait pas moins assidûment la Société et la fréquentait sans cesse, dépensant son argent pour elle avec une libéralité extrême.
Le premier mari de Mme Merdie avait eie un colonel, sous les auspices duquel la poitrine avait eu occasion d’entrer en lutte avec les neiges de l’Amérique du Nord et, si elle y avait été vaincue sous le rapport de la blancheur, elle l’avait emporté sous celui de la froideur : le fils du colonel était l’unique enfant de Mme Mer-dle ; c’était une tête stnpide montée sur des épaules ramassées : il ressemblait moins à un jeune homme qu’à un gros poupard. 11 avait donné si peu de signes de raison que ses camarades faisaient courir le bruit que son cerveau avait été gelé par un froid de trente degrés qui avait régné à Saint-Jobn, New-Brunswick, à l’époque de sa naisance, et que son esprit n’avait jamais connu de dégel depuis ce moment. Une autre plaisanterie le représentait comme étant tombé, aux jours de son enfance, du haut d’une maison snr le pavé de la rue, où des témoins dignes de foi avaient entendu son crâne se fêler. Il est possible que ces deux anecdotes n’aient été inventées qu’après coup, le jeune homme (dont le nom expressif était Sparkler*) ayant la monomanie d’offrir le mariage à toutes sortes de demoiselles peu désirables, et de dire de chaque jeune personne à laquelle il faisait une proposition conjugale que c’était a une fille bigrement jolie…. et très-bien élevée, dame !… et qui ne faisait pas sa bégueule. »
Un beau-fils, doué d’une intelligence aussi restreinte, eût pu être une gêne pour un autre homme ; mais M. Merdle n’avait pas besoin d’un beau-fils pour lui-même ; s’il en avait pris un, c’étai’ pour faire plaisir à la Société. M. Sparkler ayant été dans un régi*
4. Sparhk, briller, pétiller.
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ment des gardes et étant habitué à se montrer à tontes les courses, dans tontes les promenades et dans tons les bals, par conséquent étant très-connu, la Société fut satisfaite du beau-fils que loi donnait M. Merdle, Le banquier se fût trouvé heureux de payer plus cher encore nn aussi heureux résultat, qooiqno ce jeune Sparkler, dont il faisait cadeau à la Société, fût pour lui on objet fort coûteux.
On donna nn grand dtner dans l’établissement de Harley-Straet, le soir môme oit la petite Dorrit commença à piquer les chemises neuves destinées au vieillard auprès duquel elle travaillait ; il y avait les grands seigneurs de la Cour et les grands seigneurs de la Bourse, les puissances de la Chambre des communes et celles de la Chambre des lords, les notabilités de la Magistrature et du Barreau, la fleur de l’Épiscopat et du Ministère des Finances, la crame de l’Armée et de la Marine, enfin des échantillons de tous les grands seigneurs et potentats qui nous font marcher dans ce bas monde, quand ils ne nous font pas trébuchei.
« On me dit, remarqua une membre de l’Épiscopat à un membre de l’État-Major, que M. Merdle vient encore de faire un coup de bourse énorme ; on parle de cent mille livres sterling. »
L’Étal-Major avait entendu dire deux cents.
Un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit qu’il avait entendu parler de (rots cents.
Une notabilité du Barreau, jouant avec son binocle persuasif dit : « Je ne voudrais pas jurer que M. Merdle n’en ait pas gagné quatre ; c’est là un de ces heureux effets du calcul et des combinaisons dont il est difficile de deviner le résultat exact ; un de ces exemples, fort rarement donnés à notre siècle, d’une adresse intelligente jointe à un bonheur constant et à une hardiesse caractéristique. Mais voici mon collègue Bellows qui a plaidé dans cette grande affaire de la banque et qui sera peut-être à môme de nous en dire davantage. Que pense notre collègue Bêlions de ce nouveau ’iccès de M. Merdle ?*
Notre collègue Bellows était en route pour faire sa révérence à la poitrine et n’eut que le temps de dire en passant qu’il avait entendu affirmer, avec une grande apparence de vérité, que M. Merdle n’avait pas réalisé moins d’un demi-million de livres sterling.
La notabilité maritime dit que M. Merdle était un homme prodigieux ; un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que M. Merdle représentait une nouvelle puissance dans le pays et qu’il pourrait acheter toute la Chambre des communes en bloc ; la fine fleur de l’Épiscopat dit qu’il était heureux de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui se montrait toujours disposé à défendre les intérêts de laSociété.
M. Merdle lui-même n’apparaisait que fort tard, d’habitude, lors de ces réunions, comme il convient à un homme qui est encore retenu dans l’étreinte d’entreprises gigantesques, lorsque les autres bornions ont abandonné jusqu’au lendemain leurs mesquines occupations ; ce « oir-là il arriva le dernier. Le haut fonctionnaire de la
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Trésorerie dit que Merdle se rendait bien esclave de ses affaires ; la fine fleur de l’Êpiscopat lai benreuse de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui les acceptait avoo un esprit d’humilité chrétienne !
De la poudre) toujours de la pondre) Y on avait-il, bon Dieu, dans les cheveux des valets ! Le dîner en était tout parfumé. Les molécules poudreuses voltigeaient dans les plats, et la Société mangeait des viandes assaisonnées à la même sauce que les laquais de bonne maison. M. Merdle donne le bras à une comtesse qui était cachée quelque part fans les plis d’une robe immense, comme le cœur d’un gros chou se cache dans la masse de ses feuilles touffues. S’il était permis d’employer une comparaison aussi vulgaire en parlant d’une comtesse, nous dirions que cette ricbe robe de brocart descendit l’escalier comme les petits ramoneurs qui, le premier jour du mois de mai, se promènent dans les rues sous une forât de branches, où ils sont si bien cachés qu’on ne voit pas quel est là-dessous le petit être qui fait marcher tout ce feuillage.
La Société eut & ce âtner tout ce qu’il lui fallait, et plus encore. Elle eut tout ce qu’il peut y avoir à admirer, tout ce qu’il peut ; avoir à manger, tout ce qu’il peut y avoir à boire. Nous aimons donc a croire qu’elle s’en donna à cœur-joie ; mais quant a M. Mer-die, son écot personnel de consommation ne valait pas plus d’un shilling. Mme Merdle était resplendissante. Le maître d’hôtel de M. Merdle était, après la dame de la maison, ce qu’il y avait de plus beau à voir ce jour-là. C’était le personnage le plus majestueux de la Société. Il ne faisait rien, mais il regardait faire les autres avec une dignité dont peu d’hommes eussent été capables. Ce fonctionnaire était le dernier cadeau offert par M. Merdle à la Société. M. Merdle n’avait pas besoin de ce maître d’hôtel, il se sentait môme gêné en face de cet être pompeux, quand l’autre le regardait ; mais il fallait absolument à la Société inexorable no maître d’hôtel pour Mme Merdle, et M. Merdle lui avait donné satisfaction. Au moment voulu par les us et coutumes de la Société, c’est-à-dire au dessert, la comtesse invisible ouvrit la marche et transporta sa robe jusqu’au premier étage. Le défilé de la beauté fut fermé par la Poitrine : le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit : par Jvnon, la fleur de l’Épiscopat dit : par Judith.
La notabilité du Barreau entama avec l’Etat-major une discussion à propos des conseils de guerre. Notre collègue Beltows et l’honneur de la Magistrature y prirent part. D’autres notabilités disparurent deux à deux pour aller rejoindre les dames. M. Merdle demeurait silencieux et regardait la nappe. Quelquefois une notabilité quelconque loi adressait la parole, cherchant à diriger vers lui le courant de la conversation, mais M. Merdle faisait rarement attention à ces aimables efforts ; s’il sortait de ses rêveries arithmétiques, ce n’était que pour passer le vin.
Lorsqu’on se leva, il se trouva tant de notabilités qui avaient ’ quelque chose à dire à M. Merdle individuellement, qu’il fut obligé
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détenir des petits levers près du buffet, effaçant le nom de chacune d’elles de sa liste imaginaire d’audiences impromptu, a mesure qu’un solliciteur disparaissait.
Le haut fonctionnaire de la Trésorerie espéra qu’il lui serait permis de féliciter uns des célébrités commerciales de l’Angleterre, un de ces négociants princiers qui ont su se faire une réputation cosmopolite (cette phrase originale lui avait déjà servi plusieurs fois a la Chambre, aussi la débitait-il couramment), sur la nouvelle victoire qu’il venait de remporter. Aider ans triomphes d’un homme comme M. Merdle, c’était accroître les succès et les resources d’une nation ; et le haut fonctionnaire de la Trésorerie donna à entendre a M. Merdle, qu’il ne demandait pas mieux que de s’associer à ses efforts heureux…. par pur patriotisme.
« Merci, mllord, dit M. Merdle, merci. J’accepte vos félicitations avec orgueil, et suis heureux de votre approbation.
— Mais je n’approuve pas sans réserve, mon cher monsieur Merdle, parce que…. le bant fonctionnaire prit en souraint M. Merdle par le bras, le fit tourner vers le buffet, et continua d’un ton badin : parce que jamais vous ne songes à vous joindre à nous pour nous venir en aide ; cela n’en vaut pas la peine, n’est-ce pas ? x
M. Merdle dit que c’était trop d’honneur pour lui que de….
aNon, non, interrompit le haut fonctionnaire de la Trésorerie, ce n’est pas ainsi qu’un homme dont l’esprit pratique et la prévoyance sont bien connus doit envisager la question. On ne saurait s’y attendre. Si jamais nous sommes assez heureux pour que les circonstances nous permettent de proposer à un homme aussi éminent de…. dese joindre h nous et de nous prêter l’appui de son influence, de ses connaissances et de son caractère, nous ne saurions lui adresser cette proposition que comme un devoir oui, comme nn devoir qu’il est tenu de remplir envers la Société, »
M. Merdle protesta que la Société loi était aussi chère que la prunelle de ses yeux, et qu’il sacrifierait tout plutôt que de la frustrer de ses droits. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie s’éloigna, et l’honneur du Barreau prit sa place.
Cette notabilité, avec la petite révérence insinuante qu’il adressait si souvent à MM. les jurés et un mouvement enjoné de son binocle persuasif, espéra qu’on ne loi en voudrait pas s’il confiait à nn homme habitué à transformer en source de bienfaits la source ordinaire de tons nos maux, à un homme qui répand un lustre éclatant sur les annales de ce pays commercial ; s’il lui confiait, d’une façon désintéressée, et pour se servir d’une expression un peu pédante de nous autres avocats, en sa qualité û’amicits curia, un fait qui était tout récemment venu à sa connaissance. Il avait eu à examiner les titres d’une propriété très-étendue située dans un des comtés de l’ouest…. qui se trouvait, en nn mot (car M. Merdle savait que nous autres avocats nous aimons à préciser les faits), sur les confins de deux de nos comtés de l’ouest. Or, ce titre était parfaitement en règle, et la propriété pouvait être acquise par aui-
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conque avait de l’argent (révérence a l’usage de MM. les Jurés et binocle persuasif tous deux mis en réquisition), à des conditions extrêmement avantageuses, L’honneur du Barreau n’avait appris ce fait que dans le courant de la journée, et il s’était dit : « j’aurai l’avantage de dîner ce soir avec mon estimable ami M. Merdle, et, en toute confidence, Je lui ferai part de l’occasion qui se présente. » Cette acquisition donnerait non-seulement & l’acheteur une très-grande et légitime influence politique, mais lui permettrait de disposer d’une demi-douzaine de cures d’un revenu annuel considérable. Or, l’honneur du Barreau savait parfaitement que M. Merdle n’était jamais embarrassé de trouver des moyens d’employer ses capitaux, quelque vastes qu’ils fussent ; mais il prendrait la liberté de lui poser une question qui s’était présentée à lui : Un homme qui a si justement conquis une position élevée et une réputation européenne ne devait-il pas…. nous ne dirons pas à lui-même, mais à la Société…. de s’approprier cette influence et ce patronage, afin de les employer…. nous no dirons pa3 dans son propre intérêt, ni dans l’intérêt de son parti, mais dans l’intérêt de la Société ?
M. Merdle déclara de nouveau qu’il était tout dévoué à cet objet de sa constante sollicitude, et l’honneur du Barreau remonta au salon avec son binocle persuasif. La fine fleur de l’Épiscopat 6e glissa alors par hasard du côté du buffet.
Évidemment, comme il jugea à propos de le remarquer d’une façon incidente, les richesses de ce monde ne sauraient guère être mieux distribuées que lorsqu’elles s’accumulent sons la baguette magique d’un homme habile et prudent qui, tout en appréciant les trésors d’ici-bas à leur juste valeur (ici la fleur de l’Épiscopat avait l’air de crier misëre). n’ignorent pas l’importance que ces mômes trésors, bien gouvernes et judicieusement employés, exercent sur le bien-être de la masse de ses semblables.
M. Merdle exprima humblement la conviction que ce n’était pas à lui que faisait allusion la fleur de l’Épiscopat ; puis, avec une grande inconséquence, exprima immédiatement après le plaisir que lui causait l’estime épiscopale.
La fleur de l’Épiscopat, après avoir, avec une prestesse toute mondaine allongé une jambe droite fort bien faite, comme pour dire à M. Merdle : « Ne faites pas attention à mon tablier officiel…. simple affaire de forme ! » soumit à son bon ami la question suivante :
Était-il jamais venu à l’esprit de son bon ami que la Société, sans se montrer trop exigeante, pouvait espérer qu’un homme dont les entreprises prospéraient d’une façon si providentielle, et qui, du haut de son piédestal, pouvait donner à cette même Société un exemple si influent, consentirait à répandre un peu de son or pour envoyer une mission ou deux en Afrique ?
M. Merdle ayant promis de prendre la question en considération aussi promptemant que possible, la fleur ds l’Épiscopat lui en soumit une autre :
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Son bon ami s’était-il jamais intéressé ans opérations de notre comité des dignitaires réunis pour l’augmentation des salaires cléricaux ?… Avait-il jamais songé que répandre un peu d’or dans cette direction, ce serait réaliser une belle inspiration ?
M, Merdle lit une réponse asses semblable à la première, et la fleur de l’Épiscopat expliqua pourquoi il faisait cette question.
La Société comptait sur des hommes comme M. Merdle pour ces choses-là. Son bon ami voudrait bien remarquer que ce n’était pas m simple particulier qui comptait sur lui, mais la Société. De jiênie ce n’était pas notre comité qqi demandait des dignitaires réunis, mais bien la Société qui se uourait d’envie d’en avoir,.•-on bon ami pouvait être convaincu que lui, l’évoque, appréciait au dernier point les services que son bon ami s’efforçait, en tontes circonstances, de rendre à la Société ; et il croyait lui-même ne consulter que les intérêts de la Société, et n’exprimer que les senti-ments de cette même Société, lorsqu’il souhaitait à M. Merdle un accroissement de prospérité, un accroissement de richesses et an accroissement général de tout ce qu’il pouvait désirer.
La fleur de l’Épiscopat se transporta à son tour au salon, et les autres notabilités imitèrent peu à peu son exemple jusqu’à ce qu’il ne resta plus dans la salle à manger dn rez-de-chaussée d’autre convive que M. Merdle. Ce gentleman, après avoir contemplé la nappe assez longtemps pour faire gonfler d’une noble indignation l’âme de son maître d’hôtel, monta lentement après les autres, et perdit tonte importance en se mêlant au flot qui gravissait le grand escalier. Mme Merdle était chez elle ; les plus beaux bijoux étaient accrochés d’une façon très-visible sur la poitrine ; la Société avait ce qu’elle était venue chercher. M. Merdle but dans un coin pour quatre sous de thé et en eut plus qu’il ne lui en fallait.
Parmi les notabilités de la soirée, se trouvait un célèbre médecin qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. En entrant, dans un salon il aperçut M. Merdle qui prenait son thé dans un coin, et lui toucha le bra^.
M. Merdle tressaillit.
c Oh ! c’est vous, docteur !
— Cela va-t-il mieux aujourd’hui ?
— Non, répliqua M. Merdle, je ne vais pas mieux.
— C’est dommage que je ne vous aie pas trouvé ce matin. Vwiez ■ionc me voir demain, ou laissez-moi passer chez vous.
— Eh bien ! je me ferai descendre à votre porte demain en allant à mes bureaux. >
L’honneur du Barreau et la fleur de l’Épiscopat avaient été témoins de ce court dialogue, et tandis que M. Merdle était entraîné par la foule, ils adressèrent leurs remarques au médecin. L’honneur du Barreau dit qu’il y avait une certaine limite aux efforts de l’intelligence que l’homme ne pouvait dépasser impunément, que cette limite variait selon le ssu du cerveao et le temj ’"ament de chaque individu, ainsi qu’il avait eu occasion de le remarquer ches plusieurs
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de ses savants confrères, mais si on dépassait, de l’épaisseur d’un cheveu, les bornes imposées par la nature, on devenait la victime de l’indigestion et des idées noires. Or, sans vouloir pénétrer en intrus dans le temple sacré et mystérieux de la médecine, il croyait (avec la révérence à l’usage de MM. les jurés et un mouvement théâtral du lorgnon persuasif) que M. Merdlese trouvait dans ce cas. La fleur de l’Epiacopat dit que, dans sa jeunesse, ayant contracté, pendant fort peu de temps, l’habitude d’écrire on sermon tous les samedis (habitude que tous les fils de l’Église feraient bien d’éviter), il avait fréquemmentéprouvé un accablement qu’il attribuait à un excès de fatigue intellectuelle ; heureusement qu’un jaune d’œuf battu par la bonne dame ches qui il demeurait alors, avec un verre de vieux xérès, un peu de muscade et du sucre en poudre, ne manquait jamais d’agir comme un charme. Sans vouloir indiquer un remède aussi simple à un si habile professeur du grand art de guérir, il se permettrait de demander à son bon ami le docteur r, la fatigue de M. Merdle étant causée par des calculs compliqués trop prolongés, il ne serait pas possible ( humainement parlant) de rendre le ton à ses esprits abattus, au moyen de quelque doux, mais généreux slimulaut ?
« Oui, dit le médecin, oui, vous avez tous les deux raison. Mais je vous dirai que je ne vois pas du tout que M. Merdle soit malade. Il est fort comme un rhinocéros, il digère comme une autruche, il absorbe comme une huître. Quant aux nerfs, M. Merdle est d’un tempérament paisible et ne s’émeut pas facilement : aussi invulnérable, a mon avis, que le divin Achille. Vous vous étonnerez sans doute qu’un homme ainsi fait puisse se croire indisposé. Mais toujours est-il que je ne vois pas ce qu’il a. Peut-être a-t-il quelque maladie inconnue et impénétrable. Je n’en sais rien. J’affirme seulement que jusqu’à présent je n’ai point réussi à la découvrir. »
Il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle, sur la poitrine qui servait en ce moment de.montre d’étalage à une masse de pierres précieuses, et rivalisait avec nu grand nombre de bijoux non moins superbes : il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur le jeune Sparkler, qui allait d’un salon à l’autre comme une âme en peine, cherchant une jeune fille d’une réputation problématique, et qui ne fit pas trop sa bégueule ; il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur les Mollusques et les des Échasses, dont il y avait là des colonies entières, ni sur aucun des invités. Il n’y en avait même qu’une ombre très-faible sur M. Merdle, qui circulait dans la foule, recevant des hommages de chacun.
La maladie de M. Merdle ! La Société et M. Merdle étaient liés par tant d’intérêts communs qu’on avait peine à se figurer que le banquier gardât sa maladie, s’il en avait une, pour lui tout seul. Avait-il réellement cette maladie inconnue et impénétrable,En quelque médecin parvint-il enfin à la découvrir ? Patience ! et
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attendant, les murs de la Maréchaussée projetaient une ombra véritable, qui exerçait une sombre influence sur la famille Dorrit, a toute heure de la journée. ,
CHAPITRE XXn.
Une énigme.
M. Clennam ne grandissait pas dans l’estime du Pore de la Maréchaussée en raison du nombre croissant de ses visites. La lenteur qu’il mettait à comprendre la grande question des Témoignage/ n’était pas faite pour exciter une vive admiration dans l’esprit du Doyen ; elle était plutôt faite pour offusquer un vieillard si chatouilleux sur l’article de sa dignité, et lui faire croire qu’il manquait quelque chose à ce monsieur pour être un vrai gentleman. Un certain désappointement, causé par la découverte que M. Clennam possédait à peine cette délicatesse dont le Doyen, avec cette confiance qui le distinguait, avait d’abord été disposé à le croire doué, commença à assombrir son esprit paternel. 11 alla jusqu’à dire, dans le sein de sa famille, qu’il craignait que M. Clennam ne fût pas un homme d’un instinct élevé. En sa qualité officielle, comme chef et représentant des détenus, il serait toujours heureux, remarquait-il, de recevoir M. Clennam lorsqu’il viendrait lui présenter ses respects ; mais, personnellement il trouvait que M. Clennam et lui ne semblaient guère faits pour s’entendre. À son avis, il lui manquait quelque chose, sans qu’il pût au juste dire quoi. Néanmoins le Doyen ne faillit’à aucune des règles de la civilité puérile et honnête ; au contraire, il combla M. Clennam d’attentions. Peut-être nourrissait-il l’espoir que le visiteur, sans avoir l’intelligence assez vive et assez spontanée pour redoubler de lui-même etproprio motu son premier témoignage, pourrait bien avoir ce qu’il faut d’esprit pour répondre d’une façon convenable à une sollicitation écrite.
En sa triple ’qualité de gentleman libre, qui avait par mégarde passé une mauvaise nuit dans la prison, de gentleman libre qui avait examiné les affaires du Doyen avec l’idée incroyable de le faire sortir, et de gentleman libre s’intéressant au sort de l’enfant de la Maréchaussée, M. Clennam fut bientôt accueilli partout comme un visiteur de marque. Il n’était nullement étonné des attentions que lui prodiguait M. Chivery, lorsque ce fonctionnaire était de garde ; car il ne distinguait guère la politesse de M. Chivery de celle des autres guichetiers, jusqu’à ce qu’un certain soir M. Chivery l’étonna tout à coup et se mit hardiment en relief au détriment de ses collègues.
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M. Cbivery, par quelque astucieux exercice de sa puissance, avait réussi à débarrasser la loge de tout flâneur, afin que M. Glennam, en sortant de la prison, le trouvât montant une garde solitaire,
< (Confidentiel.) Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Coi-very, mais de quel côté allez-vous ?
— Je vais traverser le pont. »
Clennam fut tout étonné do voir M. Cbivery devenir, par son attitude, une allégorie vivante du silence, la clef sur les lèvres.
« (Confidentiel.) Je vous demande encore une fois pardon, reprit M. Cbivery, mais pourriez-vous passer par Horsemonger-Lnne ? Vous serait-il possible de vous rendre à cette adresse ? » remettant à Clennam une petite carte imprimée, pour être distribuée aux pratiques de Cbivery et Cie, marchands de tabac, importateurs de vrais cigares de la Havane, de cigares du Bengale, d’oxcellents cubas, fabricants de tabacs à priser de fantaisie, etc., etc.
K (Toujours confidentiel.) Il ne s’agit pas de tabac, poursuivit M. Cbivery. À vrai dire, il s’agit de ma femme. Elle voudrait vous dire un mot, monsieur, au sujet de…. oui, continua M. Cbivery, répondant par un signe de tête affirniatif au regard inquiet de Clennam…. au sujet de la petite Dorrit.
— Je m’arrangerai pour passer immédiatement chez votre femme.
— Merci, monsieur ! Bien obligé t Cela ne vous éloignera pas de plus de dix minutes de votre chemin. Soyez assez bon pour demander Mme Chivery. »
Ces dernières instructions furent données par le prudent M. Chivery, qui avait déjà laissé sortir Arthur à travers un coulissean pratiqué dans la porte extérieure, qu’il pouvait ouvrir à volonté pour inspecter les visiteurs qui se présentaient au guichet.
Arthur Clennam, la carte à la main, se dirigea vers l’adresse qu’elle indiquait et ne tarda pas à y arriver. C’était un établissement fort modeste, où une femme à l’air décent était en train de coudre dans le comptoir. Des petits pots de tabacs, des petites boites de cigares, un petit assortiment de pipes, une ou deux jarres de tabac à priser et un petit instrument semblable à un chausse-pied pour le servir, formaient le fonds de boutique.
Arthur en se présentant à Mme Cbivery lui exposa qu’il faisait cette vidte à la demande de M. Cbivery. Il s’agissait de quelque chose qui intéressait Mile Dorrit, à ce qu’il croyait. Mme Cbivery s’empressa de mettre son ouvrage de côté, quitta son siège derrière le comptoir et secoua la tête d’un air dolent.
a Vons pouvez le voir tout de suite, dit-elle, si vous voulez vous donner la peine de jeter un coup d’oeil dans la cour. >
En prononçant cas paroles mystérieuses, elle précéda le visiteur Sans un petit salon situé derrière la boutique, où il y avait une petite croisée qui donnait sur une très-petite cour d’un aspect lugubre. Dans cette cour une lessive de draps et de nappes essayaient (mais en vain, faute d’air), de se sécher sur une ou deux
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cordes ; et an milieu de ces objets flottants, on voyait un petit jeune homme tout attristé, assis sur une chaise comme le dernier marin survivant au naufrage sur le pont d’un navire humide, et incapable de serrer les voiles.
« C’est notre John, » dit Mme Chivery.
Afin de ne pas avoir l’air de ne prendre aucun intérêt & ce spectacle navrant, Clennam demanda ce que Jobn faisait là.
« C’est le seul délassement qu’il se donne, dit Mme Chivery secouant de nouveau la tâte. Il refuse de sortir mâme dans la cour de derrière, quand il n’y a pas do linge a sécher ; mais quand il y a du linge pour le cacher aux yeux des voisins, il va s’asseoir la pendant des heures…. oui, des heures entières. Il dit que ça lui fait l’effet d’an bosquet ! »
Maie Chivery secoua encore une fois la tête, porta son tablier à ses yeux en bonne mère et reconduisit son hâte dans les régions commerciales.
« Veuillez vous asseoir, monsieur, dit Mme Chivery. Vous von-lez savoir ce qu’a notre Jobn ? C’est Mlle Dorrit, monsieur I il se brise le cœur pour elle, et je voudrais prendre la liberté de vous demander quel dédommagement il y aura pour nous quand son cœur sera brisé ? s
Mme Chivery qui était une dame de bonne mine, fort respectée dans Horsemonger-Lane pour ses sentiments élevés et le choix de ses expressions, prononça ces paroles avec un calme cruel, puis recommença de suite à secouer la tête et à s’essuyer les yeux.
c Monsieur, poursuivifcelle, vous connaissez la famille, vous vous êtes intéressé à la famille et vous avez de l’influence sur la famille. Si vous pouvez aider à faire le bonheur des deux jeunes gens, laissez-moi, dans l’intérêt de notre John et dans l’intérêt de la demoiselle, vous supplier de venir, à leur secours.
— J’ai été tellement habitué, répondit Arthur embarrassé, depuis le peu de temps que je la connais, à regarder la petite…. tellement habitué à regarder Mlle Dorrit dans un jour si différent de celui dans lequel vous me la représentez que vous me voyez tout surpris. Connaît-elle votre fils ? «
— Élevés ensemble, monsieur, répliqua Mme Chivery. Ils ont joné ensemble tout enfants.
— Sait-elle que votre fils l’aime ?
— Oh ! je crois bien, monsieur ! répondit Mme Chivery avec un geste de triomphe. Elle n’aurait pas pu le rencontrer un dimanche sans savoir cela. La canne seule de notre John le lui aurait appris il y a longtemps ; des jeunes gens comme John ne se payent pas des cannes à bec d’ivoire pour rien. Comment l’ai-je appris moi-même ? n’est-ce pas en voyant tout cela ?
— Peut-être Mlle Dorrit n’a-t-elle pas compris aussi vite que vous, voyez-vous ?
— Alors elle l’a compris autrement, dit Mme Chivery, car on le lui a dit.
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— En êtes-vous sûre ?
— Monsieur, reprit Mme Chivery, aussi sûre et certaine que je sois la devant vous, que j’étais ici quand j’ai va de mes propres yeux sortir mon Hls, que J’y étais quand je l’ai vu de mes propres yeux revenir, et que je sais qu’il lui a parlé t a
Ces détails circonstanciés et ces répétitions prêtèrent une énergie surprenante à l’éloquence de Mme Chivery.
i Pnis-je vous demander comment votre fils est dans cet état d’accablement qui vous cause une si grande inquiétude ?
— Cela a commencé, dit Mme Chivery, le môme jour où de mes yeux j’ai vu notre Jobn à la maison revenir : depuis lors je ne le reconnais plus ici. Il n’a jamais ressemblé à ce qu’aujourd’hui il est, depuis l’heure où, dans cette maison, il y a sept ans, moi et son père, comme locataires, sommes venus nous établir. >
Ce discours, grâce aux inversions originales de Mme Chivery, avait pris un certain air de document légal. « Oserais-je vous demander ce que vous penses de tout cela ?
— Osez, répondit Mme Chivery, et je vous le dirai en paroles et en honneur aussi vrai que dans cette boutique je suis. Tout le monde estime notre John et lui veut du bien. Enfant, il a joué avec elle lorsque dans cette cour, enfant aussi, elle jouait. Il ne l’a jamais perdue de vue depuis, n est sorti le dimanche dans l’après-midi après que dans cette salle où vous êtes il eut dlué, et il l’a rencontrée. Avait-il un rendez-vous où n’en avait-il pas, je ne prétends pas le savoir, n a fait sa déclaration. Le frère et la soaur sont fiers et ne veulent pas de notre John. Le père ne pense qu’à lui-même et ne veut partager sa fille avec personne. Vu ces circonstances elle a répondu à notre John : a Mon, John, je ne puis pas vous épouser, je ne peux pas me marier, ce n’est pas mon intention de jamais prendre un mari. Adieu, trouvez une femme digne de vous et oubliez-moi ! » Voilà comment elle se condamne à rester toujours l’esclave de gens qui ne sont pas dignes que leur esclave elle soit. Voilà comment notre Jobn est arrivé à n’avoir plus d’autre plaisir que celui de s’enrhumer au milieu du linge, et de montrer dans cette, cour, comme dans cette cour je viens de vous le faire voir moi-même, une existence ruinée qui gonfle le cœur de sa mère ! »
La brave femme montrait la petite croisée d’où l’on pouvait voir son fils inconsolable assis dans le muet bocage ; elle secoua de nouveau la tète et s’essuya les yeux, et le supplia, dans l’intérêt commun des deux jeunes gens, d’employer son influence pour changer le cours de ces tristes événements.
Elle paraissait si sûre de la vérité des faits qu’elle avançait, et ces faits d’ailleurs étaient fondés sur des prémisses si correctes en ce qui concernait les relations de la petite Dorrit avec sa famille, que Clennam ne pouvait pas être certain que Mme Chivery so trompât. Il avait fini par prendre à la petite Dorrit un intérêt si particulier, un intérêt qui tenait, il est vrai, au grossier et vulgaire
LÀ PETITE DORRIT. 253
entourage où elle vivait, mais qui la séparait de cet entourage, qu’il fut désappointé, froissé, presque peiné de croire qu’elle put aimer le jeune John Chivery s’enrbumant dans un bosquet de son invention, ou quelqu’un qui ressemblât à cet amoureux désespéré. D’un autre côté, en y réfléchissant, il se dit qu’amoureuse ou non de ce guichetier futur, elle n’en était pas moins bonne et moins honnête, que ce serait une faiblesse et une faiblesse injuste de faire d’elle une fée domestique à la condition qu’elle se tiendrait isolée des seules gens qu’elle pût connaitre. Pourtant, sa jeunesse et sa légèreté mignonne, ses manières timides, le charme de sa vois et de ses yeux, si prompts a exprimer une émotion, les nombreux rapports sous lesquels la petite Dorrit l’avait intéressé par ses qualités personnelles, et l’énorme différence qu’il y avait entre elle et ceux qui l’entouraient ne s’accordaient pas, disons miens, étaient en parfait désaccord avec l’idée nouvelle de cette mésalliance de sentiments.
Tout pesé, il promit à la digne Mme Chivery, sans attendra davantage, qu’on pouvait compter quil ferait toujours son possible pour assurer le bonheur de Mlle Uorrit, et pour favoriser les vœux de la jeune fille, si cela dépendait de lui, une fois qu’il aurait pu s’en assurer. En même temps, il la mit en garde contra les hypothèses et les apparences, lui enjoignit le silence et le mystère le plus profonds, pour ne pas troubler l’âme de Mlle Dorrit : il lui recommanda surtout, en attendant, de gagner la confiance de son fils et de s’éclairer ainsi sur le véritable état de la situation. Mme Chivery répondit que c’était là une précaution inutile, mais qu’elle essayerait. Elle secoua la tête comme si cet entretien ne lui avait pas apporté toute la consolation qu’elle en attendait, mais elle remercia néanmoins M. Cleniiam de la peine qu’il avait bien voulu prendre. On se sépara bons amis et Arthur s’éloigna.
Comme la foule de gens qui circulait dans la rue bousculait la foule d’idées qui se croisaient dans sa tête, ces deux foules hétérogènes créant chez lui une grande confusion, il évita le pont de Londres et se dirigea vers le pont suspendu, plus tranquille et moins tumultueux. Il y avait à peine fait un pas, lorsqu’il aperçut la petite Dorrit marchant devant lui. Le temps était beau, il y avait une légère brise et sans doute elle venait de sortir pour prendre l’air snr le pont. Il n’y avait pas plus d’une heure qu’Arthur l’avait laissée dans la chambre du Doyen.
C’est un heureux hasard qui favorisait son désir d’observer la physionomie et les manières de la jeune fille sans que personne fût là pour les gêner. Il hâta le pas ; mais avant qu’il l’eût rejointe elle tourna la tête.
« Est-ce que je vous ai fait peur ? demanda-t-il.
— J’ai cru reconnaître le pas, répondit-elle en hésitant.
— Et l’avez-vous reconnu, petite Dorrit ? Vous ne deviez pourtant guère vous attendre à me rencontrer ?
— Je ne m’attendais à rencontrer personne. Mais quand j’ai en-
986
LÀ PETITE DOHIUT.
tendu marcher derrière mol, il m’a semblé que le pas résonnait. » » comme le vôtre.
— Allez-vous plus loin ?
— Non, monsieur, je suis seulement venue ici pour prendre l’air. »
Ils se promenèrent ensemble, et la jeune fille retrouva ses ma-nières confiantes et le regarda en face, tandis qu’elle disait après avoir jeté un coup d’œil autour d’elle :
c C’est bien étrange. Peut-être aurez-vous de la peine à comprendre cela. Quelquefois il me semble que c’est presque de l’égolsme de cœur que de venir me promener ici.
— De l’égolsme ! Comment cela ?
— Voir la rivière et une si vaste étendue de ciel, et tant d’objets, tant de variété et de mouvement ; puis retourner là-bas et le retrouver lui, dans cette étroite enceinte….
— Oui ! mais vous oubliez qu’en rentrant vous rapportes l’influence et le reflet de ces objets pour l’égayer.
— Croyez-vous ? Je l’espère, mais je crains qu’il n’y ait là dedans plus d’imagination que de réalité, monsieur, et que vous ne me croyiez plus de pouvoir que je n’en ai. Si vous étiez en prison comme lui, croyez-vous que je vous rapporterais revenant de ma promenade, le germe de consolation dont vous parlez ?
— Oui, petite Dorrit, j’en suis sûr. a
À voir le tremblement de ses lèvres et l’ombre d’une grande agitation qui traversa ses traits, Arthur jugea que la petite Oorrit songeait à son père ; il resta quelques instants sans parler, afin de laisser la jeune fille reprendre son sang-froid. La petite Oorrit tremblant à son bras s’accordait moins que jamais avec les hypothèses de Mme Chivery, et pourtant il ne lui paraissait pas impossible qu’il y eût en jeu quelque antre amour a l’horizon, bien loin, bien loin, dans un horizon reculé et sans espoir.
Ils se retournèrent et Clennam lui dit : « Voici venir Maggy 1 » La petite Oorrit leva les yeux d’un air étonné et les deux promeneurs se trouvèrent en face de Maggy, qui s’arrêta tout court en les apercevant. Elle était arrivée an trot, si préoccupée et si affairée, qu’elle ne les avait reconnus qu’au moment où ils lui avaient barré le chemin. Mais alors elle fut si saisie de les voir, que son panier en ressentit le contre-coup.
« Maggy, tu m’avais promis de rester près de mon père.
— Et j’y serais restée, petite mère, mais c’est lui qui n’a pas voulu. S’il m’envoie faire une commission, il faut bien que j’y aille ; s’il vient ma dire : a Maggy, porte la lettre et reviens vite et, si tu rapportes une bonne réponse, tu auras six pence, » il faut bien que je la porte. Bon Dieu, petite mère, que voulez-vous donc que fasse une pauvre petite fille de dix ans ? Et si M. Tip, rentrant juste au moment où je sors, me dit : c Oit vas tu, Maggy ? » et que je lui dise : « Je vais à tel on tel endroit, » et qn’îl me dise : c Tiras, si je profitais de la circonstance t » et qu’il passe an
LÀ PETITE BORRIT. 255
café pour écrire « ne lettre et me la donne en me disant : « Porte a la au môme endroit, et s’il y a une bonne rvpouso, tu auras dfa pence, » ce n’est pas ma faute, mère ! »
Arthur lut dans les yeux baissés de la petite Dorrit qu’elle devinait à qui les lettres étaient adressées,
< Je vais quelque part ; là ! Voilà oit je vais, continua Maggy. Je vais quelque part ; ce n’est pas vous, petite mère, que cela regarde…. mais c’est vous, vous savez (a’adressant à Arthur) : vous ferez bien d’aller aussi quelque part, pour que je vous ; donne ce que j’ai à vous remettre.
— Nous ne ferons pas tant de cérémonie, Maggy ; donnez-le-moi dit Clennam à vois basse.
— Alors, venes de l’autre côté, répondit Maggy, parlant très-baut, mais d’un air de mystère. Petite mère ne devait rien savoir de tout ça, et elle n’en aurait rien su si vous étiez seulement venu quelque part, au lieu de m’ennuyer et de flâner ici ; ce n’est pas ma faute ; il faut bien que je fasse ce qu’on me dit : c’est leut faute, à eus, pourquoi me l’ont-ils dit ? s
Clennam traversa de l’autre côté et parcourut rapidement les deux lettres. Celle du père disait que, se trouvant tort inopinément et pour la première fois de sa vie, trompé par le retard d’un remboursement qu’il attendait de la Cité et sur lequel il avait compté jusqu’au dernier moment, il prenait la plume : car il était privé par la malheureuse circonstance d’une captivité qui durait déjà depuis vingt-trois ans (doublement soulignés), de se présenter en personne, ce qu’autrement il n’aurait pas manqué de faire. 11 mettait donc la main à la plume pour prier M. Clennam de lui avancer la somme de trois livres sterling et six shillings, pour laquelle il prenait la liberté de lui remettre d’avance, sous ce pli, son billet. Le fils, dans son épltre, écrivait qu’il savait que M. Clennam serait enchanté d’apprendre qu’il avait enfin trouvé un emploi permanent et honorable, avec toutes les chances d’un brillant avenir ; mais que son patron, sejtrouvant dans l’impossibilité momentanée de payer à son employé un arriéré d’appointements, avait fait un appel à cette généreuse patience dont Tip comptait bien faire preuve envers ses semblables jusqu’à la fin de ses jours ; cet appel, joint à la conduite frauduleuse d’un faux ami et à la cherté des subsistances, menaçait de causer sa ruine pro chaine, s’il ne parvenait pas à trouver, avant six heures de cette après-midi, la somme de huit livres sterling. M. Clennam serait charmé l’apprendre que, grâce à l’empressement de plusieurs amis qui avaient dans Tip une confiance sans bornes, il était parvenu à compléter cette somme, à l’exception d’une légère balance d’une livre sterling dix-sept shillings et quatre pence ; l’avance de cet appoint, payable à un mois de vue, aurait pour résultat de sauver Tip d’une ruine complète.
Clennam répondit sur-.e-cli.imji k ces lettres avec l’aide au se* portefeuille et de son crayon, envoyant au père ce qu’il demandait
856 LÀ PETITE OORRIT.
et s’eicnsant de ne « « ravoir obliger le fils. 11 chargea alors Maggy de remettra les répunsea et lui donna le shilling dont le mauvais succès de sa commission supplémentaire l’aurait privée sans cela.
Lorsqu’il eut rejoint la petite Oorrit, et qu’Us eurent recommencé à se promener comme auparavant, elle lui dit tout à coup,
« Je crois que je ferais mieux do m’en aller. Je ferais mieux de rentrer chez moi.
— Ne vous chagrines pas, dit Clennam, j’ai répondu aux lettres. Ce n’était rien. Vous savez ce qu’elles disaient ? Ce u’était rien.
— Mais j’ai peur de le laisser seul, reprit-elle ; j’ai peur de les quitter l’un ou l’autre : je ne suis pas plutôt partie, qu’ils corrompent…. sans le vouloir…. jusqu’à Maggy.
— C’est une bien innocente commission que celle dont elle s’est chargée, la pauvre femme. Et elle ne vous la cachait que parce qu’elle croyait sans doute vous épargner par là quelque sujet d’inquiétude.
— Oui, je l’espère, je l’espère ; mais je ferais mieux de rentrer chez moi ! Il n’y a pas deux jours que ma sœur me disait que je m’étais tellement habituée à la prison que j’en avais pris le ton et le caractère. Il faut bien que cela soit ; je suis sûre que cela est quand je vois pareilles choses ; c’est là qu’est ma place ; il vaut mieux que j’y reste ; c’est de l’égoïsme de ma part de rester ici lorsque je puis faire le moindre bien là-bas. Adieu, j’aurais bien mieux fait de rester chez moi. »
L’angoisse avec laquelle elle prononça ces paroles, comme si elles s’échappaient violemment de son cœur comprimé, fit presque verser des larmes à Clennam en la regardant et en l’écoutant.
« Ne dites pas chex vous, en parlant de la prison, mon enfant ! Il est toujours pénible de vous entendre lui donner ce nom.
— Mais c’est mon chez tnoil En ai-je un autre ? Pourquoi l’on-blierais-je un seul instant ?
— Vous ne l’oubliez jamais, chère petite Dorrit, lorsqu’il s’agit de rendre service.
— Je l’espère, oh ! je l’espère ! Mais il vaut mieux que je ne reste pas ici, j’en serai meilleure, plus soumise, plus heureuse. Ne m’accompagnez pas, je vous prie, laissez-moi aller seule. Adieu, que Dieu vous bénisse ! Merci, merci. »
H sentit qu’il valait mieux respecter la prière de la petite Oorrit et il ne bougea pas lorsque la frêle et délicate enfant s’éloigna rapidement ; quand elle eut disparu, il se tourna vers la rivière et resta à rêver.
La découverte qu’elle venait de faire de cette correspondance aurait, en tout temps, affligé la petite Oorrit ; mais y aurait-elle, eu un autre moment, paru si sensible ?
Non.
Lorsqu’elle avait vu le Doyen mendiant dans son déguisement rApé, et qu’elle avait supplié le visiteur de ne pas lui donner d’argent, elle avait été affligée, mais pas de cette façon-là ; il y avait
LÀ fEWTB tJOWUT.
25 ?
quelque chose qui l’y avait rendue depuis plus sensible : ne serait-ce pas par hasard qu’elle voyait, en ce moment, quelqu’un dans cet horizon lointain, reculé, sans espérance ? ou Mon, n’était-ce qu’un vain soupçon qui était venu à l’esprit de Clennam, en comparant la rivière fangeuse qui passait sous ce pont avec les eaux limpides de la môme rivière qui, un peu plus haut, dans son cours, chantait toujours le même air contre la proue du bac : ces eaux dont le courant paisible faisait tant de milles à l’heure, avec des roseaux ici sur leurs rives, plus loin des lis, sans que rien troublât son cours régulier et paisible.
Il râva à sa pauvre enfant, la petite Dorrlt ; il y râva longtemps, le coude appuyé sur le parapet ; il rôva à elle en rentrant chez lui ; il rôva a elle dans le silence de la nuit ; il rôva à elle quand le jour revint. Et, de son côté, la pauvre enfant, la petite Dorrit rêvait & lui…. trop constamment, trop fidèlement !… à l’ombre des murs de la Maréchaussée.
CHAVITRE XXIII.
La machine en mouvement.
M. Meagles s’occupa avec tant d’activité de la négociation que Clennam lui avait confiée, qu’il eut mis bientôt l’affaire en train et vint un jour chez Clennam, à neuf heures du matin, lui faire son rapport.
« Doyce est très-flatté de votre bonne opinion, commença-t-il par dire, et désire que vous visitiez la fonderie, afin de juger par vous-même et de vous mettre parfaitement au courant. Il m’a remis les clefs de ses registres et de ses papiers…. les voici qui résonnent dans ma poche…. et la seule recommandation qu’il m’ait faite est celle-ci : « Je désire que M. Clennam sache tout ce que je sais moi-même des affaires de mes ateliers, car autrement il ne pourrait pas traiter avec moi dats des conditions d’égalité parfaite. Si nous ne parvenons pas à nons entendre, je sais qu’il n’abusera pas de ma confiance. Si je n’avais pas commencé par en être sûr, je n’aurais pas écouté sa proposition. Vous reconnaissez bien là notre homme, n’est-ce pas ?
— En effet. Un caractère très-honorable.
— Oh oui, certainement. Sans aucun doute. Excentrique, mais très-honorable. Très-excentrique aussi pourtant ! Croiriez-vous, Clennam, continua M. Meagles, riant de la bizarrerie de Daniel, que j’ai dû passer toute une malinée avec lui, dans cette cour qui a nu nom si drôle…. comment donc s’appelle-t-elle ?
i. -IT
256 LÀ PETITE D0BR1T.
— La cour du Cœur-Saignant ?
— Toute une matinée dans la cour du Cœur-Saignant avant da pouvoir le décider à entendre parler de cette association,
— Et pourquoi cela ?
— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, qu’il a refusé net.
— Refusé, parce que c’était moi ?
— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, Clennam, qu’il s’est écrié : « C’est impossible ! — Qu’entendez-vous par là ? lui ai-je demandé. — Vous aurez beau dire, Meagles, c’est impossible. — Pourquoi donc ? » répétais-je. Vous ne croiriez pas. Clennam, poursuivit M. Meagles, riant intérieurement, qu’il s’est trouvé que c’était impossible parce que vous et lui, en vous promenant ensemble jusqu’à Twickenham, vous aviez entamé une conversation amicale dans le courant de laquelle Doyce vous avait parlé de son intention de prendre nu associé, supposant dans ce moment-là que vous ne pouviez pas prendre cela pour vous, parce qu’il vous croyait déjà pourvu et nanti d’un établissement aussi solide que la cathédrale de Saiut-Paul. • Maintenant, monsieur Clennam, me dit Daniel, si je donnais suite à sa proposition, pourrait voir un dessein astucieux et des motifs intéressés dans ce qui n’était qu’une franche et amicale causerie, et je ne peux pas m’exposer à un pareil soupçon : je suis beaucoup trop fier pour vouloir en courir le risque. »
— Ma foi ! je serais tout aussi disposé à soupçonner….
— Parbleu ! interrompit M. Meagles. C’est ce que je lui ai dit. Mais il m’a fallu toute une matinée pour vaincre ses scrupules, et je doute qu’un autre homme que moi (il m’aime depuis si longtemps ! ) eût réussi seulement à les ébranler ; enfin, c’est bon. Cet obstacle excentrique une fois surmonté, le voilà qui stipule qu’avant de vous en reparler, j’examinerai les livres de comptabilité afin de me former moi-même une opinion. Je me mets donc à examiner les livres et je forme mon opinion. « Est-elle pour ou contre, en somme ? me demande Daniel. — Pour, lui dis-je. — Alors, me dit-il, vous pouvez maintenant, mon digne ami, fournir à M. Clennam les moyens de se former une opinion à son tour. Et pour lui permettre de le faire en toute liberté, sans craindre mon influence, je vais quitter la ville pour huit jours, s Et il est parti, ajouta M. Meagles. Comment trouvez-vous la conclusion ? N’est-ce pas que c’est drôle ?
— H me laisse en partant, je l’avoue, une idée très-élevée de sa candeur et de
—Desa bizarrerie,interrompit M. Meagles. Je le crois sans peine. »
Ce n’était pas précisément le mot que Clennam avait sur le bout de la langue, mais il ne voulut pas reprendre son excellent ami.
<r Et maintenant, ajouta M. Meagles, vous pouvez commencer votre examen dès que cela vous conviendra. Je me suis chargé de vous expliquer tout ce qui pourrait avoir besoin d’explication, mais dans les termes de la pins stricte neutralité, sans rien faire de pins. *
Ils se rendirent cette après-midi même à la cour du Cœur-Saignant, pour commencer leur enquête. Les yeux exercés d’un homme
LÀ PETITE DORRIT. 859
d’affaires ne pouvaient tarder à découvrir certaines petites excentricités dans la façon dont M. Doyce tenait ses comptes, mais elles impliquaient toutes quelque manière ingénieuse de simplifier ou d’à » bréger un calcul difficile. On voyait aussi qu’il y avait un arriéré de besogne et que Doyce avait en effet besoin de quelqu’un pour l’aider à donner plus de développement à ses affaires ; mais le résultat da chacune de ses entreprises depuis un grand nombre d’années était clairement indiqué et facile à établir. On n’avait rien fait en prévision du présent examen ; tous les comptes se montraient dans leur simplicité, en habit de travail, et dans un ordre brnt, qui dénotait une probité de premier jet. L’écriture des nombreux calculs et des nombreuses entrées (c’était celle de Doyce) aurait pu être plus belle, et peut-être aurait-on pu désirer un peu plus de précision dans la forme ; mais tout était aussi clair que possible et allait droit au but. Arthur pensa que bien des travaux beaucoup mieux élaborés pour faire de l’effet (tels par exemple que les registres du ministère des Circonlocutions) étaient bien moins utiles, attendu qu’on s’appliquait avant tout à les rendre inintelligibles.
Au bout de trois ou quatre jours d’un examen assidu, Clennam possédait tous les renseignements essentiels. M. Meagles se trouvait toujours à portée, prêt à éclairer les endroits obscurs au moyen de la brillante petite lampe de sûreté qui faisait pendant à ses balances et à sa pelle. Ds convinrent entre eux de la somme qu’il serait juste d’offrir pour obtenir une part égale dans les affaires, puis M. Meagles décacheta an papier ou Daniel Doyce avait fixé le chiffre auquel ill’évaluait lui-même ; ce chiffre était plutôt un peu moins élevé que celui de M. Meagles. De façon que lorsque Daniel revint, il trouva l’affaire pour ainsi.dire conclue.
< Et je puis maintenant vous avouer, monsieur Clennam, dit-il arec une cordiale poignée de main, que j’aurais pu chercher un associé bien loin et bien longtemps sans en trouver un qui me convint mieux.
— Et je puis en dire autant, répondu Olennam.
— Et je puis vous dire à tous les deux, ajouta M. Meagles, que les deux fontla paire. Vous, Clennam, impo3ez-lui pour frein votrebon sens, et vous, Daniel, occupez-vous de la fonderie avec votre….
— Défaut de bon sens ? suggéra Daniel avec son calme sourire.
— Appelez-le comme cela, si vous voulez…. mais enfin, de cette façon, chacun de vous sera la main droite de l’autre. Et sur ce, voici ma main droite que je votis tends à tons les deux en ma qualité d’homme pratique, »
L’association fut consommée en moins d’un mois. Elle ne laissait à Arthur comme fortune personnelle qu’une somme d’environ deux ou trois cents livres sterling ; mais elle lui ouvrait une carrière activb et pleine d’avenir. Les trois amis dînèrent ensemble povr fêter cet heureux événement ; les ouvriers de la fabrique, avec les ’s femmes at leurs enfants, eurent congé et furent du diner ; la cour. u Cœur-Saignant elle-même eut à diner ce jour là et fut rassasiée d> viande »
S60
LÀ PET1TED0BR1Ï.
Deux mois s’étaient & peine écoulés que déjà la coar dû Cœur* Saignant était redevenua si familière avec les repas insuffisants, r qu’on ; avait oublié ce festin exceptionnel comme une tradition des temps jadis ; il n’y avait déjà plus rien de nouveau dans l’as– -socialion que l’inscription peinte sur les montants de la porte, -DOYCE ET CLENNAM ; enfin il semblait à Clennam lui-môme qu’il y avait des années qu’il avait un intérêt dans la maison.
Le petit bureau réservé pour son propre usage était un vitrage -situé au bout d’un long atelier peu élevé, rempli de bancs, d’étaux, d’outils, de courroies et de roues, que la machine à vapeur faisait mouvoir et tourner d’un air si furieux, qu’on eût dit qu’atteintes de la monomanie du suicide elles se donnaient pour mission de réduire ï toutes les affaires de la maison en poussière et de mettre la fabriqua elle-même en capilotade. De grandes trappes pratiquées dans le à plancher et dans le plafond pour faire communiquer l’atelier d’en g haujt avec celui d’en bas formaient, dans cette perspective, une sorte de puits lumineux qui rappelait à Arthur un vieux livre d’images de son enfance, ou des rayons semblables étaient témoins du meurtre d’Abel. Les bruits de la fabrique étaient suffisamment éloignés et séparés du bureau de Clennam pour n’y arriver que comme un bourdonnement incessant mêlé de cliquetis et de coups périodiques. Les visages et les vêtements des travailleurs étaient noircis par la limaille de fer ou d’acier qui dansait sur chaque banc et sortait de chaque crevasse entre les planches. On arrivait dans l’atelier par un escalier en bois qui communiquait avec la cour extérieure, et servait de hangar à la grande meule sur laquelle on repassait les outils. Aux yeux de Clennam, toute la fabrique avait un air à la fois fantastique et pratique qui fut pour lui un change– ’ ment agréable ; et, chaque fois qu’il levait les yeux de la première tâche qu’il s’était imposée (celle de mettre en ordre une masse de documents commerciaux), il regardait cet ensemble d’activité avec un sentiment de plaisir tout nouveau pour lui. j
Un jour qu’il levait ainsi les yeux, il fut tout étonné de voir un chapeau de femme gravir péniblement les marches de l’escalier de j bois on, pour mieux dire, de l’échelle en question. Cette appari– j tion inattendue fut suivie d’an autre chapeau féminin. Il reconnut alors que la première de ces deux coiffures se trouvait sur la tête de la tante de M. Fincbing et l’autre sur la tête de Flora, qui semblait avoir eu assez de peine à faire gravir à son héritage un si [ rude escalier. ’ |
Quoiqu’il ne fût pas précisément ravi à Ja vue de ces visiteurs, : Clennam s’empressa d’ouvrir la porte de son bureau et de dégager les deux femmes des embarras de l’atelier : sauvetage d’autant plus nécessaire que la tante de M. Finching avait déjà trébuché sur je ne sais quel obstacle et menaçait l’invention de la vapeur avec un cabas rocailleux qu’elle tenait à la main.
« Bonté divine ! Arthur…. je devrais dire M. Clennam, c’est bien plus convenable…. quelle ascension pour monter jusqu’ici ! et
LÀ PETITE DORRIT. 361
comment parviendrons-nous jamais à redescendre sans un de ces appareils à l’usage des pompiers dans les incendies ? Et la tante de M. Finching qui a glissa entre les marches et s’est meurtrie par » tout ! Et dire que vous voilà dans les machines et la fonderie sans jamais avoir daigné nous en prévenir ! »
Ainsi par-’a Flora tout essoufflée, pendant que la tante de M’ Fincbing frottait ses estimables chevilles avec le bout de son parapluie en lançant dans le vide des regards vindicatifs.
« C’est bien mal de votre part de n’être jamais venu nous revoir depuis voire visite de retour, bien que nous ne pussions pas naturellement nous attendre a ce que notre maison eût encore quelque attrait pour vous et qu’il soit bien évident que vous passez votre temps plus agréablement ailleurs…. À propos est-elle brune ou blonde ? a-t-ello des yeux bleus ou noirs ? je ne serais pas fâchée de le savoir. Dans tous les cas, je suis bien sûre d’avance qu’elle doit former avec moi un contraste frappant sous tous les rapports, car je ne suis bonne qu’à faire une déception ; je le sais parfaitement bien, et vous avez sans doute mille fois raison de lui être dévoué de cœur…. mais qu’est-ce que je dis ? Arthur, n’y faites pas attention : je ne sais pas moi-môme ce que je veux dire, ma parole d’honneur ! »
Clennam avança des chaises pour les deux dames : Flora se laissa tomber sur la sienne, en décochant contre Arthur une de ses œillades d’autrefois.
« Et penser que vous voilà devenu Ooyce et Clennam ! continua l’intarissable Flora ; qui donc peut être ce Ooyce ? un homme charmant sans doute ? peut-être marié ? ou peut-être a-t-il une fille ? franchement n’en a-t-il pas une ? Alors l’association se comprend, on devine tout ; au reste je ne vous demande pas de confidence : je sais bien que je n’ai plus aucun droit de vous adresser ces questions, il y a si longtemps que la chaîne d’or, jadis forgée pour nous, est rompue ! et cela devait être. »
Flora posa tendrement la main sur celle d’Arthur et tira de son vieux carquois encore une des œillades de sa jeunesse.
< Cher Arthur…. ce que c’est que la force de l’habitude ! H. Clennam serait, de toutes manières, plus délicat et mieux adapté aux circonstances actuelles…. je dois vous prier d’excuser la liberté que j’ai prise de venir vous déranger, mais j’ai pensé qu’un passé à jamais flétri pour ne plus refleurir m’autorisait à me présenter ici avec la tante de M. Ficcbing pour vous offrir mes félicitations et mes vœux. Cela vaut beaucoup mieux que la Chine, assurément : c’est beaucoup plus près, sacs compter que cela vous met dans une position beaucoup plus élevée !
— Je suis très-heureux de vous voir, dit Clennam, et je vous remercie bien sincèrement, Flora, de votre bon souvenir.
— Je ne poi9 toujours pas vous en dire autant, répondit Flora, car j’aurais pu être morte et enterrée vingt bonnes fois, à de longs intervalles, avant que vous eussiez réellement songé a moi ou à
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LÀ PETITE D0RR1T.
rien de pareil", eb bien, malgré ça, je viens vous présenter Que dernière remarque, vous donner une dernière explication.
— Ma chère madame Finching…, fit d’un ton de remontrance Arthur effrayé.
— Oh 1 pas ce nom désagréable, dites Flora I
— Flora, est-ce bien la peine de rentrer dans de nouvelles explications ? Je vous assure que c’est tout à fait inutile. Celles que vous m’aves données m’ont satisfait, entièrement satisfait, a
La tante de M. Finching causa alors une diversion en faisant cette terrible et inexorable observation :
« Il y a des bornes milliaires tout le long 4e la rente de Douvres ! »
La tante de 11. Finching mit tant de haine pour le genre humain en général dans la-vivacité avec laquelle elle lança ce projectile, que Clennam ne savait pas trop comment s’en défendre, d’autant plus qu’il avait tout d’abord été fort troublé par la visite dont l’honorait cette vénérable dame, qui ne cachait pas l’exécration que loi inspirait son hôte. Il ne pot s’empêcher de la regarder d’un air déconcerté, tandis qu’elle respirait l’amertume et le mépris, regardant devant elle à une distance de plusieurs milles. Cependant Flora accueillit la réminiscence géographique de la tante de M. Finching, comme si cette dame eût fait une observation pleine de charme et d’à-propos, remarquant d’un ton approbateur que la tante de M. Finching était nne femme très-énergique. Encouragée par cet éloge ou poussée par sa vive indignation, cette illustre dame ajouta alors : « Qu’il vienne s’y frotter, s’il l’ose ! Ï Et, par un mouvement saccadé de scn ridicule rocailleux (cet ornement était d’une certaine ampleur et d’une apparence fossile), elle indiqua qne Clennam était l’infortuné personnage auquel s’adressait ce défi.
« Je vous disais donc, reprit Flora, que je désire vous présenter nne dernière remarque, vous donner une dernière explication. La tante de M. Finching et moi nous ne serions pas venues vous déranger durant vos heures de bureau, M. Finching ayant lui-même été dans les affaires ; car, bien qu’il fût dans le commerce des vins, les affaires n’en sont pas moins des affaires, quelque nom qu’on leur donne, et les habitudes des hommes affairés sont toujours les mêmes, témoin M. Finching," dont les pantoufles se trouvaient toujours sur le paillasson à six heures moins dix de l’après-midi, et les bottes auprès du feu à huit heures moins dix du matin, à la minute, par tons les temps, jour ou non. Nous ne vous aurions donc pas dérangé sans un motif dont l’intention me fait espérer qu’il ne peut manquer d’être bien accueilli, Arthur…. M. Clennam serait beaucoup plus convenable, il est même probable que je devrais dire Doyce et Clennam.
— Ne vous excusez pas, je vous en prie, supplia Clennam, vous êtes toujours la bienvenus.
— C’est très-poli à vous de me dire cela, Arthur…. je ne peux pas me rappeler M. Clennam avant que l’autre nom me soit
LA. PETITE D0HR1T. 283
échappé ; ce que c’est que la force de l’habitude, quand elle remonte à des jours à jamais envolés ; cela est si vrai que, bien souvent, au milieu de la nuit silencieuse, avant que le sommeil ait enveloppé les gens, la mémoire fidèle réveille dans leur esprit la joie des jours passés ’…. oui, c’est très-poli de votre part, mais plus poli que sincère, je le crains, car d’aller vous mettre dans les machines et la fonderie sans seulement envoyer une ligne ou une carte à papa…. je ne parle pas de moi, quoiqu’il y ait eu un temps où…. mais ce temps-là n’est plus, et la triste réalité a…. miséricorde ! voilà que je recommence, ne faites pas attention…. mais enfin cela a bien l’air d’un oubli de votre part, vous l’avouerez, s
Les virgules mêmes de Flora paraissaient avoir pris la fuite à cette occasion, pour l’éviter plus vite ; car sou style oratoire était encore plus décousu et plus rapide que lors de la précédente entrevue.
< Et pourtant, continua-t-elle avec volubilité, on ne devait pas s’attendre à autre chose, et pourquoi s’attendrait-on à autre chose, pourquoi en serait-il autrement ? Je sais bien que pour moi je suis loin de vous blâmer, loin de blâmer qui que ce soit, lorsque votre maman et mon papa nous ont tant tourmentés et ont brisé la corde…. je vous dire le lien doré ; mais vous savez aussi bien que moi ce que je veux dire, et si vous ne le savez pus, vous ne perdez pas grand’chose, et j’oserais même ajouter que cola vous est bien égal…. lorsqu’ils ont brisé le lien doré qui nous unissait et nous ont jetés dans des accès de fièvres convnlsives, sur le canapé, presque étouffés…. du moins en ce qui me concerne, tout fut changé, et lorsque j’ai accepté la main de M. F…. je sais bien que je l’ai fait les yeux ouverts, mais il était si tourmenté et si triste, qu’il a fait dans son égarement des allusions à la Tamise et à une huile de quelque chose qu’il irait prendre chez le pharmacien : j’ai donc fait pour le mieux….
— Ma bonne Flora, nous sommes déjà convenus de cela. Vous avez très-bien fait.
— Il est parfaitement clair que vous en êtes convaincu, répliqua Flora, car vous prenez la chose si froidement, que si je n’avais pas su que vous étiez allé en Chine, j’aurais cru que vous reveniez plutât des régions polaires ; cher monsieur Clennam, vous avez raison après tout, |e ne puis vous blâmer, mais, pour en revenir à Dojce et Clennam, comme les propriétés de papa se trouvent par ici, nous avons tout appris par Pancks, car sans lui nous n’en aurions jamais su t.n mot, j’en suis persuadée.
— Non, non, ne dites pas cela.
— Ce serait une faiblesse de ne pas le dire, Arthur…. Ooyce et Clennam (j’aime mieux ça : cela coule plus facilement et froisse
I. Ici Mme Fincbing intercale dans sa conversation, avec quelques variantes, une pensée empruntée i une chanson de Thomas Moore.
(Note du traducteur.)
264 LÀ PETITE DOMUT.
moins mes sentiments que M. Clennam tout court) : lorsque je le sais et que vous le savez aussi sans pouvoir le nier.
— Mais je le nie, Flora ; je n’aurUs pas tardé a vous faire uns visite amicale.
— Ab ! dit Flora hochant la tête, comptons là-dessus ! Et puis encore une œillade. Cependant, lorsque Pnncks nous l’a annoncé, je me suis décidée à venir vous voir avec la tante de M. F…. parce que quand papa…. c’était bien avant cela…. a prononcé son nom et m’a dit que vous vous intéressiez à elle, je lui ai dit tout de suite : Bonté divine ! et pourquoi ne pas la faire venir chez nous lorsqu’il y a de l’ouvrage à faire au lieu de le donner au dehors ?
— Elle f observa Clennam, qui n’y comprenait plus rien du tout, entendez-vous par là la tante de monsi….
— Oh ! par exemple ! Arthur…. Doyce et Clennam s’accorde dé* cidénient mieux avec mes vieux souvenirs que Clennam tout court…. qui donc a jamais songé & donner de l’ouvrage à la tante de M. Fincbing et à la prendre en journée ?
— La prendre en journée ! Il s’agit donc de la petite Dorrit ?
— Certainement, répondit Flora, et de tons les noms étranges que j’ai jamais entendus, celui-là est bien le plus étrange : il me rappelle la campagne, une chaumière retirée, un tourniquet sur la route, le nom d’un poney favori ou d’un jeune chien ou d’un oiseau ou de quelque chose de cbez le grainetier, qn’on met dans une plate-bande on dans un pot et qui sort de terre tout panaché.
— Alors, Flora, dit Arthur prenant tout à coup un intérêt très-vif à la conversation, M. Casby a donc été assez bon pour vous parler de la petite Dorrit ? Qu’est-ce qu’il vous en a dit ?
— Oh ! vous savez comme est papa, répondit Flora, et combien il est agaçant quand il se tient en toute majesté au coin du feu, à tourner les pouces l’un autour de l’autre, au point de vous donner le vertige, si on le regarde trop longtemps, il m’a dit en causant de vous…. je ne sais pas qui a commencé à parler de vous, Arthur (Doyce et Clennam), mais je suis sûre que ce n’est pas moi, ou du moins je l’espère, et vraiment il faut que vous m’excusiez de ne pas TOUS en avouer davantage….
— Sans doute, dit Arthur, de tout mon cœur.
— Vous êtes bien prompt à m’excuser, dit Flora avec une petite moue, supprimant tout à coup un air de timidité modeste : t j que je puis toujours vous avouer, c’est que papa m’a dit que vous loi aviez parlé de la petite avec beaucoup d’intérêt et que je lui ai répondu ce que je viens de vous dire, et voilà tout.
— Voilà tout ? répéta Arthur un peu désappointé.
— Excepté que lorsque Pancks nous a raconté que vous vous étiez embarqué dans la ferraille et nous l’a bien certifié, car nous ne voulions pas le croire, j’ai dit à la tante de M. Fincbing que nous viendrions vous demander s’il serait agréable à tout le monde que la petite fût employée chez nous quand on aura besoin d’elle, car je sais qu’elle va souvent chez votre maman et je sais aussi guo
LÀ PETITS D0RR1T. 2ti !i
votre maman est très-irritable, Arthur (Doyce et Clennau), « ai » cela je n’aurais jamais épousé M. Fincbing, et peut-être a cotte heure je serais… Mais voila que je recommence encore & dire des îoltBs…,
— C’est très-obligeant de votre part, Fiora, d’avoir pensé à me rendre ce petit service, »
La pauvre Flora répondit avec une sincérité toute naturelle, qui lui allait, mieux que ses plus jeunes œillades, qu’elle était heureuse de voir qu’elle lui eût fait plaisir. Elle le dit avec tant de cœur, que Glennam aurait donné beaucoup puur retrouver la Flora d’au-trefois, si elle pouvait se résoudre à dépouiller son masque de sirène.
« Je crois, Flora, dit-il, que l’occupation que vous pourrez donner à la petite Dorrit et la bienveillance que vous pourras lui témoigner….
— Oui, et vous pouvez compter que je loi en témoignerai, in* terrompit vivement Flora.
— J’en suis sûr…. lui seront très-utiles et très-nécessaires ; je ne me crois pas le droit de vous dire ce que je sais sur son compte, car on me l’a confié dans des circonstances qui m’obligent à garder le silence. Mais je prends à ce frêle petit être un intérêt, et j’ai pour elle un respect que je ne saurais exprimer. Sa vie a été une vie d’épreuves, de dévouement, de bonté simple et tranquille, plus que vous ne sauriez vous l’imaginer. Je ne puis songer à elle, encore moins parler d’elle sans me sentir ému. Que ce sentiment vous fasse deviner ce que je voudrais pouvoir vous dire et recommande cette jeune fille à votre amitié avec mes remerciments. »
Il tendit tout franchement encore la main à la pauvre Flora ; mais cette fois encore la pauvre Fiora ne sut pas l’accepter tout franchement comme elle était offerte ; elle tronva sans doute que cette main donnée à cœur ouvert était trop peu de chose, et voulut, comme autrefois, l’assaisonner d’un peu d’intrigue et de mystère. À son grand ravissement et à la grande consternation de Clennam, elle la couvrit d’un coin de son châle avant de la prendre ; puis, levant les yeux vers l’entrée du bureau et apercevant deux personnes qui s’approchaient, elle cria, enchantée de cet incident romanesque : a Papa ! chut, Arthur, au nom dn ciel 1 » et regagna son siège d’un pas chancelant, imitant à merveille la démarche d’une vestale en flagrant délit, qui va se trouver mal.
Cependant Je Patriarche voguait d’un air paterne, à la suite de Pancks, vers le bureau de Clennam ; Pancks lui ouvrit la porte, le remorqua jusqu’au milieu de la chambre, puis se mit à l’ancre dans un coin.
< J’ai appris de Flora, dit le Patriarche avec son sourire bénévole, qu’elle comptait vous faire une visite, et, comme je sortais, j’ai songé à venir aussi, à venir aussi. »
L’air de sagesse patriarcale qu’il donna à cette déclaration (qui n’avait rien de bien profond en elle-même), an moyen de ses jeux
266 , LK PETITE DORRIT.
bleus, de aa tête brillante et de ses longs cheveux blancs, était bien fait pour produire une vive impression. Elle paraissait digne de figurer parmi les plus nobles sentiments énonoés par les meilleurs d’entre les nommes. De môme, lorsqu’il dit à Clennam, en acceptant le fauteuil qu’on lui offrait : « Et voua voila de nouveau dans les affaires, monsieur Clennam ? Je vous souhaite bien du succès, monsieur, bien du succès ! * On aurait dit qu’il venait de faire des. prodiges de bienveillance.
« Mme Fincning vient de me dire, monsieur, dit Arthur, après avoir présenté ses devoirs (la veuve de M. Fiacàing protesta par un geste contre l’emploi de ce nom respectable), qu’elle compte employer de temps en temps la jeune couturière que vous avez recommandée à ma mère, et je viens de l’en remercier, a
Le Patriarche tournant vers Pancks sa tête hébétée, le remorqueur serra le carnet qu’il était en train de consulter, pour venir au secours du navire embourbé.
< Vous ne l’avez pas recommandée, vous savez, dit Pancks ; vous ne le pouvez pas, vous ne la connaissez ni d’Eve ni d’Adam ; on vous a dit le nom de cette couturière et vous l’avez fait circuler ; voilà tout ce que vous avez fait.
— Eh bien ! remarqua Clennam, comme elle est digne de toutes les recommandations, cela revient au même.
— Vous êtes heureux qu’elle se conduise bien, dit Pancks, continuant à parler au Patriarche, mais on n’aurait rien à vous reprocher si elle se conduisait mal. Vous n’aviez pas à vous faire honneur de sa bonne conduite, mais on n’aurait pas eu à vous blâmer si elle en avait tenu une mauvaise. Vous n’avez pas répondu d’elle ; vous ne la connaissiez pas du tout.
— De sorte que la famille de cette jeune fllle vous est tout à fait inconnue ? dit Clennam, lançant cette question au hasard.
— Sa famille ? répliqua l’interprète Pancks. Comment connal-triez-vous sa famille ? Vous n’en avez jamais entendu parler. Vous ne pouvez pas connaître des gens dont vous n’avez jamais entendu parler ? c’est évident ! »
Pendant tout ce dialogue, le Patriarche assis souriait d’un air serein, faisant un signe de tête affirmatif ou négatif, mais toujours bénévole, selon que Pancks disait oui on non.
« Quant à donner des renseignements sur les gens, continua le remorqueur, vous savez ce qu’en vaut l’aune et vous vous dites : C’est une farce que les renseignements ! Voyez vos locataires de la cour du Cœur-Saignant ; ils sont tous prêts à donner de bons renseignements les uns sur les autres, si vous vouliez les écouter. Mais à quoi bon ? H n’y a pas plus d’avantage à se voir flouer par deux personnes <rae par une ; c’est bien assez d’une. Un individu insolvable vous présente pour caution un autre individu insolvable. C’est absolument comme si un invalide avec deux jambes de bois venait vous présenter un autre invalide avec deux jambes de bois pour vous garantir que les jambes de son camarade sont des jambes
LÀ PETITE DORRIT.
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naturelles. Ni l’un ni l’antre n’en devient pins ingambe pour cela. Et quatre jambes de bois sont pins embarrassantes qne deux, quand vous en auriez trop d’une seule, i
Le remorqueur s’arrêta en pouffant, comme s’il laissait échapper un peu de vapeur.
Le silence momentané qui s’ensuivit lut interrompu par la tante de M. Fincbing, qui s’était tenue toute roide sur sa chaise, dans un état voisin de la catalepsie, depuis sa dernière remarque. À la suite d’un violent tressaillement, bien fait pour produire un effet très-vif sur les nerfs d’un étranger, elle éjacula avec une animosité incroyable la déclaration suivante :
« Vous ne sauriez fabriquer une tête à cervelle avec une buule de cuivre creux. Vous n’auriez pas pu le faire lorsque votre onele Georges était vivant ; comment voudriez-vons le faire maintenant qu’il est mort ? »
M. Pancks répondit immédiatement avec son calme habituel :
» En vérité, madame ? Vous m’étonnez ! »
Mais, nonobstant ce trait de présence d’esprit, le discours de la tante de M. Fincbing eut pour résultat d’attrister la société : d’abord parce qu’il était évident que c’était à la tête inotfensive de Clennam que cette’ dame s’en prenait, et ensuite parce que personne ne pouvait deviner quel était cet oncle Georges dont il s’agissait, ni quel était le revenant qu’elle évoquait sous ce nom mystérieux.
Flora remarqua donc, d’un ton qui annonçait qu’elle était Itère de son héritage, que la tante de M. Finching semblait très-animée aujourd’hui et qu’ils feraient bien de partir ; mais la tante de M. Fincbing était si mal montée qu’elle prit cette proposition en fort mauvaise part, à la grande surprise de Flora, et déclara qu’elle ne partirait pas, ajoutant à cela diverses expressions injurieuses :
a S’il (ce pronom démonstratif désignait trop clairement Arthur) veut se débarrasser de moi, qu’il me flanque par la croisée Je voudrais bien l’y voir ! Qu’il y vienne ! i
Dans cette position critique, M. Pancks, toujours à la hauteur des circonstances quand il s’agissait de surmonter les difficultés qui pouvaient survenir dans les eaux du Patriarche, mit son chapeau, ouvrit tout doucement la porte du bureau, et sortit pour y rentrer sans bruit un moment après, imprégné d’une fraîcheur artificielle qui pouvait faire croire qu’il venait de passer plusieurs semaines à la campagne.
« Eh ! mais, madame, quelle agréable surprise ! s’écria Pancks. Est-ce bien vous que je retrouve ici ? Comment vous portez-vous, madame ? Vous êtes belle comme on astre aujourd’hui ! Je suis ravi de vous voir. Veuillez me donner le bras, madame, nous allons faire une petite promenade ensemble, si vous voulez me permettre de vous servir de cavalier, »
Et sur ce, Pancks reconduisait la tante de M. Fincbing jusqu’au bas de l’escalier avec beaucoup de galanterie et de succès. Le patriarcal M. Casby se leva alors, ayant l’air d’avoir fait tout cela
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. LÀ PETITE OORRIT.
lui-même, et suivit avec une expression da bonté ineffable, laissant derrière lui sa fille, qui, au moment de s’éloigner à son tour, avait encore saisi cette occasion pour gilsser à l’oreille de son ex-soupirant, d’una voix mystérieuse, qu’ils avaient bu jusqu’à la lie la coupe de la vie, et pour insinuer vaguement que c’était feu M. Fincbing qui se trouvait au fond de cette coupe amère.
Resté seul, Arthur Clennam sentit se réveiller en lui ses premières inquiétudes relativement à sa mère et à la petite Oorrit, et repassa dans son esprit ses anciens doutes et ses anciens soupçons. Tandis qu’il y rêvait nonchalamment, tout en s’occupant de ses comptes, une ombre qui se projeta sur ses papiers lui fit lever la tête pour en chercher la cause. La cause était M. Pancks. Le chapeau rejeté sur les oreilles comme si ses cheveux roidis so fussent redressés ainsi que des ressorts pour repousser leur coiffure, avec des points d’interrogation dans ses petits yeux de jais, les doigts de la main droite dans sa bouche afin de se mordre les ongles, et les doigts de la main gancbe tenus en reserve dans une des poches pour une autre occasion, M. Pancks projetait son ombre sur les registres et les papiers à travers les vitres du bureau.
M. Pancks demanda avec un petit geste de sa tête noire, s’il pouvait rentrer. Clennam répondit par un signe de tête afllrmatif. M. Pancks arriva en soufflant, fit voile vers le pupitre de Clennam, y amarra ses coudes et commença la conversation par un reniflement et un ronflement.
a La tante de M. Fincbing est plus calme, j’espère ? demanda Clennam.
— Oui, oui, monsieur.
— J’ai le malheur d’avoir excité dans l’esprit de cette dame une animosité extrême. Savez-vous pourquoi ?
— Le sait-elle elle-même ?
— Je présume que non.
— Je le présume aussi. *
Pancks prit son carnet, l’ouvrit, le referma, le laissa tomber dans son chapeau posé à côté de lui sur le bureau et contempla k. fond du chapeau : tout cela d’un air très-réfléchi.
« M. Clennam, dit-il enfin, j’ai besoin de renseignements.
— An sujet de la fonderie ?
— Non, répondit Pancks.
— Alors sur quoi, M. Pancks ? Est-ce bien à moi que vous voulez demander ces renseignements ?
— Oui, monsieur, oui, c’est bien à vous que je veux les demander, dit Pancks, si toutefois je puis vous décider à me les donner, A, B, c, D. DA, DE, si, DO. Ordre alphabétique, Dorrit. Voilà le nom, monsieur, s
M. Pancks se livra de nouveau à ce reniflement spécial qui n’appartenait qu’à lui, et continua à se repaître des ongles de sa main droite, Arthur le regarda d’un air scrutateur et Pancks lui répondit par on regard pareil. „
LÀ PETITE DORIUT. 869
- Je ne vous comprends pas, M. Pancks.
•— C’est à propos de ce nom que je voudrais des renseignements.
— Et quels renseignements demandez-vous ?
— Tous cens que vous pouvez et voudrez me donner. »
Le remorqueur ne laissa pas échapper ce sommaire assez complet de ce qu’il tenait à savoir sans quelques ronflements pénibles.
t Voilà, par exemple, une singulière visite, M. Pancks. Il ma semble assez extraordinaire que vous veniez vous adresser à moi pour cela.
— Il est possiblo que ce soit extraordinaire, répliqua Pancks. Mais cela n’empâcbe pas que ce peut dire une affaire. Bref, c’est une affaire. Je suis un homme d’affaires. Qu’ai-je à faire dans ce monde si ce n’est de m’occuper d’affaires ? Rien, s
Clennam examina la physionomie de son interlocuteur, se demandant encore une fois si ce personnage sec et dur parlait séries-sèment. La figure qu’il avait sous les veux était aussi sale et aussi mal rasée que jamais, aussi inquiète et aussi éveillée que jamais, et Arthur n’y découvrit rien qui trahit la raillerie secrète qu’il avait cru entendre percer dans la vois de Pancks.
« D’abord, continua Pancks, pour qu’il n’y ait point de méprise sur cette affaire, je vous dirai que mon propriétaire n’y est pour rien.
— Est-ce M. Casby que vous désignez ainsi ?* Pancks fit un signe de tête afflrmatif et reprit :
« Mon propriétaire n’y est pour rien. Je n’empêche pas les suppositions, vous pouvez supposer, si vous le voulez, que chez mon propriétaire j’ai entendu prononcer un nom…. le nom d’une jeune personne à laquelle M. Clennam désire rendre service. Supposez que ce nom ait été donné à mon propriétaire par Plornish. Supposez que je sois allé chez Plornish. Supposez que j’aie demandé des renseignements à Plornish en lui disant qu’il s’agit d’une affaire. Supposez que Plornish,’bien qu’il doive un arriéré de six semaines de loyer à mon propriétaire, me refuse ces renseignements. Supposez que Mme Plornish refuse également. Supposez que tous les deux me renvoient à M. Clennam. Supposez que tout cela soit arrivé.
— Eh bien ?
— Eh bien, répondit Pancks, supposez que je vienne trouver M. Clennam. Supposez que je sois devant lui. »
Là-dessus, avec ses cheveux redressés sur toute la surface de sa tête comme des dents de fourche, et sa respiration rapide et bruyante, Pancks l’Affairé recula d’un pas, et en style de littérature maritime, vira de bord vent arrière, pour mieux mettre en relief toute la sale surface de sa coque, puis redonna de l’avant et dirigea ses yeux ’perçants alternativement do fond dn cbapean ou se trouvait le carnet, au visage de M. Clennam.
a Monsieur Pancks, sans vouloir pénétrer le fond du mystère, je serai aussi franc que possible. Permutiez-moi de vous adresser deux questions. Premièrement.
270 LÀ PETITE DORRIT.
— Bon ! interrompit Pancks, élevant son sale index a. l’ongle rongé. Jo devine ! Que ! est votre motif hein ?
— Justement.
— Mon motif est bon, ne concerne en rien mon propriétaire, il ne peut pas s’expliquer pour le moment ; il paraîtrait ridicule en ce moment, mais il est bon, et implique le désir de rendre service à la jeune personne du nom de Dorrit, répondit Pancks, l’index toujours levé en signe d’avertissement. Vous feres aussi bien d’admettre tout de suite que le motif est bon.
— En second et dernier lieu, que voulez-vous savoir ? »
M. Pancks, qui avait repêché son carnet dans son chapeau avant que Clennam lui eût adressé cette question, le mit dans sa poche de côté, boutonna soigneusement son habit, regardant son inter. locuteur bien en face tout le temps, et répondit avec un ronflement et un reniflement :
« Je veux tous les renseignements supplémentaires qu’il est possible d’obtenir.
Clennam ne put réprimer un sourire, tandis que le petit remorqueur haletant, si utile au lourd navire patriarcal, attendait et cherchait une occasion pour tomber sur son ennemi et loi dérober tous les renseignements dont il avait besoin, avant que celui-ci songeât à résister à cette attaque imprévue : il remarqua en même temps dans l’empressement de Pancks une certaine nuance qui éveilla dans son esprit une foule d’hypothèses étonnées. Apres avoir réfléchi un peu, il résolut de donner au remorqueur du Patriarche les principaux renseignements qu’il se croyait le droit de lui corn » muniquer, sachant fort bien que M. Pancks, s’il ne les obtenait pas de lui, s’arrangerait pour se les procurer ailleurs.
Après avoir prié M. Pancks de ne pas oublier premièrement la déclaration volontaire par laquelle il avait débuté que son propriétaire n’était pour rien là dedans ; secondement que sa curiosité était dirigée par de bonnes intentions (double déclaration que ce petit charbonnier de Pancks s’empressa de confirmer chaleureusement), Clennam lui dit franchement qu’il ne savait rien de la généalogie des Dorrit ni des endroits qu’ils avaient pu habiter autrefois et que tout ce qu’il pouvait lui apprendre, c’est que la famille ne se composait pins que de cinq membres, c’est-à-dire deux frères, dont l’un était célibataire et l’autre veuf avec trois enfants. Il indiqua aussi correctement qu’il put à M. Pancks l’âge de chaque membre de cette famille ; et enfin il lui expliqua la position du père de la Maréchaussée ainsi que l’époque de son incarcération et les circonstances qui l’avaient causée. M. Pancks, ronflant et reniflant d’une façon de plus en plus terrible à mesure qu’il s’intéressait davantage à ces détails, écouta ce récit avec beaucoup d’attention, prêtant une oreille ravie aux endroits les plus navrants. Il sembla surtout charmé d’apprendre que William Dorrit avait subi un si long emprisonnement. « Maiatenant, M. Pancks, dit Arthur, je n’ai plus qu’un mot à
LÀ PETITE DOÎUUT. 271
vous dire, j’ai des raisons sérienses pour parler le moins possible de la famille Dorrit, surtout clien ma mère (M. Paneks fit un signa de tête), et pour désirer savoir tout ce que je puis sur le compte de cette famille. Ainsi un nomme d’affaires aussi habile que vous…. Hein ?…. a
Interruption, M. Paneks s’étant livré à un effort nasal plus formidable que de coutume.
J Ce n est rien, dit le remorqueur.
— Un homme d’affaires de votre force sait ce que c’est qu’un marché loyal. Je veux en conclure un avec vous. Vous me donnerez tous les renseignements que vous pourrez obtenir sur la famille Dorrit comme je vous ai donné tous ceux que je pouvais vous fournir. Peut-être n’aurez-vous^as une opinion très-flatteuse de moi comme homme d’affaires, en voyant que j’ai négligé de vous imposer mes conditions d’avance, continua Clennam ; mais j’aime mieux en faire un point d’honneur. À parler franchement, monsieur Paneks, j’ai vu déployer tant d’babilaté dans les affaires que cela m’en a dégoûté. >
M. Paneks se mit à rire.
« C’est un marché conclu, monsieur, dit-il, vous verrez que je n’y manquerai pas. a
Le remorqueur demeura alors quelques minutes à regarder Clennam et à se mordre les dix ongles l’un après l’autre. Il était clair qu’il cherchait à graver dans sa mémoire les détails qu’Arthur lui avait fournis et qu’il les repassait dans son esprit, pendant que la présence de Clennam lui permettait de réparer un oubli, s’il en avait pu faire.
« C’est bon ! dit-il enfin ; et maintenant je vais vous dire bonjour, car c’est aujourd’hui que je touche mes loyers dans la cour du Cœur-Saignant…. Ah mais, à propos…. et l’étranger boiteux avec son bâton ?
— Ab, ah ! vous allez quelquefois aussi aux informations, malgré tout, à ce que je vois ? dit Clennam.
— Mais oui. Et nous acceptons parfois un répondant quand il est solvable, répondit Paneks. Prenez tout ce que vous pouvez et gardez tout ce que vous n’êtes pas obligé de rendre : voilà ce qu’on appelle les affaires. L’étranger boiteux avec son bâton désire louer une mansarde dans notre cour, A-t-il de quoi la payer ?
— Moi, j’ai de quoi payer dit Clennam et je réponds pour lui.
— Cela suffit. Ce qu’il me faut dans la cour du Cœur-Saignant, reprit Paneks faisant une note dans son carnet, c’est une garantie. J’exige une garantie, voyez-vous. Payez ou montrez-moi votre garantie I Voilà mon mot d’ordre là-bas. L’étranger boiteux avec son bâton m’a déclaré-que c’était vous qui l’aviez envoyé ; mais il aurait tout aussi bien pu se dire envoyé par le grand Mogol. Il sort de l’hôpital, je crois ?
— Oui. Il y était entré par suite d’un accident.
— Faites entrer un homme à l’hôpital, et il en sortira un men-
$78 LÀ PETITE DORRIT.
diant, dit Pancks qui fit de nouveau son bruit nasal, j’en ai vu déjà trop d’exemples.
— Et moi aussi, » répliqua froidement Clennam.
Le remorqueur, se trouvant prêt à partir, se mit en pleine va peur à l’instant môme, sans autre signal et sans plus de cérémonie, il descendit en ronflant l’escalier de bois, et naviguait déjà dans la cour du Cœur-Saignant qu’on le croyait encore dans le bureau.
Pendant le reste de la journée, la cour du Cœur-Saignant fut en proie à la plus vive consternation. Tandis que le sombre Pancks la sillonnait dans tous les sens, reprochant aux babitants de ne pas être en mesure de solder leurs loyers, demandant des garanties, proférant des menaces de congés et de saisies, poursuivant les retardataires, répandant partout la terreur, des groupes de gens, poussés par une fatale curiosité, épiaient en cachette les logements où on l’avait vu entrer, cherchant à saisir quelques lambeaux des discours qu’il tenait aux locataires ; puis, lorsque le bruit se répandait qu’il descendait l’escalier, les curieux ne se dispersaient pas toujours assez vite pour qu’il ne tombât pas parmi eux à l’improviste, leur réclamant l’arriéré et les atterrant de sa colère. Durant le reste de la journée, les Vous moquet-vovs du monde 1 et les Qu’est-ce que cela signifie 1 de M. Pancks retentirent d’une extrémité de la cour à l’autre. Il s’agissait bien d’excuses, de plaintes, de réparations ! Tout ce qu’il voulait, c’était de l’argent comptant et pas autre chose. Transpirant, ronflant, s’élancant dans les directions les plus excentriques, de plus en plus échauffé, de plus en plus dégoûtant, il troublait, il agitait le flot de la population du Cœur-Saignant, qui n’avait pas encore repris son calme et son assiette deux heures après qu’on l’avait vu disparaître à l’horizon et franchir les dernières marches de la cour.
Il ne manqua pas ce soir-là de rassemblements de Cœurs-Saignants aux lieux de réunion les plus populaires de la cour, où les locataires tombèrent tous d’accord que M. Pancks agissait bien durement à leur égard et qu’il était fort à regretter, bien sûr, qu’un gentleman comme M. Casby pût employer un homme d’affaires aussi cruel ; il fallait donc qu’il ne le connût pas pour ce qu’il était, car (disaient les Cœurs-Saignants), si un gentleman avec ces cheveux-là et ces yeux-là venait toucher ses loyers en personne, madame, nous n’aurions pas tous ces ennuis et ces tracasseries ; les choses se passeraient bien autrement, allez !
À la même heure et à la même minute, le Patriarche, qui, dans le courant de la matinée, avant l’ouragan, avait traversé la cour comme une ombre bénévole, avec l’intention bien arrêtée d’entretenir la confiance qu’inspiraient les bosses luisantes de son crâne et sa chevelure soyeuse ; à la même heure, à la même minute, ce grand imposteur de navire première classe pataugeait lourdement avec ces cent casons dans le petit bassin à côté dn remorqueur épuisé, auquel il disait en tournant ses pouces :
« Une mauvaise journée, Pancks, une très-mauvaise joe ? e’ ’’
LÀ PETITE DORRIT.
273
me semble, monsieur, et je me dois à moi-même d’apf*.yer fortement ser celle observation, que vous auriez pu faire une meilleure besogna et rapporter beaucoup plus d’argent, beaucoup plus d’argent ] •
CHAPITRE XXIV.
ta bonne aventure.
Le même soir la petite Dorrit reçut la visite de M. Plornish qui avait deux mots à lui dire en particulier, comme il le lui lit entendra adroitement au moyen d’une suite d’accès de toux si peu naturels, que, pour ne pas s’en apercevoir, il fallait que le Doyen, quand il s’agissait du travail de couture de sa fille, offrit une preuve vivante de l’axiome qu’t7 n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Grâce à cette connivence, Plornish obtint sans difficulté une audience sur le palier de l’étage paternel.
« II est venu une dame chez nous aujourd’hui, mamzelle Dorrit, dit-il d’un ton de mauvaise humeur, avec une vieille mégère comme je n’en ai jamais vu ! Pristi, fallait voir comme elle vous travaille le cnsaquin !…. »
Le doux Plornish fut quelque temps avant de pouvoir écarter le souvenir de la tante de M. Finching.
« C’est que, dit-il pour s’excuser, parole d’honneur, il n’est pas possible de rencontrer une vieille plus vinaigrée/ »
Enfin il fit un grand effort et réussit à repousser l’image qui l’obsédait :
« Mais, reprit-il, Dieu merci ! il ne s’agit pas d’elle. L’autre dame, c’est la fille de M. Casby, et si M. Casby n’est pas à son aise, ce n’est toujours pas la faute de Pancfcs, car celui-là ne se ménage pas, savez-vous ! n va, il va joliment, je vous en réponds ! »
M. Plornish, selon sa coutume, n’était pas très-clair, mais ce n’était pas l’énergie qui lui faisait défaut.
« Et elle est venue chez nous, continua-t-il, pour dire que si Mlle Dorrit voulait passer à cette adresse, chez M. Casby (c’est justement là que Pancks a son bureau, sur le derrière, où il va, ah mais, là, d’une façon incroyable), elle serait bien aise de lui donner de l’ouvrage. C’est, à ce qu’il parait, une vieille et chère amie de M. Clennam, elle me l’a bien répété dix fois, et elle espère bien être utile à une amie de son ami (ce sont ses propres paroles). Comme elle venait savoir si mamzelle Dorrit pouvait venir demain matin, j’ai dit que je vous verrais, mamzelle, pour vous le demander, et que je passerais ce soir chez elle pour lui dire si vous pou » viez venir demain, on si vous étiez prise.
i. — 18
S74
Là PETITE DORRIT.
— Je puis y aller : merci, répondit la petite Dorrit, o’est très-obligeant de votre part ; mais, d’ailleurs, vous êtes toujours plein d’obligeance. »
M. Plornish, désavouant modestement tout droit à cet éloge, rouvrit la porte pour laisser passer la petite Dorrit, et la suivit en voulant se donner si gauchement l’air de n’avoir pas quitté la chambre, que le Doyen, sans être bien soupçonneux, aurait aisément pu deviner de quoi il s’agissait. Cependant, M. William Dorrit, dans sa distraction complaisante, ne remarqua rien. Plornish, après une brève conversation ou il sut mêler la déférence de l’ancien détenu à l’indépendance de l’humble ami qui jouissait de sa liberté présente, sans oublier toutefois qu’il n’était qu’un pauvre maçon, prit congé de la société, faisant le tour de la prison avant de la quitter, et assistant à une partie de boules, avec l’arrière-pensée d’un vieil habitué qui a ses raisons personnelles pour croire qu’il pourrait bien être destiné à y revenir un jour ou l’autre.
Le lendemain la petite Dorrit, confiant à Maggy la mission importante de surveiller le ménage paternel, se dirigea de fort bonne heure vers la tente du Patriarche. Elle prit le pont suspendu, malgré les deux sous qu’il fallait déposer au tourniquet, et marcha plus lentement durant celte partie du trajet. À huit heures moins cinq minutes, arrivée à la porte patriarcale, elle posait la main sur le marteau en se dressant sur la pointe du pied pour l’atteindre.
Elle remit la carte de M. Finching à la bonne qui vint lui ouvrir, et la bonne lui annonça que Miss Flora (Flora avait, à son retour sous le toit paternel, repris son nom de demoiselle) n’avait pas encore quitté sa chambre à coucher, mais qu’elle priait Mlle Dorrit de vouloir bien entrer dans le salon. Elle entra donc dans le salon, oit elle trouva la table très-confortablement servie pour deux, avec un plateau supplémentaire chargé d’un couvert pour le déjeuner d’une tierce personne. La bonne, après avoir disparu un instant, revint dire que mis Flora priait la petite Dorrit de s’asseoir auprès du feu, d’ôter son cbapeau et de se mettre à son aise. Mais la petite Dorrit étant très-timide et peu habituée à se mettre à son aise lorsqu’elle allait en journée, ne sut trop comment s’y prendre pour obéir à cette dernière recommandation. Elle resta donc assise près de la porte, son chapeau sur la tête, et elle y était encore lorsque Flora entra en grande hâte une demi-heure plus tard.
Flora fut si désolée de l’avoir fait attendre ! Et bonté divine ! pourquoi la petite Dorrit restait-elle là au froid, quand on s’attendait à la trouver lisant le journal au coin du feu ? Cette bonne était bien négligente ; elle avait donc oublié de lui dire de faire comme chez elle ? Comment ! elle était demeurée tout ce temps-là le chapeau sur la tête ! Permettez donc à Flora de Voter.
Et Flora, ôtant le chapeau de la jeune dite, de la meilleure grâce du monde, fut si frappée des traits qu’li cachait, qu’elle s’écria : < Quelle bonne petite figure vous avez, ma chère ! » et pressa tette figure entre ses mains comme la plus douce des femmes.
LA. PETITE DORRIT. 275
Ces mots et le geste qui les accompagnait ne furent que l’affaire d’un moment. La petite Dorrit avait eu à peine le temps de penser combien cette dame était bonne, que Flora s’élançait déjà vers la table, pour parler affaira et se plonger jusqu’au cou dans sa loquacité habituelle.
i Je suis vraiment bien désolée de me trouver en retard, surtout ce matin, car je comptais être prête à vous recevoir au moment où vous viendriez, pour vous dire qu’une personne, à laquelle Arthur Clennam porte un vif intérêt, ne pouvait manquer de m’intéresser également et que vous êtes mille fois la bienvenue et que je suis enchantée…. mais on n’a pas songé à me réveiller ; je ronfle peut-être encore : si vous n’aimes pas le poulet froid ou le jambon chaud, et ce n’est pas impossible, il y a bien des gens qui n’aiment pas le jambon, sans compter les Juifs dont les scrupules de conscience méritent tout notre respect, quoique je regrette qu’ils n’aient pas les mêmes scrupules lorsqu’il s’agit de nons vendre du faux pour du vrai,pour nous volernotreargent, je serai irès-désolée, dit Flora. »
La petite Dorrit la remercia et ajouta d’un air timide qu’elle déjeunait ordinairement avec du thé, du pain et du beurre.
« Du tout, du tout, ma chère enfant, je ne veux pas entendre parler de cela, reprit Flora, tournant le robinet de la bouilloire avec tant de précipitation que l’eau bouillante lui éclaboussa les yeux, lorsqu’elle se pencha pour regarder dans la théière. Vous venez ici pour être traitée en amie, vous savez, si vous voulez bien me permettre de prendre celte liberté, et je rougirais vraiment d’en agir autrement, et d’ailleurs Arthur Clennam m’a parlé de vous dans des termes…. Vous êtes fatiguée, ma chère ?
— Non, madame.
— Vous voilà toute pâle ; vous aurez fait une trop longue course avant d’avoir déjeuné, car sans doute vous demeurez très-loin et vous auriez dû venir en voiture, poursuivit Flora ; et, bon Dieu ! que pourrais-je vous donner pour vous faire du bien ?
— Mais je n’ai rien, madame. Je vous remercie mille et mille fois, je suis très-bien.
— Alors prenez votre thé tout de suite, je vous en prie, continua Flora, et cette aile de poulet et ce morceau de jambon. Ne faites pas attention à moi et ne m’attendez pas, car c’est toujours moi qui porte ce plateau à la tante de M. Finching qui déjeune dans son lit ; c’est une charmante vieille dame, très-intelligente ; le portrait de M. Finching est là derrière la porte, très-ressemblant, quoiqu’on lui ait fait le front trop large ; par exemple, pour ce qui est des colonnes et du pavé de marbre et des balustrades et des montagnes, je ne l’ai jamais vu avec cet entonrge assez invraisemblable, car il était négociant en vins ; un excellent homme du reste, mais pas grand amateur de paysage. »
La petite Dorrit jeta un coup d’œil snr le portrait, ne comprenant que très-imparfaitement les allusions que Flora faisait à cette œuvre d’art.
876 LÀ PETITE D0HB1T.
< M. Fincbing m’était si dévoué qu’il n’était heureux que près de moi, reprit Flora, quoiqu’il me soit impossible de dire combien de temps cela aurait duré si le fil de ses jours n’avait pas été tranché sitôt : car nous faisions encore balai neuf, un digne homme, pas poétique du tout ; c’était la prose après le roman, a
La petite Ocrrit jeta encore un coup d’œil sur le portrait. L’artiste avait donné & M. Finching une tâte qui, au point de vue intellectuel, eût été assez lourde pour faire ployer les épaules de Shakspeare.
t Cependant le roman, poursuivit Flora arrangeant à la hâte les rôties de la tante de M. Finching, ainsi que je l’ai franchement avoué à M. Finching lorsqu’il a demandé ma main ; car vous serez étonnée d’apprendre qu’il me l’a demandée sept fois, la première dans un fiacre, la seconde dans un bateau, la troisième dans une église, la quatrième sur un âne a Tunbridge-WeHs, et les autres fois à genoux…. le roman avait cessé d’exister pour moi depuis le départ d’Arthur, nos parents nous avaient séparés : nous en étions pétrifiés et la cruelle réalité avait usurpé le trône de la jeune poésie. M. Finching me dit alors…. cela lui fait honneur…. qu’il le savait et qu’il préférait même que ce fût comme cela ; le sort en fut donc jeté…. je donnai ma parole ; et voilà la vie, ma chère, et on a beau dire, nous ployons, mais nous ne rompons pas : faites un bon déjeuner, je vous en prie, tandis que je vais passer chez la tante de M. Finching. »
Elle disparut, laissant la petite Porrit deviner comme elle le pourrait le sens de ce torrent de paroles ; mais elle ne tarda pas & revenir et commença à déjeuner elle-même, en parlant tout le temps.
a Vous voyez, ma chère, dit-elle, mesurant une cuillerée ou deux d’un liquide brun qui sentait l’eau-de-vie, et le versant dans son thé, je suis obligée de me soigner et de suivre l’ordonnance de mon médecin, quoique le goût soit loin de m’en plaire ; mais je suis si faible depuis que j’ai perdu la santé dans ma jeunesse, à force de pleurer dans l’autre chambre quand on m’a séparée d’Arthur…. T a-t-il longtemps que vous le connaissez ? »
Dès que la petite Dorrit eut compris qu’on lui adressait une question (et cela exigea quelque temps, car elle avait beaucoup de peine à suivre la rapide éloquence de sa nouvelle protectrice), elle répondit qu’elle connaissait M. Clennam depuis le jeur où il était revenu à Londres.
a En effet, vous ne pouvez certainement pas l’avoir connu avant, à moins d’avoir été en Chine, ou de vous être trouvée en correspondance avec lui ; mais ni l’un ni l’autre n’est probable, reprit Flora, car les voyageurs reviennent tous avec un teint plus on moins acajou, et le vôtre est très-blanc. Quant à une correspondance, à quel propos vous seriez-vous écrit, comme de juste, à moins que ce ne fût pour lui demander de vous envoyer du thé ? Ainsi donc, c’est bien chez sa mère que vous l’avez d’abordconnu….
LÀ PETITE DORRIT. 2W
femme très-sensée et très-ferme, mais extrêmement dnro…. elle était faite pour être la maman de l’homme au masque de fer.
— Mme Clennam a été très-bonne pour moi, remarqua la petite Dorrit.
— En vérité ? Je suis ravie de l’apprendre, car je tiens naturellement à avoir une meilleure opinion de la mère d’Arthur, bien que je ne puisse pas savoir ni deviner ce qu’elle pense de moi. Lorsque je me mets à bavarder comme une pie, elle est là à me regarder avec de grands yens, comme la statue de la Destinée, assise ditns une voiture à roulettes.,.. Je suis fâchée de ce que je viens dédire…. car enfin ce n’est pas sa faute « i elle est paralytique.
— Où trouverai-je mon ouvrage, madame ? demanda la petite Dorrit, jetant autour d’elle un regard timide.
— Petite fée laborieuse que vous êtes, répondit Flora, ingurgitant une autre tasse de thé avec quelques cuillerées du stimulant prescrit par son médecin, cela ne presse pas le moins du monde, et il vaut mieux que nous commencions par ne rien nous cacher de ce qui regarde notre ami commun…. (le mot d’ami est bien froid pour moi ; mais non, je ne voulais pas dire cela ; l’expression est très-convenable, au contraire….) au lieu de nous en tenir ans simples formalités d’usage et de rester impassibles (non pas vous, mais moi), comme ce petit garçon de Sparte, qui se laissait manger le cœur par un renard. Pardonnez-moi de rappeler ce souvenir classique, mais c’est que de tous les ennuyeux petits garçons qui viennent se fourrer partout, celui-là est bien le plus assommant, a
La petite Dorrit, devenue très-pâle, se rassit pour entendre la confidence de Mme Finching.
« Ne ferais-je pas aussi bien de travailler tout en écoutant ? de-manda-t-elle ; ça ne m’empêcherait pas d’entendre, et j’aimerais mieux cela, si vous voulez bien le permettre. »
Il était si facile de voir qu’elle ne se sentait pas à l’aise sans son ouvrage, que Flora, après avoir répondu : « Bien ! ma chère, comme vous voudrez, » alla chercher un panier rempli de mouchoirs blancs. La petite Dorrit le posa à côté d’elle d’un air de contentement, tira son nécessaire de poche, enfila son aiguille et se mit à ourler.
<t Quels doigts agiles ! dit Flora. Mais êtes-vous bien sûre de en pas tire malade ?
— Oh oui ! bien sûre. s
Flora posa les pieds sur le garde-cendres, dans une attitude commode pour faire une bonne et longue confidence. Elle partit au galop, hochant la tête, soupirant de la façon la plus démonstrative, haussant et abaissant ses sourcils, et regardant parfois, mais à de rares intervalles, le tranquille visage de la petite couturière penchée sur son ouvrage.
« Je dois commencer par vous dire, mâchera, mais il est très« pro-bable que vous le savez déjà, d’abord parce que j’y ai déjà fait de
878 LÀ PETITE DORRIT.
vogues allusions, et ensuite parce que jo sens qoe cela est écrit sur won front en lettres de (eu ; qu’avant d’être présentée à M, Finehlog, fatals la fiancée d’Arthur Cionnara,,«. Je lo nomme monsieur Glennam en public, par respect pour les convenants ; mois Ici nous pouvons l’appeler Arthur…. Nous étions tout l’un pour l’autre ; c’était le printemps do nos dons existences, c’était la j’oie, le bonheur et une fonte d’autres choses de ce genre…. Sors* qn’on nous sépara, nous en fûmes pétrifiés, et c’est la-doasus qa’Arlbnr partit pour la Chine, tandis que mol je devenais la fiancée de marbre de feu M. F.,.. »
Flora prononçait ce Ilot de paroles d’ono voix de basse, ot semblait y prendre un plaisir extrême,
« Je n’essayerai pas,contimia-t-e)lo, de vouspoindro les émotions do cette matinée ou je sentis tout mon être sa transformer en marbre et ou la tonte do M. Fiuching nous suivit dans un romiso qui devait être en Me » mauvais élut, « ans quoi il n’aurait pas versé en route, et l’on n’aurait pas été obligé do rapporter la tante sur an fauteuil, comme les efllgios de Guy Fowkos le jour do l’anniversaire du cinq novombre ; qu’il vous suflise de savoir que la vaine cérémonie du déjeuner eut lieu dans la salle h manger d’en bas : que même papa, ayant mangé trop de saura MI mariné, on fut malade pendant plusieurs semaines et que M, Kinchinget moi nous partîmes pour on voyage d’agrément à Calais où les garçons d’Iiétel se battirent sur la jetée pour s’emparer do nous et Unirent par nous séparer, mais non pour toujours : cette dernière catastrophe ne devait arriver que plus tard. »
La fiancée de marbre, fort satisfaite d’elle-même et s’arretant à peine pour respirer, continua son récit avec cette incohérence à laquelle la nature humaine est parfois sujette.
« Jetons un voile sur cette partie de mon existence qui a passé comme ua rêve. M. F…. se montra très-gai, il eut bon appétit, la cuisine française lui plut assez, il trouva leur bordeaux un peu faible, mais fort potable ; enfin tout se passa bien, et nous revînmes loger dans le voisinage immédiat du n° 30, Utile Oosling Street, près de l’Entrepôt, où nous nous installâmes. Nous n’avions pas encore la certitude que c’était la femme de chambre qui volait les plumes dn lit d’à cdté, quand voilà nn accès de goutte remontée qui emporte M. F…. dans nn monde meilleur. •
Sa veuve lança une œillade an portrait, secoua la tête’ et s’essuya le » yeux.
c Je vénère la mémoire de M. Finching comme celle d’un homme estimable et d’an mari qui était pour moi ans petits soins ; il suffisait que je prononçasse devant loi le mot asperge et on en voyaitarriver nne botte ; si je faisais la moindre allusion à quelque boisson délicate et reconfortante, il en apparaissait aussitôt un on plusieurs litres…. ce n’était pas le bonheur, mais c’était le bien-être…. Je retournai sous le toit paternel et te vécus retirée, sinon heureuse, pendant quelques années jusqu an jour où papa,
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qui n’en fait jamais d’autres, vint, avec son air bénévole, ma dira qu’Arthur Clonnam m’atténuait en bas.,,. Je descendis et je la via,.., Ne roo demande » pas te que j’éprouvai en la revoyant,… sachez seulement que ja la retrouvai garçon et toujours le mémo ! »
Le sombra mystère dont Flora s’enveloppa a ce moment do son récit aurait pu arrêter <f antres doigts que les doigts agiles qui cousaient auprès d’elle. Mois ceux delà jauno couturière no s’nml-tèrent pas et sa petite tdte, toujours a son affaira, resta penché* » sur son ouvrage.
« No me domnndei pas, poursuivit Flora, si je l’aime encore on û je suis encore aimée ou comment tout cola doit finir et a quoi la opaque ; des regarda scrutateurs nous obsorvont, loi et moi ; il sa peut que nous soyons destinas a. languir chacun do notro côté et a no jamais être unis.,.. Pas un mot, pas un signe, pas un eoupd’wll no doit nous trahir ; il nous faut demeurer missi muots que la tomba ; no vous étonnes donc pas si vous me voyez traiter Arthur avec une froideur apparente, et si Arthur, do son ciltd, imilo mon exemple Dos raisons fatales nous obligent a dissimuler ; il sufiit que nous nous comprenions. Silence ! »
Flora dit tout cela aveu autant do véhémence étourdie que si elle en eut été réellement convaincue. Et vraiment elle y croyait tout à fait des qu’elle s’était montée la loto pour prendre son rêlo de sirène.
« Silence ! répéta Flora. Maintenant vous savez tout, il n’y a plus de secret entre nous, silencet Je veux donc, pour l’amour d’Arthur, être toujours une auiio pour vous, ma chère enfant, et vous pouvez compter sur moi. »
Les doigts agiles mirent leur ouvrage de coté et la petite couturière se leva pour baiser la main de Flora.
a Vous avez bien froid, dit celle-ci avec ce fonds de bonté qui lui était naturel et qui lui allait beaucoup mieux que le reste ; ne travaillez plas d’aujourd’hui…. je sv :s sûre que vous êtes indisposée…. vous n’êtes pas d’une forte santé.
— Ce n’est rien, je suis seulement un peu émue de toute votre bonté, et de la bonté qu’a eue M. Clennam de me recommander à une dame qu’il aime depuis si longtemps.
— Quand à cela, ma chère, répondit Flora toujours disposée a. redevenir sincère, pour peu qu’elle se donnât le temps de réfléchir, laissons son amour de côté pour le quart d’heure ; car, après tout, je n’en jurerais pas ; mais peu importe, reposez-vous un peu sur le canapé !
— J’ai toujours été assez forte pour faire ce que j’ai entrepris de faire et je vais être bientôt remise, répliqua la petite Dor-rit avec un faible sourire. C’est la reconnaissance qui m’accable, voilà tout. Si je m’asseyais à la croisée un instant, cela se passerait. »
Flora ouvrit une croisée, fit asseoir la jeune fille dans un fauteuil tout auprès, puis se retira discrètement vers la cheminée. Il faisait du vent, et la brise, qui vint rafraîchir le visage de la petite
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Dorrit, ne tanin pus a lui rendra son animation. Au bout de quoi-qnos minute », elln retourna a son panier de mouchoirs de poche et ses doigts redevinrent aussi habiles que jamais.
Tout en continuant tranquillement son ouvrage, elle demanda a Flora al Kl. Clennnm lui avait dit on elle demeurait ? Lorsque Flora lui out répoudu que non, la petite Dorrit dit qu’elle cora-prennit la délicatesse qui avait empoché Arthur d’en parler, mais qu’elle était convaincue qu’il l’approuverait d’avoir confia son secret a Flora et que, par conséquent, c’est ce qu’elle allait faire si mademoiselle voulait bien le permettre. Avant reçu une réponse encourageante, elle fit un abrégé de en biographie où ollo parla fort peu d’ello-mPmo, mais on elle ne tarit pus en éloges sur son pbro. Flora écouta ce récit nvee une tendresse toute naturelle, en harmonie avec la candeur do la Jeune flllo qu’elle entendait et sans aucune incohérence cotto fois.
À l’heure du dîner, Flora passa le bras do sa protégée dans le sien, la conduisit en bas et la présenta au Patriarche et à M. Ponclw, qui attendaient déjà dans la sallo a manger, tout prêts a commencer. (Pour le moment, la tanto do M. Flncbing se trouvait indisposée et prenait sas repas dans sa chambre.) Ces deux personnages reçurent la petito Dorrit chacun & leur manière : le Patriarche parut lui rendra un immonse service en lui disant qu’il était heureux de la voir…. heureux do la voir ; M. Pancks la salua de son reniflement lo plus amical.
Eu tout état de choses la petite Dorrit ne pouvait manquor d’âtre trfts timide au milieu d’étrangers (surtout lorsque Flora l’obligeait & prendre un verre de vin et a manger ce qu’il y avait de meilleur) ; mais son embarras fut considérablement augmenté par les façons d’agir de M. Pancks. La conduite de ce gentleman lui donna d’abord à penser que c’était un peintre de portraits, tant il la regardait attentivement, tout en consultant fréquemment le carnet posé ù côté de lui. Comme elle remarqua cependant qu’il n’y dessinait rien et qu’il parlait exclusivement d’affaires, elle commença a soupçonner qu’il représentait quelque créancier de so& père dont la dette se trouvait inscrite dans son portefeuille. Envisagés à ce point de vue, les reniflements de M. Pancks trahissaient sa colère et son impatience, et ses rontlements plus bruyants étaient une sommation de payement.
Mais ici encore M. Pancks lui-même se chargea de la détromper par sa conduite anormale et extraordinaire. Il y avait une demi-heure qu’elle s’était levée de table et qu’elle travaillait toute seule. Flora était allée se reposer un instant dans la chambre voisine, d’où se dégagea immédiatement certaine odeur alcoolique qui se répandit par toute la maison : le Patriarche, sa bouche philanthropique toute grande ouverte, la tête couverte d’un foulard jaune, dormait d’un profond sommeil dans la salle à manger : ce fut ce moment de calme que Pancks choisit pour se présenter doucement devant la petite Dorrit qu’il salua poliment.
Là PETITE DORRIT.
281
• Vous trouves le temps un pou long, mademoiselle Dorrit ? ten« nda« t-U à vois tinsse.
— Mots non, monsieur, je vous remercie,
—« Vous êtes Mon occupée, à ce qua jo vols, cantinua-t-i], on m glissant dans la chambre et en avançant d’un ponce à la fols. <Jn’ost-ee qno vous aveu dono là, mademoiselle Domt ?
— Des mouchoirs.
— Comment, ce sont des mouchoirs ! Je ne m’en serais jamais douta, dit Pancks sans les regarder lo moins dn monde, et fixant au contraire les yeux sur le visage de la petite Dorrit, Vous vous demandes peut-être qui je suis. Vonlos-vous le savoir ? Je suis nn diseur do bonne aventure. •
La petite Dorrit commença n croira qu’il était fou.
« J’appartienscorpsetamea monproprMlairo.conlinnaPancksj celui dont vous nvoii va servir en bas lo dtnor. Mais Je fois quelquefois d’autres petites Affaires pour mon propre compte…. on saeitit, tout a fait en secret, mademoiselle Dorrit. »
La petite Dorrit lo regarda d’an air soupçonneux où porcait nn peu do frayeur.
« Je ne serais pas fachô de voir la paume de votre main, ajouta Pancks. Je voudrais y jetor un coup d’œil, Copendant, quo je no vous dérange pas ! a
Il la dérangeait d’autant plus qu’elle n’avait nullomont besoin de lui ; néanmoins elle posa son ouvrage sur ses genoux et tondit sa main gaucho sans retirer son dé.
a De longues années de travail, bein ? dit Pancks doucement, touchant la main avec son index un peu rade. Mais pourquoi sommes-nous faits, si ce n’est pour travailler ? Pour rien. Tiens, tiens ! (regardant les lignes de la main) qu’est-ce que c’est que ces barres-là ! C’est une prison ! Et qui est-ce que je vois là en robo de chambre grise et en calotte de velours noir ? C’est un père ! Et qui est cet autre avec une clarinette sous le bras ? C’est un oncle ! Et qui donc est celle-là en souliers de satin blanc ! C’est une sœur ! Et qui vois-je là flânant de côté et d’autre d’un air indolent ? C’est un frère ! El qui apereois-je là se mettant en quatre pour tout ce monde ? Eh mais, c’est vous-même, mademoiselle Dorrit. »
Les yeux étonnés que la jeune fille venait de lever rencontrèrent ceux de son interlocuteur. Elle trouva que Pancks, malgré son regard perçant, avait l’air moins sombre et plus dons qu’il ne loi avait semblé à table. Mais elle n’eut pas le temps de confirmer ou de rectifier cette impression nouvelle, car il a ; était déjà remis à étudier la main dont il faisait l’examen.
» Eh, ma foi, murmura Pancks, indiquant avec son gros doigt une ligne prophétique, je veux être pendu si ce n’est pas moi qui suis là dans le coin ! Qu’osi-co que je viens faire là ? Qu’y a-t-il donc derrière moi ? s
11 promena lentement son doigt jusqu’au poignet, puis autour
S8I
LÀ PETITS DQRWT.
da poignet et fit comblant da chercher « or la revers do la nain ea qu’À pouvait ; avoir derrière lui,
« Est-ce quelque chose da mauvais ? demanda la petite Dorrit on souriant.
— Du tout, du tout I fit Pancks. Qu’est-ce que voua pense ! que ea peut valoir ?
—C’est mui qui devrais vous le demander. Jo ue nuls pas ime diseuse de nonne aventure.
— C’est juste. Qu’astre que cela vaut ? Qui vivra verra, mademoiselle Dorrit. ■
Lâchant la main petit a petit, il passa Ions ses doigts a travers les fourchons de sa cliovoluro qui so redresseront et prirent loin aspect le pins menacent, puis il répéta ientomont :
> Rnppolez-vaus ce que je vous dis, mademoiselle Dorrit : Qui vivra verra. »
Ella no pot a’einpftclier de montrer combina elle était étounco de le voir si bien informa de ce qui la concernait,
a Ah I justement i s’écria Pancks, désignant la jeune fille avec le doigt. Pas do cola, mademoiselle Dorrit…. jamais ! »
Plussurprlse qu’auparavant et un peu plus étonnée,olie lo regarda comme pour loi demander l’eiptlcatlon de ses dernières paroles.
« Pas de ça, répéta Pancks, prenant du plus grand sérieux des aire d’étonnement, passablement grotesques, malgré lui. Ne faites jamais comme ça en me voyant, n’importe ou, n’importe comment. Ni vu ni connu : ne mo parlez pas. N’ayez pas l’air de me connaîtra. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?
— Je sais a poino quo répondre, répliqua la petite Dorrit, surprise au dernier point. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que jo suis un diseur de bonne aventure, Pancks le bohémien. Je ne vous ai pas encore appris, mademoiselle Dorrit, ce que je vols derrière mol sur cette petite main. Je vous al dit : Qui vivra verra. Est-ce convenu mademoiselle Dorrit ?
— Convenu que je…. ne….
— Que vous n’aurez pas l’air de me connaître en dehors de cette maison, & moins que je ne commence : et que vons ne remarquerez pas mes allées et venues. C’est bien facile. Vous ne perdrez pas grand’chose à ne pas faire attention a moi, car je ne suis pas beau, je ne sais pas me rendra agréable en société, je ne suis que le factotum de mon propriétaire. Vous vous contenterez de penser en vons-méme : « An ! voilà Pancks le bohémien, qtti va dire la bonne aventure…. il me dira la fin delà mienne un jour…. » Qui vivra verra. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?
— Oui, balbutia la petite Dorrit, qu’il avait fort troublée. Je le veux bien, tant que vous ne ferez pas de mal.
— Boni B M. Pancks dirigea un coup d’oeil vers le mur de la chambra voisine, et se pencha vers l’oreille de la jeune fille pour lui dire : * C’est une excellente femme, et qui ne manque pas de qualités, mais irréfléchie et bavarde. »
Ui PETITE DORRIT.
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Sur ce, Pauoka se frotta los mains, comme « 1 la résultat de cet entretien loi eut causa" uno vive satisfaction, se dirigea vers la porte en soufflant comme ana locomotive, et s’éloifro » en adressant a la « oiiloriera des signas de tûtu pleins d’urbanité,
81 la potlto Derrlt avait étâ extrêmement intriguée de voir la conduite de son nouvel ami et de « e trouver engagée dons on pareil traité, lea clreonsloncat> qui auivirent ne furent guère de nature a diminuer aa perplexité, Non-souIenientM. Pancks, lorsqu’elle venait ebei M. Caaby, ne manquait pas de lui adresser des regards et des reniflements significatifs (c’était peu de chose que cela après ce qu’il avait déjà fait), niais il commença » planer, pour ainsi dire, sur aa vio quotidienne. Elle In rencontrait constamment dons la rue. Loraqn’ollo so rendait ches Mme donnant, il trouvait toujours un prétexta pour y nllor aussi : il nn la pordait point de vue. Une semaine s’était a peine écouléo, qu’À son grand étnnnemont ollo l’aperçut un soir dans la logo, causant avec le guichetier de service, et déjà sur un certain pied d’intimité. Sa surprise fut plus grande encore le jour suivant do le trouver tout nu.ii a l’aise & l’intérieur de la prison, d’apprendre < ;a’il avait fait partie des visiteurs qui « ’étaient présantés le dimanche précédent a la réception du Doyen, de le voir se promenant bras dessus bras dessous avec un détenu, de savoir par une des mille voix de la renommée que Pancks s’était distingué un soir au club qui se réunissait au café de la Prison, en adressant uo speech aux membres de cette assc.iation, en chantant un refrain bachique et en régalant la compagnie d’une vingtaine de. litreB de bière…. accompagnés d’un boisseau de crevettes ; ceci était un peu exagéré. L’effet que produisirent sur Plornisb quelques-uns de ces phénomènes dont il était devenu témoin occulalre, lors de ses fidèles visites, ne fil guère moins impression sur la petite Dorrit que ces phénomènes eux-mêmes. Plornisb était devenu muet et immobile de surprise. Il ne savait qu’ouvrir de grands yeux, et tout au plus murmurer à voix basse que personne, dans la cour du Cœur-Saignant, ne voudrait croire que ce fût 1& Pancks ; mais il n’en disait pas davantage, et ne faisait pas nn autre geste même à l’adresse de la petite Dorrit. M. Pancks mit le comble à la surprise que causait sa mystérieuse conduite en faisant la connaissance de Tip, au moyen de quelque ruse inconnue, et en arrivant un dimanche matin, dans la cour de la prison, au bras de ce jeune homme. Jamais il ne paraissait faire attention à la petite Dorrit, si ce n’est que deux on trois fois en passant près d’elle, sans qn’U se trouvât là personne pour l’entendre, U lui avait murmuré avec nn regard amical et nn ronflement encourageant : « Pancks le bohémien, disant la bonne aven » turel »
La petite Dorrit travaillait et 66 donnait dn mal comme d’habitude, s’étonnant de ce qu’elle voyait, mais gardant sa surprise pour elle seule, comme dès ses plus jeunes années elie avait gardé pour elle sente des sentiments plus douloureux. Un changement s’était
88fc LÀ PETITE nORMT.
opéré et continuait » s’opérer dans son ame patiente. Chaque jour elle devenait plus réservée. Sortir de ta prison et y rentrer snn »v être remarquée de personne, savoir oubliée partout ailleurs, c’était ce qu’elle désirait le plu » au monde.
Kilo était heureuse tontes lea fois qu’elle pouvait, « ma négliger sas devoirs, se retirer dons sa propre chonJjre, qni formait un étrange contraste avee la mignonne jeunesse et le caractère de colle qni l’habitait. Il y avait des après-midi ou elle n’allait pas on journée, où deus on trais visiteurs venaient faire une partie de cartes avec le Doyen, qui pouvait alors se passer d’elle ; sa présence eût moine été plutôt unegône pour les joueurs. Alors elle traversait rapidement la conr, grimpait an liaut do cet escalier in* terminante qni conduisait a sa chambre, et s’assoyait a la croisée. Ces pointes do fer qui couronnaient le mur d’enceinte subissaient bien des transformations imaglnairos ; le grillage solide prenait souvent des formes plus li3gî<r<is : bien des rayons dorés venaient en cacher la rouille, tandis que la petite Dorrit révoit a sa fenêtre. Il y avait bien aussi do nouveaux « ig/ags qui venaient en troubler le dessin dans ses raves, et souvent elle ne l’entrevoyait qu’à travers ses larmes ; mois, plus riante on plus triste, c’était la seule chose qu’elle aimflt avoir dans sa solitude ; elle ne regardait le monde qu’à travers ces grilles inexorables.
Sa chambre était une mansarde, une véritable mansarde de prison. Kilo ne pouvait pas être mieux tenue, mais elle était fort laide par elle-même, et n’avait guère d’autres mérites que la propreté et lo bon air ; car tout ornement que la petite Dorrit était à morne d’acheter allait embellir la chambra du Doyen. Néanmoins ce fut a ce pauvre logis qu’elle s’attacha de plus en plus, et elle n’avait pas de plus grand plaisir que d’y rêver seule.
Elle s’y plaisait tant qu’un certain après-midi, durant les mystères de Panes ie bohémien, en entendant, de la fenêtre où elle était assise, le pas familier de Maggy sur l’escalier, elle fut fort troublée par la crainte qu’on ne l’envoyât chercher d’en bas. À mesure que le pas de Maggy montait et se rapprochait, la petite Dorrit trembla et pâlit, et c’est à peine si elle put parler lorsque Maggy parut enfin.
o S’il vous plaît, petite mère, dit Maggy toute haletante, il faut descendre lui dire bonjour. Il est en bas.
— Qui ça, Maggy ?
— Mais, M. Clennam apparemment. Il est dans la chambre de votre père, et il m’a dit-. « Maggy, voulez-vous être assez bonne pour monter là-haut dire que ce n’est que moi ? »
— Je ne me porte pas très-bien, Maggy, je ferai mieux de rester ici. Je vais me reposer un peu. Vois ! Je me repose parce que j’ai mal à la tête. Porte– lui mes remerclments et ois-loi comment tu m’as tronvée, qu’autrement je serais descendue.
— Oui, mais ce n’est pas trop poli non plus, petite mère, dit Magcy ouvrant de grands yeux, de détourner la tête comme cal >
IÀ PETITS DÛRWT.
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Maggy était très-sensible aux affronts personnels et tr !)s-ing<l-nionsaà en imaginer.
« Voila-t-il pas maintenant que voua vous miches la figura avec les mains par-dessus la marchât poursuivit-elle. SI voua ne pouves pas souffrir qu’una pauvre petite connue moi vous regarde, vous ferles miens do lo dira tant de suite, an lieu de vous enfermer comme ca derrière vos doigts pour navrer l’âme et fondre le cœur d’uno pauvre enfant de dix ans !
— G’a3l parce que j’ai mal à la tôta, Maggy,
— Eh bien, si vous pleures pour vous faire du bien a In tôle, pollto mère, laissez-moi pleurer ainsi. Il n’est pas juste que vous pleurie » à vous toute seule, répondit Maggy d’un ton de reproche ; on partage ses larmes comme autre chose quand on est pas gourmande. »
fit, sans attendre la permission demandée, Maggy se mit à eu prendra sa part en pleurant comme un veau.
Elle eut beaucoup de peina a se décider a descendre pour présenter les excuses de la petite Dorrit ; mois la promesse d’une histoire (elle avait toujours aima les contes à la folie), si ollo s’appliquait & exécuter sa commisson soigneusement et ne re-montait qu’au bout d’une heure, jointe a l’idée qu’elle allait retrouver sa bonne humeur au bas de l’escalier, où elle l’avait oubliée, finit par l’emporter. Elle partit doue, répétant son message (ont le long du chemin afin de se le rappeler, et revint a l’heure indiquée.
« 11 est joliment fâché, je vous en réponds, dit-elle alors, et il voulait envoyer chercher un médecin, lit il doit revenir demain, et ja crois qu’il ne dormira pas bien ca soir à cause de votre mal de toto, petite mère. Eh mais ! Est-ce que vous n’avez pas pleuré ?
— Un peu, Maggy.
— OhfUnpau !
— Mais c’est fini maintenant, fini pour tout de bon. Maggy, mon mal de tête est presque passé et je me sens rafraîchie et beaucoup mieux. Je suis très-contente de n’être pas descendue. »
La grosse enfant, les yeux écarquillés, l’embrassa tendrement ; ’ pois lui ayant lissé les cheveux et bassiné le iront et les yeux avec de l’eau fraîche (dans ces occasions ses mains maladroites devenaient presque habiles), elle la serra de nouveau dans ses bras, parut enchantée de lui voir meilleure mine et l’installa dans sa chaise auprès de la croisée. Enfin, avec des efforts apoplectiques parfaitement inutiles, elle amena tont contre la chaise la malle qui lui servait de siège lorsqu’il s’agissait d’écouter un conte, s’assit dessus, prit ses deux genou : dans ses bras et dit d’un ton qui annonçait un appétit vorace pour les histoires et avec des yeux plus arrondis que jamais :
< Allons, petite mère, donnez-m’en une bonne.
— Sur quel sujet, Maggy ?
— Obi mettez-y une princesse, répliqua Maggy, une vraie prin-
taC LÀ PETITE DQRWT.
cesse, vous savon, riche, belle et bonne.,., enfin nne prince » » comme on n’en a jamais vu ! •
La petite Barrit réfléchit un instant ; puis, le visage anima pat on sourire un pou triste et rougi par un reflot du soleil couchant, elle commença ainsi :
« Il y avait une fois un roi, qui possédait tout ce qu’il pouvait désirer et môme beaucoup plus. Il avait de l’or et de l’argent, des diamants et des rubis, des richesses de toute espèce. Il avait des palais et des,..,
— Des hôpitaux, intercala Maggy, berçant toujours ses genoux. Donnez-loi des hôpitaux, petite mitre, parce qu’on y est si bien, U« ii hôpitaux avec du poulet a Toison.
— Oui, 11 en avait aussi, Moggy ; il avait de tout en abondance.
— Des pommes de terre frites en abondance, par exempta ? de* manda Maggy.
— Abondance de tout.
— Bravo ! s’écria Maggy avec un ricanement do satisfaction. Quel fameux roi)
— Le roi avait une jeune flllo qui était la plus belle et la plus sage prlncassa qu’on ait jamais vue. Lorsqu’elle était enfant, olle comprenait ses leçons d’avance ; ses maîtres n’avaient pas la peine do loi rien apprendre ; et quand elle fut grande, ello devint la merveille du monde. Or, près du palais ou demeurait cette princesse, il y avait une cabane habitée par une pauvre petite femme pas plus haute que ça, qui vivait toute seule….
— Une vieille femme, interrompit Maggy, en faisant claquer sa langue en signe de satisfaction.
— Non, pas une vieille femme ; au contraire, elle était toute jeune.
— Et elle n’avait pas peur Je demeurer toute seule ? Ça m’étonne. Continuez, s’il vous platt, petite mère.
— La princesse passait presque quo tous les jours devant la cabane, et chaque fois qu’elle y passait dans sa belle voiture, elle voyait la pauvre petite femme mignonne qui filait à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et la petite femme mignonne regardait la princesse. Or, un jour elle dit à son cocher de s’arrêter à quelques pas de la cabane. Elle descendit, et s’avança pour jeter un coup d’oeil dans la cabane, et la petite femme s’y trouvait eu train de filer comme toujours ; la princesse la regarda et elle regarda la princesse.
— Comme pour dire : « Voyons donc un peu qui fera « baisser les yeux à l’autre ! • dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît, petite mère.
— Cette princesse était une si merveilleuse princesse, qu’elle devinait tous les secrets, et elle dit à la petite femme mignonne : • Pourquoi renfermez-vous ainsi « l’image que vous savez ? • Alors l’autre vit tout de suite que la princesse avait découvert pourquoi elle vivait toute seule, filant du matin au soir ; et elle se jeta aux genoux de la princesse et la supplia de ne pas la trahir. Alors la
LÀ PETITS 00BB1T. 88 ?
princesse lui répondit : Non, ja no TOUS trahi-ai pas ; • nuls laisse* » moi voir ce qna vous cachas à tant le monde, • Alors la ptita fomrae mignonne (ira las volets, forma la porte do an cabano, ot, tremblant dos pieds a la tête (car elle avait graud’peur qna quelque passant ne découvrit aussi son secret), elle ouvrit on endroit très-secret et montra à la princesse une ombre,..,
— Tiens, tiens ! fit Maggy.
— C’était l’ombre de quelqu’un qui avait passé par là longtemps auparavant, de quelqu’un qui s’en était allé bien loin, bion loin, pour ne plus jamais revenir. Elle était très-agréable à voir ; et quand la patite femme mignonne la montra à la princesse, elle oa était aussi fière que si c’était on ricbo, riche trésor. Lorsque la prineosso l’eut regardée un instant, elle dit & la petite femme mignonne : < Et vous veille » comme ça du matin jusqu’au soir sur « votre belle ombre ? » Et la petito femme mignonne baissa les yeux et répondit tout bas : « Oui, oui. a Alors la princesse dit : t Rappelés-« moi un pou pourquoi vous y tenu ?, tant, & Et alors l’autre lui répliqua : « Parce que jamais personne d’aussi bon ni d’aussi doux n’a « passé par la depuis que j’bnbite cette cabane où je suis née ; « voilà comme cola n commencé. » Elle ajouta qu’elle ne faisait tort à personne en gardant l’ombre ; que le quelqu’un 4 qui elle appartenait était ailé rejoindre la dame qui l’attendait….
— Quelqu’un ! C’était un homme, alors ? interrompit Maggy. • La petite Dorrit répondit timidement qu’elle le supposait, et
continua son histoire.
« …. Était allé rejoindre la dame qui l’attendait, et que cette image n’avait été dérobée & personne. La princesse dit alors : « Ah ! très-bien ; mais quaud vous viendrez à mourir, ma petite femme « mignonne, on découvrira que c’est vous qui la gardiez ! » La petite fomme mignonne répondit : a Pas du tout. Quand mon temps sera a venu, l’image glissera doucement avec moi au fond de ma tombe, « et on n’en saura jamais rien.
— Pauvre petite femme mignonne !… dit Maggy. Continues, s’il vous platt.
— La princesse fut tris-surprise d’entendre cela, ainsi que la oeux le supposer, Maggy….
— Il y avait bien de quoi, remarqua Maggy.
— Elle résolut donc de guetter la petite femme mignonne, pour savoir comment tout cela finirait. Tous les jours elle passait dans son bean carrosse devant la porte de la cabane, et elle voyait toujours la petite femme mignonne filant toute seule à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et celle-ci regardait la princesse. Enfin, un beau matin, le rouet ne tournait plus, et la petite femme avait disparu. Lorsque la princesse demanda pourquoi le rouet s’était arrêté et ce qu’était devenue celle qui le faisait tourne.’, on lui dit que le rouet s’était arrêté parce qu’il n’y avait plus personne pour le faire tourner, attendu que la petite femme mignonne venait de mourir.
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LA. PETITS D0RH1T.
— On aurait dû la porter a l’hôpital, interrompit Maggy : elle serait revenue de la.
— La princesse, après avoir pleura un peu, si pau qua ce n’est
fiera la peina d’en parler, s’essuya les yeux, descendit do voiture l’endroit ou elle était descendue la première fois, et alla vers la cabane pour voir un peu dans l’intérieur. Il n’y avait plus personne pour la regarder ni personne & regarder ; elle entra donc tout de suite pour chercher l’imago que la petite femme mignonne gardait comme un trésor précieus. Mais elle eut hean chercher partout, elle n’en découvrit aucune trace ; et alors elle vit bien que la petite femme mignonne lui avait dit la vérité, et que l’image, pour no ptua faire de peine à personne, s’était glissée tout doucement au fond de la tombe ou elle dormait a côté de la petite femme mignonne Et c’est la fin do mon histoire, Mnggy. »
Le soleil couchant incommodait tellement la petite Dorrit lorsqu’elle fut arrivée a la fin de son histoire, qu’ello se voila le visage avec la main, a Était-elle devenue bien vieille ? demanda Maggy.
— La petite femme mignonne ?
— Oui.
— Je ne sais pas, mais cela n’aurait rien changé à l’histoire quand elle ne serait morte qu’à cent ans.
— Vraiment ! s’écria Maggy. Au fait, c’est tros-probable. »
Et Maggy écorquilla les yeux et se mit à ruminer. Elle rosta si longtemps les yeux tout grands ouverts que la petite Dorrit, afin de lui faire quitter son siège improvisé, se leva et regarda par la croisée. Comme elle jetait un coup d’ceil dans la cour, elle vit Pancks qui ; entrait et lançait en passant un regard oblique du côté de la mansarde.
a Qui est celui-là, petite mère ? demanda Maggy, qui l’avait rejointe à la croisée et s’appuyait sur son épaule. Je le vois entrer et sortir bien souvent.
— On prétend que c’est un diseur de bonne aventure, répliqua la petite Dorrit. Mais je doute qu’il soit même capable de raconter l’histoire présente ou passée de bien des gens.
— Il n’aurait pas pu raconter celle de la princesse ? » demanda Maggy.
La petite Dorrit, abaissant un regard attristé sur la sombra vallée de la prison, secoua la tête. a Ni celle de la petite femme mignonne ?
— Non, Maggy, répondit la petite Dorrit, dont le soleil couchant rougissait plus que jamais le visage. Mais éloignons-nous de la fenêtre. »
<J§L>
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(IHAPITBE XXV.
Conapiraleurs al nulroa.
Le domicile priva de M. Pancks se trouvait dans le faubourg de PimtonviHe, oit il occupait an premier une chambre que lui sons* louait nn homme de loi d’un très-petit calibre, qui n’était pas bien cossu, et qui avait fait poser, derrière la porte d’entrée, une seconde porte a ressort qui s’ouvrait et se refermait comme une trappe. Sur la petite vitre, au-dessus de la première porte, on lisait ces mots : RUGG, AOENT D’AFFAIRES,TENEUR DE LIVRES, RECOUVREMENTS.
Cette inscription, dont la sévère simplicité avait on certain air de majesté, illuminait nn petit bont de jardin qui séparait la maison du trottoir, et où quelques arbustes des plus poudreux penchaient tristement leurfeuillage desséché, étouffant dans les flots de poussière. Un professeur d’écriture, qui habitait le rez-de-chaus> > sée, avait orné la grille dudit jardin de cadres contenant des modèles choisis de ce que savaient faire ses élèves avant d’avoir pris nne demi-douzaine de leçons, pendant qne toute L. jeune famille du mnttre remuait la table, opposés ans chefs-d’œuvre calligraphiques exécutés par ces mêmes élèves après une série de six leçons, et cela, pendant qte la jeune famille se tenait tranquille » Le logis de M. Pancks se bornait à nne chambre à coucher très-bion ventilée, ledit Pancks ayant en outre stipulé avec le dit Rugg, principal locataire, qu’il aurait chaque dimanche, en vertu d’un tarif réglé à l’amiable et à la condition de prévenir ledit Rugg un jour à l’avance, le droit de partager on de ne point partager le déjeuner, le dîner, le thé et le souper dudit Rugg et de Mlle Rugg, sa fille, et d’assister, selon sa convenance, à l’un on à pluMeurs,ou à la totalité de ses repas.
Mlle Rugg était nne demoiselle possédant nn petit pécule dont l’origine lui avait valu nne assez grande célébrité dans le voisinage, attendu qne, si elle possédait cette fortune, c’est que son cœur avait été cruellement froissé et déchiré par un boulanger entre deux âges des environs, qu’elle avait, par l’entremise de M. Rngg, attaqué devant les tribunaux en rupture de promesse de mariage.
Le boulanger, à qui l’avocat de Mlle Rugg avait à cette occasion adressé les épitbètes les p’ns flétrissantes (ans honoraires de cinq cents francs, chaque épitûete revenait à environ un franc cinquante) et qui s’était vu condamner à des dommages et intérêts proportionnés à l’éloquence de cet orateur, continuait bien encore d’être persécuté de temps à autre par la jeunesse de PentonviUe. Mais
i. —19
flÔÛ LA. PETITE DORRIT.
Mlle Rugg entourée de la protection imposante de la loi, et forte de ses dommages et intérêts placés dans les fonds publics, Jouissait de la considération générale.
C’est dans la société de M. Rugg, avec sm visage rond devenu tout blanc à force d’avoir eu à rougir et sa "-evelure jaune, hérissés comme un plumeau usé, et dans la socime de Mlle Rugg avec son visage couvert de taches de nankin grosses comme des boutons de chemise et dont la chevelure blond-filasse était plus sale qu’abondante, que M. Pancks dînait ordinairement tous les dimanches depuis plusieurs années, pendant lesquelles il avait également partagé avec eux, une ou deux fois par semaine, divers festinsnocturnes de pain, de fromage de Hollande et de porter. M. Pancks était un des rares célibataires à qui Mlle Rugg n’inspirait aucune terreur. Il avait deux arguments pour se rassurer : « D’abord, se disait-il, ça ne prendrait pas une seconde fois et ensuite je n’en vaux pas la peine. ■> Protégé par cette double cuirasse, M. Pancks adressait en tonte sécurité des reniflements familiers à Mlle Rugg.
Jusqu’à présent M. Pancks s’était fort peu occupé d’affaires dans son logis de Pentonville où il ne faisait guère que dormir ; mais maintenant qu’il Jouait le rôle d’un diseur de bonne aventure, il restait souvent enfermé jusqu’à minuit dans le petit bureau officiel de M. Rugg, complotant avec son propriétaire ; et même, après cette heure indue, il brûlait encore de la chandelle dans sa propre chambre. Bien que ses occupations comme factotum du patriarche fussent tout aussi lourdes que par le passé et ne pussent se comparer à un lit de roses qu’en raison de leur ! nombreuses épines, il était clair que quelque nouvel emploi exigeait de sa part des soins continuels. Lorsqu’il se débarrassait du patriarche jusqu’au lendemain, ce n’était que pour s’amarrer à quelque navire anonyme qu’il remorquait vers un port inconnu.
Après avoir lié connaissance avec M. Chivery le père, peut-être avait-ce été chose facile pour Pancks de faire connaissance avec l’aimable Mme Chivery et l’inconsolable John ; mais que ce fût facile ou non, il n’avr.it pas tardée y réussir. Une semaine ou deux après sa première..pparition dans la cour de la prison, il était aussi à son aise dans le petit débit de tabac que s’il était chez lui. 11 s’était surtout efforcé de captiver les bonnes grâces du jeune John. 11 finit même par persuader à l’amoureux berger d’abandonner ses humides bosquets pour se charger de diverses missions mystérieuses.
Le jeune John commença à faire, à des intervalles irréguliers, des absences qui duraient parfois jusqu’à quatre jours consécutifs. La prudente Mme Chivery, que la métamorphose de son fils étonnait beaucoup, aurait pu protester contre ces absences de John qui faisaient tort.au commerce du montagnard écossais, mais elle avait deux raisons concluantes de ne point s’en plaindre.
1° John sortait de son abrutissement et s’intéressait à l’affaire pour laquelle s’effectuaient ces voyages ; ce que Mme Chivery
LÀ PETITS DORWÎ. 291
regardait comme une bonne chose pour la santé de son fila, 2 » M. Pancks avait consenti a allouer à Mrao Chivery la somme légale de neuf francs trente-cinq centimes pour chaque absence d<* son fils. Celte dernière proposition avait été faite par Pancks loi » même, dans ces termes laconiques :
« Si votre fils a la faiblesse, madame, de ne pas accepter cette somme, je ne vois pas pourquoi vous ne l’accepteriez pour lui. Ainsi donc, entre nous, comme une affaira est toujours une affaire, Toici l’argent. ■
Quant a M. Chivery, ce n’est jamais de lui qu’on aurait appris ce qu’il pensait de tout cela, ni ce qu’il en savait. J’ai déjà dit que c’était un homme de pou de mots, et j’ajouterai ici que, grâce a sa profession, il avait contracté l’habitude de tout renfermer sous clef. 11 se renfermait lui-même avec tout autant de soin qu’il renfermait les détenus de la Maréchaussée. Il tenait ses lèvres fermées comme il tenait fermée la porte de la prison. U ne les ouvrait jamais sans motif. Quand il devenait nécessaire de laisser sortir quelque chose, il entr’ouvrait la porte, la laissait ouverte aussi peu de temps que possible et se dépêchait de la refermer. De môme que pour s’épargner la peine d’ouvrir la porte delà prison, il faisait attendre un vislt n qui voulait sortir lorsqu’il en voyait approcher un autre, de façon à les mettre tous les deux dehors d’un seul tour de clef ; de même il faisait souvent attendre une remarque, présente à son esprit, s’il pressentait qu’il allait en arriver une autre, afin de les expédier toutes les deus à la fois. Quant & chercher dans l’expression de sa physionomie une clef qui pût servir à deviner sa pensée, la clef de la prison eût fourni un indice tout aussi lisible du caractère individuel et de l’histoire de chacun des. détenus qu’elle renfermait.
Que M. Pancks fût tenté d’inviter quelqu’un i dîner à Penton-ville, c’était là un fait sans précédent dans son calendrier. Mais néanmoins il invita le jeune John à dîner et l’exposa môme à se laisser fasciner par les charmes dangereux (à cause des dommages-intérêts) de Mlle Rugg. Le banquet eut lieu un dimanche et Mlle Rugg apprêta de ses propres mains un gigot farci d’huîtres qu’elle envoya cuire an four chez le boulanger…. non pas chez le boulanger réfractaire, mais chez le propriétaire d’un établissement qui faisait concurrence à l’infidèle. On fit aussi provision d’oranges, de pommes et de noix. M. Pancks rapporta le samedi soir une bouteille de rhum destinée à réjouir le cœur de son hôte.
Mais les préparatifs pour la réception du visiteur ne se bornèrent pas à des apprête matériels. On le reçut avec des marques de condoléance et de sympathie familière. Lorsque le jeune John fit son apparition à une heure et demie, sans la canne à bec d’ivoire, sans le gilet à bouquets d’or, comme un soleil que IJS nuages désastreux ont dépouillé de ses rayons, M. Pancks le présenta à M. Rugg en lui disant que c’était ce jeune homme dont il lui avait si souvent parlé et qui aimait Mlle Dorrit.
Î9B LÀ PETITE DQiWUT.
« Je sois heureux, dit M. Rugg, en l’attaquant on défunt de lit entrasse, d’avoir le précieux avantage de faire votre connaissance, monsieur. Vos sentiments vons font honneur. Voua êtes jeune} puissies-vous ne pas survivre a vos sentimental Pour ma part, monsieur, si Je devais survivre a mes sentiments, continua M. Rugg, qui n’était pas avare de paroles et qui avait la réputation d’un beau parleur, si je devais survivre à mes sentiments, j’ajouterais a mon testament un legs ù– qulnie cents francs en faveur de quiconque me délivrerait de la vie. >
Mlle Rugg poussa on soupir.
« Je vous présente ma Aile, monsieur, poursuivit M. Rugg. Anus-tasie, tu dois comprendre les émotions qui agitant l’Ame do ce jeune homme. Ma tille aussi a passé par la : elle peut donc sympathiser avec vous. »
Le jeune John, presque accablé par une si touchante réception, remercia l’orateur.
a Ce que je vous envie, monsieur, continua M. Rugg… ; sonOres que je vous débarrasse de votre ebapeau ; nous manquons de pa-tores, mois je vais le poser dans un coin ou personne ne marchera dessus… ; ce que je vous envie, monsieur, c’est le bonheur de posséder de pareils sentiments. J’appartiens a une profession ou ce bonheur nous est parfois interdit. »
Le jeune John répondit, après l’avoir remercié, qu’il voulait seulement faire ce qu’il croyait bien et prouver combien il était dévoué & Mite Dorrit. Il désirait être désintéressé et il espérait bien l’être. Il voulait faire tout ce qui dépendait de lui pour servir Mlle Dorrit, sans songer le moins du monde à lui-même, et il avait du plaisir à le faire. Il ne pouvait pas grand’chose, mois enfin il était décidé à faire tout ce qu’il pouvait.
a Monsieur, recommença M. Rugg, lui donnant une poignée de main, cela console, rien que de vous voir ; je voudrais pouvoir vous faire citer comme témoin devant un tribunal quelconque, afin d’humaniser un peu les gens de robe ; j’espère que vous n’avez pas laissé votre appétit chez vous et que vous êtes disposé à bien louer du couteau et de la fourchette ?
— Merci, monsieur, répliqua le jeune John. Je ne mange pas beaucoup depuis quelque temps. »
M. Rugg le prit à part.
« Absolument comme ma fille, monsieur, dit l’avocat, à l’époque où, pour venger ses sentiments outragés et son sexe, elle se porta plaignante dans l’affaire Rugg et Bawkins. Je na crois trop m’a-vancer, monsieur Chivery, en disant que je pourrais, si cela en valait la peine, prouver par témoins que la quantité de nourriture solide dont ma fille se contentait alors ne dépassait pas dix onces par semaine.
— Je crois que je vais un peu plus loin que cela, répondit John en hésitant, et comme s’il eût éprouvé une certaine honte à faire cet aveu.
LÀ PETITE D0RHIT. « 93
— Mais voua n avoa jamais eu affaire, vans, à an démon cacha* sous la forma d’une créature humaine, remarqua M. Rugg avec un sonrira ot nn geste significatifs ; remarqueis-la bien, monsieur Chivery, nn démon sous la forme d’une wdatnro humaine !
— Non, certainement, monsieur, répliqua Jobn, qui ajouta avec beaucoup de simplicité : j’en serais bien fâché.
— Ce sentiment, dit M, Rugg, est bien celui que je devais attendra des principes que je vous connais ; ma filin en serait vivement émue, monsieur, si elle vons entendait. Mois la voici qui apporte le gigot, je suis bien aise qu’elle ne vons nit pas entendu. Monsieur Pancks, pour aujourd’hui, veuille* vous asseoir en face de moi. Ma chère, mets-toi en face de M. CShivery… Pour ce que nous (et Mlle Dorait) allons recevoir, grâces soient rendues au SeJf{n« rorJ »
Sans l’air de grave plaisanterie avec lequel M. Rcgg avait prononcé ce bénédicité, on aurait pu croire que Mlle Dorrit devait assister a ce repas. Pancks accueillit cette saillie avec son ronflement habituel, comme il mangea avec sa maladresse ordinaire ; Mlle Rugg, peut-fttro pour se rattraper, ne ménagea pas le gigot, qui diminua rapidement et dont il ne resta bientôt plus que l’os. Le pudding ne tarda pas non plus à disparaître, et une notable quantité de fromage et de radis fut engloutie de la même façon ; puis vint le dessert.
Alors aussi, et avant qu’on entanutt la bouteille de rhum, apparut le caniot de M. Pancks ; alors on procéda aux affaires d’une façon rapide, mais assez bizarre, qui avait tant soit peu l’air d’une conspiration. M. Pancks parcourut son carnet qui commençait à être plein, faisant de petits extraits qu’il écrivait sur des bouts de papier séparés sans quitter la table du festin, M. Rugg le regardant tout le temps avec beaucoup d’attention, et Jobn laissant errer le plus faible de ses yeux dans le brouillard de la rêverie. Lorsque M. Pancks, qui jouait le rôle de chef des conspirateurs, eut complété ses extraits, il les collationna, les corrigea, serra son carnet, tenant ses notes dans sa main comme un joueur tient ses cartes.
a Pour commencer, nous avons nn cimetière dans le Bedford-shire, dit Pancks. Qui est-ce qui en veut ?
— Je le prends, monsieur, si personne ne dit mot, ■> répliqua M. Rugg.
Pancks donna la carte à M. Rngg, puis consulta de nouveau son jeu.
« Maintenant, voici un renseignement à prendre à York, continua Pancks. Qui est-ce qui en veut ?
— York ne me va pas, dit M. Rugg.
— Dans ce cas, peut-être serez-vous assez bon pour TOUS en charger, Jobn Chivery ? » poursuivit Pancks.
John ayant consenti, Pancks lui donna la carte et consulta encore une fois son jeu. « Et puis non » avons nn* » église à Londres — antant vant la
<> !M LÀ PETITE DORWT.
garder ponr moi — et une Bible do famille : je lu prends aussi ; col » fait dons ponr moi. Dans pour mol, répéta Pancks. ronflant sur se » cottes. Voici un registre & Darham pour vous John, et un viens marin do Dunstable pour TOUS, monsieur Rugg.. Deux pour mol, n’est-ce pas ? Oui. deux pour moi. Voici encore une pierro tombale, ce qui fait trois ponr mol. Et nn enfant mort-né, ce qui fait quatre ponr moi. Et maintenant, tontes mes certes sont dis-tribuées pour le moment. »
Lorsqu’il ont dispose do ses cartes, fort tranquillement et sans élever la vois, M. Pancks mit la main dans sa poche de cdtâ et y prit un 8fto de toile, dont il tira d’une main économe deux pailles lommosdeslinéos aux frais do voyage.
t L’argent va vite, dit-il d’un ton inquiet, en poussant une de ces sommes vers M. « ugg et l’autre vers Jobu.
— Tout ce que je puis vous dire, remarqua Jobn, c’est que je /ogrette vivomctnt de ne pas ôtre nssoa riche pour payer moi-môme mes frais de route et que vous ne jugiez pas à propos de me laisser le temps d’aller et de revenir à pied. Car rien ne me donnerait plus de satisfaction. »
Le désintéressement de ce jenne homme parut si ridicule aux yeux de Mlle Hugg qu’elle fut obligée de se retirer précipitamment et d’aller s’asseoir snr l’escalier jusqu’à ce qu’elle en eût ri à cœur joie. Cependant M. Pancks, après avoir contemplé John avec une nuance de compassion, tortilla lentement et d’un air rêveur le bout de son sac, comme s’il lui tordait le col. La demoiselle, étant rentrée au moment où il le remettait dons sa poche, mêla du grog un rhum pour toute la société, sans s’oublier elle-même, et donna à chacun son verre ; lorsque tout le monde fut sorvi, M. nugg se leva et étendit silencieusement son bras armé d’un verre au-dessus de la table, invitant ainsi les autres à faire comme loi et à se livrer simultanément à un trinquement consjn-ratoire. La cérémonie fut imposante jusqu’à nu certain point : elle l’eût même été jusqu’au bout, si Mlle Rugg, en portant son verre à ses lèvres et en jetant les yeux sur John, n’avait pas été prise d’un fou rire, rien que de penser au désintéressement comique de ce jeune niais ; sur quoi elle ne put s’empêcher d’éclabousser le voisinage, en soufflant comme un cachalot dans son verre de grog ; elle en fut elle-même toute confuse et se retira sur le coup.
Tel fut le mémorable dîner donné par Pancks dans son domicile de Pentonville ; telle était son existence active et mystérieuse. Les seuls moments de distraction où il parut oublier ses soucis et se récréer en allant quelque part ou en disant quelque chose sans avoir un but précis, étaient ceux où il semblait s’intéresser à l’étranger boiteux qui était venu s’installer dans la cour du Cœur-Saignant.
L’étranger, nommé Jean-Baptiste Cavaletto, on 1 appelait Baptiste dans la cour, était un petit homme si gazouillant, si facile à vivre, ai heureux, que l’attrait qu’il avait pour Pancks provenait
M PETITE nORRIT.
a »8
■ans douta da la force du contrasta. Solitaire, faible, ne connais-sant qno fort peu des mots les pins nécessaires da la seule Inngua dans laquelle il pût s’entretenir aveu les gens qui l’entouraient, 11 « a laissait aller an eonrant de sa fortnno avec une gaieté inconnno jusqu’alors dans ces parages. Il avait à peine de qnoi boire et manger, il n’avait de vêtements que ceux qu’il portait au ceux qne renfermait le pins petit paquet qu’on ait jamais vu, et cependant on lo voyait toujours heureux comme nn coq en pâte, lorsqu’il se promenait dans la cour en boitant, appuya sur sa canne et excitant une sympathie générale par le rira frana et ouvert qui étalait ses dents blanches.
C’était nn rude métier pour un étranger, qu’il fût bien portant ou ostropié, que de chercher a gagner los bonnes grAcos dos Comrs-Saignants. D’abord ils ont une vague conviction que tout étranger cache nn couteau quelque part sur lui ; ensuite ils regardent comme un excellent nxlomo national ot constitutionnel colui qui déclare que tout étranger pauvre et estropié doit retourner au plus vite dans son pays. Ils ne songent jamais à demander combien de leurs propres compatriotes leur seraient renvoyés de tous les points du monde, si ce principe était généralement accepté ; ils le regardent comme un principe purement britannique, no s’appliquant d’ailleurs a aucun autre pays du monde. En troisième lieu, ils ont une vague notion que c’est une sorte de punition que de ne pas être Anglais ; et que s’il arrive une foule de malheurs a l’étranger, c’est parce qu’on y fait certaines choses qui ne se font pas en Angleterre et qu’on n’y fait pas certaines choses qui se font en Angle-gletorre. Il est vrai que les Mollusques et les Des Échasses entretiennent soigneusement cette croyance, proclamant sur tous les tons, officiels ou autres, qu’aucun pays qui refuse de se soumettra à ces deux grandes familles ne saurait espérer la protection divise ; ce qui ne les empoche pas, lorsqu’ils ont fait accroire cela, d’accuser en particulier ce peuple incomparable d’être le plus rempli de préjugés qu’il y ait sous la calotte des cieux.
Telle est donc la position politique des Cœurs-Saignants ; mais ils ont d’antres raisons pour ne pas vouloir d’étrangers dans la cour. Ils prétendent que les étrangers sont toujours très-pauvres ; et bien qu’ils soient eux-mêmes aussi pauvres qu’on puisse le désirer, cela ne diminue en rien la force de l’objection. Ils préten -dent que les étrangers sont des lâches qui se laissent sabrer et tuer à coups de baïonnette ; et, bien qu’ils soient assurés que leu ra propres crânes ne seraient pas ménagés s’ils témoignaient de la mauvaise humeur contre la police, comme cela se fait au moyen d’un instrument contondant, cela ne compte pas, naturellement. Ils prétendent que les étrangers sont tous immoraux ; et, bien que chez eux ils aient de temps en temps des assises, et par-ci par-là des divorces, cela ne fait rien du tout à l’affaire. Ils prétendent que les étrangers ne savent pas ce que c’est que l’indépendance ; oubliant qu’eux-mêmes ils se laissent conduire aux husiings, comme
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un troupeau de bâtai) par lord DcYiows Tenace Mollusque, ban-niera en tôle, au son a’un orchestre qui joue l’air nation ») de Hule Bntatmia. Pour ne pas fatiguer le lecteur, je passe sons silence unefoulo d’autres dogmes de leur ereào politique.
L’étranger boiteux dut lutter de son mieux contre ces obstacles. Heureusement il n’était pas seul contre tous, car Arthur Clennam l’avait recommandé nus Piornlsh (il habitait au haut de la maison du maçon), mais néanmoins les choses étaient loin d’être on sa faveur. Cependant les Cœurs-Saignants avaient bon cœur, et quand Us virent le petit boiteux traverser gaiement la cour avea un vi-sago qui respirait la bonne humeur, ne faire do mal à personne, no jamais montrer aucun des couteaux dont ses poches devaient être pleines, no pns commettra une foula d’immoralités révoltantes, ne manger guero quo de la bouillie et jouer lo soir avec les en-fonts do Mme Plornish, on commença a croire qno, bien qu’il ne pût jamais se Uatter do devenir le compatriote des lîccurs-Sai-gnnnts, c’était seuloment un malheur pour lui dont il serait injuste de lo punir. On voulut bien descendre jusqu’à lui, en l’appelant monsieur Baptiste, tout en lo traitant comme un enfant, et en riant aux éclats do l’animation de ses gestes et de son anglais enfantin, d’autant plus que Baptiste ne se formalisait pas et riait avec eux. On lui parlait en criant, comme s’il eût été aussi sourd qu’une cruche. Aûn de lui enseigner la langue dans toute sa pureté, on composait & son intention des phrases telles que les sau* vagos en adressaient au capitaine Cook, ou telles que Vendredi en adressait à RoUnson Crusoê. Mme Plornisb surtout excellait dans cet art difficile, et elle s’y fit une telle réputation par le génie dont elle fit prouve en inventant cette phrase : « Moi espérer famoe à vous bientôt guérir, » qu’on prétendait qu’il no s’en fallait de rien qu’elle parlât italien. Mme Plornisb elle-même y fut prise, et commença à se figurer qu’elle avait en effet des dispositions naturelles pour apprendre cette langue. À mesure que Baptiste se popularisait davantage, une infinité d’ustensiles de ménage furent mis en réquisition, afin de fournir à l’étranger un riche vocabulaire. Des qu’il paraissait dans la cour, on voyait des dames se précipiter hors de leurs maisons en criant :
« M. Baptiste…. théière !
— M. Baptiste…. pelle !
— M. Baptiste…. tamis !
— M. Baptiste… cafetière ! »
Les professeurs en jupon exhibaient au même instant les objets énoncés, pour donner à leur élève une idée des difficultés écrasantes que présente l’étude de la langue anglo-saxonne.
Le petit Italien en était là de son éducation ; et il habitait la tour depuis trois semaines environ, lorsqu’il fit une impression favorable sur M. Pancks. Le remorqueur étant monté à la mansarde, accompagné de Mme Plornisb en qualité d’interprète, avait trouvé son locataire sculptant on morceau de bois à l’aide de quel-
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quas outils fort simples ot gai comme an pinson, bien qu’il n’eut d’autres meubles qu’un matelas étendu par terre, une table et une chaise.
« Allons, mon vieux, dit M. Pancks ; payons notre loyer ! •
Baptiste avait l’argent tout prêt, onvoloppé dans un chiffon de papier, util le tendit en riant au remorqueur ; puis, avec un geste rapide de sa main droite, montra autant de doigts qu’il y avuit da francs et coupa l’air horizontalement pour indiquer cinquante centimes en sus.
a Oh ! dit M. Pancks en contemplant l’Italien d’un air étonna : ah ! c’est comme ça ! Voilà une fameuse pratiqua. Lu somme y est. M » foi ! je ne m’attendais pas h la recevoir, »
Mme Plornish eut alors l’obligeanco do s’avancer pour remplir son rôle d’interprète :
« Lui satisfait ! Lui content recevoir argent, expliqna-t-ello & M. Baptiste. »
Le petit Napolitain sourit et fit un signe de tête : son visage rayonnant sembla captiver ngréablemont l’attention de M. Pancks.
a Comment va sa jambe ! doiunnda-t-il a Mme Plornish.
— Oh ! beaucoup mieux, monsieur, répondit celte dame. Nous espérons que d’ici a huit jours il n’aura plus besoin de sa canne pour marcher. »
Mmo Plornish ne voulut pas laisser échapper une si belle occasion do faire montre de son talent polyglotte : aussi s’empressa-t-elle, avec un orgueil bien excusublo, d’expliquer à M. Baptiste les paroles de Pancks en ajoutant :
« Lui espérer jambe à vous bientôt guérir.
— Et avec ca il a l’air si gai, remarqua M. Pancks admirant le petit Italien comme U eut fait d’un automate. Comment gogne-t-ilsa vie !
— Il parait qu’il a un grand talent pour découper les fleurs que vous lui voyez faire. (Baptiste, examinant le visage de ses visiteurs tandis qu’ils causaient, montra son ouvrage. Mme Plornish interpréta dans son idiome italien, au profit du boiteux, la pensés de M. Pancks :) Lui content. Lui trouver beau.
— Est-ce que ça lui rapporte de quoi vivre ? demanda Pancks.
— Il se contente de fort peu de chose, et d’ailleurs on croit que plus tard il se tirera très-bien d’affaire. M. Clennam lui a fait commander ces fleurs-là, et, en outre, il l’emploie par-ci par-là dans la fabrique ; il invente même de la besogne pour lui, quand il sait que le petit homme en a besoin.
— Et à quoi passe-t-il son temps, quand il ne travaille pas ? demanda M. Pancks.
— Pas à grand’chose pour le quart-d’beure, monsieur ; sans doute parce qu’il a encore un peu de peine à marcher ; mais il va dans la cour et il cause sans trop comprendre ce qu’on lui dit et sans trop se faire comprendre : il joue avec les enfants ; il s’asseoit an soleil, il s’asseoit n’importe où, comme s’il trouvait par*
Ses IÀ PETITE DORRIT.
tout un fauteuil… et il chante et il rit,,, ah ! mais il faut l’en* tondra I
— Il rltl répéta M. Pancks. Je le crois sons peine. On dirait que chacune de ses dents est tonjonra en train de riro.
— Mais c’est quand il grimpe au haut des marches do l’outra côté de la cour, dit Mme Plornish, qu’il est drûle a voir, regardant tout autour de lui. Les uns croient qu’il regarde du côté ni » se trouva son pava, d’autres se figurent qu’il s’attend h voir arriver quelqu’un qu’il ne tient pas à voir, et les autres ne savent que penser. »
M. Baptiste parut deviner vaguement ce que disait Mme Plornish ; ou peut-être avait-il saisi, avec sa rapidité bobltuollo, le gosto presque imperceptible par lequel elle imitait un homme qui regarde a In dérobée. Dans tous les cas, il ferma les yeux et hocha la tôto do’l’air d’une personne qui a ses raisons pour agir comme il le fait, et il dit en italien que cela na regardait que lui, Altro !
« Qu’est-ce que cola veut dire, altro ? demanda M. Pancks.
— Hem…. C’est une sorte d’expression qui signifie tout ce qu’on veut, monsieur, répondit Mme Plornish.
— Vraiment ? répliqua Pancks. Dans ce cas, Altro, mon vieux, bonjour. Altro ! >
M. Baptiste avec sa vivacité méridionale répéta le mot plusieurs fois de suite ; M. Pancks avec son flegme britannique le lui renvoya une seule fois, À dater de ce jour Pancks le bohémien s’habitua, en retournant chez lui, fatigué du travail de la journée, a passer par la cour du Cœur-Saignant, à monter tranquillement l’escalier, à entr’ouvrlr la porte de M. Baptiste, et, le trouvant chea lui, à lui dire : « Holà, mon vieux, Altro ! s Ce à quoi M. Baptiste répondait avec une foule de signes de tête et de sourires, c Altro, signore, altro, altro, altro ! a Pois à la suite de cette conversation fort laconique, M. Pancks descendait, et continuait son chemin, d’un air satisfait, comme un homme qui vient de se délasser et de se rafraîchir.
CHAPITRE XXVI.
Situation d’esprit de…. Personne.
Arthur Clennam devait se féliciter d’avoir pris la sage et ferme résolution de ne pas devenir amonrenx de Chérie. Autrement, il se serait trouvé dans une situation d’esprit fort embarrassante, obligé du souleuir contre son propre cœur dos luttes dont la pins pénible
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eût peut-être été on combat incassant entre une tendance a ne pas aimer do tant M. Henry Gowan, on même & te prendre en grippe, et une voix intérieure qui loi disait qu’un pareil sentiment était indigne d’un gentleman. Un cœur généreux n’est pas porté à ressentir ces profondes antipathies et ne les accepte que difficilement, même lorsqu’elles ne naissent d’aucun intérêt personnel ; mais s’il s’aperçoit que la naine commence à s’en mêler et reconnaît, dau9 les moments de sang-froid, que cette haine a sa source dans un sen-liment qui n’est point désintéressé, cette découverte ne peut manquer de lui causer un chagrin profond.
Ainsi donc, sans cette prudente résolution,, le souvenir do H. Henry Cownn serait venu assombrir In pensée do Clennam et l’aurait sans cesse occupée, a l’exclusion d’une foule de personnes et de choses qui lui fournissaient des sujets de réflexion plus agréables. Quoi qu’il on soit, Daniel Doyce semblait songer à M. Gowan bien plus que ne le faisait son associé ; c’était presque toujours loi qui commençait h parler du jeune artiste dans les conversations intimes des doux associés. Ces causeries familières étaient devenues très-fréquentes, car ils habitaient le mémo appartement dans une des vieilles rues tranquilles et peu fashion-nables de la Cité, non loin de la Banque et près de London-Wall.
M. Doyce était allé passer la journée à Twickhenhom ; Clennam s’était excusé ; M. Doyce venait de rentrer. 11 mit la tête à la porto du salon de Clennam pour loi dire bonsoir.
« Entres, entrée, dit Clennam.
— J’ai vu que vous lisiez, répondit Doyce, et je craignais de vous déranger. »
Sans la notable détermination qu’il avait prise, Clennam n’aurait probablement pas su ce qu’il était en train de lire ; peut-être même aurait-il ignoré qu’il avait, depuis plus <"nne heure, les yeux fixés sur un livre, bien que ce livre fût encore ouvert devant lui. Il le referma avec un peu de vivacité.
« Us vont tous bien ? demanda-il.
— Oui, répondit Doyce ; ils vont bien. Ils vont très-bien, » Daniel avait l’habitude (habitude commune à bien des ouvriers)
de porter son mouchoir dans son chapeau. Il ôta son chapeau, en retira son foulard, s’essuya le front et répéta lentement :
« Hs vont tous bien. Mlle Mina surtout m’a para très-bien portante.
— 7 avait-il dn monde ?
— Non, pas d’autre étranger que moi.
— Et comment avez-vous passé votre temps, tons les quatre ? poursuivit Arthur plus gaiement.
— Nous étions cinq, vous savez, répliqua son associé. Chose était-là.
— Qui ça, chosel
— M. Henry Gowan.
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— An onl..„ c’est juste ! s’écria Clennam avec une vivacité Inao* eoulnméa. Oui, ont…. je l’avais oublié.
— Gomme je vous l’ai déjà dit, reprit Daniel Doyce, il est tau » jours la le dimanche.
— Oui, oui ; je me rappelle maintenant, »
Daniel Doyce continuant & s’essuyer le front, répéta hautement : « Oui. Il était la…. Il était la. Et son chien aussi.
— Mlle Meugles semble très-ntlachée à…. au chien, remarqua Clennam.
— Très-attachée, en effet, Plus attachée au chien que je ne le suis à l’autre.
— Vous vonlea dire, à monsieur….
— Je veux dire à M. Qowan, tout bonnement, répliqua Daniel Doyce. •
U y eut dans la conversation un intermède dont Glennam profita pour remonter sa montre.
a Peut-être âtes-vous un peu prompt a juger les gens, dit-il enfin. Nos jugements…. je parle en thèse générale….
—• Bien entendu.
— Nos jugements sont si sujets à être influencés par une foule de considérations qui, presque a notre insu, sont injustes, que nous devons nous tenir en garde contre trop de précipitation. Par exemple, ce monsieur….
— Gowan, ajouta tranquillement Doyce, à qui semblait dévolue la tache de prononcer ce nom.
—….Est jeune et joli garçon, plein de gaieté et de vivacité, et il a une grande expérience du monde. U serait difficile de fonder sur une raison impartiale la répulsion qu’il pourrait inspirer.
— Ce n’est pas dillicile pour moi, toujours, Clennam, répliqua son associé. Je vois l’inquiétude qu’il apporte aujourd’hui, et je vois le chagrin qu’il apportera plus tard dans la demeure de mon vieil ami. Je vois que ^lus il se rapproche de Mlle Mina et que plus il la regarde, plus U creuse des rides profondes an front de mon ami. En un mot, je le vois enveloppant d’un filet la belle et aimante enfant qu’il ne rendra jamais heureuse.
— Nous ne savons pas, dit Clennam, du ton d’un homme qui souffre, nous ne savons pas s’il ne la rendra pas heureuse.
— Nous ne savons pas non plus si la terre durera encore cent ans, mais néanmoins la chose nous parait assez probable.
— Allons, allons I reprit Clennam, ayons bon espoir et tachons au moins de rester justes, si rien ne nous oblige ici de nous montrer généreux. Nous ne dénigrerons pas ce jeune homme parce qu’il a su plaire à la charmante jeune fille dont U ambitionne la main ; nous ne mettrons pas en question le droit naturel qu’a Mlle Mina de donner son cœur à l’homme qu’elle en croit digne.
— C’est possible, mon ami, c’est possible : mais il est tout aussi possible que Mlle Mina soit trop jeune, trop confiante, trop gâtée
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et ne connaisse pas nssoa le monde pour être à môme da faire nn bon choix,
— Ce serait nn mal, en tant cas, auquel il ne serai ! pas en notre pouvoir de remédier. »
Daniel Oovce secoua gravement la tôte et répondit : « Je lo crains.
— Par conséquent, continua Clennam, il faut nous décider a regarder conuno indigne de nous de dire du mal de M. Gowan. Co serait une méprisable satisfaction que de céder à l’antipathie que nous pourrions éprouver pour lui. Et j’ai résolu, pour ma part, de us pas en dire de mal.
— Je ne suis pas si sur de moi, Clennam : aussi je me réserve lo droit de ne pas faire son élogo, répliqua l’autre. Mais si je ne suis pas sur de moi, je suis sûr de vous, mon ami, et j’admire votre droiture et jo la respecte. Bonsoir, mon ami et cher associé ! »
En disant cela, il lui donna une poignée de uinin, comme s’il y eût eu quelque chose de plus sérieux an fond de leur conversation, et il se quittèrent.
Avant cet entretien, les deux associés avaient rendu plusieurs visites à la famille Meagles, et ils avaient remarqué que la moin-dre allusion à M. Henry Gowan ramenait le nuage qui avait assombri le visage souriant de M. Meagles" le matin où Arthur avait par hasard rencontré l’artiste au bord de la rivière. Si Clennam avait laissé pénétrer dans son coeur la passion défendue, cette époque eût peut-être été une rude épreuve pour lui ; mais comme il s’en était bien gardé, il n’en soumit pas…. pas le moins du mondo.
De même, s’il eût donné accès dans son cœur à cet hâte exilé, la lutte morale qu’il aurait soutenue en silence pendant ce temps-là aurait eu quelque chose de méritoire. Peut-être aussi y aurait-il eu un certain mérite dans l’effort continuel qu’il aurait fait pour ne pas obtenir des résultats égoïstes par les moyens i/_s et odieux que son expérience lui avait appris à détester, et pour s’appuyer au contraire sur un principe élevé d’honneur et de générosité. Peut-être n’y aurait-il pas eu moins de mérite non plus dans sa résolution de ne pas même éviter la demeure de M. Meagles, de peur qu’en cherchant, dans son intérêt, à s’épargner une angoisse, il ne causât le plus léger chagrin à la jeune fille, qui serait ainsi devenue la cause d’une absence que M. Meagles pourrait regretter. Peut-être y aurait-il encore eu quelque mérite dans la modeste franchise avec laquelle Arthur se rappelait toujours, par comparaison, l’âge mieux assorti de M. Gowan et ses brillantes qualités d’homme du monde. Peut-être, pour faire tout cela et plus encore avec beaucoup de simplicité et avec une calme et courageuse constance, tandis qu’une angoisse secrète, les chagrins de sa vie passée, le faisaient cruellement souffrir, aurait-il eu besoin d’une certaino force de caractère, qui lui aurait fait honneur. Mais, grâce à la détermination qu’il avait prise, Arthur ne pouvait pré-
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tondra à aucun de ces mérites, et une telle situation morale n’6< tait celle de personne…. de personne nu monde.
M. Gowan se souciait fort pen qu’elle fut celle de personne on de quelqu’un. Bien no troublait la sérénité de ses manières, comme si lidôe que Clennam pouvait se permettre de disenter cette importante question était trop incroyable et trop ridicule pour que l’artiste y songeât nn seul instant. 11 lui témoignait toujours nne affabilité et l’accueillait avec une aisance qui aurait suffi (en supposant que l’associé de Daniel Dojca n’eût pas formé sa grande résolution) pour agir désagréablement sur un esprit qui aurait été dans cette situation…..la situation de Personne.
« Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas venu nier, dit H. Henry Gowan, lors d’une visite qu’il fit à Clennam le lendemain. Nous avons passé là-bas une journée délicieuse.
— C’est ce que j’ai appris, répliqua Arthur.
— De votre associé ? continua Henry Gowan. Quel cher brave homme !
— J’ai la plus grande estime pour loi.
— Par Jupiter, c’est le plus charmant individu que je connaisse ! si candide, si naïf, ayant foi dans un tas de choses si incroyables ! »
C’était là, dans la conversation de M. Gowan, un des points délicats qui chatouillaient désagréablement l’oreille de Clennam. Il l’écarta en répétant simplement qu’il avait la plus grande estime pour M. Doyce.
« il est ravissant ! Rien de plus charmant que de le voir à son fige, s’en allant, comme un amoureux de clair de lune, sans avoir rien perdu en route ni rien gagné. Cela vous réchauffe le cœur ! Si peu corrompu par le monde, si simple, une si bonne âme ! Ma parole d’honneur, M. Clennam, on se sent atrocement mondain et corrompu à coté d’un être aussi primitif. Permettez-moi d’ajouter que je ne parle que pour moi, M. Clennam ; car vous, vous êtes aussi un peu candide.
— Merci du compliment, répoudit Clennam mal à l’aise ; vous le ’ méritez également, je l’espère ?
— Penh !… À vrai dire, pas trop. Je ne suis pourtant pas uu grand imposteur. Achetez-moi un tableau, et je vous assure, entre nous, qu’il ne vaudra pas l’argent que vous m’en aurez donné. Achetez un tableau à un antre peintre — (à un des célèbres professeurs qui me battent à plates coutures, si vous voulez), — et il y a cent à parier que plus cher vous le payerez, plus il vous trompera. C’est ce qu’ils font tous.
— Tous les peintres ?
— Peintres, écrivains, patriotes, tous ceux enfin qui tiennent boutique sur le marché social. Donnez vingt livres sterling à la plupart des gens que je connais, et vous serez trompé pour votre argent : donnez-en deux mille, vous serez trompé jusqu’à concurrence de votre chiffre ; donnez-en vingt mille, vous serez trompé pour vingt mille livres. Mais quel monde charmant cela fait, mal-
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gré tout ! s’écria Gowan avec un chaleureux enthousiasme. Quel délicieux, excellent, aimable monde ! ,
— Je crovais, dit Clennam, que le principe dont vous venea de parler était spécialement adopté par…,
— Par les Mollusques ? interrompit Gowan en riant.
— Par les hommes d’État qui daignent diriger le ministère des Circonlocutions.
— Ah ! mois ne dites pas de mal des Mollusques, reprit Gowan, rien de nouveau, ce sont de charmantes gens ! Jusqu’à ce petit Clarence, l’idiot de la famille, qui est le plus agréable et le plus ravissant petit imbécile que l’on ait jamais vu ! Par Jupiter, il a d’ailleurs une sorte d’habileté qui vous étonnerait !
— Beaucoup, répondit Clennam, d’un ton sec.
— Et après tout, continua Gowan (qui avait une façon de juger les choses qui les réduisait toutes a la môme valeur), bien que je ne puisse nier que le ministère des Circonlocution* doive Gnir par causer la ruine de notre pays, il faut se rappeler que la catastrophe n’arrivera pas de notre temps…. et c’est, au bout du compte, une bonne école pour former de vrais gentlemen.
— Une école très-dangereuse, très-coûteuse et qui ne satisfait guère, je le crains, les gens qui payent fort cher le droit d’y entretenir des élèves, dit Clennam en secouant la tète.
— Ah ! vous êtes un terrible homme ! répondit Gowan d’un ton • léger. Je comprends que vous ayez presque fait perdre la tête à ce
petit ânon de Clarence, qui est le plus estimable des crétins, et que j’aime de tout mon cœur. Mais c’est assez nous occuper de lui. Je voudrais vous présenter & ma mère, monsieur Clennam. Soyez donc assez bon pour m’en donner l’occasion. »
Si Clennam se fût trouvé dans la situation d’esprit de Personne, cette invitation lui aurait semblé la chose du monde la moins désirable, et il n’aurait pas su comment s’y prendre pour la refuser.. Ma mère vit de la façon la plus simple dans C6 sombre donjon de briques rouges qu’on nomme le château de Hampton-Court, poursuivit Gowan. Si vous voulez choisir votre jour et me dire quand vous me permettrez de vous mener dîner chez elle, vous serez assommé, mais ma mère sera charmée. Voilà la pure vérité. »
Que répondre à cela ? Il y avait dans le caractère réservé de Clennam nn grand fonds de simplicité (prenez ce mot dans son sens le plus favorable),’ parce qu’il n’avait pas cette expérience qui blase nn homme. Aussi, dans sa simplicité modeste, Û se mit à la disposition de M. Gowan et on fixa le jour. Ce fut un jour bien triste pour l’invité, qui partit néanmoins pour Hampton-Court avec son introducteur.
Les vénérables habitants de ce vénérable édifice paraissaient (à cette époqce) y vivre comme auraient pu le faire dans leur camp une bande de bohémiens civilisés. L’établissement des locataires y avait nn aspect provisoire, comme s’ils comptaient décamper dès qu’ils obtiendraient ailleurs un logis plus commode ; il était facile
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de reconnaître & leur air mécontent qu’ils croyaient que l’État aurait dû leur fournir un appartement beaucoup plus agréable. Dès qu’une porte s’ouvrait, on découvrait une foule de cachotteries ot de ti’ompe-l’œil élégants : des paravents d’une taille beaucoup trop exiguë s’efforçaient en vain de transformer en salle à manger un corridor voûté, ou de cacher divers coins dans lesquels des valets en bas âge couchaient chaque soir au milieu des couteaux et des fourchettes ; des rideaux qui vous suppliaient de croire qu’ils ne cachaient rien, des impostes vitrées qui vous priaient de ne pas les voir ; une quantité de meubles aux formes mystérieuses et variées qui affectaient, les hypocrites, d’ignorer l’existence des matelas ou’ils étouffaient ; des trappes modestes qui essayaient d’é« chapper à l’attention publique et qui renfermaient évidemment des provisions de cbarbon de terre ; des passages qui se donnaient des airs de n’aboutir à rien lorsqu’on devinait, au premier coup d’oeil, qu’ils conduisaient à des cuisines microscopiques. Tout cela donnait lieu à une masse de restrictions mentales et d’artifices mystérieux. Des visiteurs, regardant en face leur hôtesse ou leur hôte, feignaient de ne pas sentir la cuisine qui se faisait à trois pas d’eux ; d’autres, assis devant une armoire qu’on avait oublié de fermer, devenaient myopes tout à coup, afin de ne pas voir un régiment de bouteilles ; d’autres encore, appuyés contre une cloison des plus minces derrière laquelle un petit page et une jeune bonne échangeaient de gros mots, faisaient semblant de se croire assis dans un muet bocage. On n’en finirait pas, s’il fallait ênu-mérer tous les petits billets de complaisance de ce genre que les Bohémiens du grand monda endossaient les uns pour les autres, à charge de revanche.
Quelques-uns des Bohémiens montraient un tempérament irritable, parce qu’ils étaient sons cesse agacés et aigris par deux circonstances contrariantes : 1° la conviction intime que la nation ne les récompensait jamais suffisamment ; 2° la permission accordée au public de visiter l’édifice où ce même public leur accordait par charité un logement gratuit. Ce dernier grief, en particulier, les exaspérait surtout le dimanche. Ce jour-là ils avaient espéré pendant quelque temps que la terre, vengeant le ciel, s’entr’ouvrirait pour engloutir les visiteurs ; mois, grâce sans doute à quelque négligence fort répréhensible des autorités qui gouvernent l’univers, cette désirable catastrophe se faisait encore attendre.
La porte de Mme Gowan fut ouverte par un domestique qui la servait depuis quelques années et qui, personnellement, avait maille à partir avec le Public, à propos d’une place de facteur qu’il attendait depuis longtemps et qui n’arrivait pas. Il savait fort bien que le Public n’était pas à même de lui donner cette place ; mais il passait sur lui sa mauvaise humeur et cherchait à se consoler en accusant le Public de l’en priver. Sous l’influence de ce grief (peut-être aussi par suite de la modicité de ses gages, dont le payement se faisait souvent attendre), il était devenu peu
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soigneux au pnysique et très-grognon au moral ; et, voyant dans Clennam nn membre isola de la masse plébéienne de ses oppresseurs, il le reçut avec ignominie.
Mme Gowan, au contraire, le reçut avec beaucoup de coudes cendance. Il trouva en elle une vieille dame majestueuse, qui passait autrefois pour une beauté, assez bien conservée encore pour pouvoir se passer de la poudre qui lui blanchissait le bout du nez, et de l’emprunt d’une certaine fraîcheur impossible, étalée « ous chacun de ses yeux. Elle garda pourtant une tenue un peu hautaine avec lui ; suivant en cela l’exemple d’une autre vieille dame à sourcils noirs et à nés aquilin, qui devait nécessairement avoir quelque chose de naturel, autrement elle n’aurait pas pu exister (mais, dans tous les cas, ce n’étaient ni ses cheveux, ni ses dents, ni son buste, ni son teint), et d’un vieux gentleman a tête grise, qui avait un aspect très-digne et très-maussade. Ces deux personnages dînaient avec Mme Gowan. Mais comme ils avaient appartenu l’un et l’autre à une ambassade anglaise dans diverses parties du monde, et comme une ambassade anglaise ne saurait trouver un meilleur moyen de se faire bien venir du ministère des Circonlocutions qu’en traitant tout sujet anglais avec un mépris écrasant (autrement elle aurait ressemblé aux ambassades des autres pays), Clennam sentit qu’en somme on faisait tout ce qu’on pouvait faire raisonnablement oour se montrer assez poli avec lui.
Le vieux gentleman à l’air digne n’était autre que lord Lan-castre des Échasses, qui avait été entretenu, pendant bon nombre d’années, par le ministère des Circonlocutions, en qualité de représentant de Sa Majesté Britannique à l’étranger. Le noble Réfrigérateur avait glacé dans son temps plusieurs cours européennes, et avait rempli cette mission avec tant de succès, que la seule mention d’un nom anglais suffisait pour donner un rhume aux étrangers qui avaient l’honneur de se rappeler lord Lancastre, à quelque chose comme un quart de siècle d’intervalle.
Il vivait maintenant dans la retraite et il avait daigné en sortir (dans une lourde cravate blanche, assez semblable à de la neige durcie) pour venir refroidir ce repas.
On retrouvait une nuance des habitudes bohémiennes de l’endroit dans les allures nomades du service, dans les étranges évolutions des plats et des assiettes ; mais le noble Réfrigérateur contribuait, bien plus que l’argenterie ou la porcelaine, à rendra ce repas magnifique. Il ombragea le dîner, rafraîchit les vins, refroidit les sauces, et gela les légumes.
D ne se trouvait en sus qu’une seule personne dans la salle dq festin, à savoir un petit Tom Poncé de laquais, adjoint au misanthrope dont le public refusait de faire un facteur. Si on avait pu déboutonner la jaquette et mettre à nu le cœur de cet enfant, ou aurait découvert qu’eu sa qualité d’humble allié de la famille Mollusque, lui aussi convoitait une place du gouvernement.
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Mme Gowan, en proie & une douce mélancolie (bien naturelle chez une dame de la société qui voit aon fils réduit à solliciter la faveur de la vile multitude en cultivant les Vilains Artst au lieu de se prévaloir do sa parenté avec les Mollusques, pour passer un anneau de plus dans le nés de la plèbe porcine), commença la con« versatiun en parlant de la triste situation dea affaires. Ce fut alors que Glannam apprit pour la première fols sur quels pauvres pivots tourne ce vaste monde.
« Si John Mollusque, dit Mme Gowan, lorsqu’on eut établi en fait la dégénérescence du siècle, si John Mollusque avait seulement consenti h renoncer à sa malheureuse idée de se concilier la vile populace, le danger aurait été conjuré, et je suis convaincue que le pays aurait été sauvé. *
La dame au nés aquilinapprouva ce discours, mais elle ajouta vaguement que si Auguste des Echaeses avait, dans un ordre du jour général, donné ordre à la cavalorio de monter a choval et de charger la canaille, le pava, elle en était convaincue, aurait été sauvé.
Le noble Réfrigérateur approuva à son tour ce discours ; mais il ajouta que si William Mollusque et Tudor des Écbasses, lorsqu’ils s’étaient réunis pour former une coalition à jamais mémorable, avaient eu le courage de museler les journaux, et rendu passible des peines les plus sévères tout gazetier qui se permettrait de discuter les actes d’une autorité constituée, soit en Angleterre, soit à l’étranger, le pays, il en était convaincu, aurait été sauvé.
Tout le monde convint que le pays ( lises les Mollusques et les des Échasses) avait besoin d’être sauvé. Personne, cependant, ne songea à se demander pourquoi il avait besoin d’être sauvé. Une seule chose paraissait bien claire : c’est qu’il n’était question que de John Mollusque, Auguste des Écbasses, William Mollusque et Tudor des Écbasses, Paul, Pierre ou Jacques Mollusques et iea Échasses, parce que tout le reste n’était que de la vile populace. Ce fut là ce qui fit sur Clennam, qui n’y était pas habitué, une impression très-désagréable ; il se demanda s’il était bien à lui de rester là sans rien dire, tandis qu’on réduisait nn grand peuple à d’aussi tristes proportions. Cependant, lorsqu’il se rappela que dans les discussions parlementaires, soit qu’il y fût question de la vie matérielle ou de l’existence morale du pays, on parlait rarement d’autre chose que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses. Pierre, Paul et Jacques Mollusque et des Échasses, 0 se décida à ne rien dire pour défendre la vile populace, puisque la vile populace était habituée à cela.
M. Henry Gowan parut éprouver un malin plaisir a soulever une discussion entre les trois orateurs et a voir la surprise désagréable que leurs discours causaient à Clennam. Méprisant la classe qui l’avait rejeté tout autant que la classe n’avait pas voulu l’accueillir, les idées anté-diluvtennes de ses commensaux ne l’ir
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ritoient en aucune façon. L’artiste amateur avait nn si aimable caractère qu’il semblait môme s’amuser de l’embarras d’Arthur et de son isolement au milieu des nobles convives. Si Clennam sa fût trouvé dans celle situation d’esprit (cette lutta secrète de Personne contra son propre cœur), il en aurait soupçonné quelque chose, et banni ce soupçon comme une indignité, mémo avant de se lever de table.
Au bout de deux heures, le noble Réfrigérateur, qui n’était jamais moins de cent ans en arrière de son siècle, recula d’environ cinq siècles, et débita d’un ton solennel des oracles politiques appropriés à cette époque lointaine. Il finit par glacer une tasse de thé pour son propre usago, et sa retira h sa plus basse température.
Alors Mme Gowan, qui autrefois avait été babituée & garder auprès d’elle un fauteuil vide ou elle invitait ses esclaves dévoués à venir s’asseoir, chacun a leur tour, durant les courtes audiences qu’elle leur accordait comme une marque spéciale de sa faveur, fit savoir à Clennam, par un geste circulaire de son éventail, qu’il était invité à s’approcher. Il obéit et vint occuper le trépied que lord Lancastre des Échasses venait d’abandonner.
« Monsieur Clennam, commença Mme Gowan, outre le bonheur que j’ai à vous recevoir,… (même dans ce taudis incommode..,, une vraie caserne….) il y a une chose dont je meurs d’envie de vous parler. Il s’agit d’une circonstance à laquelle mon fils, je crois, est redevable du plaisir d’avoir pu cultiver votre connaissance. »
Clennam s’inclina, jugeant que cette vague réponse était la plus convenable qu’il pût faire à un début de conversation qu’il ne comprenait pas encore tout à fait.
« D’abord, continua Mme Gowan, est-elle vraiment jolie ? »
Si Personne, dans la situation d’esprit qu’on lui connaît, eût eu à répondre, il aurait été fort embarrassé, il aurait eu de ’a peine à sourire et à demander :
o Qui donc ?
— Oh ! vous savez bien ! répliqua la dame. Cette demoiselle dont Henry s’est épris ; ce malheureux caprice de mon fils. Là ! Si vous regardes comme un point d’honneur de m’obliger à prononcer son nom la première…. Mlle Mickles…. Miggles….
— Mlle Meugles est extrêmement jolie.
a Les hommes se trompent si souvent à cet égard, poursuivit Mme Gowan secouant la tête, que j’avoue franchement que je suis encore loin d’être persuadée. Pourtant c’est déjà quelque chose que de vous entendre confirmer l’opinion d’Henry avec tant de gravité et de conviction. C’est à Rome qu’il a ramassé ces gens-là, je crois ? B
Cette question eût offensé Personne an dernier point. Quant à Clennam, il se contenta de répondre :
« Pardonnez-moi, mais je crains de n’avoir pas bien compris.
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— Ramassa.ces gens-la, répéta MmeGowan tapant una patlta table avec son éventail fermé (un grand éventail vert qni loi servait d’écran), Les a dénichés, les a découverts, les a déterrés,
— Ces gens-là ? Quelles gens ?
— Ces Miggles,
— Je ne saurait, vraiment vous dire, répliqua Ciennam, où mon ami, M. Meugles^ a présenté M. Henry Gowan à sa fille.
— Je crois bien qu’il les a ramassés a Rome ; mais pan importa rendrait..,, il est clair qu’il les a ramassés quelque part. Maintenant, dites-moi un pan (tout à fait en confidence), n’a-t-elle pas des mnnières par trop plébéiennes ?
— En vérité, madame, répondit Ciennam, je suis mol-niôma si plébéien que je ne me sens pas autorisé à vous éclairer sur ce point.
— Très-joli ! reprit Mme Gowan ouvrant tranquillement son éventail. Charmant ! Je dois donc conclure qu’au fond du cœur vous pensez que ses manières sont à l’unisson de sa beauté ? »
Ciennam, après un instant de roideur, s’inclina de nouveau. <s C’est c./isolant et j’espbre que vous ne vous tro apoz pas. Henry ne m’a-t-il pas dit que vous avios voyagé avec eus ?
— J’ai eu pendant plusieurs mois pour compagnons de voyage mon ami M. Meagles, sa femme et sa fille. »
(Combien le cœur de Personne aurait souffert u ce souvenir !) « C’est vraiment consolant, car cela prouve que vous devez les connaître. Voyez-vous, monsieur Ciennam, voilà bien longtemps que cela dure et je ne m’aperçois pas que l’engouement de mou fils diminue. C’est donc un immense soulagement pour moi que de pou<uir m’entretenir avec une personne aussi bien informée que vous. C’est un vrai bonbeur pour moi, une vraie félicité, je vous assure.
— Pardon, madame, répondit Arthur ; mais M. Henry Gowan ne m’a fait aucune confidence. Je suis loin d’être aussi bien informé que vous voulez bien le croire. Votre méprise rend ma position fort embarrassante. Pas un mot n’a été échangé entre M. Henry Gowan et moi à ce propos. »
Mme Gowan jeta un coup d’oeil vers l’autre bout de la chambre, du côté d’un canapé où son fils faisait une partie d’écarté avec la vieille dame artificielle qui regrettait que la cavalerie n’eût pas été mise en réquisition.
« H ne vous a rien confié ? Non, répliqua Mme Gowan. Pas un mot n’a été échangé entre vous ? Non. Cela ne m’étonne pas. Mais il est des confidences muettes, monsieur Ciennam ; et, comme vous êtes intime avec ces Miggles, je ne doute pas que vous ne sachiez à quoi vous en tenir. Peut-être avez-vous appris que j’ai souffert de cruelles angoisses en voyant Henry embrasser une profession qui…. enfin !… (haussant les épaules) une profession très-respectable, je n’en doute pas ; il y a même certains artistes qui, comme artistes, sont des personnes tout à fait supérieures ; pout »
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tant, dans notre famille, en fait do peintres, nous n’avons jamais compta que dos amatenra, et c’est « ne faiblesse bien pardonnable de…. •
Tandis que Mme Gowan, au lien d’achever sa phrase, poussait on profond soupir, Clennam, quelque résolu qn’ll lût à rester magnanime, ne pnt s’empêcher de penser qn’ll n’y avait pas le moindre danger, pour le moment, de voir nn véritable artiste répandre nn nouvel éclat sur le nom illustra des Gowan.
« Henry, continua la mère, est volontaire et entêté ; or, comme ces Miekles font naturellement tout au monde ponr l’accaparer, 1) me reste fort peu d’espoir, M. Clennam, do le voir rompra avee eux. Cette poule Miggles n’aura qu’une faible dot, je le crains ; Henry aurait pn trouver beaucoup mieux. En un mot, il n’y a rien pour compenser l’inégalité d’une pareille alliance. Enfin, 11 n’en fait qu’à sa Wtn ; et si <l’icl h quelque temps je ne vois aucune chance de rupture, il faudra bien me résigner et faire contre fortune bon cœur en acceptant ces gens-la. Je vous suis fort obligé des renseignements que vous m’avez donnés, s
Elle haussa de nouveautés épaules d’un air résigné, et Clennam salua avec la même raideur que la première fois. Puis, le visage animé d’une rougeur inquiète et avec un léger embarras, il répondit, parlant plus bas qu’il ne l’avait fait jusqu’alors :
« Madame Gowan, je sais à peine comment m’acquitter de ce que je regarde comme un devoir. J’ose donc vous prier de vouloir bien m’excuser si j’essaye de le remplir. Il me semble que vous commettes une erreur, une très-grande erreur (si je puis parler ainsi), qui demande a être rectifiée. Vous supposez que M. Alenglos et sa famille font tout au monde…. Je crois que c’est là ce que vous avez dit ?…
— Tout au monde ? répéta Mme Gowan, regardant son interlocuteur avec une calme obstination.
— Pour accaparer M. Henry Gowan ? » La dame fit un signe de tête affirmatif.
a Or, cela est si peu vrai, que je sais que l’idée de cette union rend M. Meagles fort malheureux ; je sais qu’il a soulevé tous les obstacles raisonnables qu’il a pu, dans l’espoir d’amener une rupture. »
Mme Gowan ferma son grand éventail vert, donna une petite tape sur le bras d’Arthur, puis une autre petite tape sur ses propres lèvres animées d’un sourire enjoué, et répliqua :
« Justement. C’est ce que je veux dire. »
Arthur chercha dans les traits de Mme Gowan l’explication da ces paroles.
« Parlez-vous sérieusement, monsieur Clennam ? Vous ne comprenez donc pas ? »
Arthur ne comprenait pas, et il l’avoua.
i Voyons, est-ce que je ne connais pas mon fils ? est-ce que je us sais pas gue c’est là la meilleur moyen de le retenir, ajouta
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IÀ PETITE DQRTOT.
Mme Gowan à’nn (on de dédain. Et ces Migglos ne le savent-ila pas aussi Mon qne moi ? On ! ce sont de fins matois, monsieur Clennam, et rompra ans affaires, cela se V« t ! SI je ne me trompa, ce Miggles a été dans une banque, et la banque a dit prospérer sons sa direction. Très-bien joue, je dois le reconnaître.
— Je TOQS prie en grâce, madame…. interrompit Arthur.
— Obt monsieur Clennam, comment dono pouves-vous être si créante ? »
Arthur rot si blessa dn ton hautain de la dame et de la façon dédaigneuse dont elle se caressait les lèvres aveo son éventail, qu’il répondit avec beaucoup de vivacité :
« Croyez-moi, madame, c’est la un soupçon injuste et qui n’a pas le moindre fondement.
— Un soupçon V répéta Mme Gowan. Non, ce n’ost paa un soupçon, c’est une certitude. Très-habilement joué, ma fol, puis* que ces gens semblent aussi vous avoir jeté de la pondre ans yeux, monsieur Clennam. »
Elle se mit à rire et continua & se taper les lèvres aveo son éventail, en hochant la tête comme pour ajouter :
« Allons donc ! Est-ce que je ne sais pas que ces gens-là se mettraient en quatre pour obtenir l’honneur d’une pareille alliance ? >
A" moment opportun, les cartes furent jetées de côté, et M. Honry Oowan traversa la chambre en disant :
• Mère, si vous pouvez me céder M. Clennam pour cette fois, nous avons assez loin à aller, et il se fait tard. »
M. Clennam, n’ayant pas le chois, se leva, et Mme Gowan lui montra jusqu’à la fin le même regard et les mômes lèvres dédaigneuses frappées par le même éventail*
« Ma mère vous a accordé une audience d’nne longueur terrible, dit Gowan, lorsque la porte se fat refermée sur eux. J’espère bien sincèrement qu’elle ne vous a pas trop assommé ?
— Pas du tout, » répondit Arthur.
Un petit phaéton découvert les attendait pour les ramener à Londres ; ils y montèrent et ne tardèrent pas à rouler vers la capitale. Gowan, qui conduisait, alluma un cigare ; Clennam refusa celui qu’on lui offrait. H eut beau faire, il tomba dans une rêverie si profonde, que Gowan répéta :
« J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait assommé, »
Arthur sortit un instant de sa rêverie pour répondre : « Pas du tout, > puis il retomba bientôt.
Dans la situation d’esprit en question, si importante pour…. Pcr-sonne, celui-ci eût surtout rêvé au compagnon assis auprès de lui. Il aurait songé à la matinée où il l’avait d’abord vu déracinant les pierres avec son talon de botte, et il se serait demandé : a Voudrait-il, par hasard, m’écarterde son chemin de la même façon insouciante et cruelle ? » Il se serait demandé si la présentation de es joar n’avait pas été amtugée par Henry Gowan, parce qu’il sa-
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« ait ce que dirait la dama à l’éventail. N’avait-H pas voulu ouvrir les yens d’an rival et le prévenir d’une maniera hautaine sans lai adresser personnellement la moindre confidence ? Il sa serait demandé si, dans tous les cas, on ne l’avait pas amené la ponr s’amu » ser de ses émotions refoulées et pour le tourmenter. Pnis les suppositions de Personne auraient été interrompues de temps à nuira par un sentiment de honte j sa franche nature lui aurait reproché d’entretenir un seul instant de pareils soupçons, en lui représentant qu’il s’écartait ainsi de la ronte élevée et désintéressée qu’il s’était (racée. Alors le combat intérieur eût été pins rade que Jamais, et si par hasard il avait levé les veux et qu’il eût rencontré le regard de Gowan, il aurait tressailli, comme s’il se sentait des torts envers lui.
Pais, contemplant la sombre ronte et les objots a moitié cachés dans l’obscurité, il so serait peu à peu laissé aller à une autre rêverie ponr se demander : « Où allons-nous, lui et moi, sur le cite* min encore plus sombre de la vie ? Quel est le sort qui nous attend, nous ot elle, dans un lointain obscur ? Rêvant ainsi à Chérie, il se fut encore adressé de nouveaux reproches, se disant que ce n’était pas se montrer loyal envers elle que de céder à son antipathie, et que de pareilles préventions le rendaient moins digne d’elle qu’il ne l’avait jamais été.
( Vous avez des idées noires, c’est clair, dit Gowan. J’ai grand’paur que ma mère ne vous ait atrocement assommé.
< Pas du tout, je vous assure, répondit Clonuuui. Ce n’est rien…. rien du tout…. »
CHAPITRE XXVII.
Vingt-cinq.
Vers cette épqque, l’idée que les renseignements demandés par Pancks au sujet de la famille Dorrit pouvaient bien avoir quelque rapport avec les craintes qu’il avait exprimées lui-même i sa mère au retour de son long exil, causa beaucoup d’inquiétude à Clennam. Quels renseignements M. Panel » avait-il déjà réussi à obtenir sur le compte de cette famille ? Que roulait-il savoir encore ? Pourquoi se creusait-il la tête à propos de cette famille ? Autant de questions qui intriguaient fort souvent Clennam. M. Pancks n’était pas homme à perdre son temps et ses peines à des recherches suggérées par une oiseuse curiosité. Clennam ne pouvait douter qu’il ne se proposât un but bien déterminé. Es poursuivant ce but, l’indue-
dis LÀ PETITE DORRIT.
trleus M. Panefcs ne pourrait" ! ! pas dévoiler, & l’improviste, cep. tains motifs secrets qui auraient engagé Mme Clennam à protéger la petite Dorrit ? C’était la un sujet de sérieuses réflexions.
Non qu’Arthur cha&celat un seul instant soit dans son désir, soit dans aa détermination de réparer une injustice commise du vivant de son père, si toutefois on venait à en découvrir une et qu’il fût possible do la réparer. L’ombre d’un tort supposé qui pût planer sur lui depuis la mort de son père était si vague et si nuageuse qu’elle pouvait ôtre le résultat d’une réalité bien différente de l’Idée qu’il s’en faisait. Mais, si son pressentiment se trouvait justifia, il était prêt a faire l’abandon de tout ce qu’il possédait, dût-il être obligé de recommencer son début dans la vie. Comme les terribles et sombres leçons de son enfance n’avaient jamais pénétré jusqu’à son cœur, le premier article de son code de morale était qu’il fallait commencer, en toute bumilité pratique, par regarder à ses pieds sur la terre, pour ne point trébucber dans sa route, attendu que les pieuses paroles n’étaient point des ailes qui pussent nous faire monter aux deux. Le devoir sur la terre, la restitution sur ia terre : commençons par là, car ce sont là les deux premières marches d’un escalier difficile. La porte est étroite et le sentier resserré ; bien plus étroit et plus resserré que la grand’route parée de vaines professions de foi, de pailles entrevues dans l’œil du voisin et du généreux abandon d’autrui au jugement sévère de la Providence : tous oripeaux qui ne coûtent pas cher, ou plutét qui ne coûtent absolument rien.
Non ; Il n’entrait dans son inquiétude ni terreur ni hésitation égoïste, il craignait seulement que Panchs ne remplit pas son engagement et ne fit quelque découverte sans la lui conOer. D’un autre coté, lorsqu’il se rappelait sa conversation avec lui, et le peu de raison qu’il avait de supposer que ce bizarre personnage eût trouvé quelque piste nouvelle, il s’étonnait parfois d’y attacher tant d’importance. Ballotté sur cette mer d’incertitudes comme toutes les barques sont ballottées sur la mer, il errait à l’aventure sans pouvoir trouver de port.
La disparition de la petite Dorrit, qui s’était dérobée à leurs relations d’habitude, ne raccommodait pas les choses. Elle était si souvent sortie et elle restait si souvent dans sa chambre, qu’il commença à s’apercevoir qu’elle lui manquait et que son absence lui laissait un vide. Il lui avait écrit pour lui demander si elle allait mieux, et elle lui avait répondu, dans les termes d’une vive reconnaissance, qu’elle se portait très-bien et qu’il aurait tort de s’inquiéter ; mais il ne l’avait pas revue depuis plusieurs semaines, et, comme il n’était pas accoutumé à cela, le temps lui paraissait bien long.
En rentrant chez lui un soir, après une entrevue avec le doyen, qui lui avait dit que sa fille était en visite (c’était toujours sa réponse lorsqu’elle était à travailler de tout son courage pour gagner le souper de son pern), Clennam trouva M. Meugles qui se proxetc*
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nait dans le salon d’un pas très-agité. Dès qu’Arthur ouvrit la porto, M. Meugles s’arrêta, sa retourna, et s’écria : a Clennnml… Tattycoraml
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Perdue I
— EU 1 nais, bon Dieu t que voulez-vous dire ?
— Ella n’a pas voulu compter jusqu’à vingt-cinq, monsieur ; pas moyen de la décider à aller jusque-là ; elle s’est arrêtée à huit, et la voilà partie !
— Partie do chez vous ?
— Pour ne pins revenir, répondit M. Meagles secouant la tête. Vous ne connaisses pas lo caractère emporté ot indomptable de cotte fille ; une douzaine de chevaux attelés après elle no sulflraient pas pour la ramener maintenant ; ot d’ailleurs toutes les chaînes et tous les voirons de l’ancienne Bastille ne sulflraient pas pour la retenir si elle était ici contre son gré.
— Comment la chose est-elle arrivée ? Asseyez-vous donc, je vous en prie, et racontez-moi cola.
— Quant à vous dire comment c’est arrivé, ce n’est pas trop facile ; car, à moins de connaître d’abord le malheureux caractère de cette pauvre fille, qui est un véritable ouragan, vous auriez peine à me comprendra. Mais voici quelques détails. Depuis quoique temps, Chérie et Mère et moi, nous avons eu pas mal de causeries intimes. Je ne vous cacherai pas, Clennam, que ces causories n’ont pas été d’une nature aussi agréable que nous aurions pu le désirer ; il y était question d’un nouveau voyage. En proposant de nous remettre encore une fois en route, j’avais un but. »
Le cœur de Personne se mit a battre bien fort.
a Un but, continua M. Meagles au bout d’un instant, que je ne vous cacherai pas non plus, Clennam. Notre chère fille a une inclination que je regrette. Peut-être avez-vous deviné pour qui ? Henry Gowan.
— Cette nouvelle n’a rien d’imprévu pour moi.
— Allons ! dit M. Meagles en poussant un profond soupir. Plût à Dieu que vons n’eussiez pas en à le prévoir. Enfin, cela est. Mère et moi nous avons tout fait pour l’empêcher, Clennam. Les tendres conseils, le temps, l’absence, nous avons tout essayé, sans succès jusqu’à présent. Dans nos récentes ".auseries il a été question de nous éloigner encore une fois, pour une année au moins, afin qu’il y eût une séparation et une rupture complètes pendant ce laps de temps. Chérie en a été malheureuse, et par conséquent Mère et moi nous avons été malheureux aussi. »
Clennam dit qu’il Je croyait sans peine.
« Or, continua M. Meagles d’un ton apologétique, je dois reconnaître, en ma qualité d’homme pratique, et je suis sur que Mère, en sa qualité de femme pratique, reconnaîtrait avec moi que dans les familles chacun est porté à exagérer ses peines et à transformer en montagnes ses taupinières domestiques, de manière à agacer les
81* hh PETITE DOHRIT.
•impies spactateurs…. cous que cela n’intéresse pas autant, vous saves. Néanmoins le bonheur ou le malheur de Chérie est une question de vie ou de mort pour nous ; et vous nous excuseras, je crois, d’y attacher une importance extrême. Dans tous les cas, Tatlycorara n’aurait pas du s’en fâcher, N’êtes-voua pas de cet avle ?
— Certainement, j’en suis tout à fait, répondit Clennamd’un ton qui annonçait qu’il était loin de trouver M. Meagles tropexi-geant,
— Eh bien, pas do tout, monsieur, reprit celui-ci secouant tristement la tête. Elle n’a pas pu y tenir. Les colères et les emportements de cette tille, ses rages et ses boutades sont devenues telles que ]e lui ai redit vingt fois en passant auprès d’elle (et tout doucement) : c Vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant ; comptes jusqu’à vingt-cinq, » Et plût à Dieu qu’elle n’eût fait que ca du matin au soir, la chose ne serait pas arrivée. >
M. Meagles, avec on visage abattu, où la bonté de son cœur était encore plus manifeste que dans ses moments de bonheur et de franche gaieté, se passa la main sur le visage depuis le front jusqu’au menton et secoua de nouveau la tête.
« Je disais à Mère (et c’était parfaitement inutile, car elle l’aurait bien pensé sans moi) : Nous sommes des gens pratiques, ma chère, et nous savons son histoire ; nous voyons dans cette malheureuse fille un reflet de ce qui a dû se passer dans le cœur de s » mère avant que cette infortunée vint an monde ; nous serons indulgents, Mère, nous ne ferons pas attention à son vilain caractère pour le moment, ma chère, nous profiterons d’une occasion plus favorable pour raisonner avec elle, quand elle sera mieux disposée : de sorte que nous ne disions rien. Mais nous avions beau faire, il parait que cela devait arriver ; on soir la bombe a éclaté tout a coup.
— Comment et pourquoi ?
— Si vous me demandes pourquoi, répliqua M. Meagles, on peu embarrassé par cette question, car U songeait bien plus à excuser Tattycoram qu’à prendre le parti de la famille, je ne puis que vous répéter ce que je disais à Mère. Si vous me demandez comment, je vais vous le raconter. Nous venions de dire bonsoir à Chérie (très-affectueusement, j’en convieus), et Tattycoram était remontée avec elle…. Vous vous rappelez qu’elle était la femme de chambre de Chérie. Peut-être Chérie, nerveuse et agacée, se sera-t-elle montrée un peu plus exigeante que de coutume : encore ne sais-je pas sf j’ai le droit de faire cette supposition ; car elle a toujours été prévenante et douce.
— La meilleure maîtresse du monde.
— Merci, Clennam, dit M. Meagles lui donnant une poignée de main ; vous les avez vues ensemble bien des fois…. Mais revenons à mon histoire…. Bientôt nous entendîmes cette infortunée Tattycoram élever la voix et parler d’un ton courroucé ; eu moment où
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nous allions demander ce qu’il y avait, Chérie revint toute tremblante, disant qu’elle avait peur. Tattycoram la suivit de près, écornant de colère. « Je vous déteste tous les trois, s’écria-t-elle, frappant du pied. Je vous exècre, vous et tonte la maison 1
— Là-dessus, vous ave*….
— Moi ? répondit M. Me-tgles avec une bonhomie pleine de franchise qui aurait conquis la confiance de Mme Gowan elle-même, j’ai dit : Comptes jusqu’à vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant, a
M. Meagles se caressa de nouveau le visage d’an air profondément affligé.
a Elle était tellement habituée a obéir à cette recommandation, Clennam, que même en ce moment (et vous n’avez jamais vu une fille dans une pareille rage), elle s’arrâta court, me regarda en face et compta (a ce que j’ai cru entendre) jusqu’à huit. Mais elle ne put se maîtriser davantage. Elle éclata, la pauvre fille, et envoya au diable le reste des chiffres. Alors ce fut une véritable tempête. « Elle nous détestait, elle était malheureuse avec nous, elle ne pouvait plus vivre ainsi, elle ne le voulait plus, elle était décidée à partir. Elle était plus jeune que sa maitresse, et se figurait-on qu’elle aQait rester pour nous voir toujours traiter mademoiselle comme la seule créature au monde qui fût jeune et digno d’intérêt, la seule qui méritât d’être aimée et choyée ? Non, elle no restorait pas, elle ne resterait pas, elle ne resterait pas ! Que penserait-on qu’elle eût été, elle, Tattycoram, si elle avait été caressée et soignée depuis son enfance comme sa jeune maitresse ? N’aurait-elle pas été aussi bonne ? Oui, et cinquante fois meilleure qu’elle, peut-être. Quand nous faisions semblant de tant nous aimer, c’était uniquement pour la froisser ; voilà ce que nous faisions : c’était pour la froisser et lui reprocher sa naissance. Et toute la maison n’en faisait pas d’autres. Chacun parlait devant elle de son père et de sa mère, de ses frères et de ses sœurs ; on aimait à en faire parade quand elle était là. Pas plus tard qu’hier, Mme Tichit, lorsque son bambin de petit-fils était auprès d’elle, s’amusait à écouter l’enfant essayer de bégayer le sobriquet ridicule que nous avions inventé pour elle, et Mme Tickit riait à gorge déployée. Et qui donc n’en riait pas ? Et qui étions-nous donc pour avoir le droit de lui donner un nom de chien ou de chat ? Mais ça lui était bien égal. Elle ne voulait pins de nos bienfaits ; elle nous rejetterait à la figure le nom dont nous l’avions affublée, et elle s’en irait. Elle s’en irait à l’instant même, personne ne pourrait la retenir, et nous n’entendrions plus parler d’elle. »
M. Meagles avait débité cette tirade avec un souvenir si vif de l’original, qu’il était presque aussi animé et aussi ronge que la jeune personne dont il venait de répéter le monologue.
< Eh bien ! reprit-il après s’être essuyé le visage, il était inutile de chercher à raisonner en ce moment avec cet être haletant de colère (Dieu sait ce que doit avoir été l’histoire de sa mère) ; je je me contentai donc de lui dire tranquillement que je ne la lais-
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serais pas s’en aller a « ne pareille heure ; Je loi pris la nain et Je la conduisis a sa chambre ; mais j’eus sois de fermer a clef les portes de la maison. Mais ce matin elle était partie.
— Et vous ne savez ce qu’elle est devenue ?
— Non ; je la cherche depuis ce matin. Il faut qu’elle se soit éloignée de très-bonne heure et en cachette. Je n’ai rien découvert qui pût me mettre sur ses traces dans les environs.
— Attendes ! dit Clennam, après un moment de réflexion. Vous désirez la voir ? Je le présume, du moins.
— Oui, certainement ; je veux lui donner encore une chance ; Mère et Chérie veulent lui donner encore une chance. Allons ! je je vois bien que vous-même, Clennam, vous voudriez laisser une chance & cette pauvre fille si passionnée, reprit M. Meagles d’un ton persuasif, comme si ce n’était pas lui qui eût le droit de se croire offensé par la conduite de Tattycoram.
— Ce serait bien étrange et bien dur de ma part de penser an-froment, répliqua Clennam, lorsque vous et votre famille, vous vous montrez si prompts à pardonner. J’allais vous demander si vous aviez songé à cette Mlle Wade ?
— Oui, j’ai songé & elle. Mais je n’y ai pensé qu’après avoir parcouru tout notre voisinage, et encore n’y aurais-je peut-être pas pensé si, en rentrant, je n’avais pas trouvé Mère et Chérie qui s’étaient mis dans la tête que Tattycoram est allée chez cette demoiselle. Alors, naturellement, je me suis rappelé ce qu’elle nous avait dit le premier jour ou vous avez dîné avec nous.
— Savez-vous où demeure Mlle Wade ?
— À parler franchement, répliqua M. Meagles, c’est parce que j’ai une sorte de vague idée de son adresse, que je vous ai attendu ici. Il existe là-bas à Twickenham une de ces bizarres impressions qui viennent parfois se faufiler d’une façon mystérieuse dans l’esprit des gens sans que personne puisse dire de qui il la tient, mais que tout le monde néanmoins croit tenir de quelqu’un…. Eh bien ! U existe chez nous une vague impression de ce genre d’après laquelle Mlle Wade demeurerait on aurait demeuré à cette adresse, ou dans les environs. »
M. Meagles tendit à Clennam un papier ou on lisait le nom d’une des plus sombres petites mes de la région fasbionable, de Grosvenor-Square, près de Parfc-Lane.
a Mais il n’y a pas de numéro, remarqua Clennam après avoir lu cette vague adresse.
— Pas de numéro, mon cher Clennam ? Je crois bien qu’il n’y a pas de numéro ! Il n’y a rien du tout. Je ne répondrais pas même du nom de la rue. Peut-être est-ce un nom qui flottait dans l’air et qu’on a saisi an passage ; car, ainsi que je viens de vous le dire, personne chez moine se rappelle *■ qui il a entendu donner cette adresse…. mais U n’y a toujours pas de mal d’aller ans renseignements parla ; et comme j’aimerais mieux avoir quelqu’un avec moi qno de m’y rendra seul, et que d’ailleurs vous
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ave » été aussi le compagnon de voyage de cette femme impassible, j’ai pensé…. »
Arthur, sans laisser à M. Meagles le temps d’achever sa phrase, reprit son chapeau en disant qu’il était prêt.
C’était par une triste, chaude et étouffante soirée d’été. Ils allèrent en voilure jusqu’au commencement d’Osford-Street, ou ils descendirent pour s’engager dans le labyrinthe formé ans environs de Park-Lane par ces grandes mes d’une sombre dignité et ces petites mes qui voudraient bien paraîtra aussi dignes, mais qui ne réussissent qu’à être plus sombres. À chaque coin de rue, le crépuscule était encore assombri par de vieilles horreurs de maisons, ornées de portiques et d’accessoires d’un goût exécrable, et par des monstres d’architecture qui avaient vu le jour sons an maître sans cervelle à une époque non moins écervelée, avec la prétention d’exciter l’admiration de tons les siècles futurs, jusqu’au jour on. elles crouleraient en ruines. À côté de cela, le crépuscule étendait aussi son ombre sur de petits bâtiments parasites qui semblaient souffrir d’une crampe universelle, à partir de la porte en raccourci, construite sur le modèle gigantesque du portail de Sa Seigneurie sur la place, jusqu’à la fenêtre étriquée du boudoir qui donnait sur les écuries et les tas de fumier des maisons voisines. Des résidences racbitiques dans leur élégance prétentieuse, trop petites pour contenir autre chose commodément qu’une odeur lugubre* ment nauséabonde, semblaient être le produit adultérin du croisement des habitations de ce quartier aristocratique ; et celles dont les petites fenêtres cintrées et les petits balcons supplémentaires étaient soutenus par de minces colonnes de fer, avaient l’air de nobles scrofulens appuyés sur leurs béquilles. Çà et là des armoiries contenant toute la science du blason planaient sur la me, du haut d’une porte cochère, comme un archevêque qui prêche contre la vanité ’.Les boutiques, peu nombreuses, ne faisaient aucun étalage, car elles se souciaient fort peu de l’opinion publique. Le pâtissier savait quels étaient les noms inscrits sur son livre, et cette connaissance l’empêchait de faire des folies : il se contentait de placer dans sa montre quelques bocaux d’antiques de menthe et quelques vieux pots de gelée de groseille. Une douzaine d’oranges formait à peu près la seule* concession que la fruitier croyait devoir faire aux exigences du vulgaire. Un simple panier garni da mousse et ayant autrefois contenu des œufs de pluvier, était tout ce que le marchand de volaille daignait exhiber aux yeux de la plèbe. On aurait dit que tous les habitants de ces rues-là (c’est toujours’ comme ça à cette heure et durant cette saison) étaient partis pour dîner en ville, et qu’il n’y avait personne en ville pour
t. X Londres, lorsque le chef d’une famille à prétentions héraldiques vient è mourir, on fait porter un deuil monumental à sa demeure, an mojtia d’an écusson noir, en forme de losange, qui, pendant l’espace d’une Minée, reste accroché ew la façade de la maison. (W*« « * » imiMwr,)
SIS
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leur donner à dîner. Snr les marches de chaque porte on voyait flâner des laquais an plumage éclatant et bi-colore, avec leurs têtes neigeuses, deroiersreprésentants,a ce qu’on aurait pu croire, d’une race éteinte d’oiseaux monstrueux. On voyait des maîtres d’hôtel, personnages solitaires d’un aspect monacal, dont chacun paraissait en défiance de tous les autres maîtres d’hôtel. Les équipages étalent revenus du Park ; on commençait à allumer les ré-verbères ; et de méchants petits grooms portant les vêtements les plus serrés qu’il soit possible de voir et dont les jambes torses faisaient pendant avec leur esprit retors, se promenaient deux à deux d’un air indolent, mâchant des brins de paille et échangeant des secrets frauduleux. Les chiens danois, habitués à sortir avec les voitures comme inséparables de ces brillants équipages, avaient l’air de se faire prier pour sortir autrement et faisaient la grimace pour accompagner les valets dans leurs courses. Ça et la on apercevait une taverne discrète qui ne sollicitait pas ostensiblement le patronage du public dont elle pouvait se passer et où l’on ne recevait pas volontiers un gentleman qui n’aurait pas porté livrée.
Les deux amis en firent par eux-mêmes l’expérience, quand ils y entrèrent pour demander des renseignements. On n’avait jamais entendu parler, ni là, ni ailleurs, d’une demoiselle Wade qui aurait habité la rue que cherchaient MM. Meagles et Clennam. C’était une de ces rues parasites en question ; longue, étroite, régulière, sombre et triste ; un vrai tombeau de briques et de plâtre. Ils s’arrêtèrent devant plusieurs des petits jardinets qui séparent les maisons des trottoirs, et s’adressèrent à des domestiques qui montèrent du sous-sol d’un air ennuyé pour venir leur répondre, le menton appuyé sur le haut de la grille, qu’ils ne connaissaient cette demoiselle ni d’Eve ni d’Adam. Ils longèrent un côté de la me, puis la redescendirent en longeant l’autre côté ; pendant ce dernier trajet, deux marchands de journaux criant une nouvelle surprenante qui n’était jamais arrivée et n’arriverait jamais, vinrent réveiller par leurs voix enrouées les échos des maisons désertes ; mais cet intermède ne provoqua aucun incident. Enfin Clennam et M. Meagles s’arrêtèrent de nouveau au coin par lequel ils avaient commencé leurs investigations, sans se trouver plus avancés qu’auparavant. Il existait*, dans cette rue, une maison assez salle et apparemment inhabitée, car les affiches collées aux carreaux annonçaient qu’elle était à louer. Ces affiches, vu l’aspect lugubre et monotone du quartier, avaient presque l’air d’un ornement. Peut-être parce que cette maison l’avait frappé, peut-être parce que M. Meagles et lui avaient répété plusieurs fois en passant devant cette habitation : « Il est clair qu’elle ne demeure pas là, » Clennam proposa d’aller frapper à la porte avant de renon-tcer. M. Meagles y consentit, et ils retournèrent sur leurs pas.
Us frappèrent une fois, et sonnèrent une autre fois sans obtenir deréponse.
« Il n’y a personne, dit M. Meagles, prêtant l’oreille.
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— Essayons encore une fois, » dit Clennam.
Il frappa de nouveau. À ce second appel, on entendit quelqu’un monter de la cuisine souterraine, et un pas traînard se diriger vers la porte.
L’étroit passage était si obscur, qu’il3 ne purent voir la personne qui venait d’ouvrir la porte ; mais c’était sans -doute une vieille femme.
a Pardon de vous avoir dérangée, dit Clennam. Pourriez-vous, par hasard, nous dire où demeure Mlle Wade ?
— C’est ici, répondit inopinément la vois de la vieille femme ci cbée dans l’obscurité.
— Est-elle chez elle ? s
N’obtenant pas de réponse, M. Meagles répéta :
— Voudriez-vous bien nous dire si Mlle ’Wade y est ?
— Je suppose que oui, répliqua la voix d’un ton brusque après un instant de silence ; si vous voulez monter, je vais demander, »
La porte se referma derrière eux et ils se trouvèrent emprisonnés dans cette sombre maison à l’atmosphère étouffante. Un frôlement leur annonça que leur guide s’éloignait, et ils entendirent sa voix qui leur disait, du haut des marches :
« Montez, s’il vous plaît, le chemin est libre. *
Ils montèrent donc à tâtons l’escalier, guidés par une faible lueur. Cette lumière était celle des réverbères de la rue, brillant à travers les vitres d’une croisée sans rideaux. La vieille ferma la porte et les laissa dans une chambre étouffée.
a Voilà qui est drôle, Clennam ! dit M. Meagles à voix basse.
— Assez drôle, en effet, répliqua Clennam sur le môme ton ; mais nous avons réussi ; c’est là le principal. Voici venir une lumière ! »’
Cette fois la lumière était une lampe, et celle qui la portait une vieille femme très-sale, très-ridée et très-desséchée.
« Elle est chez elle, dit la vieille (c’était la voix qui leur avait parlé en bas), elle va venir. »
Après avoir posé la lampe sur la table, la vieille épousseta ses mains avec son tablier (qui n’était guère propre à les nettoyer), regarda les visiteurs avec des yeux ternes, et sortit à reculons.
La dame qu’ils venaient voir,,si en effet c’était elle qui habitai ! cette maison, semblait s’être installée là comme elle aurait pu s’é tablir dans un caravansérail oriental. Un petit tapis carré, étendu au centre du parquet, quelques meubles qui évidemment n’avaient pas été faits pour la chambre, avec une foule de malles et d’objets de voyage, composaient tout l’établissement de Mlle Wade. Du temps de quelque locataire moins nomade, il y avait eu dans ce petit étouffoir de salon une console dorée et un miroir, mais la dorure était maintenant aussi terne que les fleurs de l’an passé, et le miroir couvert d’un tel nuage, qu’on eût dit qu’il avait le pouvoir magique de conserver le mirage de tous les brouillards et de tous les mauvais temps qu’il avait reflétés. Les visiteurs n’eurent
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qu’une minute ou deus pour regarder autour d’eus, car bientôt la porte s’ouvrit, et Mlle Wade apparut.
Elle n’avait pas changé le moins du monde depuis leur dernière rencontre : elle était tout aussi belle, tout aussi dédaigneuse, tout aussi contenue. Leur présence ne parut lui causor aucune surprise, aucune émotion. Elle les engagea à prendre un siège, et, refusant elle-même de s’asseoir, entra immédiatement en matière.
« Si je ne me trompe, commença-t-ella, je devine ce qui me vaut l’avantage de votre visite : nous pouvons y arriver sans préambule.
— Ce qui m’amena, madame, dit M. Meagies, c’est Tatty-coram.
— C’est ce que je pensais.
— Mademoiselle Wade, continua M. Meagies, seriez-vous assoa bonne pour me dira si vous savez co qu’elle est devenue ?
— Certainement} je sais qu’elle est ici, avec moi.
— Alors, madame, vous me permettrez de vous faire savoir à mon tour que je serais heureux de la voir revenir, que ma femme ne le serait pas moins, et que ma fille souhaite aussi son retour. Voilà un grand nombre d’années qu’elle est "restée chez nous, nous n’oublions pas les droits qu’elle a à notre intérêt, et je vous assure que nous serons tout disposés à l’indulgence.
— De l’indulgence ? répéta Mlle Wade, toujours avec le môme calme ; à quel propos ?
— Je crois, mademoiselle Wade, dit alors Arthur, voyant que M. Meagies était un peu embarrassé, je crois que mon ami veut parler des colères auxquelles cette pauvre fille se laisse aller sous l’influence d’une jalousie injuste qui lui fait quelquefois oublier de meilleurs sentiments. »
La dame se mit & sourire en tournant les yeux vers Arthur.
c Vraiment ? » fut la seule réponse qu’elle lui adressa.
Elle se tint auprès de la table d’un air si calme et si tranquille, que M. Meagies resta à la regarder comme saisi d’une sorte de fascination, sans pouvoir même lancer un coup d’oeil à Clennam pour l’engager à continuer. Après avoir attendu quelques minutes sans trop savoir que dire, Arthur ajouta :
« Peut-être, Mlle Wade, seraiVil bien que M. Meagies pût la voir ? ’
— Bien de plus facile, répliqua Mlle Wade. Venez ici, Henriette. »
211e avait ouvert une porte tout en faisant cette réponse et elle revint tenant la transfuge’ par la main. C’était un curieux spectacle de les voir debout l’une à côté de l’autre, Tattycoram plissait le corsage de sa robe avec la main qu’elle avait libre, d’un air moitié indécis, moitié en colère ; Mlle Wade, le visage toujours calme, la contemplant avec attention et laissant aisément deviner, sous ce uang-firoid extérieur (comme un voile laisse deviner la forme qu’il recouvre), l’emportement indomptable de sa propre nature.
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« Voyen, dit-elle da môme ton qu’auparavant. Voila votre pa< tron, votre maître. Il consent a voua reprendre, ma cabre, pourvu quo vous sachiez apprécier cette faveur et que vous consentiez o raccompagner. Voua pouvez recommencer a servir de relief a tous les mérites de sa jolie fille ; vous pouvez devenir l’esclave de ses charmants caprices, le joujou de la maison, une preuve vivante de la bonté de cette aimable famille. Vous pouvez reprendre votre drôle de nom, qui sert n vous faire montrer an doigt comme un être a part, et ce n’est que trop juste ; car il ne faut pas oublier voire naissance, ma chère, votre naissance ! Vous pouvea reprendra votre place auprès de la fllle de monsieur, Henriette, et redevenir on témoignaga irrécusable de la supériorité et de la gracieuse condescendance de Mlle Minnie. Vous pouvez recouvrer tous ces avantages et bien d’autres de ce genre que vous ne sauriez avoir oublia, au lien de les perdra en restant auprès de moi pour recouvrer tout cela ; vous n’avez qu’un mot à dira à ces messieurs, c’est que vous êtes désolée et repentante et que voua demandes à retourner avec eux pour mériter votre pardon. Qu’en dites-vous, Henriette ? Voulez-vous les accompagner ? »
I,a jeune fllle, à ces paroles, avait senti renaître sa colère ; elle répondit, les joues animées d’une soudaine rougeur et en froissant dans sa main fermée la robe que, jusqu’alors, elle n’avait fait que plisser : « J’aimerais mieux mourir I »
Mlle Wade, toujours debout à côté de Tattvcoram dont elle n’avait pas lâché la main, tourna tranquillement la tête et dit avec un sourire : « Messieurs, que vous reste-t-il à faire, après cela ? » La consternation indicible qu’avait ressentie le pauvre M. Mea-gles en entendant calomnier aiosi ses intentions et sa conduite, l’avait empêché jusqu’à ce moment de répondre on mot ; mais il retrouva enfin l’usage de la parole pour dire :
« Tattvcoram…. car je continue à vous appeier par ce nom, ma bonne fllle, parce que j’ai la conscience de n’avoir jamais eu de mauvaises intentions, lorsque je vous l’ai donné, et la conviction que vous le savez….
— Non, je ne le sais pas ! s’écria Tattvcoram, levant de nouveau les yeux et se déchirant presque la poitrine avec sa main agitée.
— Pas maintenant, c’est possible, continua M. Meagles, tant que les yeux de cette dame seront fixés sur vous (Tattvcoram regarda un instant les yeux en question), tant qu’elle exercera sur vous cette fatale influence que nous lui voyons exercer ; pas maintenant, c’est possible, mais plus tard. Tatlycoram, je ne demanderai pas à cette dame si elle croit ce qu’elle a dit, même dans la colère et la rancune inexplicables dont mon ami et moi nous ne pouvons douter qu’elle soit animée pour parler comme elle vient de le faire, malgré l’art inconcevable avec lequel elle sait dissimuler si bien. Je ne Vous demanderai pas si, avec les souvenirs que vous ave* dû con*
i. — ai
ass
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server de ma maison et de cens qui l’habitant, vous croyez vous » même ce que cette dame viontda dire. Je vous dirai seulement que vous n’auras aucune promesse à faire nia moi ni aux miens, aucun pardon & solliciter, et qne je ne vous demande rien an monde, Tafr tïcoram, que de compter jusqu’à vingt-cinq, »
Tattycoram le regarda an instant, puis répondit en fronçant les sourcils :
t Je ne veux pas. Mademoiselle.Wade, emmenez-moi I s’il vous platt. >
Il n’y avait plus chez elle apparence de latte pour vaincra sa rage intérieure, & moins qne ce ne fût entre la colère et l’obstination. Son teint animé, son pouls rapide, sa respiration haletante, semblait se révolter et se soulever afin de repousser à l’envi l’occasion qui se présentait de revenir sur ses pas.
• Je ue veux pas. Non, non, non I répêta-t-elle d’une voix près » que étouffée par la colère. Je me ferai plutôt couper en morceaux : je me couperais plutôt moi-môme en morceaux ! »
Mlle Wade, qui venait de lâcher la main de Tattycoram. posa la sienne sur le col de la jeune fille d’un air protecteur, et dit en !« • gardant ses visiteurs avec le même sourire qne la première fois et’ avec la même intonation :
« Messieurs, que vous reste-t-il à faire après cela ?
— 0 Tattycoram, Tattycoram ! s’écria M. Meagles, l’adjurant en même temps par un geste de sa main suppliante. Écoutez la voix de cette dame ; regardes le visage de cette dame, songes à ce qu’il y a dans le cœur de cette dame et penses à l’avenir qui vous attend. Mon enfant, quoi que vous en pensies, l’influence que cette dame exerce sur vous (et qui, à nos yeux, est quelque chose de surprenant, j’oserais même dire de terrible) se fonde sur ce qu’elle est encore pins intraitable qne vous dans ses haines et qne son caractère est encore plus violent que le vôtre. Qu’allez-vous devenir ensemble ? Qu’est-ce qui va résulter de tout cela ?
—Je suis seule ici, messieurs, remarqua Mlle Wade, sans changer de ton ni de manières. Vous pouvez dire impunément ce que vous voudrez.
— La politesse doit céder devant l’intérêt que je porte à cette enfant égarée, madame, répliqua M. Meagles, lorsque je la vois dans une position si critique ; malgré cela, j’espère ne pas y manquer, même en songeant à tout le mal que vous lui faites sous nos yeux. Pardonnez-moi si je vous rappelle devant elle….mais je suis bien forcé de le faire…. qne vous avez toujours été, pour nous tous un mystère, et que nous n’avions rien de commun avec vous, lorsqu’elle a malheureusement attiré votre attention pour la première fois. Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous ne cachez pas…. vous ne pouvez pas cacher le sombre esprit qui vous anime. Si, par ha– f tard, vous étiez une de ces femmes qui, pour on motif ou pour un entre, trouvent on cruel plaisir à rendre une de leurs semblables cussi malheureuse qu’elles-mêmes (je suis assez vieux pour avoir
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entend » parler de ees femmea-làXje ne pois que loi dira : « Défies-vous d’elle ; » comme à vous : « Déflet-vous de vons-raômo, »
— Messieurs ! dit Mlle Wadeavea le même sang-froid, lorsque vona aure » achevé.. » MonsieurClonnam, peut-être engngeres« vou8 voire ami….
— Pas avant que J’aie tenté on dernier effort, interrompit bravement M. Meagleaj Tattvcoram, ma pauvre chère fille, complet jusqu’à vingt-cinq.
— Ne repousses pas l’espoir, la certitude qna vons offre votre bon protecteur, dit Clennam d’une vois’émue. Retournes vers vos amis que vous n’aves pas oubliés. Songea-y encore ono foisl •
— Non, non, non ! Je ne veux pas ! répondit la jeune fille, la poitrine gonflée et la main sur sa gorge ; mademoiselle Wade em-mones-moi !
— Tattycoram, dit M. Meagles encore une fois, la seule chosa au monde que je vous demande, ma fille ! c’est de compter jusqu’à vingt-cinq ! >
Et il y avait un air de triomphe facile & lire dans le visage qu’elle tourna pour prendre congé de ses visiteurs.
Elle leva les mains et se boucha les oreilles avec on geste si violent que ses cheveux noirs et brillants se déroulèrent ; puis elle tourna résolument la tête du côté du mur. Mlle Wade, qui l’avait observée pendant ce dernier appel avec son étrange et sérieux sourire, la main sur la poitrine, ainsi qu’elle l’avait observée une fois déjà à Marseille, Mlle Wade passa son bras autour de la taille de Tatlycoram comme pour s’emparer d’elle à tout jamais.
a Comme c’est la dernière fois que j’aurai l’honneur de vous recevoir, dit-elle, et que vous semblés désirer savoir qui je suis et quelle est l’origine de mon influence sur Henriette, saches que cette influence tient à ce que nous avons une cause commune à défendre. Ce que ce pauvre jouet brisé peut être quant à la naissance, je le suis comme elle. Elle n’a pas de nom, je n’est ai pas non plus. Nous avons les mêmes griefs. Je n’ai plus rien avons dira. »
Ces paroles s’adressaient à M. Meagles qui sortit tristement du salon. Tandis que Clennam suivait son ami, Mlle Wade lui dit, avec le même sang-froid extérieur et la même voix impassible, mais avec un sourire qu’on ne voit que sur les visages cruels : un sourire presque imperceptible, qui relève les narines, touchant à peine les lèvres et qui ne s’efface pas graduellement mais disparait tout à coup lorsqu’on n’en a plus que faire :
a J’espère que la femme de votre cher ami M. Gowan trouvera le bonheur dans le contraste qui distingue sa naissance de celle de cette jeune fille et de la mienne, au sein de la haute et brillante fortune qui l’attend. >
» »2t U. i »ETITE JDQRRIÎ.
CHAPITRE XXVIII.
\A disparition de Personne. r ;
Non content do la démarche qu’il avait faite pour ramoner sa -_ protégée, M. Meagles écrivit une lettre deromontrance, pleine d’ln< . dulgenco et do bonté, a Taltyeoram et a Mlle Wade. La jeune Alla reçut encore do son ex-maltresse une lettre capable de la toucher ’• si elle avait encore pu l’être. Ces trois lettres étant restées sans 2 réponse (elles furent toutos trois renvoyées à M. Meagles quelques ’ semaines plus tord, comme ayant été refusées a domicile), l’ancien -banquier engagea Mme Meagles à tenter une entrevue personnelle. Cette dame excellente n’ayant pas môme obtenu une audience et 1 » porte lui ayant été interdite avec opiniâtreté, M. Meagles supplia ■§ Arthur de tenter do son côté une nouvelle démarche. Ce dernier y s consentit’, mais sa complaisanco n’eut d’autre résultat que de leur apprendra que la maison était confiée & la garde de la vieille femme ans yeux ternes ; que Mlle Wade é’.ait partie, que tous les meubles dépareillés avaient été enlevés ; que la vieille femme était prête à accepter autant de pièces de monnaie qu’on voudrait lui en donner et u remercier de tout son cœur le généreux donataire, mais qu’elle n’avait aucun autre renseignement à offrir en échange, que de les renvoyer à un état de lieux dressé par le commis de l’agent préposé a la location et affiché dans le vestibule. . s
Ne voulant pas, malgré cet échec, abandonner à son sort l’ingrate Tattycoram ni la laisser sans espoir, dans le cas où elle parviendrait à maîtriser sa mauvaise tête, M. Meagles fit insérer pendant six jours de suite dans plusieurs journaux une annonce discrètement rédigée où il était dit que, si certaine jeune personne qui avait récemment quitté sa demeure sans se donner la temps de réfléchir, se décidait jamais à revenir à Twickenham, elle y serait repue comme par le passé sans avoir à craindre aucun reproche. Cette démarche publique n’eut d’autres conséquences que de consterner M. Meagles en lui donnant la preuve que chaque jour voyait des centaines déjeunes personnes quitter leur domicile sans se donner le temps de réfléchir ; car une foule de jeunes personnes dans ce cas, se trompant à l’annonce, vinrent se présenter à la ville de Twickenham ; et là, ne se trouvant pas reçues avec assez d’enthousiasme, elles finissaient d’habitude par demander des dommages-intérêts compensatoires, outre les frais de route pour l’aller et le retour. L’annonce attiraencore une multitude d’antres clients inattendus. L’innombrable essaim de ces rédacteurs d’épi très faméliques, qui semblent guetter sans trêve ni repos le moindre home-
PETITE nonaiT.
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çon auquoi os purent accrocher une lettre, écrivirent aM.Meaglea qu’ayant In l’annonce en question, ils s’adressaient en tonte con-flance à lui pour solliciter un léger don (la somme demandée variait de dix shillings à cinquante livres sterling) : non qu’ils eussent la moindre renseignement a lui donner sur la jeune personne en qaostion, mais parce qu’ils savaient que ces dons charitables na pouvaient manquer de porter avec eus leur récompense en contribuant à calmer les inquiétudes de l’auteur de l’annonce. Divers ’nventeurs profitèrent également de cette occasion pour correspondra avec M. Meagles, et jour le prévenir, par exemple, qu’un niai avant tttiré leur attention sur l’annonce insérée dans tel journal, a telle date, ils prenaient la liberté d’avertir M. Meagles que des qu’ils entendraient parler de la jeune personne qu’on avait égarée, ils s’empresseraient delnien faire part, mois qu’en attendant M. Meagles pouvait rendre un immonse sorvlce a l’humanité en généralen fournissant aux signataires les moyens de perfectionner une pompe d’un nouveau genre.
M. Meagles et sa famille, découragés par toutes ces vaines tentatives, avaient déjà commencé, bien à contre-cœur, a renoncer à l’idée de voir revenir Tattycoram, lorsque les représentants de la nouvelle et active Société connue sous la raison sociale DOYCR ET CLENNAM, partirent un samedi soir pour faire a leursamis deTwic-kenham une visite qui devait durer jusqu’au lundi. Le plus âgé def deux associés prit la voiture ; et le plus jeune prit sa canne.
Un paisible coucher de soleil éclairait le paysage au moment où, bientôt arrivé au terme de son excursion, Clennam traversait les prairies situées au bord de la rivière. Il éprouvait cette sensation de paix intérieure que le repos de la campagne manque rarement d’éveiller chez les habitants des villes. Tout ce qu’il voyait était riant et tranquille. Le riche feuillage des arbres, l’herbe épaisse émaillée de fleurs agrestes,.’es petites lies vertes de la rivière, les lits des roseaux, les nénufars flottant à la surface de l’eau, le son des voix lointaines qui lui arrivait comme une musi que apportée sur les rides de l’onde et la brise du soir, le frémissement d’un poisson sautant hors de l’eau à de rares intervalles, ou la chute d’un aviron, le gazouillement de quelque oiseau oublieux de l’heure, l’aboiement d’un chien, le beuglement d’une vache ; tous ces bruits mêmes respiraient le repos et contribuaient à augmenter la quiétude dont Arthur se sentait pénétrer dans cette atmosphère avec de douces et fraîches senteurs qui embaumaient le soir. Les longues traînées de feu et d’or qui traversaient l’horizon et le splen-dide sillage que le soleil couchant laissait derrière lui, tout cela était d’un calme divin. Au sommet empourpré des arbres lointains et le long de la verte colline plus rapprochée sur laquelle les ombres de la nuit s’abaissaient lentement régnait un silence pareil. Entre le paysage lui-même et son image répétée dans le fleuve il n’y avait mienne différence : ils étaient aussi tranquilles, aussi purs l’un qoel’autre, et le solennel mystère de vie et de mort qui y étendait
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LÀ PETITE DOUAIT.
son empire, était empreint d’une telle harmonie de grandenr et de miséricorde qne l’espérance allait verser son baume an cœur da l’homme spectateur de cette scène enchanteresse.
Clennam s’était arrêté (ce n’était pas la première fois, bien an contraire) pourjeter les yeux antonr de loi et laisser ce tableau paisible descendre dans son âme, à mesure que les ombres descendaient aussi sons ses yeux dans la profondeur de l’onde, 11 venait de se remettre en marche, lorsqu’il aperçut devant loi, dans la sentier qu’il suivait, une personne qu’il avait déjà peut-Aire associée dans sa pensée ans impressions de cette belle soirée.
Minnie se trouvait là tonte soûle. SMe tenait des roses à la main et semblait s’être arrêtée en le voyant, comme pour l’attendre. Son visage tourné versClennam montrait qu’elle avait suivi une direction opposée. Ses manières avaient quelque chose d’agité qu’Arthur n’avait jamais remarqué cbes elle, et lorsqu’il se Ait rapproché d’elle, il lut vint tout à coup à l’esprit qu’elle était venue au-devant de lui avecl’intention de lui parler.
Elle loi tendit la main en lui disant :
« Cela vous étonne de me trouver ici tonte seule ? Mais la soirée
est si belle, qne je me suis promenée plus loin que je n’en avais
d’abord l’intention. D’ailleurs je pensais bien qne je vous vencon-
.trerais, et cela m’a donné du courage. Vous prenez toujours ce
chemin, je crois ? *
Tandis qu’il répondait qu’il préférait ce chemin-là à tous les autres, il sentit la main de Chérie trembler sur son bras et vit que les roses se mettaient à trembler aussi.
a Voulez-vous me laisser vous en donner une, monsieur Clen-nam ? Je les ai cueillies en sortant du jardin. Et même je les ai presque cueillies à votre intention,me doutant que j’allais vous rencontrer. M. Doyce est arrivé il y a plus d’une heure déjà, et nous a dit qne vous veniez à pied. >
La main d’Arthur trembla aussi en acceptant une rose ou deux, et il la remercia. Us se trouvaient en ce moment auprès d’une avenue d’arbres. T dirigèrent-ils leurs pas, entraînés par un mouvement de Clennam ou de Minnie ? Peu importe. Clennam n’aurait pas pu le dire lui-même.
a Cette allée a quelque chose de grave, dit-il ; mais c’est une gravité qui charme à cette heure delà journée. En traversant cette ombre profonde et en débouchant dans l’arcade de lumière que nous voyons à l’autre extrémité, je crois que nous prenons le pins beau chemin pour arriver au bac et à la maison. »
Dans son simple chapeau de campagne et sa robe légère, le visage encadré par les boucles naturelles de sa belle chevelure brune, tandis qu’elle levait ses grands yeux vers le visage de son cavalier avec un regard où l’amitié et la confiance qu’il lui inspirait se mêlaient & une sorte de douce et timide pitié, elle paraissait ei jolie qu’il était heureux (ou malheureux, il ne savait pas
LÀ PETITE DORR ».
32 ?
au juste), pour le râpas d’Arthur, qu’il eût forma cette vigoureuse résolution & laquelle il avait si souvent songé.
SUe interrompit le silence qui Aurait depuis quelques minutes en demandant » Clennam s’il savait que son père avait songea faire une nouvelle absence. Arthur répondit qu’À en avait entendu par » 1er. Après un second intervalle de silence, elle l’interrompit de nouveau en ajoutant, avec un peu d’hésitation, que père avait abandonné l’idée de ce voyage.
Clennam pensa tout de suite : « Le mariage doit avoir lien.
— Monsieur Clennam, continua Chérie avec une hésitation plus timide encore, et parlant si bas qu’il fut obligé de baisser la tôto pour l’entendre, je voudrais bien vous donner ma confiance, si vous étiex nssoa bon pour na pas la refuser. Voila déjà longtemps qne je le désire, parée que…. je sentais que vous deveuiei pour nous un ami si dévoué….
— Comment no serais-je pas flor de l’obtenir tôt ou tard I Accordes-la moi, sans crainte. Vous pouves vous fier à moi.
— Je n’ai jamais pu craindre de me fier a vous, répondit-elle, le regardant en face avec des yeux qui respiraient la franchise. Je crois que je vous aurais parlé il y a longtemps ; mais je ne savais comment m’y prendre. Car, même en ce moment, je ne sais pas encore trop de quelle façon je dois débuter.
— M. Gowan doit être bien heureux, dit Arthur. Dieu bénisse sa femme et lui i »
Elle pleura en essayant de le remercier. Il larassura,prit la main qui reposait sur son bras avec les roses qui tremblaient toujours, et dégagea les roses qui y restaient encore, pour la porter à ses lèvres. Il lui sembla alors qu’il renonçait sérieusement pour la première fois à lu lueur d’espérance qui vacillait encore dans le cœur de Personne ; et, à partir de ce moment, il se considéra comme mort à tonte autre espérance de ce genre ; un homme de son âge devait rompre sans retour avec les rêves de la jeunesse.
Il mit les roses sur son cœur, et ils s’avancèrent pendant quel* ques minutes lentement et silencieusement à l’ombre de l’épais feuillage. Fuis Clennam demanda d’un ton de joyeuse bonté si elle n’avait pas autre chose à dire à un ami, son aîné de beaucoup, l’ami de son père.N’avait-elle pasqaelqt>ecommissionà lui confier, quelque service à lui demander ? Ce serait pour lui une satisfaction éternelle de pouvoir contribuer le moins du monde à son bonheur.
Elte allait répondre, lorsqu’elle fnt tellement touchée de je ne sais quelle tristesse ou de quelle secrète sympathie…. que pou-vait-ce donc être ?…. qu’elle fondit de nouveau en larmes en disant :
< O monsieur Clennam t bon, généreux monsieur Clennam, dites-moi que vous ne m’en voulez pas.
—Moi, vous en vouloir ! vons en vouloir, ma chère enfant 1 Non ! »
Après avoir joint les mains sans abandonner le bras d’Arthur et avec un regard confiant, elle prononça quelques paroles entrecoupées pour lui dire qu’elle le remerciait du fond du cœur (ce qui
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LÀ PETITE DORÏUT.
était parfaitement vrai, si le cœur est en effet la source de la sin> cérita), pois elle se calma pan à pen, recevant de temps à antre ut. mot drencouragement de son cavalier ; e’est ainsi qu’ils continuèrent à s’avancer lentement et presque silencieusement sous l’arcade de verdure qui a chaque instant devenait plus sombre.
f Et maintenant, Minnle Gowan, dit enfin Clennam avee un sourire, n’avez-vous aucun service a me demander ?
— On si, j’ai bien des choses a vous demander.
— À la bonne heure I J’y comptais…. Mon espoir n’est pas déçu.
— Vous savez combien l’on m’aime & la maison. Peut-être aureE-vous de la peine a croire, cher monsieur Clennam (elle s’ox-primait avec beaucoup d’agitation), en me voyant les quitter da mon progre gré et de mon propre mouvement, que je les aime aussi de tout mon cœur 1
— J’en suis bien convaincu. Comment pouvez-vous croire que j’en doute ?
— Non, non. Mais il semble étrange môme h mes propres yeux, que, les aimant comme je les aime, et me sachant aimée comme je le suis, je puisse me décider ft les abandonner. Il me semble qu’il y a là quelque chose de si oublieux, de si ingrat 1
— Ma chère enfant, dit Clennam, c’est le progrès naturel, le changement inévitable qu’amènent les années. Toutes les jeunes filles quittent ainsi leurs parents.
— Oui, je le sais ; mais toutes ne les quittent pas en laissant derrière elles un vide comme celui que je vais laisser derrière moi. Non qu’il soit difficile de trouver une foule de filles meilleures, plus aimables et plujaccomplies que moi ; non que je mérite d’être beaucoup regrettée, mais ils m’aiment tant, ils m’ont tant gâtée l »
Le cœur aimant de Chérie déborda, et elle sanglota en parlant des conséquences de son départ.
t Je sais combien père va être attristé tout d’abord, car je sois que tout d’abord je ne pourrai plus être pour loi ce que j’ai été depuis tant d’années. Et c’est surtout alors, monsieur Clennam, que je ’ous prie et vous supplie de penser à lui et de venir parfois lui tenir compagnie, lorsque vous aurez un moment à perdre ; et de lui dire que vous savez que, lorsque je l’ai quitté, je l’aimais mieux que je ne l’avais jamais aimé de ma vie. Car il n’y a personne….il me l’a dit lui-même ce matin en me parlant de vous…. il n’y a personne qu’il estime plus que vous, et en qui il se repose avec plus de confiance. »
Un pressentiment de ce qui s’était passé entre le père et la fille tomba dans le cœur de Clennam comme une pierre tombe dans un puits, et fit monter les larmes à ses yeux. Il répondit gaiement (mais moins gaiement qu’il ne le croyait) qu’il ferait tout ce qu’elle désirait, qu’il le lui promettait fidèlement.
a Si je ne parle pas de ma mère, dit Chérie, trop émue et trop belle dans son innocente émotion pour que Clennam ne craignit pas de la regarder (il aima mieux compter les arbres qui se trou-
LÀ PETITE DÛRWT.
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valent encore entre eux et l’horizon pluvieux : « e nombre en dé-croissait lentement), c’est parce qu’elle me comprendra mieux dans cette occasion, et sentira ma perte autrement en se rattachant à un autre espoir. Mais voua snvea combien c’est une mère aimanta et dévouée, et vous panseras aussi a elle n’est ce pas ? »
Minie pouvait se fier à lui, dit Clennam ; elle pouvait compter qu’il ferait ce qu’elle lui demandait.
« Et, cher monsieur Clennam, continua Chérie, vous savez que mon père et quelqu’un que je n’ai pas besoin de nommer, ne s’en-précient pas tout à fait et ne se comprennent pas encore tont à fait, comme ils ne tarderont pas & le foira. Ce sera le devoir, et l’orgueil et le plaisir de ma nouvelle existence, de les amener à se mieux comprendra, à se rendre heureux mutuellement et à devenir fiers l’un de l’autre, et à s’aimer l’un l’autre, eux qui m’aiment tous deux si tendrement. Mois, en attendant, ô mon cher monsieur Clennam, vous qui ôtes un homme généraux et fidèle, lorsque je serai partie (nous allons très-loin), efforcez-vous de réconcilier père avec celui qui m’emmène, et employés la grande influence que vous avex sur lui à dissiper ses préjugés, en lui faisant voir mon mari sous son vrai jour. Voulez-vous foire cela pour moi, vous qui êtes un noble cœur et un véritable ami ? »
Pauvre ChérieI quelle illusion, quelle chimère ! Quand dote a-t-on vu s’opérer de pareils changements dons les relations naturelles des hommes ? Qui donc a jamais réussi à concilier des antipathies si invétérées ? Bien des filles avant toi ont fait le même rêve, d Minnie I Mais qu’ont-elles recueilli ? des mécomptes et des peines.
Ainsi pensa Clennam, mais il ne le dit pas : il était trop tard. Il s’engagea à faire tout ce qu’elle demandait, et elle demeura bien convaincue qu’il ne manquerait pas à sa promesse.
Ils allaient dépasser le dernier arbre de la sombre avenue. Elle s’arrêta et dégagea son bras. Les yeux fixés sur ceux de son i&a-pagnon, et de la main qui venait de s’appuyer sur la manche de Clennam, touchant toute tremblante une des roses qu’il avait serrées contre son cœur, comme pour donner pins de force à ce qu’elle disait, elle ajouta :
a Cher monsieur Clennam, dans mon bonheur…. car je snis heureuse, bien que vous m’ayez vue pleurer…. je ne puis soufi’rir qu’il y ait un nuage entre vous et moi. Si vous avez quelque chose à me pardonner (non pas un tort volontaire, mais quelque peine que j’aurais pu vous causer sans attention et malgré moi), que votre noble cœur mêle pardonne ce soir ! »
Il se pencha vers l’innocent visage qui s’avançait sans crainte vers le sien. Il l’embrassa et répondit que Dieu savait qu’il n’avait rien à lui pardonner. Tandis qu’il se penchait de nouveau vers ce visage ingénu, elle murmura : « Adieu I s et il répéta ce mot. Il prenait congé de toutes ses vieilles espérances…. de toutes les vieilles incertitudes de Personne. L’instant d’après, ils sortirent do l’avenue, se ricanant le brus, comme lorsqu’ils y étaient entrés,
330 LÀ PETITE DORRTT.
et les arbres parurent se refermer derrière eux dans l’obscurité, comme pour tirer le rideau sur le passé.
Les vols de M, et Mme Meagles et de Doyee se firent entendra près de la grille du Jardin. Le nom de Chérie, prononcé par eus, ayant irappô l’oreille de Clennam, il cria :
c Elle est ici, aveo moi. •
On s’étonnait et on riait un peu tandis qu’ils avançaient ; mais dis qu’ils se trouvèrent tous réunis, le silence se rétablit et Minnie rentra dans la maison.
M. Meagles, Doyce et Clennam, sans échanger une parole, firent plusieurs tours sur le bord de la rivière, à la clarté de la lune qui se levait ; puis Doyce resta en arrière et rentra dans la maison. Restés seuls, M. Meagles et Clennam continuèrent à se promener quelques instants en silence ; enfinlepremier entamala conversation.
« Arthur, commença-t-U (l’appelant pour la première fois par son nom de baptême), vous rappelez-vous que Je vous ai dit, un Jour que nous nous promenions par une chaude matinée en regardant le port do Marseille, que la petite sœur de Chérie, bien qu’elle fût morte, nous semblait, à mère et à moi, avoir grandi en môme temps que sa sœur et avoir subi les mêmes transformations qu’elle ?
— Je rfe l’ai pas oublié.
— Vous rappelez-vous aussi que je vous ai dit que, dans notre pensée, nous n avions jamais pu séparer ces sœurs jumelles, et que nous nous figurions que tout ce qui arrivait à l’une arrivait à l’autre ?
— Oui, je m’en souviens très-bien.
- – Arthur, continua M. Meagles très-abattu, je vais encore pins loin ce soir. Il me semble ce soir, mon cher ami, que vous avez tendrement aimé la fille qui nous manque et que vous l’avez perdue lorsqu’elle avait atteint l’âge de Chérie.
— Merci, merci ! murmura Clennam, et il serra la main de son compagnon.
— Voulez-vous rentrer ? demanda M. Meagles au bout de quelque temps.
• — Tout à l’heure. >
M. Meagles s’éloigna, et Arthur resta seul. Lorsqu’il se fut promené pendant une demi-heure environ au bord de la rivière, à la paisible clarté de la lune, il porta la main à sa poitrine et prit tendrement la poignée de roses que Chérie lui avait donnée. Peut-Are les pressa-t-il contra son cœur, peut-être les porta-t-il à ses lèvres, mais bien certainement il se pencha sur le bord de l’eau, et les lança doucement dans le courant du fleuve. La rivière emporta au loin ces fleurs qui, à la clarté douteuse de la lune, semblaient pâles et fantastiques.
Les lumières brillaient dans le salon lorsqu’il y entra, et les visages qu’elles éclairaient, sans en excepter le sien, reflétèrent bientôt une tranquille gaieté. On parla d’une foule de choses (jamais son assodé n’avait trouvé va si grand fonds ds facile causerie
LÀ PETITE DORBIT. 331
pour faire passer agréablement le temps), jusqu’au moment de se coucher, de s’endormir. S’endormir, tandis que les fleurs, qui semblaient pales et fantastiques & la clarté douteuse de la lune, se laissaient emporter par le eouranîl c’est ainsi que do grands espoirs, jadis renfermés au fond de notre poitrine et caressés près de notre cœur, nous quittent pour aller se perdre dans le vaeta océan de l’éternité.
CHAPITRE XXIX.
Urne Jérémie continue a rater.
Pendant que cesévénements se passaient, le maison de Mme Clen-oam n’avait rien perdu de son aspect lugubre, et la malade continuait à y mener la même existence uniforme. Le matin, l’après-midi, le soir, s’y succédaient avec la même monotonie : c’était le retour maussade du mouvement d’une machine sans cesse remontée, la chaîne d’une horloge qui s’enroule et se déroule toujours.
Le fauteuil à roulettes avait sans doute ses associations de souvenirs et de rêveries, aussi bien que tout autre endroit où a stationné un être humain. Des images de rues depuis longtemps démolies et de maisons rebâties, des portraits de gens tels qu’ils étaient autrefois, et où l’on oubliait de faire la part des années écoulées depuis qu’on les avait vus ; combien de souvenirs de ce genre devaient renaître durant la longue routine des journées lugubres de la malade I Se figurer que l’horloge de toute existence active s’est arrêtée à l’heure ou soi-même l’on s’est trouvé séparé du monde ; que l’humanité entière est condamnée i l’immobilité, lorsqu’on se trouve soi-même dans l’impossibilité de faire un pas ; ne pouvoir mesurer les changements qui se font au delà de son propre horizon en prenant pour point de comparaison un type plus riche que celui de sa propre existence uniforme et rétrécis : c est la faiblesse de bien des valétudinaires, la maladie morale de presque tons les prisonniers et les reclus.
À quelles scènes, à quels acteurs, cette femme, qui ne sortait ni hiver ni été de cette sombre chambre, songeait-elle plus souvent ? Nul ne le savait. Peut-être bien que l’oblique Jérémie, à force d’exercer sur elle, chaque jour, une pression puissante, eût réussi à lui extorquer cette confidence, si elle avait offert moins de résistance ; mais elle était trop forte pour lui. Quant à Mme Jérémie, elle avait déjà bien assez d’occupation, ma foi, à contempler, avec une niaise surprise, son époux et sa maîtresse infirme, à trotter do haut en bas de la maison, la tête cachée sons son tablier •
338 Là PETITE DOBBJT.
à prêter sans cesse l’oreille à des bruits qu’elle entendait quelquefois, sans vouloir sortir de son état de rêva et de somnambulisme, pour pénétrer la secret de la pensée de Mme Clennam.
On faisait assez d’affaires, à ce que Mme Jérémie pouvait croire, car son mari ne manquait pas de besogne dans son petit cabinet, et il recevait plus de monde qu’il n’en était venu là depuis bien des aimées. Mais il n’y avait rien d’étonnant à cela, la maison étant restée presque déserte depuis longtemps. CependantM. Flintwinch recommençait à écrire des lettres, à voir assez de monde et à tenir des comptes. En outre, il visitait d’autres maisons de commerce, et les entrepôts, et les docks, et la douane, et le café Gar-raway, et le café de Jérusalem, et la Bourse, de sorte qu’il sortait et rentrait constamment. Il se mit aussi, les soirs où Mme Clennam n’exprimait pas le désir de jouir de la compagnie de son aimable associé, à fréquenter une taverne du voisinage pour consulter la liste des arrivages de navires, on le bulletin de la Bourse dans le journal du soir, et même pour échanger quelques petites politesses avec les capitaines des navires marchands qui fréquentaient cet endroit. À toute heure du jour, Mme Clennam et lui tenaient un conseil d’affaires ; et il sembla a Mme Jérémie, qui était toujours à fureter partout, écoutant et guettant, que les deux finauds faisaient beaucoup d’argent.
L’hébétement dans lequel l’épouse de M. Flintwinch était tombée avait fini par percer dans tous ses regards et tous ses gestes, au point que les deux finauds ne faisaient plus guère attention à cette dame, la regardant comme une personne qui n’avait jamais été bien intelligente, mais qui, maintenant, était en train de devenir idiote. Soit parce qu’il s’aperçut que la tournure de sa femme n’avait rien de commercial, soit parce qu’il craignit que le chois qu’il avait fait d’une pareille épouse n’inspirât pas une grande confiance à ses clients, M. Flintwinch ordonna à sa dame de garder le silence sur leurs relations conjugales et de ne l’appeler plus Jérémie que dans l’intimité de la vie domestique. L’oubli fréquent de cette recommandation contribua à donner à Mme Flintwinch un air encore plus effaré ; car M. Flintwinch ayant l’habitude de se venger de ces nombreuses désobéissances en s’élançant sur elle à l’improviste, lorsqu’il la voyait sur l’escalier, et de la secouer d’une rode façon, elle était dans des transes continuelles, s’attendant à chaque instant à voir l’ennemi lui livrer un nouvel assaut.
La petite Dorrit venait de terminer une longue journée de travail dans la chambre de Mme Clennam, et elle ramassait les bouts de fils et de chiffons avant de s’en retourner chez elle. M. Pancks, que Mme Jérémie venait d’annoncer, demandait à Mme Clennam des nouvelles de sa santé en ajoutant que, se trouvant par hasard dans le quartier, il était venu savoir, de la part de son propriétaire, comment elle se portait. Mme Clennam, les sourcils froncés, le jBgardait en face..
c M. Casby sait fort bien, dit-elle, que je ne suis plus en état de
LÀ PETITE UORWT.
333
changer. Le seul changement que j’attende désormais, c’est le grand changement…. le dernier de tons.
— En vérité, madame ? répondit Pancks, dont l’œil distrait se dirigeait vers la petite couturière à gênons, qui ramassait les bouts de fils et les chiffons éparpillés sur le tapis. Vous avez pourtant très-bonr : mine, madame.
— Je soufiïe sans me plaindre ce que je dois souffrir, répliqua Mme Clennam. Vons, de votre coté, faites ce qne vons avez à faire.
— Merci, madame ; j’y fais tous mes efforts.
— Vous venez souvont dans ce quartier, n’est-ce pas ? demanda Mme Clennam.
— Mais, oni, madame ; aepnis quelque temps, j’y viens assez souvent, je passe presque tous les jours par ici, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre.
— Priez M. Casby et sa fille de ne pas s’occuper de moi par procureur. S’ils veulen), me voir, ils savent que je suis toujours ici pour les recevoir. Il est inutile qu’ils se donnent la peine d’envoyer personne. Il est inutile qne vous-même vons preniez la peine de venir.
— Ce n’est pas une peine, madame, pas do tout, répliqua l’imperturbable Pancks…. Je sois vraiment ravi de vous trouver si bonne mine, madame !
— Merci. Bonsoir, »
Ce congé, grâce au bras levé et an doigt étendu qui lui montraient la porte, était si bref et si explicite que Pancks ne vit pas moyen de prolonger sa visite. Il remua ses cheveux de l’air le plus dégagé du monde, jeta un nouveau coup d’œil à la petite Dorrit, et se dirigea à tonte vapeur vers la porte en disant :
« Bonsoir, madame. Ne vous dérangez pas pour me reconduire, madame Jérémie ; je connais le chemin, a
Mme Clennam, le menton appuyé sur sa main, le suivit d’un regard sombre, attentif et méfiant, tandis que l’épouse du sieur Jérémie contemplait sa maltresse d’un air ébabi, comme si elle eût été sous l’influence d’un charme. Puis les yeux de la paralytique se détournèrent lentement de la porte par laquelle Pancks avait disparu pour se porter avec une expression soucieuse sur la mignonne personne de la petite Dorrit, qui venait de se lever. Le menton appuyé plus pesamment encore sur sa main, la malade continua à fixer sur la jeune couturière un regard sombre et menaçant jusqu’à ce qu’elle eut attiré son attention. La petite Dorrit baissa les yeux. Mme Clennam ne cessa pas de la regarder.
a Petite Dorrit, vous connaissez cet homme ? demanda-t-elle, lorsqu’elle rompit enfin le silence.
— À peine, madame ; je le rencontre assez souvent sur mon chemin, et il m’a quelquefois adressé la parole, voilà tout ce que je sais sur lui.
— Que vous a-t-il dit ?
— Je n’ai pas très-bien compris ce qu’il m’a dit, il est si bizarre. Mais il no m’a rien dit de malhonnête ni de désagréable.
33b
LÀ PETITE DORRIT.
I
•— Pourquoi vient-il vous voir ici ?
— Je n’en sais rien, madame, répondit la petite Dorrit avec « ne entière franchisa.
— Mais vous save » que c’est pour vous voir qu’il y vient ?
— Je l’ai bien pensé ; mais je ne vois pas du tout pourquoi U viendrait ici ou ailleurs pour me voir. »
Mme Clennam, les yeux fixés sur le parquet, demeura aussi absorbée dans sa rêverie qu’elle l’avait été dont la contemplation de la jeune fille, dont maintenant elle semblait oublier la présence. • Il s’écoula quelques minutes avant qu’elle en sortit pour reprendre l’air do tranquillité endurcie qui loi était habituel. ’
Cependant la petite Dorrit avait attendu pour partir parce qu’elle avait craint de déranger Mme Clennam. Elle s’aventura alors & quitter la place où elle s’était tenue immobile depuis qu’elle s’était levée, et pour passer doucement do l’autre côté du fauteuil a roulettes. Là, elle se pencha pour dire : « Bonsoir, madame. »
La mère d’Arthur avança la main et la posa sur le bras de la jeune fille. La petite Dorrit, troublée par ce geste inattendu, se tint immobile, tremblant un peu. Peut-être se rappelait-elle certain passage de l’histoire de la princesse et de la petite femme mignonne.
a Dites-moi, petite Dorrit, avez-vous beaucoup d’amis ? demanda Mme Clennam.
— Non, madame, j’en ai fort peu. Après vous, je n’ai pas d’antres amis que Mlle Flora et un autre.
— Vous voulex parler de cet homme ? dit Mme Clennam, désignant encore la porte avec son doigt étendu.
— Oh non ! madame.
— Un de ses amis à lui, alors ?
— Non, madame. (La petite Dorrit secoua la tête d’un air très-sérieux.) Oh non ! Ce n’est personne qui loi ressemble ou qui ait rien de commun avec lui.
— Allons ! répondit Mme Clennam, presque souriante, cela ne me regarde pas. Je vous adresse cette question, parce que je m’intéresse à vous ; et aussi parce que je crois que j’ai été votre amie avant que vous en eussiez une autre an monde. N’est-il pas vrai ?
— Oui, madame ; oui vraiment. Je suis venue chez vous bien des jours où, sans vous et sans l’ouvrage que vous me donniez, nous aurions manqué de tout.
— Nous ? répéta Mme Clennam, regardant la montre qui avait appartenu à son mari et qui était toujours posée sur sa table. Combien donc êtes-vons ?
— n ne reste pins que père et moi maintenant. Je veux dire, qu’il n’y a plus qne père et moi à entretenir régulièrement avec ce que je gagne.
— Est-ce qne vous avez en à endurer beaucoup de privations, vous et votre père, et les autres membres de votre famille, quels qu’il » soient ? demanda Mme Clennam, parlant avec beau*
IÀ PETITE D0RB1T. 33&
toup de précision tout en tournant et retournant sa montre d’un air rêveur.
— Quelquefois noua avons eu beaucoup de peina à vivre, répondit la petite Dorrit, de sa voix douce et patiente ; mais, pour ce qui est de cela, il ne manque sans doute pas de gens qui sont encore plus a plaindre que nous.
— Voilà qui est bien dit ! répliqua vivement Mme Clennam. Vous ave« bien raison. Vous êtes une bonne fille, pleine de bon sens et bien reconnaissante aussi, ou je me trompe fort.
— Il n’y a rien là que de très-naturel. Je n’ai aucun mérite a être reconnaissante, » répondit la petite Dorrit.
Mme Clennam (avec une douceur dont Mme Jérémie la somnambule n’aurait jamais, môme dans ses rêves les plus fantastiques, cm sa maltresse capable) attira à ello le visage de la jeune couturière et lui donna un baiser sur le front,
« Allons, petite Dorrit, partes vite, dit-elle, ou bien vous serei en retard, ma pauvre enfant ! »
Dans tous les réros que Mme Jérémie entassait les uns sur les autres depuis qu’elle avait adopté ce métier mystérieux, elle n’avait jamais rien rêvé d’aussi étrange que cela. Il ne lui manquait plus que de voir l’autre finaud embrasser à son tour la jeune fille, et les deux finauds se précipiter ensuite dans les bras l’un de l’autre pour fondre en larmes en faveur de l’humanité tout entière. Bien que d’y penser elle en avait la migraine, et elle en était encore toute bouleversée, en reconduisant au pied de l’escalier la couturière aux pieds légers, afin de fermera double tour la porte d’entrée derrière elle.
Après l’avoir ouverte d’abord pour laisser sortir la petite Dorait, elle s’aperçut que M. Pancks, au lien de poursuivre son chemin, comme il devait le faire naturellement dans toute autre localité moins sujette à inspirer aux gens une conduite excentrique, se promenait de long en large dans la cour, devant la maison. Dès qu’il vit sortir la petite Dorrit, il passa vivement devant elle et, le doigt posé sur son nez, lui dit avant de s’éloigner :
t Pancks le bohémien, disant la bonne aventure.
— Bonté divine ! s’écria Mme Jérémie qui l’avait parfaitement entendu. Voilà-t-il pas un bohémien par-dessus le marché, et un diseur de bonne aventure qui s’en mêle ! Qu’est-ce que nous allons devenir ? » Le cerveau troublé par les vains efforts qu’elle faisait pour débrouiller cette énigme, Mme Jérémie resta debout sur le Beuil, par une soirée de pluie et de tonnerre.. Les nuages se livraient à des courses effrénées, le vent grondait par rafales, refermant avec bruit quelques volets voisins qu’il avait réussi à ouvrir, faisant tournoyer les girouettes et les capuchons rouilles des cheminées et soufflant avec rage dans le petit cimetière d’à côté comme s’il voulait emporter de leurs tombes les citoyens défunts du quartier. Le tonnerre, murmurant de sourdes menaces de tous les coins du ciel a la fow, paraissait demander vengeance de cette tentative
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L\ PETITE DORWT.
sacrilège et murmurer : • Laisses-las dormir ! latssez-les dormir eu paix I »
Mme Jérémie, qui craignait le tonnerre, nais qui ne craignait guère moins cette demeura hantée par nue obscurité prématurée et surnaturelle, était encore à se demander si elle rentrerait ou non, lorsqu’une soudaine rafale vint décider la question en refermant violemment la porte derrière elle dans la rue.
« Que faire maintenant ? que faire ? s’écria Mme Jérémie, en se tordant les mains dans ce dernier rôve, le plus troublé de tous ceux qu’elle avait faits. La voila renfermée toute seule, quand elle n’est pns plus capable que les morts eux– mômes de descendre pour ouvrir la porte ! »
Dans sa perplexité, Mme Jérémie, le tablier relevé en guise de capuchon pour se préserver de la pluie, se mit à courir 4 diverses reprises le long du trottoir désert. Pourquoi se baissa-t-elle pour regarder par le trou de la serrure, comme si son œil pouvait l’ouvrir ? Je ne saurais le dire. Néanmoins c’est là ce que font la plupart des gens en pareille circonstance, et c’est là ce que fit Mme Jérémie.
Elle se redressa tout à coup avec un cri étouffé, sentant quelque chose se poser sur son épaule. Ce quelque chose était une main : une main d’homme.
Cet homme portait un costume de voyage, une casquette garnie de fourrure avec un laige et lourd manteau. Il avait l’air d’un étranger. Sa chevelure et ses moustaches épaisses étaient d’an noir de jais, excepté aux extrémités oit elles prenaient une teinte rou-geàtre. Son nez était grand et recourbé. Il se mit à rire en voyant l’épouvante de Mme Jérémie et en entendant le cri qu’elle venait dr pousser ; et lorsqu’il rit, sa moustache se releva sous son i,ez et son nez s’abaissa sur sa moustache.
o Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il en très-non anglais. Qu’est-ce qui vous fait peur ?
— Vous, répondit Mme Jérémie d’une voix haletante.
— Moi, madame ?
— Oui, vous, et l’orage et…. et tout, répondit-elle. Et tenez, voilà le vent qui a refermé ma porte, et je ne puis pas rentrer.
— Bah ! dit l’inconnu, qui prit la chose très-tranquillement. En vérité ? Connaissez-vous ici quelqu’un du nom de Clennam ?
— Parbleu ! si je la connais ! Je crois bien ! s’écria Mme Jérémie qui, à cette question, se tordit les mains avec on nouveau désespoir.
— Ou cela ?
— Ou ? répéta Mme Jérémie, regardant encore une fois par le tara de la serrure. Où voulez-vous qu’elle demeure si ce n’est dans cette maison ? Et elle y est toute seule, dans sa chambre, et elle est paralysée de » jambes et ne peut pas seulement bouger pour me tirar d’embarras. Et l’autre finaud qui est sorti…. Dieu me par-
IÀ PETITS DORHIT. 3SÏ
donnât e’âeria Mmo Jérémie, à qui « sas réflexions nccumuWas faisaient exécuter « ne dansa etlWnéa, je crois que j’en deviendrai folle l »
L’étranger, depuis que la question le regardait personnellement, paraissaits’y intéresser davantage ; il recala da quelques pas et aaa yeux s’arrêtèrent bientôt sur l’étroite fenêtre de la petite salle qui se trouvait près de la porte d’entrée.
■ Et peut-on vous demander ou se tient la dama qui a perdu l’osage de ses jambes ? damanda-Ml avaoca sourira particulier qui exerçait une sorte da fascination sur l’impressionnable Mme Je » rémie.
— Là-haut ! répondit-elle. À ca3 deux croisées.
— Bon. Je sois d’une taille raisonnable, mais je ne pourrais jamais avoir l’honneur da ma présenter dans cotte chambre-là sans l’aida d’une échelle. Or, madame, a franchement parler…. la franchise est une da mes vertus…. voulez-vous queje vous ouvre la porte ?
— Oui, et que le Seigneur TOUS bénisse, bonne Ame que vous êtes ! Ouvres-la tout de suite, je vous en prie ! s’écria Mme Jérémie. En ce moment, elle a peut-être mis le feu à sa robe. Ou ne sait pas ce qui peut lui arriver pendant que je suis là, la tête perdue !
— Un instant, ma bonne dame I (Il réprima l’impatience de la bonne dame par un geste de sa main lisse et blanche.} L’heure des affaires est passée, je crois, pour aujourd’hui ?
— oui, oui, oui, s’écria Mme Jérémie ; depuis longtemps !
— Dans ce cas, laissez-moi vous faire une proposition loyal* La loyauté est une de mes vertus. Je descends du bateau à vapeur, ainsi que vous pouves le voir. (Il montra à Mme Jérémie que son manteau était trempé et ses bottes saturées d’eau ; cette dame avait déjà remarqué qu’il avait les cheveux en désordre, le teint jaune comme s’il venait de faire une rude traversée, et qu’il avait si froid qu’il avait peine à empêcher ses dents de claquer.) Je des* cends du paquebot, madame, et j’ai été retenu par le temps…. maudit temps ! Par conséquent, madame, une affaire urgente (très-urgente, puisqu’il s’agit de toucher de l’argent), que j’aurais terminée aux heures habituelles, me reste encore à régler. Or si vous voulez bien me promettra d’aller chercher dans le voisinage quelqu’un qui ait qualité.pour me régler cette affaire, je m’engage, de mon côté, à vous ouvrir la porte. Si cet arrangement ne vous convenait pas, je…. » et répétant son méchant sourire, il fit un nouvement rétrograde qui annonçait très-clairement qu’il était prêt à se retirer.
Mme Jérémie, enchantée de pouvoir s’en tirer à si bon marché, s’empressa d’accepter. L’inconnu la pria sans plus de façons d’avoir l’obligeance de lui tenir son manteau, s’éloigna de quelques pas, prit sou élan, bondit vers la croisée, s’accrocha des deux mains & l’allège, et i’ioslant d’après soulevait le cbâaïis iuféricot– de la fe-
U — 22
3S8 LA. PETITE DCttttUT.
nêtra a, guillotine. Son regard avait quelque chose de si sinistre, tandis qu’il sautait dans la chambra et sa retournait pour saluer Mmo Jérémie, qu’elle songea (cette pensée la fit frissonner) que, s’il s’avisait de monter tout droit au premier étage pour assassiner son impotente maîtresse, elle ne pourrait rien l’aire pour l’en empêcher.
Par bonheur, l’inconnu n’avait aucune intention de ce genre, cai il ne tarda pas à se montrer à la porte d’entrée.
« Maintenant, chère madame, dit-il en reprenant et en remettant son manteau, si vous voulez bien ma..,, D’où diable vient ce brait-là ? »
Un bruit étrange, en effet, très-rapproché, & en juger par l’ébranlement qu’il donnait à l’atmosphère, et pourtant étouffé comme s’il eût été très éloigné. Un tremblement, un sourd roulement, puis la cbute de quelque matière sèche et légers.
a D’où diable vient ce bruit ?
— Je ne sois pas ce que ce peut être, mais je l’ai entendu mille et mille fois, » répondit Mme Jérémie qui avait saisi l’inconnu par le bras.
L’inconnu ne devait pas être on homme courageux, pensa-t-elle au milieu de l’épouvante et des tressaillements de ce nouveau rôve, car ses lèvres tremblantes avaient pâli. Après avoir écouté un instant, il haussa les épaules.
« Bah 1 ce n’est rien…. Maintenant, chère madame, vous m’avez, je crois, parlé tout à l’heure d’un personnage habile pour mon affaire. Voulez-vous être assez bonne pour me mettre face à face avec ce génie ? >
Il avait la main sur la porte, comme s’il se tenait tout prêt à la lui refermer au nez si elle faisait mine de refuser l’exécution du marché.
a Vous ne direz rien de la porte que j’ai laissée se refermer sur moi ? dit Mme Jérémie.
— Pas un mot.
— Et vous ne bougerez pas d’ici (si elle appelle, ne répondez pas), le temps que je vais courir au coin de la rue.
’ — Madame, je ne bougerai pas plus qu’une pierre. »
Mme Jérémie avait une peur si effroyable qu’il ne se dépêchât de monter furtivement l’escalier dès qu’elle aurait le dos tourné, qu’après avoir perdu la maison de vue, elle revint sur ses pas pour voir s’il était toujours là. Comme l’inconnu se tenait toujours sor le seuil (plutôt en dehors qu’en dedans de la maison, car on eût dit qu’il n’aimait pas l’obscurité et ne se souciait guère d’en sonder les mystères), elle courut jusqu’à la rue voisine, expédia un message à M. Jérémie Flintwinch, qui sortit immédiatement de la taverne. Étant revenus au galop (la femme formant l’avant-garde, le mari la suivant de près, animé sans doute par l’espoir de la secouer d’importance avant qu’elle pût se réfugier dans la maison), les deux époux virent l’inconnu toujours debout à son poste, et en-
LÀ PETITE nORRlT. 339
tondirent la voix dure de Mme CUeanau qui demandait d’en naul :
a Qui donc est là ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ne répond-on wisV Qui done est là, en bas ? »
CHAPITRE XXX.
ta parole d’honneur d’an geoUUiomm »,
Lorsque les époux FUnlwiucli s’arrêtèrent tout essoufflés devant la porte de la vieille maison (Mme Jérémie devançant son mari d’une seconde à peine), l’inconnu tressaillit et fit un pas en arrière.
c Mort de ma vie ! s’écria-t-il ; comment diable vous trouvez-vous ici, vous ? »
M. Flintwinch, à qui cette question s’adressait, rendit à l’inconnu la monnaie de son étonnement. Il le contempla avec nne muette surprise, et, regardant par-dessus l’épaule comme lorsqu’on s’attend à voir quelqu’un qu’on ne savait pas là, il fixa de nouveau les yeux sur l’inconnu, ne sachant trop ce que celui-ci voulait dire. Il ne tarda pas & se tourner vers sa femme pour lui demander une explication de cette énigme ; mais, n’en recevant aucune, il sauta sur elle et la secoua avec tant d’énergie qu’il fit sauter son bonnet, marmottant entre ses dents, d’un ton de lugubre raillerie :
« Ma bonne femme, on vons en fera avaler une dosel vous en avez grand besoin. C’est encore un de vos tours ! Vous avez encore rêvé, ma bonne femme ! De quoi s’agit-il ? Qui est-ce qui est là ? Qu’est-ce que cela signifie ? Parlez, ou je vons étrangle. Je ne vous laisse pas d’autre alternative. >
Si Mme Jérémie avait alors le pouvoir de choisir, apparemment qu’elle préférait se laisser étrangler, car elle ne répondit pas une seule syllabe, mais son chef dépouillé, branlant en avant et en arrière, selonles secousses que lui communiquait le sieur Flintwinch, elle se résignait à subir sa punition. L’inconnu, au contraire, ramassant avec beaucoup de galanterie le bonnet de la dame, intervint dans l’affaire.
< Permettez-moi, dit-il, en passant la main sur l’épaule de Jé-lémie, qui s’arrêta et abandonna sa victime. Pardon ! excuse ! Je n’ai pas besoin de vons demander si c’est votre femme ; cela se voit assez à la manière folâtre dont vous plaisantez ensemble. Ha, ha ! j’aime à voir entretenir cette aimable gaieté…. dans un ménage…. Écoutez ! Oserais-je vous rappeler qu’il y a quelqu’un là-haut qui s’impatiente dans l’obscurité, et exprime assez énergi-qnement le désir curieux de savoir ce qui ne passe ici ? »
3W) LÀ PETITE D0BR1T.
Cette allusion à la vote de Mme Clennam engagea M. Jérérolo & entrer dans le vestibule et à crier du bas de l’escalier ;
« Soyes tranquille, je sols la. Mer ; va vous monter votre lumière. »
Puis il ajouta, en s’adrassant à son épouse qui remettait son bonnet :
« Allons, dépêchez-vous démonter ! » Et en dernier lien il se tourna vers l’étranger pour lui dire : « Maintenant, monsieur, qu’est-ce qu’il y a pour votre servies ?
— Je crains, répondit l’inconnu qu’il ne faille commencer par vous prier de vous donner la peine d’allumer une chandelle.
— C’est juste, grommela Jérémie ; c’est ce que j’allais faire. Veuillez rester ou vous êtes pendant que je vais en chercher une. s
Le visiteur se tenait sur le seuil, mais il rentra dans l’obscurité de la maison dès que M. Flintwincb lui eut tourné le dos, et le suivit des yeux jusqu’à la petite chambre où il s’en fut chercher à âtons un briquet phosphorique. Ce briquet, lorsque Jérémie eut mis la main dessus, était peut-être humide ou hors de service ; les allumettes qu’il y trempa s’enflammèrent suffisamment pour éclairer d’une lueur blafarde son visage penché et pour arroser ses mains de paies gouttelettes de feu, mais pas assez pour allumer la chandelle. L’inconnu profitade la lueur qui éclairait par moments les traits de son hôte pour le contempler avec attention et surprise. Jérémie, lorsqu’il eut enfin réussi à allumer la chandelle, devina l’examen dont il avait été l’objet, et dont les dernières traces s’effaçaient lentement des traits sombres et vigilants de l’inconnu, pour faire place à ce douteux sourire qui y errait toujours.
« Soyez assez bon, dit Jérémie, fermant la porte d’entrée et passant à son tour une inspection assez minutieuse de la physionomie souriante du visiteur, pour entrer dans mon bureau…. Quand je vous dis qu’il n’y a rien, que vous pouvez être tranquille ! (Cette réponse, faite d’un ton irrité, s’adressait à Mme Clennam. qui ■ appelait toujours d’en haut, bien que Mme Jérémie fût là, cherchant à la calmer.) Vous ne m’entendez donc pas ? Je vous dis qu’il n’y a rien !… Diantre soit de cette femme ! Elle n’a donc pas plus de raison qu’un enfant !
— Elle a peur ? remarqua l’étranger.
—Peur ? répéta Jérémie, se retournant pour faire cette réponse, tout en éclairant son hôte et en lui montrant le chemin. Sur cent hommes, il y en a quatre-vingt-dix qui n’ont pas autant de courage qu’elle…. C’est moi qui vous le dis, monsieur.
— Quoique paralytique ?
— Depuis bien des années. Mme Clennam, la seule personne du nom qui soit maintenant intéressée dans les affaires de la maison. Mon associée. »
S’excusant de son mieux, tandis qu’ils traversaient le vestibule, sur ce qu’os n’avait pasl’habitudo do recevoir du monde aussi tard, la maison étant fermée à pareille heure, M. Jérémie Flintwincb
Là PETITE D0RR1T. 341
conduisit l’inconnu vers son bureau, qui pouvait passer pour celui d’nn homme aasea occupé d’affaires. La, après avoir posé la lumière sur nn pupitre, il dit à l’inconnu, en sa tordant le cou de sa façon la pins disgracieuse ; t Vos ordres, monsieur ?
— Je me nomme Blandols.
— Btandois ? Je ne connais pas ce nom.
— J’ai cru que vous avies déjà pu recevoir une lettre d’avis de vos correspondants de Paris.
— Nous n’avons reçu de cette ville aucune lettre d’avis concernant une personne du nom de Blandois.
— Non ?
— Non. •
Jérémie se tenait dans son attitude favorite. M. Blandois, ton* jours souriant, entr’ouvrit son manteau pour mettre la main dans une poche de coté, puis s’arrêta un instant pour répondre, tandis que ses yens brillants paraissaient éclater de rire et, par parenthèse, Jérômie trouva que ces yeux étaient trop rapprochés.
« C’est étonnant comme vous ressembles à un de mes amis ! Cependant la ressemblance est moins frappante que je ne le croyais tantôt, lorsque, dans le demi-jour de ia rue, je vous ai pris pour lui…. erreur que je dois vous prier d’excuser. Permettez-moi donc de le faire ; la promptitude à reconnaître mes torts fait, j’aime à le croire, partie de la franchise de mon caractère…. Mais c’est égal, vous lui ressembles étonnamment.
— Vraiment ? dit M. Flintwinch d’an ton de mauvaise humeur : en attendant, je n’ai reçu de Paris aucune lettre d’avis concernant une personne du nom de Blandois.
— Ah bah ! répondit l’étranger.
— C’est comme cela, » murmura M. Flintwinch.
M. Blandois, sans se laisser déconcerter par l’omission commise par les cwespondants de la maison Clennam et Cie, prit son portefeuille dans sa poche de côté, et y chercha une Isttre qu’il présenta à M. Flintwinch.
« Cette écriture vous est sans doute familière. Il sa peut que cette communication soit suffisamment explicite en elle-même et n’ait pas besoin d’être précédée d’une lettre d’avis. Vous êtes plus à même que moi de décider cette question. J’ai le malheur de ne pas être dans les– affaires ; je suis ce que le monde appelle (arbitrairement) on gentilhomme. >
M. Flintwinch prit la lettre et lut, à la date de Paris :
Nous avons i voua présenter, de lu part d’un correspondant tris-estime de noire maison, M. Blandois, de Paris, etc., etc.
Toutes les facilites que voua pourrez lui procurer et toute l’obligeance qoe vous pourrez lui montrer, etc., etc.
Nous avons aussi & vous prévenir que vous pouvez ouvrir à H. Blandois un crédit de quinze cents francs ;
Soil quinze cents franc. etc., etc.
348 LÀ PETITE DORRIT.
« Très-bien, monsieur, dit M. FlintwJneh, Frêne* un siège. Tout ce que nous pourrons faire pour vous obliger…. notre maison est peu remuante, un pan arriérée, mais solide, monsieur,… nous serons heureux de le faire. Je vois, d’après la date de jette lettre, que l’avis n’a pas encore eu le temps de nous parvenir. Peut-être êtea-vous arrivé par la malle qui nous apporte la lettre d’avis.
— Oui, monsieur, Je viens d’arriver par cette malle, répondit M. Blandois passant sa main blanche sur son nea recourbé, matôte et mon estomac me le prouvent assez, car ces deux parties de mon individu ont été torturées par ce détestable, cet abominable temps d’orage. Vous me voyez dans le costume que j’avais en descendant du paquebot, il y a une demi-heure & peine. Je comptais pouvoir me présenter ici quelques heures pins tôt et alors je n’aurais pas eu à vous demander pardon…. veuillez accepter mes excuses…. de m’ôtre présenté à une heure aussi tardive et d’avoir effrayé…. par » don encore une fois, j’oubliais qu’elle ne s’effraye pas…. d’avoir dérangé l’estimable malade qui veille là-haut dans sa chambre. »
L’impudence et un certain air d’autorité font toujours tant d’effet que Jérémie Flintwincb lui-même commença à trouver à ce monsieur des façons très-distinguées. Il n’en devint pas moins revêche cependant ; il se contenta de se gratter le menton en demandant :
« Quepnis-je faire pour M. Blandois, maintenant que l’heure des affaires est passée ?
— Ma foi, répondit ce gentilhomme haussant les épaules cachées par un lourd manteau, il faut que je change de toilette, que je mange, que je boive et que je trouve à me loger. Ayez l’obligeance de m’indiquer (je suis tout à fait étranger dans cette ville, et je ne regarde pas à la dépense) où je puis être hébergé jusqu’à demain. Plus l’hôtel sera voisin, mieux cela vaudra. À deux pas si c’est possible.
— Je ne connais, dans les environs, aucun hôtel qui convienne à on gentleman de vos habitudes…. commençait M. Flintwinch, quand M. Blandois l’interrompant :
— Que diable me parlez-vous de mes habitudes, mon cher monsieur ? dit-il en faisant craquer ses doigts. Un citoyen cosmopolite n’a pas d’habitudes. Je ne nierai pas que je suis un gentilhomme à ma petite façon ; mais, par le ciel ! je ne nourris pas de préjugés incommodes. Une chambre bien propre, un dîner bien chaud, une bouteille de vin que je puisse boire sans risquer de m’empoi-sonner, voilà tout ce qu’il me faut pour ce soir. Mais il me le faut sans que je sois obligé de faire un pas de trop pour me le procurer.
— Dans ce cas, dit M. Flintwinch avec plus de décision que d’habitude, tandis que son regard rencontrait pour un Instant les yeux brillants de M. Blandois qui avaient quelque chose d’inquiet ; il y a ici près une taverne quo jo puis vous recommander ; mais cette taverne n’a rien de distingué….
LÀ PETITE DORMT. 843
— Distingué I Je me moque bien de (a ! s’écria M, Blandois aveo un geste plein de condescendance. Faites-moi l’honneur de mo conduire a cet hôtel et de m’y présenter (si ce n’est pas trop vous Importuner) ; je vous en serai infiniment obligé, B
Sur ce, M. Flintwinch alla chercher son chapeau et éclaira encore une fois le visiteur a travers le vestibule. Tandis qu’il posait le chandelier sur une tablette, où les sombres et antiques panneaux de l’antichambre faisaient l’office d’étaignoir, il 6ut l’idée de monter dire à la malade qu’il serait de retour dans cinq minutes.
« Faites-moi le plaisir, dit alors le visiteur, de remettre en môme temps ma carte à Mme Clennom, et soyez assez bon pour ajouter que je serais heureux de me présenter chez elle, pour lui offrir mes compliments personnels et mes excuses du dérangement que j’ai causé dans cette tranquille demeure, si elle veut bien endurer pendant quelques minutes la présence d’un étranger, dès que cet étranger mouillé aura eu le temps de changer d’habits et de se restaurer. »
Jérémie se dépêcha autant qu’il put et dit en revenant ;
« Elle sera heureuse de vous recevoir, monsieur ; mais, sachant que la chambre d’une malade n’est pas bien attrayante, elle m’a chargé de vous dire qu’elle vous dispenserait de tenir votre promesse, dans le cas où vous y renonceriez.
— Y renoncer 1 répliqua le galant Blandois, ce serait manquer aux égards dus à une dame ; manquer aux égards dus à une dame, ce serait se montrer peu chevaleresque envers le sexe, et le dévouement au sexe est dans mon caractère, »
Après s’être exprimé en ces termes, il jeta par-dessus son épaule le bout de son manteau qui avait tramé dans le ruisseau et accompagna M. Flintwinch jusqu’à la taverne, prenant en route un commissionnaire qui l’attendait dans la rue avec son portemanteau.
La taverne était tenue sur un pied fort modeste et l’affabilité dont M. Blandois fit preuve avait au contraire tant de grandeur qu’elle eut peine à tenir dans le cabinet situé derrière le comptoir, où il fut reçu par l’hôtesse et ses deux filles ; elle se trouva même gênée dans l’étroite salle boisée de lambris, avec un jeu de galets à l’extrémité, qu’on lui proposa en premier lieu ; elle inonda (c’est bien le mot) le petit salon de famille qu’on finit par lui céder. Là, en toilette de rechange et en linge parfumé, les cheveux pommadés et lissés, une grosse bague à chaque petit doigt et une massive chaîne d’or fort en vue, M. Blandois attendant son dîner, étendu sur son siège, les genoux relevés sur la banquette de la croisée, était tout le portrait, à part la richesse actuelle du cadre, le portrait étonnant et sinistre de ressemblance d’un certain M. Bigand qui, jadis, avait attendu son déjeuner dans une ignoble prison de Marseille, accroupi sur le rebord de la croisée et se cramponnant aux barreaux.
•1W LÀ PETITE DOHRl
La gloutonnerie de M. Blandois à dîner était elle-même tout I » portrait de la gloutonnerie dont M. Bigaud avait fait prouve & ce déjeuner. Son air de convoitise en rassemblant devant lui tous les comestibles pour dévorer les uns des yeux, tandis qu’il dévorait les autres à belles dents, était aussi dans les habitudes du sieur Ri gaud. Son profond dédain pour autrui, manifesté dans sa manière de bousculer tes petits meubles de femme qui l’entouraient, de flanquer sous sez bottes les coussins favoris de la dame de la maison, pour tenir ses pieds plus à l’aise, et d’écraser sous sa lourde personne et sous sa grosso tète noire des étoffes délicates, dénotaient au fond le même égolsme brutal. Les mains blanches et agiles qui expédiaient si rapidement chaque plat avaient la même prestesse suspecte que celles que nous avons vues s’accrocher aux barreaux de la prison. Enfin, lorsque ayant mangé tout son soûl, il se reposa en suçant l’on après l’autre ses doigte effilés qu’il essuyait ensuite sur sa serviette, 0 ne manquait plus que les feuilles de vignes en guise de serviettes pour compléter la ressemblance.
Sur les traits de cet homme, dont la moustache remontait et dont le nés s’abaissait dans un sourire des plus sinistres, et dont les yeux à fleur de tête semblaient faire pendant à ses cheveux teints, comme si le pouvoir naturel de réfléchir la lumière leur eût été enlevé par quelque procédé du môme genre, la nature, toujours vraie et qui ne fait rien d’inutile, avait écrit lisiblement : ■ Prenes garde l » Ce n’était donc pas « a faute ai on s’y laissait
rendre. Bile ne pouvait pas mieux faire. Qu’est-ce que vous aviez loi reprocher ? À vous la faute.
H. Blandois ayant terminé son repas et nettoyé ses doigts, tira on cigare de sa poche et, reprenant sa place sur la saillie de la fenêtre, le fuma à loisir, apostrophant de temps à autre la fumée qui s’échappait en minces filets de ses minces lèvres.
« Blandois, la société t’a malmené ; mais tu vas prendre ta revanche, mon garçon. Ah, ah I sacrebleu, tu as bien commencé, Blandois ! Au besoin, tu ferais un excellent professeur d’anglais ou de français. Quel trésor tu serais dans l’intimité des familles ! tu as le coup d’œil rapide, tu as de l’entrain, de l’aisance, des ma-nières engageantes, un physique agréable..’., en un mot, ta es un gentilhomme ! Et tu vivras en gentilhomme, mon enfant, et tu mourras en gentilhomme. Tu ne saurais manquer de gagner la partie, quelque mauvais que soit ton jeu. Tout le monde reconnaîtra ton mérite, Blandois. Cette société qui t’a si cruellement outragé, tu la verras ployer sous le poids de tes fiers dédains. Tu es naturellement orgueilleux, mon Blandois, et tu as le droit de l’être ! »
Ce fut au bruit de ces murmures flatteurs que Blandois, le gentilhomme, acheva de fumer son cigare et de vider sa bouteille. Ce double devoir rempli, il se secoua, se mit sur son séant ; puis se leva et s’en retourna vers le domicile de Clennam ot Cie, apîès avoir prononcé, en guise de morale, le monologue qui suit *
p
LÀ PETITE DORMT. 845
• Tiens-toi bien ! Blandois, mon ami, attention à toi ! ne perds pas la boule. »
Il rot reçu à la porte d’entrée par Mme Jérémle, qui, d’après les ordres de son seigneur et maître, avait allumé deux chandelles dans le vestibule et une troisième sur l’escalier, et qui conduisit le visiteur dans la chambre de Mme Clennam. Le thé y était déjà servi, et on y avait fait les préparatifs qui précédaient d’ordinaire la venue d’un étranger attendu. Ces préparatifs se bornaient à fort pende chose, même dans les grandes occasions, car on se contentait de sortir le service de porcelaine et de recouvrir le lit d’une simple et triste draperie. Quant au reste, le canapé, semblable à une bière avec le billot sous forme de coussin, la dame, en costume de veuve, qui semblait toute prête à marcher à l’échafaud,le feu recouvert d’une croûte de cendres mouillées, le petit tas de cendres sèches dans la grille, la bouilloire avec son odeur de vernis brûlé, tout cela restait tel qu’il étai. depuis quinze ans.
M. Flintwinch présenta le gentleman recommandé aux soins obligeants de Clennam et Cie. Mme Clennam, qui avait la lettre devant elle, inclina la tête et invita M. Blandois à s’asseoir. L’hôtesse et l’invité s’examinèrent l’un l’autre avec une grande attention : curiosité fort naturelle.
« Je vous remercie, monsieur, d’avoir pensé à une pauvre invalide comme moi. Il arrive bien rarement qu’aucun de ceux qui viennent ici pour affaires ait un souvenir à donner à une personne aussi retirée du monde que je le suis. Il serait ridicule de s’en plaindre : « Loin des yeux, loin du cœur. Les absents ont toujours « tort, s Tout en sachant beaucoup de gré à ceux qui font exception en ma faveur, je suis loin de me plaindre de la règle, i
M. Blandois, avec son air le plus distingué, exprima la crainte d’avoir dérangé Mme Clennam en se présentant à une heure aussi indue. Il avait déjà présenté ses excuses empressées i M….
« Pardon, continua-t-il ; mais je n’ai pas l’honneur de connaître le nom de….
— M. Jérémie Flintwinch, attaché à la maison depuis bien des années. »
M. Blandois déclara qu’il était le très-humble et obéissant serviteur de M. Flintwinch. Il pria M. Flintwinch d’agréer l’assurance de sa considération la plus parfaite.
a Mon mari étant mort, dit Mme Clennam, et mon fils ayant préféré une autre carrière, notre vieille maison n’a plus aujourd’hui d’autre représentant que M. Flintwinch.
— Et vous, qu’êtes-vous donc alors ? demanda l’associé d’un ton bourru. Vous avez assez de tête pour remplacer deux hommes.
—Mon sexe, continua la dame qui se contenta, pour toute réponse, de tourner les yeux du côté de Jérémie, ne me permettait pas de prendre une part responsable dans les affaires ; par conséquent, M. Flintwinch combine mes intérêts avec les siens et dirige tout. Notre maison n’a plus la même importance qu’autrefois ; mais
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néanmoins quelques-uns de nos vieux amis (et entre autres les signataires de cette lettre) sont assez bons pour ne pas nous oublier, et nous sommes aussi à même que jamais de leur rendre les services qu’ils veulent bien nous demander. Mais je parle là de choses qui ne vous intéressent nullement. Vous âtes Anglais, monsieur ?
— Ma foi, non, madame ; je ne suis pas né en Angleterre, et je n’y ai pas non plus été élevé. Au fond, je n’appartiens & aucun pays, répondit M. Blandois allongeant la jambe et se frappant la cuisse sans façon ; je descends d’une demi-douzaine de nations.
— Vous avez beaucoup couru le monde ?
— Beaucoup. Far le ciel, madame, je suis allé un peu partout.
— Vous n’avez sans doute rien qui vous retienne chez vous. Vous n’êtes pas marié !
— Madame, répliqua M. Blandois avec un sinistre froncement de sourcils, j’adore votre sexe, mais je ne suis pas marié…. je ne l’ai jamais été. a
Mme Jérémie, debout près de la table, non loin du visiteur, était en train de verser le thé. Ayant par hasard tourné la tête du côté de M. Blandois, tandis qu’il faisait cette réponse, elle se figura, grâce à son perpétuel état de somnambulisme, qu’il y avait dans le regard de ce personnage je ne sais quoi de fascinateur qui l’obligeait à tenir les yeux fixés sur lui. Cette impression fut mémo si vive qu’elle se tint immobile, la théière à la main, à dévisager M. Blandois ; impolitesse qui non-seulement lui causa à elle-même une certaine inquiétude (en prévision de la punition que ne manquerait pas de lui infliger Jérémie), mais une gêne considérable au visiteur, et par suite à Mme Clennam et à M. Flintwinch. Cet état de somnambulisme dura quelques minutes, pendant lesquelles ils restèrent à se regarder confusément les uns les autres, sans savoir pourquoi.
a Eh bien ! dit enfit -.i maîtresse de Mme Jérémie qui fut la première à interrompre le silence. Qu’est-ce que vous avez à regarder ainsi monsieur ?
— Je n’en sais rien, répondit Mme Flintwinch, la main libre étendue vers le visiteur. Ce n’est pas moi ! c’est lui I
— Que veut dire cette bonne femme ? s’écria M. Blandois, qui pâlit, rougit et se leva lentement d’un air de fureur qui formait un étrange contraste avec ses paroles modérées. Il n’y a pas moyen de comprendre la conduite étrange de cette bonne dame.
— Il n’y a pas moyen de la comprendre ! répliqua M. Flintwinch, qui s’avança en pirouettant doucement vers sa femme. Elle ne sait pas elle-même ce qu’elle veut dire. C’est une idiote ; elle divague. On lui fera avaler une dose…. ont maisune dose…. Hors d’ici, ma vieille, ajouta-t-il à l’oreille de la dame. Hors d’ici ; profite du moment…. avant que je t’aie réduite en marmelade. »
Mme Jérémie, comprenant le danger que courait son identité, lâcha la théière dont son mari venait de s’emparer, se çacba la
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tête sons son tablier, et disparut. Pan à peu le visiteur se remit à sourire et se rassit.
« Vous voudrez bien l’excuser, monsieur Blandois, dit M. Flint-winch, versant lui-même le tbe ; elle perd la tête et retombe en enfance…. Voila ou elle en est…. Voulez-vous vous sucrer, monsieur ?
— Merci ; je ne prends pas de thé…. Pardonnez mon indiscrétion, mais voilà une montre assez curieuse. »
La table où on avait servi le thé avait été rapprochée du canapé, de façon à laisser un espace vide entre ce meuble et le petit guéridon de Mme Clennam. Le galant M. Blandois s’était levé pour donner du thé à cette dame qui avait déjà son assiette de rôties devant elle, et ce fut en posant la tasse à portée de la malade que la montre qui restait toujours posée sur ce guéridon attira son attention.
Mme Clennam leva tout à coup les yeux sur lui.
« Voulez-vous me permettre ? Merci. Une très-belle montre, déjà ancienne, dit-il en la prenant dans sa main. Un peu lourde à porter, mais c’est solide et franc. J’ai un penchant pour tout ce qui est franc. Tel que je suis, j’ai toujours le mérite d’être franc comme l’or !…. Une montre d’homme à double boite, à la vieille mode. Puis-je l’ouvrir ? Merci. Tiens ? Un rond de soie brodé de perles ! J’ai vu beaucoup de ces doublures de montre chez de vieux Hollandais et en Belgique. Drôle d’usage !
— C’est surtout un usage ancien.
— Très-ancien. Mais cette doublure-ci n’est pas aussi vieille que la montre ?
— Je ne crois pas.
— C’est étonnant comme nos pères s’amusaient à compliquer et à entrelacer les chiffres de ce genre 1 remarqua M. Blandois, levant les yeux pour regarder Mme Clennam avec ce sourire qui lui était propre. Est-ce bien N. 0. P. qu’il y a Jà ? On pourrait y voir tout ce qu’on vent.
— Ce sont bien là les lettres qui se trouvent brodées sur ce rond. »
M. Flintwinch qui, pendant ce dialogue, était resté immobile et attentif, la main levée et la bouche ouverte, tout prêt à boire son thé, commença alors à ingurgiter le contenu de sa tasse : remplissant sa bouche toute pleine avant d’avaler le liquide d’un seul trait, et réfléchissant toujours avant de l’emplir de nouveau.
« N. 0. P. était sans doute quelque ravissante créature, reprit Blandois, en remettant la montre dans sa boite. Sur la foi de ce chiffre, j’adore la mémoire de N. 0. P. Malheureusement pour mon repos, je ne suis que trop porté & adorer. Peut-être est-ce un vice, peut-être est-ce une vertu ; dans tous les cas, il est dans mon caractère d’adorer la beauté et le mérite de votre sexe, madame. >
M. Fiintwiacb venait de se verser une autre tasse de thé qu’il
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LÀ PBWïE DOBBIT.
tncrargitaU de la même façon qu’auparavant, lesyaux toujours fixés sur la malade.
« Cette fois, monsieur, vous n’avez rien a redouter pour votre repos, répondit Mme Clennam. Ces lettres a ce que Je crois, no forment pas les initiales d’un nom.
— Celles d’une devise, alors, remarqua M, Blandois, en passant.
— D’une phrase. Cela vaut dire, si Je ne me trompe : N’oublie* pas !
— Et naturellement, continua M. Blandois, replaçant la montra sur la table et retournant à sa place, vous n’oubliez pas. *
Jérémie, finissant son thé, non-seulement avala une gorgée plus abondante que celles qu’il avait ingurgitées jusqu’alors, mais resta la tête rejetée en arrière et sans retirer la tasse de ses lèvres, tasdis qu’il continuait a fixer les yeux sur Mme Clennam. Celle-ci, avac la rigidité de traits et la puissance de concentration dans laquelle elle paraissait recueillir toute sa fermeté ou toute son agitation, et qui étaient chez elle ce que les gestes sont chez les autres, répondit d’un ton ferme et délibéré :
< Non, monsieur, je n’oublie pas. Ce n’est pas le moyen d’oublier, que de mener une vie aussi monotone que la mienne l’a été depuis bien des années. Ce n’est pas le moyen d’oublier, que de nwner une vie de punition volontaire. On ne se sent guère disposé à oublier lorsqu’on sait que l’on a…. comme tous les enfants d’Adam…. des péchés à expier et sa paix à {aire avec le Seigneur. Aussi n’ai-je pas cette faiblesse, non, je n’oublie pas ni ne désire oublier, a
M. Flintwinch qui, depuis une minute, secouait le résidu de son thé en imprimant un mouvement circulaire à sa tasse, avala ce reste d’un trait et posa la tasse sur le plateau, comme un homme qui en a assez ; cela fait, il regarda M. Blandois comme pour lui demander : « Eh bien ! qu’est-ce que vous dites de ça ? o
a J’avais exprimé toutes tes idées, madame, répondit M. Blandois : avec son salut le plus insinuant, sa main blanche sur son cœur, dans le mot naturellement, que je suis fier d’avoir eu le bonheur et l’intelligence (franchement, ce n’est pas l’intelligence qui manque à Blandois) de rencontrer.
-– Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Clennam, si je doute qu’il soit bien probable qu’un homme du monde, aimant le changement et le plaisir, habitué à courtiser et à se voir courtiser….
— Oh madame ! vous me flattez !
— …. Si je doute qu’il soit probable qu’une personne de votre caractère puisse deviner ce qui regarde le mien dans les circonstances où je me trouve. Sans vouloir vous exposer toute une doctrine (elle jeta un coup d’œil vers la rangée de livres secs et ternes qui fo trouvaient auprès d’elle)…. car vous êtes maître de faire ce que vous voulez, et les conséquences en retomberont sur votre propre tête…. jo dirai ceci : Je ne prends pour guides que.des pilotes infaillibles, avec lesquels je ne saurais faire naufrage…. avec
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lesquels 11 est impossible que je fasse naufrage…. et pour pouvoir oublier l’avis contenu dans ces trois lettres, il faudrait que je ne fusse pas aussi rudement châtiée que je le suis, »
C’était un étrange spectacle que de voir l’empressement qu’elle mettait à saisir une occasion de discuter contre un adversaire invisible, peut-être contre elle-même, toujours occupée de se faire illusion dans cette lutte secrète.
- Si j’oubliais les fautes commises dans une vie de santé et de liberté, je pourrais me plaindre de l’existence à laquelle je me vois condamnée. Mais je ne m’en plains pas ; je ne m’en suis jamais plainte. Si j’oubliais que cette scène du monde, le Seigneur a ou l’intention expresse d’en faire une scène de ténèbres, de désolation et de sombres épreuves pour les créatures qu’il a tirées de la poussière, j’aurais pu conserver quelque tendresse pour les vanités terrestres. Mais il n’en est rien. Si j’ignorais que nous sommes…. tous sans exception…. l’objet d’une colère trop méritée, qui doit être satisfaite, et contre laquelle nos simples mérites ne peuvent rien, peut-être aurais-jepu gémir sur la différence qui exisie entre une paralytique condamnée à l’immobilité et les gens qui sont libres d’aller et de venir. Mais je regarde comme une grâce et une faveur spéciales d’avoir été cboisie pour la réparation qui m’est imposée, pour apprendre ce dont je ne saurais plus douter désormais, et pour travailler à mon salut comme je suis sûre d’y travailler dans ma solitude. Sans cela, mes épreuves n’auraient porté aucun fruit. Voilà pourquoi je ne veux ni ne puis rien oublier. Voilà pourquoi je me suis résignée, convaincue que mon sort est préférable à celui de bien des millions de créatures que la grâce n’a point touchées. »
Tout en disant cela, elle avait posé la main sur la montre, et l’avait remise à la place précise qu’elle y occupait toujours. Puis, sans retirer sa main, elle demeura quelques instants immobile à regarder la montre avec une expression de défi.
M. Blandois, qui avait écouté avec beaucoup d’attention le discours de Mme Clennam, continua à fixer les yeux sur elle en caressant sa moustache des deux mains et d’un air rêveur. M. Flintwincb, qui semblait avoir des crispations, intervint à son tour.
« Là, là, là ! dit-il. C’est entendu, madame Clennam ; vous ve^sz de parler comme une femme pieuse et raisonnable. Mais je soupçonne fort que M. Blandois n’est pas trop porté à la piété.
— Au contraire, monshur ! protesta ce gentilhomme en faisant craquer ses doigts. Pardonnez-moi ! La piété est dans mon caractère. Je suis sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination. Or, un homme sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination, monsieur flintwincb, est nécessairement pieux…. on bien il ne vaudrait pas grand’chose. >
Tandis que le visiteur se levait pour prendre congé de Mme Clennam et s’avançait vers elle d’un air cavalier (car cet homme, ainsi que tous ceux que la nature a marqués du même sceau, tombait
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toujours dans l’exagération, bien qu’il n’outrât parfois les choses que de l’épaisseur d’un cheveu), Jérémie soupçonna vaguement que M. Blandois pouvait bien ne pas valoir grand’chose.
i Monsieur, dit alors Mme Glenuam, je me suis laissée aller à vous parler de mes infirmités, et vous anres sans doute vu là une preuve de l’égolsme d’une vieille malade, bien que ce soit seulement votre réflexion qui m’a poussée par occasion sur ce terrain. Puisque vous avex été aasex bon pour songer et me faire une visite, soyez assex bon aussi pour m’excuser de vous avoir tant parlé de moi,,.. Pas de compliments, je vous prie (il était clair qu M. Blandois allait lui en adresser un)..,. M. Flintwinch sera heu » reox de vons rendre tous les services qui sont en son pouvoir, et ja souhaite que votre séjour dans cette ville soit agréable. »
M. Blandois la remercia ot, avec sa galanterie habituelle, lui en voya plusieurs baisers da bout des doigts.
v Ah ! voilà une chambre antique, remarqua-t-il avec una légèreté affectée en se retournant lorsqu’il fut arrivé près de la porte. Votre conversation, madame, m’a si vivement intéressé que je n’y avais pas fait attention tout d’abord. Mais vraiment cette chambre a un cachet bien franc et bien marqué du bon vieux temps.
— C’est que la maison elle-même est tout à fait antique, répondit Mme Clennam avec son sourire glacé. Malgré sou peu de prétention, c’est une franche antiquité.
— Ma foi ! s’écria le visiteur, si M. Flintwinch était assex bon pour me faire voir les autres pièces en sortant, il m’obligerait infiniment. J’ai un faible pour les vieilles maisons. J’ai un grand nombre de faibles, hélas ! mais celui-là surtout. J’adore et j’étudie le pittoresque dans toutes ses branches ; on m’a dit que j’étais pittoresque moi-même. Il n’y a aucun mérite à être pittoresque…. J’espère que j’ai d’autres qualités qui valent mieux. Mais il n’est pas impossible non plus que je sois pittoresque. C’est de la sympathie !
— Je vous préviens, monsieur Blandois, que vous trouverez l’objet de votre sympathie très-sombre et très-nu, dit Flintwinch, s’armant d’un chandelier. Cela ne vaut pas la peine d’être vu. »
Mais M. Blandois, donnant à Jérémie une tape amicale dans le dos, se contenta de rire ; puis, après s’être retourné pour adresser un dernier baiser à la malade, il s’éloigna avec son guide.
« Vous ne tenez pas à monter en haut ? demanda M. Flintwinch. s’arrêtant sur le palier.
— Au contraire, monsieur Flintwinch ; si ce n’est pas abuser de votre complaisance, j’en serai ravi ! »
M. Flintwinch, reprenant sa marche opliqne, monta l’escalier, suivi de près par M. Blandois. Ils entrèrent dans la grande chambre à coucher mansardée qu’Arthur avait occupée le soir de son arrivée.
« Là, monsieur Blandois ! s’écria Jérémie en la faisant voir. Je souhaite que vous vous trouviez payé de vos peines d’être monté si haut pour voir ça. Mais, pour ma part, je suis d’un autre avis. »
LA. PETITE DQiUUT.
Soi
Blandois ayant déclaré qu’il était onehanté, ils traversèrent les autres mansardes, divers couloirs, et descendirent. Avant dp se retrouver sur l’escalier, M. Flintwinch avait découvert que le visiteur ne regardait nullement les chambres, mais qu’après avoir jeté autour de lui un coup d’œil rapide, il se remettait à examiner son guide. Intrigué par cette découverte, il se retourna au milieu de l’escalier pour faire une antre expérience. Ses yeux rencontrèrent immédiatement ceux de M. Blandois ; ils se regardèrent fixement l’un l’autre ; le visiteur, avec ce méchant mouvement de son nez et de sa moustache, se mit à rire, ainsi qu’il l’avait fait à chaque fois d’an petit rire diaboliquement silencieux.
Comme M. Flintwinch était beaucoup moins grand que le visiteur, il y avait pour lui un désavantage physique à se voir aussi désagréablement dévisagé d’en haut ; et comme, en outre, il des. cendait le premier et se trouvait presque toujours à une ou deux marches au-dessous de l’autre, ce désavantage était encore plus grand en ce moment. Il attendit, pour regarder de nouveau M. Blandois, que cette inégalité supplémentaire n’existât plus, c’est-à-dire qu’ils fussent entrés dans la chambre de feu M. Glen-nam. Mais alors il se dédommagea en se tournant à l’improviste sur son hôte, qu’il retrouva toujours occupé à l’examiner.
« Cette vieille maison est vraiment charmante, dit M. Blandois en souriant. Si mystérieuse ! Vous n’entendes jamais des bruits surnaturels ici ?
— Des bruits ? Non.
— Il n’y vient jamais de démon ?
— Il n’en vient jamais ; du moins, répondit M. Flintwinch en faisant un pas oblique vers son interlocuteur, il n’en vient pas qui se présentent sous ce nom et en cette qualité.
— Ha, ha !… C’est un portrait, je crois ?
(Il continuait à regarder M. Flintwinch, comme si M.’ Flintwinch eût été le portrait en question.)
— En effet.
— Oserais-je vous demander le nom de l’original ?
— C’est feu M. Clennam. Le mari de mon associée.
— Et ci-devant propriétaire, sans doute, de cette remarquable montre que j’ai admirée là-haut ? » ajouta le visiteur.
M. Flintwinch, qui avait jeté un coup d’oeil sur le portrait, se retourna et reconnut encore qu’il était l’objet de l’examen attentif de M. Blandois, dont le nez s’abaissait et dont la moustache se relevait toujours.
« Oui, monsieur Blandois, répliqua-t-ii d’un ton aigre, cette montre loi a appartenu et elle a appartenu à son oncle– avant lui, et à je ne sais plus qui encore auparavant ; voilà tout ce que je puis vous dire de sa généalogie.
— C’est un esprit d’une trempe vigoureuse, monsieur Flintwinch, que celui de notre malade.
—■ Oui, monsieur, répondit Jérémie, se tortillant encore en spi
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raie, ainsi qu’il n’avait pas cessé de le faire depuis le commence* ment de ce dialogue, pour sa tourner vers la visiteur brusquement, comme une vis qui manque son coup, car l’autre restait impassible, et M. Flintwinch lui-même était toujours contraint de faire un pas en arrière ; oui, monsieur ; o’est une femme remarquable. Elle a beaucoup de courage, beaucoup de vigueur morale.
— Ils ont dû mener une existence bien heureuse, remarqua Blandoia.
— Qui ça ? » demanda M. Flintwinch, obliquant encore.
M. Blandois indiqua avec l’index de sa main droite la chambra de la malade, en désignant en même temps le portrait avec celui de la main gauche ; puis écartant les jambes, il resta là à rire à la face de M. Fltalwinch, avec ce nés qui s’abaissait et cette moustache qui remontait.
a Leur existence a été aussi heureuse que celle de la plupart des ménages, je suppose, répliqua M. Flintwincb. Je ne saurais vous renseigner là-dessus. Je n’en sais rien. Chaque famille a ses se » creta.
— Des secrets ! s’écria Blandois avec vivacité. Répétez-moi an peu ces paroles, mon fils I
— Je dis, répliqua M. Flintwincb en se reculant, car M. Blandois avait paru se gonfler si subitement que sa poitrine avait presque frôlé te visage du sieur Jérémie ; je dis que chaque famille a ses secrets.
— Oui, parbleu, il y en a ! s’écria l’autre, lui donnant une claque sur chaque épaule et le faisant rouler en avant et en arrière. Ah, ah ! vous avez raison ! Des secrets I Je crois bien qu’il y en a ! Sacrebleu ! Il y a des familles qui ont de satanés secrets, monsieur Flintwinch. »
Puis, après avoir frappé plusieurs fois Jérémie sur les deux épaules, comme pour le féliciter en ami de quelque bonne plaisanterie, il leva les bras, rejeta la tête en arrière et se mit à rire aux éclats. Ce fut en vain que Jérémie tenta d’interrompre cet accès d’hilarité. M. Blandois n’en rit pas moins tout son soûl.
a Mais veuillez me prêter un instant la chandelle, dit-il lorsqu’il eut fini de rire, que je regarde un peu le mari de cette dame remarquable…. Ah !… (soulevant la lumière à hauteur de bras)…. Il y a aussi une expression assez décidée dans ces traits-là, mais dans us autre genre. Le portrait a l’air de dire…. quels sont donc les mots ?… oui, c’est cela, il a l’air de dire : « N’oubliez pas ! » N’est-il pas vrai, monsieur Flintwinch ? Par le ciel, monsieur, il méfait cet effet-là. »
En rendant la lumière à Jérémie, il le regarda de nouveau ; puis, l’accompagnant d’un pas indolent vers 16 vestibule, il déclara que cette vieille maison était ravissante, qu’il avait eu grand plaisir à la visiter en détail, et qu’il n’aurait pas voulu manquer ce plaisir-là pour un billet de quatre cents livres.
An milieu de toutes las familiarités que se permettait M. Blan*
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dois, dont les manières étaient devenues beaucoup plus grossières et plus insolentes, le visage du sieur Jérémie, dont le parchemin n’était pas susceptible de changements prononces, conserva tonte son impassibilité. On sait qu’il avait toujours l’air d’un pendu, dont une main amie venait de couper la corde, et, en ce moment, on semblait l’avoir décroché une seconde trop tard : mais, sauf cette légère variante, il n’avait rien perdu de son sang-froid extérieur.
Leur inspection terminée, nos deux personnages se tenaient dans la petite salle qui donnait sur le vestibule, et M. Jérémie, examinant à son tour M. Blandois, loi dit avec calma :
« Je suis charmé, monsieur, que vous soyez satisfait du résultat de notre visite. J’avoue que je ne m’y attendais pas. Cette petite promenade parait vous avoir mis en gaieté.
— Elle m’a ravi ! répliqua Blandois. Elle m’a rafraîchi, moralement parlant…. parole d’honneur ! Avez-vous jamais des pressentiments, monsieur Flintwinch ?
— Je ne sais pas trop ce que vous entendes par ce mot, mon » sieur.
— Pour poser plus clairement la question, je vous demanderai, mon cher M. Flintwinch, si vous éprouves parfois une vague prévision d’un plaisir à venir ?
— J’avoue que, pour le quart d’heure, je ne ressens aucune sensation de ce genre, répondit l’associé de Mme Clennam avec une gravité imperturbable ; mais si je sens que cela me vient, je m’em-presserai de vous en prévenir.
— Eh bien ! moi, j’éprouve ce soir une sorte de pressentiment qui me dit que nous ferons plus ample connaissance.’ Et vous, mon bonhomme, sentez-vous que cela vous vienne ?
— Non, répliqua M. Flintwinch après un silence de quelques minutes, pendant lequel il avait paru se consulter afin de répondra avec toute la véracité possible. Non, pas du tout.
— J’ai le pressentiment que nous deviendrons amis intimes. Vous n’avez aucun pressentiment de ce genre, mon fils ?
— Pas encore, » répliqua M. Flintwinch.
M. Blandoù prenant encore son hôte par les épaules le secoua un peu avec le même enjouement que les fois précédentes, passa le bras de M. Flintwinch sous le sien et l’invita à venir boire une bouteille de vin avec lui comme un cher vieux finaud qu’il était.
Jérémie accepta sans hésiter cette invitation, et ils s’en furent à la taverne de Blandois par une pluie battante qui, depuis la tombée de la nuit, fouettait les vitres, les toits et le pavé. Il y avait longtemps déjà que le tonnerre avait cessé de gronder et que les éclairs ne brillaient plus ; mais la pluie tombait à torrents. Os s’installèrent dans la chambre de M. Blandois, et, après avoir commandé une bouteille de vin de Porto, ce voyageur hospitalier, écrasant sous le poids de sa délicate personne tous les jolis coussins qu’il put rassembler, s’assit sur le rebord de la croisée, tandis que M. Flintwinch s’établissait en face de lui, de l’autre côté de la
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table. M. Blandois proposa de faire venir les plus grands verres qu’on potirralt trouver dans la taverne, proposition à laquelle M. Flintwinch donna son approbation. I<es verres ayant été rempila jusqu’aux bords, M. Blandois, sous l’excitation d’une gaieté bachique, trinqua avec M. Flintwinch et vida une rasade en l’honneur de l’intimité dont il avait le pressentiment. M. Flintwinch fit honneur à ce toast avec on flegme silencieux, et continua à boiro tout le vin qu’on lui versait sans prononcer un mot. Chaque fois que M. Blandois trinquait avec son invité (politesse qu’il renouvelait dès qu’il avait rempli les verres), M. Flintwinch l’imitait d’un air stupide ; il l’eût imité encore plus volontiers, s’il se fût agi de vider le verre de son bâte aussi bien que le sien ; car, sauf la faculté de déguster le liquide absorbé, Jérémie était un vrai tonneau.
Bref, M. Blandois finit par découvrir que verser du vin de Porto dans le corps taciturne de son ami Flintwinch, ce n’était pas le moyen de le faire parler, attendu que ce liquide semblait au contraire le rendre muet. Jérémie, d’ailleurs, était capable de boire pendant le reste de la nuit, et, au besoin, de continuer jusqu’au lendemain soir, tandis que Blandois, de son côté, ne tarda pas à s’apercevoir qu’il se livrait à des fanfaronnades trop féroces. Il leva donc la séance lorsque la troisième bouteille du capiteux Porto se trouva vide.
i Vous comptes sans doute tirer sur nous demain ? demanda M. Flintwinch en prenant congé de lui et avec son visage d’homme d’affaires.
— Mon chou, répondit l’autre, les deux mains sur les épaules de M. FlintwincH, soyez tranquille, je tirerai sur vous. Adieu, mon flintwinch (donnant à Jérémie une accolade méridionale, c’est-à-dire l’embrassant bruyamment sur chaque joue) ; je vous en donne ma parole de gentilhomme ! Oui, mille tonnerres ! vous me reverrez ! »
Mais le lendemain, Blandois ne se présenta pas, bien que la lettre d’avis annoncée eût été reçue par la maison Clennam et Cie. Flintwinch étant allé le soir demander des nouvelles du voyageur fut très-surpris d’apprendre qu’il avait soldé son compte le matin même et qu’il était reparti pour Calais. Néanmoins, Jérémie, à force de se caresser la mâchoire, sortit de ses réflexions pour laisser voir sur sa figure la conviction intime que M. Blandois, cette fois-là, tiendrait sa sarole et qu’on ne manquerait pas de le revoir.
LÀ PETITE DORRIT. 3î’ ?-
CHAPITRE XXXI.
On homme jaloui de « « dignité.
D n’est guère de jour où le passant ne rencontre, dans les mes encombrées de noire métropole, un de ces vieillards ridés, maigres et jaunes, qu’on pourrait croire tombés des nues, si les nnes ne se respectaient pas trop pour exporter de tels produits, qui se traînent à pas lents et d’un air oifaré, comme troublés et effrayés par le bruit et le remue-ménage de la rue. Ce vieillard-là, quand on en rencontre un, est toujours un petit vieillard. Il a pu, jadis, être un grand vieillard, mais il s’est rétréci et transformé en petit vieillard ; si, par hasard, il était déjà d’avance petit, il est devenu plus petit encore. Son habit est d’une couleur et d’une coupe qui n’ont jamais été de mode à aucune époque, dans aucun pays. Il est clair que ce vêtement n’a pas été fait pour lui ni pour aucun autre mortel. Quelque entrepreneur, qui aura soumissionné cette fourniture, aura pris mesure sur le corps de la Destinée pour cinq mille habits conformes au modèle, et la Destinée aura prêté celui-là au vieillard en question. Cet uniforme est orné de grands boutons d’un métal terni, qui ne ressemblent en rien aux boutons de tout le monde. Notre vieillard porte un chapeau râpé, amolli sur les bords par les coups de pouce, mais trop endurci du reste pour jamais s’adapter à la forme de la pauvre tête qu’il a l’air de coiffer ; sa chemise de grosse toile et sa cravate d’étoffe’ non moins grossière n’ont pas plus d’individualité que l’habit ou le chapeau ; elles ont également l’air do ne pas lui appartenir…. et de n’appartenir à personne. Et néanmoins ce vieillard porte cette toilette avec un air aussi gêné que s’il n’était pas accoutumé à pareille fête et qu’il se fut seulement bichonné de la sorte pour aller dans le monde : il faut donc croire qu’il passe la plupart de ses journées en robe de chambre et en bonnet de coton. Tel que le rat des champs, après une année de famine, va visiter le rat de ville et trotte timidement vers le logis de son hôte en traversant une cité de chats, tel ce vieillard s’en va par les rues.
Parfois, dans l’après-midi de quelque jour de fête, on le rencontre marchant d’un pas un peu plus infirme que de coutume, les yeux animés d’une lueur humide et marécageuse. C’est que le petit vieillard est ivre. H faut très-peu de chose pour le mettre dans cet état ; une pinte de bière fera trébucher ses jambes peu solides. Quelque nouvelle connaissance (la plupart du temps une connaissance de rencontre) a voulu réchautfer la faiblesse du vieillard en le régalant d’un verre d’ale, et il s’ensuivra qu’on ne revenu point
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passer le vieillard de longtemps. Car ce petit vieillard rentra au dépôt de mendicité, et, même lorsqu’il se conduit bien, on ne le laissa sortir que fort rarement (à mon avis, on pourrait loi ouvrir les portes plus souvent, vu le peu d’années qu’il lui reste à se promener sous le soleil) ; et lorsqu’il se conduit mal, les régisseurs de la maison des pauvres l’enferment plus étroitement que jamais, dans un bosquet de cinquante-neuf vieillards non moins décrépits, qui s’empestent réciproquement d’une foule d’odeurs nauséabondes. Tel était le père de Mme Plornish, petit vieillard dont le gazouillement n’était pas plus fort que celui d’un oiseau râpé, qui avait été jadis dans ce qu’il appelait ta reluire musicale, qui avait eu de grands malheurs et n’avait jamais réussi à faire son chemin, retombant toujours dans l’impasse de la pauvreté, et avait fini par se retirer, de son propre gré, dans le Ivorlihortse ’, institué par acte du parlement pour remplir l’office du bon Samaritain du district (mais sans allouer les deux deniers mentionnés dans l’Évangile & chaque personne secourue, ce qui eût été une grave atteinte aux règles de l’économie politique), lors du règlement de cette saisie qui avait conduit M. Plornish à la prison de la Maréchaussée. Avant que les affaires de son gendre eussent pris une si mauvaise tournure, le vieux Naudy (on l’appelait toujours ainsi dans sa retraite légale : car pour les locataires de la cour, du Cœur Saignant, c’était toujours le vieux monsieur Naudy) aval occupé une place au foyer et à la table des Plornish. Il comptait reconquérir sa position sous le toit domestique, dès que la fortune sourirait au maçon : mais il était bien décidé, tant qu’elle conserverait nn visage revôche, à habiter le bosquet des petits vieillards, en communauté d’odeurs avec eux.
Mais Naudy avait beau être plus pauvre que Job, il avait beau porter la livrée du paupérisme et habiter le Workhouse, cela ne diminuait en rien l’admiration qu’il inspirait à Mme Plornish. Cette dame était aussi fiera des talents paternels que si ces talents eussent fait de lui un lord chancelier. Elle avait une foi aussi vive dans la distinction et la convenance des manières paternelles que 8i elle eût en affaire à un premier chambellan. Le pauvre vieux bonhomme savait quelques petites chansons insipides, depuis longtemps oubliées, à propos de blessures infligées par le fils de Vénus à Chloé, à Phyllis et an berger Corydon *, et Mme Plornish était convaincue qu’on n’entendait à l’Opéra aucune musique qui égalât les minces petits filets de voix qui s’échappaient en tremblotant des lèvres qui redisaient ces antiques refrains, comme aurait pu le faire une petite serinette usée et détraquée, mise en mouvement par un enfant à la mamelle.
À chaque jour de sortie (jour heureux, où l’on échappait à la perspective monotone de quarante-neuf vieillards tondus), c’était à la fois le honneur et la désolation de Mme Plornish, lorsque
< 4 Hospice des garnies »
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M. Naudy avait bien mangé et avait bu son demi-verre déporter, de dire : « Chantez-nous quelque chose, Père. » Alors Père leur chantait les beautés de Cbloé ; et, s’il était un peu en train, il leur donnait ensuite les charmes de Fhyllis (depuis qu’il avait pris sa retraite, il n’avait pas* encore eu le courage d’aborder Corydon), et Mme Ploroish déclarait, en s’essuyant les yeux dans le coin de, son tablier, qu’il n’y avait pas au monde un chanteur capable do rivaliser avec Père.
31 M. Naudy, an lieu d’arriver du Workhouse, fût venu tout droit de la Cour ; ou môme si c’eût été quelque noble Réfrigérateur revenu triomphalement d’une cour étrangère, afin d’être présenté à la reine et de se voir promu a l’occasion de sa dernière bévue diplomatique, Mme Ploroish n’aurait pas éprouvé plus d’orgueil qu’elle n’en éprouvait à promener son pire dans la cour du Cœur Saignant.
« Voilà mon père disait-elle en le présentant à un voisin. Père ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour tout de bon. Comme Père a bonne mine, n’est-ce pas ? Père chante mieux que jamais, je vous assure ; si vous l’aviez entendu tout à l’heure, vous ne l’oublieriez jamais. »
Quant à Plornish, eu épousant la fille de M. Naudy, il avait épousé les croyances de cette dame ; et la seule chose dont il s’étonnât, c’est qu’un chanteur si habile n’eût pas fait fortune. Après y avoir mûrement réfléchi, il pensa que cela provenait de ce qu’on n’avait pas commencé assez tôt à cultiver le génie philharmonique de M. Naudy.
« Car (ainsi raisonnait Ploroish), pourquoi perdre votre temps à relier de la musique, lorsque vous en aviez tant en vous-même ? Voilà le grand tort, à mon avis. »
Le vieux Naudy avait un protecteur : un seul. Il avait un protecteur ; un protecteur d’une affabilité superbe, dont il semblait honteux lui-même ; mais il disait pour son excuse que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’être plus familier avec ce brave homme qu’on ne devait s’y attendre (à raison de leurs positions respectives), en le voyant si simple et si pauvre : mais, c’est égal, tout en conservant son quant à lui, il était d’une bonté extraordinaire pour son protégé. Le vieux Naudy était allé plusieurs fois à la prison de la Maréchaussée durant la courte captivité de son gendre ; et il avait été assez heureux pour acquérir les bonnes grâces du doyen de cette institution nationale, et la temps n’avait fait que le mettre plus en faveur auprès de lui.
D’habitude, M. Dorrit recevait ce vieillard comme on reçoit un vassal engagea foi et hommage. Il organisait des petites régalades et des thés pour son protégé, comme si celui-ci venait lui présenter les hommages des habitants primitifs de quelqu’un de ses fiefs éloignés, n y avait des moments où le doyen semblait presque disposé à jurer que Naudy était un vieux et fidèle serviteur qui avait bien mérité de la famille Dorrit. Lorsque par hasard il par »
388 LÀ PETITE DORRIT.
lait du père de Mme Plornisb, M. Dorrit disait : c mon vieux protégé, a 11 était enchanté de lo voir, afin de se livrer h des commentaires sur sa décrépitude dès qu’il avait tourné le dos. Il s’étonnait que le pauvre bonhomme n’eût, pas encore le chef trop branlant.
f II est dans le WorMouse, monsieur, disait-il en pareille occasion : il n’a pas de chez loi, pas de visiteurs, pas de position sociale, pas de dignité personnelle, pas de spécialité…. Situation déplorable ! »
C’était l’anniversaire de la naissance du vieux Nandy et on loi avait permis de sortir. II s’était bien gardé de dire ans autorités compétentes que c’était sa fôte ; car on aurait pu le tenir enferme pour lui apprendre que les vieux prolétaires de son genre au raient mieux fait de ne pas naître du tout. Il traversa les met comme à l’ordinaire pour se rendre à la cour du Cœur Saignant ou il dîna avec sa fille et son gendre, pour’lesquels il chanta Phyllis. On allait lui demander Cbloé, lorsque la petite Dorrit entra en passant pour savoir comment allaient les Plornish.
« Miss Dorrit, dit Mme Plornish, voici Père ! A-t-il bonne mine, hein ? Jamais il n’a été plus en voix ! s
La petite Dorrit tendit la main an vieillard et lui dit en souriant qu’on ne l’avait pas vu depuis longtemps.
(Non, ils sont un peu durs avec mon pauvre père, dit Mme Plornish dont le visage s’allongea, et on ne lui laisse pas prendre l’air aussi souvent qu’il faudrait. Mais il ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour de bon. N’est-ce pas, Père ?
— Oui, ma chère. J’y compte bien. Cela viendra, s’il plaît à Dieu. »
Ici M. Plornish prononça un discours qu’il prononçait invariablement, sans y changer un seul mot, lorsqu’il s’en présentait une occasion favorable. Voici la formule de ce discours :
■ Jean-Edouard Naudy, monsieur, tant qu’il y aura sons ce toit « ne once de n’importe quoi à mettre sons la dent, et tant qu’il y aura une goutte de n’importe quoi à boire, vous pouvez en prendre votre part. Tant qu’il y aura sous ce toit une poignée de n’importe quoi à brûler et une bouchée de n’importe quoi pour se coucher, vous pouvez en prendre votre part. S par hasard il n’y avait pins rien sous ce toit, vous n’y seriez pas moins bienvenu que s’il s’y trouvait quelque chose. Et voilà mon sentiment ; ainsi donc n’allez pas vons y tromper, et par conséquent je vous prie en grâce de sortir de la…. pourquoi alors ne le faites-vous pas ? »
À ce discours lucide, que M. Plornisb récitait toujours comme il l’avait composé, c’est-à-dire, avec beaucoup de peine, le père d« Mme Plornisb répondait de sa voix de pipeau fêlé :
« Merci mille fois, Thomas, je connais très-bien vos sentiments et je vous en remercie. Mais non, Thomas, non. Pas avant que je ne puisse revenir sans vons ôter un morceau de la bouche, à vous ou a vos enfants…. et c’est ce que je ferais si je revenais mainte-
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nant, TOUS avea beau dire. Paisse ce temps-là arriver bientôt et il n’arrivera jamais trop tôt & mon gré ! mais je ne reviendrai pas avant ; non, Thomas, pas avant. »
Mme Plornish, qui avait détourné la tète en tenant le coin de son tablier, se retourna pour prendre part à la conversation. Elle annonça & Mlle Dorrit que Père avait l’intention de passer l’eau pour présenter ses respects an Doyen, à moins que Mlle Dorrit n’y vit quelque inconvénient.
La petite Dorrit répondit :
« Je rentre moi-môme, et si votre père vent bien venir avec moi je serais très-heureuse d’avoir soin de lui…. très-heureuse, reprit-eUe, car elle cherchait toujours à ménager l’amour-propre des malheureux, très-heureuse de l’avoir pour compagnon de route.
— Là, Père ! s’écria Mme Plornish. Vons ailes vous figurer que vons êtes redevenu on jeune homme bien fringant pour servir comme ça de cavalier à Mlle Dorrit ! Laissez-moi faire en nœud galant à votre cravate ; car vons aies on vert-galant vons même, Père ! »
Après cette plaisanterie filiale, Mme Plornish rajusta un peu la toilette de son père, puis elle embrassa le vieillard de tout son cœur et se tint à la porte (pressant dans ses bras le plus chétif de ses deux enfants, tandis que le plus fort se roulait sur les marches) à regarder le viens Naudy s’éloigner d’un pas chancelant au bras de la petite Dorrit.
Us ne marchaient pas vite, ou le devine. La petite Dorrit mena son compagnon par le pont suspends où elle l’engagea à se reposer un instant, et tons deux se mirent à regarder la rivière en parlant des vaisseaux qu’on y voyait. Le vieillard confia à la jeune fille ce qu’il ferait si jamais un navire chargé de pièces d’or arrivait à son adresse. Il avait la ferme intention, dit-il, de louer pour les Plornish et pour lui-même un bel appartement donnant sur un café-jardin, où ils demeureraient jusqu’à la fin de leurs jours et se feraient servir par le garçon limonadier ; rien que d’y penser, c’était une vraie fête pour M. Naudy.
Ils ne se trouvaient plus qu’à cinq minutes de la prison lorsqu’au détour d’une rue, ils se rencontrèrent face à face avec Fanny, coiffée de son chapeau neuf et voguant vers le même port.
« Bonté du ciel, Amy ! s’écria la danseuse, faisant un bond en wriêre, ce n’est pas possible !
— Quoi donc, ma chère Fanny ?
— Par exemple ’. je sois prête à croire bien des choses qu’on pourrait me dire sur ton compte, poursuivit l’antre avec une vive indignation ; mais jamais, non jamais ! je ne t’aurais crue capable d’une pareille bassesse !
— Fanny ! s’écria la petite Dorrit, blessée et surprise.
— Oh ! tu as beau dire : Fanny ! petit être sans dignité que tu es !… L’idée de te montrer ainsi dans les rues, en plein jour, avec un indigent du Workhouse I »
860 Là PETITE DORRIT.
Elle lança ce dernier mot comme une balle qui s’échappa du Canon d’un fusil à vent. « 0 Fanny !
— Je te dis encore que tu m’agaces avec tes à Fanny.’.,, Je n’ai jamais rien va de pareil…. L’obstination que tu mets & vouloir nous déshonorer à tout propos est vraiment inf âme. Fi I petite vilaine !
— Est-ce donc déshonorer quelqu’un, répondit doucement la petite Dorrit, que de prendre soin de ce pauvre vieillard ?
— Oui, mademoiselle, répondit sa sœur, et vous devriez le savoir. Et vous le savez très-bien. Et c’est tont bonnement parce que vous le savez que vous agissez ainsi. Le plus grand bonheur de votre vie, c’est de rappeler à votre famille qu’elle a eu des malheurs. Et votre plus grand plaisir c’est de fréquenter des gens de rien. Mais si vous ignorez ce que c’est que les convenances, moi, je ne l’ignore pas. Vous me permettrez donc de traverser de l’autre côté, et vous me laisserez poursuivre mon chemin sans avoir l’air de me connaître, B
Là-dessus, elle courut d’un bond sur le trottoir opposé. Le vieux bonhomme qui déshonorait ainsi la famille Dorrit s’était tenu à quelques pas de là (car la jeune couturière, dans son premier mouvement de surprise, lui avait lâché le bras), saluant Fanny avec déférence, bonsculé par des piétons impatients, qui juraient après lui parce qu’il leur barrait le chemin. Il rejoignit alors sa compagne, la tête un peu étourdie, et lui demanda :
a J’espère qu’il n’est rien arrivé à votre honoré père, mademoiselle ? J’espère que toute votre honorée famille se porte bien ?
— Non, non, il n’est rien arrivé, répondit la petite Dorrit. Tout le monde se porte bien. Merci ! Donnez-moi donc le bras, monsieur Naudy. Nous n’avons plus bien loin à aller maintenant. »
Elle se remit à causer avec le vieillard, comme elle avait fait tout le long du chemin. Us arrivèrent bientôt dans la loge, où M. Chivery était de garde, et ils entrèrent dans la prison. Or, le hasard voulut que le Père des détenus s’avançât en flânant vers la loge au moment où Amy en sortait, donnant le bras au viens Naudy. Ce spectacle parut causer au Doyen une très-vive agitation et un profond chagrin ; sans faire la moindre attention à son protégé (qui, après avoir salué, se tenait le chapeau à la main, ainsi qu’il le faisait toujours en cette auguste présence), il lui tourna le dos, se dirigea à la hâte vers l’entrée du corps de logis où se trouvait sa chambre, et remonta chez lui.
La petite Dorrit, après avoir promis de revenir dans un instant, laissa là le pauvre vieillard que, dans une heure malencontreuse, elle avait pris sous sa protection, et s’empressa de rejoindre son père. Sur l’escalier, elle rencontra Fanny qui la suivait avec des airs de dignité offensée. Tous les trois entrèrent dans la chambre presque en même temps.
Le Doyen se laissa tomber dans son fauteuil, se cacha le visage dans ses mains et poussa un gémissement.
LÀ PETITE DORWT.
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c Naturellement ! s’écria Fanny, il ne pouvait pas en être autrement…. Voilà pauvre papa affligé !… Maintenant, j’espère que vous me croirez, mademoiselle, lorsque je vous dirai quelque ehose ?
— Qu’avez-vous donc, père ? demanda la petite Dorrit, se penchant sur lui. Vous ai-je fait de la peine ? Ce n’est pas moi qui vous cause ce chagrin, j’espère ?
— Vous espèrent II est bien temps de dire cela !… On) petite…. (Fanny s’arrêta pour chercher une épithète assez exprès-sive) …petit être vulgaire 1… Oh ! oui, tu es bien une véritable enfant de prison I »
Le Doyen mit un terme à ces reproches irrités en étendant la main, gémit de nouveau, leva enfin la tête qu’il secoua tristement en regardant la plus jeune de ses filles.
s Amy, je sais que tu es innocente de toute mauvaise intention ; mais tu m’as blessé au cœur, ma fille.
Innocente de toute mauvaise intention ! interrompit l’implacable Fanny. Allons donc ! Elle est plébéienne de coeur, voilà ce qu’elle est. Son intention est de dégrader la famille !
— Père ! s’écria la petite Dorrit, pâle et tremblante, je suis bien fâchée. Pardonnez-moi, je vous en prie. Dites-moi ce que j’ai fait de mal, afin que je me corrige.
— Go que tu as fait, petit être prévaricateur ? répliqua Fanny. Mais tu le sais fort bien, je te l’ai déjà dit, ne te charge dore pas encore la conscience en faisant semblant de l’ignorer !
— Silence !… Âmy, reprit le père, passant à plusieurs reprises son mouchoir sur son visage, puis le serrant convulsivement dans la main qu’il venait de laisser retomber sur ses genoux ; j’ai fait ce que j’ai pu pour vous maintenir dans une sphère distinguée, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous conserver un rang ici. Peut-être ai-je réussi, peut-être n’ai-je point réussi. Peut-être avez-vous remarqué mes efforts, peut-être ces efforts vons ont-ils échappé. Je ne prétends pas décider cette dernière question. J’avais tout perdu fors l’honneur. C’est là le dernier coup qui m’avait été épargné…. jusqu’à ce jour. »
À ces mots, sa main crispée se desserra, et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux. La petite Dorrit, agenouillée auprès de son père dans une attitude suppliante, le contemplait d’un air plein de remords. Le Doyen, au sortir de son accès de douleur,.serra de nouveau son mouchoir.
s Oui, jusqu’à ce jour, j’avais par bonheur échappé ans humiliations. Au milieu de tontes mes épreuves, j’ai trouvé en moi-même assez de fierté, et chez ceux qui m’entourent assez de respect (si je puis me servir de cette expression) pour échapper à toute humiliation. Mais aujourd’hui, en ce moment, je me sens profondément humilié.
— Naturellement ! On ne pouvait pas s’attendre à autre chose ! s’écria l’irascible Fanny. S’en aller trotter et galoper au brai
aea
Là PETITE DORRIT.
d’nn indigent de WoMouse ! (nouvelle balle lancée par le fnsil à vent.) . t
— Mais, cher père…. s’écria la petite Dorrit, je ne cherche pas à me jastifler de vous avoir cause tant de peine…. non, je vous assure…. (elle joignait ses mains suppliantes dans une angoisse inexprimable), tout ce que je vous demande c’est de vous consoler et d’oublier ma faute. Mais si je n’avais pas su que vous étiez toujours si bon pour ce vieillard, et quo vous étiez toujours content de le voir, je ne serais pas venue ici avec lui, père, croyez-le bien. La faute que j’ai eu le malheur de commettre, je l’ai commise saus vouloir. Je ne voudrais pas amener une larme dans vos yeux, cher père, pour rien au monde. »
Le cœur de la petite Dorrit était prêt à se briser.
Fanny, avec un sanglot moitié irrité moitié repentant, se mit à pleurer de son côté, et s’écria (ainsi qu’elle ne manquait jamais de le faire lorsque ses colères commençaient à se dissiper, et qu’elle était très-fâchée contre elle-même et un peu fâchée contre les au-très), qu’elle voudrait être morte.
Le Doyen avait serré sa plus jeune fille contre son cœur, et la caressait en lui lissant les cheveux.
<t Là, là ! n’en parlons plus, Àmy ; n’en parlons plus, mon enfant. Je l’oublierai dès que cela me sera possible. Je…. (avec une gaieté affectée) je…. tâcherai de l’oublier bientôt. U est parfaitement exacte, ma chère, que je suis toujours heureux de voir mon vieux protégé…. mais en cette qualité seulement, vous comprenez, et que je tends à ce…. hem !… roseau brisé (j’espère qu’il n’y a aucune inconvenance à le désigner ainsi), une main aussi…. hem…. aussi protectrice et aussi bienveillante que ma position me permet de le faire. Tout cela est très-exacte, ma chère enfant. Mais, en même temps, je sais ne pas dépasser les bornes que m’impose…. hem !… le sentiment de ma propre dignité…. de la dignité qui me convient. Il y a certaines choses (il s’arrêta pour sangloter) qui ne sauraient se concilier avec ce sentiment et qui le blessent…. qui le blessent profondément. Cen’est pas d’avoir vu machèreAmy prévenante et…. hem !… affable envers mon vieux protégé…. ce n’est pas là ce qui ne froisse. C’est…. car je veux me montrer explicite en terminant ce pénible entretien…. d’avoir vu ma fille, ma propre fille, entrant dans la cour de cette communauté, au sortir de la rue…. et souriant ! souriant !… au bras d’un…. Ô mon Dieu !… au bras d’une livrée de misère. »
L’infortuné Doyen fit cet allusion à l’habit antédiluvien d’une voix si émue qu’on eut peine à l’entendre, en brandissant la main qui étreignait le mouchoir. Peut-être eût-il trouvé d’autres paroles pour exprimer sa douleur sans un coup, déjà deux fois répété, qu’on venait de frapper à la porte et auquel Fanny (qui déclarait toujours qu’elle voudrait être morte et qui ajoutait même qu’elle ne serait pas fâchée d’être enterrée)* « Bondit :
c Entrez t
LÀ PETITE DORRIT, 363
— Ah John ! s’écria le Doyen, qui s’était calmé tout à coup. Qn’est-ce qu’il y a, John ?
— Une lettre pour vous, monsieur, qu’on vient d’apporter il y a ; un instant avec une commission ; et comme je me trouvais dans la * loge, monsieur, j’ai voulu vons la monter moi-môme. »
L’attention de l’orateur était fort distraite par le pitoyable speo– ’, tacle de la petite Dorrit agenouillée aux pieds de son père, et dé– ; tournant la tête.
« Ah ! très-bien, John. Je vous remercie.
— La lettre est de M. Clennam, monsieur…. c’est la réponse… et il vous fait dire, monsieur, qu’il vous envoie ses compliments et qu’il aura leplaisirde venirvous voir cette après-midi, et qu’il espère -vous trouver, ainsi que (l’orateur semble plus distrait que jamais)…, MlleAmy !
— Oh i très-bien (tandis que le père entr’ouvrait la lettre qui I-renfermait un billet de banque, il rougit un peu et lissa de nou-veau les cheveux d’Amy)…. Merci, John, je sais ce que c’est. Bien
•obligé de votre complaisance. On n’attend pas la réponse ?
— Non, monsieur.
— Merci, John. Comment se porte votre mère, jeune John ?
— Merci, monsieur ; pas aussi bien qu’on pourrait le désirer…. * et même nous allons tous assez mal, excepté père…. mais, en : somme, ma mère se porte assez bien.
— Rappelez-nous à leur souvenir, voulez-vous ? À leur bon sou– -venir, s’il vous plaît, jeune John.
— Merci, monsieur ; je n’y manquerai pas. »
Et M. Chivery fils alla son chemin, ayant improvisé sur place une épitaphe complètement inédite dont voici la teneur :
Ci-cisENi les restes mortels de JOBK CHIVERY,
qui ayant vu un jour l’idole de son ame en proie à la douleur
et aux larmes,
et se sentant incapable de soutenir ce spectacle navrant
• aussitôt regagné la demeure de ses parents inconsolables
où il a mis fin a ea triste existence.
« Là, là, Amy ! reprit le Doyen lorsque John eut refermé la porte. Qu’il ne soit plus question de cela (depuis quelques minutes son accablement s’était dissipé comme par enchantement ; il était même devenu très-gai). Et où donc est mon vieux protégé pendant tout ce temps-là ? H ne faut pas le laisser seul une minute de plus, ou il commencera à se figurer qu’il n’est pas le bienvenu. Veux-tu me l’amener, mon enfant, ou je vais aller le chercher moi-même.
— Si cela vous est égal, père, je crois qu’il vaut mieux que ce soit vous, répondit la petite Dorrit, cherchant à étouffer ses sanglots.
— Certainement, j’irai moi-même, ma chère. J’oubliais ; tes yeux sont un peu rouges. Là…. remets-toi, Amy. Ne t’inquiète
366 LÀ PETITE DORRIT.
plus de moi. Je n’y pense déjà plus, mon amour, plus du tout, Remonte chez toi, Amy ; va effacer les traces de tes larmes, et prends un air aimable pour recevoir M. Clennatn.
—J’aimerais mieux rester dans ma chambre, père, répliqua la petits Dorrit, qui eut plus de peine encore à se calmer. J’aimerais beaucoup mieux ne pas voir M. Clennam.
— Oh ! fi donc, fi donc, ma chère ! c’est de l’enfantillage. M. Clennam est un homme très comme il faut…. très comme il faut, un peu réservé parfois, mais extrêmement comme il faut, je dois le reconnaître. Pour rien au monde je ne voudrais que tu ne fusses pas ici pour le recevoir, ma chèro…. cette après-midi surtout. Ainsi donc, va te rafraîchir le visage, Amy ; va ma bonne fille, »
Le petite Dorrit, en fille soumise, se leva pour obéir à cet ordre. Elle s’arrêta avant de s’éloigner, pour donner à sa sœur un baiser de réconciliation. Sur ce, la danseuse, qui, l’esprit bourrelé de remords, avait renoncé pour le moment au souhait nécrologique dans lequel elle avait coutume de chercher des„consolations, conçut et exécuta la brillante idée de souhaiter que le vieux Naudy fût. plutôt mort à sa place, au lieu de venir comme un dégoûtant, ennuyeux et méchant bonhomme, créer des querelles entre deux sœurs.
Le Doyen, qui fredonnait un air et portait sa calotte de velours un peu de côté, tant il était de bonne humeur, descendit dans la cour, où il trouva le vieux Naudy debout auprès de la grille, son chapeau à la main, dans l’attitude qu’il avait conservée depuis le départ de la petite Dorrit.
o Allons, Naudy ! dit le Père des détenus avec une suavité extrême. Pourquoi restez-vous là, Naudy ; vous savez le chemin. Pourquoi ne montez-vous pas ? (Le Doyen poussa la condescendance jusqu’à tendre la main à son protégé en ajoutant ;) Comment allez-vous, Naudy ? Nous nous portons assez bien, n’est-ce pas ? »
Le vieux gazonttleur répondit :
a Merci, honoré monsieur ; je n’en vais que mieux depuis que j’ai le plaisir de voir Votre Honneur. »
Tandis qu’ils remontaient vers le logis de M. Dorrit, le Doyen présenta le vieillard à un détenu de date récente :
a Une vieille connaissance à moi, monsieur ; an vieux protégé…. Couvrez-vous, mon bon Naudy ; mettez votre chapeau, s ajouta-t-il ensuite avec beaucoup d’affabilité.
Son patronage ne s’arrêta pas là ; car il chargea Maggy de faire les apprêts du thé et d’acheter desgâteaux, du beurre frais, des œufs, du jambon froid et des crevettes, lui remettant à cet effet un bille de banque de dix livres sterling, avec force recommandations d’avoir grand soin de compte– ia monnaie. Ces préparatifs étaient presque terminés, et la petite Dorrit était redescendue avec son ouvrage, lorsque Clennam se présenta. Le Doyen fit à son hôte un accueil des pins gracieux et l’invita à partager leur repas,
■ Amy, ma chérie, tu connais M. Clennam mieux que je n’ai le
LÀ PETITE DORRIT. 365
bonneur de le connaître moi-môme : je n’ai donc pas besoin de te le présenter. Fanny, ma chère, monsieur n’est pas non plus un étranger pour toi…. (Fanny fit nn saint hautain ; car, en pareille occ