Discussion:La Petite Dorrit Tome 2

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PETITE DORRIT.

LIVRE II.

RICHESSE.

CHAPITRE PREMIER.

Los compagnons de voyage.

Par une soirée d’automne, les ténèbres et la nuit montaient lento ment le long des pics les pins élevés des Alpes.

C’était l’époque des vendanges dans les vallées da passage da grand Saint-Bernard, da côté de la Suisse, et sur les bords da lac do Genève. L’atmosphère était chargée de l’odeur du raisin cueilli. Des paniers, des anges et des baquets pleins de raisin traînaient devant les portes du village obscurci, encombrant les rues étroites et taonlueuses. Tonte la journée on n’avait fait qu’apporter du raisin Je long de chaque routé etde chaque sentier. Partout on voyait à terre du raisin renversé et écrasé sons les pieds do passant. L’enfant, suspendu snr l’épaule de la paysanne rentrant chez elle d’un pas fatigué, était canné an moyen d’un raisin ramassé sur la route. L’idiot, assis sous l’auvent d’un chalet, réchauffant au soleil son énorme goitre, mordait à même la grappe ; l’haleine des vaches et des chèvres sentait les feuilles et les bourgeons de vigne ; les gens attablés dans tons les petite cabarets ùraugeaiêut, buvaient, parlaient raisin. Quel dommage qae cette généreuse abondance ne suffise pas pour rendre te vin du pays moins maigre, moins Apre,


fi LÀ MimiS DORRIT.

mains rocailleux, car, après tout, c’est de ea raisin pourtant qo’il est fait.

Pondant colla balle Jonrndo, la « loi était resta par et transparent. Pas clochera da matai et do » toits d’église trop éloignas pour qu’on les aperçût sauvant, avalent brillé au loin co Jour-la} los « wnmols neigeux des montagnes a’élalont dossiuéa et clairement a l’oortaon qno des yens pan babltnés a de pareils spectacles, supprimant lo paysage intermédiaire et faisant tort a ces montagnes d’une tmutour incroyable, se llgnroient qu’elles ne so trouvaient qu’a qaelqnes heures do marcha. Dos pics qui jonlssaiont d’ona grande réputation dans la vallée, d’où on ne pouvait les voir pendant des mois entiers, s’étaient montrés à on, comme & deux pas, dans le ciel bleu. fit maintenant qu’il faisait déjà nuit a lonr bnso, Won qu’ils parassent s’éloigner solonnelloment comme des spectres qui vont disparaîtra, a mesure qno la luenr rongeAtre du soleil conebant les abandonnait en los teignant d’an blnne mat, on los oporcovait encore distinctement dans lear isolement bien tranche* no-dessus du brooiUard et des ombres.

Vue du milieu de ces solitudes dont le passage du grand Saint-Bernard faisait partie, la nuit semblait s’élaver comme une mer qui monte. Lorsque l’obscurité gagna enfin les mors do couvent da grand Saint-Bernard, on eût dit que co vieil ôdlOce était une seconde arche voguant sur des flots ténébreux.

L’obscurité, montant plus vite que certains touristes voyageant a dos de mulet, avait donc déjà atteint les mura raboteux du cou-vent, tandis que ces voyageurs suivaient encore les {entiers de la montagne. De môme que la chaleur de ce beau Jour, dorant lequel ils s’étaient plus d’une fois arrêtés pour boire à des ruisseaux de glace et de neige fondues, avait fait place an froid pénétrant de l’air raréfié des montagnes, de même la beauté verdoyante de la plaine avait fait place & on paysage aride et désolé. Les voyageurs suivaient maintenant un sentier rocheux entouré de précipices, le iong duquel les mulets grimpaient à la file, d’un bloc à l’antre, comme s’ils montaient les maËches dégradées de quelque escalier gigantesque. On n’aperçoit plus un seul arbre, pas la moindre végétation, sauf quelques misérables brins de mousse brune grelottant dans les crevasses des rochers. Ci et là des poteaux noircis, pareils a des bras de squelettes qui se lèvent pour indiquer la direction du couvent, comme si les spectres de voyageurs ensevelis sous la neige bantaint encore le théâtre de leur mort. Des caves tapissées de glaçons, creusées pour servir de refuges contre un soudain orage, sortent autant de murmures qui semblent vous avertir des périls de la route ;desspirS’esetdesnoages de brouillard, sans cesse en mouvement, errent de tous cotés, chassés par le vent qui gémit ; la neige, le plos redoutable péril des montagnes, tombe en rapides flocons.

La fils des mulets, fatigués par leur longue et pénible ascension, poursuit lentement sa route tortueuse le long de l’abrupte esatier ; & la tête marche un guide en chapeau à larges bords et


h\ PETITE) ftORBlT. 8

m veslo ronde, portant sur l’épaule un on dons hâtons forré^tennnr ;.’ la brida do la première mulo et causant avea nn do sa* camarades. Jtois voyogawa emwnemes gardent ta silence. fco froid glacial, les farignoa do la route ot une sensation toute nouvelle do dltRenltéa Anna la respiration, comme s’ils sortaient d’un nain d’eau glaça, on qu’ils vinssent de sangloter de froid, lenr dtent l’envia de parler. EnBn, du sommet do eo rode escalier, nne soudaine clarté illumine la neige « t perce le brouillard. Loa guides encouragent les moles qui dressent les oreilles, les voyageurs retrouvent l’usage do la parole, et à force do glisser, de sauter, au milieu du tintement des clochettes etdn brait des vois, on arrive aux port« Bdu couvent.

D’autres mules qui venaient d’arriver auparavant, montées par des paysans chargea do provisions, avalent transforma" on nno niaro do ïuuio la neige amoncelée devant la porte. Selles ot brides, bats et harnais ft clochettes, mules ot conducteurs, laniornos, torches, sacs, fourrage, barils, fromages, pots do miol on pots do bourre, bottes de paille et paquets de toutes les fui wu » se pressaient polu-iuôlo sur los marches dn couvent, dans ce marécage de neige fondas. IÀ mémo, tout en haut, au sein des nuages, on ne voyait rien qu’a, travers un nuago. Tout semblait se dissoudre pour se transformer en nnagq. L’huloino des hommes formait des nuages, celle des mules formait des nuages plus grands encore ; un nuage entourait la luonr des torches, un nuago venait s’interposer entre vous et celai qui vous parlait, bien que sa vols vous arrivât avec uns sonorité merveilleuse, comme tous les autres bruits. De temps & autre, dons la ligne nuageuse des mules attachées à des anneaus scellés au mur, un quadrupedo se mettait à mordra son voisin ou u lai envoyer une ruade, et olors le nuage entier se déplaçait, les guides s’y élançaient et U en sortait des cris, sans que les spectateurs pussent distinguer ce qui s’y passait. Au milieu de tout cela, la vaste écurie du couvent occupant le res-de-chaussée de l’édifice, où l’on pénètre par l’entrée principale et devant laquelle existai tout ce désordre, envoyait aussi son contingent aux nuages, comme ei le triste édifice ne contenait pas outra chose et se proposait de s’affaisser comme une autre dès qu’il se serait vidé, pour laisser la neige maîtresse du faite de la montagne.

Tandis que tout ce brait et tout ce remue-ménage allaient toujours augmentant parmi les voyageurs vivants, on aurait pu voir, à six pas de là, silencieusement rassemblés dans une maison grillée, enveloppés dans le même nuage, exposés ans mîmes flocons de neige, les voyageurs trouvés morts dans la montagne. La mère, surprise par l’orage plusieurs hivers auparavant, debout dans un coin, serrant contre son sein on enfant à la mamelle ; l’homme qui. avait gelé an moment où il portait la main à sa bouche par un geste de faim ou d’effroi, et pressant encore ses lèvres desséchées qui ne s’étaient pas ouvertes depuis bien des années. Société horrible a voir, étrange et mystérieuse compagnie ! Quelle affreuse destinée pour cette pauvre mère, ei elle a pu prévoir son sort et sa


4 Uk PETITE UOÎUllT.

Vite » ; I Entendes datais et tels compagnons que Je n’ai jamais vus et que Je no verrai Jamais, ma petite fille et moi nous demeurerons désormais inséparables au sommet du grand Saiut-Bsrnwd, swrvi. vant à des générations entières qui viendront nona voir et qui no sauront Jamais notre nom, qui « la connaîtront do notre histoire que oa fin lugubre. >

En ce moment, les voyageurs vlço"*" no pansaient guère nu » morts. Ils songeaient bien plutôt à mettre pied a terre ft la porto du couvent pour aller se réchauffer. Échappant n la confusion extérieure qui se calma pou a pou à mesure qno l’on Installait dans l’dcaria les nombreuses mules, Ils s’empressèrent do mentor les marches on « relouant et do pénétrer dans l’asile hospitalier. À l’intérieur las animaux attachas dans l’écurie eshalalont comme une cdour do ménagerie de botes sauvages. Il y avait do solldet galeries en arcades, d’énormes piliers do maçonnerlo, do largos escaliers et des murs épais percés do fonOlras qui ressemblaient * des moartribros, ft des forÛflcaUons élevées contra les lerrlblot curngons de la montagne, comme si c’étaient des assiégeants dont il fallait repousser l’assaut. Il y avait dos chambres sombres voûtées, glaciales, mais propres et prêtes a recevoir dos voyagoun Inattendus. Enlln, il y avait une salle de réception où ces voyageurs dovaient s’asseoir et souper ; la table était déjà mise et un grand feu flambait ot pétillait dans l’atro.

C’est la que les nouveaux venus se rassemblèrent autour do h cheminée, lorsque deux jeunes moines leur eurent indiqué leurs chambres. U y avait trois sociétés distinctes : la première, la plus nombreuse et la plus importante des trois, s’était avancée moins vite que les autres et avait été rejointe en route par la seconde. Elle se composait d’une dame d’un certain Age, de deux gentlemen en cheveux gris, de deux demoiselles et do leur frère. Ces voyageurs de distinction étaient suivis (pour no pas parler des quatre guides) d’un courrier, de deux valets de pied et de deux femmes de chambre, nouveau surcroît d’embarras, qui s’étaient casés dans quelque autre partie du couvent. La société qui les avait rejoints et fait toute avec eux ne se composait que de trois personnes : une dame et deux messieurs. La troisième société qui était montée de la vallée par le cdté opposé, c’est-à-dire par le côté italien du passage dn grand Saint-Bernard, et dnot l’arrivée avait précédé celle des autres touristes, se composait de trois membres : un professeur allemand en lunettes, pléthorique, affamé, silencieux, faisant un voyage d’agrément avec trois jeunes gens, ses élèves, tous trois pléthoriques, affamés, silencieux et en lunettes.

Ces trois groupes étaient assis auprès dn feu et sa regardaient d’un air assez froid en attendant le souper. Parmi les voyageurs, un seul (il appartenait à la moins nombreuse des trois sociétés) parut disposé à entamer la conversation. Lançant nne amorce à l’adresse du chef de la tribu importante, tout en ayant l’air de no parler qn’a ses deux compagnons, il remarqua d’an ton qui per-


I.A. PETITE ; DOBRIT. &

mnttait aux autres do lui répondre, st bon laur semblait, quo la Uminéo jtvnU âtâ nulo ot qu’il plaignait lo » donuis. 11 craignait quo l’mio dos demoiselles no fut pas une voyageuse rompue aux tUiflcul-tés do la marche, et qu’elle ne fat accablé » de fatigue depuis au moins deux ou trois bouros. Il avnlt remarqué, do fla pince a l’nr-#ra-gnrdo, qu’elle avait l’air horasaflo aur aa mule. Plus lard. 11 avait ou l’honneur do demander dons ou trois fois a l’an àm guides resté en arriérâmes nouvelles do la jeune miss. 11 avait éio charmé d’npprondro qu’elle avait ralronvâ tonte sa golaté et quo co n’avait été qu’une fatigue passager.*. 11 osait dono (il avait fini par attirer l’attention do pnro ot s’adressait maintenant plu » tlliwtnmont ft lui) ajoulor qu’il espérait quo mndcrooisollo était tant a fuit i« mlse,ot n’en était pas a rogreltord’avolr onlropris co voyage, a.le von » suis Mon obligé, monsieur, répondit lo pbro ; ma Alla est complâtoment remise et elle a pris un vif intérêt aux beautés do la naturo.

— Ella n’est pas encore habitués aux tnontagnos, pout-Atra ? demanda lo voyagour insinuant.

— Non, elle n’est pas…. hem !… habituée aux montagnes, répondit lo pfcro.

— Maie pour vous, monsieur, ces scènes n’ont rien do nouveau ? reprit le voyageur insinuant.

— Rien de…. nom ! de Mon nouveau, quoique je n’aie pas beau » coup voyugé ces dernières années, » répliqua le pore avec un geste majestueux do la main droite.

Le touriste Insinuant, répondant & ce geste par un salut, passa à l’aînée des jeunes demoiselles & laquelle il n’avait pas encore fait allusion, sauf lorsqu’il avait parlé du vif intérêt que lui inspiraient les voyageuses en général.

.11 exprima alors l’espoir qu’elle n’avait pas été incommodée par ta longueur de la route.

a Incommodée, c’est vrai, répondit la demoiselle ; mats non pas fatiguée. »

Lo touriste insinuant lui adressa tut compliment sur la justesse de cette distinction. C’étai ! là ce qu’il avait voulu dire. Il n’est pas ’ de dame qui ne soit incommodée, lorsqu’elle a affaire à an animal aussi proverbialement incommode qu’une mule.

A II a naturellement fallu laisser les voitures et le fourgon à Mar-Hgny, continua la demoiselle, un peu hautaine et réservée. L’impossibilité où l’on est de transporter jusqu’à cet endroit inaccessibla une foule d’objets dont on a besoin, et l’obligation de laisser derrière eoi une foule de choses auxquelles on est habitué, est fort désagréable.

— En effet, c’est un endroit bien sauvage. ■>

La dame d’un certain âge, d’une mise irréprochable, et dont 103 manières, envisagées au point de vue mécanique, ne laissaient rien à désirer, intervint alors dans la conversation pour y placer _, son mot d’ans petits voix douce.


6 hh PETITE DORRIT.

i Mais c’est comme tant d’antres endroits incommodes qu’on « at " bien « Miné do voir. Celui-ci est assas fomens pour qu’on no poissa -paa s’en dispenser.

— Obi jo no m’y opposa pas la inoins dn monde, madam » Général, Je vous assura, répondit la demoiselle d’or » ton d’insouciance. , . *

— Vans, madame, teprit le touriste insinuant, vooa avles déjà j : visité ces liens ?

— Oui, répliqua Mme Général ; ce n’est pas la première fois qua je les visita,… Permettes-mot de vans conseiller, ! » » chère (àl’alnén de ses doux compagnes), de protéger votre visage contre la ehalonr do ce grand fau après l’avoir exposé touto la journéo a l’air vif do la moiHogno et a la neige. Vous aussi, ma cuôre, » « jouta la dama sn s’adressent à la plus jouno.

CoUc-el s’empressa de enivra co sage conseil, tandis que rentre sa contenta do répondre :

a Merci, madame Général ; mais je me sens parfaitement a mon aise et je préfère rester comme jo sois. »

Le irère, qui avait quitté son siège pour aller ouvrir un piano qui so trouvait là et avait sifflé dedans avant de le refermer, se rapprocha du feu d’an pas indolent, le lorgnon a l’œil. 11 portail un costume de voyage des plus complots. On aurait cru que l’univers entier ne devait pas être assez grand pour fournir, à on voyageur si admirablement équipé, assea d’espace 4 parcourir.

s Ces individus-là sont diablement longs à donner le souper, dit-il en traînant ses paroles. Je voudrais bien savoir ce qu’Us vont nous servir. Quelqu’un en a-t-U la moindre idée ?

— Ce ne sera toujours pas un nomme réti, je suppose, observa le compagnon du touriste insinuant.

— C’est assez probable. Que voulez-vous dire par là ? demanda l’autre.

— Je veux dire que, comme vons n’êtes pas destiné & figurer dans le mena du sonper qu’on va servir à la société, vous nous ferez peut-être bien le plaisir de ne pas vons roiir devant le feu de la société, » répliqua son interlocuteur.

Celte réponse fit perdre contenance au jeune homme ainsi interpellé, qui venait de s’installer an beau milieu de l’ûtre, dans une pose pleine d’aisance, le lorgnon à l’œil, le dos au feu et les pana— de sa redingote relevés sous ses bras, comme* une volaille qu’on retrousse pour la mettre en broche. Il semblait sur le point de demander encore une explication, lorsqu’on s’aperçut (car tous les yeux s’étaient tournés vers l’agresseur) que la jeune et jolie dame assise à son côté n’avait pas entendu cette conversation, attendu qu’elle était évanouie, la tête sur l’épaule du monsieur. ’

a Je crois, dit celui-ci d’un ton radouci, qne ce que j’ai de miens ■■ à faire, c’est de la porter tout droit à sa chambre. Voulez-vous demander une lumière, continua-MI s’adressant à son ami, et’ appeler quelqu’un pour me montrer le chemin ? Au milieu de


Là PETITS DOBRIT. 7

toutos ces (calories qnt s’ontra-croiEent et que ja no commis pas, je ne suis pns si je retrouverais ma chambre.

— PormoMOT-moi d’appeler ma femme de chambre, dit la pins grande des doux demoiselles.

, — Forint ttoz-mol d’approcher ce verre d’eau de ses lèvres, » dit a pins petite, qui n’avait pas encore ouvert la hanche.

Chacune d’elles exécutant aussitôt ce qu’elle proposait, les secoure ne monperent pas a la malade. Ht mémo, lorsque les dons foiumos de chambra anglaises arrivèrent, escoriees par le courrier qui, sans doute, avait pour que quelqu’un ne les embrassât en route en leur adressant la parole dans une langue étrangère, on put croire nn moment qu’il allait y avoir pins do monde qu’il n’en fallait. Ce que vopnt, le gentleman en dit un mot a la plus délicate et la plus jeune des deux demoiselles, puis il passa le bras do sa femme autour de son col, la souleva et l’emporta.

Son ami, resta soûl avec les autres visiteurs, se mit a se promener de long en large sans se rapprocber du feu, caressant d’un air rêveur sa moustache noire, comme prêt a prendre h son compte le sarcasme récent décoché contre le monsieur bien mis. Tandis que celui-ci boudait dans un coin, le père dit d’un air hautain an compagnon du coupable :

a Votre ami, monsieur, est un peu vif ; et sa vivacité lui a peut-être fait oublier ce qu’il doit à…. nom !… Mois passons la-dessus, passons la-dessus. Votre ami est un peu vif, monsieur.

— C’est possible, monsieur, répliqua l’autre. Mais comme j’ai eu l’honneur de rencontrer ce gentleman à Genève, dans on hôtel où nous sommes descendus tons deux en compagnie d’une société d’élite, et comme j’ai eu l’honneur de lier connaissance avec ce gentleman dans le cours de plusieurs excursions subséquentes, je ne saurais rien entendre…. même de la bouche d’une personne de votre tournure et de votre rang, monsieur…. qui soit de nature à porter atteinte a la considération de ce gentleman.

— Je n’ai pas la moindre envie, monsieur, de porter atteinte à sa considération. En disant que votre ami s’est montré un peu vif, je n’y ai seulement pas songé. J’ai tout simplement fait cette remorque parce qu’il est clair que mon fils, auquel sa naissance et…. hem !… son éducation donnent droit…. hem ! au titre de gentleman, aurait volontiers consenti (si.on lui eût exprimé ce désir d’une façon convenable) à ce que le feu demeurât également accessible à tous les membres de la société ici présente ; désir qui, en principe…. heml… (car nous sommes tous….hem !… égaux dans une occasion comme celle-ci) me semble assez raisonnable.

— Bout répliqua l’ami. Cela suffit, monsieur I Je suis le tris-humble serviteur de votre fils. Je prie votre fils d’agréer l’assurance de ma considération la plus profonde. Et maintenant, monsieur, je puis avouer franchement que mon ami a quelquefois 1 esprit sarcas-ttque.

— Celte dame est la femme de votre ami, monsienr ?


8 LÀ PÉTTFB BOBBW.

— On), monsieur, cotte dame est la femme de mon omi.

— Elle est fort jolie.

— Monsieur, elle es » d’une haauté sans pareille. Il n’y n pas encore un on qu’ils sontmarléa, Co voyage est a la fois un voyage de luno do miel et on voyage artistique,

— Votre ami ost artiste, monsieur ? »

L’interlocuteur répondit en boisant le boni des doigts de sa main droite et en envoyant le baiser an ciol à bras tendu, corarao pour vouer son ami ans puissances célestes en en qualité d’artiste im-’ mortel.

o Ce qui ne l’empêche pas d’être on hommo do bonne famillo, « jouta-t-il. Ses relouons sont dos plus disUngnéos. Ce n’est pas un simple artiste, c’est aussi nn bomme de baute lignée. Il so pont qu’il ait repoussé ses parents par orgueil, par vivacité, par esprit sorcasllque, je vous bien aller jusqua-lft ; mais ce n’en sont pas moins ses parents. C’est ce qne j’ai entrava clairement a la luour do’quelques étincelles qui ont jailli natorellemontde notre intimité.

— Dans tcus les cas, dit lo gentleman à l’air superbe, comme pour couper conrt à ce sujet do conversation, j’espère que l’indisposition de cotte dame ne sera rien.

— Monsieur, je l’espère comme vous.

— Un peu do fatigue, sons doute.

— Il J « aoolquo chose de plus, monsieur ; car ce matin la mule de la damé ayauî f ?U nn fans pas, elle est tombée de sa sello ; tombée fort légèrement, puisqu’elle a pu se relever toute seule et nous devancer en riant ; mais pins tard elle s’est plainte d’une douleur au côté, et elle en a parlé pins d’une fois, tandis quo nous vous suivions dons la montagne. »

Le voyageur & la suite nombreuse, dont l’affabilité ne dégéné’ rait pas en familiarité, pensa qu’il avait montré asses de ©ondes » cendance comme cela. Il ne parle pins et le silence régna dons la salle jusqu’au moment ou le souper fut servi.

Avec le souper arriva un des jeunes moines (il ne paraissait pas y avoir de viens moines dans le couvent) qui présida au repas. Lo souper ressemblait à celui de la plupart des bétels de la Suisse, et nn bon vin rouge, récolté par le couvent dans un climat moins ingrat, ne fit pas défaut. L’artiste vint tout tranquillement prendre sa place à table au moment où jes autres convives s’asseyaient, sans avoir l’air de se rappeler le moins du monde sarécente escarmoucba avec le voyageur si admirablement équipé.

o Mon père, demanda-t-il à l’béte pendant qu’on servait la soupe, votre couvent possède-t-il encore un grand nombre de ses fameux chiens ?

— Monsieur, il nous en reste trois. <

— Je viens d’en voir trois dans la galerie d’en bas. Ce sont sans doute les trois dont vous parlez ? s

L’béte, jeune homme élancé, ans yeux brillants et aux manières polies, vêtu d’un froc noir traversé par des bandes blanches qui


LA. PETITE DORBW. 0

avaient l’air de bretelles, eu qui ne rassamblait pas plus a la raca des moines do convention du grand Snint-Boroard, qu’il ne ressemblait nus quadrupèdes de convention dn uiCma établissement, ré » pondit que « ’étalent en effet les trois cbiens on question.

« Et il me semble, continua l’artiste, qu’il y en a nn que j’ai déjà vu quelque part.

— C’était bion possible. C’était la un cbien très-connu ; mon* eiour avait bien pn lo rencontrer dans la voilée ou dans le lac, accompagnant un dos frères en tournée de quota pour le couvent,

— Ce qui se fait régulièrement n certaines époques de l’année ! Jo crois ?

— Oui, monsieur avait raison.

— Kt jamais sans le cbien ? Le cbien joue là dedans nn rôle important,

-— Monsieur a encore raison. La présence du cbien importe beaucoup. On s’iutéiessôi’a naturellement au cbien. Mademoiselle remarquera que ce cbien appartient & une race justement célèbre. »

Mademoiselle mit quelque temps à faire cette remarque, comme si elle n’était pas encore bion habituée a la langue française. Cependant Mme Général voulut bien le remarquer pour elle.

a UemandeB-ltti s’il a sauvé beaucoup de monde, » dit en anglais le jeune nomma auquel l’artiste avait fait perdra contenance.

L’uôte comprit la question sans qu’il fat besoin d’interprète, n répondit de suite en français :

a Non, pas celui-là.

— Pourquoi pas ? demanda lo jeune homme.

— Pardon, répondit l’hôte avec sang-froid, vous n’avez qu’à lui fournir une occasion de sauver la vie à quelqu’un et il n’y manquera pas. Je suis parfaitement convaineu, par exemple (souriant avec calme tandis qu’il découpait le veau, avant de faire circuler le plat), que, si vous, monsieur, vous étiez assez bon pour lui fournir cette occasion, il s’empresserait avec ardeur de remplir son, devoir. »

L’artiste se mit & rire. Le touriste insinuant (qui paraissait pressé d’avoir sa bonne part du souper) essuya avec un morceau de pain quelques gouttes devin qui brillaient sur sa moustache, avant de prendre part à la conversation.

a n commence à se faire nn peu tard pour voyager en amateur dans cette saison, n’est-il pas vrai, mon père ? demanda-t-il.

— En effet, dans deux ou trois semaines au plus, nous resterons seuls avec les neiges d’hiver.

— Et alors, continua son interlocuteur, en avant les chiens qui grattent la neige et les enfants ensevelis, comme dans les gravures 1

— Pardon, dit l’hôte qui ne comprenait pas tout à bit cette allusion. Qn’entendez-vons par en avant les chiens qui grattent la neige et les enfanta ensevelis, comme dons les gravures ? v

L’artiste intervint de nouveau avant que l’autre eut en le temps de répondre.


10 LÀ PETITE DOHWT.

« Ignotex-voua donc, demanda-Ml froidement & son corapagno », assis de l’autre coté de la table, qu’il n’y a qne des contrebandiera qui s’aventurent de ce cota pendant l’hiver, et qni paissent avoir affaire par ici ?

— Je n’en savais parbleu rien !

— Je me soie pourtant laissa dira qu’il n’y a rien de plus vrai. Et comme cos messieurs-là devinent asses bien le temps qu’il va faire, ils ne donnent pas beaucoup de peine ans chiens (dontil n’y a pas d’inconvénient, par conséquent, à laisser éteindre la race), bien que cet édifice hospitalier se trouve asses commodément situa pour de pareils visiteurs. Et, quant & leurs enfants, ils ne sont pas dans l’asage de les emmener avec eus : ils les laissent h la maison. Hais, malgré ça, c’est une grande idée ! s’écria l’artiste avec nn enthousiasme inattendu. Une idée sublime F La plus belle idée da monde) Par Jupiter ! 11 y a de quoi faire venir les larmos ans yeus ! » Et 11 se mit à uiauger son veau avec le pins grand sang-froid.

Il y avait an fond de ce discoure asses de légèreté railleuse pour ne point flatter agréablement les oreilles de l’hôte, bien que les manières de l’orateur fassent élégantes, sa mine distingués, et que la raillerie fût d’ailleurs trop habilement voilée pour qu’une personne qui n’aurait pas été familiarisée avec la langue anglaise pat la soi-sir, on du moins s’en offenser, tant le ton de l’artiste était simple et calme. Après avoir fini de manger son veau en silence, il adressa de nouveau la parole à son ami :

a Regardes-moi, dit-il avec la même intonation qu’auparavant, noire digne bâte, qui n’a pas encore atteint la maturité de son Age, et qni préside à ce repas d’une façon si gracieuse, avec une urbanité si distinguée et une modestie si exemplaire i Une tenue qui ferait honneur & un roi I Vous n’avez qu’à aller dinar cbbg le lord-maire de Londres (si vous ponves vous y faire inviter), et vous verres quel contrastai Ce cher père, avec la tête la mieux sculptée que J’aie jamais vue, des traits d’un dessin irréprochable, plante là dans cette saison quelque occupation laborieuse dans la vallée, et monte à Je ne sais combien de pieds au-dessus du niveau de la mer sans antre but (si ce n’est, comme Je l’espère, celui de vivoter à l’aise dans un excellent réfectoire), que de tenir un hôtel pour de pauvres diables d’oisifs comme vous et moi, et de laisser ù notre conscience le soin de faire elle-même l’addition ! Eh bien ! n’est-ce pas un admirable sacrifice ? Que faut-il de plus pour attendrir tous les cœurs ? Parce que, pendant boit ou neuf mois de l’année, on n’y rencontre pas une foule de malheureux d’un aspect intéressant, accrochés au col des chiens les plus sagaces du monde avec des bouteilles de bois suspendues à leur collier, est-ce une raison pour discréditer la localité ? Non, certainement. Dion bénisse la localité I C’est une grande et glorieuse localité ! »

La poitrine du gentleman à cheveux gris, le chef de la grande tribu, s’était gonflée comme pour protester contre l’idée d’êtra


LÀ ’•SÏÏTE D0BR1T. n

comptô parmi les pauvres diables dont l’artiste venait rie parler. Celui-ci eut a peine termina son discours que le vieillard prit 1 » parole d’un air de dignité extrême ; on eût dit qu’il se croyait tenu de prendre partout le haut du pavé, et qu’il se reprochait d’avoir néglige son devoir depuis le commencement du repas.

Il témoigna à leur hôte, en phrases plates et lourdes, la crainte que la vie qu’il menait au sommet de la montagne ne fut assez triste en blver.

L’hâte concéda à monsieur que son existence était en effet un peu monotone durant cette époque » L’air du dehors était difficile à respirer longtemps de suite. Le froid devenait intense. Il fallait être jeune et vigoureux pour y résister ; mois avec de la jeunesse, de la vigueur, et la bénédiction du ciel….

a Ou), très-bien ; mais ce long emprisonnement ? interrompit le gentleman aux cheveux gris.

— il y a bien des jours, même durant la plus mauvaise saison, où l’on peut se promener’au dehors. Nous avons l’habitude de tracer un petit sentier où nous prenons de l’exercice.

— Mais l’espace ? objecta le gentleman aux cheveux gris. L’espace est si ét-oit, si…. heml… si limitéI

— Monsieur voudra bien se rappeler qu’il y a les refuges à visiter, et qu’il faut aussi tracer des sentiers jusque-là. »

Monsieur objecta encore, d’un autre côté, que l’espace était si…. hem !… si extrêmement restreint. Et, puis, c’était toujours la même chose, toujours la même chose.

L’hôte, avec un sourire qui semblait réclamer l’indulgence de 3on interlocuteur, leva et baissa doucement les épaules.

s Ce que dit monsieur est très-vrai, remarqua-t-il ; mais tout dépend du point de vue où l’on se met pour’envisager les choses. Monsieur et moi, nous ne pouvons envisager cette pauvre existence du même point de vue. Monsieur n’est pas habitué à la réclusion.

. — Je…. heml… Oui, c’est tris-juste, répondit le gentleman aux cheveux gris, qui parut frappé de ce dernier argument.

— Monsieur, en sa qualité de touriste anglais, possédant les moyens de voyager agréablement, ayant sans doute une grande fortune, des voitures, des domestiques….

—• Certainement, certainement, sans doute, répliqua le gentleman.

— …. Monsieur aurait de la peine à se mettre à la place d’une personne qui n’a pas lé droit de dira : e Demain j’irai & tel endroit, après-demain à tel autre ; je franchirai telle barrière, je reculerai telle limite, » Monsieur ne peut guère se figurer que l’esprit se résigne à un pareil esclavage sous la dure loi de la nécessité.

— Vous avez raison, dit monsieur. Nous laisserons là…. heml ;.. ce sujet de conversation. Ce que vous venez de dire est…. heml… parfaitement exact ; me voilà convaincu. N’en parlons plus. »


12

LÀ PETITE DOIUUT.

Le souper était terminé, il repoussa sa chaise et reprit sa place auprès du feu. Comme il faisait très-froid a une certaine distance de la cheminée, les autres convives ne tardèrent pas à se rapprocher 4e l’aire dans l’intention de se rôtir un peu avant d’aller sp coucher. L’hâte, lorsqu’ils se levèrent de table, leur adressa un salut génér.U, leur souhaita le bonsoir et se retira. Mais le touriste insinuant lui avait déjà demandé si on ne pouvait pas leur • servir du vit chaud ; et, comme l’hôte, après lui avoir répondu que cela se pouvait, leur avait fait apporter ce rafraîchissement, le touriste satisfait, assis au centre du groupe de façon à profiter de toute la chaleur du feu, fut bientôt occupé a remplir les verres et à les passer à ses compagnons.

À ce moment, la plus jeune des doux demoiselles qui, de son coin obscur (la flamme du foyer formait le principal éclairage de la sombra salle, car la lampe fumeuse ne jetait pas grand éclat), avait écouté en silence ce qu’on avait dit de la dame absente, sortit sans bruit du réfectoire. Lorsqu’elle eut refermé la porte tout doucement, elle ne sut pas trop de quel côté diriger ses pas ; mais, après avoir erré un moment à travers les nombreuses et sonores galeries, elle arriva à une salle au coin de la galerie principale, oh les domestiques étaient en train de souper. Elle se St donner une lampe et indiquer la chambre de la dame.

Cette chambre se trouvant un étage plus haut, il fallut monter le grand escalier. Ça et là les murs nus et blancs étaient percés d’une grille, et, tout en montant, elle pensait que le couvent avait presque l’air d’une prison. La porte en ogive de la cellule de la dame était entre-baillée. Après ; avoir frappé^ deux ou trois fois sans recevoir de réponse, la jeune fille la poussa doucement, et jeta un coopd’œil dans la chambre.

La dame reposait sur le lit les veux fermés et tout habillée, protégée contre le froid par les couvertures et les châles qu’on avait jetés sur elle lorsqu’elle était revenue de son évanouisse-ment. Une veilleuse placée dans la profonde embrasure de la croisée éclairait à peine cette salle voûtée. La visiteuse s’approcha timidement du lit et demanda tout bas : c Allez-vous un peu mieux ? »

La dame sommeillait et la douce voix qui lui adressait cette question ne suffit pas pour la réveiller. La visiteuse se tint immobile à son chevet, la regardant avec attention.

o Elle est très-jolie, se dit-elle. Je n’ai jamais vu un plus charmant visage. Ah 1 ce n’est pas comme moi ! »

C’était une réflexion assez étrange, mais il fallait qu’elle eût , quelque sens caché, car les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.

a Je sais que je ne me trompe pas. Je sais que c’est d’elle qu’il m’a parlé le soir où, sans le vouloir, il m’a fait tant de mal. Je pourrais très-facilement me méprendre sur tout autre sujet, mais pas sur celui-ci, ob non ! pas sur celui-ci I »


LÀ PETITE DÛMUT. li »

D’une main tranquille et tendre, elle écarta du front de la dormeuse une boucle de chevaux égares, puis elle toucha la main étendue en dehors des couvertures.

« J’aime à la regarder, se dit-elle encore tont bas. J’aime à voir ce qui a tant ému mon pauvre nmi. »

Elle n’avait pas retiré sa main, lorsque la dormeuse ouvrit les yeux et tressaillit.

« N’ayez pas peur, madame. Je ne suis qu’une des voyageuses d’en bas. J’étais venue vous demander si vons allez mieux, et si je puis faire quelque chose pour vons.

—Je crois que vous avez déjà eu la bonté d’envoyer vos domestiques à mon secours ?

— Ce n’est pas moi, c’est ma sœur. Allez-vous mieux ?

— Beaucoup mieux. Cette contusion est fort peu de chose ; on m’a bien soignée, et je n’en souffre presque plus. Elle m’a donné seulement un étoordissement qui m’a fait perdre connaissance subitement. Elle m’avait bien causé déjà quelque douleur, mais cette fois-là elle m’a accablée du coup.

— Voulez-vous que je reste ici jusqu’à ce qu’il vienne quelqu’un ? Cela vous fera-t-il plaisir ?

— Vons me ferez grand plaisir, car c’est bien isolé ici ; mais je crains que vons ne souffriez trop du froid.

— Le froid ne m’a jamais effrayée. Je sois plus forte que je ne le parais, s

Elle se dépêcha d’approcher du lit l’une des deux chaises grossières qui meublaient la cellule et s’assit. L’autre, de son côté, s’empressa de tirer à elle la moitié d’un manteau de voyage et d’en couvrir sa compagne, de façon que son bras, en le retenant autour d’elle, reposait sur l’épaule de la visiteusfc.

e Vous avez tellement l’air d’une bonne petite garde-malade, dit la dame en souriant à la jeune fille, qu’il me semble qu’on vous a envoyée de chez moi pour me soigner.

— J’en suis bien aise.

— C’est moi plutôt ! J’étais justement en train d’en rêver avant de me réveiller tout à l’henre. Je veux parler du chez moi de mon enfance, de ma jeunesse…. avant que je fusse mariée.

— Et avant qne vons l’eussiez laissée si loin derrière vous.

— Je m’en étais déjà éloignée une fois bien pins que je ne le suis aujourd’hui ; mais alors j’emportais avec moi ce qu’il y avait de meilleur au logis, et je ne m’apercevais pas qu’il me manquât quelque chose. Mais, tout à l’heure, avant de m’endonnir, je me suis sentie un pen abandonnée, j’ai regretté ce que j’ai laissé dans la maison paternelle, et j’en ai rêvé, D

Elle prononça ces paroles avec une intonation tristement affectueuse et pleine de regrets, qui empêcha la visiteuse de la regarder pour le moment.

« C’est un étrange hasard qui nous rassemble enfin toutes les deux sons ce manteau dont vous m’avez enveloppée, dit-elle après


I*

LÀ PETITE BQÏttOT.

un moment do silence ; car saves-voua, je crois qu’il y a déjà quelque temps que je vous cherche.

— Que vous me cherchez, moi ?

— J’ai idée que j’ai la un petit billet que je devais vous remettre dès que je vous rencontrerais. Le voie). À moins que je ne ma trompa beaucoup, il vous est adressa…. n’est-ce pas ? s

La dame prit le billet, répondit oui, et le lut. La visiteuse fixa les veux sur elle taudis qu’elle le Usait. La lettre était très-courte. La malade rougit un peu, approcha ses lèvres de la joua de la jeoue fille et lui serra la main.

a II me dit que la chère petite amie & laquelle il me présente sera une consolation pour moi un jour ou l’autre. Et il a bien raison, car vous me consolez dès notre première rencontre.

— Peut-ôtre, dit la visiteuse avec un peu d’hésitation, peut-être ignorez-vous mon bl8toire ?Peut-élrenQ vous l’a-t-Ujamaisracontée ?

— Non.

— C’est juste. Pourquoi donc vous l’aurait-il racontée ?.– Aujourd’hui, je n’ai guère le droit de la raconter moi-même, cor on m’a priée de la taire. Elle n’a d’ailleurs rien de bien intéressant, mais elle vous expliquerait pourquoi je vous prie do no pas parler ici de cette lettre. Vous avez vu ma famille, je crois ? Quelques-uns d’entre eux…. je ne dirais pas cela à tout le monde…. sont un peu fiers et ont quelques préjugés.

— Je vais vous rendre la lettre, répondit l’autre, comme cela mon mari ne la verra pas. Autrement il pourrait la trouver par hasard et en parler. Voulez-vous la remettre dans votre corsage, afin d’être bien sûre qu’elle ne s’égare pas ? o

La visiteuse la serra avec beaucoup de soin. 8a main mignonne tenait encore la lettre, lorsqu’elles entendirent quelqu’un marcher dans la galerie.

a Je lui ai promis, dit la visiteuse en se levant, de lui écrire dès que je vous aurais vue (je ne pouvais pas manquer de vous rencontrer tôt ou tard), et de lui dire si vous étiez heureuse et bien portante. Ne faut-il pas que je lui dise qu’en effet vous êtes heureuse et bien portante ?

— Oui, oui, oui I Dites que vous m’avez trouvée très-heureuse et bien portante. Dites aussi que je le remercie bien affectueusement, et que je ne l’oublierai jamais.

— Je vous verrai demain matin, et plus fard, car nous ne saurions manquer de nous rencontrer encore. Bonsoir !

— Bonsoir. Merci, merci. Bonsoir, ma chère t a

Toutes deux étaient pressées et un peu agitées, tandis qu’elles échangeaient ces adieux et que la visiteuse quittait la cellule. Elle s’attendait à voir approcher le mari de la malade ; mais ce n’était pas lui qui traversait en ce moment la galerie : c’était le touriste qui avait essuyé ses moustaches avec un morceau de pain. Lorsqu’il entendit marcher derrière lui, il se retourna, car il s’éloignait dans l’obscurité.


LÀ PETITE DORRIT. 15

8a polltosso, soi était estrême, no loi panait pas de souffrir quo laJeune demoiselle fût obligea de a’éclairer elUnnômo on do doseon » tira seule. 1) loi pvlt l

Mme Général était la fille d’un dignitaire clérical d’une ville de cathédrale, on elle avait donné le ton jusqu’à l’époque où elle lof aussi ifïvs de sa çaaisnle-cinfjnilune année cu’il est eossiWP à une


M HETWE nOHRTO. lï

demoiselle do l’être, lia intendant nitUlniro de soixante non, bien roido, ot d’un » sévérité proverbiale dan » l’arnuîo, a’âtant nraauva » (M do la gravité (woo laquelle entto demoiselle conduisait, a grandes guides, los convenances, ft travers lo dédale do In soeMté prnvln* ciale, avait brigué, on pan tard, l’honneur do prendra plaoo a cûtô d’elle sur lo siège do froid équipage de cérémonie dont elle menait si Won l’attelage compliqua. Sa demande on mariaga avant été ne-captée, l’intendant militaire s’était installa derrière les conve-n&nees avec beaucoup do décerna, et Mme Général avait continua à conduira ses quatre cotiralora Juaqu’a la mort do l’intendant, Du-rant ce voyage conjngal, lo vieux coaplo avait écrasé plusieurs maladroits qui leur avaiont narré lo chemin sur In routa des convenances ; mais Us l’avalent toujours fait sans violer les règles do l’tfliqnotto, et avec un sang-froid hnporlurhaolo.

/.’intendant ayant été enseveli aven tons los honneurs dos a non rang, l’nttolauo tonl entier dos convenances…. cela va sans dire…. fat chargé de traîner à quatre lo corbillard, dont chaquo cheval portait des plumas noires et dos housses de velours noir. Mraa Général ont ensuite la curiosité do demander combien de métal ot do pondra d’or lo défont avait laissé entre les mains do son banquier. On découvrit alors que fou l’intendant militaire avait abusé de l’innocence de sa future en lui cachant qu’il avait placé ses fonds en viager quelques années avant de se marier, 6e contentant d’accuser un revenu qui, disait-il vaguement, représentait l’intérêt de son argent. Mme Général trouva, par conséquent, sa fortune tellement diminuée que, si son esprit n’eut pas été aussi parfaitement dressé par une bonne éducation, elle aurait pu se sentir disposée a contester la vérité de cette partie de la liturgie funèbre, qui ni armait que feu l’intendant militaire n’avait rien pu emporter aveo loi.

Dans cet état de choses, l’idée vint à Mme Général qu’elle pourrait occuper ses loisirs & former l’esprit et les manières de quelque jeune fille de qualité ; ou bien, qn il ne serait pas au-dessous d’elle d’atteler les convenances au char de quelque riche héritière ou de quelque veuve, pour devenir à la fols le cocher et le conducteur de ce véhicule dans ses pérégrinations & travers le dédale de la société. Lorsque Mme Général fit part de ce projet & ses omis cléricaux et militaires, ceux-ci y applaudirent tellement que, sans le mérite incontestable de la dame, on aurait pn se figurer qu’ils n’avaient rien de plus pressé que de se voir débarrassés d’elle. Ses certificats, qui donnaient Mme Général pour un prodige de piété, de savoir, de vertu et de bon ton, arrivèrent de tous les côtés, signés des noms les plus influents ; ua vénérable archidiacre, entre autres, allait jusqu’à répandre des larmes, dans son certificat, en parlant des perfections de la veuve (à lui garanties par des personnes dignes de foi), bien qu’il n’eût jamais eu l’honneur ni la satisfaction morale de jeter de sa vie les yeux sur Mme Général.

H. — a


18 ï*fc PETITE nOIUVtï.

Ainsi déléfmé ». pour ainsi dlro, par l’%itsa et par l’état, filma OdnCr.il, toujours wonMa sur ses Brands chtwau », aa crut on mesura d’aecoptor cette mission eana trop déroger, ot elle commença a demander on pris trî>S’él »vô do ses services. Il s’écoula un naseit long iotervoile flâna que personne se présentât pour profiter do lo bonne volonté do Mme Général. Enfin, un homme votif, habitant la province, et avant une Alla de quatorze ans, entama dos négociations avec la dame ; et, comme U onlrait dans la dignité nntivo de Mme Général, on dans en politique arliQclolle (ello avait cortnlnomont beaucoup do l’nno et do l’antre), de e’nrrani ?or ponr faire croire qu’on courait nprtia elle, plus quelle ao courait nprtis vin omploi, lo veuf poursuivit Mme Général jusqu’à ce qu’elle oui consenti a former l’esprit ot lus manieras de sa Allô.

Cotto mission occupa Mme General pendant sept années onviron, dorant losqnolles ello Ut lo tour do l’Europe ot visita la plupart de ces merveilles étrangères que les gens bien élovds doivent voir par les vous d’aulrai bien plus que par les leurs. Lorsque son élevé fut enfin façonnés aux bonnes manières, non-seulement le mariage de la doniolsollo, mais aussi celui dupbroibront décidés. Is veuf, trouvant alors Mme Général aussi coûteuse qu’incommode, devint tout à coup aussi touché do sas excellentes qualités que l’avait été l’archidiacre, et fit un tel éloge de son mérite transcendant partout oh il entrevoyait l’occasion de passer ce trésor a un autre, que la réputation de Mme Général ne fit que croître et embellir.

Ce phénix si haut perché était donc à louer, lorsque M. Dorrit, qui venait do toucher son héritage, informa ses banquiers qu’il désirait trouver une dame de bonne famille, bien élevée, accomplie, habituée & la bonne société, qui pût n la fois terminer l’éducation de ses filles et leur servir de chaperon. Los banquiers de M. Dorrit, en leur qualité de banquiers du veuf, s’écrièrent tout de suite : a Mme Général. »

Broutant du renseignement que lui fournissait cet heureux hasard, et trouvant que tous les amis de Mme Général lui rendaient ce témoignage pathétique dont nous avons vu le concert touchant, M. Dorrit prit la peine de visiter le comté où demeurait le veuf en question, afin d’avoir une entrevue avec Mme Général, en qui il trouva une dame d’une qualité même supérieure à tout ce qu’il avait espéré.

a Oserais-je demander, dit M. Dorrit, quelle…. hem !… quelle rémuné….

— À vous parler franchement, interrompit Mme Général, c’est à une question dont je préfère ne pas m’occuper. Je n’en ai jamais parlé moi-même aux amis chez lesquels vous me trouves, et je ne saurais, monsieur Dorrit, vaincre la répngnance qu’elle m’a toujours inspirée. Je ne suis pas, comme vous le savez sans doute, une gouvernante.

— Oh non ! s’écria M. Dorrit. Je vous prie, madame, de ne pas vous figurer un seul instant que j’aie pa le croire, a


lÀ PETITE DQïttUT. 19

M. Dore » ranpjtda co qu’on anralt pn lo 80 »pfi> »n8P d’avoir en-trelemt una pnreillo Idée, Mmo Gondral salua nveo sa pavitâ ha- ! Minolta,

a Jo m saurais donc, reprit-elle, mettre un pris a d.68 services « MQ co sera un plaisir panr moi do rendre, ol je pals les rendra spontanément, nais qu’il ma serait impossible do rondro on « ohangqd’une simple considération pâcuninire.J’ignore.d’aUlânra, « îi ol comment tronver noa position analogue n la mienne. EUo « l oxcoptlonnollo.

— Sans doulo.Mola alors (Insinua, noa sans raison, M. Dorrit), conunont savoir a quoi s’on tenir sur co sujet ?

— Jo no m’opposa pas, répondit Mmo Gênerai…, lion qao cola i imi sali encora nssoB ddangréoblo…. a co qao M. Dorrit demande

a mes omis, on confldoneo, qucllo sommo Ils ont l’babiiuâo do déposer, conque trimestre, cho« mon bnnqnior. » ’

M. Oorrit s’inclina, pour toute réponse.

a Permettos-mol d’ojontor, continua Mme Général, que dorénavant Je n’ouvrirai plus la bouche là-dessus. Je dois aussi voua prévenir que je n’accepterai aucune position inférieure ou secondaire. 81 je dois avoir l’honneur d’otro présentât ! a la famille do moneiour Oorrit…. je crois que vous avez parié de dons demoi-sellos ?…

— fions demoiselles.

—…. Ce ne sera que sur tin pied d’égalité parfaite, es qualité de compagne, de protectrice, de mentor et d’amie. »

Nonobstant le sentiment qu’il avait de sa propre importance, M. Dorrit senlit,que Mme Général 6orait bien bonne d’entrer ohes lui, même aux condiUoss énoncées. Il en parla presque dans ces termes à la dame.

a Je crois, répéta celle-ci, que vous aveu parlé de deux demcl-selles ?

— Deux demoiselles, répéta M. Dorrit à son tour.

— Dans ce cas, poursuivit la veuve de l’intendant militaire, 11 serait nécessaire d’ajouter un tiers en sus de la somme que mes amis ont coutume de déposer chez mon banquier, s

M. Dorrit s’empressa d’adresser cette délicate question an veuf ; et, ayant découvert qu’il plaçait trois cents livres sterling par an an crédit de Mme Général, il en conclut, sans être obligé de se livrer à des calculs bien compliqués, qu’il lui faudrait payer quatre cents livres les services de cette dame. Mais, comme la veu7e était un de ces articles extra-brillants qu’on ne saurait paver trop cher, M. Dorrit ’ai demanda formellement l’honneur et le plaisir de la compter désormais au nombre des membres de sa famille. Mme General loi avait accordé ce précieux privilège et voilà pourquoi nous la rencontrons an couvent du grand Saint-Bernard.

extérieurement,Mme Général, y compris ses jupes, qui entraient

pour beaucoup dans la configuration de sa personne, était d’un as-

! pset digne et imposant ; ample et gravemeatvoîuHrittMw, « lie ét »it


80 IÀ PETITE DQRÏUT.

toujours a eheval BOT les convenances. On aurait pn la mener…. (et on avait même fait colle ospêrienco).,,. an sommât des Alpes on an fond dos rnluoa d’Herculantum aans déranger nn son ! des plio de sa robe, ni déplacor uno dos épingles do sa toiletta. Son visage et ses cheveux avaient bien une apparence nn pan farinouse, comme et ello sortait de quelque mouliii premier numéro, mais « ’était plutôt parce qu’il entrait beaucoup do craie dans l’argilo terrestre de sa construction que parce qu’elle corrigeait aon teint avec de la pondre d’iris, on parce que sos chevous grisonnaient. Ses yeux n’avaient aucune tapression, c’est vrai, mais cela tonatt « ans doute à ce qu’ils n’avaient rien a exprimer. Si tille avait pou do rides, cela tenait & ce que son esprit n’avait jamais trace son nom ni aucune autre inscription sur eotto physionomie– distinguée. C’était nne femrao froide, boursouQée, une cire éteinte, qui, put-Cire même, n’avait jamais éM allumée.

Mme Général n’avait pas d’opinion. Sa méthode pour former l’esprit d’une élève consistait à empêcher cette élève de se former des opinions. Ello avait un tas de petits rails intellectuels sur lesquels elle lançait ses petits trains chargés des opinions d’au » Irai, lesquels ne se rattrapaient jamais et n’arrivaient jamais à une station quelconque. Malgré son sentiment excessif des convenances, Mme Général elle-même ne pouvait nier qu’il existe dans ce bas monde des choses et des idées inconvenantes ; mois Mme Général trouvait moyen de s’en débarrasser en les mettant de côté et ayant l’air de n’y pas croire. Un autre des procédés qu’elle avait inventés pour former l’esprit, consistait & serrer toutes les difficultés au fond d’une armoire, afin de pouvoir mieux se faire l’illusion qu’elles n’existaient pas. C’était certainement la manière la plus commode de se tirer d’affaire, et, dans tous les cas, la plus convenable.

Il ne fallait pas parler & Mme Général de choses désagréables. Les accidents, la misère, les crimes étaient des sujets de conversation qu’en ne devait pas aborder en sa présence. Toute passion n’avait rien de miens à faire que d’aller se coucher à l’approche de Mme Général, et le sang à se transformer en eau sucrée. Ces déductions faites, Mme Général se chargeait d’étendre sur le reste nne couche de vernis. Fidèle à son système, elle trempait le plus petit pinceau qu’on ait jamais vu dans le plus grand pot possible pour vernir à grand lavage la surface de tout ce qu’elle montrait àses élèves. Pins l’objet était fêlé, plus Mme Général mettait d’épaisseur dans les r anches de vernis qu’elle y étendait.

K y avait du vernis dans la voix de Mme Général ; il y avait du vernis dans son geste ; nne atmosphère de vernis enveloppait tonte sa personne. Les rêves de Mme Général…. si toutefois elle en faisait…. étaient sans doute vernis de même, tandis qu’elle donnait dans les bras du bon Saint-Bernard, dont la neige légère couvrait 1e toit hospitalier.


LÀ PETITE D0RR1T. 81

CHAPITRE III.

La renia,

Le lendemain matin an soleil resplendissant éblouissait tous les yeux ; il ne neigeait pins, le brouillard s’était dissipé ; l’air de la montagne était si pnr et si loger, qu’on le respirant, il somblait qn’on entrAt dans nne vie nouvelle. Ponr augmenter l’Illusion, la terre ilto-mônio avait comme disparu, car la montagne, désort brillant où s’élevaient d’immenses masses blanches, ressemblait à une région de nuages flottant entre le ciel d’azur et la terre lointaine

Quelques points noirs qui, se détachant sur la neige comme des nœuds sur an petit fil, commençaient à la porte du couvent et descendaient le penchant de la montagne en zigzags rompus qu’on n’avait pas encore reliés entre eus, indiquaient les divers endroits ou les frbres étaient en train de tracer des sentiers. Déjà la neige avait commencé à se fondre autour de la porte sous les pieds des passants. On s’empressait de faire sortir les moles de l’écurie, afin de les attacher ans anneaux scellés au mur pour les charger ; on bouclait les harnais ornés de clochettes ; on ajustait les bâts ; les vois des guides et des cavaliers résonnaient comme une mélodie. Quelques-uns des voyageurs les plus matinens étaient déjà en route sur le plateau uni, non loin du lac sombre qu’on aperçoit près du couvent ; et, le long du versant que nos touristes avaient escaladé la veille, on voyait descendre des petites figures d’hommes et de bêtes, dont l’immensité dn paysage faisait des miniatures, et qui s’éloignaient an milieu d’un concert de clochettes retentissantes et de vois harmonieuses.

Dans le réfectoire des voyageurs, un nouveau feu, empilé sur les cendres blanches du feu de la veille, jetait l’éclat 4e ses flammes sur un simple déjeuner de pain, de beurre et de lait. H brillait aussi sur le courrier de la famille Oorrit, qui faisait le thé de ses maîtres en mettant à contribution les provisions qu’il avait apportées, destinées surtout à augmenter le bien-être de la nombreuse et incommode suite de William Dorrit, esquire. M. Henry Gowan et Blandois, de Paris, avaient déjà déjeuné, et se promenaient au bord du lac. fumant leur cigare.

« Gowan ? Al » ! il s’appelle Gowan, murmura Tip, autrement dit Edouard Oorrit, esquire, tournant les feuillets du livre des voyageurs, lorsque le courrier les eut laissés à leur déjeuner. Alors Gowan est le nom d’un paltoquet…. voilà tout ce que j’ai à dire sur son compte ! S’il en valait la peine, je lui tirerais les oreilles ;


98 14 PETITS DORRÏT.

mois il a’oa vant pus la peine…. heureusement pour Ini, Comment va sa femme, Amv ? ta sais cela, sans doute ? Ta t’arranges toujours de maniera a savoir ces choses-là, toi.

— Ella va mieux, Edouard.. Mois Ils ne repartent pas aujourd’hui.

~ On, Us ne repartent pas aujourd’hui ? Voila qui est encore Won neurons pour cet animal, dit Tlp ; cor, autrement, j’aurais pu loi demanderons explication.

— On a pensa qu’il valait miens qu’elle se tint tranquille aujourd’hui, et ne e exposât qne domain ans fallgaes et ans cahots du voyage.

— De tout mon coBur.Moistu en sais aussi long que si tu venais de lai servir do garde-malade. Ta ne retombes pas…. (Mme Gé*

o lierai n’est pas la pour m’entendra) ; ta ne retombes pas dans tes

vieilles habitudes, hein, Amy ? »

’i’ip, en faisant cette question, lançait à Fanny et à son père au regard malin et observateur.

« Je suis seulement allé lui demander si je pouvais lui être bonne à quelque chose, mon cher Tip, répliqua la petite Dorrit.

— Je te prie encore une fois de ne pas m’appeler Tip, petite étourdie que ta es, répliqua ce Jeune gentleman en fronçant les sourcils ; c’est encore une de ces vieilles habitudes dont ta feras bien de to débarrasser.

— Je l’ai dit sans y penser, cher Edouard. J’oubliais. Autrefois ce nom me venait si naturellement qu’il ma semblé tout à l’heure que c’était ton vrai nom.

— Oh oui ! s’écria Mlle Fanny. Cela me venait si naturellement ! C’était ton vrai nom/ et le reste. Veux-tu bien te taire, petite évaporée I Je sais parfaitement bien pourquoi tu t’intéresses à cette Mme 0">wan. Tu ne m’empêcheras pas d’y voir clair, va !

—Je ne veux pas du tout t’en empêcher, je t’assure. Ne te fâche pas.

— Qne je ne me fâche pas ! c’est facile à dire ! s’écria Mlle Fanny avec on geste irrité. Il me faudrait une patience que je n’ai pas i (Hélas ! ce n’était que trop vrai.)

— Fanny, demanda M. Dorrit en relevant les sourcils. Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, je vous prie.

— Oh i ne faites pas attention, papa, répliqua Mlle Fanny. C’est peu de chose. Amy me comprend bien. Elle connaissait cette Mme Gowan, on du moins elle en avait entendu parler avant notre rencontre d’hier. Elle fera tout aussi bien de ne pas le nier.

—• Ma fille, dit M. Dorrit en se tournant vers la coupable, votre sœur est-elle…. hem 1… autorisée à faire cette étrange assertion ?

—Quelque bonne et douce que nous soyons, poursuivitMlle Fanny sans laisser à sa sœur le temps de répondre, nous ne nous amusons pas à nous glisser dans la chambre des gens, au risque da


1À PETITE POBMT. • fia

périr do froid, a moins do connaîtra les pus. Jo devine sans peina quel eut l’ami do Mme Oowan.

— Qui cola ? demanda le père.

— Papa, je sois fachéa de le dire, continua Mlle Fanny qui avait réussi a se persuader qu’on avait des torts iros-gravos envers elle, quoique cala fut parfois difficile ; mais ie crois que cette dame est l’amie d’un individu pan recommandablo et encore moins agréable, qui, avec un manqua de délicatesse auquel nous devions bien, du rasto, nous attendre de sa part, nous a froissés et insolite ouvertement et volontairement dans nne certaine occasion a la-ijuollo il a été convenu que nous ne ferons dorénavant aucune allusion directe.

— Amy, ma fille, dit M. Dorrit avec one dont » sévérité que tout* pérait une dignité affectueuse, est-il bien vrai ?… o ■

La petite Dorrit répondit doRcoment que c’était vrai.

Q Vous voyos ! s’écria Mllo Fanny. Vous voyes ! Je l’avais bien dit ! Et maintenant, papa, je déclare nne fois pour toutes…. (l’es-danseuse avait coutume de faire cette même déclaration nne fols pour toutes, plusieurs fois par jour….) que c’est vraiment honteux ! Je déclare nne fois ponr tontes qu’il faut que cela finisse. Ne suffit-il donc pas quo nous ayons souffert tont ce que nous savons, sans que le reproche noua ma soit jeté à la figure, avec nne persévérance systématique, par celle qui devrait surtout éviter de réveiller un si douloureux souvenir ? Serons-nous donc sans cesse exposés à one conduite aussi dénaturée ? Ne nons eera-t-il jamais permis d’oublier ? Je le répète, c’est vraiment infâme I

— Ma fois, Amy, remarqua le frère, hochant la tête, tu sais qu’en toute occasion je prends ton part’ quand la chose est possible. Mais j’avoue, parole d’honneur ! que je trouve que tu as choisi une dréle de manière de me prouver ton affection ! Comment, tu vas l’intéresser à un homme qui m’a traité de la façon la plus indigne dont on puisse traiter un gentleman ? Et qui, ajouta-t-il d’un ton convaincu, ne saurait être autre chose qu’un misérable filon, sans quoi il ne se serait jamais conduit comme il a fait.

—Et voyez, reprit Mlle Fanny, voyea à quoi cela pourrait nous mener. Comment voulez-vous qu’après cela nos gens nons respectent encore ? c’est impossible ! Malgré nos deux femmes de chambre, et le valet de chambre de papa, et le valet de pied, et le courrier, et les antres, il faut que l’une de nous se précipite avec des verres d’eau comme une simple bonne !… Mais un policeman, s’il voyait un mendiant se trouver mal au milien de la rue, ne pourrait pas faire plus que de s’élancer avec des verres d’eau, comme cette petite Amy l’a fait hier soir, dans cette propre salle, devant nos propres yeux !

— Ce n’est pas tant à cela que je trouve à redire ; ça peut se tolérer, une fois par hasard, remarqua M. Edouard ; mais votre Clennam, ainsi qu’il juge à propos de se nommer, c’est antre, chose.


m

ÎÀ PETITE IIORRIT.

—C’est toujours la même histoire, répliqua Mlle Ftumy : il ne vaut pas miens que le reste. D’abord, il a commencé par fuite connaissance avec nous, bon gré mal gré. Nous n’avions pas basoin de loi. Je lui ai toujours montré, pour ma part, qne je me serais tres-volontlers passé de sa société. Puis il nons a fait cette grossira insnlte dont il ne se serait jamais avisé, s’il n’avait pas été en-citante de nons tourner en ridicule ; et, enfin, il faut qne none noaa abaissions jusqu’à, rendre service à ses amisl Je ne m’étonne pas du tout, après cela, de la conduite qne ce M. Gowan a tenne envers toi, Edouard, Devions-nons nons attendre à antre chose de la part d’un homme qui se réjouissait an souvenir de « es malheurs passés…. qui s’y délectait….

— Père…. Edouard…. il n’en est rient dit la petite Dorrit pom s’excuser. M. et Mme Gowan ne connaissent seulement ps notrn nom, ne n’ont jamais su, ils ne savent pas encore notre histoire.

— Tant pis 1 riposta Fanny, bien décidée à n’admettre aucune circonstance atténuante ; car alors tn n’avais aucun prétexte pour te conduire comme tu l’as fait. S’ils avaient au à quoi s’en tenir, tn aurais pn te croire appelée à nons concilier leurs bonnes grâces. C’eût été la nne faiblesse et une erreur ridicules ; mais je sais respecter nne erreur, tandis que je ne puis respecter un abaisse* ment gratuit de ceux que nous devrions chérir. Non, je ne puis respecter nne pareille conduite. Je ne puis que la dénoncer au blâme de la famille.

— Je ne te chagrine pourtant jamais volontairement, Fanny, répliqua la petite Dorrit, et cela ne t’empêche pas d’être bien dure avec moi.

— Alors tu devrais faire plus d’attention, Amy, répondit la sœur. Si tn commets ces erreurs par hasard, tu devrais faire plus d’attention. Si j’arois eu le malheur de naître dans un certain endroit et dans certaines circonstances de nature à’ émousser en moi le sentiment des convenances, je m’imagine jme je me croirais obligée davantage de me demander à chaque pas : « Vais-je, sans le savoir, compromettre des parents qui me sont chers ? » Je m’imagine que c’est là ce que je ferais, moi, dans ce cas-là. »

M. Dorrit intervint alors, pour mettre un terme à cette discussion pénible, au nom de son autorité, et pour en enseigner la morale au nom de 3a sagesse.

a Ma chère, dit-il à la plus jeune de ses filles, je vous prie de…. hem !… de laisser là ce sujet. Votre soeur Fanny s’exprime peut-être avec un peu trop d’énergie, mais au fond elle n’a que trop raison. Vous occupez maintenant…. hem !… nne haute position. Cette position vous ne l’occupes pas seule, mais conjointement avec… hem !… avec moi, et…. ha ! hem !… avec nous. Nous. Or, tous ceux qui occupent une position élevée (surtout notre famille, et cela pom des motifs sur lesquels je…. hem !… je n’ap paierai pas en ce moment), sont tenus de se faire respecter Si l’on veut être respecté par ses inférieurs, il mut…. hem ’… les


LÀ PETITE SORBET. ÊB

tenir & distant » et…. hem !…les tenir au-dessous de soi ; au-dessous de soi. Donc, il « st….haml,…très-important do no pas vous exposer aux remarques de nos gens en avant 1uirde vous être, à unoépoquo quelconque, passée do leurs services et de vous être servie vous » même…. ces !..,, bal… de la plus haute importance

—C’est clair comme lo jour ! s’écria Mlle Fanny.

— Fanny, interrompit le père d’an ton pompeux, permettes-moi, ma chère…. Nous arrivons maintenant a…. hem !… monsieur Clennam. Je ne crains pas de dire, Âmy, que je ne partage pas…. du moins pas complètement..,, les sentiments de votre sœur, an sujet de…. cet industriel. Je consens à le regarder comme une personne qui…. hem !… se conduit asses bien en général…. Hem !…, Assas bien. Jo ce demanderai pas non plus si monsieur Clennam, à une époque quelconque, a recherché bon gré mal gré…. à se lier avec moi. Il savait que Ion…. boni !… recherchait ma société, et il pouvait prétexter qu’il me regardait commo un personnage public. Mais certaines circonstances ont marqué mes relations…. hem !… très-peu suivies avec, monsieur Clennam (je ne l’ai connu que fort superficiellement) qui…. (à ces mots M. Dorrit prit un air grave et imposant)…. qui rendraient très-inconvenante de la part de cet industriel une tentative pour renouer connaissance avec moi ou aucun membre de ma famille, dans les circonstances actuelles. Si monsieur Clennam a asses de délicatesse pour reconnaître l’inconvenance d’une tentative de ce genre, je dois, en ma qualité de gentleman respectable…. hem !… m’en rapporter à ce sentiment honorable. Si, d’un autre coté, monsieur Clennam ne possède pas la délicatesse requise, je ne saurais…. hem !-., avoir aucun rapport avec an personnage…. hem !… aussi grossier. Dans l’un et l’autre cas, il est évident que ce monsieur Clennam doit être mis de côté et que nous n’avons plus rien à faire avec lui, ni lui avec nous. Hem !… madame Général. »

L’arrivée de la dame que M. Dorrit venait d’annoncer et qui prit place à la table où les autres étaient en train de déjeuner, mit fin à la discussion. Peu de temps après, le courrier vint prévenir que le valet de chambre, les valets de pied, les deux femmes de chambre, les quatre guides et les quatorze mules étaient prêts à partir. Les convives quittèrent donc le réfectoire pour rejoindre la cavalcade à la porte du couvent.

M.,Gowan se tenait à l’écart avec son cigare et son crayon ; mais M. Blandois attendait sur le seuil pour présenter ses respects ans dames. Lorsqu’il dta galamment son chapeau de feutre mou, à larges bords, pour saluer la petite Dorrit, la jeune fille trouva a ce voyageur basané l’air encore plus sinistre, au milieu de la neige, qu’aux lueurs vacillantes du feu de la veille. Mais, comme son père et sa sœur recevaient les hommages du touriste avec assez de faveur, elle s’abstint de parler de l’aversion que lui inspirait Blandois, de crainte qu’on ne lui reprochât ce sentiment comme une nouvelle tache de ce péché originel, contracté dans la prison natale.


86 LÀ JPETIÏE D0RB1T.

Néanmoins, tandis qu’ils descendaient le chemin tortueux et In* égal, avant d’avoir perdu de vue la couvent, elle se retourna pins d une fois et aperçut M. Blandois dont la personne se dessinait sur un fond de foméequi s’élevait des cheminées dn monastère, montant très-haut en ligne droite et formant une sorte de vapeur dorée, toujours juché sur un rocher en saillie, pour miens les voir s’éloigner. Lorsque, grâce à la distance, il ne rassemblait plus qu’à un pieu noir planté dans la neige, la petite Dorrit se figura qu’elle voyait encore le traître sourire de ce voyageur, son grand nés re-courhéet ses yeux trop rapprochés, Plus tard même, lorsque leçon vent avait déjà disparu, et que de légers nuages voilaient le sentier au-dessous de l’édifice, chacun de ces lugubres poteaux, semblables à des iras de squelettes, qu’elle rencontrait le long de la route, semblait toujours la renvoyer à cet épouvantàil.

Plus trailreus que la neige, plus iroid peut-être au cœur, moins, capable de s’attendrir, Blandois de Paris s’effaça peu h peu du souvenir de la jeune fille, à mesure qu’elle descendait dans des régions moins arides. Le soleil envoya encore sas chauds rayons ; les sources jaillissant des glaciers et des cavernes neigeuses fournirent encore à la soif leurs eaus rafraîchissantes ; on salua de nouveau les pins, les ruisseaux ans lits rocailleux, les hauteurs et les vallées verdoyantes, les chalets et les rudes barrières en sigsags de la Suisse. Parfois la route devenait assez large pour que lapelite Dorrit et son pèrp pussent s’avancer côte à côte. Alors elle était heureuse de le voir vêtu de drap fin et de fourrures, riche, libre, suivi et servi par de nombreux domestiques, contemplant les magnificences du paysage lointain, sans être gêne par de misérables obstacles qui pussent, comme autrefois, lui gâter la vue de la nature et jeter sur lui leur ombre funeste.

L’oncle Frédéric lui-même avait échappé à cette ombre néfaste au point de porter comme un autre les vêtements qu’on lui donnait, de faire quelques ablutions en l’honneur de la famille, et d’aller partout oo on le conduisait avec un certain air de contentement animal qui semblait indiquer que l’air et le changement lui faisaient du bien. Sous tous les autres rapports, un seul excepté, il ne brillait d’aucun reflet qui ne fût emprunté à son frère. La grandeur, la richesse, la liberté, la magnificence de son frère lui causaient nue joie où il n’entrait aucun sentiment personnel. Silencieux et timide, il n’ouvrait point la bouche lorsqu’il pouvait écouter parler son frère ; il ne tenait pas à ce que les domestiques s’occupassent de lui pourvu que son frère fût bien servi. La seule-transformation dont il se fût avisé de lui-même, était un changement dans ses manières envers la plus jeune de ses nièces. Chaque jour sa politesse envers elle témoignait de plus en plus d’un respect marqué, que la vieillesse accorde rarement aux Jeunes gens et qui ne semble guère compatible avec la convenance délicate que l’es » musicien savait y mettre. C’est surtout lorsque Mlle Fanny venait de faire quelque déclaration une fois pour toutes, qu’il saisissait


LÀ PETITE OOBRTT. 87

la première occasion pour découvrir sa tête grise devant la petite Dorrit, pour l’aider & descendre de cheval ou a monter en voiture on pour lui montrer tonte autre attention de ce genre, toujours avec la plus’grande déférence. Ces attentions pourtant ne paraissaient Jamais ni déplacées ni forcées ; car elles étalent, avant tout, spontanées, naturelles, empreintes d’une simplicité cordiale. Frédéric ne vonlnt jamais consentir, même à la prière de son frère, à entrer quoique part ni à s’asseoir quelque part ayant que sa petite nièce fût entrée et assise la première. Il était si jaloux du respect qu’on devait & sa favorite que, pendant ce voyage même, au retour du grand Saint-Bernard, il se prit d’une soudaine et violente colère contre un valet qui avait oublié de tenir l’étrier de la petite Dorrit, bien qu’il se trouvât près d’elle lorsqu’elle mettait pied à terre ; et il étonna au dernier point la nombreuse suite de son frère en lançant sa mule têtue contre le coupable, qu’il accula dans un coin, menaçant de l’écraser sans pitié sous les pieds dosa monture. Nos voyageurs formaient une noble compagnie, et il s’en fallait de bien peu que les aubergistes ne se missent à genoux devant eux. Partout où ils allaient, leur importance les précédait dans la personne du courrier qui galopait en avant afin de s’assurer qu’on avait préparé les appartements. Le courrier était 16 héraut du cortège formé pas la famille Dorrit. Venait ensnitela grande berline de voyage, renfermant, à l’intérieur, M* Dorrit, Mlle Dorrit, MlleAro ? Dorrit et Mme Général ; à l’extérieur, quelques-uns des serviteurs, et (lorsqu’il faisait beau) Edouard Dorrit, esquire, auquel lé siège était réservé. Puis venait le coupé de M. Frédéric Dorrit, esquire, oit il y avait une place vide destinée & Edouard Dorrit pour les temps de pluie. Puis venait le fourgon avec le reste des serviteurs, le gros bagage et tout ce qu’il pouvait ramasser sur la route de la boue et de la poussière que les autres voitures n’avaient pas emportées.

Ces équipages ornaient la cour de l’hôtel de Martigny, lorsque la famille Dorrit revint de son excursion dans la montagne. D’antres véhicules s’y trouvaient aussi (car il passait beaucoup de voyageons sur cette route), depuis le vetturino italien tout rapiécé (semblable au siège d’une balançoire empruntée à la foire de quelque village anglais et placé entre deux plateaux de bois, dont celui de dessous a des roues, tandis que l’autre n’en a pas) jusqu’à la solide et légère voiture fabriquée à Londres. Mais il y avait dans ce même hôtel un autre ornement sur lequel M. Dorrit n’avait nullement compté. Deux voyageurs étrangers embellissaient de leur présence une des chambres qu’il avait retenues.

L’aubergiste, qui se tenait chapeau bas dans la cour, s’adressait au courrier et jurait ses grands dieux qu’il était perdu, désolé, profondément affligé, qu’il se regardait comme la bête la plus misérable et la plus infortunée, qu’il ne faisait pas plus de cas de sa caboche que d’une tète de cochon. Il savait bien, disait-il, qu’il n’aurait jamais dû faire une pareille concession ; mais la dame


28 LÀ PETITE DORRIT.

avait l’air si distingua, elle l’avait tellement supplia de lai laisse » eette chambra rien qn’nne petite demi-heure, qu’il n’avait pas en le courage de résister. La petite demi-heure était écoulée, la dama et le monsieur qui l’accojnpagnait finissaient leur petit dessert et leur demi-tasse, la note était acquittée, on avait donné ordre d’atteler, Us allaient partir ; mais, grâce à la malheureuse étoile de l’hâte et par wte malédiction du ciel, Us n’étaient pas encore partis,

Il faut renoncer à décrire l’indignation de M. Dorrit, gui s’était retourné au pied du grand escalier pour écouter ces excuses. Il sentit comme si la main d’un assassin Tenait de porter on’ coupa l’honneur de la famille. Le sentiment de sa propre dignité était tel* tentent développé ches loi, qu’il apercevait une insulte préméditée dont personne que lui ne se serait douté. Sa vie n’était qu’une longue agonie a la vue de tons les scalpels qu’il découvrait sans cesse occupés & disséquer sa dignité.

a Est-il possible, monsieur, dit M. Dorrit, rougissant jusqu’aux oreilles, que vous avez… hem !… eu l’audace de permettre à des étrangers de s’installer dans mon appartement ? »

Mille pardons.’l’hôtelier avait eu le malheur extrême de ne pouvoir résister à Cette dame trop distinguée. Il suppliait monseigneur de ne pas se mettre en colère. Il implorait laclémence de monseigneur. Si monseigneur voulait avoir l’extrême obligeance d’occuper l’autre salon qui lui avait été spécialement réservé pendant cinq minutes au plus, tout irait bien.

a Non, monsieur, répondit M. Dorrit. Je n’occuperai aucun salon. Je quitterai votre maison sans y manger un morceau, sans y mettra les pieds. Comment avez-vous osé vous permettre une pareille conduite ? Pour qui me prenez-vous donc pour me…. hem !… pour me traiter autrement que les autres gentilshommes ? »

Hélas 1 l’aubergiste prit l’univers entier à témoin que monseigneur était le représentant le plus aimable de toute la noblesse, le plus important, le plus estimé, le plus honorable. S’U mettait une différence entre monseigneur et les autres gentilshommes, c’était seulement pour reconnaître que monseigneur était le plus distingué, le mieux aimé, le plus généreux, le plus illustre d’entre eux.

v Sornettes que tout cela, monsieur ! s’écria monseigneur ires-éehanffé, vous m’avez manqué de respect. Vous m’avez accablé d’insultes. Comment vous êtes-vous permis ?… Expliquez-vous ! D

Ah ! juste ciell comment l’aubergiste pouvait-il s’expliquer lorsqu’il n’avait plus rien à dire ; lorsqu’il n’avait plus qu’à offrir ses excuses et à s’en rapportera la magnanimité Mon connue de mon » seigneur !

<t Je vous répète, monsieur, continua M. Dorrit haletant do colère, que vous ne m » traitez pas…. hem !… comme les antres, gentilshommes, que vous établissez des distinctions entre moi et les autres gentilshommes de mon rang et de ma fortune. Je voudrais bien savoir pourquoi. Je voudrais bien savoir…. beat !… sui-quelle


Là PETITE DOÏttUT. 29

autorité vous vousfondea. Pourquoi,monsieur ?répondes, expliques* vous. Je vous savoir pourquoi. »

L’aubergiste demanda la permission d’expliquer à monsieur le courrier que monseigneur, si aimable d’ordinaire, s’irritait sans motif. 11 n’y avait pas do pourquoi. Monsieur le courrier voudrait bien rep.dsontor à monseigneur qu’il so trompait en soupçonnant qu’il y av Ut un autre pourquoi que celui que son très-dévoué servi* tour avait déjà eu l’honneur de lui expliquer. La dame si distinguée….

a Silence I s’écria M. Dorrit. Toises-voas ! Je ne veux plus entendra parler de cette dame si distinguée ; je ne veux plus vous écouter. Voyes cette famille…. ma famille…. elle est plus distinguée que toutes leâ dames du monde, Voussves manqué de respect S cette famillo. Vous avoa fait une insolence a cette famille. Je vous ruinerai…. Henil…. Envoyas chercher los chevaux, prépares les voitures,, Je ne mettrai plus les pieds dans la maison de cet homme ! »

Personne ne s’était mâle de cette dispute, & laquelle les connaissances linguistiques d’Edouard Dorrit, esquire, ne lui permettaient pas de prendre part et dans laquelle les dames ne pouvaient guère intervenir. Cependant Mlle Fanny appuya son père avec beaucoup d’amertume, déclarant dans sa langue maternelle, qu’il était clair qu’il y avait quelque chose de particulier dans l’impertinence de cet homme ; qu’Û importait beaucoup, selon elle, do l’obliger, d’une façon ou d’une autre, a dénoncer la personne qui l’avait autorisé a établir des distinctions entre leur famille et les autres familles opulentes. Elle avait peine à s’imaginer les motifs qu’il pouvait avoir de montrer pareille insolence ; mois on ne pouvait douter qu’il eût des motifs, et il fallait lui en arracher l’aveu.

Les guides, les conducteurs de mules et tous les flâneurs présents dans la cour qui avaient assisté à cette explosion de colère, furent vivement impressionnés en voyant le courrier se démener pour faire sortir les voitures des remises. Avec l’aide de deux douzaines de bras environ peur chaque roue, on y parvint non sons beaucoup de vacarme ; puis on commença à charger les voitures en attendant les chevaux qu’on avait envoyé chercher à la poste.

Mais le coupé de voyage de la dame très-distinguée étant déjà attelé à la porte de l’hôtel, l’aubergiste s’était esquivé afin de lui faire part de sa triste position. Les spectateurs rassemblés dons la cour apprirent cette démarche en voyant l’hôtelier descendre l’escalier à la suite du monsieur et de la dame en question, auxquels il indiquait d’un geste très-animé la majesté offensée de M. Dorrit.

a Mille pardons, dit le monsieur quittant la dame et s’avanjant tout seul ; je ne sais pas ce que c’est que de parler longuement, et je n’entends pas grand’chose aux explications…. mais la dame que j’accompagne tient beaucoup à ce qu’il n’y ait pas de tapage. Cette dame…. ma mère pour tout dire…. me charge de vous exprimer te désir qtfiltfy ait pas ds fcgsage. »■■•-■


80 hh PBWTB DORRIT.

M. Dorrit, toujours natetanl sons la poids de son injure, adressa anraonsienr,pvdsaladotnouQaalnt rolda,déflniMf olpsu conciliant,

o Non, mais réellement,,., ionos, mon viens, vous ! (o’ost ainsi quo lojauuo étranger s’adressait a Edouard Dorrit, esquiro, aurle » quolil EO précipita comme eue un secours providentiel et inespéré). Tâchons on pan d’arranger l’affaire à nous dons. Cette dama tient énormément à co qu’il n’y ait pas de tapage. »

Edouard Dorrit, esquire, que l’autre avait tiré a l’écart par rat de sas boutons, chercha à se donner un air diplomatique pour répondra :

a Vous avoueras que, lorsqu’on relient un tas de chambres d’avance ot qu’elles vous appartiennent, ce n’ost pas amusant d’y trouver logées dos personnes qu’on no connaît pas.

— Non, répondit l’autre. Je finis bien ça. Jo lo reconnais. C’est égal. Tâchons un pou, vous ot moi, d’arranger l’affaire et d’éviter du tapage. Ce n’ost pas du tout la faute do cet individu ; c’est celle de ma mère. Comme c’est une belle femme pas hégueuledn tout… très-bien élevée par-dessus !o marché…. elle a en beau jeu avee cet individu. Elle l’a complètement blousé.

—S’il en est ainsi…. commença Edouard Dorrit, esquire.

— Rien do plus exact, parole d’honneur. Par conséquent, reprit le jeune gentleman, se retranchant derrière sa proposition principale, & quoi bon faire du tapage ?

— Edmond, dit la dame du seuil de l’hôtel, j’espère que vous dves expliqué ou que vous êtes en train d’expliquer, à la satisfaction de monsieur et de sa famille, que cet obligeant aubergiste ne mérite aucun blâme ?

— Parole, madame, répliqua Edmond, Je me mets en quatre pour y réussir. »

Sur ce, il regarda fixement Edouard Dorrit, esquire, pendant l’espace de quelques secondos, puis s’écria dans on élan de subite confiance : -.

« Eh bien, mon vieux, est-ce arrangé ?

— Je ne sais, après tout, ajouta la dame faisant deux on trois pas gracieux vers M. Dorrit, si jene ferais pas mieux de vous dire moi-même que j’ai promis a ce brave bomme de prendre sur moi toutes les conséquences démon imprudence, lorsque j’ai pris la liberté d’occuper une chambre de l’appartement d’un voyageur lisent, seulement le temps de dîner. Je n’avais pas la moindre idée que le propriétaire légitime dût revenir sitôt ; bien moins encore me dontais-je qu’il fût déjà de retour ; autrement je me serais hâtée de rendre mon salon mal acquis et d’offrir, avec m& excuses, cette explication. J’espère qu’en disant ceci…. »

Un instant, la dame qui avait son lorgnon à l’œil, demeura muette et immobile à la vue des deux demoiselles Dorrit. An même instant Mlle Faon ?, placée au premier plan d’un superbe tableau formé par la famille Dorrit, leurs équipages et leurs gens, serra le bras de sa sœur pour l’empêcher de changer de place,


LA PETITS HÛWUT. ai

tandis que de l’antro brna Pllo a’évontolt d’unu façon tout n fait dis » linguéo, regardant In damodospiodaaln tAto.

I.n dama n’ayant pas tarde à sa romoUro {earc’étalt Mmo Merdle, qui DQ perdait pas facilement Ja tramoulaua), ajouta qn’ollo os-parait on avoir dit assoit panr fairo excuser ia liberté qn’ollo avait prisa et roodre à cet bonnfito aubergiste nno faveur qui lui était si préclauae, M. Dorril, qui reçut toutes ces pb’.nsaa comme autant d’encens balancé devant l’autel do m dignité, lit nno ré-panse gracieuse, et annonça quo sas gens…. heml… allaient ra-mener lesehovoux n l’écurie ot qu’il,.., bomt…oublierait une circonstance qu’il avait d’abord considérée comme un affront, mais quo iqaiutenantii regardait comnio un hoDntmr. Sur ce, la Poitrine s’inclina devant lui ; ot la propriétaire do celle superbe devanture, douée d’un merveilleux empira sur sa physionomie, adressa un aimable sourire d’odien aux deux « mira, commo a dons demoisollos do qualité qn’ollo trouvait ebarmantes ot qn’ollo n’avait jamais eu le plaisir do rencontrer avant ce jour.

Il n’en fut pas da mémo de M. Sparkler. Ce jeune nomme, frappé de mutisme et d’immobilité en même temps que sa mère, n’eut pas la forco de secouer celle léthargie ; il resta les yeux écorquillés, regardant sans bouger le tobloau dont Mllo Fanny occupait lo premier plan. Lorsque sa more lui dit : « Edmond, nous sommes prêts ; voulez-vous me donner lo bras ? » on devina au mouvement de sas lèvres qu’il répondait par un dos mots limités do son vocabulaire habituel, qui n’était pas riche ; mais pas un de ses muscles no ne détendit. Son corps étaitdevenu si roide qu’il loi eût été difficile de le pUer suffisamment pour odlror dans la voiture, si sa mère ne fût venue a son aide en temp3 utile pour le tirer a elle. Il n’eut pas plutôt pénétré dons le coupé, quo le coussinet qui cachait le petit carreau pratiqué derrière la voiture disparut et que l’œil de M. Sparkler vint en usurper la place. Il y resta jusqu’à ce qu’il fût devenu invisible, et probablement plus longtemps encore, ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’œil d’un merlan étonné, ou à un œil mal fait encadré dans un grand médaillon.

Cette rencontre fit tant de plaisir à Mlle Fanny et lui fournit des sujets de réflexion si triomphants qu’elle devint beaucoup moins susceptible que d’habitude. Lorsque le cortège se remit en marche le lendemain, elle monta en voiture avec une gaieté et une bonne humeur qui étonnèrent beaucoup Mme Général.

La petite Dorrit fut heureuse de voir qu’on ne trouvait rien pour la moment à loi reprocher et que Fanny parraissait contente ; mais le rôle qu’elle jouait dans !e cortège était un râle rêveur et tranquille. Assise en face de son père dans cette belle voiture, elle se rappelait la vieille chambre de la prison pour dettes, et sa nouvelle existence lui faisait l’effet d’un rêve. Tout ce qu’elle voyait lui semblait nouveau et merveilleux, mais n’avait rien de réel ; elle se demandait si ces visions de montagnes et de paysages pittoresques n’allaient pas se dissiper comme un nuage, pendant que l’équipage.


82 IÀ PETITS WHttUT.

un détour do quolquo coin, « Unit voraor dans un oahot dovani la vieille grilla do la prison.

£llo était tout étonné » do n’avoir pas d’onvraga en train, mala bien phw étonnée oncoro d’avoir pu. eo glissor dans nn petit cota oit elle n’avait plus à songer à personne ; nuls plans, nnla projets & former pour donner nn pen do blen-ôtro aux siens : nais soucis, milles Inquiétudes dont olto eût a los soulager. Nétait »ce pas bien étrange ? Mais co qui l’était Mon davantage, c’était do trouver ontro son pbro ot elle an vida occupa par d’antres qui loi donnaient lonra soins, ot ou on no 8’attondait pas & la voir recommencer les siens. Co ehangomont lui sembla d’abord quelque chose d’ans » ! nonvoau que loa niontagnos ; ollo n’avait pu n’y réslgnor ot ollo avait cherché ft reprendre son ancienne placo auprès do soit pbro. Mais lo vieillard lui avait parlé on particulier ot lui nvait dit qno dos poraonnos…. " horal… occupant une position élevée, ma chère, se doivent a elles » _ mêmes d’exiger do leurs gens an respset scrupuleux, ot quo si l’os savait quo Mlle Ainy Dorrit, issue do l’nnlquo brancho survivante des Dorrit du Dorsotshiro s’occupait…. limai… a remplir los fonctions…. ha ! hem !… les fonctions d’un valet de chambre, ce serait là uno chose incompatible avec ce respect nécessaire. Par conséquent, ma chère, il devait oser do son autorité patornolle pour enjoindre à Mlle Amy Dorrit de se rappeler qu’elle était désormais une dame et, comme tells, tenue do se comporter…. hem I… avec une dignité convenable et de garder son rang ; il la priait donc de s’abstenir do tout ce qui pourrait occasionner…. fia !… des réflexions désagréables et dérogatoires. Elle avait obéi eans murmurer. C’est ainsi qu’elle était arrivée à se tenir dans cotto élégante berline, ses mains patientes croisées devant elle, -repoussée môme de ce dernier point d’appui où ses pieds auraient retrouvé leur ancienne assiette.

C’était justement là la position qui lui faisait regarder tout ; comme uu songe ; plus les scènes qu’elle visitait étaient surpre-nantes, plus elles répondaient à ces rêves de son existence intime, -dont elle ne faisait que traverser les espaces vides tout le long du jour. Les gorges du Simplon, ses profonds abîmes, ses rapides * cataractes aussi bruyantes que le tonnerre, ses détours dangereux oit la chute d’une roue, le faux pas d’un cheval aurait suffi pour leur perte ; la descente vers l’Italie, l’entrée de ce beau pays à travers une fente de la montagne, sentier rugueux qui, on s’élar* gissant, semblait leur ouvrir la porte d’une triste et sombre prison ; —tout cela était un rêve…. il n’y avait que la vieille geôle de la Maréchaussée qui fût une réalité. Même les fondations de cet antique édifice se trouvaient ébranlées lorsqu’elle parvenait à se figurer la prison sans son père. Elle pouvait à peine croire que les prisonniers flânaient toujours dans la cour étroite, que chacune des misérables chambres avait un locataire, et que le guichetier se tenait toujours dans la loge, laissant entrer et sortir les visiteurs, tout comme d » son tança.


ha PEWTK noRWT. aa

Avon oo sonwmir do l’osistoneo pssdo "tlu doy*n d03 détenns pi bourdonnait autour d’elle eommo lo refrain do quoique trtsto chanson, In petite Dorrit sortait d’un songe où elle sa revoyait nu. lien de sa naissance, pour entrer dana nn rave éveillé qui durait tonte In journée. Go second rave commençait dan » la aallo à frasques où elle ouvrait Isa yeux lo matin, aoavont l’aocleono sallo du troua da quoique palais délabré, aveu sas feollles de vignes rougles par rantomno eneadronl le haut des croisées, ses orangers ornant lo terrassa do marbre blnno tant fendilla qui s’élondait devant lafo-afitro ; au-dessous, on groupe » de moines et de paysans dans la rue ; ta misère et la magnificence luttant ensemble h cbnqao point de vuo da paysage, quoique varia qu’il pût être, inlto obstinée dons laquelle la misera Unissait pourtant toujours par terrasser la muant » fleonco iwes lo bras paissant do la fatalité. À ce premier décor « accédait an labyrinthe de couloirs abandonnés et de colonnades, t’en Ton voyait le cortège de la famille, se préparant en bas ponr le voyage do jour dons la cour, au milieu des voitures, et des bagages qne les domestiques s’occupaient & réunir. Pais lo déjeuner lan&une autre salle & fresques moleles, si grande qu’elle avait l’air l’on désert entouré de murs $ pnls le dépftrt,dontsa timldlténatnrollo et la crainte de ne pas étaler osses de dignité dorant cette importante cérémonie, lut faisaient toujours un sujet d’inquiétude. Car,, alors, le courrier (qui, dans la prison de la Maréchaussée, eût passé pour un étranger de distinction) se présentait pour annoncer qne’ tout était prêt ; puis le valet de chambre passait & son pore, d’an air pompons, son manteau de voyage. La femme de chambre {

de Fanny et sa propre femme de chambre (quel embarras pour la petite Dorrit…. d’avoir une femme de chambrai Elle en avait pleuré les premiers jours, ne sachant qu’en faire) se présentaient chacune de leur côte ; le domestique de son frère complétait l’équipement d’Edouard Dorrit, esquire ; son père offrait le bras à Mme Général ; l’oncle Frédéric donnait le sien à sa petite nièce ; et tonte la famille, escortée par le maître et par les domestiques de l’hôtel, descendait en grande cérémonie. En bas, on trouvait une foule rassemblée pour les voir monter en voiture, ce qu’ils faisaient au milieu des salais, des cris des mendiants, du piétinement des chevaux, des claquements de fouet et du bruit des pas ; et alors ils partaient, traversant au galop les rues étroites et infectes, et s’élançaient hors de la ville.

Parmi les aubes rêves da jour se trouvaient les routes où, pendant des lieues entières, on voyait la vigne d’un rouge vif entourer les arbres et former des guirlandes ; des villes et des villages blancs perchés sur le versant d’une colline, ravissants à voir de loin, mais d’une saleté et d’une misère horribles à l’intérieur ; des croix tout le long de la rente ; de profonds lacs biens avec leurs des féeriques et leurs groupes de canots ornés de tentes ans brillantes couleurs et dévoiles ans formes gracieuses ; de vastes édifices tombant en poussière ; des jardins soBBendus, où les herbes parasite*

u.-8


M LÀ PETITE DORRIT.

avaient poussa avaa tant de vigueur que leurs Ugaa, semblables à des coins enfoncés 6 coups de marteau, avaient fini par fondra les arcades et les murs ; des allées entra des terrassas da piano, où les lésnrds sortaient et entraient par tontes les fissures ; à chaque pas, des mendiants de toute espèce : pitoyables, pittoresques, affamés, Joyeux ; des mendiants en bae ûga et do vieux mendiante. Bien couvent ces êtres misérables, rassemblés autour dn bureau de poste, étaient pour la petite Dorrit les seules réalités du jour ; bien souvent, après leur avoir distribué tout l’argent dont elle s’était munie a leur intention, elle restait les mains croisées à contempler d’un œil rêveur quelque tonte petite fille conduisant nn vieillard & cheveux gris, comme si ce spectacle lui eût rappelé son propre passé.

Puis, à certains ondroits, la famille s’arrêtait toute une semaine, logéo dans de magnifiques appartements, commandant tous les jours un banquet, visitant en équipage une foule de merveilles, misant des lieues entières dans des palais célèbres et pénétrant dans les coins sombres do grandes églises, où l’on voyait des lampes d’or et d’argent se cacber en clignotant an milieu des colonnes et des nefs ; des fidèles agenouillés çà et là sur les dalles ou devant nn confessionnal ; les nuages parfumés de l’encens ; des portraits, des tableaux da fantaisie, des autels resplendissants ; de grandes montagnes on de vastes horizons éclairés par la jour adouci qui arrivait à travers les vitraux coloriés et les rideaux massifs des portails. Au bout de huit jours environ, la famille quittait ces villes secondaires pour continuer son voyage le long des routes bordées de vignes et d’oliviers, à travers de misérables villages où il n’y avait pas une butte dont les ignobles mors ne fussent crevassés, pas une croisée qui eût on ponce de verra on de papier intact ; ou il semblait enfin que les habitants ne trouvaient pas de quoi vivre, rien à manger, rien à travailler, rien & cultiver, rien à espérer, rien à faire que de mourir.

Pois les Dorrit traversaient de nouveau une ville composée de palais, dont on avait proscrit les vrais propriétaires, et qu’on avait transformés en caserne ; où des bataillons de soldats, penchés ans plus beaux balcons, faisant sécher an soleil leurs bnfileteries accrochées ans corniches de marbre, ont l’air d’une armée de rate occupée (fort heureusement) à ronger la base de l’édifice qui les soutient, et ne tardera pas à crouler sur eux, écrasant du mémo coup les essaims de soldats, les essaims da moines, les essaims d’espions, qui forment aujourd’hui l’unique et odieuse population qol ne soit pas encore en mines dans les rues d’en bas.

Ce fut à travers des scènes de ce genre que la famille Dorrit s’avança jusqu’à Venise, on elle se dispersa pour quelque temps (car elle comptait passer quelques mois dans cette ville) dans nn immense palais donnant sur le Canal Grande, et dans lequel on aurait fait entrer six prisons comme celle de la Maréchaussée.

Dans ce rôve plus incroyable que tons les antew, o§ tontes le ».


• LÀ PETITE DORRIT. 88

rues étalent pavées d’eau, o& le morse silence des jours et des nuits n’était interrompu que par le tintement adouci dés cloches d’église, le murmure de Veau et les erla des gondoliers tournant le coin des rues liquides, la petite Dorrit, désolée de n’avoir plus de tache & remplir, s’asseyait à l’écart pool’ songer au passé. La famille Dorrit menait une existence très-animée, allant a droite, & gauche, faisant de la nuit le Jour} mais la timide petite Dorrit ne prenait point part a ces gaietés et ne demandait qu’a rester seole.

Quelquefois (lorsqu’elle parvenait à se débarrasser des services tyranniques de sa femme de chambra trop assidue, qui était devenue sa maîtresse, et (me maîtresse très-exigeante) elle montait dans une des gondoles amarrées devant la porte a des poteaux peints, et qui se tenaient toujours à la disposition de la famille pour visiter tous les coins de cette étrange cité. Des promeneurs sociables, assis dans d’autres gondoles, cooimeueerent & se demander les uns ans autres quelle était cette jeune fille si mignonne qu’ils venaient de rencontrer seule dans son canot, les mains croisses, regardant autour d’elle d’un air rêveur et surpris. La petite Dorrit, ne se figurant guère qu’on prenait la peine de la remarquer ou de s’occuper de ses faits et gestes, n’en continuait pas moins– à se promener & travers l’humide cité.

Mais sa place favorite était le balcon de sa chambre, qui s’avançait sur le canal, avec d’autres balcons au-dessous. C’était un balcon de pierres de taille, noircies par les années, construit dans un goût bizarre qui était venu de l’Orient avec une foule d’autres goûts non moins bizarres ; et la petite Dorrit paraissait vraiment bien petite, psnchée sur le balcon garni d’un large coussin, et regardant couler l’eau. Comme le soir elle préférait cet endroit à tout autre, les promeneurs ne tardèrent pas à l’y chercher des yeux, et, lorsqu’une gondole passait, pins d’un regard se levait vers le balcon, plus d’une voix disait : a Voilà cette petite Anglaise si mignonne, qui est toujours seule. »

Ces passants n’étaient pas des réalités aux yeux delà petite Anglaise ; ces passants, elle ne les connaissait pas. Elle regardait le coucher du soleil, avec ses longues banderoles ronges et violettes, et son reflet resplendissant au haut du ciel, éclairant si bien les édifices et leur donnant un aspect si léger, qu’il semblait que leurs épaisses murailles fussent devenues transparentes et que toute la clarté vint de l’intérieur. Elle regardait s’éteindre ces glorieux paysages ; puis, après avoir contemplé les noires gondoles qui passaient au-dessous d’elle, conduisant les invités au concert on an bal, elle levait les yeux vers les étoiles. Ces mêmes étoiles n’avaient-elles pas brillé sur elle on certain soir, où elle était allée à un bal imaginaire ? Quelle idée d’aller penser maintenant à cette vieille grille de la prison !

Elle y pensait pourtant ; elle pensait à cette grille ; elle s’y voyait assise an milieu de la nuit, servant d’oreiller à la pauvre Màggy ; elle songeait toujours a d’antres endroits et a d’autres


38 fcA. PETITS WMWUT. •

8eîmA3 tptf MHmtUmatont & unaép.aqna,hien différente. Alors ollo 8 » penchait À son balcon et contemplait l’oao, coramo si c’était la dedans qae vivaient tons ses rêvesj puis, ollo la regardait couler d’un air rêveur, çommo el, au dernier tableau, le courant allait m dessécher et laisser voir on sa retirant la prison, l’enfant de la prison, la chambre, les habitants et les visiteurs d’autrefois, les vraies réalités durables qui n’avaient jamais changé.

CHAPITRE IV.

Une lettre de la pallia Donit.

t Cher monsieur Clennam,

« Je vous écris de ma chambre & Venise, pensant que vmwoeres content d’avoir de mes nouvelles. Mais, dans tons les cas, je sais ’ que vous ne pourrez pas avoir autant de plaisir à recevoir cette lettre de moi que j’en ai à vous l’écrire ; car rien n’est changé dans ce qui vous entoure, et vous oie vous apercevez pas qu’il voua manque quelque chose…. à moins que vous ne vous aperceviez de mon absence, ce qui ne peut vous arriver qu’à de longs intervalles et, seulement pour quelques minutes…. tandis que moi, ma nouvelle existence est si étrange et il me manque tant de choses t

a Lorsque nous étions en Suisse (il me semble qu’il y a déjà des années de cela, quoiqu’il n’y ait que quelques semaines) ; j’ai rencontré la jeune Mme Qowan qui faisait, comme nous, une excursion dans les montagnes. Elle m’a chargée de vous écrire qu’elle vous remerciait affectueusement et ne vous oublierait jamais. Elle a été confiante avec moi et je l’ai aimée dès les premiers mots que nous avons échangés ensemble. Mais cela n’a rien d’extraordinaire. Qui donc pourrait s’empêcher d’aimer une si belle et si ai » mable personne 1 Je ne snis pas du tout surprise de l’aimer, je vous assure.

a Je ne voudrais pas vous inquiéter sur le compte de Mme Qowan ( Je me souviens que vous m’avez dit que vous aviez pour elle une amitié sincère), et pourtant il faut que je vous avoue que j’aurais désiré pour elle un mari mieux assorti. M. Gowan parait aimer sa femme, et, naturellement, sa femme l’aime beaucoup ; mais il ne m’a pas semblé assez sérieux…. je ne veux pas dire dans son affection pour elle, mais en général. Je n’ai pu urempêcher de penser que si j’étais Mme Gowan (quelle métamorphosa, si elle était possible 1 et comme il me faudrait changer pour lui ressembler ! ), je m » sentirais wa peu seele et abandonnée, faute d’en compagnes


M VWmÈ DORRIT. 3 ?

d’en caractère plus ferme et plus solide. J’ai marne cra voir qu’elle sentait cette lacune, presque & son insu. Mois n’oublies pas qne cela ne doit pas voua inquiéter, car elle est très-heureuse et se porta à merveille. Et elle était si Jolie I

< J’espère la rencontrer avant peu, et môme Je m’attends tons loi Jonra à la voir arriver. Je serai pour elle, à casse de vous, une amie aussi dévonéa qu’il me sera possible de l’être. Cnor monsieur CloDimro, Je suis sûre que vous ne vous faites pas un grand mérite d’avoir été an ami pour moi lorsque Je n’en avals pas d’autre (je n’en ai pas davantage aujourd’hui, cor je n’en ai pas fait do-puis), mais mol, je vous en suis reconnaissante et Je no l’onbUorai jamais.

« Je voudrais Mon savoir (mais il vaut miens que personne ne m’écrive) comment M. et Mme Ploroisn réussissent dans locora-moreo oit mon cher père les a établis ; si le viens M. Nnudy n’est pas bien content de demeurer avec eus et ses deux petits-fils et s’il passe sa vie à leur répéter toujours ses chansons. Je se puis empêcher les larmes de me monter aus yeux, lorsque je pense & ma pauvre Maggy et au vide qu’elle a dû ressentir d abord (malgré les bontés qu’on peut avoir ponr elle) en ne revoyant plus sa petite mère. Voulez-vous bien vous charger de lui dire en confidence, de ma part, qne je l’aime toujours et qu’elle n’a jamais pu regretter noire séparation autant que je l’ai regrettée moi-même ? Et voulez-vous leur dire à tous qne je pense chaque jour à eus, et que mon cœur leur reste fidèle dans quelque pays que je sois ? Oh 1 si vous pouviez savoir combien, je leur suis fidèle, vous me plaindriez de me trouver si loin d’eus par la distance comme par la fortune.

a Vous serez heureux, j’en suis sûre, d’apprendre que mon cher père se porte à ravir, que tons ces déplacements lui ont fait beaucoup de bien, et qu’il est tout différent de ce qu’il était quand vous* l’avez connu. Mon oncle y a aussi gagné, je crois ; mais, de même qu’autrefois il ne se plaignait jamais, il ne témoigne aujourd’hui aucune joie. Fanny est gracieuse, vive et intelligente. Elle peut mire maintenant la dame au naturel ; elle s’est accommodée à notre » nouvelle fortune avec une aisance merveilleuse.

« Ceci me rappelle qne je ne suis pas encore parvenue à l’imiter sous ce rapport et que je désespère quelquefois de jamais y réussir. J’ai peur d’être incorrigible et de ne pouvoir rien apprendre. Mme Général est toujours avec nous : nous parlons français et italien, et elle se donne beaucoup de peine à nous former. Quand je dis que nous parlons français et italien, je veux dire Fanny et les entres. Quant à moi, je fais si peu de progrès que je m’en tire très-mal. Dès que je commence à faire des projets et des châteaux en Espagne, mes projets, mes pensées et mes châteaux prennent le même chemin qu’autrefois, et je commence à m’inquiéter de la dépense du jour, de mon cher père, de mon ouvrage ; pois je me rappelle en sursaut que ces soucis-là n’existent plus pour nous…. ce qui est encore une chose si nouvelle et si improbable que je re°


88 LÀ PETITS DORIUT.

tomba dans mes rêveries. Je n’aurais jamais en lo courage de foire cet aveu & va autre qu’à voua. ,

« Il en est de môme des pays nouveaux et des merveilleux apao-taclos que l’on me fait voir. Tout cela est très-beau « t m’étonne, mais je ne sala pas asaea calme…. pas assez familiarisés avaomoi-même (je ne sais si voua comprendras parfaitement eu que je veux dire) pour y trouver tont le plaisir que je devrais. Et pois, ce qne je savais avant de les voir, sa mêle d’une faconbtsarraaces scènes nouvelles. Par exemple, dans les Alpes, il m’a soovent sembla (j’hésite à raconter un pareil enfantillage, même a vons, char monsieur donnant) que la prison de la MaréchauMae devait sa trouver derrière tel grand rocher, on qne la chambre de Mme Cien-naia, oit j’ai si couvent travaillé, et ou ja vous ai vu pour la première fois, allait m’apparatlra derrière tel amas do neige. Vous « ouvenes-vous du soir où je vous ai fait une visite avec Maggy dans votre logement de Covent-Garden ? Bien des fois je me suis figuré que cette chambre voyageait pondant des lieues entières a coté de notre voiture, lorsque je îegardais par la portière vers l’heure du crépuscule. Nona n’avions pas pu rentrer ce soir-là, et nous nous étions assises auprès da la grille où nous avons erré dans les mes jusqu’au matin. Je regarde souvent las étoiles, du balcon même de la chambre où je vous écris, et je rare que je suis encore à errer dans les rnes avec Maggy. Il en est de même des personnes qne j’ai laissées en Angleterre. Lorsque je sors en gondole, je me surprends à regarder dans d’antres gondoles comme si je comptais les y voir. Je serais accablée de joie en les revoyant, mais je ne pense pas qne leur présence m’étonn&t beaucoup, an premier abord. Dans mes moments de rêverie, je m’Imagine qne je puis les rencontrer partout ; je m’attends presque à voir ces chers visages apparaître sur les ponts on sur les quais.

« Il y a une autre difficulté que j’éprouve, et qui vous semblera sans doute étrange. Elle doit sembler étrange à toufcautreqo’à moi ; elle m’étonne parfois moi-même ; je ressens ma triste pitié d’autrefois pour…. je n’ai pas besoin de le nommer…. jourïui. Quelque changé qu’Û soit, et quelque joyeuse et reconnaissante que je sois de le savoir, ce sentiment de compassion s’empare de moi avec tant de force que je voudrais jeter mes bras autour de son cou, lui dire combien je l’aime et pleurer un peu sur son sein. Je serais tranquille après cela, fiera et heureuse. Mais je sais que je ne dois pas céder à cette tentation ; cela, lui déplairait ; Fanny se mettrait en colère ; Mme Général serait abasourdie. Je tâche donc de jae calmer. Et pourtant je lutte contre la conviction que je n’ai jamais été si éloignée de loi, et que même, au milieu de cet entourage de domestiques, il est délaissé et qu’il aurait besoin de mot

a Cher monsieur Clennam,– je vous ai parlé bien longuement de moi, mais j’ai encore quelque chose à vous dire, on ce serait justement ce que je tiens le plus à vous dire qui ne s’y trouverait pas. Parmi tonte ? « es pensées étourdies, que j’ai pris la liberté de vous


Là PETITE BOBBÏF. 39

confier, parce qu » je fiais que ai quelqu’un peut les comprendra c’est voua qui les comprendras…. parmi toutes ces pensées, il en est nna quine me quitte presque jamais…. qui ne me quitte jamais ? s’est l’espoir que, dans vos tranquilles moments de loisir, vous penses quelquefois à mol. Je dois vons avouer que, depuis mon départ, j’éprouve à oe sujet une inquiétude que Je désire beaucoup, beaucoup, voir dissiper. Je crains qu’en songeant à moi vous ne m* rojies BOUS us nouveau jour, remplissant un nouveau rôle. N’en faites rien, car je ne puis me résigner à cette idée…. vous ne sauriez vons imaginer combien cela me rendrait malheureuse. Cela me briserait le cœur de panser qu’en songeant à moi, vous pussiez me croira plus étrangère & vous que je no l’étais du temps où vous avleB tant de bontés pour mol. Ce que j’ai à voua demander en grâce, c’est de ne jamais penser à moi comme a. la fille d’un Homme riche ; de ne pas panser à moi comme à quelqu’un qui s’habille mk ix ou qui vit mieux qu’à l’époque où vous l’avez connue. Ne vous souvenez que de la petite fille pauvrement velue que vons avez protégée ai tendrement, dont vous n’avez pas craint de toucher la robe usée pour eu exprimer la pluie, et dont les pieds mouillés se sont sèches à votre feu. Songez & moi (quand vous auras le temps d’y songer), à mon affection sincère, à ma reconnais-aanoe dévouée, comme vous songiez autrefois à

« Votre pauvre enfant,

« LA PETITE DORRIT. »

a P. S. Surtout n’oubliez pas que vous ne devez pas être inquiet à propos de Mme Gowan. Elle est très-heureuse et se porte à merveille, ce sont ses propres paroles. Et elle était ai jolie 1 »

CHAPITRE V.

E y a quelque chose qui oloehe quelque part.

n y avait un ou deux mois que la famille Dorrit habitait Venise, lorsque William Dorrit, qui fréquentait tantdecomtes et de marquis qu’il n’avait presque plus de temps à lui, réserva pourtant une certaine heure d’un certain jour pour tenir conférence avec Aune Général. ’

Au jour et à l’heure fixés par lui, il expédia M. Tinkler, son valet de chambre, vers l’appartement de Mme Général (lequel aurait absorbé, pour la place, un tiers environ de la prison de la Maré-« baossée), avec ordre de présenter ses compliments à cette dame et


60 LÀ PETITE DORRIT.

de loi donner à entendra que M. Dorait la priait de lot accorder la faveur d’un moment d’entretien. Comme, a cette heure de la matinée, les divers membres de la famille prenaient le café dans leurs chambres respectives, une heure ou ^eux avant de se réunir pour dé jeûner dans une grande salle qui jadis avait été somptueuse, mais qui aujourd’hui était devenue la proie des vapeurs marécageuses et d’une tristesse chronique, Mme Général fut visible pour le valet. Cet envoyé la trouva installée sur un petit carré de tapis qui semblait si exigu en comparaison du vaste parquet de pierre et de marbra, qu’on eût dit qu’elle l’avait fait poser là pour essayer des chaussures neuves ; à moins encore qu’elle n’eût hérité du fameux tapis acheté pour une somme de quarante bourses d’or par un des trois princes des Mille et une Nuits., et que, grâce à ce talisman, elle ne vint de se faire transporter dessus, par un simple souhait, dans le salon d’un palais où ce méchant bout de tapis n’avait plus que faire.

Mme Général ayant répondu a l’envoyé, en posant sur la table sa tasse vide, qu’elle était prête à se rendre de ce pas chez M. Dor-rit, afin de lui épargner la peine de venir chez elle, comme il avait eu la galanterie d’en faire la proposition, l’envoyé ouvrit la porte et escorta la dame jusqu’au salon de son auguste maître. Ce fu« tout un voyage, à travers des escaliers et des corridors mystérieux ; pour arriver de l’appartement de Mme Général (assombri par une étroite rue de traverse, au bout de laquelle on voyait un pont noir à fleur d’eau et des murs couverts de taches qui, depuis des siècles, semblaient verser par toutes les fissures des larmes de rouille dans l’Adriatique) à l’appartement de M. Dorrit, qui comptait autant de croisées à lui tout seul que la façade entière d’une maison anglaise, avec une vue magnifique de dômes d’églises se dressant dans le ciel bleu au sortir de l’eau qui le reflétait, et le murmura adouci ds grand canal qui baignait la porte d’entrée, AU gondoles et gondoliers attendaient le bon plaisir du maître, se balançant noncha t lamment au milieu d’une petite forêt de pilotis.

M. Dorrit, vêtu d’une robe de chambra et d’une calotte resplendissantes…. la larve engourdie qui avait si longtemps végété parmi les détenus s’était transformée en un superbe papillon…. se leva pour recevoir Mme Général, « Un siège pour Mme Général. Un fauteuil, s’il vous plaît, et non pas une chaise. À quoi pensez-vous donc, Tinkler ? Maintenant, laissez-nous ! »

a Madame, dit alors M. Dorrit, j’ai pris la liberté….

— Pas du font, interrompit Mme Général, j’étais tout à fait à vos ordres. J’avais fini de prendra mon café.

—J’ai pris la liberté, répéta M. Dorrit avec le magnifique sang-froid d’un homme que personne n’a le droit de reprendre, de solliciter de vous la faveur d’un moment d’entretien, parce que je me sens un peu tourmenté à propos…. heml… de ma fille cadette ; Vous auras remarqué une grande différence de tempérament, madame, chez mes deux filles ? » *


LA. PETITE DORRIT. 41

Mme Général, croisant ses mains gantées (elle partait toujours des gants, et des gants bien jnstes qui ne faisaient Jamais un pli), répondit :

a II existe, en effet, une grande différence.

— Qserais-je vous prier de vouloir bien me communiquer votre opinion à cet égard ? demanda M. Dorrit d’un ton de déférence qui n’avait rien d’incompatible avec une majestueuse sérénité.

— Fanny a beaucoup de force de caractère et de volonté. Amy n’en a pas du tout. ,

— Pas du tout ? 0 madame Général, vous n’avez qu’à demander ans pavés et ans barreaux de la prison pour dattes. Vous n’avez qu’à demander à la modiste qui lui a enseigné la contare, et au professeur qui a donné des leçons de danse à sa sœur. 0 madame Général) madame Général. Vous n’avez qu’à me demander à moi,’ moi son père, tout ce que je lui dois ; et vous entendras le témoignage que j’ai à rendre à la vie de ce peut être, dédaigné depuis son enfance jusqu’à ce jour ! »

Voilà ce qu’aurait pu répondre M. Dorrit, mais il s’en fallut bien. Il regarda Mme Général qui, selon sonbabitude, se tenait droite sur son siège, conduisant à grandes guides l’équipage des couve » nances, et répondit d’un air rêveur :

« Vous avez raison, madame.

— Je ne voudrais pas, continua la veuve de l’intendant militaire, vous laisser croire, remarquez-le bien, qu’il n’y eût rien à reprendre chez Fanny. Mais chez elle, au moins, l’étoffe ne manqua pas…. Peut-être y en a-t-il même un peu trop.

_ Auriez-vous la bonté, madame, demanda M. Dorrit, d’être…. hem !… plus explicite ? Je ne comprends pas tout à fait pourquoi il y aurait…. hem !… trop d’étoffe chez ma fille. De quelle étoffe parlez-vous ?

— Fanny sa forme encore trop aisément une opinion. Les personnes parfaitement bien élevées ne s’en forment pas du tout et ne font jamais démonstratives. »

Dans la crainte que Mme Général ne pût l’accuser de n’être pas parfaitement bien élevé lui-même, M. Dorrit s’empressa de répondre : « Sans contredit, madame, vous avez raison. .

— Je te crois, remarqua Mme Général de son ton froid et sans expression.

— Mais vous n’ignoras pas, ma chère madame, continua M. Dorrit, que mes filles ont en le malheur de perdre leur mère lorsqu’elles étaient encore bien jeunes, et que comme il n’y a que peu de temps que je suis entré en possession de ma fortune actuelle, elles ont vécu dans…*, hem !… la retraite, avec leur père, comparativement pauvre, mais toujours fier, toujours gentleman.

— Je n’ai jamais perdu de vue cette circonstance.

— Madame, poursuivit M. Dorrit, Fanny, avec un pareil guide, avec un exemple comme celui qu’elle a le bonheur d’avoir constamment devant elle…. (Mme Général ferma les yeux)…. ae ma


42 LA. PETITE KQRHIT.

cause aucune inquiétude ; Fanny « un caractère capable de aa plier ans circonstances. Mais je sois moins tranquille sur le compte de ma fille cadette. Je dois commencer par vous dira qu’elle u toujours été ma favorite.

— Voilà, remarqua Mme Général, une de ces préférences dont on na peut pas se rendra compte.

— HemI… En effet ; vous aves raison. Or, madame, je suis peiné de voir qu’Amy, pour ainsi dire, n’est pas des nôtres. Elle ne tient pas à nous accompagner dans le monde ; elle semble perdue au milieu de la société que nous recevons ici : évidemment elle n’a pas les mêmes goûts que nous. En d’autres termes, continua M. Dorrit, se résumant avec la gravité d’un avocat général, il y a quelque chose qui cloche…. hem !… eues Amy.

— Ne pourrait-on pas supposer, reprit Mme Général avec une petite touche de vernis, que cela tient un peu à ce que Mlle Âmy n’est pas encore habituée à sa nouvelle position ?

— Pardon, madame, répliqua M. Dorrit avec assez de vivacité, Amy est la fille d’un gentleman : parce qu’à une certaine époque de ma vie j’ai été…. bem !… loin de vivre dans l’opulence…. comparativement parlant…. et parce que Amy elle-même a été élevée…. hem !… dans la retraite, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle doive trouver sa position si nouvelle.

— C’est juste, c’est fort juste, monsieur.

— Voilà pourquoi, madame, j’ai pris la liberté (M. Dorrit appuya sur cette phrase en la répétant, comme pour indiquer, avec une fermeté polie, qu’il ne fallait pas le contredire une seconde fois), j’ai pris la liberté de solliciter la faveur de cette entrevue, afin de vous parler à ce sujet et de vous demander conseil.

—Monsieur Dorrit, depuis notre séjour en cette ville, j’ai déjà eu plusieurs conversations avec Amy sur le maintien que doit avoir une demoiselle en général. Elle m’a dit que l’aspect de Venise l’é-tonnait au dernier point. Je lui ai fait observer qu’il vaut mieux ne pas s’étonner. Je lui ai rappelé que le célèbre M. Eustace, le touriste classique, ne parait pas faire grand cas de cette cité, et que dans son livre il préfère au Bialto nos ponts de Westminster et de Blackfriars. Je n’ai pas besoin d’ajouter, après ce que vous venez de me dire, que miss Amy n’a pas encore mis mes leçons à profit. Vous me faites l’honneur de me demander un conseil. H m’a toujours semblé, si mon hypothèse est erronée, vous voudrez bien me la pardonner, que monsieur Dorrit est depuis longtemps habitué à exercer une grande influence sur l’esprit de son entourage.

— Hem !… madame, je vous avouerai que je me suis trouvé a la tête…. hem !… d’une communauté considérable. Vous avez raison de supposer que je suis accoutumé à occuper…. une position influente.

— Je suis heureuse de vous voir corroborer mon opinion, et j’en al d’autant plus de confiance pour conseiller vivement à monsieur Dorrit de parler lui-même à Amy pour lui faire part de sas olw


LÀ PETITE DORRIT, 43

sarvatlons et de ses désire. D’atlloura, en qualité de favorito, elle ne peut manquer de porter beaucoup d’affection a son père, et n’en sera que plus disposée & sa eonmettro à l’inflnence paternelle.

—J’yavala bien songé,madame ; mais….hem !…ja craignais… hem !.., d’empiéter sur.,,. •

— Sur mes terres, monsieur Dorrlt ? suggéra gracieusement Mme Général ; du tout, da tant.

— Alors, avec votre permission, madame, continua M. Dorrlt, secouant sa petite sonnette pour appeler son valet, je vais la faire venir.

— Monsieur Dorrlt désire-t-il que je sols présente à cet entretien ?

— Peut-être, si vous n’aves aucun aube engagement, voudras-vous bien m’accorder quelques minutes.,.,

— Je suis a vos ordres, a

Tinkler, le valet de M. Dorrlt, fut doue chargé d’aller trouver la femme de cbambre de Mlle Amy, avec prières à cette Inférieure ’ de prévenir sa maltresse que M. Dorrlt désirait lui parler. En donnant cet ordre à Tinkler, M. Dorrlt fixa sur lui un regard scrutateur, et ne le quitta des yens que lorsque l’autre eut dispara derrière la porte ; l’ex-doyen craignait que son domestique de confiance ne nourrit quelque pensée contraire & la dignité de la famille ; il tremblait mémo qu’avant d’entrer à son service, il n’eût eu vent de quelque vieille plaisanterie des détenus, et qu’il ne fût en train d’évoquer ce souvenir dérisoire tandis que son maître lui donnait des ordres. Si, par hasard, Tinkler avait souri (quelque faible et innocent qu’eût été son sourire), rien au monde n’aurait jamais pu persuader à M. Dorrlt qu’il se fût trompé. Mais Tinkler, qui, fort heureusement pour lui, avait une physionomie sérieuse et impassible, échappa au danger inconnu dont il était menacé. À son retour (lorsque M. Dorrlt l’examina de nouveau), il annonça Mlle Amy d’un air si lugubre, qu’il laissa à M Dorrlt une vague impression qu’il était servi par un jeune homme d’une très-bonne tenue, élevé sans doute par une mère restée veuve qui n’avait pas négligé de lui apprendre son catéchisme.

« Amy, dit M. Dorrlt, Mme Général et moi nous venons d’avoir une conversation à votre sujet : nous pensons tous deux que vous paraissez gênée ici…. Hem !… comment cela se fait-ilî a

Un moment de silence.

« Je crois, père, qu’il me faut un peu de temps.

— Papa est une expression préférable, remarquaMme Général. Père est devenu bien commun, ma chère. Le mot de papa donne d’ailleurs ans lèvres une assez jolie forme. Papa, pommes, poule, prunes ^et prismes sont des mots excellents pour former les lèvres, surtout prunes et prismes. Vous verres combien c’est utile quand on veut prendre un certain maintien dans le monde…. se présenter dans un salon, par exemple, de dire : Papa, pommes, poule, prwm et prismes,


W « À PEUTE DQRÏÏÏT.

— Ma flllo, dit M. Dorrit, je vous prie de vans conformer,.,, tunnl… ans préceptes de Mine Général. »

La pauvre petite Dorait, tournant un regard ôplcro vera cette lomissonso distinguée, promit de faire son possible.

« Vous (HBIOB, poursuivit M. Dorrit, qu’il voua faut du temps. On temps ? Pourquoi fairof s

Nouveau silence.

« Pour ra’habitaer a la nouveauté de ma via, voilà tout ce que je voulais dire…. papa, s finit par répliquer la petite Dorrit, fixant 683 yeux aimants sur son pare, qu’ollo avait failli appeler pouls, peut-être mémo prunes et prismes, dans son ardeur b profiter des leçons de Mme Général pour la rendre heureuse.

M. Dorrit fronça les sourcils, et fut loin d’avoir l’air satisfait.

« Amy, répondit-il, il me semble, je dois.l’avouer, que vous aveu eu bien osses de temps pour cela…. Rem I… vous m’éton-« nés. Voua trompes mon attente. Faany a su vaincra toutes ces difficultés ; pourquoi donc… bemi… ne les vaincries-vous pas ?

— J’espère mieux réussir dorénavant, répliqua la pstito Dorrit.

— J’espère aussi que vous ferez tous vos efforts pour cela, continua le père. Je…. hem !… me plais & l’espérer. Je vous ai envoyé chercher afin de voua dire…. hem !… de vous dire très-éner-giquement, en présence de Mme Général, à qui nous sommes si redevables de ce qu’elle vent bien être présente parmi nous dans…. hem !… cette occasion ou dans toute autre…. (Mme Général ferma 163 yeux) que Je…. hem !… ne suis pas content de vous. Vous rendes les soins de Mme Général une tâche ingrate. Vous…. hem !… m’embarrasses beaucoup. Vous avez toujours, comme je le disais tout à l’heure à Mme Général, été ma favorite ; j’ai toujours fait de vous une…. hem !… amie et une compagne ; en revanche, je vous prie…. hem !… je vous prie très-sérieusement de mieux vous conformer aux circonstances, et de faire scrupuleusement tout ce qui convient à…. votre rang, o

M. Dorrit avait encore été un peu plus saccadé que de coutume, car le sujet l’avait agité, et il tenait à rendre son éloquence aussi énergique que possible.

« Jevous prie très-sérieusement, répéta-t-il, de prêter toute votre attention aux remarques que l’on vient de vous faire ; je vous prie de tâcher de vous conduire comme il convient à…. hem !… à mademoiselle Dorrit, et de façon à nous contenter, moi et Mme Général. B

Cette dame ferma de nouveau les yeux en entendant prononcer son nom, puis les rouvrit avec lenteur, et se levant, elle ajouta :

a Si mademoiselle Âmy Dorrit veut bien faire quelques efforts par elle-même, et accepter l’aide de mes faibles conseils pour se donner le vernis qui petit lui manquer, monsieur Dorrit n’aur& plus aucun motif d’inquiétude. Puis-je profiter de cette occasion pour faire observer, par exemple, qu’il n’est pas convenable de


u. PEWE HOBBIS ». a&

regarder des mendiants nvea cotlo attontion que leur accorda nno certaine petite amio que j’ai ? On ne doit pua les regarder du tout. OR ne doit regarder aucun objet désagréable, Outre qu’une pareille contunta est contraire a cette gracieuse éqaaniinlté extérieure qui, plus que tout autre signe, annonce une personne bien élevée, elle semble même an pan compatible avec an esprit délicat. On esprit vraiment délicat aura toujours l’air d’Ignorer l’existence do tout ce qui n’est pas pnrfnitement convenable, paisible et agréable, »

Après cet admirablo précepte, Mme Général flt uni » révérence a fond, et sa retira la bouche en cœur, comme si eos lèvres étaient en train d’adresser une muette invacation aux prunes et aux prismes.

La petite Dorrlt, pendant cet entretien, avait toujours conservé son visage serein, sérieux et aimant, qui no s’était assombri qu’un seul instant, jusqu’au départ de Mme Général. Mais, lorsqu’elle se trouva seule avec son père, lea doigts de ses moins croisées s’agitèrent, et ses traita semblèrent trahir l’effort d’une émotion comprimée,

Ce n’est pas d’elle qu’il s’agissait, fille sa sentait bien un peu blessée, mais ce n’était pas d’elle qu’elle avait souci. Elle pensait, comme toujours, à son père. Une vague crainte, qui planait sur elle depuis qu’Us avaient fait cet héritage, s’était peu à peu emparée de.soa esprit ; elle se disait que, malgré leurs richesses, elle ne pourrait jamais voir son père tel qu’il avait dû être avant son long emprisonnement. Elle reconnaissait, dans ce qu’il venait de loi dira et dans toute sa conduite avec elle, l’ombre funeste et familière qu’elle avait vue sur les murs de la prison. Cette ombre avait pris une nouvelle forme, mais c’était elle encore, aussi sombre, aussi triste. Elle commença, avec une douloureuse répugnance, à s’avouer qu’elle n’avait pas la force de se persuader que le temps pût jamais effacer un quart de siècle passé derrière les barreaux d’une prison. Et elle ne pouvait en vouloirà sonpère, elle n’avait rien à lui reprocher ; dans son cœur fidèle, elle n’avait d’autre sentiment qu’une grande pitié et une tendresse sans bornes.

Voilà pourquoi ce vieillard assis devant elle, éclairé par le brillant soleil d’un beau ciel italien, libre au milieu d’une merveilleuse cité, logé dans un superbe palais, elle le revoyait au demi » jour, trop connu, de sa chambre de prisonnier. Voilà pourquoi elle eût voulu s’asseoir à câté de lui sur le canapé pour le consoler, obtenu* toute sa confiance et lui être utile. Mais s’il devina la pensée de sa fille, la sienne n’était pas à l’unisson. Après quelques mouvements fébriles sur son sisge, il se leva, et se mit & marcher de long en large d’un air mécontent.

. a Avez-vous encore quelque chose à me dire, cher père ?

— Non, non. XÛen.

— Je regrette de vous avoir déplu, père. J’espère qne vous


46 IÀ PETITE DQRIUT.

n’êtes plus fâché contre moi. Jo vols essayer pins qua jamais de no conformer, pour>aua faireplaiBir,a ea qui m’entoure…. et je vans assura que J’ai bien essayé depuis la commencement : aanloment je n’ai Jamais pn y réussir, Je le sala bien.

— Amy, répondit le père, se retournant tout à coup et s’arrêtoot en face d’elle, vous…. uom I… voua me…. blesses sans cesse.

— Je voua blesse, pbro ! mol I

— Il est…. homl… an sujet, continua M. Dorait regardant tout autour de la chambre sans Jamais diriger las yens vers le visage attentif, surpris etaffilgo do aa fille ; on sujet pénible, nno série d’événements qoo jo désire…. beml… effacer complètement do ma Aémoire. C’est là no désir qae votre sœnr a compris} elle vous a même pins d’une fois adressé dos remonslrancea là-dessus en ma présence ; votre frère l’a compris également ; il n’est personne, pour peu qu’il oit de délicatesse et de sentiment, qui ne pût le comprendre, vous exceptée. Vous, Amy…. beml… vous seule voues sans cesse réveiller ces pénibles souvenirs, sans m’en parler précisément, a

Elle posa la main eur les bras de son pare. Rien de plus. Elle le toucha doucement. Pont-être cette main tremblante disait-elle avec beaucoup d’expression : a Songea à moi ; rappelea-vouacomme l’ai travaillé pour vous, pensez a tout le tourment que je me sois donné autrefois. » Mais Amy elle-même ne prononça pas un mot.

11 y avait dans ce geste un reproche qu’elle n’avait pas prévu, sans quoi elle aurait retiré sa main. Le vieillard commença à se justifier, d’une façon irritée, embarrassée, maladroite.

o J’y suis resté pendant plus de vingt-trois ans. J’y étais…. hem I… reconnu par tout le monde pour le chef. Je…’, homl… je vous y ai fait respecter, Amy. Je…. ha ! hem !… j’y’ai conquis une position pour ma famille. Je mérite bien quelque retour. Je le réclame, ce retour. Je vous le répéta, effaces ce souvenir de la face de la terre et recommences une vie nouvelle. Est-ce être trop exigeant ? Voyons ! trouvea-vons que ce soit être trop exigeant ? »

H ne la regarda pas une seule fois, pendant tout le monologua ; mais il semblait adresser ses gestes, ses questions, ses reproches, au vide des airs.

a J’ai souffert. Je puis dire que personne ne sait comme moi tont ce que j’ai souffert…. hem I… Oh non ! personne ! Eh bien, si moi je puis oublier tout cela ; si je suis parvenu à effacer les marques de ce que j’ai souffert, et à me présenter dans le monde comme…. hem !… un gentleman sans reproche et sans tache,.’., est-ce donc trop exiger, je le répète, est-ce exiger beaucoup, que de demander à mes enfants…. hem !… de faire comme moi, ot de chasser aussi de la face de la terre le souvenir de ces jours maudite ? »

Malgré son agitation, il avait soin de ne pas trop élever la voix, de peur que le valet de chambra n’aJ&apâi & la volée quelques mois.


LÀ PETITE DORRIT. 4 ?

• Mes enfante doue oublient. Votre sœur oublia. Votre frère oublia. Vous senle, vous, ma favorite, dont J’ai fait mon amie et ma compagne lorsque vous n’éUes…. ne »).,, pas pins haute que cola, vons VOUB obsllnoa a no paa oublior. Je vona eonile a nna damo aecomplie et bien née…. hem I… a Mme Général, afin qu’elle vons aide à. effacer ce sanvenir. Ne eoyoR donc pas surprise, al Je sols mécontent de voir que ton ! cela est inntlle. Tronves-vous que t’aie besoin de me défendre d’avoir exprimé mon déplaisir ? Eb bien f non. »

Malgré cela, 11 continuait & se défendre, eons que son agitation parût diminuer.

« J’ai en soin de consulter cette dame avant d’exprimer mon déplaisir. En la consultant, J’ai dû,… bem !… imposer certaines limites & ma confiance, sans quoi…. beml… j’aurais mis cettedome a même de lire ce qne Je veux effacer atout jamais. Croyez-vous que ce soit pour moi ? Croyes-vous que, si je me plains, c’est pour moi ? Non. Non. C’est surtout… hem (…dans votre propre intérêt, Amy : je ne suis pas si égoïste. »

La manière dont II caressa ce dernier argument montrait claire, ment qu’il venait d’en faire l’acquisition impromptu, à l’instant même.

« Je vous disais que J’étais blessé. Je le suis en effet. Et…. hem !… je veux l’être, quoi qu’on puisse dire pour m’en empêcher. Je suis blessé qne ma fille, assise dans…. hem !… Je giron de la fortune/devienne boudeuse et solitaire, proclamant ainsi qu’elle n’est posa lahauteur de sa destinée. Je suis blessé qu’elle vienne…. hem !… systématiquement montrer au grand Jour ce que nous tenonsà cacher, et semble…. beml… j’allais dire désireuse d’annoncer à une société opulente et distinguée qu’elle est née et a été élevée…. heml… dans on endroit que, pour ma part, je ne veux pas nommer. Néanmoins, je ne commets aucune inconséquence…. bal… pas la moindre Inconséquence en me sentant froissé et en me plaignant surtout dans votre intérêt. Dans votre intérêt. Rien que dans votre inférât, je le répète. Je n’ai aucun antre motif pour désirer que, sons les auspices de Mme Général, vous…. hem I… vous formiez un maintien. C’est pour ce motif seulement que je désire vous voir acquérir…. heml… une grande délicatesse morale, et selon l’expression frappante de Mme Général, ignorer tout ce qui n’est pas parfaitement convenable, paisible et agréable, s

n avait continué à parler par saccades comme le ressort d’un réveil-matin qui craque à chaque cran. La main de la petite Dorrit était toujours posée sur son bras. Il se lut enfin ; après avoir regardé le plafond pendant quelque temps encore, il dirigea les yeux vers sa fille. Amy penchait la tête, et II ne put voir ses traits ; mais dans le contact de sa main il y avait une éloquence tendre et tranquille, et sa pose abattue, loin de contenir l’ombre d’un reproche, ne respirait que l’amour. Le vieillard se mit à pleurer, comme il avait fait dans la prison une certaine nuit on la petite IHma veilla ensuite à son chevet jusqu’au jour ; 0 o’fela §u3


68 LÀ PETITE DORÏUT. ’ ^

n’était qu’une pauvre raine, on panvrewisérable avec toute sa for– " tune. Il finit par la serrer dans sas bras.  »

a Chu », chut, mon chen, cher pèrol Eiubrassoss-mol ! s fat tout  » es que dit la petite Dorrit. -

Les larmes dn vieillard furent bientôt sachéea…. bien plus tôt -qu’elles ne l’avaient été le soir en question. Quelques minutes - après, on aurait pu l’entendra, pour sa rébabiliter à ses yeux ** da la faiblesse dont il venait de sa rendra coupable en versant quelques pleurs, parler avea beaucoup de hauteur à son valet de chambra.

Sauf une autre exception qui sera enregistrée en temps et lieu, " ce fut la seule fois depuis que son héritage l’avait fait riche et libre, que l’ex-doyen parla a sa fille Amy des jours passés.

Mais l’heure du déjeuner avait sonné ; Mlle Fanny descendit de _ son appartement et M. Edouard fit aussi son apparition. La santé de ces dens jeunes et illustres rejetons avait an peu souffert de la vie qu’ils menaient. D’abord Mlle Fanny émit devenue la victime -d’une manie insatiable pour ce qu’elle appelait aller data le monde ; elle y aurait piqué une tête plus de cinquante fois par jour, « si on lui en avait fourni autant d’occasions. Quant à M. Edouard, z. il avait, loi aussi, un grand nombre de connaissances, et il passait la plupart de ses nuits dans des brelans on antres randes-vons pa–  ; rails de l’aristocratie. Ce jeune gentleman, an moment où la for– _ tune était venue lui sourire, se trouvait déjà tont préparé pour la -meilleure société et n’avait que fort peu de chose à en apprendre : tant il était redevable à l’heureux hasard qui avait fait de Mon * maquignon et un garçon de billard.

À ce déjeuner de famille, on vit aussi M. Frédéric Dorrit. Comme le vieillard habitait l’étage le plus élevé et le plus retiré du palais, où il aurait pu établir un tir an pistolet sans risquer de  ; troubler les autres locataires, sa nièce cadette avait en le courage de demander qu’on rendit an musicien la clarinette que William Dorrit avait confisquée, mais qu’Amy avait pris sur elle de garder. _ Malgré quelques objections de Mlle Fanny, qui affirma que la da–  » risette était un instrument plébéien dont le son lui agaçait les nerfs, la famille fit cette concession. Mais on découvrit alors que l’oncle Frédéric en avait assea et qu’il ne se soudait plus d’en tirer un son, maintenant qu’il n’en,avait plus besoin pour gagner son pain. Peu à peu 0 avait pris l’habitude de se traîner à travers les galeries de tableaux, toujours avec son cornet de tabac à la main, à la grande indignation de Fanny, qui avait volé l’achat d’une tabatière en or, ou il aurait pu puiser une prise sans déshonorer la famille, mais dont il avait positivement refusé de se servir, lorsqu’on la lui eut achetée. H passait des heures entières en contemplation devant les portraits des célèbres Vénitiens. Ces tableaux l’intéressaient-ils tout bonnement comme peinture, ou bien les associait-il confusément avec l’idée d’une gloire défunte et trépassée, comme feu son intelligence ? r.’« « t ea que personne n’a jamais es*


LÀ PETITE D0RR1T.

49

Quoi qu’il en soit, il leur faisait une cour très-assidue et il y trouvait évidemment on très-grand plaisir. An bout de quelques jours, la petite Dorrit assista par hasard à « ne de ces promenades artistiques du vieillard. U était si facile de voir combien sa présence ajoutait an plaisir que le vieillard trouvait dans cette inspection, que sa nièce l’accompagna fort souvent dans la suite. Le plus grand bonheur dont le viens musicien se fût montré susceptible depuis sa ruine provenait de ces excursions, oit 11 portait de tableau en tableau nn pliant destiné à sa nièce, 6e tenant, malgré ses remontrances, derrière elle pour lui présenter silencieusement les membres de l’ancienne noblesse vénitienne dont il lnl faisait les bon* neurs.

Le matin en question, vers la fin dn déjeuner, l’oncle Frédéric raconta en passant que, la veille, sa nièce et lui avaient aperça dans nn musée la dame et le monsieur qu’ils avaient rencontrés an sommet du mont Saint-Bernard.

a J’oublie leur nom, dit-Il. Mais il est probable que tn t’en son* viens, William ? Et toi aussi, Edouard ?

— Moi, j’ai d’assez bonnes raisons pour ne pas l’oublier, répondit le neveu.

— Je crois bien, ajouta Mlle Fanny, qui hocha la tête et lança un coup d’oeil à sa sœur. Mais je soupçonne fort qu’on ne nous aurait pas parlé d’eux, si notre oncle n’était pas tombé le nez là-dessus.

— Ma chère, vous employés là une expression assez bizarre, remarqua Mme Général. Ne vaudrait-il pas mieux dire : Si notre oncle ne les avait point mentionnés par inadvertance…. on : nV voit pas fait allusion à ces personnes, par hasard.

— Merci, madame Général, répondit Mlle Fanny ; non, je ne crois pas. Décidément, je préfère la phrase dont je me suis servie. »

C’est de cette façon que Mlle Fanny recevait presque toujours les conseils de Mme Général. Mais elle avait soin de les classer dans sa mémoire pour en profiter à la prochaine occasion.

« J’aurais toujours parlé de notre rencontre avec M. et Mme Gowan, Fanny, dit la petite Dorrit, quand même notre oncle n’en aurait rien dit. Ta sais bien que c’est à peine si je t’ai vue depuis. Je comptaismême en parler ce matin à déjeuner, car je désire rendre visite à Mme Gowan et faire connaissance avec elle, pourvu que papa et Mme Général n’y voient aucun inconvénient.

— À la bonne heure, Amy, dit Mlle Fanny, je suis heureuse de te voir enfin exprimer le désir de faire connaissance avec quelqu’un à Venise. Reste à savoir si M. et Mme Gowan sont des personnes dont il soit désirable de faire la connaissance.

— Je n’ai parlé que de Mme Gowan, ma chère Fanny.

— Je sais bien cela, riposta Fanny. Mais, si je ne me trompe, tu ne peux pas séparer le mari de sa femme sans y être autorisée par acte du parlement.

u.-4


80 LÀ PETITE DÛRMT.

« Pansex-vous, papa, demanda la petite Dorait avec timidité et bésitation, qu’il y ait des raisons pow m’ompaaher de faire eetta visite ? ,

— Vraiment, répliqua le père, je na…. heml… qnelle os) l’opinion de Mme Général ? a

Mme Général déclara que, n’ayant pas l’honneur de connaître la dame et le monsieur en question, l’article en question n’était pas de ceux a qui elle pût administrer une couche de son vernis. Elle devait dono se contenter de remarquer que, d’après le grand principe adopté par les vernisseurs de bon ton, cela dépendait beaucoup du rang des personnes qui pouvaient présenter la dame étrangère à une famille occupant dans le temple social une niche aussi distinguée que la famille Dorrlt.

À cette remarque, le visage da M. Dorrlt se rembrunit. Imputant cette présentation a un individu indiscret, du nom de Cien-uam, dont il conservait un souvenir assez vague pour l’avoir connu avant de passer de l’état do chrysalide à celui de papillon, il allait défendre en dernier ressort tout rapport avec les Gowan, lorsque Édouaid Dorrit daigna prendre part à la conversation. Le lorgnon à l’œil, il commença ainsi :

a Dites donc… vous autresI allez-vous-en, hein ! ■>

C’était une façon polie de faire entendre à deux laquais qui faisaient circuler les plats, qu’on se dispenserait volontiers da leurs services ponr le moment.

Les laquais ayant obéi a cet ordre, Edouard Dorrit continua en ces termes :

a Peut-être est-il bon ponr votre gouverne de vous apprendre que ces Gowan, et on ne peut guère me soupçonner d’être très-bien disposé envers eux, surtout envers le mari, sont liés avec des gens de la plus haute volée, ponr peu que cela fasse quelque chose à l’affaire.

— A. mon avis, remarqua l’aimable vernisseuse, cela fait énormément. S ce jeune couple est vraiment en relation avec des personnes d’importance et de distinction…. ’ >

— Quant à cela, interrompit Edouard Dorrit, vous pourrez en juger vous-même. Vous connaisses, au moins de réputation, le fameux Merdle ?

— Le grand Merdlei s’écria Mme Général.

— Le Merdle, pour tout dire, répliqua Edouard Dorrit. Il est da leurs amis. Mme Gowan…. la douairière, la mère de cet individu qui s’est montré si poli envers moi, est une amie intime de Mme Merdle, et je sais que nos ex-compagnons de voyage sont reçus chea elle.

— Dans ce cas, on ne saurait trouver une meilleure garantie, dit Mme Général a M. Dorrit, en levant ses mains gantées, et en D’inclinant comme pour rendre hommage à quelque veau d’or dont elio aurait eu là l’image visible devant dis.

—Je demanderai & mon fils…. par pure curiosité…. dit M. Dor-


LÀ PETITE DORRIT. 51

rit avea un brusque changement de manières, comment 11 s’est procura ce rensoigoomoal…. hem I… opportun.

— C’est facile à expliquer, monsieur, répliqua Edouard, et je vais vous le dire tout de suite. Pour commencer, Mme Merdle est la dame avec qui voue aves an cette conférence dans la cour de l’haiel à…. chose….

— À Martigny, interrompit Mlle Fonny avee on air d’extrême /angnenr.

— À Martigny, répéta le frère, avec on petit signe de tête et un clignement d’yens a l’adresse de Fonny, qui parât d’abord sur-prise, puis se mit 5 rire et rougit.

— Comment cela sa peut-il, Edouard ? demanda M. Dorrit. Vous m’aves dit que le jeune monsieur avee qui vous aves causa s’appelle…. ha !…Sparkler. Vous m’avos marne montra sa car »…. Heml… Sparkler.

— Certainement, père, il se nomme Sparkler ; mais ce n’est pas une raison pour que sa mère porta le môme nom que lui. Mme Merdle est une veuve remariée, et Sparkler est son fils du premier lit. Elle habite en ce moment Rome, on nous cultiverons sans doute sa connaissance, si vous vous décides à y passer l’hiver. Sparkler vient d’arriver ici. J’ai passé la soirée d’hier avec loi. Ce serait un excellent garçon au fond, si son adoration pour une certaine demoiselle ne le rendait pas si ennuyons (M. Edouard Dorrit lorgna MUe Fanny en bravera de la table). Hier soir nous nous sommes mis à causer de nos voyages, et c’est de lui que J’ai obtenu les renseignements dont je viens de vous faire part. ■

Edouard se tut, mais il continua de lorgner MUe Fanny, le visage défiguré par une affreuse grimace, causée en partie par les efforts qu’il faisait pour ne pas laisser échapper son lorgnon, en partie par la malice extrême qu’il voulait communiquer a son sourire.

a Puisqu’il en est ainsi, dit M. Dorrit, je crois exprimer les sentiments…. hem !… de Mme Général aussi bien que les miens, en disant que je ne vois aucun inconvénient, mais…. ha ! hem !… tout au contraire…. à ce que vous contentiez le désir que vous ve-

, nez d’exprimer, Amy. J’espère que je puis…. hem !… regarder ce désir (continua-t-il d’un ton d’encouragement et de pardon) comme d’un heureux augure. Il n’y a pas de mal à connaître ces gens-là. Il est même convenable de les connaître. M. Merdle jouit d’une réputation…. hem !… universelle. Les entreprises de M. Merdle sont immenses. Elles lui rapportent des sommes si énormes qu’on peut considérer ce financier comme…. hem !… on des bienfaiteurs du pays. M. Merdle représente le grand homme des temps modernes. Le nom da Merdle est le nom de notre siècle. Je voue prie de faire force politesses de ma part à M. et MmeGowan, car nous…. ha !… nous les cultiverons certainement, a

Cette superbe concession mit fin à la discussion. Personne ne remarqua que l’oncle Frédéric avait repoussé son assiette et ou*

’ blié son déjeuner ; mais, sauf la petite Dorrit, on ne faisait guère


Sa LÀ PETITE DORRIT.

attention & lui. On rappela les domestiques et te repas s’acheva sans autre incident. Mme Général se leva do table. La petite Uor-rit ne tarda pas à la suivra. Lorsqu’il ne resta plus que Fanny et Edouard, qui causaient à voix basse, et M. William Dorrit, qui mangeait des figues en lisant un journal français, le vieil oncle attira l’attention de ces trois convives. Il se leva brusquement, et frappa la table de son poing fermé en s’écriant :

« Frère,Je proteste ! D

II n’aurait pas plus surpris ses auditeurs s’il leur eût adressé une proclamation en langue étrangère et rendu l’ânw aussitôt après. Le Journal tomba des mains de M. William Dorrit, qui resta pétrifié, tenant a moitié chemin une figue qu’il allait porter & sa bouche.

o Frère, continua le vieillard, dont ta vois, ai tremblotante d’habitude, retrouvait toute son éuergie, je proteste ! Je t’aima ; tu sais quelle affection je te porte. Dans nos années de malheur, je ne t’ai pas trahi une seule fois, même en pensée. Quelque faible que je sois, je frapperais celui qui me dirait du mal de toi. Mais, frère, frère, frère, je proteste I a

C’était quelque chose d’extraordinaire que de voir ce vieillard décrépit s’exprimer avec tant d’énergie. Ses yeux brillèrent, ses cheveux se dressèrent, on lut sur son front et sur sa physionomie une lueur de résolution qu’on n’y. avait pas vue depuis vingt-cinq ans, et sa main avait retrouvé une vigueur qui rendait de la force & son geste.

a Mon cher Frédéric I s’écria William Dorrit d’an ton obligeant, qu’est-ce qne vous avez ? De quoi vous plaignez-vous ?

— Comment oses-tu bien, poursuivit l’autre se tonnant vers Fanny, comment oses-tu bien t… As-tu donc perdu la mémoire ? N’as-ta pas de cœur ?

— Mon oncle ! s’écria Fanny, effrayée et fondant en larmes, pourquoi m’attaquez-vous ainsi ? Qu’ai-je fait ?

— Ce que tu as fait, répondit le vieillard, indiquant le siège que la petite Dorrit venait de quitter. Où est* ton amie affectueuse ; cette amie plus précieuse que toutes les richesses du monde ? Où est ta gardienne dévouée ? On. est celle qui a été plus qu’une mère pour toi ? Comment oses-tu te mettre au-dessus de celle qui a joué auprès de toi tous ces râles réunis ? Fi donc, sœur dénaturée, fi donc !

— J’aime Amy, s’écria Mlle Fanny pleurant et sanglotant, je l’aime autant qne ma vie…. mieux que ma vie. Je ne mérite pas de pareils reproches. Je sois aussi reconnaissante envers Amy, aussi aimante qu’il est possible de l’être. Je voudrais être morte. Jamais on ne m’a aussi cruellement méconnue. Et tout cela parce que je tiens à faire respecter la famille.

— Au diable le respect de la famille t’s’écria le vieillard avec autant de mépris que d’indignation. Frère, je proteste contre l’orgueil. Je proteste, parce que ; sachant ce que now savons, après


tÀ PETITE DORRIT. 53

avoir vn ce que nous avons va, aucun de nous n’a le droit de déprécier notre pauvre petite Amy on de loi causer le moindre chagrin. Toute prétention dans ce but, nous devons savoir que c’est une prétention odieuse, capable d’attirer sur nous la vengeance du ciel. Frère, je proteste, devant Dieu, contre toute prétention de ce genre I a

Lorsque sa main, qu’il avait levée au-dessus de sa tête, retomba sur la table, on aurait pu croire que le meuble tremblait sous le poing robuste d’un forgeron. Apres quelques instants de silence, elle était redevenue aussi faih ?e que jamais. Frédéric se dirigea, de ce pas traînard qui lui était habituel, vers son frère, posa la main sur son épaule, et lui dit d’usé voix adoucie :

« William, mon ami, je me suis cru obligé de parler. Pardonne-moi, mais je me sois cru obligé de parler comme cela. »

Puis il sortit, la taille aussi voûtée qu’à l’ordinaire, de la vaste salle à manger du pala’i vénitien, comme il sortait autrefois de la prison de la Maréchaussée.

Pendant tout ce temps Fanny n’avait pas cessé de pleurer et de sangloter. Edouard, la– bouche béante, avait été trop surpris pour prononcer une parole ; aussi s’était-il contenté d’ouvrir de grands yeux. M. Dorrit, pris au dépourvu, avait été incapable de se défendre. Fanny fut la première à ouvrir la bouche.

a Jamais, jamais je n’ai été traitée de la sorte ! dit-elle en sanglotant. Jamais on ne m’a adressé de reproches aussi durs, aussi injustes, aussi violents et aussi cruels ! Chère, douce, bonne petite Amy, que dlrait-eUe si elle savait qu’elle vient, sans le vouloir, de servir de prétexte à de pareilles méchancetés ! Mais elle ne le saura jamais I Non, ma bonne chérie, ta ne le sauras jamais ! »

Ces exclamations aidèrent M. Dorrit à rompre le silence qu’il avait gardé jusqu’alors.

« Ma chère, dit-il, je…. hem !… j’approuve votre résolution. Il vaut mieux…. ha ! hem !… ne pas parler à Amy de ce qui vient de se passer. Cela pourrait…. hem !… cela pourrait lui faire de h peine…. Ha !… Sans aucun doute, cela lui ferait beaucoup de tysine. Nous devons donc éviter de lui en dire un mot. Nous garde-vins le silence sur cette affaire.

— Mais la cruuuté de mon oncle ! s’écria Fanny. Oh ! jamais je ne pourrai pardonner à mon oncle son odieuse cruauté.

— Ma chère, répondit M. Dorrit avec son intonation habituelle, bien qu’il restât plus pâle que de coutume, je dois vous prier de ne point parler ainsi. Rappelez-vous que votre oncle est…. hem !… n’est plus ce qu’il était. Rappelez-vous que l’état de votre oncle exige…. hem !… toute notre compassion…. toute notre compassion.

— Et pourtant, s’écria Mlle Fanny d’une voix éplorée, ce n’est pas manquer de charité que de supposer qu’il y a en lui quelque chose qui cloche quelque part, sans quoi il n’aurait jamais songé à me traiter, moi ! comme il vient de le faire !

— Ftuiiiy, répondit M. Dorrit d’un ton de piété fraternelle, vous


•54

LÀ PETITE DOBMT.

saves que votre oncle, malgré toutes ses bonnes qualités, n’est. -qu’une…. hem I… qu’une ruine. Je vous supplie donc, au nom de l’attachement que j’ai pour lai, au nom de la fidélité dont, vous le saves, j’ai toujours tait preuve envers lui, de…. heml… de retirai votre amendement et de ne pas froisser mes sentiments fraternels. » Ainsi se termina cette scène. Edouard Dorrit, qui n’avait pas prononcé un mot, conserva jusqu’à la fin un air perplexe et embarrassé. Mlle Fanny éveilla, ce jour-là, chez sa sœur une foule d’inquiétudes affectueuses, car elle passa son temps tour à tour à l’embrasser avec effusion, à lui donner ses broches et ses bijoux, à s’écrier qu’elle voudrait être morte.

CHAPITRE VI.

Il y S quelque chose quelque part qui va bien.

Être arrêté dans l’impasse où se trouvait acculé M. Henry Gowan ; avoir déserté un camp par dépit, puis manquer des qualités nécessaires pour monter en grade dans l’autre, et flâner en désœuvré sur un terrain neutre, à les maudire tous les deux, c’est là une situation morale fort malsaine, à– laquelle le temps n’apporte aucun remède. Le pire de tous les calculs auxquels on se livre dans ce monde est celui de ces mathématiciens maladifs, qui ne connaissent que la soustraction lorsqu’il s’agit de donner le total des mérites et des succès d’autrui, sans que cela ajoute rien au tù i de leur propre addition en fait de mérite et de succès.

D’ailleurs, l’habitude de chercher une sorte de consolation à se plaindre ou à se vanter d’être désappointé, est une habitude démoralisante ; elle ne tarde pas à produire une insouciance oisive, une -complète indifférence pour tout ce qui exige un travail constant. ; Déprécier un chef-d’œuvre pour faire l’éloge d’une œuvre médiocre, devient un des grands bonheurs de ces caractères aigris, et on ne peut se jouer ainsi de la vérité sans en sbnflrir dans l’honnêteté de ses sentiments.

Lorsqu’il avait à donner son opinion sur des tableaux ou des dessins sans valeur aucune, personne ne se montrait plus généreux, plus indulgent que Gowan. Il déclarait que tel artiste avait plus de talent dans son petit doigt (pourvu qu’il n’eût pas de talent du tout) que tel autre n’en avait dans tout son corps et dans toute sa tête (pourvu que cet autre fât un homme de génie). Si on lui objectait que l’œuvre qu’il louait n’était qu’une croûte, il répondait au nom le son art :

a Mon cher, montrez-moi le peiulru qui produit mite chose qas


LÀ PETITE DORAIT. 55

des « routes. Moi, je ne prodais pas autre chose. Je Tons fais cadeau de cet aven. »

La nature hypocondre de Henry Gowan le portait aussi à se vanter d’être pauvre ; peut-être voulait-il donner à entendre par la qu’il devrait être riche : de môme il louait et décriait publiquement les Mollusques, de peur qu’on oubliât qu’il appartenait à celte illustre famille. Dans tous les cas, ces deux sujets formaient asses souvent le fond de sa conversation ; et il en tirait un ai bon parti, qu’il aurait pn se louer pendant des mois entiers sans devenir un personnage aussi important de moitié qu’il le devint au moyen de cette légère trahison de ses droits à la considération de chacun.

Grâce au bavardage évaporé de M. Gowan, on ne tarda pas à savoir, partout où l’artiste conduisait Chérie, qu’il s’était marié sans consulter son illustre famille, à laquelle il avait eu beaucoup de peine à faire accepter sa femme. Ce n’était pas lui qui prenait ce préjugé à son compte ; bien au contraire, il semblait repousser une pareille idée avee un sourire de mépris. Mais, malgré tonte la peine qu’il se donnait pour se déprécier lui-même, c’était toujours lui, avec tout cela, qui avait le bon bout dans le ménage. Les premiers jours de sa lune de miel, Minnie Gowan reconnut qu’elle passait pour la femme d’un homme qui avait dérogé en l’épousant, mais dont l’amour chevaleresque avait sauté à pieds joints pardessus toutes les barrières sociales.

M. Blandois, de Paris, avait accompagné les Gowan jusqu’à Venise, oft.il fréquentait avec la même assiduité son ami l’artiste. Lorsqu’il avait rencontré pour la première fois à Genève ce brillant gentleman, Gowan ne savait pas trop s’il devait souffleter M. Blandola ou l’encourager. Pendant vingt-quatre heures, il avait eu tant de peine à arriver à une détermination, qu’il avait en envie de jouer à pile ou face les soufflets on l’encouragement : pile, soufflets ; face, encouragements. Mais Minnie ayant témoigné que le séduisant Blandois lui déplaisait, et ce personnage étant asses mal vu dans l’hôtel, Gowan se décida naturellement à encourager les avances du touriste.

Pourquoi donc cette méchanceté, puisque ce n’était pas de la générosité ? Comment Gowan, si supérieur à Blandois de Paris et si capable de démolir cet aimable gentilhomme pourvoir de quelle étoffe il était empaillé, comment Gowan se coiffa-t-il d’un individu de cette espèce ? D’abord, il s’opposait an premier désir exprimé par sa femme, parce que M. Meagles avait payé ses dettes et qu’il tenait à saisir la première occasion qui se présentait de proclamer hautement son indépendance. Ensuite, il taisait de l’opposition à l’opinion générale, qui était très-défavorable à Blandois, parce qu’il avait un mauvais caractère qu’il ne voulait pas se donner la peine de corriger. Il prenait plaisir à déclarer par cette association, que, dans un pays policé, un courtisan doué de façons aussi distinguées que celles de Blandois, ne saurait manquer d’arriver aux plus hautes dignités. 11 prônait plaisir à présenter Blandois commo an typo i’&-


56 LÀ PETITE DORRIT.

légance et a faire de loi comme « me satire vivante de certains voyageurs de l’hôtel qui se montraient fiers des grâces deleurpersonne.il affirmait avec le pins grand sérions que personne ne savait saine ? comme Blandois, que sa grâce était irrésistible, qu’elle avait une aisance pittoresque qui valait cent mille francs comme un liard, si on pouvait acheter comme une denrée ce qui n’était qu’un don de nature. La politesse exagérée de cet homme, l’un des cachets de tons ces personnages-là, quelle qu’ait été leur éducation première, aussi sûr que le soleil appartient à notre système planétaire, plaisait à Gowan ; c’était une caricatura qui loi permettait de s’amuser & tourner en ridicule une foule de gens qui faisaient plus ou moins ce que Blandois faisait trop. C’est ainsi qu’il l’avait encouragé ; c’est ainsi qu’ajoutant à ces motifs la force de l’habitude, il s’était peu à peu laissé aller à faire son compagnon de cet étranger, dont le bavardage amusait sa paresse. Et pourtant il se doutait bien que Blandois n’était qu’un chevalier d’industrie ; il le soupçonnait de n’être qu’un lâche, tandis que lui, au contraire, il était plein d’audace et de courage ; il savait parfaitement que cet homme déplaisait à Chérie, et il tenait si peu à lui que, s’il avait pu le convaincre d’avoir donné à sa femme personnellement le motif le plus léger de justifier sa répugnance, il n’aurait pas hésité, après tout, à le flanquer par la croisée la plus élevée de Venise dans l’eau la plus profonde des lagunes.

La petite Dorrit eût été heureuse de se rendre toute seule chez Mme Gowan ; mais comme Fanny, qui n’était pas encore revenue de l’impression causée par la protestation de l’oncle Frédéric (à vingt-quatre heures de date), avait offert de l’accompagner, les deux sœurs montèrent dans une des gondoles amarrées sons la fenêtre de M. Dorrit, et escortées par le courrier, se rendirent en grande cérémonie chez Mme Gowan. À vrai dire, elles faisaient plus de cérémonie qu’il n’en fallait pour visiter une modeste demeure qui, selon Mlle Fanny, se trouvait à Vautre bout du monde, et où la gondole ne put aborder qu’après avoir passé par un dédale de rues que cette demoiselle déshonora du nom d’ignobles fossés.

La maison, batte sur un petit Ilot désert, semblait s’être détachée de quelques groupes de bâtiments voisins pour flotter au hasard et jeter l’ancre à l’endroit où elle stationnait en compagnie d’une vigne, qui paraissait aussi délaissée que les pauvres diables couchés à l’ombre de ses feuilles. Les traits saillants du paysage environnant étaient : une église entourée de planches et d’échafaudages depuis si longtemps employés aux réparations supposées dont elle était censée l’objet, que les préparatifs de réparation paraissaient avoir an moins cent ans, et commençaient à tomber eux-mêmes en ruines ; une masse de linge séchant au soleil ; quelques maisons qui ne s’accordaient pas bien ensemble et s’écartaient de ia perpendiculaire d’une façon grotesque, pareilles à des fromages nté-diluviens tombés eu ponrritara, fourmillant de vers, et jetés dan ; les moules les plus bizarres ; enfin, une confusion fiévreuse de


LA. PET1ÏE DORA ! ?.

5 ?

croisées dont les jalousies pendaient (ont de travers et où flottaient ùw loques sales et déchirées.

An premier étage de la maison en question, il y avait une Banque bien faite ponr surprendre tout gentleman ayant acquis la moindre expérience commerciale et rapportant des lois tontes prêtes pour le monde entier, an sortir de quelque cité britannique. Deux commis maigres et barbus, semblables à des dragons desséchés, coiffés de calottes de velours vert ornées de glands d’or, s’y tenaient derrière un petit comptoir, dans une petite salle où l’on n’apercevait d’autres meubles qu’un coflre-fort vide dont la porte était ouverte, un pot à l’eau et un papier de tenture représentant des guirlandes de roses. Mais ces commis, sur une réquisition valable, n’avaient qu’à se baisser pour trouver des masses inépuisables de pièces de cinq francs. An-dossous de la Banque, il y avait un appartement composé de trois on quatre chambres à fenôtres grillées, qui avait tout l’air d’une prison destinée aux rats criminels, de Venise. Au-dessus de la Banque se trouvait le domicile de Mme Gowan.

Bien que les murs fussent couverts de taches d’humidité, comme s’ils se croyaient tenus de fournir spontanément des cartes muettes pour l’instruction géographique des locataires ; bien que les meubles antiques fussent lugubrement fanés et moisis ; bien que l’odeur d’eau croupie et d’herbes marines qui distingue Venise y fût très-forte, l’intérieur du logis était plus confortable qu’on ne s’y serait attendu. La porte fut ouverte par un serviteur souriant qui avait’ l’air d’un assassin repenti (ce n’était qu’un laquais provisoire) qui les fit entrer dans le salon où se tenait Mme Gowan, en annonçant que deux charmantes dames anglaises venaient rendre visite à la padrona.

Mme Gowan, qui était occupée à quelque travail d’aiguille, n’empressa de cacher son ouvrage dans un panier couvert et se leva d’un air un peu embarrassé. Mlle Fanny lui témoigna une politesse des plus affables et dit les riens nsnels avec une habileté consommée

« Papa a été désolé, continua Fanny, de ne pouvoir Bons accompagner aujourd’hui (il n’a pas un moment à lui vu la quantité affreuse de gens qu’il connaît à Venise), et il m’a expressément recommandé de laisser sa carte ponr M. Gowan. De peur que je n’oublie une commission que mon père m’a répétée an moins une douzaine de fois, permettez-moi, pour l’acquit de ma conscience, de déposer cette carte sur votre table, D

C’est ce qu’elle fit, toujours avec l’aisance d’un vétéran.

a Nous avons été charmés, reprit Fanny, d’apprendre que vous connaissez les Merdle. Nous espérons que ce sera une nouvelle occasion de rapprochement entre nous.

—Ce sont des amis de la famille de M. Gowan, répondit Minnie. Personnellement, je n’ai pas encore eu le plaisir d’être présentée à Mme Merdle, mais je présume que je ferai sa eoaoa&ance à Rom A


50 LÀ PETITE DQWUT.

—Ahl tant miens, répliqua Fanny, qui semblait faire d’aimables efforts ponr modérer l’éclat éblouissant de sa propre supériorité, * Je crois qu’elle vous plaira.

— Vous la connaisses beaucoup ?

— À Londres, vous saves, dit Mlle Fanny avec on mouvement libre et ferme de ses jolies épaules, on connaît tout le monde. Nous l’avons rencontrée en route, avant de nous rendre ici, et, à vrai dire, papa a d’abord été irrité contre elle parce qu’elle avait pris un des salons que nos gens avaient retenus pour nous. Mais, naturellement, cela n’a pas eu de suite, et nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde.*

Bien que cette visite n’eût pas encore fourni à la petite Dorrit une occasion de causer elle-même avec Mme Gowan, il existait entre elles une entente muette qui suppléait aux paroles. Elle contemplait Chérie avec nn intérêt vif et croissant ; le son do sa voix la faisait tressaillir ; rien de ce qui était près d’elle ou autour d’elle, rien de ce qui la concernait ne lui échappait. À une seule exception près elle reconnaissait chez elle, plus vite que partout ailleurs, la moindre trace de chagrin.

a Vous vous êtes toujours men portée, dit-elle enfin, depuis le soir où nous nous sommes rencontrées ?

— Très-bien, chère. Et vous ?

— Obi moi, je me porte toujours bien, répliqua la petite Dorrit avec un peu de timidité. Je…. oui, merci. »

• Il n’y avait aucun motif pour que la petite Dorrit hésitât et s’arrêtât, si ce n’est que Mme Gowan loi avait touché la main en lui ferlant et que leurs yeux s’étaient rencontrés. Quelque chose de c raintif et de rêveur dans les grands doux yeux de Chérie avait tout è coup coupé la parole à la petite Dorrit.

a Vous ne savez pas que vous avez captivé mon mari, et que je dwrate presque être jalouse de vous ? » reprit Mme Gowan.

La petite Dorrit secoua la tête en rougissant.

t SU vous répète ce qu’il me dit à moi, il vous dira qu’il ne coiibtl t pas de femme qui soit plus obligeante que vous, sans avoir l’air m olemsnt d’y penser.

-lime juge trop favorablement, répondit la petite Dorrit.

— l’en doute ; mais ce dont je ne doute pas, c’est qu’il me faudra lui s* uoncer que vous êtes ici. H ne me pardonnerait jamais, si je vdus laissais partir…. vous et Mlle Dorrit…. sans l’avoir prévenu. Voulez-vous bien permettre ? Vous excuseras le désordre d’un atelier ? »

Ces questions étaient adressées à Mlle Fanny, qui répondit gracieusement qu’elle serait au contraire charmée et ravie au delà de toute expression. Mme Gowan s’approcha d’une porte, fit quelques pas dans la salle voisine et revint.

a Voulez-vous faire à Henry la grâce de visiter son atelier ? dit-elle. Je savais qu’il serait heureux de vous voir. »

La première chose « me la petite Dorrit, qui entra devant, aperçut


LÀ PETITE DOBRIT. 59

on face d’elle, fat Blandois do Paris drapé dons on grand manteau, coilïtt d’en chapeau do’brigand calabrais, debout sur une estrade a l’antre boni de l’atelier, tel qu’elle l’avait vn debent sur le grand Salnt-Bornard, tondis que les poteaux à bras de squelette semblaient, de leur doigt Indicateur, la mettre en garde contra loi. Elle recola en voyant le voyageur qui loi souriait.

« N’ayea pas peur, dit Gowan quittant son chevalet dressa derrière la porte. Ce n’est que Blandois. H me sert de modèle aujourd’hui. Je croque nne étude d’après lui. C’est toujours une économie que je fais en tirant parti de sa tête. Nous autres pauvres rapins, nous n’avons pas d’argent & jeter par la fenêtre, o

Blandois de Paris ota son chapeau à larges bords et salua les dames sans quitter son coin.

a Mille pardons ! dit-il, mais le maestro se montre si inexorable avec moi quo jo n’ose pas bouger.

— Ne bouges pas alors, répondit tranquillement Gowan, tandis que les deux sœurs s’approchaient do chevalet. Que ces dames voient au moins l’original de ma croate, afio qu’elles sachent ce que j’ai voulu représenter. Le voilà, mesdemoiselles. Un bravo attendant sa proie, un illustre patriote attendant l’occasion de sauver sa patrie, l’ennemi commun attendant l’occasion de faire du mal au premier venu, on un messager du ciel attendant l’occasion de rendre service au premier venu…. tout ce que vous trouvères qui lui ressemble le mieux.

— Dites plutôt, professore rato, un pauvre gentilhomme qui attend l’occasion de présenter ses hommages à l’élégance et à la beauté, remarqua Blandois.

— Ou disons, eattivo soggetto tnio, répondit Gowan, donnant un coup de pinceau au portrait à l’endroit où le visage du modèle venait de remuer, un assassin qui vient de faire son coup. Montres votre blanche main, Blandois. Tenez-la en dehors dn manteau. Ne la remues pas. a

La main de Blandois tremblait un peu : mais, comme il riait en ce moment, c’est ce qui explique pourquoi elle ne pouvait tenir en place.

a II vient de lutter avec un autre meurtrier on avec sa victime, voyez-vous, continua Gowan, traçant les mouvements de la main avec quelques coups de pinceau rapides, impatients, heurtés, et en voici les preuves. Tenez donc la main en dehors du manteau !… Corpo di San Marco, à quoi donc pensez-vous ? s

Blandois de Paris se mit à rire encore une fois, ce qui fit trembler davantage sa main ; il la leva pour caresser sa moustache qui avait l’air moite ; puis il reprit la pose voulue, avec un air encore un pen plus fanfaron que d’habitude.

Son visage étant tourné vers l’endroit ou se tenait la petiteDorrit, à côté du chevalet, il n’avait pas cessé de la regarder. Fascinée par le regard particulier de Blandois, la jeune fille ne pouvait en détache ? les vêts et elle les tenait usés sur loi. C’était elle qui


fio

I.À PETITE BOMïT.

tremblait à son tour ; Gowan, s’en étant aperça et supposant qu’elle avait par da grand chien qu’elle caressait et qui venait de laisser échapper on sourd grognement, sa tourna vers elle poar loi dire :

a II ne Tons fera pas de mal, mademoiselle.

— Je n’ai pas penr de loi, répondit-elle vivement ! mais regar-daz-lo donc, s

Gowan jeta son pinceau et sa palette et saisit des dans mains le chien qu’il retint parle collier.

« Blandois t comment pouvez-vons être assez sot pour l’irriter ? Par le ciel…. et par l’enfer aussi…. il vons mettra en pièces ! Couche-toi, lion ! m’enteods-ta, animal ? »

Le grand chien, bien qu’il lut a moitié étranglé par son collier, tirait de tontes ses forces nom* échapper à son maître et gagner l’estrade. Il se baissait justement pour prendre son élan lorsque Gowan l’avait retenu.

a Lion ! Lion I (Le chien s’était dressé sur 6es pattes de derrière et il y avait lutte entre son maître et loi.) Ici, Lion ! À bas I… Sauvez-vous, cachez-vous, Blandois I Quel démon avez-vons donc évoqué dans ce diable de chien ?

— Je ne loi ai rien fait.

— Sauvez-vous, car je ne peux plus retenir cette bête sanvagel Sortez de l’atelier ! Sur mon âme, il vons tuera ! o

Le chien, avec un aboiement féroce, fit on dernier effort, tandis que Blandois disparaissait ; puis, an moment où l’animal redevenait soumis, le maître, qui n’était guère moins furieux que la bête, le renversa d’un coup de pied à îa tête, et, le tenant sons ses pieds, le frappa si cruellement avec le talon de sa botte, que la gueule du chien fut bientét tout en sang.

a Maintenant, couche-toi dans ce coin, s’écria le peintre, ou bien je t’emmène dehors et je te nie d’an coup de pistolet I o

Lion obéit et se coucha, léchant sa gueule et sa poitrine. Le maître de Lion s’arrêta un instant pour reprendre haleine ; puis, retrouvant son sang-froid habituel, se retourna pour parler à sa femme et ans visiteuses enrayées. Cette scène s’était passée en moins de deux minutes.

a Voyons, voyons, Minnie I Ta sais bien que Lion est toujours doux et traitable. Il faut que Blandois l’ait irrité. L’animal a ses sympathies et ses antipathies, et il n’aime guère Blandois ; mais je suis sûr, Minnie, que tu peux loi donner on certificat de bonne conduite, car c’est la première fois que ta l’as vn comme ça. »

Minnie était trop troublée pour répondre ; la petite Dorrit cherchait déjà à ia calmer ; Fanny, qui avait poussé deu* ou trois exclamations, s’était réfugiée auprès de l’artiste, dont elle tenait le bras ; Lion, tout honteux de leur avoir causé tant d alarmes, vint en rampant se coucher aux pieds de sa maîtresse.

s Brute furieuse, s’écria. Gowan le frappant de nouveau. Ta t’en repentiras ! Et il îe frâ^a encore et encore.


Là PETITE DOBHIT. 61

—• Oh 1 ne le punisses plus, jo vous en prfo, s’écria la petite Dorrit. Ne lui faites pas de mal. Voyea comme u est dons I *

À sa prière, Gowan épargna Lion, qui méritait bien qu’elle in« tercédât en sa faveur, car il eût été impossible de trouver un chien plus soumis, plus repentant et plus misérable.

Il n’était pas facile de se remettre de l’émotion causée par cet incident et d’éter a la visite as air de contrainte, quand même la présence de Fanny n’eût pas contribué (dans les circonstances les plus favorables) à jeter un peu de glace sur la conversation. Dans le peu de paroles échangées avant le départ des doux sœurs, la petite Dorrit crut deviner que H. Gowan, môme dans ses moments •l’effusion, traitait trop sa femme comme on traite une jolie enfant. H semblait si peu soupçonner les sentiments profonds cachés à la surface, qu’elle douta qu’il eût lui-même des sentiments bien profonds. Elle se demanda si la frivolité de l’artiste ne provenait pas de l’absence de ces sentiments, et s’il n’en était pas des hommes comme des navires, lesquels, dans une mer peu profonde, où le roo est à fleur de terra, ne peuvent pas faire mordre leur ancre et s’en vont à la dérive.

Il les accompagna jusqu’au bas de l’escalier, s’excusant sur un ton de. plaisanterie du modeste logis dont on pauvre diable de son espèce était obligé dose contenter, et remarquant que, ai les hauts et puissants Mollusques (qui rougissaient affreusement de voir un de leurs parents dans un pareil.trou) jugeaient à propos de loi offrir un domicile plus convenable, il s’empresserait de s’y installer pour leur faire plaisir. An bord de l’eau, les dames reçurent les salutations de Blandois, qui était resté fort pâle depuis sa récente aventure, mais qui eut l’air néanmoins de n’y attacher aucune importance, et se mit à rire lorsqu’on loi parla de Lion.

Laissant les deux amis sous la petite vigne de la chaussée dont Gowan faisait tomber en se jouant les feuilles dans l’eau, tandis que Blandois allumait une cigarette, les deux sœurs s’éloignèrent en grande cérémonie, comme elles étaient venues. Il y avait à peine quelques minutes que leur gondole glissait sur l’eau, lorsque la petite Dorrit s’aperçut que Fanny se donnait des airs plus superbes que la circonstance ne paraissait l’exiger ; elle regarda autour d’elle, à travers la fenêtre et la porte de la gondole, pour en découvrir la cause, et vit qu’une antre gondole les suivait.

Cette gondole trouvait des moyens pleins d’artifice pour varier sa, poursuite ; s’élançant parfois en avant, puis s’arrétant pour les laisser passer ; d’antres fois, lorsque la route était assez large, marchant de conserve avec elles ; d’antres fois suivant à l’arriére de façon à toucher la barque des deux sœurs. Comme peu à peu Fanny écarta tonte réserve et laissa voir qu’elle faisait des minauderies à l’adresse de la personne cachée dans le mystérieux canot, qu’elle affectait cependant de ne pas voir, la petite Dorrit lui demanda enfin : a Qui est-ce donc ? « ■=• Tu sais bien…. cette base, répondit laconiquement Mlle Fanny.


63 LK PETITE DORRIT.

— Qui ? redemanda la petite Dorrit.

— Ma chère enfant, répliqua Fanny (d’un ton qui donnait h croire qu’avant la protestation de l’oncle Frédéric, elle aurait remplacé cette formule parcelle de petite bSts), comme to as la conception lente ! C’est le Jeune Sparkler. »

Elle ouvrit la croisée qui se trouvait de son cota et se penchant en arrière, dans une attitude Indolente, le coude appuyé sur le rebord, elle s’éventa avec un riche éventail espagnol, noir et or. La gondole persécutrice s’étant tont à coup élancée, et les ayant dépassées, elles purent entrevoir un moment l’œil du jeune Sparkler collé à la croisée. Fanny se mit à rire avec coquetterie en disant j la sœur :

« As-tu jamais vu un Imbécile de cette force, maehere ?

— Crois-tu qu’il ait l’intention de nons suivre ainsi jusqu’il la maison ? demanda la petite Dorrit.

— Ma précieuse enfant, répondit Fanny, je ne sais pas au juste de quoi un idiot amoureux est capable, mais je ne serais pas étonnée le moins du monde s’il allait nous accompagner jusque ches nous. La distance n’est pas si énorme. H n’hésiterait guère, je m’imagine, a nous suivre d’un bout à l’autre de Venise, s’il meurt d’envie de me voir.

— Il en meurt donc d’envie ?

— Vraiment, ma chère, tu m’adresses là une question assea embarrassante. Je crois que oui. Tu « ferais mieux de demander ces renseignements à Edouard. Si je ne me trompe, Sparkler l’a pris pour son confident. Il parait que le malheureux donne la comédie au Casino et ailleurs à force de parler de moi. Mais tu feras mieux de te renseigner auprès d’Edouard, si cela t’intéresse.

— Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas songé à nous faire une visite, remarqua la petite Dorrit après un moment de réflexion.

— Ma chère, ta surprise cessera bientôt, pour peu que je sois bien informée. Je ne serais pas étonnée qu’il vint nous rendre visite aujourd’hui même. Je soupçonne qu’il serait venu plus tôt s’il en avait eu le courage.

— Le verras-tn ?

— Ma foi, ma chère, cela dépend. Je ne suis pas décidée. Tiens, le voilà qui repasse. Regarde-le donc… Nicodème, va ! s

Le fait est que M. Sparkler, dont l’œil pollé à la vitre aurait pn passer pour un défaut dans le verre, et qui arrêtait sa barque sans motif apparent, n’avait pas du tout l’air d :un homme de génie. •

» Tu me demandes si je le verrai, ma chère, continua Fanny dont la pose calme, gracieuse et indifférente eût été digne de Mme Merdle elle-même, qu’entends-tu par là ?

— J’entends…. je crois que j’ai voulu te demander quelles sont tes intentions, chère Fanny ? »

Fanny se mit encore à rire d’un rire à la fois affable et malin, et elle répondit eu passant le bras autour de la taille de sa sœur d’un air enjoué et affectueux ;


JLA. PETITS DORBIÏ. 69

c Dis-moi un pan, ma petite chérie. Lorsque nous avons ren-contié cette femme à Martigny, qu’as-tu pansé de sa conduite ? As-tu devina la raison dn parti qu’elle a pris en un clin d’œll ?

•— Non, Fanny.

— Alors je vais te l’apprendre. Elle s’est dit : « Je ne ferai jamais la moindre allusion à cette antre rencontre qni a en lien dans des circonstances bien différentes, et je n’aurai jamais l’air de croire que ce soient les mêmes personnes. » Voilà comment cette dame-là se tire d’un mauvais pas. Que t’ai-je dit en sortant de son hôtel de Harlav-Street ? Il n’y a pas au monde nne femme pins insolente et plus fausse que celle-là. Mais quant à l’insolence, ma chérie, elle pourra rencontrer un jour on l’autre des gens qni la valent. »

Un geste significatif de l’éventail espagnol dirigé vers la poitrine de Fanny indiqua avec beaucoup d’expression oit l’on pouvait trouver ces gens-là.

a Ce n’est pas tout, continua Fanny. Elle fait la môme recommandation à SparMer ; elle ne lui permet pas de me suivre jusqu’à ce qu’elle ait fait entrer dans sa ridicule caboche (on ne peut vraiment pas appeler ça nne tète), qu’il doit faire semblant d’être devenu amoureux de moi dans la cour de l’auberge.

— Pourquoi cela ? demanda la petite Dorrit.

— Pourquoi ? Bonté divine, ma chérie, comment peus-tu me faire une pareille question ? (Ici les mots ma chérie ressemblaient encore beaucoup par le ton à la petite bécasse d’autrefois.) Ne vois-tu donc pas que je suis devenue un assez beau parti pour ce jeune nigaud ? Et ne vois-tu pas aussi qu’elle affecte de mettre cette dissimulation à notre compte, et que, pour s’en décharger les épaules

Sa fort belles épaules, je suis forcée d’en convenir, remarqua lie Fanny en se regardant avec complaisance), elle fait semblant de tenir cette conduite par égard pour nos sentiments ?

— Mais nons pouvons toujours rétablir la vérité.

— Oui ; mais, s’il te platt, nous ne rétablirons rien du tout, riposta Fanny. Non, non, je ne souflrirai pas cela, Amy. Ce mensonge est de son cru, il n’est pas du mien ; quand elle en aura assez, elle le dira. »

Dans l’enivrement de son triomphe anticipé, Mlle Fanny, agitant d’une main son éventail espagnol, serra de l’autre la taille de sa sœur comme si elle eût été en train de broyer les côtes de Mme Merdle.

■ Non, non, répéta Fanny. Elle verra qu’on peut lui rendre la monnaie de sa pièce. C’est elle qui a tracé la route : je l’y suivrai. Et avec la bénédiction du destin et de la fortune, je continuerai à cultiver la connaissance de cette dame jusqu’à ce qu’elle m’ait vue donner à sa femme deoîiamSre des objets de toilette dix fois plus beaux et plus coûteux que ceux qu’elle m’a fait donner par sa modiste ! »

La petite Dorrit garda le silence : elle savait qu’elle n’avait pas voix an chapitre lorsqu’il s’agissait de maintenir la dignité de la


64

LA. PETITE DORRIT.

famille, et elle tenait à ne pas perdra la favew que Fanny venait de lui rendre d’une façon si iaattondae. Elle no pouvait approuver, mais elle garda le silence. Fanny savait très-bien a quoi elle pensait : elle le savait si bien qu’elle ne tarda pas a le lui demander.

« As-tu l’intention d’encourager M. Sparkler, Fanny ? demanda la petite Dorrit en réponse.

— Encourager, ma chère ? répliqua la sœur avec un sourire dédaigneux. Cela dépend de ce que tu entends par encourager. Non, je n’ai pas l’intention de l’encourager. Mais je veux en faire mon esclave. »

La petite Dorrit lança à sa sœur un regard sérieux et inquiet ; mais Mlle Fanny ne s’intimidait pas pour si peu. Elle ferma son éventail noir et or et s’en servit pour donner une petite tape sur le nez de sa sœur, de l’air d’une fiera beauté qui s’amuse a instruira une humble compagne.

« Je vais le faire courir et rapporter comme un chien de chasse, ma chère, et il faut qu’il devienne mon vassal. Et si je ne parviens pas aussi à humilier sa mère, ce ne sera pas ma faute.

— As-tu bien réfléchi… chère Fanny (ne te fiche pas, nous sommes si bonnes amies maintenant….),où cela peut te mener ?

— Je n’y ai pas encore songé, ma chère, répondit Fanny d’un ton de suprême indifférence ; nous verrons. En attendant, telles sontmes intentions. Et il m’a fallu si longtemps pour te les expliquer que nous voici arrivées. Et voilà la gondole dn jeune Sparkler qui stationne devant notre porte, ou il demande si la famille est visible…. Par le pins pur des hasards, naturellement ! a

En effet l’amoureux était là, debout devant sa gondole, une carte de visite à la main, feignant d’adresser à un domestique son hypocrite question. Grâce à ce concours de circonstances, le jeune homme, l’instant d’après, se présenta devant les deux demoiselles dans une pose que l’antiquité n’eût pas regardée comme d’un bon augure pour le succès de sa passion ; car les bateliers des jeunes filles, ayant été fort ennuyés par la poursuite de M. Sparkler, ménagèrent une si douce collision entre leur barque et celle de ce gentleman qu’il rat renversé par la base comme une grande quille et exhiba les semelles de ses bottes i l’objet de sa flamme, tandis que le reste de son individu se débattait au fond du bateau daus les bras d’un de ses gondoliers.

Cependant Mlle Fanny ayant demandé avec beaucoup d’intérêt si le monsieur ne s’était pas fait mal, M. Sparkler se redressa plus promptement qu’on n’aurait pu s’y attendre et bégaya en rougissant : « Pas le moins du monde. » Mlle Fanny ne se rappelant pas avoir jamais rencontré ce jeune homme ? continuait son chemin après avoir répondu par un salut assez hautain, lorsque M. Sparkler s’avança et se nomma. Même alors, elle ne put parvenir k se rappeler où elle avait entendu ce nom, et il fallut que M. Sparkler lui expliquât qu’il avait eu l’honneur de la rencontrer à Martigny.


LÀ PETITE DORRIÏ.

6 »

Mors seulement elle daigna se souvenir de l’avoir dôJÀ vu et demander si madame sa mère se portait bien.

« Merci, bégaya M. Sparkler. À merveille…. c’est-à-dire, assea mal.

— À Venise ? demanda Mlle Fanny.

■— À Rome, répliqua M. Sparkler. Je suis ici tout seul. Je venais faire une visite à M. Edouard Dorrit. Et môme à M. Dorrit père, également…. en an mot, à la famille, »

Se tournant d’un air gracieux vers ses gens, Mlle Fanny demanda si son papa et son frère étaient a la maison. Sur leur réponse affirmative, M. Sparkler offrit humblement le bras à Mlle Fanny, qui l’accepta et monta le grand escalier, ornée de son berger. Si ce jeune gentleman se figurait, comme c’est vraisemblable, qu’il avait affaire à une demoiselle pas rouée du tout, il se trompait beaucoup.

Arrivé dans un salon de réception un peu moisi, dont les tristes tentures d’un vert de mer fané étaient si usées et si flétries qu’elles auraient pu, par analogie, réclamer une parenté très-rapprochée avec les épaves d’herbes marines qui flottaient sous les croisées ou se cramponnaient aux murs, pleurant sur le malheureux sort de leurs parents emprisonnés, Mlle Fanny envoya des messagers à la recherche de son père et de son frère. En attendant l’arrivée de ces deux messieurs, l’ex-danseuse s’arrangea sur un canapé dans une attitude très-avantageuse, et acheva la conquête de M. Sparkler en hasardant quelques remarques sur le Dante, personnage que ce gentleman regardait comme un vieux bonhomme assez excentrique qui avait l’habitude de se coiffer d’une couronne de feuillage et de s’asseoir sur un escabeau, sans que personne pût deviner pourquoi, devant le portail de la cathédrale de Florence.

M. Dorrit reçut le visiteur avec une urbanité extrême, ou plutôt avec sa grâce la plus aristocratique. Il demanda spécialement des nouvelles de madame Merdle. Il demanda spécialement des nouvelles de monsieur Merdle. Le jeune Sparkler, qui paraissait arracher les paroles une à une du col de sa chemise, répondit que Mme Merdle, blasée de sa maison de campagne, non moins blasée de son pied-à-terre de Brigbton, ne pouvant pas non plus, voyez-vous, rester à Londres, lorsqu’il n’y avait plus une âme dans la ville, et ne se sentant pas d’humeur à aller en visite à la campagne chez un tas de gens, s’était décidée à pousser une pointe jusqu’à Rome, ou une femme comme elle, d’une beauté proverbialeet pas b& gueule du tout, ne pouvait pas manquer de produire un certain effet. Quant à M. Merdle, les gens de bourse et autres individus de ce genre avaient tellement besoin de lui que M. Sparkler ne croyait pas le système monétaire du pays assez fort pour se passer d’un pareil homme ; M. Sparkler ne dissimula pourtant pas que les occupations de M. Merdle paraissaient quelquefois mettre sur les dents ce banquier phénoménal, dont la santé avait grand besoin d’un petit temps de galop à la campagne ou à l’étranger. M. Spai-

ir. —." !


66 Là. PETITE DORÏUT.

Uler donna aussi a entendra que, quant a lut personnellement, Q comptait se rendre (pour affaire assez urgente) partout ou irait la famille Dorrit.

Cet immense effort oratoire demanda du temps, mais on en vit la fin. M. Dorrit exprima alors l’espoir que M. Sparkler leur ferait te plaisir de diner avec eux un de ces jours. M. Sparkler accueillit li gracieusement cette idée, que M. Dorrit lui demanda ce qu’il comptait faire ce jour-même, par exemple ?

Le jeune Edmond, comptant ne rien faire du tout (son occupation habituelle, la seule è laquelle 11 fût propre), on l’engagea sans plus tarder et on lui fit promettre d’accompagner les dames & l’Opéra après le repas.

Vers l’heure du dîner, M. Sparkler sortit de l’onde, comme le fils de Vénus quand il vint après madame sa mère, et monta le grand escalier dans ses plus beaux atours. Si Fanny lui avait para charmante le matin, elle lui sembla trois fois plus belle le soir, grftce à une toilette qui allait à ravir à son genre de beauté et & un air de nonchalance qui doubla, tripla, riva les fers du jeune amoureux.

« Il parait, monsieur Sparkler, lui dit son amphitryon pendant le repas, que vous connaissez…. hem I… M. Govran…. M.Henry Gowan ?

— Très-bien, monsieur, répondit II, Sparkler. Sa mère et la mienne sont de vieilles connaissances.

— Si j’y avais songé, continua H. Dorrit avec un air de protection aussi imposant que celui de lord Decimus lui-même, je vous aurais priée, Amy, de lui écrire un mot pour les engager à dîner avec nous aujourd’hui. Nos gens seraient allés…. hem !…. les prendre et les auraient ramenés. Nous avons plus de…. heml… gondoles qu’il ne nous en faut. Je regrette de n’y avoir pas songé. Rafraîchissez-m’en demain la mémoire., je vous prie. »

La petite Dorrit se demanda comment M. Henry Gowan prendrait leur patronage ; mais elle promit à son père de ne pas oublier sa recommandation.

t Savez-vous si M. Henry Gowan fait…. hem !… des portraits ? » demanda M. Dorrit.

M. Sparkler opina que M. Henry Gowan était prêt à accepter toutes les commandes qu’on voudrait bien lui faire, portraits on autres.

a II n’est pas entré dans une voie particulière ? » demanda M Dorrit.

M. Sparkler, auquel l’amour inspirait le désir de briller, répondit que, pour entrer dans une voie particulière, il faudrait qu’un homme commençât par adopter une chaussure particulière : par exemple, un chasseur devait porter des souliers de chasse, un cavalier, des bottes à éperons, tandis qu’il croyait avoir remarqué que son ami Henry Gowan se chaussait comme tout le monde.

s Pas de spécialité ? a remarquais. Dorrit.


ÎÀ PETITE DOIJUT. 67

Gomme c’était la nn mot peu familier à Sparkler, que aa récente tirade avait d’ailleurs épuisé, il répondit : « Non, merci. Je n’en prends Jamais. — Dans tous les cas, ajouta M. Dorrit, il me serait très-agréable de présenter à nn gentleman si bien né, un…. hem 1… léger témoignage du désir qae j’ai de lui rendre service et de développer…. hem !…. les germes de son génie. Je crois qae Je ferai bien d’engager M. Gowan a faire mon portrait. Si le résultat de cet essai.... beml… était satisfaisant des deux parts, je pourrais ensuite le prier d’entreprendre les autres membres de ma famille, a M. Sparkler pensa bien que ce serait là une bonne occasion de faire la remarque qu’il y avait certains membres de la famille Dorrit (en appuyant d’one façon marquée sur le mot certains) auxquels nul peintre n’était capable de rendre Justice. Mais, faute d’une formule pour exprimer cette idée originale, M. Sparhier la laissa remonter au ciel sans emploi.

Ce malheur fut d’autant plus regrettable que Mlle Fanny applaudit beaucoup au projet du portrait et poussa son père à le mettre à exécution. Elle savait que M. Gowan avait renoncé à nn brillant avenir pour épouser sa jolie femme ; une chaumière et son cœur, peindre des tableaux pour payer son dîner, c’était quelque chose de si délicieux et de si intéressant qu’elle suppliait son papa de donner cette commande à M. Gowan, qn’il réussit ou non dans les portraits ; d’ailleurs Amy et elles savaient d’avance qu’il s’en tirait à merveille, car elles avaient vu sur son chevalet un portrait frappant qu’elles avaient eu l’occasion de comparer à l’original. Ces remarques (ainsi qae le voulait Fanny) firent presque perdre la tête à l’infortuné M. Sparkler ; car si, d’un côté, elles annonçaient que Mlle Fanny n’était pas imperméable au sentiment, oette naïve demoiselle paraissait dans l’innocence de son cœur ne pas se douter seulement de l’admiration de son soupirant, qui sentait, dans sa jalousie contre le rival inconnu, que les yeux lui sortaient de la tète.

Redescendant au sein de la mer après le dîner et ressortant des flots pour monter– l’escalier de l’Opéra, précédée d’un gondolier, en manière de triton armé d’une vaste lanterne de toile, la famille Dorrit entra dans sa loge etM. Sparkler commença une soirée d’angoisse.

La salle étant sombre et la loge bien éclairée, Mlles Dorrit reçurent pendant la représentation plusieurs visites de leur connaissance. Fanny s’intéressa tellement à ces visiteurs, elle prit en leur faveur des poses si séduisantes, échangea tant de petites confidences et se disputa si gentiment avec eux sur l’identité des personnes assises dans des loges éloignées, que l’infortuné Sparkler se prit à détester l’humanité tout entière. Mais le sort lui tenait deux consolations en réserve pour la fin de la Soirée. Fanny lui donna son éventail à tenir tandis qu’elle ajustait son manteau, et il eut l’inestimable privilège de lui offrir le aras derechef pour


68 LÀ PETITE D0RK1T.

regagner sa gondole. Ces menos encouragements n’étaient pas grand’chose, mais o’élait tont jnste ce qu’il fallait, selon M. Spar-bler, pour empêcher nn individu de se livrer au désespoir. 11 n’est pas impossible qne Mlle Fanny eût la même pensée.

Le triton, toujours armé de sa lanterne, se tenait & la porte de la logé, ainsi qu’une foule d’antres tritons ans portes d’antres loges. Le triton des Dorrit baissa sa lanterne afin d’éclairer les marches, et M. Sparkler chargea de pins en pins la lourde chaîne qu’il traînait en esclave, lorsqu’il vit

…. De aa petitesse étalant l’ironie, San pied moqueur rira à côté da sien,

Parmi les flâneurs rassemblés sur le perron, se trouvait Blan-dois de Paris. Il leur parla et descendit à coté de Fanny.

La petite Dorrit marchait en avant avec son frère et Mme Général (M. Dorrit était resté chez lui) ; mais au bord du quai ils se rejoignirent de nouveau. La jeune fille tressaillit en voyant si près d’elle Blandois, qui aidait Fanny à monter dans la gondole.

a Gowan a fait une grande perte, dit-il, depuis qu’il a été assez heureux pour recevoir la visite de deux charmantes dames.

— Une perte ? répéta Fanny au moment où Sparkler, sacrifié au nouveau venu, la quittait pendant qu’elle se disposait à s’asseoir dans la barqce.

— Oui, répliqua Blandois. Son chien, Lion. »

n tenait dans sa main celle de la petite Dorrit en parlant.

« r D est mort, dit-il.

—Mort ? répéta la petite Dorrit. Ce noble animal ?

— Ma foi, chères dames, dit Blandois souriant et haussant les épaules, il faut que quelqu’un ait empoisonné ce noble animal : les dogues meurent comme les doges. »

CHAPITRE VII.

Oïl il est surtout question de prunes et de prismes.

Mme Général, toujours assise sur le siège de sa voiture de a ré~ atonie, menant d’une main assurée l’attelage des eoavenanca, se donnait beaucoup de peine pour former ans belles manières sa très-chère petite amie, quoique la très-chère petite amie de Mme Général fit de son mieux pour la contenter. Quelques efforts qu’elle eût faits dans le cours de sa vie laborieuse pour atteindre tel ou te ! but, janrni" il ne lui en avait f« Mn tant que pour se laisser


LÀ PETITS DORRIT. 69

vernir par Mme Général. Bien ne loi mettait l’esprit a la gens comme de se soumettre ans opérations de polissage de cette main distinguée ; mais elle se résigna aux besoins de la famille dans ses jours de grandeur, comme elle s’était résignée aux besoins de la famille dans ses jours de misère, et, sous ce rapport, elle lie céda pas plus à ses propres inclinations qu’elle n’avait cédé à la faim elle-même, du temps qu’elle mettait son dinar de côté pour que son père eût de quoi souper,

Dorant l’épreuve que lui fit subir Mme Général, elle eut nne consolation qui lui donna pins de force et loi inspira plus de reconnaissance que n’en eût éprouvé sans doute un cœur moins dévoué, moins affectueux, moins habitué ans lottes et aux sacrifices ; et, à ce propos, on n’a qu’à regarder autour de soi pour voir que les cœurs comme celui de la petite Dorrit n’ont jamais l’air de raisonner aussi juste que les gens qui les exploitent. Cette consolation, la petite Dorrit la trouvait dans la bonté soutenue de sa sœur. Peu lui importait que cette bonté prit la forme d’une protection tolérante, elle s’y était faite. Peu lui importait qu’on la maintint dans nne position inférieure et qu’on la traînât à la suite du char radieux ou Mile Fanny se pavanait, recevant en tribut les nommages de la foule ; la petite Dorrit ne désirait pas une meilleure place. Admirant toujours la beauté £e Fanny, sa grâce, sa vive intelligence, sans jamais se demander ji l’amour qu’elle loi portait ne venait pas plutôt de la bonté de son propre cœur que du mérite de sa sœur, elle loi donnait toute la tendresse que peut renfermer le cœur, le cœur riche et fécond d’nne sœur.

L’énorme quantité de prunes et de prismes dont Mme Général opéra l’infusion dans la vie de famille de ses chers amis, jointe aux plongeons continuels que Fanny faisait dans la société, ne laissait qu’un résidu bien insignifiant an fond du bocal. C’est ce qui rendit les confidences échangées avec Fanny doublement précieuses pour la petite Dorrit et ce qui augmenta beaucoup le soulagement qu’elle y trouvait.

s Amy, dit Fanny un soir qu’elles se trouvaient seules après une journée si fatigante que la petite Dorrit était tonte harassée, lorsque sa sœur aurait encore volontiers fait me nouvelle excursion dans la société, je vais tâcher de faire entrer quelque chose dans ta petite tête. Tu ne devinerais jamais de quoi il s’agit, je parie.

— C’est asses probable, chère Fanny, répondit la petite Dorrit.

— Allcas, je vais te mettre sur la voie.monenfant…. Mme Général…. »

Des milliers de combinaisons de prunes et de prismes ayant fatigué la petite Dorrit pendant toute cette journée, où il n’avait été question que de surface, de vernis, de couleurs sans substance enfin, la petite Dorrit eut l’air de dire qu’elle espérait que Mme Gé> serai était couchée pour quelques heures.

a Eh bien ! devines-ta, maintenant ?demanda Fanny »


70

LÀ PETITE DORRIT.

— Rm, ma chère. À moins <raa je n’aie fait quelque chose, » rd » pliqua la petite Dorrit un peu effrayée, car elle entendait pue là juelque chose de nature à érailler le vernis ou à gâter le badigeon.

Cette appréhension amusa tellement Faon ; qu’elle prit son éventail favori ( elle était assise auprès de sa table de toilette, entourée de tout un arsenal d’armes cruelles, dont la plupart lui avaient servi à blesser le cœur de Sparkler) et donna à sa sœur une foule de petites tapes sur le nez tout en lui parlant.

a Oh Amy, petite Amy ! s’écria-t-elle. Quelle timide petite nigaude tu fais t Mais il n’y a pas de quoi rira dans ce que je vais ta dire. Au contraire. Je suis très-contrariée, ma chère.

— Pourvu que ce ne soit pas contre moi, cela m’est égal, répliqua sa sœur en souriant.

— Ah ! mais cela ne m’est pas égal, à moi ; et cela ne te sera pas égal non plus, ma chérie, lorsque je t’aurai ouvert les yeux. Amy, as-tu jamais remarque qu’il y a une certaine personne qui est horriblement polie avec Mme Général ?

— Tout le monde est poli avec Mme Général, répondit la petite Dorrit ; parce que….

— Parce qu’elle glace le monde ? interrompit Fanny. Je ne parle pas de ça. C’est tout autre chose. Voyons ! est-ce que ta n’as jamais remarqué, Amy, que papa est horriblement poli avec Mme Général ?

— Non, balbutia Amy toute confuse.

— Non ? cela ne m’étonne pas. liais la chose n’en est pas moins vraie pourtant. Et rappelle-toi ce que je te dis. Mme Général a des intentions sur papa.

— Chère Fanny, penses-tu donc que Mme Général puisse avoir des intentions sur qui que ce soit ?

— Si je le crois ? riposta Fanny. Ma chérie, j’en sois sûre. Je te dis qu’elle a des intentions sur papa. Et qui plus,est, je te dis que papa la regarde comme une merveille, on phénomène de bon ton et de savoir, comme une si précieuse acquisition pour notre famille qu’il est prêt à se monter la tête pour elle au premier moment. C’est cela qui nous ouvrirait une jolie perspective dans l’avenir ! Me vois-tu avec Mme Général pour maman ! r

La petite Dorrit ne répondit pas : < Et moi donc, me vofcs-tu, avec Mme Général pour belle-mère ! s Mais elle parut inquiète et demanda sérieusement à sa sœur ce qui lui avait ionné cette idée.

a Bon Dieu, ma chérie, répondit Fanny d’un ton aigre, autant me demander comment je vois qu’on homme s’éprend de moi ? Je le sais, voilà tout. Cela a beau arriver souvent, je n \ m’y trompa jamais. Je suppose que c’est ici la même chose ; je le vois, je le sens, voilà tout ce que je peux dire. ■ — Tu n’en as jamais rien entendu dire à papa ?

— Rien dire ? répéta Fanny. Ma très-chcro petite, quel besoia a-t-il de rien dire cous le quart d’heure ?


LÀ PETITE DORRIT. 71

— Ta n’en m pas non plus entendu parler à Mme Général ?

— Bonté divine, Aroy, répliqua Fanny, la crois-tu femme & aller parler de cela ? N’est-il pas clair comme le Jour qu’elle n’a rien à faire pour le moment, que de se tenir bien droit, de garder Sternellement ces gpots qui m’agacent les nerfs, et de porter des lupes & grand froufrou ? Pourquoi veux-tu qu’elle dise quelque chose ? Si, au whist, elle avait dans ses cartes l’as d’atout, elle n’irait pas le crier par-dessus les toits, enfant que ta es. Il serait toujours temps de le montrer dans le jeu.

— Au moins, Fanny, tu m’accorderas qoe tu peux te tromper. C’est possible, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, c’est possible, répliqua Fanny ; mais je ne me trompe pas. Enfin, je sois heureuse de voir que tu te réserves cette consolation, et que tu prennes la chose asses tranquillement pour te rattacher à cette chance-là. Cela me fait espérer que tu auras la force de te résigner à l’événement. Moi je ne pourrais pas, et plutôt qoe d’accepter une belle-mère de ce genre, j’épouserais je crois, Edmond Sparkler.

— O Fanny, je suis sûre que rien ne pourrait te décider à épouser ce jeune homme.

— D’honneur, ma chère, répondit l’ex-danseuse avec un air de suprême indifférence, je n’en mettais pas ma main au feu. On ne sait pas ce qui peut arriver. D’autant plus que cela me fournirait une foule d’occasions de rendre à cette grande dame, Mme Merdle, la monnaie de sa pièce. Et je t’assure, Amy, que dans ce cas, je ne tarderais pas à profiter de l’occasion. »

Là se bornèrent pour le moment les confidences ; mais Fanny en avait assez dit pour faire jouer à Mme Général et à M. Sparkler un rôle important dans l’esprit de la petite Dorrit, et, à partir de cette soirée, elle pensa beaucoup à ces deux personnages.

Mme Général s’était depuis longtemps formé une surface si parfaite, qu’on ne voyait pas du tout ce qu’il y avait dessous, si toutefois il y avait quelque chose, Il n’y avait donc rien à faire de ce côté : toute peine pour rien découvrir par là eût été perdue. On ne pouvait nier que M. Dorrit ne se montrât très-roli avec elle, ni qu’il eût une très-haute opinion de cette dame ; mais avec tout cela, l’impétueuse Fanny pouvait aisément se tromper. Ce n’était pas fomme l’affaire Sparkler ; c’était toute autre chose : celle-là était claire comme le jour ; la petite Dorait ne pouvait s’y méprendre et elle en était toute surprise et tout alarmée.

Bien ne pouvait égaler le dévouement de M. Sparkler, si ce n’est les caprices et la cruauté de sa belle. Quelquefois elle lui témoignait en public une préférence si marquée qu’il manifestait tout1 haut sa joie par une espèce de gloussement ; le lendemain, une heure après peut-être, elle le négligeait si complètement, elle le plongeait dans un tel abîme d’obscurité, qu’il cachait mal sous une tous simulée de véritables gémissements. La « mstance avec laquelle’ il foi misait sa cour ne touchait pas le cœur de Fanny ; il


78 -IÀ PETITS BOBBJT.

avait beau poursuivra Edouard comme son ombre inséparable, au point que ce jeune gentleman se vit dans la cruelle nécessite de s’esquiver comme un conspirateur, dans une gondole déguisée et par des portes dérobées, lorsqu’il désirait varier ses plaisirs en changeant un peu de société ; il avait beau prendre un si vif Intérêt ft la santé de M. Dorrit qu’il venait tous les deux jours en demander des nouvelles, comme si M. Dorrit était en proie à une fièvre intermittente ; il avait beau se promener si constamment en gondole sous les fenêtres de sa Baleinée qu’il avait l’air d’avoir parié une grosse somme de faire tant de mille à l’beure sur l’eau des lagunes ; chaque fois que la barque de Mlle Fanny se détachait de son pieu, la gondole de M. Sparhler avait beau s’élancer de quelque humide embuscade pour se mettre en chasse, comme si la jeune fille eût été une belle contrebandière et lui un employé des douanes : tout ce qu’il y gagna, c’est que l’air de l’eau salée, au quel il était exposé toute la journée, fortifiant de plus en plus sa constitution robuste, M. Sparkler, au lieu de maigrir à vue d’oui, perdit cette dernière chance d’attendrir sa maitresse par le spectacle de sasanté chancelante, et devint au contraire plus bouffi chaque jour, et cette particularité physique, qui lui donnait bien plus l’air d’un gros poupard que d’un jeune homme passionné, finit par une boursouflure si extravagante qu’on ne voyait plus les yeux de sa rougeaude figure.

Blandois étant venu présenter ses hommages ; M. Dorrit accueillit avec une certaine affabilité l’ami de M. Gowan, et lui parla de l’idée qu’il avait de prier ce jeune artiste de transmettre ses traits à la postérité. Blandois approuvant beaucoup ce projet, M. Dorrit songea qu’il serait peut-être agréable à Blandois de faire par t à son ami de la belle occasion qui se présentait pour lui. Blandois accepta cette commission avec son aisance habituelle, et jura de s’en acquitter avant une heure d’ici. Lorsqu’il fit part de ce message à Gôwan, le maestro envoya M. Dorrit au diable une bonne douzaine de fois (car s’il se plaignait de ne pas être protégé, il n’en aimait pas plus pour cela les protecteurs) ; et il ne s’en fallut de rien qu’il se fâchât contre son imprudent ami pour s’être chargé de celte commission.

i Je suis peut-être obtus, mon cher, s’écria-t-il, mais je veux qne le diable m’emporte si je vois ce que vous aviez à faire là dedans.

— MortdemaviBi râpondit Blandois, je ne le vois pas non plus, si ce n’est que je croyais rendre service à un ami.

— En faisant passer dans sa poche l’argent d’un parvenu ? dit Oowan en fronçant le sourcil. Est-ce là ce que vous voulez dire ? Allez dire à votre autre ami d’aller poser, s’il veut, pour l’enseigne de qaelqu^ cabaret, et de faire cadeau de sa commande à un peintre d’enseignes. Pour qui donc me prend-il, et pour qui donc se prend-il ?

— Maestro, répondit l’ambassadeur ; et nour qui donc prenez" vouaBland(ii8 ?p


LA PETITE noam ?.  ?s

Sans paraître sa sonder le moins dn monde d’éolaireir cette dernière question, M. Gowan commenta à siffler d’un air irrita et ne parla plus de M, Dorrit. Mais le lendemain il revint à la charge et dit, de son air dégagé et avec un sourire de dédain.

« Ah çà, Blandois, quand irons-nous voir ce Mécène que vous m’aveii déterré ? Nons antres artisans, nons ne devons pas refuser la besogne qu’on vent bien nons commander. Quand est-ce que nons irons prendre les ordres de notre patron ?

— Quand vous voudras, répondit Blandois d’un ton offensé ; qnand il vous plaira. Est-ce que j’ai quelque chose n voir la dedan ? " Qu’est-ce que cela me fait ?

— Je n’en sais rien ; mais cela me fait beaucoup, a moi. Cela m’aidera à acbeter du pain et du fromage. Il faut vivro 1 Allons, ■jn route,mon Blandois ! s

M. Dorrit les reçut en présence de ses filles et de M. Sparlder, qui, par an hasard surprenant, se trouvait là en visite.

o Comment va, Sparlder ? dit Gowan avec insouciance. Lorsque vous n’aura » plus pour vivre que l’esprit de votre mère, mon vieux, je vous souhaite de vous tirer d’affaire mieux que moi. »

M. Dorrit parla alors de sa proposition.

« Monsieur, loi dit Gowan en riant, après l’avoir acceptée de fort bonne grâce, je snis trop nouveau dans le métier pour être au eouranl de tous les mystères de mon art. Je crois que je devrais vous examiner sons différents jours, vous dire que vous avez une tête superbe et avoir l’air de me demander quand ie pourrai trouver assez de loisir ponr me consacrer avec I enthousiasme nécessaire an magnifique portrait que je compte faire de voua. Je vous assure (ici Gowan se mit encore à rire) qu’en ce moment je me fais l’effet d’un trattre qui aurait pénétré dans le camp de mes chers, spirituels, bons et nobles confrères en peinture. Ce n’est pourtant pas ma faute, si je n’imite pas mieux leur charlatanisme de convention Mais on ne m’a pas dressé à cela tout petit, et il est trop tard maintenant pour l’apprendre. Or, le fait est que je suis un très-mauvais peintre ; mais pas plus mauvais que la généralité de mes collègues. Si vous tenez absolument à jeter une centaine de gui-nées ’ par la fenêtre, comme je sais aussi pauvre que peut l’être un parent pauvre de gens haut placés, je vous serai très-obligé de vouloir bien me les jeter à moi de préférence. Je tâcherai de vous en donner pour votre argent ; et si, en fin de compte, je ne réussis qu’à vous faire nne croûte, vous en seress quitte pour avoir nne croûte, signée d’un nom modeste, an lien d’avoir nne croûte signée d’un nom brillant. »

Ce ton, auquel M. Dorrit ne s’attendait pourtant pas, fut loin de lui déplaire. Cela proavait que l’artiste (homme de bonne famille et non on simple manœuvre) serait son obligé. Il déclara qu’il s’en

«, Deux mille Dix cent vingt-cinq francs.


74 LÀ PETITE DORRIT.

rapportait & M. Gowan, et qu’il espérait qu’en leur qualité do gens du monde, il aurait l’avantage de cultiver sa connaissance.

« Voos êtes bien bon, répliqua Gowan. Je n’ai pas renoncé.<n monde depuis que Je me suis enrôlé dans la confrérie des artistes (les pins charmants garçons du monde), et je ne sois pas fâché de venir respirer de temps à antre l’odenr de la vieille pondre à canon, au risque de me voir lancé à mi-ciel, moi et ma présente vocation. Vous ne me soupçonneras pas, monsieur Dorrit (il se prit de nouveau & rire avec une aisance admirable), d’avoir recours à la franc-maçonnerie du métier…. car il n’en est rien ; par Jupiter, je ne penx pas m’empêcher de trahir mes estimables collègues partout ou je vais, quoique j’aime et que j’honore le métier do tout mon cœnr…. si je vous propose une petite slUpolatioa pour fixer les heures et le lieu de nos séances ?

— Rem ! M. Dorrit ne pouvait pas songer à…. hem !… entretenir un soupçon attentatoire à la franchise de M. Gowan.

— Vous êtes encore bien bon, continua Gowan. Monsieur Dorrit, j’apprends que vous comptez aller à Rome. Je compte en faire autant, car j’ai des amis dans celte ville. Puisque je me suis chargé de commettre votre portrait, laissez-moi accomplir cette injustice à Rome et non ici. Nous allons tous être pressés pendant le re3te de notre séjour dans cette ville ; et, bien qu’il n’y ait pas à Venise on gueux pins gueux que moi…. je ne parle pas des coudes percés, bien entendu…. j’ai encore un peu trop de l’amateur…. là, voilà que je compromets encore mon métier, vous voyez !… pour accepter une commande à brûle-pourpoint et me mettre à l’œuvre avec reconnaissance, uniquement pour l’amour des pièces de six pence. »

Celte remarque nouvelle fit sur M. Dorrit une impression non moins favorable que les premières. Elle servit de préface à la première invitation à diner dont on honora M. et Mme Gowan, et plaça l’artiste sur son terrain habituel parmi ses nouveaux amis.

Mme Gowan, elle aussi, fut placée sur son terrain habituel. Mlle Fanny savait parfaitement que les charmes de Mme Gowan avaient coûté très-cher à son mari ; que ce mariage avait causé un grand remue-ménage dans la famille Mollusque, ")t que Mme Gowan la mère, à moitié morta de chagrin, s’y était ré » dûment opposée jusqu’à ce qu’elle eût été vaincue par ses sentiments maternels. Mme Générabavait également appris que cette union disproportionnée avait donné lieu à beaucoup de chagrin et à de nombreux dissentiments. Quant au digne M. Meagles, on ne prononçait jamais son nom, si ce n’est pour reconnaître qu’il était assez naturel de la part d’un individu de sa classe, d’avoir désiré tirer sa fille du bourbier de sa propre obscurité, et pour ajouter que personne ne pouvait le blâmer d’avoir fait tous ses efforts dans ce but.

La petite Dorrit portait un intérêt trop sincère et trop vigilant a la jolie femme qui était l’objet d’une croyance si facilement acceptée, pour risquer de se tromper dans l’exactitode de ses observations. Elle voyait bien que cette croyance même était pour quel-


LÀ PETITE DOBBIT, 75

que chose dans l’ombre de tristesse où vivait Mme Gowan, et elle devinait d instinct la fausseté de ces bruits ; mais ils n’en avaient pas inoins pour résultat de mettra an obstacle a ses liaisons aveo elle, en rendant les personnes élevées à l’école des|)>’u>ies et des prismes de Mme Général extrêmement polies envers Minute, sans toutefois descendre jusqu’à l’Intimité : et la petite Dorait, comme élève boursier de ce collège, était obligée d’en suivre humblement les règlements.

Cependant il existait déjà entre elles une entente sympathique qni les aurait aidées & vaincre des difficultés plus grandes que celle-là pour devenir amies, maigre des relations encore pins restreintes. Comme si le hasard eût voulu se montrer favorable a cette amitié, les deux jeunes femmes eurent une nouvelle preuve de conformité d’humeur dans l’aversion qu’elles éprouvaient l’une et l’autre pour Blandois de Paris, aversion qui tenait de la répugnance, de l’horreur et de l’antipathie naturelle qu’inspire un odieux reptile.

Outre cette répugnance commune, 0 existait entre elles une conformité d’humeur toute passive. Blandois se comportait de la même façon envers l’une et l’autre, et elles voyaient bien qu’il n’avait pas avec elles les mômes manières qu’avec tont le monde. La différence était trop légère en apparence pour être remarquée par un indifférent, mais elle n’échappait pas aux deux amies. Un mouvement presque imperceptible des mécbants yeux ou de la main blanche de l’aimable touriste, l’épaisseur d’en cheveu ajoutée à ce jeu fréquent de aa physionomie, où son nos s’abaissait tandis que sa moustache se relevait, renfermait une menace à leur adresse, et leur disait clairement :

a J’ai une puissance secrète par là. Je sais ce que je sais. »

Cette menace ne leur avait jamais semblé plus claire et elles n’avaient jamais mieux cru la lire qu’on jour oh Blandois se présenta chez M. Dorrit pour prendre congé avant de quitter Venise. Mme Gowan s’y était rendue dans le même but, et il les trouva saules ; le Teste de la famille était sorti, n n’y avait pas cinq minutes qu’elles étaient ensemble lorsqu’il entra dans le salon, et l’expression particulière de ses traits parut leur dire :

a Vous alliez’parler de moi. Eh bien, me voiciI Je viens vous en empêcher !

— Vous attendez Gowan ? s demanda-t-il tout haut, avec son affreux sourire.

Mme Gowan répondit qu’elle ne l’attendait pas.

s Comment I II ne vient pas vous chercher ? Alors, permettez à votre très-dévoué serviteur de vous servir de cavalier, lorsque vous rentreras.

— Merci, Je ne rentre pas.

— Vous ne rentrez pas ! J’en suis désolé. »

Mais il n’en fut pas désolé au point de s’éloigner et de les laisser ensemble. ïi resta à les entretenir de ses compliments les plus


1b U. PETITE DOIUUT.

mielleux et de sa conversation la pins choisie ; mais il semblait lent adresser tout le temps ce muet avertissement :

a Non, non, non, chères dames, vous ue vons communiqueras pas vos opinions sur mon compte ; je sols venu tout exprès pour vous en empêcher, »

Celait si clair, et il fit preuve d’une opiniâtreté ai diabolique, que Mme Gowan se disposa enfin à partir. Lorsque Blandois lui offrit le bras pour descendre l’escalier, elle retint la main de la petite Dorrit dans la sienne, la serra pour l’avertir de prendre garde à elle, et répondit :

a Non, merci ; si vous voulies seulement voir si mon batelier est là, vons m’obUgeriea. »

Blandois ne pot faire autrement que de descendre le premier.. Tandis qu’il s’éloignait le chapeau à la main, Mme Gowan dit tout bas à la petite Dorrit :

a C’est lui qui a tué le chien.

— M. Gowan le sait-il ? demanda la jeune fille à vois basse.

— Personne ne le sait. Ne regardes pas de mon côté} suives cet homme des yeux. Il va revenir dans un instant. Personne ne le sait, mais je suis sûre que c’est lui. Vous aussi, vous en êtes sûre ?

—Je…. je le crains.

— Henri a de l’amitié pour loi et ne veut pas en croire de mal. H est de lui-même si franc et si généreux 1 Mais je sens que vous et moi nous jugeons ce Blandois comme il le mérite. Il prétend que le chien était déjà empoisonné lorsqu’il est devenu si féroce et qu’il a voulu lui sauter à la gorge. Henri le croit ; mais je vois que vous ne le croyea pas plus que moi. Je m’aperçois.qu’il nous écoute ; heureusement qu’il ne peut pas nons entendre. Adieu, ma chère t adieu t D

Ces dernières paroles furent prononcées tout haut, tandis que le vigilant Blandois s’arrêtait, tournait la tête et les regardait du bas de l’escalier. Certes, malgré le salut poli qu’il leur adressa, il avait l’air assez sinistre pour inspirer à tout véritable philanthrope le désir de loi attacher une pierre an con avant de le jeter dans l’eau qui coulait devant la voûte sous laquelle il attendait en souriant. Mais comme il ne se trouvait là aucun bienfaiteur de l’humanité, Blandois aida Mme Gowan à monter dans sa gondole, et se tint sur les marches jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’étroit canal, puis il monta dans sa propre barque et s’éloigna à son tour.

La petits Dorrit avait pins d’une fois pensé que.Blandois avait pris pied trop aisément dans la maison de son père ; cette pensée lui revint, eomme elle remontait le grand escalier. Mais il ; avait tant de personnes qui en faisaient autant, depuis que M. Dorrit, aussi bien que sa fille aînée, avait la manie d’aller dans le monde, qu’il n’y avait là rien de bien extraordinaire. C’était une véritable foreur qui s’était emparée de la famille Dorrit : ils avaient la manie


LÀ PETITE DORRIT. 11

do faire de nonveUes connaissances ponr donner an loin une haute idée de leurs richesses et de lenr importance.

En somme, il sembla a la p&Ute Dorrit que cette société dans laquelle ils vivaient ressemblait, sur « ne pins grande échelle, a la prison de la Maréchaussée. D’abord, il y avait une foule de visiteurs qui semblaient n’avoir, pour aller à l’étranger, d’autres raisons que les détenus pour entrer dans la prison, c’est-à-dire qu’ils j étaient conduits par leurs dettes, leur paresse, leur parenté, leur curiosité et l’impossibilité générale où ils se trouvaient de faire leur chemin ches eus. Ils arrivaient dans les villes étrangères sous la garde de courriers et de serviteurs indigènes, à peu près comme les détenus arrivaient dans la prison sous celle des sergents. Ils flânaient dans les églises et les musées presque aussi tristement que les détenus se promenaient dans la vieille et sombre cour de la geôle. Ils étaient toujours sur le point de partir le lendemain ou la semaine d’après, sachant rarement ce qu’ils voulaient, ne faisant presque jamais ce qu’ils annonçaient devoir faire ; allant partout, excepté où ils avaient proclamé l’intention de se rendre, autre ressemblance frappante avec les prisonniers pour dettes. Ils payaient fort cher des logements incommodes, et dépréciaient une ville tout en faisant semblant de l’admirer, tont a fait comme les détenus de la prison de la Maréchaussée. En partant, ils excitaient l’envie des gens qui restaient tout en ayant l’air de ne pas tenir à s’en aller, selon l’habitude invariable des détenus. Ils avaient toujours à la bouche certains mots et certaines phrases de convention qui leur appartenaient en propre, comme l’argot du dnb et du collège appartenait à la geôle. Ils avaient ponr toute occupation suivie, la même incapacité qui distinguait les détenus ; ils se corrompaient les tins les autres, toujours à la façon des prisonniers insolvables ; ils ror-taient des toilettes négligées et menaient une existence oisive, suivant encore en cela l’exemple des gens de la Maréchaussée.

Le séjour de la famille Dorrit à Venise touchait à sa fin it ils se rendirent à Rome, avec leur suite. À travers une répétitior. des scènes qu’ils avaient déjà vues depuis leur arrivée en Italie, mais qui devenaient de plus en plus sales et misérables à mesure qu’ils avançaient, et après avoir passé par un endroit doat l’atmosphère était empestée, ils arrivèrent enfin au but de leur voyage. On avait retenu pour eux un très-bel hôtel sur le Corso, ou ils établirent leur quartier général au milieu de cette ville où tout semble s’efforcer de résister au progrès et de se maintenir debout sur les ruines du passé…. tout, excepté l’eau qui, obéissant aux lois éternelles, coule sans cesse du haut d’une multitude de magnifiques fontaines.

À Rome, il sembla à la petite Dorrit que la société cessait d’imiter les détenus et que le système des prunes et des prismes reprenait le dessus..Tout le monde se promenait autour de Saint-Pierre et du Vatican sur les béquilles de quelque autorité acceptée, ot ecsanencait par passer tout an sas dans le tamis convenu, Per-


78 LÀ PETITE DORRIT.

sonna ne disait son opinion sur quoi que ce soit, mais tout le monde répétait ce qu’avaient dit les Mines Général, le célèbre M. Enstaeeoutout antre touriste distingué. La masse des voyageurs avait l’air d’une collection de victimes volontaires qui venaient so livrer pieds et poings liés à M. Eustace et à ses disciples, pour taire arranger les entrailles de leur intelligence à la mode 4e cette sainte confrérie. Des régiments d’étrangers aveugles et muets cherchaient leur chemin à tâtons à travers les ruines délabrées des temples, des tombeaux, des palais, des théâtres et des amphithéâtres de Rome, répétant sans cesse prunes et prismes, afin de donner à leurs lèvres la forme consacrée. Mme Général était comme le poisson dans l’eau. Personne n’avait d’opinion. Chacun se donnait une peine infinie pour se faire une surface bien polie ; on n’aurait guère trouvé dans tout ce monde-là un individu assez courageux pour dire sa propre façon de penser.

Dès leur arrivée à Rome, Amy eut l’occasion d’étudier une nouvelle modification des prunes et des prismes. Us furent aussitôt honorés d’une visite de Mme Merdle, qui, cet hiver-là, cultivait en grand, dans la cité éternelle, les préceptes professés par Mme Général. L’habileté que Fanny et la mère d’Edmond Sparkler déployèrent dans l’assaut qu’elles firent ensemble dès cette première rencontre, éblouit la petite Dorrit comme le cliquetis des fleurets.

« Vous me voyez ravie, dit Mme Merdle, de renouer une connaissance commencée sous de si mauvais auspices à Martigny.

— À Martigny, naturellement, répéta Fanny : j’en suis charmée, pour ma part.

— J’ai appris de mon fils Edmond SparlUer, qu’il a déjà mis à profit l’heureux hasard de cette rencontre. H est revenu enchanté de Venise.

— Vraiment ? répliqua Fanny d’un air nonchalant. T est-il resté longtemps ?

— M. Dorrit serait aussi à môme que moi de répondre à cette question, riposta la Poitrine en se tournant vers ce gentleman, car Edmond loi doit une grande partie du plaisir qu’il y a trouvé dans son séjour.

— Oh ! cela ne vaut pas la peine d’en parler, dit Fanny. Je crois que papa a eu le plaisir d’inviter M. Sparkler à dîner deux ou trois fois, c’est bien peu de chose. Comme nous voyions un monde fou et que nous tenions table ouverte, il n’y a aucun mérite à avoir engagé monsieur votre fils.

— Excepté, ma chère, interrompit M. Dorrit, excepté que…. hem !… j’ai au beaucoup de plaisir à…. hem !… témoigner, selon mes faibles moyens, la…. ha ! hem !… grande estime que m’inspire…. hem ! ainsi qu’à tout le monde…. un caractère aussi dis* tingué et aussi princier que celui de M. Merdle. »

La Poitrine reçut ce compliment d’une façon très-gracieuse, o D faut vous dira, madame Merdle, remarqua Fanny, cçnaa »


LÀ PETITE DORRIT.

n

pour remettra l’infortuné M. Sparkler an dernier plan, que papa professe tme vive admiration pour M. Merdle.

— C’est à regret, madame, reprit M. Dorrit, que J’ai sn par M. Sparkler que…. hem !… nous ne verrons probablement pas M. Merdle cet hiver ?

— Il est vraiment ai occupé, répliqua Mme Merdle, et on a tant besoin de loi là-bas, que je crains qu’il ne puisse me rejoindre ici. Il y a an siècle qu’il n’a pas quitté Londres. Vous, mademoiselle Dorrit, vous voyages depuis longtemps ?

— Oui vraiment…. depuis un nombre incroyable d’années, répondit Fanny en grasseyant et avec un aplomb imperturbable.

— C’est ce que je pensais.

— Je n’en doute pas.

— J’espère néanmoins, reprit M. Dorrit, que si je n’ai pas le…. hem ! l’immense avantage de faire connaissance avec M. Merdle de ce côté-ci des Alpes ou de la Méditerranée, j’aurai cet honneur à mon retour en Angleterre. C’est un honneur que’je désire vivement et que je saurai apprécier.

— M. Merdle, j’en suis convaincue, répliqua la fenupa de ce grand homme, en admirant Fanny à travers son lorgnon, ne l’appréciera pas moins de son côté. »

La petite Dorrit, toujours réservée et solitaire, bien qu’elle ne se tint plus renfermée dans sa chambre, crut d’abord que tout cela n’était que prunes et prismes. Mais comme son père, après avoir assisté a une brillante réception chez Mme Merdle, répéta le lendemain, à table et dans l’intimité, qu’il désirait connaître M. Merdle afin de profiter des conseils de ce grand homme pour le placement de sa fortune, elle commença à penser que cela pouvait signifier quelque chose tout de bon, et elle devint elle-même assez curieuse de voir le prodige financier du jour.

CHAPITRE Vm

Mme GoWan la mire se rappelie, on peu lard, qu’il lirai •les époux assortis.

Tandis que les eaux de Venise et les ruines de Rome se grillaient au soleil pour le plus grand plaisir de la famille Dorrit, et fournissaient tons les jours à des milliers de crayons voyageurs des sujets d’esquisses qui ne ressemblaient à rien, la maison Doyce et Clennam faisait retentir de ses coups de marteau la cour du Coeur-Saignant, où la voix mâle du fer contre le fer résonnait sans cesse pendant les heures du travail.

Le plus jeune des deux associés avait achevé de mettre en ordre


80 LÀ PETITE DOftMT.

les Hvnjs.et les comptes, et le pins âgé, n’ayant plus qu’à s’occuper de ses Ingénieuses inventions, avait beaucoup fait pour augmenter la réputation de la fabrique. En sa qualité d’homme de talent, il eut nécessairement à lutter contre les obstacles sans nombre que le gouvernement oppose toujours à cette classe de mallaiteurs. Du reste, il n’est que fort raisonnable de la part des autorités d’en agir ainsi, puisque l’art de simplifier les choses est l’ennemi né, l’ennemi mortel de l’art de tout entraver. Telle est la base du système que le ministère des Circonlocutions défend tmguilùs et rostro, et qui consiste à prévenir tout sujet de Sa Majesté Britannique, que, s’il vient à montrer du talent, ce ne peut être qu’à ses risques et périls : à l’impatienter, à lui barrer le chemin, à donner aux voleurs la tentation et le temps de le dépouiller, en rendant toute persévérance de sa part incertaine, difficile et coûteuse, et à confisquer, au bout d’un terme de jouissance très-limité, la propriété de ceux qu’il traite le mieux, comme si nn brevet d’invention équivalait à un crime capital pour la prescription. Ce système a toujours été celui des Mollusques, et vraiment c’est encore une chose bien raisonnable. Car enfin, quiconque se rend coupable d’une invention utile est nécessairement un homme actif et sérieux ; or les Mollusques craignent et détestent ces gens-là comme la peste. Et c’est encore une chose bien raisonnable vraiment, car, dans on pays affligé d’un grand nombre d’hommes actifs et sérieux, on risque de voir disparaître en moins de rien jusqu’au dernier des Mollusques des postes où ils sont incrustés.

Daniel Doyce, faisant face à la situation et aux pénalités encourues, continua a travailler par amour du travail. Clennam, qui l’encourageait par sa cordiale coopération, devint un soutien moral pour son ami, en même temps qu’il lui rendait de bons services comme associé. La maison était en pleine prospérité…. Les deux associés avaient l’un pour l’autre la plus grande estime.

Mais Daniel ne pouvait oublier le projet qu’il entretenait depuis tant d’années. On ne devait guère s’attendre à le lui voir oublier ; un homme capable de renoncer ainsi à son invention ne l’aurait jamais conçue et n’aurait eu ni assez de patience m’ assez de persévérance pour la perfectionner. C’est ce que devinait Clennam lorsque le soir il voyait Daniel Doyce, après avoir examiné ses modèles et ses plans, se consoler avant de les remettre de côté, en marmottant tout bas que la chose était tout aussi vraie qu’elle l’avait jamais été.

Clennam aurait cru manquer à une stipulation tacite du contrat d’association, s’il n’avait témoigné aucune sympathie pour tant d’efforts si mal récompensés. Ce sentiment réveilla en lui l’intérêt passager que le sujet avait fait naître dans son âme, à la porte du ministère des Circonlocutions. U pria Doyce de loi expliquer son invention.

a Vous userez d’indulgence, si je ne vous comprends pas tout d’abord, ajouta-t-ii, attendu quo je ne suis pas du métier, Boycs.


LÀ PETITE D0RR1T. 81

— Pas dn métier ? Vous auriez fait on excellent industriel, an contraire, si vous vons dtles adonné an métier. Je ne connais pas de meilleure loto que la vôtre pour comprendra ces choses-là.

— C’est pourtant nne tête, je suis fâché de le dire, qui ne connaît pas les premiers éléments des arts mécaniques.

— Je ne dis pas ça, et je doute que vous ayez le droit de le dira vous-même. Un homme sensé, dont l’esprit a été généralement cultivé ou qui s’est donné la peine de le cultiver lui-même, ne peut dire qu’il manque des premiers éléments de quelque art que ce soit. Je n’aime pas les mystères. Peu m’importe que l’homme appelé à juger mon œuvre sur uns explication franche et claire appartienne à une classe ou à une autre, pourvu qu’il soit dans les conditions dont je parlais tout à l’heure.

— Dans tous les cas…. on dirait que noua sommes en train d’échanger des compliments, mais nous savons tous deux qu’il n’en est rien…. je suis bien sûr d’entendre une explication aussi nette qu’il est pçssible de la donner.

— Allons ! répondit Doyce, je tâcheraiI »

Doyce avait le talent, assez commun chea les hommes de sa trempe, d’expliquer les choses qu’il concevait, et de démontrer ce qu’il voulait, avec la force et la clarté qui le frappaient lui-même. Ses démonstrations étaient si bien entendues, si nettes, si simples, qu’il était difficile de ne pas les comprendre. Il y avait une contradiction grotesque entre le vague préjugé, accepté par l’opinion, qu’un inventeur ne saurait être qu’un visionnaire, et la précision, la sagacité avec lesquelles l’œil et le pouce de Doyce parcouraient les devis, s’arrêtant avec patience à certains points, revenant à d’autres d’où il fallait faire découler quelque explication supplémentaire, sa marche soigneuse et prudente, pour tout éclaircir, tout prouver à chaque phase importante de sa démonstration, avant de faire un pas de plus. La modestie avec laquelle il s’effaçait n’était guère moins remarquable. Il ne disait jamais : a J’ai découvert ce nouveau procédé, j’ai inventé cette combinaison ; » mais il expliquait son invention comme s’il se fût agi d’un ouvrage : du divin architecte qu’il aurait observé par hasard’ : tant il se mettait à l’écart, mêlant à sa tranquille admiration de son œuvre une aimable nuance de respect et une calme conviction que son invention s’appuyait sur des lois irréfragables.

Oennam consacra non-seulement cette soirée-là, mais plusieurs soirées consécutives à cette investigation. Plus il la poursuivait,’ plus il contemplait la tête grise penchée sur ces plans et l’œil sa-gace qui brillait de plaisir en les expliquant (bien qu’ils fussent la cause de tous les soucis qui loi serraient le cœur depuis douze longues années), moins il pouvait, plus jeune et plus énergique, se résigner à ne pas tenter un dernier effort. Enfin il dit à son associé

« Doyce, leur dernier mot, c’est qu’il fallait laisser là l’affaire, enterrée avec Dieu sait combien d’autres, on tout recommencer,

u. — a


88 LÀ PETITE DOHRIT.

— Oui, c’est là ce que les nobles gentlemen du ministère ont décida au bout de douze ans d’examen.

— Voilà des individus bien capables de Juger votre invention, ma foi I dit Clennam avee amertume.

— C’est toujours la vieille histoire, remarqua Doyce, J’aurais tort de vouloir me poser en martyr, lorsque J’ai tant de camarades.

— L’abandonner on tont recommencer ! répéta Clennam d’un ton rêveur.

— Tel est le résumé de la décision de ces messieurs

— Eh bien ? mon ami, s’écria Clennam se levant et saisissant la main rude dn mécanicien, nous recommencerons. *

Doyce parut effrayé et répliqua (très-vivement pour un homme aussi calme que lui) :

s Non, non. H vaut miens laisser cela de coté, beaucoup mieux. On en parlera on Jour, nn peu plus tôt, un pen plus tard. Moi, j’y renonce. Vous oublies, mon cher Clennam, que j’y ai renonce ; c’est une affaire finie.

— Oui, Doyce, c’est une affaire finie pour vous ; et je reconnais que vons ne devez pas vous exposer à de nouvelles rebuffades. Mais moi, Je n’ai encore rien fait. Je suis plus jeune que vous ; je n’ai mis qu’une seule fois les pieds dans ce précieux ministère des Circonlocutions, et j’ai le courage de l’inexpérience. Allons I je suis décidé à livrer l’assaut. Vous continueras à faire exactement ce que vous aves fait depuis que nous sommes associés. Je puis très-aisément, sans renoncer en rien à mes occupations habituelles, faire des démarches, afin qu’on vous rende justice ; et, à moins que je n’aie quelque succès à vous annoncer, je ne vous reparlerai pins de mes tentatives, a

Daniel Doyce n’y consentit pas tont de suite, et répéta à plusieurs reprises qn’il valait mieux renoncer à l’affaire. Mais comme 11 était natorel qu’il se laissât persuader par Clennam, il finit par céder. Arthur entreprit donc la tâche longue et ingrate d’obtenir quelque chose dn ministère des Circonlocutions.

Bientôt on ne vit plus que lui dans les antichambres de ce ministère, où les garçons de bureau le recevaient presque toujours comme un filou dans le greffe d’un commissaire de police ; la principale différence qu’il y avait entre ce magistrat et les employés du ministère, c’est que l’un tenait à garder le filou, tandis que les autres misaient tout ce qu’ils pouvaient pour se débarrasser de Clennam. M*is cela lui était égal ; il était résolu à ne pas lâcher prise. Il y eut donc on véritable déluge d’imprimés à remplir, de lettres, de minutes, de notes, de signatures, de contre-signatures, de contre-contre-signatures, de renvois en avant et ea arrière, à droite et à gauche, en diagonale et en zigzag.

Ici se présente un trait caractéristique du ministère des Circonlocutions que nous n’avons pas encore enregistré. Lorsque cette admirable institution s’attirait des désagréments et 6e voyait att&-


LÀ PETITE DORRIT. 83

quéa par quelqu’un de ces enragés dépotés (qae les Mollusques de second ordre regardaient comme un possédé do démon), non pas à propos d’une bévue particulière, mais comme étant une institution tout à fait abominable et digne an plus des petites-maisons, alors le noble ou très-honorable Mollusque chargé de représenter ce ministère à la chambre, tombait sur ce membre malavisé et le ponrfendait sans autre arme que la déclaration pure et simple de la quantité de besogne que ce ministère avait expédiée (d’autres diraient entravée) dans un temps donné. Alors le noble ou très-ho-norable Mollusque en question se présentait, tenant à la main un papier contenant quelques chiffres, auxquels il priait la chambre de vouloir bien accorder toute son attention. Alors les Mollusques de second ordre ; obéissant àuue consigne,s’écriaient :.Ecoute*, tfcou-tes, (Scoute* I ou lisent Alors le noble ou très-honorable orateur centalt, monsieur le président, d’après co petit document, qui, selon lui. devait porter la conviction dans l’esprit même le plus borné (rires ironiques et bravos de la part des Mollusques inférieurs), que durant le dernier semestre ce ministère si calomnié (marques d’approbation} avait écrit ou reçu quinze mille lettres (bravos), vingt-quatre mille minutes (nouveaux applaudissements) et trente-deux mille cinq cent dix-sept rapports (bravos frénétiques). Qui pins est, un ingénieur gentleman, attaché à ce ministère, avait eu-l’obligeance de faire un calcul assez curieux sur la quantité de papier et autres fournitures employés dans les divers bureaux dudit ministère. Ce calcul était annexé au petit document qu’il venait déjà de citer, et il y puisait le fait remarquable que les feuilles de papier ministre qu’on y avait.consommées pour le service public pendant le semestre dernier, suffiraient pour couvrir dans toute leur longueur les deux trottoirs d’Oxford-Sreet et laisseraient même de quoi tapisser un demi-mille de Parc voisin {bravos formidables et rires), tandis que, d’un autre côté, on y avait usé assez de ficelle (de ficelle rouge officielle)…. pour orner de gracieux festons toutes les rues, depuis le coin de Hyde-Park jusqu’à la grande poste. Alors, au milieu d’une bruyante manifestation ministérielle, le noble et très-honorable Mollusque s’asseyait, laissant sur le champ de bataille les membres épars de l’imprudent agresseur. Après cette démolition exemplaire du coupable, il ne se trouvait plus personne pour oser dire que, plus le ministère faisait de besogne, moins les affaires marchaient, et que le plus grand service qu’il pût rendre au malheureux public, ce serait de ne rien faire du tout.

Arthur ayant assez d’occupation sur les bras, grâce à cette tâche supplémentaire qui avait suffi pour faire mourir à la peine plus d’un homme utile, menait une existence Basez monotone. Il ne prenait pas, depuis plusieurs mois, d’autre distraction que de faire se » visites régulières à la triste chambre de la paralytique, et ses visites presque aussi régulières à la villa Meagles.

La petite Dorrit loi manquait cruellement. Il savait bien qu’e partant elle laissarait on vida dans am\ « « igteuce, m »i« il ne so


Bk M PKW’ÏB BOÏUMT.

dautoit pas que co vida dût atro si grand. L’oipértanee son’. ?, lot apprit quelle plaça importante colla familier » polito Ûguro aceiq,Mtt dnnti « a vin ot que) vidn ollo laissait dorrH>ra elle. Il sentit aussi qu’il foHnHobim{tûnnar tant espoir do la revoir, car 11 connaissait trop Won In caractère lit » In famlllo Dotril pour ne pas ôlre convaincu qua la Jeune filin ot lnt étalent désormais séparés pnr « no dlstancn infranchissable. L’intérêt qu’ello lni avait inspiré et la confiance qu’elle lni avait témoignée avaient prie dans son esprit un » teinta de tristesse, groco H la rapidité aveo laquello ils s’étaient entais, ot s’étalent caufamlns dans lo passa aveo les antres afsalions tendres dont il n’avait pins qno la regret.

Lorsqu’il reçut la lettre d’Atuy il fut trim-éma, mais il n’en son* tit pas moins qu’Us étaient séparés désormais par dos obstacles pins serions quo la distance. Cotte lettre lui perçait do voir plna eloiromont onssl la place qao la famlllo Dorrit assignait h celui qui Ion avait obliges autrefois. Il vit quo In polito Dorrit loi conservait on secret on tendre et rewnnaissaut souvenir, mais qao les autres lo confondaient djins leur mémoire aveo la goôlo, ot lo resta do lenr passa pou glorieux.

Dans ces méditations, qai remplissaient tontes « es journées, Il la voyait au contralto toujours telle qu’ollo « tait autrefois. C’était son innocenta oraio, sa délicate enfant, sa cher pstito Dorrit. Le chou-gomont de forlano qui la lui avait onlovéo no flt quo lo confirmer dans l’habitude qu’il avait prise lo soir où les roses nvaionl été emportées par lo courant, do se reprder comme on homme beaucoup plus ûgo qo’U ae l’était on effet. Il y avait dans l’affection qu’il portait à la petite Dorrit quoique ebose de tendre mais do pa-ternel qui oui causé à la jeune fllte une angoisse dont il ne se doutait guère. 11 sodgeait à l’avenir de sa petite amie, as mari qu’elle épouserait, avec un désintéressement qai eût brisé le cœur de la pauvre enfant eu loi enlevant jusqu’à la dernière lueur d’espérance.

Tout ce qui l’entourait l’entretenait dans cette habitude do se regarder comme un homme âgé qui avait désormais dit adieu pour toujours à ces sentiments contre lesquels il avait eu à lutter à pro-

ris de Minute Gowan, il n’y avait déjà pas si longtemps de cela, ne compter que les mois ot les saisons. Ses rapports avec M. et Mme Meagles étaient d’un gendre veuf avec les parents de sa femme. Si la sœur jumelle de Minute, au lieu de mourir tout enfant, avait atteint la fleur de l’ûgo et que Clennam l’eût épousée, la nature de ses relations avec les parents n’aurait pas été différente. Tout cela contribua insensiblement à lui mettre dans l’esprit qu’il était d’âge à renoncer au sentiment pour lequel il n’était plus fait,

. Il apprenait d’eus invariablement que Miaule leur répétait dans ses lettres qu’elle était benreuse et qu’elle aimait son mari ; mais, invariablement aussi, ii /oyait l’ancien nuage assombrir les traits de M » Meagles dès qu’il parlait de sa fille. Depuis le mariage il


U, PETITE »OHWT. 86

n’avait Jftuuvia été anssl radians qu’autrefois, Il so rossuntatt encore do la doulom ? qno lui aval ! onustlo ledépnrl do Chério. Il n’avait rion perdu d« son humeur lionnn, natorollo etfraupho ; mais conmm si ses Irails, à forco do contempler anns ceaso les portraits do BOS UUe.i, qui no pouvaient lui renvoyer qu’une esproasion loajoura la roftrao, loov eussent emprunté oan » lo savoir cotto uniformité, « on visage, dnnstmiB le » Jeux divers do sa physionomie, avait toujours an fond l’osprossion du regret.

Un samedi soir, pondant l’biver, donnant ao trouvait a la villa Meugles, lorsque Mmo Oowan la mero arriva dans l’équipage des Invalidas distingués do Hamplon-Court, cot équipage, voua envost, qui devait feindre d’être tour & tour la propriété oxelusivo dn locataire du Jour, ËIlo on descendit, a l’ombra do son grand éventail vort, pour hcnorar d’une visita M. ot Mmo Monglos.

« Comment nllos-voiw, papa Mouglos, ot VOUA, mamim Monglos ? demanda-Voile d’an ton encourageant 6 ses humbles alliés. Quand nves-vous reçu des nonvellos directes ou indirectes do mon pauvre garpa ? »

Mon pauvre garçon voulait dire mon fils ; et « alto façon do par » ler servait (sans quo porsonno eut lo droit do s’en offenser lo moins du monde) a entretenir la Action qno l’infortuné était tombé victime de ces intrigante do Meagles.

o EX cette Jolio enfant, eontinoa Mmo Oovan, en avoï-vous des nouvelles plus récentes que I« 8 miennes ? »

Jolio enfant donnait aussi a entendre, à’uno manière délicate, quo c’était cette beauté de Chérie qui avait seule captivé son fils, et lui avait fait faire lo sacrifice d’une foule d’avantages qui l’at-tendaient dans le monde.

a C’est vraiment une grande consolation, poursuivit la dame, sans se fatiguer a prêter beaucoup d’attention ans réponses qu’elle recevait, c’est une consolation inexprimable de savoir qu’ils sont toujours heureux. Mon pauvre garçon est d’un naturel si volage, il est tellement habitué à courir et à promener son inconstance parmi nne foule de gens qui l’idolâtrent, que l’assurance du bonheur de leur ménage est vraiment pour moi la plus grande consolation du monde. Je présume qu’ils sont gueux comme des rats, pana Meagles.

— J’espère bien que non, madame, répondit M. Meagles, agacé par celte question. J’espère qu’ils sauront bien administrer leur petit revenu.

— Oh, nonl cher Meagles ! répliqua la dame lui donnant uns tape sur le bras avec son éventail vert, qu’elle releva adroitement pour cacher un bâillement à la compagnie, comment on homme de votre expérience, un homme d’affaires comme vous…. car vous savez que sous ce rapport, vous êtes beaucoup trop fort pour nous qui ne connaissons rion à eus chosos-là…. (C’était encore une manière de faire entendre que M. Meagles était un habile intrigant)…. Comment pouvez-vous parler de bien administrer leur


m S.K PETITE IIOIUUT.

polit ravonu ? Mon panvta <*w pr$onl « dmlolstar quoique » centaines do gainerai V.t lujollo l’tiilta donna, la vayos-vons ndml » ninlror çnf pnpa Meaglos, VOUA vonle » plaisantât1 !

— Eh Mon, ©adnino, râpondtt fi-tavomont M, Moaglos, J » ra » patte d’être obtlfto d’avouer qu’Henry a déjà (ait dos doltes,

— Mon cnor honhommo.,,, Jn no fois pas do « drômonlo nvoo voue, parce qno non » somma » presque parante,.,, aal mais ont, tanman Monfllos, o’derin Mmn Ôowan, eonimn el n’était In ouoldôo ohanrdo qui la frappait pour la proiuthro fola, il y a « mira nona ans csptico do parental,.. Mon cher bravo nomme, dans co tnondo on an pool pas tout avoir, o

Nonvolln montra d’ln ?ln« or,avflO tonto la politesse po3slblo,q »iB Jusqu’alors lo SQccl’s nvolt couronna las efforts do cet Intrigant do Monulem Moio flownn trouva l’idée fil bonno qa’ollo appuya des-sns on épatant :

a Pas tout, Non, non, papa Meagles, dans ea moiido on no pont pas loue avoir.

—Et oserols-jo vous doruandor, modamo, riposta M. Menglos lo toint nn non nias onimd qno do coulonio, qui s’attend & tont avoir dons co mondo ?

—Oh ! personne, personne ! répondit MmoGoroan. J’allais dira…. mois vous m’avos fait oubllor, quesUonnoar qno vous êtes…. Qu’ul-lais-Jo dose voao dlrol… »

Abaissant son grand éventail vert, ollo contempla M. Monglcs d’an air râvoor, cherchant & recueillir es3 idées : co qui no contribua nullement a calmor l’irritation de ce gontloman.

« An ! J’y suis ! Oui, c’est cela ! roprlt Mme Gowau. 11 font vons rappeler que mon pauvre garçon a toujouro été babitaé ft entretenir certaines espérances. Peut-être ces espérances ont-elles été réalisées, peut-être ne l’entoiles pas été…. ’

— Autant dire tout de suite qu’elles no l’ont pas été, > Interrompit M. Meugles.

Mme Qorcon loi adressa no coup d’œU irrité ; mois ollo repoussa cette velléité de colère avec on hochement de tète et nn geste de son éventail, et continua sans changer de ton :

s Au reste, cela ne (oit rien & l’affaire. Mon pauvre garçon a été habitué h ce genre de choses-là, vons ne l’ignoriez pas et vons de » vies donc vous attendre nus conséquences. Moi-même, j’ai clairement prévu ces conséquences, aussi n’en suis-je nullement étonnée, Vous non plus, papa Meagles, vous ne devez pas l’être, impossible que vous le soyes. Vous aves dû prévoir tont cela. ■

M. Meagles regarda ea femme, puis Clennam, se mordit les fèvra3 et toussa.

a Et voilà mon pauvre garçon, poursuivit Mme Gowan, & qui l’on fait part, en fait d’espérances, qu’il y a un petit chérubin en expectative, avec tontes les dépenses qui s’ensuivent, pour subvenir à cette addition de famille I Pauvre Henry I Mais ce qui est fait est fait J U est trop tard maintenant pour y remédier. Seulement, papa


U PETITE nOHRIÎ. 87

tfaaglea} na parles pas dos dettes qu’ils ont pu faire cornu » d’une dtatvetlo, parce que ce serait par trop fort,

— Trop fort, nimlnmo, dit M. Meagles, comuio s’il demandait MO explication.

—• lift, 1M n’écria Mrao Qowan, remettant papa Moaglea & on plaça par uu KUUIU expressif de « a main. Certainement, c » serait trop fort pour la mbre do mon pauvre gardon ; elle nWait pas la force de supporter cela, Us sent mariés et nous no pouvons pas faire qa’ila ne le soient pno. hh, lai Je aais cola. Voas o’aves pas besoin de me le dire,papaMoaglos. Joie sais parfaitement bien..,. "Qae dlsals-jo dona tant a l’heure ? Que c’est une grande consolation qu’ils continuant è vivre heureux ensemble. Il faut espérer que cela durera. It faut espérer que la Jolie enfant fera tout ce qa’olle peut pour rendra mon pauvre garçon baareui ot satisfait. Papa et maman MOBRIOB, n’oo parlons plus. Noos n’avons Jamais envisagé cotte question du mémo point do vno, et nées no changerons pas. La, lai G’ost fini, je ne dirai plus rien. •

It est certain que Mme Oowan, maintenant qu’ollo avait dit font oo qa’olle avait & diro poar consorvor sa position mythologique au milieu des oaogos, et pour avertir M. Heagles qu’il ne devait pae eo tlguror qu’on lo laisserait jouir on pals des bosseurs d’une pa-roUlo alliance, était touto disposée a ne pas abuser do sa victoire en poussant Ici choses trop loin. Si M. Moagles avait voulu « "conter lo coup d’coll suppliant de sa femme ou lo geste expressif de donnera, il aurait permis a la domo de s’éloigner dans toute la Joie du triomphe. Mais Chérie était ICB délices et l’orgueil de son cœur : s’il avait Jamais pu la défendra avec pins de dévouement on l’aimer avec plus de tendresse qu’aux jours où elle était le soleil de ea maison, c’eût été maintenant, maintenant qu’elle n’en faisait plue le charme ot la grâce, maintenant qu’elle était pardao pour eux.

a Madame Qowan, dit M. Meagles, J’ai toujours été un homme tout romt. Je voudrais essayer de me livrer a des mystifications élégantes, eoit peur me tromper moi-même, soit pour tromper les autres, soit pour me tromper moi-même en trompant las autres, que très-probablement je n’y réussirais pas.

— Papa Meagles, répondit Mme Qowan avec on sourire affable, tandis que l’incarnat de sa joue paraissait pins vif que de coutume, à mesure que le reste de son visage devenait plue pale, c’est très-probable.

— Par conséquent, ma bonne dame, continua M. Meagles, qui avait beaucoup de peine à se contenir, J’espère que je puis, sans blesser personne, prier les autres de vouloir bien nrépargner des mystifications de ce genre.

— Maman Meagles, remarqua Mme Qowan, votre brave remma est incompréhensible ce soir. ■

En « ’adressant à cette digne lady, Mme Qowan comptait lm faire prendre part & la discussion, afin da lui chercher noise et de rem*


88 LÀ PETITK WQBÏttï’.

potier sor « Mo nno vlstoiro facile. Mais M. Moaglos intervint pan ? dé€onrort>>j>catta rosodo RHOVCO.

« Moro, dit-il, WB8 n’etos pas do fora », TOR « nora ; la » armes« 9 « ont pas <fa »leB> J » www pl« dM » *« ma lalsaor répondro. Voyons, piodamn Gowan, voyonal Wehon » d’avoir d« bon sans, et d’avoir nvea eoln nn peu de non cotai1 et de loyauté, N » plaignait pua Henry et |o ne plaindrai pas Mlnnlo, il no faut p »a la dedans no voir qno votre Aie, ma entai damo ; cône serait ni raisonnable ntjoaio. No disons pas qno nanti espérons qno Mlnnlo rendra volro fllo hmirons, ni infime qno non » espérons qno volro fila fora lo bonbon ? do Miimlo (M. Meaglea ivovolt pan M-wAme l’eJr tro8-fcenro »x on prononçant ees paroles), mois dises » qno nona « apurons qu’ils m rendront boutons œotnollomont.

—• C’est évident et reaionn-on la, pbro, dit In bonoo et « met* liante Mnm Maaglos.

~= Mois, non, moro, répliqua M. Monglos, pas encore : tant a l’heure. Je uo puis on rosier la) j’ai oncoro quelques taoîa o dira. Madame Gowan, j’espàro qno vooa no mo trouves pas tropoRcito. Jo crois qno je n’en ol pas l’air.

— Bien ou contraire, répondit Mmo Qowan, secouant a la fois sa tOto ot son éventail vert, afin do donnor pins d’énergie & eolto dénégation,

— Mord, madame Très-bien. Néanmoins, Joaw sens un pan,… Jo ne voudrais pas mo servir d’nno expression trop forte…. dirai-jo nn pen blesse ? demanda M. Meagtesa’on ton conciliateur, plein de franchisa ot de modération.

. — Vons n’avos qu’a dire comme vous vondros. Cola m’est par* faitement indifférent.

— Non, non, ne répondes pas ainsi, ce ne serait pas aimable. Jo me sens done sa pen blessé lorsque j’entends dire qno l’on a dû prévoir ce qoi arrive, qu’il est trop tard maintenant, et lo reste.

— Vraiment, papa Meugles ? Efi bien, cela ne m’étonne pas da tout.

— Tant pis, madame, riposta M. Meagles. J’espérais au moins qne cela vons aurait étonnée, et qne vous n’auriez pas cru générons de venir, de gaieté de ccenr, me blesser dans on endroit aussi sensible.

— Je ne suis nullement responsable, vons saves, des reproches que pent vous adresser votre conscience, »

Le pauvre M. Meagles demeura immobile de surprise.

a Si par malheur vous vons reconuaissies dans mes paroles, poursuivit Mme Gowan, à qui la fante ? Si vons sentes où le bât vons blesse, ce a’est pas à tnft qu’il faut en vouloir, papa Meagles.

— Mais, morbleu, madame I s’écria M. Meagles, cela revient a dire….

—Allons, papa Meagles, papa Meagles, interrompit Mme Gowan,


u. w,mB ITORIUT. m

qnt « ’osprluioit avoe on « ang« froid et nno amabilité oslréwes dlrn qnnGon interlocuteur aMchawtînit lo moins da monda ; peirt-Ôtro, « A » d’éviter las méprises, foral*jo miens do parler nroi-m« « ro en mon nom qno do vans laisser prendra lu peina do parler pour mol, Celarevient « dire, nvos-vons commencé…. Avec voira permission, J’achèverai In pnraso. Cola revient a dira (non fjvio je lionne a appwjer Iti-desans, nt môme à vous lo rappeler, car cala na aor> virait ft. lien ; mon unique désir est au contraire d’an « ortie la moins mol possible)..,, mie danois lo eommancaraon. je ma suis opposée a co marines da votre invention, et que je n’y ni consenti qu’à contre-cœur et on dernier montent.

— Werol s’écria M. Meaflles, Entonrtes-vous cela ? Arthur, en-tande^vens ce qno dit madame ?

— Comme la eallo est d’nnn dlmonalon eommodo,dUMm8Gowan, « m regardant ontnnr d’elle sans cesser do s’évontor, « t ft tous égards on no pnntmlonx disposéo parles cbarmoa dolaeonvoraa-tlon, jo me Ogore qae (ont le monde n dit m’entendra. »

Il e’écouin quolquos minutes avant que M. Meagles pût se eramponnor a sa chaise avee nsso » de formaté pour e’empêchor do faire un bond an premier mot qu’il dirait on râpons ».

a Madame, dit-il onOn, je regrette quo vons m’y obliglox, mais vons me jiermetrea de vons rappeler la condoito et lo langage qne j’ai tenus dopnls lo commencement.

— Obi mon cher monelour, répliqua Mme Gowan, souriant et hochant la telo avao nnoird’lnlolllgonco accusât, ica, je les al parfaitement compris, je vous assure.

— Avant cotte époquo, madame, continua M. Moagles, je n’avais jamais sa ce que c’était que le chagrin. Oh I non ; js n’avais jamais connu l’inquiétude et la peine, et c’a été pour moi une épreuve si douloureuse que…. »

Que M, Moagles, en un mot, ne put en dire davantage a ce sujet, et se cacha le visage dans son foulard.

o J’ai parfaitement compris toute l’affaire, reprit Mme Gowan regardant tranquillement par-dessus son éventail. Puisque vous en avez appelé à M. Clennam, vous me permettras d’en appeler h lui à mon tour. 11 soit si j’ai été prise ou non pour dupe.

— Il me répugne, répondit Clemvam, vers qui tous les regards venaient de se diriger, de prendre part & cette discussion, attendu que je désire demeurer en bonne intelligence avec £f. Henri Gowan. J’ai des motifs très-sérieux pour le désirer. Mme Gowan, 11 est vrai, dans une conversation que j’ai eue avec elle avant le mariage, a attribué à mon ami, M. Meagles, le dessein de conclure cette union ; et j’ai essayé de la détromper. Je lui ait dit que je sa-vais (et c’était vrai : je le sais miens que jamais) que M. Meagles s’y est fermement opposé en paroles et en action jusqu’au dernier moment.

—Là t dit Mme Gowan, tournant vers M. Meagles la paume de ses deux moins étendues, comme si elle représentait la justice en


w h\ PETITS BQBWT.

jwrâoniio, et eonsolKoit an « onpaWo d’avouer son crime, puisqu’il y « volt contra lot de* prouvas eerasautes. Vous voyosl TrWbfen ! MaIntQn&at, papa et maman Meugles (tel Mme Qownn sa leva), je prendrai la Ubsrté de mettra on tenno a cotlo formidable contra-veraa. Je ne dirai nias tin mot do la Justice do ma cause, J’oJou-tara ! saolewont que c’est la ono nouvelle prouva de ce que l’expérience o déjà démontré rallia fois} « es choses-la ne tournent Jamais bien,… on, comme dirait mon pauvre « arçon, on on ost ponr oos frais…. bref, cala ne réussit Jamais….

— Qno ! gooro de choses ? demanda M. Menglos.

— CVB » on vain qno des personnes qui ont des ontéeédonts ei dis » semblables chorehoraiont a n’apparier onsomblo s lorsqu’on étriTigo hasard matrimonial vient d’avonloro les bousculer ensemble, plutôt que les atteler les unes ovoe les autres, il est Smposslblo qu’olloa voient do môme point de voo l’accident qui les a rapprochées violemment. Cela na réussit Jamais.

— PorniottoB-moi do vous faire observer, madame…. commença M. Moaglos.

—Non, nonl interrompit Mme Qowan. À quoi bon ? N’ost-eo pas on fait avéré ? Cela ne réussit Jamais. Donc, s’il vous plaît, je enivrai mon chemin et vons le vôtre. Cela ne m’empêchera pas de recevoir toujours avec plaisir la Jolie femme de mon pauvre garçon, et je m’efforcerai de vivre ovac ollo dans les termes les pins (uTeclueui. Mais, quant a ces relations oit l’on no sait si l’on est avec des parente on des étrangers, il n’y a rien de plus agaçant ni de plus assommant, si mon que cela finit par un état de choses trop grotesque ponr pouvoir dorer. Je vous assure que cela ne réussit jamais. »

Mme Qowan adressa on saint souriant an salon plutôt qu’à ceux qui s’y trouvaient, et fit ainsi ses adieux a papa et à maman Meugles. Clennam se leva ponr la reconduire jusqu’à la boite & pilules qui servait alternativement de bonbonnière a tontes les pilotes de HampfanvCourt. La penslonnairo de l’État monta dans ce véhicule avec une sérénité distinguée et roula.

À partir de ce Jour, cette dame se plot à raconter à ses amis, d’un ton de badinage enjoué, comment, après bien des efforts, elle avait découvert qu’il n’y avait pas moyen de connaître les parents de la femme d’Henry, ces gens qui avaient tant intrigué pour attirer son pauvre garçon. Avait-elle réfléchi d’avance qu’en sa dé* barrassant d’eux, elle donnerait meilleur air à son mensonge favori, s’épargnerait quelques visites ennuyeuses, et ne courrait aucun risque, puisque la jolie enfant était bel et bien mariée, et que son père l’aimait à la folle ? Mme Qowan, la mère, pourrait seule répondre à cette question. Néanmoins l’auteur de la présente histoire a aussi son opinion à cet égard, et il est décidément ponr raffiMoalive.


Ui PETITE fiOBMT, 81

CHAPITRE IX.

Pâralsl diaparatoi

« Ar buv, mon garçon, dit M. Meagles le lendemain soir, mère et moi ions avons causa de notre entrevue d’hier, et nons ne se* rions pis a nolro aise et nous laissions las cliosoa dons cet état. Cotte oMgonto parente a nons…. celte chère dame que vous aves vuo blor….

— Je comprends, dit Arlhur.

— Cet ornement do la sociale, malgré sa condescendance et son aflobilltô, pourrait blon DOUB représenter sons an fans Jonr. Nons sommes prêts à endurer bien des choses par amour pour Chérie, mois si ça loi était égal, nons aimerions mieux ne pas laisser sans réponse les insinuations do cette dame.

— Bon, dit Arthur. Continues.

— Car, vosee-vouB, poursuivit M– Meagles, cela pourrait nons faire du tort dans l’esprit de notre gendre, cela pourrait même nous faire du tort dans l’esprit de notre fille, et causer beaucoup de désagréments domestiques. Vous comprenez ça, n’eat-co pas ?

, — Certainement, répliqua Clennam. H y a beaucoup de raison d’ans ce que vous dites. ■

Il venait de regarder Mme Meagles, qui était toujours dn coté du bon sons, et il avait lu dans son visage ouvert qu’elle le priait de donner raison à M. Meagles.

i De sorte que nous sommes fort disposés, mère et mol, ajouta M. Meagles, à faire nos malles pour nous eu retourner ches les en avant marchons. Je veus dire que nous sommes fort disposés à nous mettre en route et à traverser la France au galop pour aller en Italie retrouver notre Chérie.

— Et je ne crois pas, répondit Arthur, touché par le bonheur qui éclairait par anticipation le visage de Mme Meagles (elle avait dû ressembler beaucoup à sa fllle, autrefois), que vous aies rien de miens à faire. Si done vous me demandes mon avis, je vous conseille de partir demain.

— Bien vrai, hein ? dit M. Meagles. Mère,voilà ce que j’appelle une approbation en règle, s

Mère, avec on coup d’œil de reconnaissance qui fit beaucoup de plaisir à Arthur, répondit qu’en effet on ne pouvait mieux les confirmer dans leur avis.

« D’ailleurs, reprit M. Meagles, pendant que l’ancien nuage rove* Sait assombrir sont front, d’ailleurs le bit est que mon gendre a


ôâ ÎA PETITE noniUî.

déjà contracta do nouvelles dettes, et jo supposa qu’il ma faudra la tirer d’embarras encore « no fols. Qnand H n’y aurait que ce motif-la, non » ferons pmit-AIro aussi Won d’aller là« »a » en amis voir an peu ce qui s’y passe. Et puis, voilà more qui s’inqnibto hoau-conp trop (« ’est assea naturel pourtant) de la snnté de Chérie, et qui désire qu’elle ne soit pas sonle dans ira moment comme celui-là. l’enjoins est-il, Arthur, que notra panvro Chérie est bien loin et ’ra’ollo doit se trouver bien iaolon an milieu d’ano ville étrangère tons les circonstances actaelies. On aurobean la soigner aussi bien que la plus grande dame du pays, elle n’en est pas moins très-loin ; ear, si le dicton populaire nous repaie qu’il n’y a pat de jialitchea soi, ovofl voire pormisston. j’ajouterai ceci nu provorno : c’est qu’on a btinv » être a ftoiuo, on n’ost pas peur calachoa soi.

— C’est parfaitement exact, répondit donnant. Voilà pins do raisons qu’il n’en faut pour partir.

— Je sois charme que vous ponsiaa connue moi ; cola ma décide. More, ma chora, tu pans conunoneor tes préparatifs. Nous avons perdu notre bonne petite interprète (elle parlait à ravir trois langues étrangères, Arthur, vous l’avos entendue bien des fois ; c’est donc toi, mèro qui seras obligée do me tirer d’ombarras, comme ta pourras. À l’étranger, J’ai toujours besoin de quelqu’un pour me tirer d’ombarras, dit M. Meugles boebant la tâte, je m’embourbe à obaquo instant. Je vais bien encore jusqu’au nom substantif, mais, passé cela, je m’embrooillo…. et encore lo substantif lui-même suffit quelquefois pour me tenir ou gosier, pour peu qu’il soit coriace.

— Mais, j’y pense, répliqua Clennam, Cavalletto est à votre service. 11 ira avec vous si vous voulez. Je ne voudrais pas le perdre, mais je sais que vous me le ramèneras.

— Je vous remercie, Arthur, répliqua M. Meagles, réfléchipsant à cette proposition : mais je ne crois pas que je profite de voire offre. Non. Je me laisserai remorquer par mère. Caval-Looro (voilà déjà ua nom qui à lui seul suffit pour m’embonrber avant de partir, cela ressemble au refrain d’une de nos chansons à boire), Caval-Looro vous est trop utile : je ne veux pas vous en priver. D’ailleurs Dieu sait quand nous reviendrons, et on ne peut pas vous l’enlever pour nn temps indéfini. La maison n’est plus « e qu’elle était. Elle ne renferme que deux petits êtres de moins qu’elle n’en renfermait autrefois…. Chérie et son infortunée bonne, TaUycoram ; mais elle nous parait bien vide maintenant. Une fois en route, nous ne savons pas quand nous reviendrons. Non, Arthur, me voila bien décidé à me laisser remorquer par mère. »

Clennam pensa qu’en somma, Us se tireraient peut-être miens d’affairo tout seuls, et il n’insista pas.

Si vous voulez bien venir ici de temps en temps et y rester pour vous reposer et changer d’air, lorsque cela ne vous ennuiera pas trop, reprit M. Meagles, je serai heureux…. et mère aussi sera leureuse, j’en suis sûre…. de penser que notre vieille demeura,


t& PETITE DÛRRIT. 93

enfârement déserta, et que les dons onfants qol noua regardent la. sur lit muraille, ont quoiqu’on pour leor renvoyer un coup d’ceii d’amitié. Vous « ppartenes tellement a la maison, Arthur, voua Aies tellement do la famille, et nous aériens tons été si honran* si cola, avait pu se faire…, mais, voyons nn peu…. Quel tomp) toit-il poor voyager ? »

M. Meagles se tôt, toussa, et se leva pour aller regarder par 1| erelsc" ».

Tottt te monda fut d’accord pour trouver que le tesaps promettes, d’olro magnifique, et Clennam ont soin de ne pas laisser la con » versation empiâter sur un terrain pins dangereus. Jusqu’à ca qu’elle fut devenue plus calme. Alors À commença peu à pea a parler d’Henry Gownn, do aa vivo intelligence, et des aimables qualités qu’on loi trouvait lorsqu’on savait le prendra ; il appuya aussi sur l’affflollon slncoro qwo l’artisto avait pour sa femme. Clennam ne manqua pas do produira l’offet voulu sur le digne M. Moagles, dont ces éloges ranimeront lu gniole, et qui prit mère a témoin quo son verni le plus cher était do vivre en bonne amitié ot on bonno intelligence avoe son gondro. En quelques hoares les moubles forent enveloppés pour les défendre contra la poussière pendant l’absonco de la famille (on, selon l’expression de M. Meugles, on ut la toi. lutte de mut de la maison et on loi mit les cheveux en papillotes), et, quelqnos Jours plus tard pore ot mers étaient partis. Mme Tic-kit et le traité de médecine du docteur Bnchan montaient la garde, comme autrefois, derrière le store de la salle à manger, et les pieds d’un promeneur solitaire écrasaient les feuilles mortes dans les allées da jardin désert.

Comme il aimait cet endroit, il laissa rarement passer une semaine sans y retourner. Quelquefois il y restait tont seul depuis le samedi soSrjosqa’aù lundi matin ; d’autres fois son associé raccompagnait ; d’aubes fois encore, U ne faisait que de se promener une heure on deux dans la maison et dans le jardin, puis, après s’être assuré que tout était en ordre, il s’en retournait & Londres. Il trouvait toujours Mme Tickit assise à la fenêtre de la salle à manger, attendant le retour de la famille, coiffée de son tour de cheveux noirs et armée de son traité de médecine. Dans une de ces visites, Mme Tickit le reçut avec ces paroles. « Monsieur Clennam, j’ai à vous dire quelque chose qui vous surprendra. »

Le quelque chose en question était une nouvelle ai étonnante que Mme Tickit avait quitté sa croisée favorite pour se montrer dans une allée du jardin lorsque Clennam y pénétra par la grille qu’on venait de lui ouvrir.

à De quoi s’agit-il, madame Ticlrit ? demnnda-MI.

— Monsieur, répondit la fidèle dame de charge -après l’avoir

conduit dans la salis à manger, dont elle referma la porte ; ou Je

n’ai jamais va de ma vie cette enfant égarée et aveuglée, ou c’est

elle que j’ai vue hier soir en chair et en os à l’heure dn crépuscule.


9«  J« A mnm noiuur.

— Vous no voulez pas dire TnUy….

—….coram ? mais si ! Interrompit Mme Tickil, achevant do coup sa confidence »

— Ou cela ?

— Monsieur Clennnm, répliqua Mme TicWt, j’avais les yens un peu appesantis, sans doute pour avoir attendu un peu plus long-temps que d’habitude won thé que Marie-Jeanne était en traia de préparer. Je ne dormais pas. On ne paut môme pas dira que je sommelllala. Ce serait plutôt ce qu’on appelle veiller les yeux fermés, s

Sans demander une explication plus détaillée de cette situation anomale si eurieuBe, Clennnm se contenta de dire : « Je comprends. Et après ?

— Après, monsieur ! continua Mme TicUit, je pensais à une chose on a une autre. Absolument comme vous pourries le faire vous-même : comme le premier venu pourrait le faire.

— Précisément. Ensuite ?

— Et Je n’ai pas besoin de vous dira, monsieur Ciennam, que, quand je me mets a songer à uoe chose ou h une autre, poursuivit Mme Tlcliit, Je pense a la famille. Car, Dion merci ! continua-t-ollo, en prenant un air d’argumentation philosophique, nos pen-séas ont beau s’égarer, elles roulent plus ou moins sur co qui nous trotte dans la tête, bon gré mal gré, monsieur, et personne ne peut les en empêcher. >

Arthur reconnut par un signe de tête la vérité de cette découverte.

a Vous saves cela par vous-même, monsieur, j’ose le dire, reprit MmeTichit ; nous le savons tous par nous-mêmes. Ce n’est pas notre position dans le monde qui peut rien changer à cela, monsieur Ciennam : les pensées sont libres !… J’étais donc en train de penser à une chose on à une autre, et surtout à la famille ; non pas à la famille d’aujourd’hui seulement, mais à celle d’autrefois. Car à mon avis, dès qu’on se met à penser à une chose on à une autre, il semble que le jour commence à baisser dans l’intelligence, et, comme on n’y voit plus clair, tous les temps semblent présents, et il fout du temps quand on sort de cet état-là pour réfléchir et savoir où on en est. »

Arthur fit encore un signe.de tête ; il se serait bien gardé de prononcer une parole, de peur de fournir à Mme Ticbit une nouvelle occasion de faire montre de ses facultés conversaUvea.

o Par conséquent, ajonta Mme Tickit, lorsque j’ouvris les paupières et que je la vis regardant en chair et en os à travers la grille, je les refermai sans seulement tressaillir ; <ar elle se trouvait là juste an moment où, dans ma pensée, elle appartenait à la maison comme vous et moi, de sorte que je n’avais pas songé alors qu’elle s’était sauvée. Mais, monsieur, lorsque Je rouvris les paupières une seconde fois, et que je vis qu’elle n’était pas là, j’eus de suite la chair de poule, et je me levai d’un bond.


M PETITE DORMT. 95

— Et voua av« 8 couru dotera ?

— Aussi vite que mes pieds ont nu me porter} mais, vans me croiras el vans voulus, monsieur Clonnam, on n’apercevait pas même, dans tonte la vaste étendue du ciel, io pâlit doigt do cette Jeunesse. >

Arthur, passant naturellement aur yansence do cette constellation d’un nouveau genre, demanda o Mme TloUit si elle avait elle* même franchi la griller

« Je suis sortie, Je suis revenue, Je suis allée de tous les côté », répondit la dame, et pas la moindre trace do Tattvcoram. ■

Il demanda, ensuit ? à Mme Tiekit combien elle supposait qu’il s’était écouté de teraps entre les deus élévations de paupières dont ello avait parla. Mme Ticbit, bien qu’elle fll à cette question une réponse mliiuUease et circonstanciée, hésitait entre cinq secondes et dis minâtes. Il paraissait el évident qu’elle ne savait pas & quoi s’en tenir a cet égard, et qu’elle avait été réveillée en sursaut, quo Qennam était disposé à regarder toute cette vision comme un rave. Sans blesser la susceptibilité do Mme TicUit en lui confiant cette solotion incivile du grand mystère qui la troublait, U se contenta de garder son incrédulité pour lui, et c’est probablement ce qu’il aurait fait Jusqu’à la On dé ses Jours sans une circonstance qui vint le faire changer d’avis.

Il descendait le Slrand a la nuit tombante, précédé par l’allu meur de réverbères, a l’approche duquel les lanternes ternies par le brouillard s’illuminaient l’une après l’a-lre comme autant de tournesols ?si se seraient épanouie tout d’un coup, lorsqu’une file de voitures chargées de charbon et venant d’un des entrepôts du quai obligea les piêtocs & s’arrêter un instant sur le trottoir. Clennom, qui avait marché USSSB vite, s’abandonnait au courant do quelque rêverie, et la brusque interruption apportée à cette double opération de son esprit et de ses pieds » fit qu’il regarda autour de lui d’un air ébahi, ainsi qu’il arrive à la plupart des gens en pareille circonstance.

Il aperçut alors devant lui (il se trouvait séparé d’eux par quelques passants, mais pas asses néanmoins pour qa’il ne pût pas, s’il avait voulu, les toucher en allongeant le bras)…. Tattvcoram avec un inconnu d’un aspect assez remarquable. C’était un homme à l’air fanfaron, au grand nés recourbé, dont la moustache noire b’tait aussi fausse de ton que ses yeux étaient fans d’expression ; à sa manière de draper son lourd manteau, il était facile de redonnai tre nn étranger. Sa toilette annonçait un voyageur, et il paraissait n’avoir rejoint la jeune fille que depuis quelques instants. Tandis qu’il se penchait (car il était beaucoup pins grand que Tattvcoram) pour éconter ce qu’elle lui disait, il regardait derrière lui de l’air soupçonneux d’\ Ï homme qui est accoutumé à craindre d’avoir quoiqu’on à ses trousses. Ce fat ainsi que Clennam aperçut son visage,,au moment où les yeux de l’inconnu parcouraient la foule des piétons aann s’arrêter plutôt sur lui que sur tout autee passent


98 IÀ PETITE BQRÏtfT.

Il avait & peine retourna la tôto, toujours penché pour nions entendra la Jeune fille, lorsque l’embarras cessa, et la foule on moment arrêtés put continuer son cbemin. Se baissant toujours pour tf conter Tattyeoram, l’inconnu s’avancoit à côté d’elle ; donnant les suivit, décida a obtenir la clef dp cette énigme inattendue : il voulait voir eu ils allaiont.

Au moment oit il venait de prendre cette résolution, et elle ne fut pas longue & prendra, il tut de nouveau obligé do s’arrêter tout court. Ceux qu’il suivait s’engagèrent tout & coup dans le passage de l’Adelpbt, Tattyeoram servant évidemment de guide & l’étranger, ets’avancerenttout droit comme pour gagner la terrasse qui domina la Tamise.

Ea cet endroit, même de notre temps, Il y a toujours une brusque interruption de l’activité bourdonnante du Strand. Les mille bruits de cette grande rue s’amortissent tout a conp, comme si Von venait de se mettre du coton dans les oreilles on do s’envelopper la tête hermétiquement. À cette époque le contraste était plus frappant encore qu’il ne l’est aujourd’hui, car il n’y avait pas alors une foule de petits vapeurs sur la rivière, ni d’autres débarcadères que des escaliers de bois très-glissants, pas de cbemin de fer sur l’autre bord, pas de pont suspendu ni de marché au poisson dans le voisinage, pas de trafic sur le pont de pierre le plus rapproché, rien qui remuât sur la rivière, que les canots de passeurs et les bateaux de charbon de terra. De longues rangées de ces derniers navires, amarrés dans la boue aussi solidement que s’ils ne devaient jamais se remettre à flot, donnaient & la rive un aspect lugubre des qu’il faisait un peu sombra, et refoulaient vers le milieu du fleuve le peu de mouvement qu’on y voyait. À toute heure après le coucher du soleil, et surtout vers le moment où ceux qui ont quelque chose à manger rentrent chez eux, tandis que la plupart des malheureux qui n’ont rien vont se glisser dans les rues pour mendier ou pour voler, c’était on lien désert qui dominait une scène pins déserte encore.

C’est justement à cette heure que Clennam s’arrêta an coin, soi-vant des yeux la jeune fille et l’étranger qui descendaient la rue. Ce dernier faisait tant de bruit en marchant sur le pavé sonore que Clennam craignit d’abord d’attirer son attention en y réveillant de nouveaux échos. Mais, lorsque le couple mystérieux ent dispara en tournant le coin, obscur qui conduisait à la terrasse, il les suivit en affectant aussi bien qu’il le put l’air d’un promeneur oisif.

Lorsqu’il tourna le coin sombre, Tattyeoram et l’étranger s’avançaient le long de la terrasse vers une personne qui se dirigeait de leur côté. Si Clennam eût vu cette personne seule dans les mêmes conditions de lumière, de brouillard et d’éloignement, peut-être ne

l’aurait-il pas reconnue an premier abord, mais il était mis sur la

voie par la présence de Tattyeoram, et reconnut tout de suite

MlleWade. H s’arrêta va coin, regardant dn côté de la rue comme s’il eût


LÀ PETITE IHHUUT. 9 ?

donna rendes-vous & quelqu’un qui devait arriver par la, molaeana perdra de vas les trais promeneurs. Lorsque ceux-ci sa forant rejoints, l’inconnu dla son chapeau et aalna Mlle Wade. Taltyeoram parât la présenter a sa maltresse, en l’excusant d’être venu trop tôt on trop tard, on de je ne sais quoi ; nuls elle s’éloigna de quelques * pas pour les laisser seuls, Mlle ’Wade et l’étranger se mirent alors a se promener sur la terrasse ; celui-ci avait l’a* ? extrêmement poli et galant ; Mlle "Wade, an contraire, semblait extrêmement nan-taine et réservée, ’

lorsqu’ils arrivèrent près do coin et rebroussèrent chemin, elle lni disait :

a Si je me prive pour cela, monsieur, c’est mon affaire. Ne vous occupe » que de ce qui vous regardo, et ne me faites pas de ques » tiens.

— Par le ciel, madame ! s’écria l’inconnu aveo un nouveau salut, si j’atétéiadlscret,ue vous enprenes qu’à mou profond respect pour la force de voire caractère et h mon aduriratiou pour votre beauté.

— Je ne demanda ni l’un ni l’autre à qui que ce soit, répondit Mlle Wade, mais a un homme de votre espèce moins qu’à personne. Continues votre rapport.

— Me -ardonnes-vous ? demanda l’autre d’an ton de galanterie humiliée.

— Je vous paye, répllqna-t-elle ; c’est tout ce qu’il roua faut, » Arthur ne put deviner si Tattycoram se tenait à dislance parce

qu’elle ne devait pas entendre celte conversation, ou parce qu’elle savait d’avance de quoi il s’agissait. Quand ils se retournaient an bout de leur promenade, elle se retournait et faisait comme eux. Elle marchait les mains croisées devant elle en regardant la rivière : c’était tout ce qu’Arthur pouvait voir d’elle sans se montrer loi-même. Par un heureux hasard, il y avait là un flâneur qui attendait réellement quelqu’un, et qui tantôt se penchait par-dessus la balustrade pour voir la rivière, tantôt se rapprochait du coin obscur pour regarder dans la direction de la rue, de manière que la présence de Clennam appelait moins d’attention.

Lorsque Mlle Wade et son compagnon revinrent, celle-ci disait :

o II faut que vous attendiea jusqu’à demain.

— Mille pardons ! répondit-Il. Mais c’est vraiment bien désagréable I Cela ne peut donc pas s’arranger M soir ?

— Non. Je vous répète que Je dois l’allée chercher moi-même avant de vous le donner. ■>

Elle s’arrêta au milieu du chemin comme pour mettre un à la conférence. L’inconnu s’arrêta aussi naturellement. Tattycoram se rapprocha d’eux.

« Cela me gêne un peu, dit l’étranger : un peu ; mais, sacrebleul ce n’est rien en comparaison du service rendu. Je me trouve justement sans argent ce soir. J’ai bien un excellent banquier dans cette ville, mais je préfère ne pas m’adresser à cette maison-là avant de pouvoir tirer sur elle pouiviine’Sûlame assez ronde.

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  • 98 IÀ PETITE BQRïUî.

— Henriette, dit Mile Wo.de, entendea-vous ovoa loi…. avoo la gentleman qoo voila…. pour lai envoyer quelque argent de » nain. »

Ello prononça ces paroles en escamotant le mot gentleman Voua • façon qnl lo rendait plna méprisant que l’accentuation la plus masquée, pals elle continua tranquillement a s’avancer.

L’inconnn se pencha de nouveau et Tattycoram lui parla encore pendant qt. ils suivaient tous les deux Mlle Wnde. Clennont regarda alors l’ancienne nonne de Chérie pendant qu’il s’éloignait, n remarqua que ses veux noirs et brillants se fixaient sur l’étranger avec un air scrutateur, et qu’elle évitait de lo touchor on marchant à côté de lui Jusqu’au bout de la terrasse.

Un pas bravant et solitaire qui résonna sur le pavé prévint Arthur, qui n’avait pas pu distinguer ce qui se passait dons robscu » rite, que l’inconnu revenait seul. Il gagna le milieu de lu chaussée, comme s’il se dirigeait vers la balustrade, et l’étranger s’éloigna d’un pas rapide, le bout do son manteau rejeté sur l’épaule, et chantant le refrain d’une chanson française.

Clennam se trouvait tout seul maintenant sur la terrasse. Le flâneur avait disparu aussi bien que Mlle Wade et Tattycoram. Plus désireux que jamais de voir ce qu’elles devenaient pour pouvoir en donner quelques nouvelles à son ami M. Meagles, il sortit par l’extrémité opposée, avant soin de regarder autour de lui avant d’avancer. Il avait deviné qu’elles commenceraient pout-ôtre par prendre une direction opposée & celle qu’avait suivie leur ci-devant compagnon. H ne tarda pas, en effet, à les apercevoir près du passage, dans une rue de traverse qui n’aboutissait nulle port et qu’elles n’avaient prise évidemment que pour laisser a l’inconnu le temps de s’éloigner. Elles descendaient tranquillement, bras dessus bras dessous, d’un côté de l’impasse, puis traversaient et remontaient de l’autre côté. Mais, lorsqu’elles eurent regagné le coin de la rue, elles reprirent l’allure régulière des gens qui ont un but en vue et une certaine distance à parcourir. Elles se mirent à marcher asses rapidement, et Clennam hâta le pas afin de ne pas les perdre des yeux.

Traversant le Strand et Covent-Garden (sons les croisées de son ancien logement, où la petite Dorrit était venue lui rendre visite un soir), elles se dirigèrent en diagonale vers le nord-ouest, passant devant le vaste hôpital auquel Tattycoram avait emprunté une partie de son nom et gagnèrent Gray’s Inn Road. Clennam était dans ce quartier-là comme chez loi, grâce à Flora, qu’il y connaissait, sans parler du Patriarche ni de Panchs, et U n’eut pas de peine à les suivre de l’œil, n commençait à s’étonner et a se demander où elles allaient se rendre après, mais sa surprise augmenta lorsqu’il les vit entrer dans la rue du Patriarche. Cette surprise ne fit que croître et embellir en les voyant s’arrêter devant la porte patriarcale. Un double coup de marteau, asses discret, une clarté sur la chaussés a bavera la porte ouverte, un court


LÀ PETITE UORMÏ. 88

intervnUo pou ? adresser « no question a la bonne et recevoir la réponse, nuis les deux visiteurs entreront et la porto sa referma.

Apres avoir regardé autour do lui afin do s’assurer qu’il no revoit pas, et s’être promonô quelques minutes devant la maison, Arthur frappa a son tour. La porte loi fut ouverte par la même bonno qu. mit le même empressement qu’autrefois h le conduire au salon do Flora.

Flora n’avait personne avee elle qne la tante de M. Finchtag, Cette respectable dame, se prélassant dans une atmosphère embaumée do tbé et de relies no benne, était installée au coin du fan dans un confortable fauteuil, avec une patite table & « été d’elle et un mouchoir blano étendu sur ses genoux, oit dons tartinos de pain grillé, au bourre, attendaient le moment do la consommation. Penchéo sur ono tasse de thé vaporeuse, contemplant Clannam & travers lo double nuage de son tbé et do son hnlolno, elle avait l’air d’une de ces méchantes sorcières de la Chine, occupées a célébrer quelques rites sacrilèges ; alors elle posa sa grande tassa sur la table et s’écria :

c Le diable soit de lui I Le voila revenu f s

Cette exclamation donnerait & croire que l’implacable parente de feu M. Fincbing, mesurant le temps, non pas d’après la marche de l’horloge, mais d’après la vivacité de ses sensations, se figurait que Ciennam no faisait que de sortir, tondis qu’il y avait au moins trois mois qu’il n’avait eu la témérité de se présenter devant elle,

a Bonté divine, Arthur ! s’écria Flora, se levant pour lui faire un accueil cordial ; Doyce et Ciennam, quel miracle et quelle surprise I car, bien que nous ne soyons pas si loin de la fonderie, Il parait qne vous ne pouvez Jamais passer par ici, môme h l’heure du goûter, où un verre de xérès et on modeste sandwich ne viendraient pas mal à propos et ne seraient pas pins mauvais parce qu’on les prend ches des amis ; car vons Baves bien que vous êtes obligé de les acheter quelque part, et il font toujours que le marchand qui vous les vend y trouve son profit, autrement il est clair qu’il fermerait bonUqne s’il n’y avait aucun intérêt…. Pourtant on ne vons voit jamais et J’ai appris à ne plos y compter, car, ainsi qne le disait M. Fwching, ai voir c’est croire, ne pas voir c’est également croire, car, lorsque vous ne voyez jamais les genB, vons pouvez bien croire qu’ils vous ont oublié…. non qne j’aie pu espérer, Arthur…. Doyce et Ciennam…. que vons vons souviendriez de moi…. pourquoi l’aurais-je espéré puisque cea jours-là sont passés…. mais apportes une antre tasse tout do suite et demandes d’autres relies…. Arthur, asseyez-vous donc pins près du feu. a

Arthur avait hâte d’expliquer le but de sa visite : mais il en fut empêché pour la moment, malgré lui, par le-reproche sentimental renfermé dans les discours de Flora et par le plaisir sincère qu’elle témoignait de le revoir.

« Et maintenant dites-moi quelque ehosa…. tons 68 que voue


100 LÀ PETITS HCWttHT.

aavea, continua Flora rapprochant sa chai6a do « alla d » Qlennam, « & propos do la banno chèro pnlUn Dorait et do ton » ses ohnngo-monts do larlnno…. m sont des gens a. équipage maintenant, sans aucun donto…. aveo des cbovanx sans nombre.,.. Quelto hlstolra -romanesque….ils ont ûm armoiries naturellement, avoe des bâtes QflSilnnn sur leur séant ot allongeant loa pattes de devant pour montrer ces armes comme nn écolier montre une page d’écritaro -qu’il vient de finir…. et dos gnaulos larges comme en…, bonté - ; divine…. et joull-alle d’une bonne santé ? Car c’est la la première chose en monde, pnisqno, après tout, les richesses no sont rien anus la santé…. M. Fincbing lui-même disait, lorsque la goutte le -tourmentait, qu’il aimerait mieux ne gagner que sis ponco par Jour sans la sourritore, pourvn qu’il se portât bien, non qu’il eût ’ pn vivre aves cela, tant s’on lent, on quo cotte chèro petite…. jo -mo sera la d’ano oxpresslen trop familière…. fût lo moins du  % monde sujette À la goutte…. beaucoup trop irelo pour cela…. car  % elle avait l’air bion fntblo. Dieu la bénisse I »  :

La tonte de M. Fincbing, qai avait ronge ono do sos rêtios jus–  ;_ qu’a la croûte, otlrit d’un air solennel cotte croûte & Flora, qui la g mangea, ma foll comme si c’était une affaire entendue. Alors la tante de M. Fincbing humecta l’un après l’autre ses dis doigts ’ en les passant sur ses lèvres avee une lenteur impartiale et les _. essuya dons le niOmo ordre de succession sur lo mouchoir blanc ; -puis elle prit l’autre rôtie et commença à l’expédier ; tout en poursuivant cet exercice routinier, elle contemplait Clennam d’un air  ; el sévère qu’il sa crut obligé de la regarder & son tour, bien à " contre-cœur.

« Bile est en Italie avec toute sa famille, Flora, répondit-il -lorsque la terrible tonte eut cessé de 1e regarder pour s’occuper de _ son pain grillé. -

•— Comment, la voilà en Italie ? dit Flora, dans ce pays où les _ raisins et les figues poussent partout et les colliers et las bracelets délave aussi…. ce pays do la poésie, orné de montagnes brûlantes, pittoresques au delà de toute « voyance…. Si les petits joueurs d’or– g gués s’enfuient de ce voisinage Jin de ne pas être roussis, il n’y a "i : tien d’étonnant à cela, vu leur âge, et s’ils emmènent leurs souris sg blanches avec eu, c’est on ne peut plus humain…. Foole-t-elle vraiment cette terre favorisée ou elle ne voit que du bleu et des gladiateurs mourante, et des belvédères, bien que M. Fincbing, pour sa part, ne crût pas nn mot de l’authenticité de ces figures, attendu, disait-il, lorsqu’il était de bonne humeur, que ces statues ne pouvaient être que des images infidèles ; qu’on n’y voyait pas de milieu entre la profusion de linge mal amidonné dont elles étaient drapées, et pas de linge dn tout…. ce qui en effet ne parait guère probable, à moins de l’expliquer par l’extrême misère ou l’extrême opulence des sujets, qui n’admettrait pas de milieu. »

Arthur essaya de glisser nn mot, mais Flora reprit au pas de course :


U. PETITE nOBïUT. 101

c Et Venise ? Jo crois quo vous y nveg été.,,. Pourquoi donc la tragédie do Jo ne anls pins qui appelle celle villo Venue atiwâa ? Et d-t-ollo ôtô bien on ma) sauvas ? On est si pan d’accord sur ces cnosea-lnl..,. Si leur macaroni, le mangent-ils vraiment comme lea jongloors avalent loars épéosr pourquoi ne le coupent-Ils pas pins mena ?..,. Vous connaisses, Arthur.,., cher Doyen et donnant.,,, dn moins pas cAsr.otdans tons les cas $naeher Doyee, car jo n’ai pas le plaisir de le connatlre…. mais vous m’oicoBoros…, Vous connaissoa, jo crois Montana, et quoi rapport y a-t-li entra cotte ville et nos mnnles…. jo n’ai jamais pu le deviner ?

— Jo crois qu’il n’osisto aaann rapport, Flora, commença Clea-nnm ; mais Flora lai coupa de nouveau la parole.

— En vérité…, voua m’dtonnos…. mois Jo n’en fois jamais d’au-1res… ; lorsque Jo me mots unn idée dans la lato, commo jo n’on al pas a revendre, je la garde…. Hélas, 11 fut on temps, char Arthur (o’ost-a-diro certainement pas char, ni Arthur non plus, mais vous mo comprenes), où une idéo lumineuse dorait l’borlaon de no3 Jeunes…. oto., mois nn sombre nuage est vena l’envelopper et tout est fini. »

On lisait si clairement sur les traitsd’Artûurqn’ll désirait aborder nn sujet de conversation tout à tait différent, quo Flora s’arrêta enfin en loi lançant on tendre regara et lai demanda ce qa’il avait à loi dire.

€ J’ai le pins vif désir, Flora, de causer avec une personne qui se trouve en ce moment eues vous…. avec M. Casby sans doute. Une personne que je viens de voir entrer ici, et qui sous l’influence. de mauvais conseils, s’est enfuie de ches an de mes amis.

— Papa voit tant de monde et de si drôles de gens, répondit Flora en se levant, que jo ne aie permettrais pas de descendre ches loi pour tonl autre que pour vous, Arthur…. mais pour vous, jo descendrais volontiers dans une cloche à plongeur…. à plus forte raison dans une sallo à manger : je vais être revenue dans l’instant…. voulez-vons bien, en mon absence, veiller, sans en avoir l’air, sur la tante de M. Finching ? »

À ces mots, et après avoir lancé à Clennam un regard plein de tendresse, Flora s’éloigna tout empressée, le laissant en proie & de terribles appréhensions, à propos do précieux dépôt qu’où venait de confier à sa garde.

Le premier changement qui se manifesta dans la conduite de la tante de M. Finching, lorsqu’elle eut achevé sa seconde rôtie, fut on reniflement aussi broyant que prolongé. Comme il n’y avait pas moyen d’interpréter cette manifestation autrement que comme nn défi, tant elle y mettait d’obstination menaçante, Clennam regarda cette dame excellente (quoique bien injuste dans ses préventions), dans l’espoir de la désarmer par une humble soumission.

a Allons, tâchez de na pas me faire des yeux, s’écria la tante de M. Finching avec un tremblement qoi avait l’air d’une déclaration de guerre. Prenez gai »


loa LA PETITE nonitfT.

Ça, e’élnlt la croûte do sa rutla. Arthur accepta coite oflVnmla « va » hnaaeaup do reconuolasaneo apparent », cit la tint a la main avoo mi i.lpr embarras, qnt un fui pas diailoné lorsque la tanto do M. Fincbing, dlevant la vois, eéeria : a Monsieur est sur ea hcmcnn I II est trop flor, cat Individu-la, pour manger « o qu’an lai donne ! » et. quitta son elégo pour brandir son poing vénérable al prîia du nos du coupable, qu’elle lai chatouilla l’épldormo, San » lo retour opportun de Flora, qui vint lo tlror do celle position gfinanlo, on no sait pas co qui aurait pu arriver. Flora, sans pordre son sang-froid ni témoigner la moindre snrpriso, fdliclla la vieille dame do co qn’ello était « tres-évoillfio ce soir, s et la ramena 6 son fauteuil.

« Monsieur est enr sa bouchot répéta la lanlo do M. Finchln ; ? lorsqu’oHo fut do nouveau, installéo dans son siflgo favori. Donnes lai ane botto do folnt

— O ma lanto, je crois qo’ll a’aimerait pus trop culte uourrl-tare-la, répondit la nièce.

— Donnes-loi une botte de foin, vous ats-jel s’écria encore ane fois la tonte do M. Fincbing, écartant Flora ponr lancer & son ennemi des regards pleins deosurrou*. C’est le seul remède contre ces estomacs orgaeilleai, et qu’il n’en perde pas une bouchée. Lo diable soit de lui I donnes-loi une botte do Coin. »

Sous prétests d’aller lui foira prendre ce rafrolcufosenioat, Flora emmena Arthur, tandis que l’Irascible tonte continuait & crier avec une amertume croissante que ce n’était qu’un individu qu’il était sur sa bouche, ce monsieur, et elle Insistait ponr qu’on lui administrât lo repas équestre qu’elle avait prescrit avao tant d’énergie.

a L’escalier est si roide et il y a tant d’encoignures, Arthur, soupira Flora, oela vons earait-iï égal de me soulenirea passant le bras sous ma pèlerine ? *

Cionuom sentit tout le ridicule de sa position, maie il n’en descendit pas moins l’escalier dans l’altitude requise, et ne lâcha sou aimable fardeau qu’a la porte de la salle a manger ; encore eut-iluu peu de peine à s’en débarrasser la, car Flora continuait de se pencher sur son épaule en murmurant :

« Arthur, au nom du ciel, pas un mot de cela à papa 1 »

Elle entra avec Clennam dans la chambre où le Patriarche se trouvait déjà seul, ses chaussons de lisière sur la garde-cendres, faisant encore tourner ses pouces comme s’ils ne s’étaient pas arrêtés depuis la dernière visite d’Arthur. Le jeune patriarche, Agé de dis ans, qui le regardait du haut de son cadre, n’avait pas Pair plus calme que le patriarche consommé. Les deux têtes, aussi lisses l’une que l’autre, étaient aussi bénévoles, aussi innocentes, aussi {maillées de hosses.

« Monsieur Clennam, je suis heureux do vons voir. J’espère que vous vous portez bien, monsieur ; j’espère que vous vous portes bien. Vanillée vous asseoir.

— J’avais compté, monsieur, répondit Clennam, qui prit un


M PETITE DÛBRIT. 109

»I%o et regarda autour do loi aveo on air do désappointement, no pas vonstrouvor senl,

— Ah vraiment ? répliqua la PatrJnroho d’an ton enava. Ah vraiment ?

— G’oal ca que Jo vous al dit, papa, vons eavoa Mon, s’écria Flora,

—• Ah onll répondit la Patriarche. C’est juste. Ah ooll

— Oserals-je voua prier, demanda Clennam aveo inquiétude, de ne dire si Mlle Wado est partie ?

— Madomoiaollo… ? Oh I voua loi donnes le nom do Wado, ré » pondit M. Cnsby. C’est tres-convenante. *

Arthur répliqua vivemoat :

« Et vans, qaol nom lai donnos-vouo ?

—Wndo, répondit M. Cnsby. Oh I jo no l’oppollopas autrement. 1

Apres avoir contemplé lo vieago philanthropique et loa long* ehovoux blanoa et soyons do M. Cnsby. qtrt faisait tonjonra aller ses ponces et adressait nu fou an sooriro plein do bienveillance, comrao B’11 désirait ooalomont qao ce (en pût lo brûler, afin do loi donner l’oacaslon de loi pardonner charitablement, Arthur commença :

« JOVOQB demandapardon, monsioar Casby….

— Du tant, du tout, Interrompit le Patriarche, du font.

— Mais Mlle Wado avait aveo ollo nno bonne…. nno Jenne personne qui a dtâ élevée par des amis à moi, et sur laquollo ea nouvelle maîtresse ce semble pas exercer une influence des plus salutaires. Je désire vivement être a même de faire savoir a mes amis que celle Jenne fille s’a pas perdu ton ! droit à l’intérêt qu’ils lui portent encore.

— En vérité, on vérité ? répliqua M. Cosby.

— Seriez-vone dono assez bon pour me donner l’adressa de Mlle Wado ?

— Qoo c’est done dommage I comme c’est malheureus I si voua m’aviez seulement demandé cela pendant qu’elles étaient encore Ici. En effet, J’ai remarqué la personne en question, monsieur Clen nam. Une jenne flUe an visage on peu coloré, monsieur Olennam, avec des chevet » et des yens très-noirs, si je ne me trompe,… Si je ne me trompe ? »

Arthur lui expliqua qu’il ne se trompait pas, et répéta avec une nouvelle expression d’inquiétude : a Seriez-vons assez bon pour me donner leur adresse ?

— IA, la, là, quel dommage I s’écria le Patriarche d’un ton de dons regret. Quel dommage I Je n’ai pas leur adresse, monsieur. Mlle Wade habite presque toujours à l’étranger,, monsieur Clen-nam. Depuis des années elle voyage, et elle est (si je puis parler ainsi d’une soeur en Dieu et d’une dame) capricieuse et irrésolue comme il n’est pas permis de l’être, n peut s’écouler bien des années avant que je la revoie. Je pois même ne jamais la revoir. Quel dommage 1 quel dommage I »


101 LÀ PETITE nûïHUT.

donnant finit par reconnaîtra qu’il (Mirait autant valu n’adresser an portrait qu’a M. Casby Inl-momn ponr on obtenir quelque assistance.

« Monsieur Casby, pourrloï-vons, ponr la satisfaction des amis dont J’ot parla (ot sons lo sceau da secret, si vous penses qu’il « oit do votre devoir d’imposer cette condition), ino donner des renseignements sur Mlle Wude ? Jo l’ai rencontrés a l’étranger et je l’ai vue cnes ollo, mais jo ne la connais point da tont. No pourriez » vous me donner qnelqnes détails sur ollo ?

— Aucuns, répliqua M. Casbjr secouant sa presse tête aveo sa blonvolllanea la pins patriarcale. Aucuns. Quel grand dommage qu’elle soit partie sitôt, ou quo vous soyon venu al tord I ou ma qualité d’agent d’affaires, j’ai do tomps A autre remis diverses sommes d’argent à cette dame. Mola a quoi cela vous avanco-t-11, monsieur, de savoir co tulnco détail ?

— À rien du tout, dit Utennam.

— À rien du tout, répéta le Pntriarcho an visage luisant,qui continuait a adresser au feu un sourire pnllantbropique.Très-sagemont répondu, moi sieur Clennam.Celane vous avance à rien du tout. •

La façon dont il faisait tourner ses pouces indiquait si clairement à Arthur que M. Casby ferait tourner de même la conversation dans an cerclo infranchissable sans lui laisser faire un pas, qu’il se tint pour décidément convaincu qu’il avait perdu « on tomps à interroger le Patriarche. Il pouvait ? songer a loisir, car M. Casby, habitué depuis tout d’années & foire son cbemin sans s’occuper d’autre chose que de donner un aspect vénérable & ses bosses ot a ses cheveux blancs, savait que le secret de sa force était dans son silence : il se tenaitdonc là & tourner ses pouceB et à donner à chacune des bosses de son crâne un air aussi bienveillant que possible.

Découragé par ce spectacle, Arthur s’était levé pour partir, lorsque, do fond de ce dock oit Pancks, le remorqueur, se réfugiait quand il n’était pas armé en course, on entendit sortir un bruit qui semblait indiquer que ce petit vapeur se dirigeait vers la salle à manger. Arthur remarqua que le brait avait commencé d’une façon démonstrative à une certaine distance, comme si M. Pancks cherchait a faire comprendre a quiconque se donnerait la peine de songer à lai, qu’il arrivait de trop loin pour avoir pu entendre on mot de la conversation.

M. Pancks et lui échangèrent une poignée de main. Le bohémien apportait à son patron quelques lettres à signer. M. Pancks, après la poignée de main, s’était contenté de se gratter le sourcil avec son index gauche et de renifler une fois ; mais Clennam, qui le comprenait mieux qu’autrefois, devina que le commis allait avoir bienw. terminé sa journée, et désirait lui parler dehors. Après avoir pris congé de M. Casby (et de Flora, ce qui fat moins facile), il se promena lentement dans la direction que devait suivre M. Pancks.

Au bout de quelques Instants le bohémien parafe


LÀ PETITE DOÏHUT. 105

Lorsqu’il ont donna nne nouvelle poignée de main à Arthur et laissa échappor un suconil ronlfloniont elgotflcaUf en dtnnt son chapeau pow passer sas doigta dana sas chevaux, Clennam crut quo cela voulait dire qu’il pouvait parler a M. Pancka comme & un nomma qui n’était pas mal Informé de ce qui s’était passé. Il lui demanda donc, sons autre préambule :

a Je présume qu’elles étaient vraiment parties, Pondts ?

— Oui, elles étaient vraiment parties.

— Sait-Il l’adresse de cette dame ?

— Je l’ignore ; mois je pense que oui. »

M. Pancka ne la savait pas ? — Non, M. Poncks ne la savait pss. — M. Panchs savait-il quelque cboso sur lo eompto do MiloWade ?

a Je crois pouvoir mo flatter, répliqua le digne remorqueur, d’en savoir sur son foiupto autant qu’ollo on sait ollo-momo. Silo est l’enfant de quelqu’un…. ou de tout le monde… ou de petaonne. Enfermek-la dans un salon do Londres avoc une detol-donsaino de personnes esses figées pour être ses parents, et elle ne pourra pas jurer qu’elle ne se trouve pas en présence de ses parents. Elle peut les rencontrer dans la première maison venue, dans le premier cimetière venu, elle peut se heurter contre eux daus la rue, et faire connaissance avec ens par hasard, sans jamais savoir & qui elle a affaire. Elle ne les connaît pas du tout ; elle ne les a jamais connus ; elle ne les connaîtra jamais ; elle est seule au monde.

— M. Casby pourrait peut-être la mettre sur la voie ?

— Poul-être, c’est probable ; mais je n’en suis pas sûr. On lui a conQé, il y a longtemps de ça, quelque argent (pas trop. & ce que je puis deviner), qu’a doit remettre par petites sommes a cette dame lorsqu’elle ne peut s’en passer. Quelquefois elle est flère et reste des années sans rien demander ; d’autres fois elle est si pauvre, qu’elle en demande tout de suite. Elle passe sa vie à se tordre comme une vipère blessée. H n’y a pas an monde une femme plus colère, plus emportée, plus endurcie, plus vindicative. Elle est venue chercher de l’argent ce soir, en disant qu’elle en avait un pressant besoin. ’

— Je crois, remarqua Clennam d’un ton rêveur, que j’ai appris par hasard pourquoi c’est, ou, du moins, dons quelle poche cet argent doit aller.

— Vraiment ? S’il s’agit d’un contrat, je conseille fort à la partie adverse de ne pas manquer à son engagement. Quelque jeune et belle que soit cette femme, je ne me Serais pas à elle si j’avais en des torts à son égard. Oh, non ! quand il y aurait, comme enjeu, le double de la fortune de mon propriétaire ! À moins, ajouta PancBs comme clause conditionnelle, que je ne fusse atteint d’une maladie incurable, et que je voulusse en finir. s

Arthur repassant à la hâte ses propres opinions concernant Mlle Wade, trouva qu’elles n’accordaient assez avec celles ds M. Panchs.


108 LÀ PETITE BQRIUT.

« Ce tjvvt m’étonne, continua ce dernier, « ’est qnVttto voit pa& encore fait l’affairo a mon propriétaire, comrao étant la seul Individu « niait do son histoire sur qui elle puisse mettra la main. À propos, je vans dirai, entre noua, que mel-meius je ma sons quelquefois disposa à loi iairo son affaire.

—– De grâce, Panons, ne parles pas alnsll

— Entendons-nous, dit Paneas, allongeant sur la mnnebo d’Arthur cinq doigts soles, dont il avait rongé les ongles a profit. Je ne veux pas dire que je loi coopérai la gorge. Mois, par tout ce qu’il y a de sacra, s’il va trop loin, je lai couperai les’ehovouxl B

Apres s’eiro montre" sons on nouvonu jonr par cette terrible menace, M. Panel », avec on visage plein de gravita, renifla plu. slenrs fois, ot s’éloigna & tonte vapeur.

CHAHTltE X.

bmrfives de Mme Kiémlo to eompHqoenb

Dans les antichambres ombreuses da ministère des Circonlocutions, oa Clennam passait beaucoup de temps en compagnie d’au-bec coupables condamnés à être écarteras sot la mdme rente ad-niinistratlvo, il avait trouvé tout le loisir d’épuiser en trois on quatre jours les sujets de réflexion qaa loi avait suggéras la récente rencontre de Mile Wade et de Tattycoram. Mais il avait beau y ré-flécblr, il n’y voyait pas pins clair, et fat obligé d’en rester snr cette Incertitude contrariante.

Dans l’intervalle, il n’avait pas visité la sombre maison de sa mère. Un des soirs qu’il avait coutume da consacrer n ce devoir étant arrivé, il quitta son logis et son associé vers^éaf heures, pour se diriger lentement vers la lugubre demeure dé son enfance.

Son Imagination se représentait toujours la maison maternelle colère, mystérieuse et triste, et son imagination était assea profondément émue pour prêter & tout le voisinage un peu de cette ombre sinistre. Tandis qu’il s’avançait donc par une triste soirée, les mes mal éclairées qu’il traversait lui paraissaient accablées sous le poids de quelques lourds secrets. Les comptoirs de commerce déserts, avec leur secret grimoire de registres et de papiers enfumés dans des coffres-forts ; les maisons de banque avec leurs caisses •secrètes bardées de fer et leurs caveaux secrets, dont la clef se trouvait dans un petit nombre do poches secrètes et dans’ quelques poitrines non moins secrètes ; les secrets de tons les travailleurs dispersés de ce. vaste chantier commercial (parmi lesquels il y avait sans doute des voleurs, des faussaires et des


LA. PETITE) DÛRR1T, 10 ?

abus de conûaneodo touto espace), qua l’auho do lendemain pan-valt mettra au, jour j 11 y avait la mon nssas do SQcrats pur ao fi> guravqua l’atmosphère en était surchargée. Mais co n’était pas tant. tes ombres devenant da plus on pins épaisses & mesura on’Jl eo rapprochait do lanr source, 11 aongonit aux murets enfermés sous las voûtes da cimotlaro isolé, où cens qui avaient entassa leurs richesses secrètes dans des coffres-forts étalent eux-môines entassés a leur tour, sans casser pour cola do faire da mal, puisqu’ils contribuaient a ompestor Pair environnant ; pals mis secrets quo la rivière roulait dans son ondobououso, entra dons déserts peuplés da secretate long doses rives, pendant bien deslienes,tonantadistnnGa l’air pur do la compagne traversé par les vanta ol l’aile des olsoaus. L’omhro épaississait toujours a mesura qu’il m rapprochait do la maison, lo souvenir de la trlsto chambre autrefois occupée par son par », nantie par la visage suppliant qu’il avait vu s’éteindra lorsqu’il voulait ssol auprès de son lit do mort, es dressa devant loi. Il y avait oncoro uno odeur do secret dana l’atmosphère renfermée do cotte sailo. L’obscurité, la moisissure et la poussière do tout le bâtiment avalent quelque chose de secret et do mystérieux. Et, ou centre de tous ces mystères, se tenait sa mère, au vlsaga inflexible, à la volonté inébranlable, cachant aveo résolution tous les secrets de sa propre existence aussi bien que cens de son époux, luttant avec austérité et face h face contre le grand secret final de toute existence.

11 venait d’entrer dans une rue étroite et montssuse sur laquelle donnait la cour et l’enceinte ou se trouvait la maison de Mme Clennam, lorsqu’un autre pas se fit entendre au coin de la rue et le suivit de si près, qu’il se vit pousser contre le mur. Comme Arthur était absorbé par ses rêveries contemplatives, il fat tellement surpris par ce choo imprévu, que l’autre avait en le temps de lui dire d’un ton tapageur : o Pardon ! pas ma faute 1 » et de passer devant lui avant qu’il eût eu seulement le temps de renaître à la réalité des lieux qui l’entouraient.

Lorsqu’il reprit, pour ainsi dire, connaissance, il vit que l’homme qui venait de lo dépasser était justement celui auquel il avait tant pensé depuis trois ou quatre jours. Ce n’était pas une ressemblance fortuite, rendue plus trompeuse encore par la vive impression que cette rencontre avait faite sur lui. C’était bien le même homme, l’homme qu’il avait vu marcher & coté de Tatty-coram, et causer avec Mlle "Wade.

La me descendait vers la rivière par une pente assez rapide, en faisant un crochet. L’étranger (qui, sans être précisément ivre, paraissait assea en train) s’éloigna si vite, que Clennam cessa de l’apercevoir. Sans dessein bien arrêté de le suivre, mais animé du désir de ne pas le perdre immédiatement de vue, Clennam hâta le pas afin de gagner le détour de la rue qui lui cachait l’inconnu. Lorsqu’il tourna ce coin, l’autre avait disparu. %A*ilvâja ;ôsa^lealrtodalaBJoi8Qnde Mme Clennam il regarda


108 LÀ PETITE DOaWT.

la long de la rno : elle était vide, 11 n’y avait cependant là aucune embve dont en « Al pu profiter nom se cacher ; donnant n’avait pas non pins entendu ouvrir et reformer de porte. Il pensa néanmoins que l’inconnu tenait apparemment sa clar tonto proto a la main, et s’était ouvert nno des portes de la nie ponr rentrer chea loi.

Bavant a cet étrange hasard, il se dirigea vers la maison. Comme, selon son habitude, il levait les yens vers les fenêtres faiblement éUairéss de la chambre de sa more, il aperçât, debout contre la grille de la petite cour d’entrée, l’homme qu’il cherchait, occupé a regarder aussi las croisées de Mme Clennom es riant tout bas. Quelques-uns des nombreux chats de gouttière qui, lanait.rddaient toujours par la, et auxquels la vuo de cet homme avait fait pour, semblaient 8’êtro arrêtés la en meure temps que loi et s’être porches sur des poutres ou sur le faite de la muraille ponr le regarder avee des yeux qui rassemblaient aux siens. Celui-ci ne s’était arrêté qu’un instant pour s’en amuser : il ne tarda pas a s’avancer, et, rejetant l’extrémité du manteau qui lui couvrait l’épaule,monta les marches inégales, et frappa nn bon coup à la porte.

La surprise de Ciennam ne fut pas cependant asses forte ponr l’empêcher de prendra tont de suite nn parti. Il traversa également la cour et gravit les marches. L’étranger, après l’avoir regardé d’un air fanfaron, se mit & chanter a mi-voix :

Qa’eat-e’ qui paase ici si lard, Compagnons de la Marjolaine ? Qa’esW qui passe ici si lard. Dessus le qualf

Pois il frappa de nouveau.

a Vous êtes impatient, monsieur, dit Arthur.

— En effet, monsieur. Mort de ma vie, monsieur 1 répondit l’étranger, c’est dans mon caractère d’être impatient, o

An brait que fit la prudente Mme Jérémie en assujettissant la chaîne avant d’entr’ouvrir la porte, les deux Interlocuteurs tournèrent la tête de ce côté. Mme Flintwincb ayant entrebâillé la porte, apparat tenant à la main un chandelier et demanda :

« Qui donc frappe ainsi à une pareille heure ?… Comment, Arthur 1 ajonta-t-elle d’un ton surpris en l’apercevant le premier. Mais ce ne pentpas être vous qui vous annonciez comme ça !… Ah ! le ciel nous préservai Non, s’écria-t-elle en apercevant l’inconnu, c’est l’autre qui est revenu !

—Mais oui, c’est encore moi, chère madame Flinlwinch, répondit l’étranger. Ouvrez la porte, que je presse sur mon cœur mon ami Flinlwinch ! Ouvrez donc, car j’ai hâte d’embrasser mon bien-aimé FUntwineh.

— n est sorti, répliqua Mme Jérémie.

—Ailes le chercher, dans ce cas ! s’écria l’étranger. Allez le chercher, mon FUntwineh. I Dites-lui que c’est son viens Blandois pi ne fait que d’arriver en AnKlaîeao ; dites-loi que son ami


LÀ PETITE DORRIT. 109

Blandois l’attend, Blandois, son petit ehon, son nien-atmé. Ouvres la porte, belle madame l’ilnlwinch, et, en attendant, laisses-moi monter en haut pour présenter mes compliments…, les nommages de Blandois..,, a madame I Madame vit toujours ? C’est bien. Ouvres-moi alors ! s

À la grande surprise d’Arthur, Mme Jérémle, lui faisant de grands yeux, comme pour le prévenir qu’il ne devait pas se mêler de cette visite, décrocha la chaîne et ouvrit la porte. L’inconnu, sons plus de cérémonie, entra dans l’antichambre, laissant Arthur libre de le suivre ou non.

« Dépêches) Allons, vivement ! Amenee-mol mon Fllnlwinch l Annoncez-moi a madame, s’écria l’étranger arpentant bruyamment les dalles du vestibule.

— Aûery, dit tout baut et d’un ton sévère Arthur, dont les yeux indignés toisaient l’étranger des pieds à la tête ; qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur-làr

— Affery, répéta l’inconnu à son toir ; qu’ast-ce..„ ha I hal bal qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur-là ? »

La voix de Mme Clennam se fit entendre d’en baut d’une façon fort opportune.

« Affery, disait la malade, laissee-les monter tous les deux. Arthur, venez me trouver tout de suite !

—Arthur ! s’écria Blandois Atout son chapeau qu’il tint à bras tendu pendant qu’il ramenait ses deux jambes écartées en lui faisant un profond salut. Le fils de madame ? Je suis le très-dévoué serviteur du fils de madame, o

Arthur le regarda de nouveau d’une façon tout aussi peu flatteuse que la premiers fois, et, tournant sur ses talons sans répondre à son salut, monta l’escalier. L’inconnu le suivit. Mme Jé-rémie prit le passe-partout accroché derrière la porte, et vite alla chercher son époux.

Un spectateur qui aurait assisté à la première visite de M. Blandois, aurait remarqué une certaine différence dans la façon dont Mme Clennam le reçut cette fois. Le visage de la paralytique était incapable de la trahir, elle exerçait toujours le même empire sur ses manières impassibles et sa voix calme. Le changement consistait seulement dans son obstination & tenir les yeux fixés sur Blandois depuis le moment où il était entré dans la chambre. Deux on trois fois aussi, lorsque le visiteur devint turbulent, elle se pencha un peu en avant dans son fauteuil, où elle se tenait tout droit, appuyée sur ses mains qui ne quittaient pas le fauteuil, comme pour lui donner l’assurance qu’elle l’écouterait fout à l’heure aussi longuement qu’il pourrait le désirer. Arthur ne manqua pas de remarquer ces gestes, bien qu’il ne fût pas à même d’apprécier la différence qui existait entre la façon dont Mme Clennam recevait alors Blandois, et là façon dont elle l’avait accueilli lors de sa première visite. « Madame, dit Blandois, faites-moi l’honneur de me présenter à


itO LÀ PETITE nOKMT.

monsieur votre fils, H me semble, madame, que monsieur votre fila est disposa a m’en vouloir. Il n’est pas poil.

— Monsieur, répondit vivement Arthur, qui que vons soyea et quel que soit lo but qui vous amené ici, soyea sûr que si j’étais le maître de cette maison, je vous aurais déjà prié de passer le pas de la porte.

« — Si vous elle » le mettre I mais vous ne l’êtes pas, dit la mère sans le regarder. Malheureusement pour la satisfaction de vos préjugés déraisonnables, vous n’êtes pas le maître, Arthur.

— Je n’élève aucune prétention de ce genre, mère. Si je trouve à redire & la conduite de ce monsieur (et j’y trouve tellement à reôVe, que, si j’en avais le droit, je ne souffrirais pas qu’il restât ici un instant de plus), c’est à cause de vous.

— Si j’avais lieu de me plaindre, répliqua Mme Clennam, je ne me serais pas adressé ô, d’autres, j’aurais parlé moi-même. »

Blandois, qui s’était assis, se mit a rire ans éclats, et se frappa avec bruit sur la jambe.

a Voua n’avez pas le droit, continua Mme Clennam sans détacher ses yeux de Blandois, bien qu’elle s’adressât directement à son fils, de critiquer qui que ce soit, et surtout un gentleman étranger, parce qu’il n’a pas adopté, vos habitudes, et parce qu’il ne prend pas modèle sur vous. fi est fort possible que monsieur trouvât à redire à vos manières, en partant du même principe.

— Je ne dis pas non. répondit Arthur.

— Monsieur, poursuivit Mme Clennam, lors d’une première visite, nous a remis une lettre de recommandation d’une maison estimable et digne de toute confiance. Je ne sais pas dn tout le but de sa visite actuelle. Je l’ignore absolument, et on ne saurait supposer que j’en aie la moindre idée (ici te3 sourcils toujours froncés de Mme Clennam se froncèrent davantage, tandis qu’elle appuyait fortement sur chaque mot) ; mais, lorsque le gentleman m’expliquera l’objet de sa visite…. ce que je le prierai de faire dès que Flintwinch sera revenu…. Je suis sûre qne l’on verra qu’il s’agit d’une affaire qui rentre plus ou moins dans notre spécialité, et dont ce sera pour nous on devoir comme un plaisir de nous occuper. D ne peut pas s’agir d’antre chose.

— C’est ce que nous allons voir, madame ! répliqua l’autre. —C’est ce que nous allons voir, répéta Mme Clennam. Monsieur

connaît FUntwicnh ; et, lorsqu’il est venu à Londres nne première fois, je me rappelle avoir entendu dire qu’ils avaient passé la soirée ensemble, et s’étaient quittés très-bons camarades. Je ne suis guère à même de savoir ce qui se fait en dehors de cette chambre, et le bruit des mille petits riens dn monde ne m’intéresse que fort peu ; mois je me rappelle bien avoir entendu dire cela.

— Vous ne vous trompez pas, madame ; c’est parfaitement exact, dit Blandois qui se remit à rire et à siffler le refrain de l’air qu’il avait chanté à la porte.

— Vous voyez donc, Arthur, que monsieur est ici nne connais-


LA. PEÏ1ÏP, DOWRlî. lit

sauce et non un étranger ; aussi est-U a regretter que, grâce à voira caractère déraisonnable, voua loi fasslea mauvais visage. Je le regrette, et je le dis a monsieur. Je sais très-bien que vous ne le loi dires pas ; c’est pourquoi je le lui dis pour moi et pour Flintwinch, puisque c’est a nous que monsieur a affaira. »

On entendit tourner la clef dans la serrure de la porte d’entrée ; puis la porte s’ouvrit et se referma. H. Flintwinch ne tarda pas o paraître. H ne fut pas plutôt dans la chambre que le visiteur se leva en riant tout baut et serra Jérémie dans ses bras.

a Comment ça va-t-il, ami de mon cœur ? dit-il. Quelle existence menez-vous, mon Flintwinch ? Une existence couleur de rose ? Tant miens, tant mieux I Ah ! mais je vous trouve une mine charmante. Vous êtes irais et fleuri comme le printemps. Ah ! le bon petit homme ! le brave enfant ! le boa garçon ! »

Tout en prodiguant ces compliments a M. Flintwinch, Blandois, qui lui avait posé une main sur chaque épaule » le faisait tourner tant et tant, que les mouvements de l’associé de Mme’ Clennam finirent par ressembler à ceux d’un toton qui va tomber de guerre lasse.

« J’avais un pressentiment, la dernière fois que je vous ai vu, que nous finirions par nous connaître plus intimement. Sentez-vous que cela vous vienne, Flintwinch ? Sentez-vous que nous allons devenir intimes ?

— Ma foi, non, monsieur, riposta Flintwinch, pas encore. Ne feriez-vous pas mieux de vous asseoir ? Vous vous êtes fait servir derechef un peu de ce vin de Porto, monsieur, si je ne me trompe.

— Ah ! mauvais plaisant ! petit animal ! s’écria le visiteur. Ah ! ah ! ahl s

Et Blandois, lançant M. Flintwinch loin de lui, comme pour le bouquet de cette série d’aimables plaisanteries, regagna son siège.

La surprise, la colère, la honte, le soupçon avec lesquels Arthur contempla cette scène le rendirent muet. M. Flintwinch, qui avait reculé de deux on trois pieds sous l’impulsion qu’on venait de lui communiquer, se rapprocha avec on visage aussi impassible que jamais, sauf qu’il était un peu essoufflé, et regarda fixement Arthur. M. Flintwinch n’était ni moins muet, ni moins impénétrable que d’habitude ; la seule différence qu’on pût remarquer en lui, c’est que le nœud de sa cravate, au lieu d’être sous son oreille comme à l’ordinaire, se trouvait derrière sa tête, oit il ressemblait à une bourse de cheveux, ce qui donnait à Jérémie un certain air d’homme de cour.

Se même que Mme Clennam continuait à tenir les veux fixés sur Blandois (sur qui ils produisaient un certain effet de fascination semblable à celui d’un regard fixe sur un roquet), de même Jérémie ne cessa pas de regarder Arthur. On eût dit qu’ils s’étaient entendus pour choisir chacun leur victime. Aussi, durant le silence


119 IÀ PETITE DQÏUUT,

qui s’ensuivit, Jôrtela ao tint dosant, sa enrôlant le menton, ot considérant Arthur comme S’U cherchait la moyon de lai arracher ses pensées avec nn llra-hiraohon.

An boni do qnelqne temps, le visiteur, qae le silence commençait a agacer, se leva et alla sa placer devant la cheminée, le dos an fan sacra qui brûlait la depuis tant d’années. Alors Mme Clen-nam, remuant nne de ses moins pour la première fois pour adresser & son fils on geste d’adieu, lui dit :

a Veuilles nons laisser a nos affaires, Arthur.

— Mère, j’obéis, mois à. contre-cœur.

—À contre-camr on autrement, veuilles noua laisser, répondit la mère. Revenesdansnn antre moment, lorsque VOUB regarderas comme on devoir de passer une triste demi-heure auprès de mol. Bonsoir. »

Silo lui tendit ses doigts enveloppés de flanelle, afin qu’il pût les toucher avec les siens selon leur habitude, et 11 se pencha an* dessus dn fauteuil a roulettes pour embrasser la malade. Il lui trouva, oe soir-la, la joue pins tendue et pins froide qu’à l’ordinaire. En se redressant, il suivit la direction des veux de sa mère qui regardait toujours Blandols, et l’ami de M. FUntwinch fit claquer ses doigts avec nn geste de mépris.

a M. FUntwinch, dit Clennam, c’est avec beaucoup de surprise et beaucoup de répugnance que je laisse votre…. votre ami dans la chambre de ma mère, s

L’ami en question fit encore une fois claquer ses doigts.

o Bonsoir, mère.

— Bonsoir.

— J’avais une fois nn ami, mon cher camarade FUntwinch, dit Blandols en écartant les jambes devant la cheminée (U était si clair qu’il disait cela pour Clennam, que celui-ci se tint un instant sur le seuil pour l’entendre) ; j’avais’ nne fois nn ami qui avait entendu raconter tant de terribles histoires de ce quartier-ci et de ce qui s’y passe, qu’il ne s’y serait pas risqué le soir avec deux personnes qui auraient en quelque intérêt à le faire disparaître…. non, ma foi) pas même dans nne maison aussi respectable que celle-ci…. à moins qu’il ne fût de force à lutter contre eus. Bah ! c’était on fameux poltron, FUntwinchI n’est-ce pas ?

— Un roquet, monsieur.

—Soit I nn roquet I Mais il ne l’aurait pas fait, mon FUntwinch, s’il n’avait pas sn qu’ils pouvaient bien avoir le désir de loi fermer la bouche, mais qu’ils nen avaient pas le pouvoir. Il n’aurait pas bu nn verre d’eau, en pareille circonstance,… pas même dans une maison aussi respectable que celle-ci, mon FUntwinch…. à moins d’avoir vu l’un d’eux y boire avant lui, et avaler quelques gorgées encore( s

Dédaignant de répondre, et dn reste incapable de le foire, car O étouffait presque d’indignation, Clennam ne fit que lancer an coup d’œil au visiteur avant de s’éloigner. Celui-ci fit de nouveau claquer ses do’gts en signe d’adieu, et son nés descendit sur sa mous »


LÀ PETITE DQBRIT. lld

tache, tondis que sa mo.uataeb.0 so relevait son » son nea ovae on sourira sinistre et de mauvais angora.

« An nom an fttoU Mer ;, demanda Clonnam & voix basse, tandis qu’ollo loi ouvrait la porte de l’obscur vestibule oit fi, s’avançait à tâtons vers la faible clarté doa étoiles, que sa passe-t-tt donoicl ? »

Mme Jérémie, debont dons l’obscuritô, la tâte « acnéo dans son tablier, comme un grand fantôme, loi répondit d’une vols étoufféa par son voilo improvisa ;

a Ne me faites pas de questions, Arthur. Voila je no sais com-bioo do temps que je ne fais qne rôver. Allos-vonB-on I »

Il sortit, et elle reforma la porto snr loi. Il lova IOB yeux vers la chambre de sa mère, ot la faible clarté, rondae plus terne encora pas les stores jaunes, comblait répéter la réponse de Mme Jôréraie ot murmurer :

« Ne ma faites pas de questions. Alles-vous-en I s

CHAPITRE XL

One taure de la Paille Borrit.

« Mon cher monsieur Clennam,

e âoramo je vous ai dit dans ma première lettre qu’il valait niées que personne ne m’écrivit, je puis vous en adresser une seconde, sans vous causer d’autre ennui que celui de la lire ; si vous en avea le loisir, ce dont je doute, avec vos occupations, mais j’espère qu’un jour ou l’aube vous trouvères un moment pour cela. Je vais donc passer encore une heure à causer avec vous. Cette fois, c’est de Rome que je vous écris.

a Nous avons quitté Venise avant M. et Mme Gowan, mais ils ne sont pas restés en route aussi longtemps que nous et n’ont pas suivi le même chemin ; de sorte qu’en arrivant, nous les avons trouvés installés dans une rue qu’on nomme la Via Oregorina, que vous connaisses sans doute.

« Je vais vous dire tout ce que je sais sur leur compte, parcs que je suis bien sûre que c’est ce que vous tenea le plus à savoir. Lear logement n’est par tris-confortable, maie peut-être m’a-t-il semblé plus incommode qu’il n’aurait paru à quelqu’un comme vous, qui avez visité tant de pays et vu tant de mœurs différentes. Il va sans dira qu’il vaut beaucoup mieux…. des millions de fois mieux que tous ceux auxquels j’ai été habituée avant de quitter Londres ; et je ne veux pas le juger avec mes propres yeux, mais

H.— 8


114 LÀ PKMÏB ÏKKttHT,

S’ompronte com do Mme Oowan, Cnr II est facllo do voir qu’alla a ta élovéo aveo tendresse dans on houreus et blen-alma oho » ollo. Je l’aurais deviné quand raflino elle ne m’en aurait pas parla « vas amour.

a C’est dons ao logement asses mal meublé au sommât d’un escalier assas sombra qui sert a ton ! le monde : 11 se composa presque entièrement d’une grando sallo fort triste dont M. Oowan a fait BOB otellar. Le bas des fenêtres est bonché, de sorte qu’on ne pont pas regarder debora, et Isa mura sont couvons do dessins a la craie ou au (usoln, traces par dos locataires prétendants, depuis bien, bien des années I un rideau (jadis wugo, mois aujourd’hui conleur do poussière) divise la chambre es dons pnrlios : celle qui se trouve derrière cette toile sert do salon* I<a première fois que j’y ai vu Umo Oowan, jo l’ai trouve* toute soulo ; son ouvrage loi était tomba dos mains, et ollo regardait le soleil qui brillait & travers los vitres les plus élevées des croisées. N’allés pas vous inquiéter de co que jo voua dis, mots je dois avouer quo cet Intérieur n’était pas tout à fait oosal joyau, aussi brillant, aussi soi, B’JSSI boaraus, ni nasal Jeune que Je l’aurais voulu.

a Comme M. Oowan fait lo portrait do papa (Jo l’ai vu à l’oeuvre, sans cela il est possible que |e n’eusse pas reconnu mon père a la ressemblance), j al plus oroccaslons do voir sa femme que je n’en aurais eu sans cet heureux basant. Elle est bien souvent…. trop ou vont…. seule, a Vous raconteral-jo ma seconde visite ? Je suis allée la voir on jour, que j’avais pu par hasard courir chex elle sans ôlre accompagnée, vers quatre ou cinq heures du soir. Elle dînait toute soulo (son repas solitaire lui avait étéapporté dequolqusendroitdu voisinage), n’ayant pas d’aulre société ot n’en attendant pas d’autre que celle du vieillard qui loi avait monté son dîner. Ù était on train de lui raconter une longue histoire de brigands dans la campagne, qui avaient été épouvantés par la statua d’an saint : c’était pour l’amuser, me dit-il lorsque je redescendis avec lui : « Il savait bien comment amuser les Allés, parce qu’il en avait une lui-même, mate qui était loin d’être aussi jolie. »

a II faut que je vous parle maintenant de M. Oowan avant de

finir le peu qu’il me reste à dire de madame. Il doit admirer la

beauté de sa femme et en être fier, car tout le monde en parle ; il

doit l’aimer, et je ne doute pas qu’il l’aime…. à sa manière. Vous

connaissez sa manière, et s’il vous parait aussi insouciant et aussi

grognon qu’à mol, je n’ai pas tort de croire que Mme Oowan aurait

pu trouver quelqu’un qui loi eût miens convenu. Si cela ne vous

a pas frappé, certainement alors c’est que je me trompe ; car votre

pauvre enfant (toujours la môme) a plus de confiance dans votre

jugement et dans votre bonté, qu’elle ne saurait vous le dire,

quand même elle essayerait de le faire, mais ne vous enrayes pas,

Je ne vous pas essayer.

« Par suite (trtnjnnro <l’« n« 4fl nm !> ea gnppcîaat qns voss pstsics


U. PETITE HOHRÏT. 119

. comme moQ, par ewUa do stfn caraoftre eaprictat et t&ferotent, M. Gowan ne s’aaenne pas assea do sa profession. Il manqua de patience et do persévérance ; 0 commence nnaenosoetla laisse la, il l’abandonne on la termine aans ; tank la moins da monde. kors* qao jo l’oatendala causer avee papa pendant les séances, je ne pouvais pao m’empêcher de me domaisrtor al ce n’était pae parce qn’il ne croit pas en lul-raômo, qno M. Gowan ne croit pas nox antres, Mo aula-je trompée ? Je vendrais bien pouvoir deviner ce que vont) ponssres de cas remnrquesl Je vola d’ici l’air que vans elles prendront j’entends presque la ton de vols dont vous mo répondrles, si noua causions ensemble BOT la pont suspend »,

< M. Gowan va bonononp dans’co qn’on appolte la melllonro société de Rome (Il n’a nonriant pas l’air do s’y amuser ni do l’aimer beaucoup, iQrsp’ii y est), et sa Comme l’aecompngno parfois, mais dopais quolqao tomps elle sert très-peu. Je crois avoir remarqué qu’on na parle pas d’elle aveo la considération qo’ello mérite. Des dames qui n’auraient jamais songé a accoptor M. Henry Gowan poor mari on pour gendre, n’en ont pas moins l’air do croire que sa femme, en l’épousant, a fait un canp de partie magnifique. Pals, il va beaucoup & la campagne faire des études ; partout enfin, où U y n dos vlsitenra, U troavo on grand nombre de connalssancoB. II a aussi un ami avee lequel il passe beaucoup de temps soit cbes loi, soit bora de chas loi, bloa qa’il traite cet ami lort cavalièrement et se montre d’humeur OSSOB changeante envers lai. Je sais (d’autant mieux qu’elle me l’a dit) que Mme Gowan ne peut pas le sonflrir. Quant & moi, U m’est tellement odieox que Je me sens tonte soulagea d’apprendre qu’il a quitté Rome pour quelque temps. Juges da plaisir que ce départ doit loi causer, a elle I

a Mais ce que je tiens surtout à vous foire savoir, ce qui m’a enhardie à vous en dire si long, an risque de vans causer quelque inquiétude, sans cause réelle, le volet : Elle est si fidèle et si dévouée, et elle sait si bien que l’amour et le devoir l’attachent à tout jamais & son mari, que vous poaves être convaincu qu’elle l’aimera, l’admirera, fer/a son éloge, et cachera tons ses défauts jusqu’au Jour où eUe mourra. Je crois même qu’elle les cache et les cachera toujours a tout le monde, à commencer par elle. Elle

-lui a donné un cœur qu’elle ne pourra jamais lui reprendre et quelles que soient les épreuves qu’elle ait à subir, son affection sera toujours la plus forte. Vous saves si c’est vrai, comme vous gaves tout, mille fols mieux que moi ; mais Je ne puis m’empêcher de vous raconter son admirable nature, et de vous dire que vons ne sauriez jamais avoir trop bonne opinion d’elle.

« Je ne l’ai pas encore appelée par son petit nom dans cette lettre, mais nous sommes si bonnes amies maintenant, que je ne la nomme pas autrement lorsque nous sommes seules, et eue me donne aussi mon vrai nom…. je ne vous pae dire mon nom de hstnWm*, mais celai que vous m’avez donna. Lorsqu’elle a coin-


uo I*A PETITE nonray.

moncil & m’appelât Aniy, jo lui n raconté m » courte nisleiro, jo lot  ; ni dit mie vous me nommies toujours ta petite linrvit, et quojo préférais ce non » a tant « ntraj dopais ce toropa 0M0 no m’nppolto « pas non plu » autromont qno on petite DmU.

« Paut-ôlro n’aves-vooa pas encore reçu do nouvolloa do so& >s para ou d« J aa inoro, et no oavoa-vopa pas qn’ollo o 00 polit garçon. * Il est nô avnut-bler. huit jours nprïm l’arrivéa do M. etMmo Moa-([les, qui en ont été bina houtouj. Cependant jo dois vooa dira, puis, qno Jo me « nia ongogéo a no rien vous teiro, qu’ils m’ont l’air d’être a un pou gên^a via-à-vla do laur gendre, ot qno sos mnnlt>ws mil– j lensas a leur égard lonr pnrnissont nno moquerie do lour amour £ pour ollo. Pno plus lard qn’blor, londla qno jo mo trouvais In, j’ai -vn M. Moaglos changer do eeulonr, so lovor ot sortir, comme s’il s avait pntir, on restant, do no pouvoir a’ompficltor do dira co qu’il " m pensait. Pourtant lo pont ot la mbra sont luus dous si ploiiw d’égards, si gala ot si raisonnables, qno lonr gendre devrait Mon  : les ménager. C’est grand donunogo qu’il no songe pas on peu plus

ÛQIU. n

a J’ol voulu mollro mon damier point avant do relire ma lotira. -Maintenant que je viens do la roliro, jo trouve que j’ai voulu savoir ot voua expliquer tant de choses, que jo forais aussi bien de no paa voua l’envoyer ; mais toutou réfloxlons faites, J’osporo que voua do– -vineres tout de suite que, si j’ai tant observa, tant remarqua do  ; chosos, c’est pour voua seul qno je l’ai fait, parce que jo savais que -le sujet vous intéressait. Voua pouves être certain que jo n’ai pas on d’autre motif. ’

t Et maintenant que l’objet principal de ma lotira est rempli, U 3 no me reste pas grand’chosa a vous dire.

« Noua noua portons tous tr&s-bien, et Fonny gagne de Jour en -jour. Vous no saories croira comme elle est bonne pour moi, et _ ; quelle peine elle se donne pour me façonner ans bonnes manières.  : Elle a un amoureux qui l’a suivie, d’abord depuis la Suisse jusqu’à Venise, puis de Venise jusqu’ici, et qui m’a récemment confié qu’il a l’intention de la suivre partout où elle irait. J’ai été un peu troublée quand 11 m’a fait part de cette résolution, mais il a lallu bon gré mal gré qu’il Ot de moi sa confidente. Je ne savais que dire, mate enfin je lui ai répondu que, selon mot, il ferait mieux de ne pas se donner celte peine ; car Fanny (mais je ne lai ai paa dit cela) est beaucoup trop vive et trop spirituelle pour loi. Néanmoins, il m’a dit qu’il essayerait tout de même. Quant à moi, je n’ai pas d’amoureux, ça va sans dire.

a Si vous avez jamais la patience de me lire jusqu’ici, vous vous direz peut-être : Ab çà I est-ce que ma petite Dorrit va finir salettre sans me parler de ses voyages ? H est grand temps qu’elle en dise quelque ebose. Je pense comme vous, maisje ne sais que vous dire. Depuis que nous avons quille Venise, nous avons visité beaucoup de merveilles, Gènes et Florence entre autres, et nous avons en sons les yens tant de vues EoerveiiimiKoa IJM » ; lorsque js pssss ù ls feals


LA. PETITE nonuiï. in

do souvenirs qno J’omnsso, J’en ni presqn » la verllf* ». Maia ton » poorrios vons-merao m’en « lira beaucoup plus que Jo n’en enta la-des-ana : pourquoi donc voua fallguorals-jodo mon bavardap descriptif ? « Cher monsieur Clonnnm, puisque j’ai dôjù on lo courago do vons raconter les difucnltos familières qui ont embarrassa mon esprit on voyage, Jo no voax pas élro plas timldo aujourd’hol. EU Mon ! voici « no do mes pensées los pins fréquentes : — Quelqno vieilles que soient ces cités, leur antiquité n’oat pas eo qu’allas ont do pliiR cnrl.enx n nos yeux : oo qol tn’étonno lo plas, e’osl l’idée qu’elles étalent In a lotir placo pondant tans ces longs Jonra do ma via ou lour existence, & dons on trois exceptions près, m’était Inconnao, ot où jo no connaissais d’nllîonra prospo rlon on dobora dos sombres mura qno voua aara. Il y a daaa eotto pensflo qoelqoo.chose qwl mo rond trlato, Jo no sala ponrqnol. Lorsqno non » sommos allés voir la famouBO lotir ponchéo do PIBO, lo eololl brillait dans an dot bloa ; la tonr ot los batimonls voisins paraissaient si vieux, tandis que la terre ot lo elol semblaient el Jeunes, les ombras si douoo3 et si calmes I La premicra réflexion qui m’ost vonoo à l’os* prit n’était pas pour mo dira qao c’était la on spectacle blon beau ot blon curions ; non, jo mo mis à rêver : « Oh I combien do fois, lorsque l’ombre d’an tristo mm* obscurcissait notre ebambro, ot qu’on entendait dans la cour ce brait monotone des mêmes pas allant et vonant sans cesse, la scène qao voila a-t-ollo été aussi tranquille et aussi belle qu’aujourd’uail » Cela m’a émue. Mon cour était si plein, que los larmes mo jaillirent des yeux, bien que jo Osso tons mes efforts pour les retenir, et j’éproavo co eonUmont-l&bien souvent,

a SavoE-vons que depuis noire changement de forlono, qui lui-mémo me semble toujours un rêve, je rêve toujours que |o sols encore très-jeune ? Vous répondre » à cela que Je no suis pas encore bien vieille. Non, mais ce n’est pas là ce que je veux dira. Lorsque je me revois en songe, j’ai l’âge que j’avais lorsqu’on m’a appris à coudre. J’ai souvent rêvé que j’étais encore là-bas ; j’ai revu dans la cour des visages asses peu familiers et que je m’étonnais de n’avoir pas oubliés ; mais une fois sur deux, depuis que |e snis à l’étranger…. en Suisse, en Franco ou en Italie, partout où sous avons voyagé… Je me suis toujours retrouvée petite fille. J’ai rêvé que j’entrais chez Mme Général avec les premiers vêtements rapiécés que je me rappelle avoir portés. Mainte et mainte fois j’ai rêvé que je me mettais à table à Venise, lorsque nous avions beaucoup de monde à dîner, avec la vieille robe de deuil que j’ai portée à l’âge de buit ans pour ma pauvre mère et que j’ai dft garder longtemps encore après qu’elle était tout usée et qu’il n’y avait plus moyen de la raccommoder. Je ne puis vous diro quel malaise j’éprouvais en songeant que nos convives allaient trouver que mon costume s’accordait bien peuavec la richessede mon père et que j’allais déshonorer papa, Fanny et Edouard, et leur déplaire en dévoilant à tonsles yeux Cô qu’ils tioiuiBui (uni a cacher. Mais à force d’y penser io n’en do-


118 LÀ PETITE BOBRIT.

venais paapU » saga et je continuais & rêver, sans quitter la tabla, que les dépenses d’an pareil dlnor me rendaient bien malheureuse, et je ma creusais la tête pour savoir comment en arriverait Jamais à les paver. Je n’ai jamais rôvd du changement marna de notre fortone ; je n’a) Jamais rêvé de cette mémorable matinée oh voaa âtea revenu avao moi annoncer paUt a ptit la grande nouvelle ; ja n’ai œêtno Jamais rêvé de vont,

« Cher monsieur Clennam, il se pont qneje songetropà vous…. et & d’antres,… pendant le Jour poor qu’il me reste dans l’esprit des pensées a. vous donner dans mon sommeil. Car il font quo je vons avoue qoo j’ai le mal du pays, qoo je désire si vivement et al ardemment revoir les liens on j’ai véea, que je ne pensa pas & antre chose lorsque personne n’est là pour mo voir. Je souffre & mesure que je m’en éloigne, et quand Je m’en rapproche, ne fût-ce qoo de quelques lieues, mon cœur se desserra même maigre la certitude que nous ne tarderons pas & nous éloigner de nouveau. J’aime tant les lieu témoins de ma pauvreté et de votre bonté pour mol ! Obi oull je les aime bien tendrement.

a Dieu sait quand votre pauvre enfant reverra l’Angleterre I Noos aimons tous (moi exceptée) la vio que l’on mène ici, et il n’est pas question d’an prochain retour. Mon clior père parle de se rendre & Londres vers la fin do printemps pour régler quelques affaires d’intérêts, mais je n’ai aucun espoir qu’il m’emmène avec lui.’

c J’ai essaya de profiter on peu plus des leçons de Mme Général, et J’espère que je ne suis pas tout a fait aussi gauche qu’autrefois. Jecoameoce a parler et a comprendre, sans trop de peine, les langues difficiles dont je vous ai entretenu. Je ne me suis pas rappelée, la première fois que je vous ai écrit, que vous parties ces deux langues ; mais |e m’en suis souvenue plus tard et cela m’a encouragée. Dieu vons bénisse, cher monsieur Clennam, N’oubliez pas

« Votre toujours reconnaissante et affectionnée < >

a PETITE DORRIT. •

c P. 8. Surtout rappelez-vous que Munie Oowan mérite votre souvenir le plus sympathique. Vous ne sauries avoir d’elle une opinion trop élevée ou trop favorable. J’ai oublié M. Pancbs la dernière fois. Si vous le voyes, dites-loi, je vous prie, que la petite Dorrit se rappelle à son bon souvenir. H a été plein de bonté pour la petite Dorrit. »

<$> •


LÀ PETITE QOÎUUT. Uô

CHAPITRE XII.

OU le lecteur o« slB !o i ope grande conttrrace patriotique.

Le célèbre M. Merdle devenait chaque jour de plus en ploa célèbre. Peraoano oo pouvait affirmer qno ce fameux Mordle eût jamais fait le moindre bien à on de ses semblables, vivant on mort, Personn » ne pouvait affirmer qu’il possédât la moindre faculté d’émettre, au profit de qui que ce lût, le pins peut rayon de lumière ponr l’éclairer sur la rente do devoir ou du plaisir, de la douleur oo de la joie, do travail on des délassements, de la réalité ou de l’imagination, en on mot aor auaun des innombrables sentiers de ee dédale que foulent ans piede les fils d’Adam. Personne n’avait le moindre motif do supposer que l’argile dont était pétri ce moderne veau d’or ne tût pas l’argile la pins grossière du monde, éclairés par la mèche la pins fumeuse qui ait jamais empêché une lampe humaine de s’éteindre. Mais on savait (on l’on crevait savoir) qu’il avait amassé d’immenses richesses ; et il n’en fallait pas davantage pour se prosterner à ses pieds avec une servi’ Uté plus dégradante et moins excusable que celle du sauvage ebrnu qui sort & quatre pattes de son troa pour offrir on sacrifice propitiatoire à la divinité que son âme ignorante adore sons la forme d’une bûche ou d’an reptile.

Les grands prêtres da coite étalent moins excusables encore, car Us avalent toujours, dans la présence de M. Merdle, nne protestation vivante contre leur bassesse. La multitude l’adorait de confiance, et l’on sait bien pourquoi ; mais cens qui officiaient à l’autel avaient constamment cet homme sons les yeux. Ils s’asseyaient à sa table, comme M. Merdle assistait à leurs fôtes. Il portait toujours avec loi comme un spectre, son cornac, qui semblait dire a ces grands prêtres : « Quoil ce sont là les signes qui vous inspirent tant de confiance et tant de respect…. cetfo tête, ce regard, cette façon de parler, ce ton, ces manières ? Vous êtes les pivots du ministère des Circonlocutions chargés de nous gouverner. Lorsqu’une demi-douzaine d’entre vons &a prennent ans cheveux il semble que le monde va périr faute de pouvoir fournir d’autres législateurs. À quoi tient donc votre supériorité ? On ne pent toujours pas dire qu’elle consiste dans une connaissance plus approfondie des hommes, lorsqu’on vous voit accepter, flatter et prôner on être pareil ? On si vous êtes capables de bien juger les signes que je ne manque jamais de vons montrer, chaque fois qu’il se présente parmi vons, encore moins pent-on attribuer votre supériorité à votre honnêteté, o C’étaient là deux questions embarras-


120 LÀ PRTITR DQRR1T.

santés qui suivaient M. Merdle partant oh il allait, et qu’on avait pria le parti d’étouffer, faute do pouvoir y répondre.

Eu l’absence do Mme Mordlo, M. Merdle continuait a tenir sa maison ouverte nfln que les flots de visiteurs misent y aller et venir alecrero.Qnolqnes-nnsde ces dernierene se faisaient pas prier pour prendre possession de l’établissement.Trois an quatre grandes dames pleines de vivacité et do distinction se disaient de temps en temp : < Allons dono dîner enes ce cher Merdle Jeudi prochain. Qoi inviterons-nous ? » Ce cher Merdle recevait des ordres en conséquence, se mnltoit lourdement a table, et, le repas termine, se promenait lugubrement dans sas salons, sans qu’on fit aolroment attention à sa préaouco, si ce n’est peut-être pour le regarder comme un trouble-Wio.

Lo mnUro d’héta’,, ce canchemar do grand Mordlo, ne DO rolA-chalt en rien do sa sévérité. Il surveillait les dluertt dénués en l’absence delà Poltrlno, comme 11 surveillait, quand ello était la, les repas que présidait cet ornement de la Société) et son regard de baellia continuait à foire trembler M. Merdle. C’était on homme terrible que ce maître d’hôtel ; Jamais il n’aurait souffert qu’on servit une once d’argenterie ou une bouteille de vin de moins qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas permis à M. Merdle de donner nn dîner qui no fût digne d’un maître d’hôtel comme loi. Avant tout, dons l’ordonnance d’un repas, il songeait à sa propre réputation. S’il plaisait ans convives do manger oe qu’on leor servait, il n’y trouvait pas à redire) mais on ne le leur servait que pour maintenir son rang. Tandis qu’il se tenait debout auprès du Buffet, U semblait dire :

o J’ai bien voulu accepter l’oface de contempler tout co qui est la devant moi, mais rien de moins. » S’il regrettait la Poitrine qui embellissait ordinairement la salle & manger de M. Merdle ans heures des repas, c’est parce qu’il se voyait par là privé temporaire* ment, par des circonstances inévitables, d’une partie importante des ressources de son service : exactement comme il eût regretta un surtout ou un magnifique bassin à glace, pour frapper le Champagne, qu’on aurait envoyés chez le banquier de la famille.

M. Merdle envoya des invitations pour un dîner de Mollusques. Lord Décimas devait en être, ainsi que M. Tenace Mollusque et l’aimable petit Mollusque, attaché au secrétariat du ministère des Circonlocutions. Le chœur de ces Mollusques parlementaires, qui parcourent les provinces à la clôture de la chambre pour aller chanter les louanges de leur chef, devait également être représenté à ce festin politique. Cela fit beaucoup de brait. M. Merdle allait s’allier au parti des Mollusques. Quelques délicates petites négociations avaient été entamées entre lui et le noble Décimas ; c’est le Jeune et aimable Mollusque qui avait été l’entremetteur. M. Merdle s’était décidé à donner à la puissante coterie des Mollusques l’appui de sa grande probité et de sa grande fortune. Les mauvaises langues Hait-aïeul bîes là-dcsacs quelque maquignonnage


ïék PETITS DORAIT.

lâl

poHtiquo : pout-fltra, pare » qu’il était bien eoiran do tant le monde, qno, s) le diable en personne était on gaillard h m laissa ; mettra le grappin dusaua, loa Mollusques no manqueraient pas do l’accu-parer…. pour le bien dn paya, cola va aana dire…, pour le Mon rtn paya.

îîîma Merdle avait écrit h mm jnaonlflqne éponx.,., (à moins d’etra un vil hérétique, on no pouvait nier que eo fameux banquior, couvert d’nno triple couche de dorure, no valût a loi seul tons les hommes d’argent qnt ont existé eues nous depuis le temps de ’Wblt » Ungten),… elle avait dons écrit do Rome a son époux lettres sur lotie » pour lai roppolor qno c’était le moment on Jamais do caser Edmond Sparfeler. Ello lut démontrait eons roiache qu’il y avait urgence et qno ce serait encore, sausnn autre rapport, an grand avantage en ce moment, d’obtenir immédiatement quelque bon omploi. Sur cet article important, le elyle épistolnirodoMmo Morale ne connaissait qu’un son ! mode, le mode impératif, un soûl temps, le présent.

Mme Merdlo mit tant d’insistance a expédier a If. Merdle une foule de verbes ainsi conjugués, que le sang lourd et les longe parements de manches du banquier en étaient tout agités.

C’est dans cet état d’agitation que M. Merdle, contemplant a la dérobée los souliers de son maître d’hôtel sans oser regarder en face ce terrible personnage, lui avait sipifié son intention de donner un diner distingué ; pas un dîner très-nombreux, mais un dîner très-distingué. Le maître d’hôtel avait en l’obligeance de déclarer qu’il n’avait aucune objection h donner un coup d’œll pour qu’on fit le plus de dépense possible dans ce genre ; et le Jour de ee mémorable dîner était arrivé.

M. Merdle 8etenaitdonedansundQ8es8alons,lBdo3 au feu, attendant l’arrivée de ses hâtes importants, n prenait rarement 1& liberté de se mettre le dos au feu, à moins d’être seul. En présence de son maître d’hôtel, jamais il n’aurait osé prendre une pareille licence. En ce moment, par exemple, si ce despotique serviteur eût ouvert, la porte, son maître se serait empressé de s’arrêter lui-même par le poignet, comme un policeman dans l’exercice de ses fonctions, et de se promener devant, la cheminée ou de rôder humblement autour des meubles pompeux du salon. Les ombres malicieuses qui jouaient à coche-cache dans le feu, sortant de leurs cachettes quand il montrait sa flamme, et se hâtant d’y retourner quand sa flamme elle-même rentrait dans le foyer, étaient les seuls témoins de la liberté qu’il avait prise de ee chauffer à son aise ; c’était déjà bien assez de témoins comme cela : peut-être trop, à en juger par son air.

Le journal du soir qu’il tenait à la main ne parlait que de M. Merdle. Sa hardiesse merveilleuse, sa merveilleuse fortune, sa merveilleuse Banque, servaient à alimenter ce soir-là la feuille louangeuse. La merveilleuse Banque dont il était à la fois l’inventeur, l’organisateur et le directeur, était le dernier des nombreux


laa LÀ eEïiTE DOÎUUT

miracles financera accomplis par l’heureos capitaliste. Malgré tcral, M. Merdle se montrait si modeste an milieu de cas brillants exploita qu’il ressemblait bien plus a nn homme dont le domicile est sons le coop d’âne saisie qu’a un colosse commercial, ouvrant, comme celai de Ruodos, ses deax Jambes devant sa propre ohe » minée, poor laisser passer les petits caboteurs qu’il attendait à dîner.

Les voici justement qui commencent à entrer dons le port ! L’aimable jeune Mollusque du secrétariat est le premier arrivé ; mais l’HonneordaBarreaale rejoint sur l’esGalier.L’Honneur du Barreau, armé selon sa coutume de son binocle et de son saint à l’usage de messieurs les jurés, fut enchanté de voir l’aimable jeune Mollusque ; il opina qu’on allait siéger in baneo, comme nous disons, nous antres avocats, pour plaider une cause spéciale ?

a En vérité, demanda l’aimable jeune Mollusque, qui sa nommait Ferdinand, comment cela ?

— Allons ! répondit en souriant l’Honneur du Barreau. Si vons ne savez rien, vons, comment voulez-vous que Je sache quelque chose ? Nourri dans le sérail, vons en connaisses les détours ; moi, je ne suis qu’on hnmble spectateur mêlé à la foule qui vons regarde faire. ■>

L’Honneur dn Barreau savait être badin ou grave selon la pratique & laquelle il s’adressait. Avec Ferdinand Mollusque, il fut aussi léger qu’un fil de la Vierge. L’Honneur du Barreau était également humble et modeste…. à aa manière, quand il voulait. L’Honneur dn Barreau était un homme d’infiniment de ressources et des plus variées ; mais on reconnaissait le même mannequin sous tous les costumes de ses rôles différents : chaque individu à qui il avait affaire devenait à ses veux un Juré, et il se croyait tenu en conscience de gagner ce Juré, si c’était possible.

« Notre illustre hâte et ami, continua l’Honneur du Barreau, notre brillante étoile commerciale va s’embarquer dans la politique ?

—S’y embarquer ? Mais voilà déjà quelque temps qu’À siège dans la Chambre des Communes, vous saves, répliqua Ferdinand Mollusque.

— C’est juste, reprit l’Honneur dn Barreau avec le petit rire de bonne société qu’il tenait en réserve pour les membres des grands jurys, et qui ne ressemblait en rien an gros rire comique à l’usage d’nn jury de petits boutiquiers : oui, U y a déjà quelque temps qu’il siège dans la Chambra des Communes ; maie jusqu’à présent notre étoile a été une étoile nn peu errante, nn pen vacillante, hein ? »

Un homme ordinaire, en entendant ce hein engageant, n’aurait pu s’empêcher de faire une réponse affirmative. Mais Ferdinand se contenta de lancer à l’Honneur du Barreau nn coup d’oeil plein de malice et ne répondit pas dn tout.

« TrAgrJrien, très-bien, je m’es destais, conthma l’Honneur du


LÀ PETITE DORBIT. 183

Bairomu hochant la tête, car il ne se laissait cas dérouter pur ei peu. Voila pourquoi fat parla de siéger in eaneo pour entendra plaider nu argument spécial…. en d’autres termes, Je veux dire qu’il s’agit d’une causo grave et solennelle ou selon l’expression du capitaine Macheatueath1 les juges « ont réunis ; spectacle terri’ Ile/ Vous voyez que nous autres avocats, nous sommes asses générons pour citer les paroles de l’illustre capitaine, quoiqu’il ne nous épargne pas. Mais c’est égal, je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même.,., (continua, aveo un petit balancement de téta badin, l’Honneur du Barreau qui avait toujours l’air de se rallier lui-même de la meilleure grâce du monde, lorsqu’il s’exprimait en termes du métier), je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même, que la loi a du moins l’intention d’être impartiale. En effet, cet aimable personnage no dit-il pas ?… Si je commets nue erreur dans ma citation, mon savant ami…. (ici il toucha l’épaule da son interlocuteur avec sou binocle, geste de comédien de non ton)…. voudra bien la relever….

Pnlsqu’aot veui de la loi les voleur » sont égaux, Quoi que soit leur crédit, leurs titres eoolaui, J’espère me trouver en bonne compagnie Au pied de la potence où doit Hoir ma vie ! ■

Go quatrain les amena jusqu’au salon où M. Merdle se tenait le dos au feu. M. Merdle fut tellement abasourdi de voir entrer l’Honneur du Barreau avee de telles paroles & la bouche, que l’avocat dut lui expliquer que c’était une citation du poète Gay.

o Qui ne compte pas assurément parmi les autorités de Westminster HaU, ajouta-t-il ; mais dont un homme aussi universellement pratique qoe M. Merdle ne saurait manquer d’apprécier le mérite. »

M. Merdle eut l’air de vouloir dire quelque chose ; mais il eut l’air presque aussitôt de ne plus vouloir rien dire du tout : ce qu’il fit. Cet intervalle de silence donna a la Crème de l’Épiseopat le temps de se faire annoncer.

La Crème de l’Épiseopat fit son entrée d’un air modeste, mais d’un pas ferme et rapide, comme s’il prenait ses bottes de sept lieues afin de faire le tour du monde, pour aller s’assurer que la statistique universelle de l’état des âmes ne présentait que des résultats satisfaisants. M. l’Évêqne ne soupçonnait pas du tout qu’il y eût aucun motif particulier à la réunion où M. Merdle l’avait invité. C’était visible, rien qu’à considérer sa physionomie. Il était dispos, jeune, gai, affable, doux…. mais surtout si innocent ! C’était vraiment surprenant.

L’Honneur du Barreau se glissa auprès de lut et lui fit subir un interrogatoire des pins polis, relativement à la santé de Mme l’É-

I. Tolcnr de grand chemin, personnage’ du Beggar’t Opéra, célèbre 00= roéùieùoGaj. (flfe* ** tradiuuar,)


lît’i

LÀ PETITE DÛRRIT.

vogue. Urne l’Évoque avait joué de malheur, elle avait attrapa ua léger rhume à la dernière confirmation ; nais, à cela près, elle sa portait bien. Le jeune M. l’Évoque jouissait d’ans bonne santé. Pour le moment, il habitait avec sa jeune femme et sa patite famille, sa cure do district des Bonnes-Âmes.

Les représentants du chœur des Mollusques commentèrent ensuite à arriver. Puis vint le médecin de M. Merdle. L’Honneur du Barreau, mil avait on coup d’œil et coup de lorgnon pour chacun des convives qu’on annonçait (quelle que fut la personne avec la-il causât on la conversation engagée), trouvait toujours un procédé très-habile pour s’approcher des nouveaux venus sans que personne s’aperçût de cette manœuvre, et pour amener chaque gentleman du jury a parler du sujet qui lui était le plus familier. Avec certains membres du chœur politique, il se moqua de ce député qui s’était réveillé en sursaut l’autre nuit à la chambre, et qui s’était dépêché de quitter le couloir pour aller voter de travers : avec d’autres, il déplora tristement la peine qu’on avait à réprimer cet esprit d’innovation qui poussait le public à s’intéresser d’une façon si indiscrète aux affaires publiques et aux finances de l’État, n eut un mot à dire an médecin à propos de la santé générale ; il eut aussi on renseignement à lui demander à propos d’un de ses confrères, d’une érudition incontestable et de manières distinguées…. mais ces qualités-là étaient également l’apanage de certains autres professeurs de l’art de guérir (petit salut à l’adresse de son juré….)

S’il avait eu à disenter comme témoin de sa partie adverse dans e cause récente, et auquel il avait fait avouer, en le pressant de.es questions, qu’il était un des apôtres de ce nouveau genre de « alternent que l’Honneur du Barreau trouvait…. Ont, n’est-ce pas ?… C’est ce que pensait l’Honneur du Barreau, qui avait espéré que son ami le doctenr le confirmerait dans cette opinion. Sans prétendre décider une question sur laquelle les médecins eux-mêmes n’étaient pas d’accord, l’Honneur du Barreau croyait vraiment, & ne regarder la chose qu’au point de vue du sens commun, et laissant de coté ce qu’on nomme l’examen légal, que cette nouvelle méthode thérapeutique était…. Oserait-il, en présence d’une si grande autorité médicale, dire…. une stupidité ? Ah ! encouragé par ce sourire, il n’hésitait pas à lui donner ce nom, et il se sentait-l’esprit soulagé.

M. Tenace Mollusque, qui (semblable au célèbre ami dn docteur Johnson) ne possédait qu’une seule idée, et encore c’était une idée fausse, venait aussi d’arriver. Ce personnage ’éminent et M. Merdle, qui occupaient les doux extrémités d’un canapé jaune, en mes du feu, sans se regarder et sans échanger une parole, ruminant chacun de leur côté, ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux deux vaches qui paissaient dans le tableau de Cuyp, accroché vis-à-vis.

Mais voici lord Décimus lui-même. Le maître d’hôtel, qui jusqu’alors s’était borné à une branche de ses fonctions ordinaires,


LÀ PETITE DORHIT. 125

Mlle de regarder (plutôt d’an air de défi que de bienvat>ue)les con-vives qui arrivaient, daigna se déranger an point de monter l’escalier avec loi, pour l’annoncer. Gomme lord Décimas était on pair d’une supériorité écrasante, on jeune et modeste député (l’avant-dernier des petits goujons parlementaires qui étaient venus mordre à l’hameçon des Mollusques) qu’on avait invité a ce dîner, afin de célébrer sa capture, ferma les yeux humblement lorsque milord fit son entrée.

Lord Décimus, néanmoins, déclara qu’il était charmé de voir la jeune député, n ne fut pas moins charmé de voir M. Merdle, la Crème de l’Épiscopat, le docteur, l’Honneur du Barreau, M. Tenace Mollusque, le chœur parlementaire, et Ferdinand, son secrétaire intime. Le fait est que lord Décimus, bien qu’il fût un des plus grands hommes que la terre ait portés, ne brillait pas par l’amabilité de ses manières ; mais Ferdinand l’avait piloté da manière qu’il se trouvait dans la nécessité de dire quelque chose de graoieux à tous ceux qu’il pourrait rencontrer chez M. Merdle et de se montrer ravi de les voir. Après avoir achevé cet exploit de vivacité et de condescendance, milord se disposa à compléter I » paysage de Cuyp et posa pour la troisième vache du groupe.

L’Honneur du Barreau, sûr d’avoir gagné les autres jurés, sentit qu’il lui fallait maintenant mettre le grappin sur le chef du jury, et se glissa discrètement vers lui, binocle en main. L’Honneur du Barreau commença à parler du temps, comme du sujet le plus capable de faire fondre la réserve officielle de son interlocuteur. L’Honneur du Barreau dit que l’on avait affirmé (tout le monde entend affirmer ces choses-là, sans qu’on puisse jamais savoir par qui ni pourquoi) qu’il n’y aurait pas de fruits d’espalier cette année. Lord Décimus n’avait pas oui dire que ses pêches eussent souffert de la température, mais il craignait (d’après le rapport de ses gens) de ne pas avoir de pommes. Pas de pommes ? L’Honneur du Barreau ne pouvait en revenir ; cela lui faisait beaucoup de peine. Le fait est qu’en réalité Une se souciait pas le moins du monde qu’il restât seulement un pépin sur la surface de la terre ; mais cela ne l’empêcha pas de se montrer douloureusement affecté de cette nouvelle. Et à quoi donc lord Décimus…. (car nous autres avocats nous sommes vraiment d’ennuyeuses gens, il nous faut toujours des renseignements sur tout, sans que nous sachions seulement s’ils pourront jamais nous servir), à quoi donc lord Décimus attribuait-il celte disette de pommes ? Lord Décimus ne put se charger d’expliquer ce mystère. Cette réponse aurait arrêté tout court un questionneur moins intrépide : mais l’Honneur du Barreau s’attaqua à lord Décimus avec une nouvelle ardeur.

a Et les poires, milord ? »

Longtemps après que l’Honneur du Barreau fut devenu procureur général, on lui faisait honneur de cette question comme d’un coup de maître. Elle donna l’occasion à lord Désimusde se rappeler un poirier qui poussait autrefois dans le jardin de la matrone cbea


120 LÀ PETITE DOBJMT.

laquelle 11 avait demeuré durant son séjour au collège d’Éton. C’est anr est arbre qu’avait fleuri à toujours la seuls plaisanterie qu’il eût Jamais faite de sa via \ une plaisanterie, entre nous,asses saugrenue, espèce de calembour par approche entre les poire » d’Éton ot los paires ’ parlementaires. Mais comme c’était une plaisanterie un peu flpre dont lord Décimas ne pensait pas que son auditour pût saisir Jamais tout le sel sans avoir fait au préalable une connais » sauce intime et suivie avec l’arbre en question, l’histoire commençait avant l’existence de cet arbre, puis elle le retrouvait en plein hiver, lui faisait traverser la succession deB-saisons, pousser des feuilles, porter des fleurs et produire des fruits ; elle voyait mûrir ces fruits, en un mot, cultivait l’arbre d’une façon si diligente et si minutieuse, avant de se glisser par la croisée de la chambre à cou-cher pour voler les poires, que bien des auditeurs bénissaient le ciel de ce que le poirier avait été planté et greffé avant l’époque où lord Décimus était venu au monde, sans quoi ils risquaient de perdre cette excellente plaisanterie. L’intérêt que les pommes avaient inspiré à l’Honneur du Barreau fut bien faible, comparé à l’émotion profonde avec laquelle il suivit les phases de ce récit, depuis le moment ou lord Décimus commença, d’on ton solennel, par dire : « c En parlant de poires, vous me rappelés un certain poirier…. » jusqu’à la spirituelle conclusion de cette histoire : a C’est ainsi qu’à travers les nombreuses péripéties de la vie, nous passons des paires d’Éton aux paires politiques. » Il s’y intéressa si vivement, qu’il fut obligé de descendra avec lord Décimus Jusqu’à la salle à manger du rez-de-chaussée, et de s’asseoir auprès de lui à table, afin d’entendre la fin de l’anecdote. Après cela, l’Honneur du Barreau, certain d’avoir gagné le chef du Jury, se crut le droit de dîner maintenant de bon appétit.

Le repas, d’ailleurs, était bien fait pour donner de l’appétit à qui en aurait manqué. Les plats les plus délicats, somptueusement préparés et somptueusement servis ; les fruits les plus beaux ; les vins les plus exquis ; des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, des porcelaines et des cristaux magnifiques ; d’innombrables objets, destinés à flatter le goût, l’odorat et la vue, étaient réunis pour le plus grand plaisir des convives. Quel homme prodigieux que ce Merdle I Quel grand homme, quel maître homme ! Quel ensemble de mérites, combler de qualités gracieuses 1… En un mot, quel homme riche 1

Selon sa coutume, il mangea ses misérables trente-six sons d nourriture de la façon indigeste qui lui était habituelle, et demeura aussi taciturne que l’a jamais été on homme célèbre. Heureusement que lord Décimus était une de ces sublimités qui n’exigent pas qu’on leur parle, attendu qu’elles ont toujours assez a faire de

4, En anglais peur (poire) et pair (paire) se prononcent de la même façon. En langage politique, on nommo paire deux députés appartenant chacun aux deux camps opposés qui, au moment d’un vote, quittent en-gembte^d’uncoonnDnaeeoidflasauadflAflâaiieea. (iïotedutfaduettup*


LÀ PETITE DORAIT. 18 ?

e’occnppr a contempler lenr propre grandenr ; hearansement pour le jeune député modeste, qui put tenir les yavra ouverts assas longtemps a la fois pour voir ce qu’il mangeait ; mais qui, des qne lord Décimus parlait, les refermait bien vile.

L’aimable Ferdinand et l’Honneur du Barreau firent les frais do la conversation. L’Évêque aurait ausBi été excessivement agréable si son innocence ne l’avait pas tant gêné. Aussi fut-il blentét distancé. Lorsqu’on faisait la moindre allusion détournée an but de ce dtner politique, il n’y était plus do tout. Les affaires mondaines étaient aa-dessus de sa portée ; il n’y comprenait absolument rien.

Cette particularité devint surtout remarquable lorsque le Barreau dit en passant qu’il avait appris avec plaisir que nous allions bientôt enrôler dans la bonne cause la solide et modeste sagacité…. pas nue de ces sagacités démonstratives ni vaniteuses, mais franchement solides et pratiques…. de notre jeune ami, M. Sparkler.

Ferdinand Mollusque se mit & rire, et répondit que c’était bien possible. Un vote est an vote, et ce n’est jamais a dédaigner.

Le Barreau regretta de ne pas avoir aperça notre jeune ami Sparkler aujourd’hui, monsieur Merdle.

« n est en voyage avec Mme Merdle, répondit ce gentleman sortant lentement d’une longue râverie pendant laquelle il s’était amusé a. faire glisser une grande cailler dans sa manche. Il n’est pas indispensable qu’il soit sur les liens.

— Le nom magique de Merdle, ajouta le Barreau avec son petit salât & l’adresse de messieurs les jurés, suffit bien sans aucun doute.

— Mais…. oui…. je le crois, répliqua M. Merdle remettant la cuiller sur la table et se cachant assez gauchement les mains soiis les parements de ses manches. Je crois que les gens qui sont là-bas dans mes intérêts ne feront aucune difficulté.

— Des électeurs modèles ! fit l’Honneur du Barreau.

— Je suis heureux de voir qu’Us aient votre approbation, remarqua M. Merdle.

— Et les électeurs de ces deux autres endroits ? poursuivit l’Honneur du Barreau, dont l’cail plein de vivacité se tourna avec un léger clignement vers son magnifique voisin. (Nous autres avocats, nous sommes si curieux, si indiscrets, il faut toujours qne nous furetions partout, à ramasser mille petits bouts de renseignements, an risque d’encombrer notre mémoire comme une boutique de bric-à-brac, sans savoir seulement si nous trouverons jamais un coin où ils puissent nous servir….) Les électeurs de ces deux antres endroits, monsieur Merdle, cèdent-Ils avec une louable ardeur à la paissante et absorbante influence de votre activité hardie et de votre renommée ? Ces petits ruisseaux courent-ils d’eux-mêmes se jeter, comme sous l’influence d’une attraction physique, dans le vaste flanve qui poursuit sa route merveilleuse, enrichissant le pays qu’il traverse ? Vont-ils v mêler te tribut de leurs eaux avec


tas LÀ PETITE noatuT.

(ont d’empressement qu’on puisse dos h présent, avaa oieanco* ! lu. ciHIS, colcnlor et prédira la eonra tju’Jla suivront ? s

M. Merdlo, lia peu IrouMÀ par l’filaquoncQ du Barman, contempla vognemont la saiibra la plao voisina, puis répondit en héat-tant :

« Ils savent parfaitement, monalaor, co qu’ils doivent a la société. Us nommeront les personnes qna Jo lotir dit signerai.

— Jo suis charmé,.dit lo Barreau, tant à fait charmé do celte oonuo nouvelle I o

Les trois ondroila on question étaient trois petite Irons pourris do notre Ho, contenant trois potits collèges électoraux do traverse, Ignorants, Ivrognes et salos, qui étaient venus sn foire escamoter dans la pooho do M. Mordlo. Ferdinand Mollusque so mit a rira aveu son aisance accoutumée, et dit d’an ton enjoué que c’étaient là do jolis gaillards. La Cremo do l’Épiscopat, qol GO promenait mentalement dans les eonllora de la pois, était tout À fait absorba dans lo troisième ciel, bien loin des cbosos do co monde.

a À propos, demanda lord Décimas, jetant les yeux autour de la table, dites-mol donc ce que c’est qne cetto blstolra d’un gentleman qui, après avoir été longtemps onforaé dans nne prison pour doltos, s’est trouvé tont a coup d’ano riche famille, ot possesseur d’an gros héritage. Jo n’entends parler qao de cola Jo no vols dans les journaux qso des allusions û cette aventura. Saves-vous quelque chose la-dessus, Ferdinand ?

— Je ne sois qu’une chose, répondit Ferdinand, c’est que co gentleman a donné au ministère auquel J’ai l’honneur d’être attaché (1° sémillant petit Mollusque prononça cetto phrase d’un ton enjoué, comme qui dirait : Nous savons co que veulent dire ces formules-la, mais il ne fant pas en perdra la tradition) une peine infinie et un tintouin du diable.

— Tintouin ? répéta lord Décimus après un silence majestueux et réfléchissant sur la valeur de ce mot, d’un air majestueux qui obligea le député modeste a fermer les yeux de toutes ses forces. Tintouin ?

— Beaucoup d’ennuis et d’embarras, dit M. Tenace Mollusque d’un ton de dignité offensée.

— Et de quel genre d’affaires s’occupait ce monsieur, demanda lord Décimus ; quel était le sujet de…. ce tintouin, Fer-dinand ?

—– Oh ! pour ça, c’est une bonne histoire, répondit le Jeune homme, je n’en connais pas de meilleure dans son genre. Ce M. Dorrit (il se nomme Dorrit) avait passé un contrat avec nous (des siècles avant que la bonne fée sortit de la Banque pour lui livrer son héritage) et il n’avait pas tenu ses engagements. Il était associé dans une maison pour l’exploitation en grand de quelque chose…. je ne sais trop quoi…. des spiritueux on des boulons de guêtre, du vin on du cirage, de la laine ou du gruau, ’ dit pore 0 » dos ugrafo », da fin » on dn in mélasse, des eonliere 08


1À PETITE* BORBIT. 129

(onlo nntra fanrnllaro ponrlos tronpos, on pour la narine, on pan ? qnolqu’o », Cotlo maison ftt fntllilo ot, on nntro qualité do tsim* dora, noua nvona poursuivi M. Dorrll avao toutes les fermantes « mines. I.oraquo In nonno fdo lut apparat enfin ot quo sou avoué so présenta pour noua paver, mn fol l nonn on avions par-dos9us lasyouK do signatures, dorenvoie,doeonlronignalurosetcmterà, ol Mon qu’il nous fallut eli mois pour « avoir comment accepter son argent et lai donner quittança. C’est la, voyos-vous, on des pins boaus triomphes administratifs qno je sache, ajouta co Joli garçon do Ferdinand riant do bon « enr. Jomnio vous n’avea vo remplir nno tollo masao d’imprimés ; l’avoué do nntro débiteur « n était lni-mflmo confondu : « Ah (A, ma dlUI un Jour, si, nu liou àà vouloir vons payer dons on Iroia milio livres sterling, je venais vons on demander io remboursement, vous no forioB pas plus do difficultés. — Vons avos raison, mon vieux, lai at-Jo répondu, ot, a l’avenir, vous pourras prendra notra défense quand on nous no-Cusara do n’avoir rlon à foire. » ’

L’aimable socréiairo intimo termina on riant encore de (ont son carar. C’était an charmant garçon, on vérité, qae ce jeane MOIIUB-que, ol il avait des manières on ne peut plus engageantes.

M. Tonace Mollusque n’envisageait pas la question d’une façon nusBi superficielle. H on voulait à M. Dorrlt d’avoir dérange Io ministère en s’obstinant a pa ; or ce qu’il devait, et il regardait la chose comme une infraction aux règles établies, la dette étant si ancienne. Mais il fout dire que M. Tenace Mollusque était an homme boutonné Jusqu’au menton, et par conséquent on homme de poids. Tout homme bontonnâ Jusqu’au menton est considéré comme on hommo protond. Est-ce parce qu’il y n dans cette faculté de se déboutonner, qu’il so réserve d’oxercer ou non, quelque chose qui en impose à l’humanité en général ? Ou bien ne se figure-t-on pas quo la sagesse se condense et s’accroît lorsqu’elle est solidement renfermée dans une double rongée de boutons, sans quoi elle risque de s’évaporer ? Je l’ignore ; mais toujours est-il quo l’homme toujours boulonné jusqu’au menton est celui qui donne la plus haute idée de son importance. M. Tenace Mollusque aurait perdu une bonne moitié de sa valeur courante si son habit n’avait pas été constamment boutonné Jusqu’à sa cravate blanche.

a Oserais-Je demander, reprit lord Décimas, si ce M. Darrit…. « a Dorrit… a des enfants ? D

Comme personne n’ouvrait la bouche, l’hôte répondit :

« Il a deos filles, milord.

— Ohl vous le connaissez donc ?

—Mme Merdle le conualt, M. Sparfiler aussi. Bref, Je crois même que l’aînée de ces demoiselles a fait une vive impression sur Edouard Sparkler. n est très-impressionnable, et…. il…. me semble…. que la conquête…. o

M. Merdle se tut et contempla la nappe : c’est ce qu’il faisait presque toujours lorsqu’il savait qu’on l’écoutait ou qu’on le regardait »

u. — 9


I.’ITonDODP do barronn fut onctinuW A’np^ntko qno la faralMo Uenllo cl « Alla antre farollto so eonnusaonl dfljft. Il demanda ft la Cronw de Wpiscopnt (mil « a trouvait on foco du lui) si KO n’était pim In nno « ovin do démonstration, pur analogie » do co principi » p !iïi-|i|uu on vert » duquel les semblaMea ao charchont : similii si’ tnili yuuilet. Il cons-ldérait cotte tendance qoi fuit que la riebosso altlro In rkhosso cotnmo on phéniimiwo dos pins « irions al de » plus intéressants,… un phénoraono qui so rnMacbo vannomont nus propriétés do l’aimant cit nus lois do la gravitation. La Crtimo do l’tfpiseopat, qoi était rodeaMîndn du ciel, doncooient sur son polit doda, lorsqu’on nvnll nbordô eo fliijot do convorsniio », abonda dons le son » do son intorioetileur. Il remarqua qu’il importait À la So-clâtô qu’uni » powoimo, placdo dan » unn position aussi diftlcilo qno collo d’un liomran qui so trouve tout à coup invusll dos moy.ms do fnito beaucoup do biun ou beaucoup do mal a la société, vint, pour ainsi diro, so fondro dnns nno pulssaneo supérieure, d’une nature plus légi’timo él plus gigantesque, dont l’inlinonco (commo, par osemplo, cello do l’otni À la tabio dnquol nous nous trouvons) était owrcflo ou proOt dos moilleura intérêt do la Société. Do eotto façon, au lieu do dons Hommes rivales (uno grande et uni) poiiio), Jotmit, chacune do Jour célo, uno clnrlé Ironblo ot incertaine, nous obio-nions uno lumière égolo ot adoucie, dont les rayons bluofaisaula répandaient sur lo pays one clin leur uniforme.

I.’évfiquo paroi fort satisfait do sa façon de poser la question ot no la Irtchn pas de long’onps ; l’Ilonnour do barrean (no voulant pas perdra les bonnes grâces « l’un juré influent) parut Jusqu’au bout se tenir aux pieds du révérend pour recevoir de sa mata lo pain salutaire do ses préceptes épiscopnug.

Le dioer et le dessert ayant duré trois beures, le député modeste avait eu le temps de se refroidir a l’ombre de lord Décimus plus vito qu’il ne s’était réchauffé À goûter les vins et les mets, et ne fit que frissonner tout le temps. Lord Décimus, semblable à une tour élevée qui se dresse au centre d’un pays plat, paraissait projeter son ombra d’an côté & l’outre de la table, cachant la lumière à l’honorable membre, glaçant l’bonorable membre jusque dans la moelle des os, loi donnant ans lugubre idée des distances sociales. Lorsque milord invita cet Infortuné voyageur, égaré dans ces régions inconnues, à prendre un verre de vin avec lui, il entoura les pas chancelants du malheureux delà plus triste des ombres ; et, quand il ajouta : a À votre santé, monsieur ! » l’antre ne vit plu ; à l’horizon que désert et solitude.

Enfin, lord Décimas, sa demi-tasse à la main, se mit à flâner devant les tableaux, et on commença & se demander quand il cesserait sa promenade, pour permettra an menu fretin de monter nn salon, chose impossible tant que leur noble chef ne leur en aurait pas donné l’exemple. Au bout d’une dizaine de minutes, après avoir plusieurs fois fait mine.de déployer ses ailes, sans réussir à g’esvoler. la gaedhaggae prit geaeggr vers l’étage ag&àar.


UK PETTO ? DÛRRIT. 131

H o’fflova niera une rtidleolM qui sa renouvelle chaque fols que l’on donne on dtner, afin do réunir deux porsonnos qui ont a s’entretenir rt’uno nfioiro importante, Tout lo monde (oxceptô l’évêquo, qui n’avait pas la molndro Mén do co qnl so pasanll) nnvait parfaitement que co repas avait été organisé pour fournir n lord Décimus et & M. Mardlo l’occasion do causer ensemble pondant cinq minutas. L’occasion élaborée avec tant de peina et do soins était arrivée, ot a partir do co moment il sembla que toutes les ressources do l’esprit humain no pourraient aboutir à faire– soulomont entrer las dons pnriios intéressées dans lo même salon. M. Mardlo ot son noble convito s’obsilnaiont & errer aux deux extrémités opposées du paysage. C’est on vnln quo l’aimablo Fordinnnd nmnnnit lord Décimus a vonir admirer les chevaux do qronio contre lesquels s’op* payait M. Mordlo, au tnfimo instant M. Merdlo s’esqnivalt et re-eomniençait sa conrso orranto. C’osl en vain qu’il amenait onsulto M. Morale du côté de lord Décimas, sons préteslo do lui fairo raconter l’histoire de ces vases do Dresde, uniques dons leur genre ; lord Décimus s’empressait de s’osquivor et de recommencer sa courte orrnnto, & son leur, au moment ou son cousin venait de pousser son partenaire au but désiré.

« AVOE-VOUS jamais rien va do pareil ? demanda Ferdinand h l’Honneur du barroau, après avoir subi une vingtaine d’échecs.

— Bien des fois, répondit l’avocat.

— À moins quo je ne bloque l’un d’eux dans un coin désigna d’avance, tandis que vous y bloqueras l’autre, ajouta Ferdinand, c’est une affaire manques I

— Eh bien ! j’y consens. Je vais bloquer Mordlo, si vous vouleB ; mais je ne me charge pas de mllord. \>

Ferdinand se mit & rire malgré sa déconfiture.

« Diantre soit d’eux I s’écria-t-il en consultant sa montre. Je vendrais bien m’en aller. Pourquoi diable no peuvent-ils pas s’aborder ? U savent aussi bien l’un que l’autre ce qu’ils veulent. Regardez-les donel »

Les deux diplomates se tenaient toujours aux extrémités opposées du grand salon, chacun d’eux feignant de ne pas songer à l’autre : feinte aussi ridir -.e et aussi transparente que si on avait lu la véritable pensée écrive à la craie sur le dos de leur habit. La Crème de l’épiscopat (qui tout à l’heure encore causait avec Ferdinand et l’Honneur du barreau, mais que son innocence avait empêché de prendre part & la fin de leur conversation) se rapprochait justement de lord Décimus pour entrer en conversation avec lui.

« Il faut que je prie le médecin de Merdle de s’assurer de lui et de me l’amener, dit Ferdinand, tandis que de mon côlé je mettrai la main sur mon illustra parent pour iWralnor do gré on de force à la conférence.

— Puisque vous m’avez fait l’honneur de solliciter mon humble assistance, dit l’Honneur dn barreau avec son sourire le plus rusé, jess meta a »« tu listtucuup de plaisir à voire disposition. Je ne cxcûr


183 LÀ PETJTÎ5 BOBB.IÏ.

pas qu’un homme seul puisse suffira a cotto entreprise. Mais si vous tons chargea d’accoler roilord dans le dernier salon ou il parait si çrofondôment occupa, je mo charge d’amener mon cher Mordis auprès de lot, sans lnl laisser le moyen do s’éclipser.

— Convenu ! dit Ferdinand.. — Convenu ! répéta l’Honneur du barreau, ». Ce lut an morvoilionx et imposant spectacle que de voir l’Hon oeur do bommo, balançant gentiment son binocle au bont d’an ruban noir et saluant pins gentiment encore tout an peuple do Jurés, arriver par le plus grand des basards auprès dn millionnaire ot saisir cotte occasion pour lai parler d’une petite difficulté a propos de laquelle il désirait avoir l’opinion d’un homme aussi pratique, aussi éclairé que M, Mordlo. (Sur ce, il prit le bras do cet homme éclairé et l’enimoba doucement vers le salon voisin.) Un banquier que nous nommerons A. B., avance une somme considérable que nous nommerons quinse mille livres sterling, a un client de l’Honneur du barreau qae nous nommerons P. Q. (Comme on se rapprocbaitde lord Décimus, l’avocat serra le bras de M. Mordlo.) En garantie du remboursement de cotto somme prêtée a P. Q. que nous nommerons une veuve, on a déposé entre les mains d’A. B. les titres de propriété d’un bien-fonds que nous nommerons Blin-kiter Doddles. Or, voici ce qu’il s’agit de savoir. Le fils do P. Q., déjà plus que majeur et que nous nommerons X. Y., avait sur les forêts de Blinbiter Doddles certains droits d’abattage et de…. Mais c’est vraiment impardonnable I En présence de lord Décimus, obliger notre bâte & écouter ane ennuyeuse question de droit…. c’était vraiment impardonnable ! Il reprendrait l’entretien une antre fois. L’Honneur du barreau déclara qu’il se sentait tout conins et qu’il ne dirait pas on mot de plus de cette affaire. M. l’évêque serait peut-être asses bon pour lui accorder quelques minutes d’entretien ?

Il venait de déposer M. Merdle sur une causeuse, a côté de lord Décimus, et la conférence allait s’ouvrir. C’était le moment on jamais.

Les antres convives, émus et intéressés (sauf l’évêque qui continuait à ne pas avoir la moindre idée de ce qui se passait), formèrent un groupe autour de la cheminée du salon voisin, et feignirent de causer d’une foule de choses insignifiantes, tandis que les yeux et la pensée de chacun se tournaient en secret vers les deux plénipotentiaires isolés. Les membres du choeur parlementaire paraissaient fort agi -tés ; r eut-être craignaient-ils qu’on ne disposât de quelque bonne sinécure qu’ils regardaient comme leur propriété. L’évêque -était le seul invité qui conservât assez de saii^froid pour’ soutenir une conversation suivie. 11 s’entretint avec le célèbre médecin au sujet des maux do gorge auxquels étaient sujets les jeunes membres du clergé officiant, et lui demanda, le meilleur moyen de parer à celte espèce d’épidémie cléricale. Le célèbre docteur, en thèse générale, (bt d’avis que le meilleur moyen était d’obliger les jeunes ministres


LA. PETITE UORRIT. 13â

n apprendra a lira avant défaire profession de lira en publia. L*d-vêqna lui demanda d’nn air da donto si c’était Mon la son opinion ? Le médecin, bien décidément, lui répondit qu’il on était sûr.

Cependant Ferdinand était la seul dos invités qtti voltigent on éclaireur sur les flancs de la troupe des causeurs ; ae tenant a peu près à ml-chemin entre le groupe et les deux diplomates, comme ri lord Décirous eût été en train de faire quelque opération chirurgicale à M. Merdie, ou que M. Merdlo fût occupé a rendre le même service a son noble convive, et qu’on pût a tout moment l’appeler pour lo pansement. En effet, au bout d’un quart d’heure, lord Décimus appela <■ Ferdinand I u et l’aimable secrétaire intime prit place à la conférence, qui dura encore cinq minutes. Alors lo chtmir parlementaire put enfin respirer ; car lord Décimus se lova pour prendre congé. Piloté par Ferdinand, H Ot tout ce qu’il put pour ss rendre de plus en plus populaire, et sa mit à distribuer do la façon la plus brillante des poignées de main a toute In société ; il alla même jusqu’à dire a l’Honneur du barreau :

« J’espère que je ne vous ai pas trop sulloquâ avec mes poire » ut m’es paires l

—Celles d’Eton, xnilord, ou celles du parlement ? ■> riposta l’avocat, montrant clairement qu’il avait parfaitement compris le calembour, et insinuant en môme temps d’une manière délicate qu’il se rappellerait Jusqu’à la fin de ses jours cette spirituelle plaisanterie.

Toute l’importance renfermée dans l’habit boutonné de M. Tenace Mollusque prit ensuite congé. Ferdinand ne tarda pas non plus à s’éloigner pour aller à l’Opéra. Plusieurs convives moins notables restèrent encore quelque temps, mariant ù des tables de Doulo leurs peiits vers à liqueur dont le pied humide s’y imprimait en anneaux collants. Ils espéraient que M. Merdie finirait par dire quelque chose, mais le niillinimaifo, selon sa coutume, erra d’une façon insouciante et apathique’ d’un salon à l’autre sans desserrer les dénis.

Le lendemain nu le surlendemain, les journaux annoncèrent à toute la ville qu’Edouard Spartsler, esquiro, beau-fils de M. Merdie, ce banquier d’une renommée universelle, devenait un des lords do ministère des Circonlocutions ; et on proclama, pour l’édification des fidèles, que cette admirable nomination était un hommage rendu par l’aimablo ot gracieux Décimus à cet intérêt commercial qui doit toujours, dans un grand pays commercial, et calera…. le tout suivi d’une fanfare triomphante de trompettes ministérielles. Alors, fortes de cet’ hommago rospeclueu. ? du gouvernement, la merveilleuse banque et les autres merveilleuses enireprises da grand Merdie ne firent que hausser et prospérer à la Bourse. Une foule de badauds en vinrent jusqu’à visiter Ilarley-Street, Caven-dish-Squore, rien que pour admirer la maison qu’habitait le veau d’or.

Et lorsqu’ils apercevaient lo maître d’hôtel se tenant sur le pas de la porte dans ses moments de condescendance, les badauds


m

M. mmw, DORBIT.

s’écriaient : « A-t-JI l’air rlchol > et so demandaient combien d’or » gent il devait avoir de placé dans la roorvaîllousa ennquo. Mais s’ils avnient mieux connu ce respectable représentant do la venge-rosse Nôwésis, au Heu do s’adresser cette question, Us auraient pu fixer tout do suite avec la plus grande précision le chlUro da placement en question.

CHAPITRE XIII.

les progrils d’ans épidémie.

Une épidémie morale est au moins aussi difficile a arrêter qu’une épidémie physique ; une maladio de ce genre s’étend avec la mémo rapidité que la peste ; la contagion, une fois qu’elle u fait quelques progrès, n’épargne aucune profession, aucun rang ; elle s’ompare de gous qui jouissaient de la snuté la plus robuste et se dévoloppo dans des tempéraments qui semblaient a l’abri de ses atteintes. Ce sont là des faits aussi clairement démontrés par l’expérionce qu’il est démontré que l’homme a besoin d’air pour vivre. Le plus grand bienfait que l’on pourrait rendre ù l’humanité, ce serait do saisir et de séquestrer (je ne dis pas qu’il faille les étouffer sans autre forme de pncès), avant que l’infection puisse se communiquer, les esprits gangrenés dont la faiblesse ou la perversité propage ces terribles fléaux….

De même qu’un vaste incendie gronde et se fait entendre à une grande distance, de même la flamme sacrée sur laquelle les puissants Mollusques venaient de jeter de l’buile, donna encore plus de retentissement aux échos qui redisaient le nom de Merdle. Ce nom sortait de toutes les bouches pour entrer dans toutes les oreilles. U n’y avait pas, il n’y avait jamais eu, il n’y aurait jamais un homme comme M. Merdle. Personne, nous l’avons déjà vu, ne savait ce qu’il avait fait pour mériter ce renom ; mais tout le monde savait que c’était le personnage le pins illustre que la terre eût porté.

Les locataires de la cour du Cœur-Saignant, qui ne possédaient pas nn sou qui ne fût dépensé d’avance, s’intéressaient à M. Merdle tout autant que les habitués de la Bourse. Mme Plornish, qui tenait maintenant un petit magasin d’épicerie et antres objets d’utilité générale, dans une bonne petite boutique à l’extrémité la plus fasbionable de la cour, avec Maggy et le vieux petit bonhomme de père Nandy pour garçons de boutique, ne parlait guère que d M. Merdle à ses pratiques. M. Plornish, qui s’était associé avec un petit entrepreneur du voisinage, affirmait, truelle en main, sur les


LÀ PETITE DÛRIUT. tSt

échafaudages on les toits oit il travaillait, qn’on lai avait dit « ne M. Mnrdlo était la seul individu, voyoa-vcms, capable de non » faire obtenir ce que nous désirons tons, voyes-vous, et do non » mettra a notre aise, chacun ehes nous. On se disait (a vois basse) que M. Baptiste, son ! et nnique locataire dos Plornish, avait l’intention de pincer dans lus entreprisHS infaillibles de M. Merdie les économies que ses habitudes frugales lui pormellnlnnt d’amasser. Les dames do la cour du Cœur-Suigunnt, lorsqu’elles venaient cher, ctier leurs onces de thé et leurs qulnlnus de cnncans, donnaient a entendre à Mrao Plornish, commo quoi, madame, elles savaient par leur conslno Marie-Anne, qui travaillait dans In couture, que Mme Merdie avait asses de robes pour remplir trois diligences ; qu’on serait bien embarrassé ponr trouver (n’importe où, madame,) nne pluB belle femme. Quant À son bvsquo, madame, on dirait que c’est du marbra. Comme quoi, madame, c’était son fils d’un premier mariage a qui on venait de donner une place dans le gouver-semunt ; eomme quoi son premier mari avait été général : il avait marché contre l’ennemi, couronné par la victoire, s’il fallait en croire le bruit général. Comme quoi on racontail que M. Merdie avait répondu en propres termes ans ministres que, si on avait pu s’arranger pour lui céder tout le gouvernement, il l’aurait accepté sans espoir de proOt, muis qu’il ne pouvait le prendra à perte. Quoiqu’il c’eût pas à craindre, madame, qu’il pût y perdre grand’ chose, car on pouvait dire aans mentir qu’il marchait sur l’or. Comme quoi, pourtant, il est bien à regretter qu’on ne se soit pas arrangé pour que M. Merdie se décidât a s’en charger ; cor il n’y avait que lui et les gens comme lui pour savoir combien le pain et la viande avaient augmenté, et il n’y avait que lui et les gens comme lui pour faire baisser le pris de ces denrées.

La fièvre d’enthousiasme faisait.de tels ravages dans la cour du Cœur saignant, que les visites mêmes de M. Panchs venant toucher ses loyers hebdomadaires ne cnlmaient pas les malades. Seulement la maladie prenait alors une forme asses singulière et poussait ceux qui en étaient infectés à trouver des excuses et des consolations inconcevables rien que dans le nom magique de Merdie.

« Allons ! disait M. Pancks & an retardataire, payons I et vive-•ment !

—Je n’ai pas d’argent, M. Panchs, répondait le retardataire. Je vous dis la vérité toute pure, je vous assure qu’il n’y a pas seulement cinq pence dans la maison.

– Ça ne peut pas aller comme (a, vous savez, ripostait M. Pancks. Vous ne supposes pas que nous poissions nous contenter de ça, n’est-ce pas ? »

Le retardataire reconnaissait, avec un a non, monsieur, » découragé, qu’il n’entretenait aucune espérance de ce genre.

a Mon propriétaire ne va pas se contenter de ça, vous savez, poursuivait M. Pancks. Ce n’est pas pour ça qu’il m’envoie ici. Allons I payez ! s


188 LÀ PETITE D0RR1T.

Le retardataire répondait :

« Ah ! monsieur Pancbs, si j’étais co riche gentleman dont tout la monde parle…. si je m’appelais Merdlo, monsieur…. Je vous aurais Mental payé, et aveo beaucoup de piaisir encore, »

Les dialogues à propos des loyers avaient presque toujours lieu sur le seuil de la porte on dons lea alita, en présence de plusieurs Cœurs saignants qui y prenaient un très-vif intérêt. Ils accueillaient toujours une allusion de ce genro par on murmure approbateur, comme s’ils voyaient la un argument irréfutable ; et le retarda* taire, quelque décontenancé qu’il eût été auparavant, ne manquait Jamais do se ranimer un peu en faisant celte réponse :

o Si j’étais M. Merdlo, monsieur, vous n’auriez pas a vous plaindre de moi. Non, non, soyes-en sûr ! poursuivait le retardataire en hochant la tôte. Je vous payerais si vile, monsieur Pancbs, que vous n’auriez pas même besoin de me demander de l’argent. » * Que répondre a cela ? chacun trouvait qu’on ne pouvait pas mieux dire, et que cela valait quittance ou peu s’en faut.

M. Pancbs se trouvait donc réduit a prendre note de ce têtard, eu disant :

« Allons ! vous recevras la visite de l’huissier et on vous mettra dehors : voilà tout. Qu’est-ce que vous avez besoin de me parler de M. Merdle. Vous n’êtes pas M. Merdle, ni mol non plus.

— Non, monsieur, avouait le locataire. Plût à Dieu que vous le fussiez, monsieur.

o Vous seriez plus coulant avec nous, si vous étiez M. Merdle, poursuivait le locataire avec une nouvelle animation, et cela n’eu • vaudrait que mieux pour tout le monde. Pour nous comme pour vous, monsieur. Vous ne seriez pas obligé de nous tourmenter et de vous tourmenter vous-même par la même occasion. Vous seriez plus tranquille, et vous laisseriez les autres tranquilles, si vous étiez M. Merdle. a

M. Pancbs, que ces compliments indirects avaient pour effet de rendre tout penaud, ne résistait jamais à cet assaut.’ Il ne savait plus que se mordre les ongles et se diriger en reniflant vers le retardataire le plus voisin. Le chœur se réunissait alors autour do débiteur que le facteur de M. Casby venait d’abandonner, et les rumeurs les plus extravagantes sur le chiffre de l’argent comptant* que possédait M. Merdle circulaient parmi eux, à leur grande sa– • tisfaction.

Après une de ces nombreuses défaites que signalait un de ses nombreux jours de recette, M. Pancbs, ayant achevé sa tournée, se dirigea, son calepin sous le bras, vers le domicile de Mme Plor-nisb. La visite de M. Pancbs n’avait pas un but intéressé, c’était une simple visite de politesse. La journée avait été fatigante et il éprouvait le besoin de se remonter un peu. Il entretenait maintenant des relations très-amicales avec la famille Plornisb ; il venait souvent se reposer chez eux en pareille circonstance, et payer son. tribut de souvenirs à Mlle nordt.


LÀ PETITE DORRIÏ. 18 ?

L’arrièra-banUqno de Mme Plornish avait été décorée sons sa propre direction, et figurait du coté du magasin une petite fiction qui réjouissait on ne peut pins le coeur de cette dame. L’invention poétique dont on avait embelli le petit salon consistait dans una peinture à fresque représentant l’extérieur d’une chaumière, l’artiste avant conservé (de façon à produire autant d’effet que le permettaient leurs dimensions disproportionnées) la porte et la croisée de la chambre. Les soleils et les roses trémières fleurissaient à {bison sur cette demeure rustique, tandis qu’une colonne d’épaisse <umée qui s’échappait delà cheminée annonçait qu’on faisait bonne chère à l’intérieur, et peut-fllro aussi que le ramoneur n’avait pas passé par là depuis longtemps. On voyait sur le seuil un chien fidèle qui s’apprêtait à mordre les mollets de l’inoffensit visiteur ; un pigeonnier circulaire enveloppé d’un nuage de pigeons s’élevait derrière la baie de clôture du jardin. Sur la porte (lorsqu’elle était fermée), on voyait le simulacre d’une plaque de cuivre avec cette inscription :

L’HEUREUSE CHAUMIÈRE. T. ET M. PLODKUB.

Les deux initiales représentaient la raison sociale représentée par les époux Plornish. Jamais la poésie, jamais l’art n’ont réussi à charmer l’imagination autant que leur réunion dans cette chaumière pour rire– charmait la digne Mme Plornish. Peu lui importait que Plornish eût l’habitude de s’y appuyer en fumant sa pipe aux heures du repos, que son chapeau engouffrât le pigeonnier et tous les pigeons, que son doscachât la maison, que ses moins enfoncées dans ses. poches déracinassent le jardin fleuri, et ravageassent la campagne adjacente. Aux yeux de.Mme Plornish, la chaumière n’en était pas moins une ravissante demeure, un merveilleux trompe-I’œil. Peu lui importait que le nés de M. Ploririsb fût à quelques pouces au-dessus du niveau de la croisée du second étage. C’était une véritable pastorale pour Mme Plornish, une renaissance de l’âge d’or, que de rentrer dans la boutique après l’heure de la fermeture, et d’entendre le vieux Naudy roucouler ses ber-gerades. Et certes, si cette célèbre époque mythologique vient jamais à renaître, ou même si elle a jamais existé, il est permis de douter qu’elle pût fournir beaucoup de filles qui admirassent leur père aussi cordialement que cette pauvre femme.

Avertie par la sonnette de la boutique de l’arrivée d’un visiteur, Mme Plornish sortit de l’heureuse chaumière pour voir qui c’était.

e J’avais deviné que c’était vous, monsieur Pancks, dit-elle, car c’est votre jour, n’est-ce pas ? Voici Père, vous voyez, qui arrive au bruit de la sonnette pour servir la pratique, vif et alerte comme un jeune garçon de boutique qu’il est. A-t-il bonne mine, hein ? Père est plus heureux de vous voir que si vous étiez une pratique, monsieur Pancks, car il aime bien mire sa petite causette ; et quand


ISS LÀ PETITE DORRIT.

la causette roule sur manuelle Dorrit, ça lui fait doublement plaisir. Jamais Père n’a été en vois comme maintenant, poursuivit Mme Plornish avec des roulades dans sa propre vois, tant la bonne femme était heureuse et Qere, Il nous a donné Tirais hier soir, et d’une telle façon que Plornish s’est levé pour lui adresser ce discours de l’autre côté de la table : « Jean Edouard Naudy, qu’il dit, jamais je ne vous ai entendu rossignoler aussi bien qje vous venez de rossignoler ce soir. > N’est-ce pas bien agréable, monsieur Pancks ? Qu’en dites-vous ? »

M. Pancks, qui avait adressé au vieillard son ronflement le plus amical, fit une réponse affirmative et demanda en passant si ce Joyeux petit gaillard A’Mtro était rentré. Mme Plornish répondit : < Non, pas encore ; et cependant, en partant pour le West-End où il allait livrer de l’ouvrage, il nous avait dit qu’il serait revenu pour le thé. B Puis, en bonne hôtesse, Mme Plornish invita M. Pancks à pénétrer dans l’heureuse chaumière, où il rencontra l’aloé des jeunes Plornish qui arrivait de l’école. Ayant fait subir un examen amical i ce jeûna étudiant, il apprit que les gronda (qui écrivaient déjà en moyenne et qui en étaient à la lettre M) avaient eu en classe, ce jour-là, pour exemple, les mots : « HEBDLE, MILLIONS. ■>

« À propos de millions, dit Pancks, comment vont les affaires, madame Plornish ?

— Mais ça marche, ça marche, monsieur ; je n’ai pas à me plaindre, répliqua Mme Plornish…. Cher père, vous qui avez tant – de goût, serias-vous assez bon pour aller arranger un peu la montre avant que nuos prenions le thé ? » ".’’

Jean Edouard Naudy, enchanté du compliment, s’éloigna au petit trot pour exécuter celte commission. Mme’ Plornish, qui tremblait d’entrer dans aucun détail pécuniaire devant le vieux gentleman, de peur qu’au moindre aveu de sa part, il ne se crût obligé d’hon-near à s’enfuir et à rentrer au Workhouse, se trouva libre de faire en son absence des confidences à M. Pancks.

c II est très vrai que le commerce marche comme sur des roulettes, reprit Mme Plornish, baissant la voix ; car nous avons une nombreuse clientèle, et sans le crédit, monsieur, tout irait bien, a

Cet inconvénient économique dont souffraient la plupart des gens qui avaient des rapports mercantiles avec les locataires de la cour du Cœur-Saignant, était une grosse pierre d’achoppement pour le commerce de Mme Plornish. Lorsque M. Dorrit avait lancé cette dame dans le débit des denrées coloniales, les Cœurs Saignants avaient témoigné une ferme résolution de la soutenir dans son sommerce ; ils y avaient mis une louable émulation qui faisait.honneur à la nature humaine. Reconnaissant qu’une femme qui vivait depuis si longtemps parmi et comme eux avait droit à leur appui, ils s’étaient empressés de lui donner leur pratique, et ils avaient juré de ne proléger aucun établissement rival. Animés par ces nobles sentiments, ils allaient même jusqu’à, faire des « stras,


M PETITE D0RR1T. 189

en achetant divers petits articles d’épicerie dont ils étaient habitués à se passer, se disant les uns aux autres, pour Justifier ces dépenses de luxe, que, s’ils tendaient un peu la corde, c’était pour rendre service a une voisine, ou plutôt â une amie. El si on ne se sacrifiait « as pour une voisine ou une amie, pour qui donc se sacrilierali-on ? Ainsi patronné, le commerce de Mme Plornisb devint plus florissant, et les marchandises an magasin disparurent avec une rapidité extrême. Bref, si les Cœurs Saignants avaient payé, leur protégée se serait trouvée dans une situation très-prospère ; mais, comme ils se bornaient a prendre tout à crédit, les prolits réalisés jusqu’à ce jour ne figuraient pas encore dans les livres de la maison Plornisb.

M. Puncfcs, à cet exposé de la situation financière de Mme Plor nish, sentait les mèches de sa chevelure rebelle se dresser sur.sa tête ; il avait tout l’air d’un véritable hérisson, lorsque le vieux M. Naudv, rentrant dans la chaumière d’un air mystérieux, les pria de venir voir la mine étrange de M. Baptiste, qui semblait avoir rencontré quelqu’un ou quelque chose qui lui avait fait peur. Tous trois gagnèrent la boutique, et, regardant par la croisée, virent en effet M. Baptiste, pâle et agité, exécuter des évolutions assez singulières. D’abord on le vit se cacber en baut des marches du petit escalier qui conduisait à la cour, regardant à droite et à a gauche dans la rue, la tête prudemment collée à côté de la porte ’du magasin. Après un examen inquiet, il quitta sa retraite et remonta rapidement la rue, comme s’il s’en allait tout de bon ; puis il se retourna soudain et redescendit la rue du même pas et en faisant la même feinte. Après avoir fait à peu près autant de pas pour descendre la rue que pour la monter, il traversa la chaussée et disparut. Le but de cette dernière manœuvre ne fut révélé aux spectateurs qu’au moment où Cavaletto, apparaissant nne seconde fois en baut de l’escalier, entra tout à coup dans la boutique ; il était clair qu’il avait fait un grand détour jusqu’à l’autre entrée de la cour (c’est-à-dire jusqu’au côté oh se trouvait la fabrique Doyce et Clennam), qu’il avait traversée au galop pour rentrer furtivement. 11 était tout essoufflé (ce qui n’avait rien d’étonnant), et son cœur semblait aller plus vite que la petite sonnette qui s’agitait et tintait au haut de la porte à claire-voie, qu’il venait de refermer à la hâte.

a Holà ! mon vinux, s’écria M. Pancks. Quoi donc, AJtro ? qu’est-ce que vous avez ? s

M. Baptiste, ou signor Cavalletto, comprenait maintenant l’anglais aussi bien que M. Pancks lui-même, et ne le parlait pas trop mal. Cela n’empêcha pas Mme Plornish, qui tirait une vanité bien pardonnable de ce talent polyglotte, qui faisait presque d’elle une Italienne, de s’interposer comme interprète.

« Lui demander savoir, expliqua Mme Plornisb, ce que vous avez.

— Entrons dans l’heureuse chaumière, padrona, répondit Ca-


\

140 LÀ PETITE DORRIT.

vnllotto, imprimant un air très-mystérieux à son geste favori. Entrons lit. »

Mme Plornisb était fiera de ce titre de padrona, qui, à ses yeux, signifiait moins maîtresse de maison que maîtresse de langue> italienne* RUe accéda de suite an désir de M. Baptiste, et tout le nonde rentra dans la chaumière.

o Lui espérer vous pas effrayer, dit alors Mme Plornisb, interprétant d’une façon nouvelle les paroles de M. Pancfcs (car elle ’mprovisait les variantes avec une facilité uttrâme), quoi donc être arrivé à vous ? parla padrona.

— J’ai va quelqu’un répondit Baptiste ; je l’ai rincontrato.

— Lui, qui ?

— Un mauvais homme, un très-mauvais homme. J’espérais ne pins jamais le voir.

— Comment vous savoir loi mauvais ? demanda l’interprMe.

— Ça ne fait rien, padrona ; je ne le sais que trop : ça suffit.

— Lui avoir vu vous ? continua la padrona.

— Non. Je l’espère. Je ne crois pas.

— Il dit (interpréta avec une condescendance pleine de douceur Mme Plornisb, qui se retourna pour adresser la parole à son père et & M. PancUs) qu’il vient de rencontrer un mécbant bomme ; mais il espère queleméchnnt homme ne l’a pas vu…. El pourquoi (con-linua-t-elle, employant de nouveau la langue italienne}, pourquoi, vous espérez lui avoir pas vu vous ?

— Très-chère padrona (répliqua le petit étranger qu’elle avait protégé avec une bienveillance si délicate), ne me faites pas cette question, je vous en prie. Encore une fois, ça ne fait rien. J’ai peur de cet homme Je souhaite qu’il ne me voie pas ; je souhaite qu’il ne me reconnaisse jamais… jamais ! Assez là-dessus, belle padrona. N’en parlons plus ! »

Ce sujet de conversation déplaisait tellement à Cavalletto et mettait tellement en déroute sa gaieté habituelle, que Mme Plornisb n’insista pas ; d’autant plus qu’il y avait déjà quelque temps que le thé bouillait au coin du feu. Mais si elle s’abstint d’adresser de nouvelles questions a son locataire, elle n’en fut ni moins intriguée, ni moins curieuse pour cela. M. Pancks, tout aussi surpris que son hôtesse, respirait, depuis l’entrée du petit Italien, à la façon d’une Jocomotive essoufflée qni aurait eu à faire remonter une colline assez roide à un convoi trop chargé. Maggy, mieux rttne qu’autrefois, mais toujours fidèle à ses monstrueux bonnets, se tenait au second plan, la bouche béante et les yeux écarquillés, sans cesser d’être aussi ébahie lorsqu’il n’exista plus aucun motif d’ébabissement. Cependant on passa sur cet incident, bien que tout le monde parât y songer encore, surtout les deux jeunes Plornisb, qui consommèrent d’une façon lugubre leur part du festin nocturne. & quoi bon manger des tartines de pain et de beurre, lorsqu’il était plus que probable que le méchant homme qui avait effrayé leur ami Cavalletto ne tarderait $as à venir les manger eux-mêmes ?


LÀ PETITS DQRÏUT. 144

M. Baptiste commença peu a pou à s’égayer ; mais it ne quitta pas nn seul instant le siège oit 11 s’était installé derrière la perte et tout contre la fenêtre, bien qne ce ne fût pas la sa place habituelle. Chaque fois qne la petite sonnette se mettait à, carillonner, il sa levait d’an bond pour jeter an dehors nn regard furlif, tenant h le nain un coin du rideau et sa cachant le visage avec le reste. On voyait bien qu’il n’était pas du tout certain qne l’homme qu’il craignait ne l’eût pas suivi, avec la sûreté de flair d’an limier de race, malgré tous les circuits et les détours qu’il avait faits.

L’entrée de deux ou trois pratiques et l’arrivée de M. Plornish, qui se présentèrent à divers intervalles, entretinrent suffisamment les alarmes de M. Baptiste pour empêcher l’attention de la société d’oublier cet épisode. On avait fini de prendre le thé, les enfants étaient couchés ot Mme Plornish cherchait nn moyen adroit et respectueux ponr obliger M. Naudy & leur chanter Chfoê, lorsque la sonnette.retenlit de nouveau. Cette fois, elle annonçait la visite de M. Clennam.

L’associé de Daniel Doyce s’était attardé sur ses livres de comptes et sa correspondance ; car les antichambres dn ministère des Circonlocutions dévoraient dans le jour une grande partie de son temps. En outre et surtout, il était abattu et songeait avec inquiétude à l’incident survenu tont récemment chez sa mère. 11 paraissait triste et fatigué. Il souffrait, en effet, de la fatigue et de l’isolement ; néanmoins, en rentrant chez lui au sortir de son bureau, il s’était détourné on peu de son chemin pour annoncer aux habitants de l’heureuse chaumière qu’il avait reçu une seconde lettre de Mlle Dorrit.

La sensation produite par cette nouvelle détourna de Cavalletto l’attention générale. Maggy, qui avait immédiatement pris place au premier plan, paraissait prête à dévorer les nouvelles de sa petite mère à la fois par les oreilles, le nez, la bouche, et même par les yeux, si ses yeux n’avaient pas été remplis de larmes. Elle fat surtout enchantée lorsque Clennam l’assura qu’il y avait à Rome des hôpitaux où les malades étaient fort bien traités. M. Panclss gagna de plus en plus dans l’estime générale, en raison du souvenir spécial dont l’avait honoré dans sa lettre Mlle Dorrit. En voyant tout le monde content et vivement intéressé, Clennam fat amplement récompensé de la peine qu’il avait prise.

« Mais vous êtes fatigué} monsieur, laissez-moi vous faire un& tasse de thé, dit Mme Plornish, si vous ne dédaignez pas de prendre quelque chose dans la chaumière. Et nous vous remercions bien des fois, monsieur, d’avoir eu la bonté de penser à nous. ». M. Plornish, se croyant tenu, en sa qualité de maître de maison, de témoigner également sa reconnaissance, ent recours à la formule par laquelle il exprimait toujours, dans une éloquence idéale, la sincérité de ses sentiments et le respect des convenances : -. Jean-lrldnuard Naudy, dit M. Plornish, s’adressant à son oeau-père, monsieur. Ce n’est pas tous les jours que vous voyez des,


168 LÀ PETITE OOÏWUT.

action » gAnSsausoa faites sans prétention et sans nno oronro d*or« gnell ; aussi, quand vona les voyou, honoros-loa pareillement avca reconnaissance. Car si von » ne les honores pas et que l’occasion voua échappa, on dira tant p\s pour voua, et & qui la fauioV » M. Naudy répondit an ces termes au discours de son gendre : a Jo suis tout a fait de ton avis, Thomas, et comme nous sommes tons deux du même avis, ii n’y a pas besoin d’en dira davantage ; Jo ne cache pas mon opinion, et jota le déclara, oui, Thomas, oui, nos doux opinions doivent êlro celles do tout la monde unnnlmo-mont, car, dès qu’il n’y a pas do différonco d’opinion, il ne peut y avoir dans opinions, non, Thomas, non. »

Arthur, avec moins do cérémonie, dit qu’il était flatté do la façon dont on accueillait nne attention aussi simple, Quant an thé, il expliqua qu’il n’avait pas encoro dîné ot qu’il « liait font droit ches lui pour so restaurer, après une longue iournée de travail, sans quoi il eût volontiers accepta l’offre hospitalière do Mme Plornisb. Gomme M. Pancks chauffait à grand bruit sa vapour alla do prendre congé, Clennam lui demanda s’il vonlait bien faire route aveo lui. M. Pancks ayant répondu que co serait avec le plus grand plaisir, les deux visiteurs quittèrent ensemble l’heureuse chaumière, o SI vous vouliez bien poussor la complaisance jusqu’à m’accom-pagner eues moi, Pancks, dit Arthur lorsqu’ils se trouvèrent dans la rue, et partager avec moi la fortune du pot, ce serait presque un acte de charité ; car je suis las, et je ne me sens pas do tout dans mon assiette ce soir.

— Volontiers, répondit M. Pancks. Je regrette seulement que vous n’ayez pas un plus grand service que celui-là à me demander ; je vous le rendrais de bon cœur, D

Il s’était établi entre Clennam et cet excentrique personage an accord tacite qui était devenu de pins en plus sympathique depuis le soir où M. Pancks avait joué à saute-mouton avec M. Rugg dans la cour de la prison. Le jour mémorable où la voiture avait emporté le Doyen et sa famille, Panckset Clennam l’avaient suivie des yeux et s’étaient retirés ensemble. La première fois que la petite Borrit avait donné de ses nouvelles, personne ne les avait écoutées avec plus d’intérêt que le remorqueur du Patriarche. Dans sa seconde épltre (que Clennam venait de serrer dans la poche de son habit) la jeune Slle avait nommé M. Pancks en toutes lettres. Quoique jamais il n’eût fait aucune protestation à Clennam, et que ce qu’il venait de dire fût très-simplement dit, Clennam sa figurait depuis longtemps que M. Pancks, dans ce qu’il était, commençait à avoir de l’amitié pour lui. Tons ces petits liens réunis faisaient ce soir-là de M. Pancks un maître câble, pour jeter l’ancre au repus en commun. ’

a Je suis tout seul, expliqua Arthur tandis qu’ils cheminaient ensemble. Mon associé est en voyage, occupé loin d’ici de celte partie de nos affaires qui le regarde spécialement, et vous pourras TOSS mettre à votre aies.


LÀ PETITE DOBWÏ. IW »

"■– Morel, Vous o’avaa pna remarqué Allro tout « l’aoutti ? do* manda Pancks.

— Non. Pourquoi coin ?

« C’est un guivon de boita humour, et quo j’olmo beaucoup, répliqua Pancks. Mais il faut qu’il lai soit arriva quoique chose qui l’ait démonta aujourd’hui. Savoisvousce qui a pu leboulovoreor comme ça ?

— Pas le moins du monde : vous me surprimes. •

M. Pancks expliqua pourquoi il faisait celle question. Artbui (ht fort étonné ot tout à fait incapablo de trouver la clef de cette énigme.

« Vous ferlas poot-ôtro bien de le quoslionnor, dit Pancks, comme c’est un étranger dont vous ignores les antécédents.

— À quoi propos ?

— À propos de ce qui lo tourmente.

— Il faut quo je m’assure avant tout s’il a vraiment quoique sujet d’inquiétude, reprit Clennam. Jo l’ai toujours trouvé si laborieux, si reconnaissant (pour bien pou de chose) et si digne de confiance, que je as veux pas avoir l’air de le soupçonner, ce qui serait Ires-injuste.

— C’est vrai. Mais ditos donc ! Savez-vons que vous ne devrloa être le propriétaire de personne, monsieur Clennam. Vous y mettez beaucoup trop de délicatesse.

— Quant à cela, répondit Clennam en riant, je suis bien loin d’être le propriétaire de Cavalletlo. Il gagne sa vie à faire des petites sculptures sur bois. U a les clefs de la fabrique, 11 y coucho toutes les deux nuits et en est en quelque sorte le gardien ; mais nous n’avons que peu d’ouvrage À lui donner dans sa partie, bien que nous lui réservions le peu que nous en avons. Non. Je suis plutét son mentor que son propriétaire. Si vous disiez que Je suis son conseiller intime et son banquier, encore passe…. Mais, à propos de banquier, n’est-il pas étrange, Pancks, que ces spéculations risquées dont tout le monde parle trottent aussi dans la tête de ce petit Cavalletlo ?

— Spéculations risquées ? riposta Pancks avec un ronflement. Quelles spéculations ?

— Ces spéculations de Merdle.

— Oh ! ces placements. Bon, boni Je ne savais pas que vous parliez de placements. »

La vivacité avec laquelle M. Pancks venait de répondre fil tourner la tête à Clennam, qui crut s’apercevoir que Pancks ne disait pas tout ce qu’il en pensait. Cependant, comme celui-ci venait de bâter le pas, en ronflant plus laborieusement que jamais, Clennam laissa tomber la conversation et ils arrivèrent bientôt chez lui.

Un dîner composé de soupe et d’un pâté aux pigeons, servi au coin du feu, sur une petite table ronde, et arrosé d’une bouteille de bon vin, parut graisser agréablement les ressorts du remorqueur. Aussi, lorsque Clennam alla prendre sa pipe orientais et qu’il offrit


144 I,K PETITS DÛRMT.

nno nuira pir.t » non moins orientale a M, Paneton, « o gentleman parut tout a tait a son oiso.

lia fumeront pondant quoique temps en silence. M. Pancbe étail cornnio un petit vapeur favorisé par le vent, la marée, lo calme et • nne foule d’autres avantages maritimes. Il fnt le premier à ouvrir labonehu pour dire :

a Ouii placements est le vrai mot. »

Clennam lo regarda comme la première fols et se contenta, do répondre :

« Ahl

— Jo reviens il la charge, vons voye*, ajouta Pancbs.

—• Oui. Jo vola que vous y ravenes, répondit Olonnnra, qui se do » mondait ponrqol Panebe tenait tant a son mot do placements.

— N’ost-il pas étrange que ces idées-la trottent dnna la tête du petit Altro ? Hein ? continua Pancbs tout en fumant. Go sont bien la vos paroles. •

— Oui.

— Bon ! Mais si je vous disais qu’elles trottent dans la tête de tqus les locataires do la cour ! Si je vons disais qu’ils n’ont pas autre chose à la bouche les jours où je vais toucher mes loyers. Qu’ils payent on qu’ils ne payent pas, Merdlo, Merdle, Mordlo, toujours Merdle. •

— C’est étonnant comme co vertige-la gagno tout lo monde ! remarqua Clennaïa.

— N’est-ce pas ? » répliqua Pancbs. Apres avoir lancé quelques bouffées de famée d’une façon plus secbe qu’on ne l’aurait cm après on dîner qui avait si bien graissé ses engrenages, il ajouta : « Cela vons semble étrange, parce que ces gens n’y comprennent rien. »

— Absolument rien.

— Absolument rien, répéta Pancbs. Ils ce savent pas ce que c’est qu’on chiffre. Ils n’ont pas la moindre idéo de ce qne c’est que le crédit. Ils n’ont jamais fait un calcul. Ils ne sont pas à même d’examiner ces affaires à fond, monsieur.

— S’ils l’étaient…. commençait à dire Clennam, lorsque M. Pancbs, sans changer dévisage, laissa échapper un bruit nasal on bronchilal qui dépassait tellement ses efforts babitnels qu’Arthur s’arrêta tout a conp.

— Eh bien ! s’ils étaient à même de les examiner ? répéta Pancbs, attendant la suite.

— Je croyais qne vons…. parliez, dit Arthur ne sachant quel nom donner à son interruption nasale.

— Pas du tout, répondit Pancbs. Pas encore. Il est possible que je parle dans un moment. Eh bien, s’il !étaient à même… ?

— S’ils étaient à même de les examiner, remarqua Clennam, ne sachant trop comment le prendre, ils n’auraient pas la sottise de céder à cet engouement.

_ Comment cela. monsieur Clennam ? demanda vivementPancbs et d’une manière étrange qui montrait bien que, depuis le corn »


hh PETITE nonim.

145

moncoment dn l’entretion, il avnit onvio do mettra lo fân & la horoho qn’il laissait telnto.’ on co moment. Ils ont raison, vous oavos. lia ignorent pourquoi, mois cola n’empflcho nos qu’on fond ils ont raison.

— Raison de partager l’onvio qne montra Cavalletto de spéculer avoa M. Mordlo Y

— Par….fai„..te….nient, monsieur, répondit Pancbs. J’ai examine l’nirniro. J’ai fait les calculs, j’ol tire la chose au clair. C’est solide ot positif, o

Soulage par cotto déclaration, Pancbs lira do 8a pipa m vulale UIIO aussi longue botiûïo que le lui panait l’Uni do sos poumons, et regarda Cloiinnro d’un air sagace et forme, tandis qu’il osj’i ait et exhalait la fumée.

En ce montant M. Pancbs commençait a commoniquor J’Wec tlo » qn’il portait avec lui, cor c’est commo cela que ces umtutliw se gagnent ; rien de plus subtil que la manière dont olios « se I>IQ. pagent. ;

« Vous ne voules pas dire, mon cher Pancbs, demanda. (> »-nam d’un Ion très-grave, que vous risqueries mille livres sterling à vous, par exemple, dons des entreprises de ce go re !

— Certainement si, répondit Pancbs. C’est déjà fait, monsieur. » Pancbs aspira une nouvelle bouffée de tabac aussi long1 e que

la première, en exhala non moins lentement la fuiuéo, ot i.u^a encore à donnant un long coup d’ceil plein de sagacité avnit do continuer. ,

o Je vous dis, monsieur Clennam, que je me suis embarqua la dedans. C’est un homme d’une habilité surprenante. Il posscJu un capital énorme et l’appui du gouvernement. Il n’y a pas de meilleur placement ; c’est aussi sûr que de la rente.

— Je vous avoue, répondit Clennam, regardant gravement non interlocuteur, puis regardant le feu avec non moins de gravite, que vous m’étonnes beaucoup.

— Bob I riposta Pancbs, ne dites pas cela, monsieur. Vous devriez plutôt foire comme moi. Pourquoi ne feries-vous pas comme moi ? »

M. Pancbs n’aurait pas été plus en état de dire de qui il avait gagné l’épidémie régnante que le premier fiévreux venu ne peut iire où il a attrapé la fièvre. Engendrées ainsi que bien des maladies physiques, par une prédisposition mauvaise, puis disséminées par l’ignorance, ces épidémies se communiquent ensuite, dans un temps donné, à des malheureux qui ne sont ni ignorants ni corrompus. Peut-être que Pancbs avait lui-même attrapé la maladie de quelque sujet de cette dernière classe, peut-être que non. Ton–. jours est-il qu’il appartenait à cette catégorie quand il effereba à inoculer à Clennam la contagion, et qu’elle n’en était pas moins virulente pour cela.

a Et vous avez déjà placé (Clennam avait fini par adopter co mot) vos mille livres sterling, P&acKs f

il. — to


148 LÀ PETITE DORMT.

— Jo erolo Mon, monsieur ! répliqua Pnncltr, d’un ton plein do . confiance, en lançant uno tionCMo. Jo n’ai qu’un regret, c’est qua

ce no soit pas plutôt deux mille, s

Or, un double sujol de préoccupation posait lourdement ce soir-la sur l’esprit solitaire de Uleniiaui : l’un i luit IVpoir si loimtomps différé de son associé ; l’autre, ce qu’il avait vu ul entendu cbea sa mèro. Grâce au soulagement qu’il trouvait tans la société de Fancba et a la certitude qu’il avait do pouvoir se Uor à loi, il passa ù ces deux sujets qui, tons deux, lo ramèneront avec beaucoup do vitesse et do force au point de départ. *

La chose arriva do la façon la plus simple do monde. Laissant la  ; H. Merdlo et ses spéculations, après avoir contemplé quelque temps r le feu à travers la fumée de sa pipe, il raconta à Pancks comment et pourquoi il avait une si rude besogne a dôraèler avec cette institution nationale qu’on nomme le ministère dos CircouluUons. i

<■ C’a été bien dur pour Uoyce et ce l’est encore, dit-il en terminant avec toute l’honnête et sympathique indignation que co sujet réveillait en loi.

— Bien dur en effet, répondit Pancks 5 mois vous géras pour lui, monsieur Clennam ? « 

— Comment l’entendes-vous ?

— C’est vous qui avez le placement des fonds ?

— Oui. Je les pince do mon mieux. -

— Placez-les mieux encore, monsieur. Récompensez-le.de ses travaux et de ses nombreuses déceptions. Faites-le parUciper aux

  • chances du moment. Ouvrier patient et préoccupé, il ne songerait jamais de lui-même à en’prollter. Il compte sur vous pour cela.

— Je fais de mon mieux, Pancks, répondit Clennam un peu troublé. Quant 4 peser et à examiner à tond ce » louvelles entreprises dont Je n’ai aucune expérience, Je doute qub Je sois capable d’entreprendre cette tâche. Je me fais vieux. -

— Vieux ? s’écria Pancks. Ha ! ha ! 0

Il y avait une intonation si sincère dans le merveilleux rire et dans la série de reniflements que cette idée venait d’exciter chex Pancks, et dans l’énergie avec laquelle il la repoussait, qu’il n’y . -avait pas moyen de croire qu’il n’y allât pas bon jeu, bon argent.

a Vieux ? s’écria Pancks. Allons donc ! allons donc ! Vieux ! Par ’ exemple ! » ’

L’incrédulité obstinée qu’exprimaient les reniflements continus de Pancks, accompagnés de ces exclamations, obligea Arthur de renoncer à lui faire accepter un seul instant cette idée. D’autant plus qu’il craignait qu’il n’arrivât quelque chose à Pancks dans la lutte violente qui s’établissait entre l’air qu’il exhalait si énergique-ment erla famée qu’il aspirait avec une égale énergie. L’abandon de ce premier sujet le poussa à aborder le second.

a Ou jeune, ou vieux, ou entre deux figes, Pancks, reprit-il, profitant d’un silence favorablet je ne m’en trouvé pas moins dans une situation d’esprit plains d’inquiétude ot de doutas, qui mo tait


LÀ PEtra ! BORRÏP.

« ralndre que rion do ce qni sembla tu’apportenir oa m’appnrtlmmo en effet. Vous confierai-jo un grand secret ?

— Gonfle », monsieur, si vous m’« n croyea digne.

— Je vous en crois ties-digne.

— Vous avorralson ! »

La réponse vive et laconique de M. PancUs, confirmée par le geste subit avec lequel il tendit a donnant sa main de cliarbounlor était aussi expressive que convaincante. Artuursecoua cordialement cette main.

Alors, adoucissant la nature de ses anciennes craintes autant qu’il le pouvait, sans courir le risqua de no pas so faire comprendre, mois évitant de jamais nommer sa mitre, et parlant seulement d’une parente supposée, il donna à M. Paucks uue vague idée des appréhensions qui l’avaient inquiété o^de l’entrevue à laquelle il avait assisté. M. Pancbs écouta ce récit avec tant d’intérêt, qu’insensible aux charmes de la pipe orientale, il la posa sur le garde-cendres auprès des pelles et des pincettes ; uniquement occupé de jelever les mècbes et les épis de sa chevelure hérissée, si bien qu’a la fin de l’histoire il avait tout l’aird’un Hamlet moderne en tfite a tôle avec le fantôme paternel.

o Ça me ramène, s’écria-t-U » touchant d’une façon si inattendue le genou de son bâte que celui-ci en tressaillit, ça me ramène ; monsieur, h la question des placements ! Je ne dirai rien de votre intention de vous appauvrir, le cas échéant, pour réparer un mal que vous n’avez pas fait. Je vous reconnais bien la. Ou ne peut pas forcer un homme à agir contre sa nature. Mais voici ce que je veut vous dire. Dons la crainte que. vous n’ayez besoin d’argent pour sauver les vôtres de la honte où du déshonneur, amassez-en le plus possible. »

Arthur secoua la tête, mais il regardait son interlocuteur d’un air rêveur.

« Devenez aussi riche que vous lo pourras, monsieur, reprit Panck., concentrant toute son énergie pour donner plus de force à celte adjuration. Devenez aussi riche qne vous le pouves honnêtement. C’est votre devoir. Non par égolsme, mais en vue des antres. Saisissez l’occasion aux cheveux. Ce pauvre M. Doyce (qui, lui, commence vraiment à vieillir) compte sur vous. Votre parente compte sur vous. Vous ne savez pas ce qu’on peut avoir & vous de* mander plus tard.

— Allons, allons I répondit Arthur. En voilà assez pour ce, toir.

— Encore un mot, monsieur Clenham, et puis nous n’en reparlerons plus. Pourquoi laisser tous les profils aux goulus, ans fripons et aux imposteurs ? Pourquoi abandonner des profits certains à mon propriétaire et à ceux qui lui ressemblent ? C’est pourtant ce que vous faites tous les jours. Quand je dis vous, j’entends les gens comme vous. Vous ne pouvez pas nier le fait. Il se renouvelle chaque jour sons mes yeux. Je ravois que eels. O’est mon


148 LÀ PETITE B01XRIT.

métier do voir ces chosas-la. Ainsi done, je vous le répète, prene » un billet pour gagner le gros loi.

— Oui, mois si j’allais prendre un billot pour perdra.

— Impossible, monsieur, répondit Pancks. J’ai approfondi la chose. Un nom estima partout…. une habiloté incroyable…. des capitaux immenses…. une position élevée…. des alliances avec ce qu’il y a do plus haut…. l’appui du gouvernement. Impossible do perdre ! »

Apres cet exposé final de la situation, M. Pancks se calma peu & peu, permit à ses cheveux rebelles do prendre une position aussi peu perpendiculaire que cela leur était | ossible, retira sa pipe do garde-cendres, la bourra de nouveau et laiuma. Ils ne se parlèrent pins guère ; mais Ils ne s’en tenaient pas moins compagnie, poursuivant en silence In même 6ujet de réflexion : ils ne se quittèrent qu’à minuit. M. PancUs, prenant congé de Clennam et après lui avoir donné une poignée de main, circula tout autour da^trî en ronflant avant de franchir le seuil de la chambre. Arthur comprit que cela voulait dire qu’il pouvait compter implicitement sur> Pancks, dans le cas ou il aurait besoin de lui, soit & propos des deux incidents dont ils venaient de causer, soit pour tout autre objet. .

Le lendemain, & divers intervalles, et môme tandis que sa p »n-sée était autrement occupée, Clennam en revint à penser à la façon dont Pancks avait placé ses mille livres sterling, et aux entreprises qu’il avait approfondies. 11 se rappela que M. Pancks se montrait plein de confiance à cet égard, lui qui d’habitude ne péchait pas par trop de confiance. Il songea au grand ministère des Circonlocutions et au bonheur qu’il aurait à améliorer la position de Doyce. Il Gongea à la sombre et menaçante demeure où il avait vécu enfant et aux ombres qui s’y amoncelaient, plus menaçantes que jamais. Il remarqua de nouveau que, partout où il allait, il voyait, entendait, on palpait le fameux nom de Merdle ; il ne pouvait guère rester deux heures seulement devant son bureau, sans que ce nom fût présenté à ses sens physiques par l’entremise de quelque maison de commerce. Il commença à penser qu’il était étrange que ce nom se trouvât partout, sans que personne, excepté lui, parât s’en méfier ; ou plut£t, il ne pouvait pas dire, pour sa part, qu’il s’en fût jamais méfié ; il s’était contenté de se tenir à l’écart.

De tels symptômes, lorsqu’une épidémie de ce genre court les mes, annoncent presque toujours qu’on a gigné la maladie.

<•>


LÀ PETITE DORtUT, 149

CHAPITRE XIV.

On diimtnde un conseil,

Lorsque les Anglo-Saxons, rassemblés sur les bords do. Tibra jaune, apprirent que leur intelligent compatriote, M. Sparlsler, venait d’elle nommé un des lords du ministre des Circonlocutions, cotto nouvelle ne leur fit pas plus d’impression que les autres accidents ou les autres délits dont parlaient les journaux anglais. Les uns en rirent ; d’autre ? avancèrent, comme circonstance atténuante, que la place était une véritable sinécure, et que le premier imbécile venu pouvait la remplir, pour peu qu’il sût signer son nom ; d’autres encore (ceux-là étaient des oracles politiques, au maintien solennel), déclarèrent que Uéclmus avait raison de se renforcer ; que c’était là le seul but constitutionnel de toutes les places dont il avait à disposer. Quelques Anglo-Saxons, plus bilieux que les autres, refusèrent de souscrire à cet article de foi ; mais leur opposition fut purement théorique. En pratique, ils firent preuve d’une apathie déplorable, avant l’air de croire que c’était à quelques Anglo-Saxons inconnus, dont ils ignoraient l’adresse, de s’occuper de cette affaire. De même, an grand nombre d’Anglo-Saxons, restés dans lours pénates, soutinrent, pendant an moins vingt-quatre heures consécutives, que ces mêmes Anglo-Saxons, invisibles et anonymes, « devraient bien dire au gouvernement leur façon de penser, » et que s’ils supportaient tranquillement une pareille infamie, ma foi, c’était bien fait. À quelle classe de la société appartenaient donc ces Anglo-Saxons qui manquaient ainsi à leur devoir ? Où se cachaient-ils, les malheureux ? Pourquoi se cachaient-ils ? Comment se faisait-il qu’ils abandonnassent sans cesse leurs intérêts, lorsque tant d’autres Anglo-Saxons se demandaient si souvent pourquoi ces défenseurs mystérieux des droits communs ne se montraient pas ? Ce sont là des questions auxquelles personne n’aurait pu répondre, soit sur les bords du Tibre jaune, soit sur les bords de la noire Tamise.

Mme Merdie, quand on lui adressa des félicitations, fit circuler cette grande nouvelle avec une grâce indolente qui lui donnait une. nouvelle valeur, comme la monture rehausse l’éclat d’une pierre précieuse.

« Oui, disait-elle, Edmond a accepté cette place. M. Merdie

désirait qu’il l’acceptât et il a cédé. J’espère qu’il s’y fera, mais

«  |e n’en sais vraiment rien. Cela le retiendra en ville pendant une

grande partie de l’année, et il préfère de beaucoup le séjour de la


ISO LA"PETITE DORIUT.

campagne. Enfin, ce n’est pas nne position désagréable…. fit puis c’est une position..Cette noniinntiou, oh ne saurait le nier, pant passer pour une aimable attention a l’adresse de M. Merdle, et ce n’est pas non plus une mauvaise chose pour Edmond, s’il peut s’y habituer. 11 n y a pas de mal qu’il ait quelque chose a faire, et Ù n’y a pas de mal non pins qu’il soit payé pour le faire. Reste à savoir si celte nouvelle carrière conviendra mieux à Edmond que celle des ormes. o •

C’est en ces termes que s’exprimait la Poitrine, passée maîtresse dans l’art de paraître faire peu de cas de ces choses, dont elle savait si bien rehausser l’importance. Cependant, Henri Oowan, que Décimus avait laissé de côté, allait en tournée chez tontes ses connaissances depuis la porte du Peuple jusqu’au faubourg d’Albano, ayant presque (pas tout à fait cependant) la larme à l’œil, jurant que Sparkler était bien le meilleur, le plus donx, le plus inoffensif, en nn mot le pins aimable des Anes qu’on eut jamais envoyés paître sur le domaine public. I ! n’y avait qu’une chose an monde qui eût pu lui causer pins de joie que la nomination de ce chei ânon, c’eût été la sienne. Il ajoutait que c’était tout juste le ballot de Sparkler, Il n’y avait rien à faire, et ce cher Edmond s’en acquitterait à merveille ; il y avait de beaux appointements a toucher, et son ami les toucherait à ravir. C’était une nomination ravissante, une chose admirable. Il pardonnait presque au noble Décimus de l’avoir oublié, lui son indigne parent, tant il était heureux de voir attacher à un al bon râtelier le cher ftnon, auquel il portait une si vive affection. Sa bienveillance ne s’arrêtait pas là. Il se donnait beaucoup de peine, chaque fois que l’occasion s’en présentait, pour faire ressortir devant le monde les talents do M. Sf ark-ler, et le mettre en évidence, et, bien que les efforts de Gowan eussent pour résultat invariable d’obliger le jeune fonctionnaire à offrir dans sa personne un déplorable spectacle d’imbécillité, on ne pouvait mettre en doute les intontions amicales de l’artiste amateur.

Peut-être, cependant, l’objet de la tendresse dé M. Sparkler eut-il quelques doutes à ce sujet. Mlle Fanny se trouvait maintenant dans une position assez difficile. Tont le monde savait que le fils de Mme Merdle adorait la fille aînée de M. Oorrit, quelque capricieuse qu’elle fût avec lui. Fanny était donc assez identifiée avec ce jeune gentleman pour se sentir compromise lorsqu’à se rendait plus ridicule que de coutume. Aussi, comme elle ne manquait nullement d’esprit, elle vint souvent an secours de la victime, à qui elle tendit de bons offices en déjouant les aimables tentatives de Gowan. Mais, tout en agissant ainsi, elle rougissait de l’amoureux qu’elle ne pouvait se décider à congédier ni à encourager. Troublés par la conviction qu’elle s’embourbait de plus en plus dans nne position embarrassante, elle était agacée en outre par l’idée que Mme Merdle triomphait de sa détresse. Il n’est donc pas étonnant que Fanny, avec nn esprit ainsi tourmenté, revint un soir d’un « œeert et d’tm bal donnés par Mme Merdie dww nn *ta* d ?agita->


LÀ PETITE DORRIT. 151

tion extrême, et qu’elle repoussât la petite Sorrit de la toilette devant Inquelle elle cherchait, dans sa COIÎTO, à verser des larmes, déclarant d’une vois haletante qu’elle, délestait tout le monde et qu’elle voudrait être morte. « Chère Fnnny, qu’as-tu donc ? Conte-moi les peine*.

— Ce que J’ai, petite taupe que tu es ? répondit Fanny. Si tu n’étais pas la plus aveugle des sœurs, tu n’aurais pas besoin de m’interroger. Il faut donc que tu n’aies pas d’yens dans la tête pour m’adresser une pareille question ?

— Est-ce M. Sparkler, ma chérie ?

— Mô….si….eur Sparkler ? répéta F.\nny d’un ion de mépris, comme si ce malheureux soupirant était la dernier individu sous le soleil auquel elle pût penser. Non, mademoiselle la chauve-souris, ce n’est pas mô…,si….eup Sparkler. »

À peine avait-elle fait cette réponse qu’elle éprouva des remords" d’avoir dit des sottises à sa sœur, déclarant avec force sanglots qu’elle savait fort bien qu’elle si rendait haïssable, mais que tout le monde s’entendait pour l’y réduire.

« Je crains que tu nesois pas très-bien portante ce soir, chère Fanny.

— Ta, la, la ! répliqua la sœur aînée se mettant de nouveau en colère. Je me porte aussi bien que toi. Peut-être même devrnis-je dire beaucoup mieux que toi…. et encore, il n’y aurait pas là de quoi me vanter, o

La pauvre petite Dorrit, ne sacnant pas trop comment s’y prendre pour offrir des consolations qu’on ne repoussât pas, finit par penser qu’elle ferait mieux de se tenir tranquille. D’abord le silence d’Amy agaça Fanny autant que l’avaient fait ses questions. Elle dit à son miroir que, de toutes les sœurs agaçantes, la plus agaçante était une sœnr qui était molle comme.un chiffon ; qu’elle savait bien qu’elle montrait quelquefois un exécrable caractère ; qu’elle savait bien qu’on devait la détester ; que lorsqu’elle se rendait hatssable, rien ne lui ferait autant de bien que de se l’entendre dire, mais qu’étant affligée d’une sœur silencieuse, on ne le lui disait jamais, et que, par suite, elle était naturellement forcée et contrainte de se rendre désagréable. D’ailleurs (ajouta-t-elle d’un ton irrité, s’adressant toujours à son miroir), elle n’avait pas envie de demander pardon. Il ferait beau voir une sœur aînée s’abaisser sans cesse à demander pardon à sa cadette ! C’était là le fin mot, elle le savait bien, on avait le talent de l’obliger à se mettre dans une position dont elle ne pouvaitsortir qu’en demandant pardon à sa cadette, bon gré mal gré. Enfin elle fondit en larmes, et lorsque sa sœur vint s’asseoir à côté d’elle pour la consoler, elle s’écria ;

a Amy, tu es un ange ! Mais je vais te dire ce qui en est, ma chérie, continua-t-elle, lorsque sa sœur eut réussi à la calmer. Voici où nous en sommes. Ça ne peut pas durer longtemps comme ça, et il faut que ça finisse d’une façon ou d’autre, »

Comme cette déclaration était un peu vague, quoique péremp » toire, la petite Dorrit répondit :


ÎSS LÀ PETITE DORRIT.

o Nous « lions en causer.

— C’est ça, ma chère, reprit Fanny essuyant ses larmes, cau-rons-en. Me voila raisonnable et tu vas me conseiller. Veux-tu me ilonnor un conseil, ma cbère enfant ? »

Celle idée fil sourire Amy elle-même, mais elle répondit : o Oui, Fanny ; je te conseillerai de mon mieux.

— Merci, ma petite chérie, répliqua Fanny en l’embrassant. Ta es mon ancre de salut. « 

Ayant de nouveau embrassé son ancre de salut avec beaucoup d’effusion, Fanny prit sur la toilette un flacon d’eau de Cologne et appela sa femme de cbambre pour lui demander un mouchoir de batiste. Puis, après avoir permis à la suivante d’aller se coucher, elle continua à demander conseil, se tamponnant les yeux et le iront de temps en temps pour les rafraîchir. * « Mon trésor, commença Fanny, nos caractères et notre façon d’envisager les choses se ressemblent assez peu…. (embrasse-moi encore, ma chérie)…. pour que tu ne t’étonnes pa*’ de ce que je vais te dire. Ce que j’ai à te dire, ma chère, c’est que, malgré notre fortune, nous avons, socialement parlant, à lutter contre dp grands désavantages. Tu ne comprends pas tout à fait ce que j’en* tends par là, Amy ?

— Sans doute je te comprendrai mieux, répondit doucement la petite Dorrit, lorsque tu m’auras dit quelques mots de plus.

— Eb bien, ma chère, ce que je veux dire c’est, qu’après tout, nous ne sommes que des intrus dans le monde fashionable.

– —Je suis bien sûre, Fanny, interrompit la petite Dorrit dans son enthousiasme admirateur, qu’en ce qui te concerne personne ne s’en douterait. ■ ■ ; -\<

— C’est possible, ma chère enfant ; dans tous tes cas, c’est très-gentil et très-affectueux de ta part de le croire.mon trésor. (Ici elle tamponna le ’-ont de sa sœur avec son mouchoir imbibé d’eau de Cologne et str.iHa légèrement dessus.) Mais’ on sait que tu es le meilleur petit être qui ait jamais existé ! Revenons à nos moutons, mon enfant. Papa a tout à fait les manières et l’éducation d’un gentleman, mais il diffère sous certain ? rapports des autres gentle » men de son rang : en partie à cause de ce qu’il a eu à souffrir, pauvre’ cher homme, en partie, si je ne me trompe, parce qu’il se figure’ souvent que les autres pensent à son passé en causant avec lui. Notre oncle, ma chérie, n’est pas’ présentable. C’est une digne âme et je lui suis tendrement attachée ; mais, socialement parlant, c’est dégoûtant. Edouard est affreusement dépensier et dissipé. Non qu’il y ait rien là qui ne soit fort comme il faut…. au contraire…. seulement, il ne se comporte pas en mauvais sujet du grand monde, si je puis m’exprimer ainsi, il n’obtient pas pour son argent l’espèce de réputation qui s’attache au genre de vie qu’il mène.

— Pauvre Edouard ! o soupira la petite Dorrit. Ce soupir résumait toute l’histoire de la famille.

« Oui, et pendant que ta y es, lu pourrais aussi bien due panvn »


LÀ PETITE DORRIT. 153

toi et pauvre moi, reprit l’alnce d’an ton un peu aigre,. Ta as raison ! El puis, ma chérie, nous n’avons pas de mère et nous avons une Mme Général. Et tu sais le proverbe : a Chat ganté n’attrape pas de souris. » Eh bien, nia chère, tu verras que ses gaula ne l’empocheront pas d’attraper celte qu’elle guette. Celte femme, J’en euissûreet certaine, sera noire belle-mère.

— Je ne puis croire, Fanny…. » Fanny interrompit sa sœur.

« Voyons, ne va pas te mettre à me contredire, Amy, dit-elle : j’en sais là-dessus plus long que toi. Sentant qu’elle avait encore montré un peu d’aigreur, elle se remit à tamponner le front de sa sœur et à souffler dessus. Pour résumer la question, ma chère, je me demande (tu sais que je suis flère et vive, ma chère Amy, trop Gère et trop vive, peut-êtie). je me demande si je ne dos pas prendre sur moi le soin de maintenir la dignité de la famille.

— Comment cela ? demanda la petite Dorrit avec inquiétude.

— Je ne saurais, continua Fanny sans répondre à cette question, souffrir que Mme Général fasse la belle-mère avec moi ; je ne souffrirai pas non plus que Mme Merdle me tourmente ou me patronne sn aucune façon. »

La petite Dorrit posa sa main sur la main qui tenait le flacon d’eau de senteur, d’un air plus inquiet encore qu’auparavant. Fanny ; qui avait l’air de vouloir punir son propre front à force de le tamponner avec violence, continua d’un ton agité :

s On ne peut nier qu’Edmond ne soit, d’une façon ou d’une autre (le moyen ne fait rien à l’affaire], arrivé à une (rès-bonne position. Qu’il soitd’un rang distingué, c est ce que personne ne peut mettre en doute. Quant à la question de savoir s’il a plus ou moins d’esprit, j’ai dans l’idée qu’un mari spirituel ne me conviendrait pas beaucoup. Je ne sais pas me soumettre. Je ne pourrais jamais me plier à la supériorité d’un autre.

— Oh ! ma chère Fanny ! s’écria d’un ton de remontrance la petite Dorrit, qui avait éprouvé un sentiment de terreur à mesure qu’elle comprenait ce que voulait dire sa sœur, si tu aimais quelqu’un, (u cesserais d’être toi-même, tu t’oublierais pour le dévouer à lui. Si tu aimais, Fanny…. »

Fanny avait cessé de se tamponner le front et regardait fixement sa sœur.

« Ob ! vraiment ! fit-elle, vraiment ! Tiens, tiens ! comme certaines personnes deviennent savantes et éloquentes lorsqu’il s’agit ;’’ ; de certaines questions ! On dit que toat le monde a un sujet de prédilection, et U iue semble que je suis tombé par hasard sur le tien, Amy…. Là’, là ! mon enfant, je ne faisais que plaisanter (tamponnant le front d’Amy) ; mais surtout, ma petite chatte, ne sois pas assez sotte pour aller faire des phrases et du sentiment sur des impossibilités indignes de nous. Là ! & présent, reviens à ce qui me regarde personnellement.

— Chère Fanny,laisse-moi d’abord te dire’que j’aimerais mieux’


1&4 LÀ PETITE DOîmtT.

nous voir obligées de travailler encore pour vivra chichement, que de te voir riche en épousant M. Sparhler.

— Que je te Caisse a’ire,.mn chèie ? riposta Fanny. Mais certainement, je te laisserai dire tout ce que tu voudras. Je ne te fais pas peur, j’espère ? El quant à tyqrser M. Sparkler, je n’ai pas la moindre intention de l’épouser ce soir, ni même demain matin.

— Mais plos tard ?

— Pas que je sache, pour le moment du moins, » répondit Fanny d’un ton insouciant.

Puis, d’insouciante, elle devint tout & coup d’une agitation bouillante et ajouta :

« Tu parles d’hommes spirituels, petit ? chatte ! Tout cela est bel et bon en paroles ; mais où sont-ils, tes hommes spirituels ? Je n’en vois pas un seul s’approcher de moi t…

— Ma chère Fauuy, en si peu de temps….

— Que ce soit longtemps ou peu de temps, interrompit Fanny, je suis lasse de notre position, je n’aime pas notre position, et il ne faudrait pas grand’cbose pour m’engager à en changer. Des jeunes filles, élevées autrement que moi et dans une situation bien différente sous tous les rapports, pourront s’étonner de ce que je fais ou de ce que je dis. Eb bien I qu’elles s’en étonnent tant qu’elles voudront, libre à elles ! Elles sont eutralnées par leur éducation et leur

•caractère…. moi aussi.

— Fanny, chère Fanny, tu sais que tu as des qualités qui te rendent digne d’un mari bien supérieur à M. Sparklei1..

— Amy, chère Aniy, riposta Fanny parodiant l’intonation de sa sœur, je sais que je voudrais bien me voir dans une.position plus nette et plus décidée, ne fût-ce que pour être plus à même de tenir tête à cette insolente Mme Merdle.

— Et c’est pour cela…. pardonne-moi cette question…. que tu épouserais son fils ?

— Peut-être ! répondit Fanny avec nn sourire de triomphe. On pourrait ironver un plus– mauvais moyen que celui-là pour arriver au but que je me’ propose, ma chère. Cette impertinente dame s’imagine sans doute que ce serait un grand succès pour elle que de trouver une femme comme moi pour son fils, et elle compte me dominer. Mais peut-être qu’elle ne se doute guère du fil que je lui donnerais à retordre si je devenais sa belle-fille. Je lui résisterais en toute chose et je deviendrais sa rivale. Ce serait là le but de ma vie. o

’ Fanny, arrivée là, posa son flacon sur la toilette et se mit à se promener dans la salle, s’arrêtant par intervalles, mais sans s’asseoir, lorsqu’elle parlait.

• o II y a toujours une chose que je pourrais faire, mon enfant : je pourrais la vieillir. Et je n’y manquerais pas, je t’en réponds 1 » Cette menace fut suivie d’une autre petite promenade.

’ e Je parlerais toujours d’elle comme d’une vieille maman. Je ferais semblant de savoir (quand même je n’en saurais rien, mais d’ailleurs son fils me l’apprendrait)…. son âge exact. Et elle m’en*


LÀ PETITE DORAIT. 18*

tendrait loi dire, Amy, avec beanconp d’affection et de respect, ta sois : « comme elle a nonne mina ponr son âge ! ■ Je pourrais la vieillir sans cela, rien que parce que je suis jeune. 11 est possible qua je ne sois pas aussi belle que Mme Merdla ; je ne sais pas assea désintéressée dans la question pour la décider moi-mémo, je sup » ose ;.mais je sais que je suis aaaes jolie pour la tenir sur les épines u matin jusqu’au soir. Et je n’y manquerais pas non plus, val »

Et elle recommença a se promener dans la chambre.

< Ma chère sœur, est-ce que tu voudrais te condamner à mener one existence malheureuse pour arriver à un pareil résultat ?

— Ce ne serait pas une existence malheureuse pour moi, Amy ; c’est celle qui me convient le mieux. Que ma nature ou le concours des circonstances l’ait voulu ainsi, peu importe : toujours est-il que cette existence-là me conviendrait mieux que toute autre, o

Il y avait dans son ton de l’amertume et du regret, mais avec un petit éclat de rire orgueilleux elle reprit sa promenade, et, après avoir passé devant une psyché, elle poursuivit :

a Sa tournure 1 sa tournure, Amyl Eh bien ! j’en conviens, elle est bien faite. Je veux lui rendre cette justice. Mais est-elte donc si bien faite que personne ne puisse rivaliser avec elle ? Ma parole d’honneur, j’en doute ! Que le mariage vienne seulement donner a des femmes beaucoup plus jeunes la même latitude qu’elle a pour sa toilette, et nous verrions un peu, ma chère l »

Cette idée agréable et flatteuse la ramena de meilleure humeur à son fauteuil. Elle prit les mains de sa sœur dans les siennes et les frappa l’une confre l’autre en les élevant au-dessus de sa tète, tandis qu’elle la regardait en riant :

« Et la dar-seuse, Amy, la danseuse qu’elle a si complètement oubliée…. la danseuse, qui ne me ressemble en rien, et que je ne lui rappelle jamais, ob f non, jamais !… danserait sans cesse devant elle et lui chanterait un air qui troublerait un peu son calme insolent. Rien qu’un peu, ma chère, un tout petit peu. »

Rencontrant le regard sérieux et suppliant d’Amy, elle abaissa les quatre mains et retira une des siennes pour la poser sur la bon • eue de 6a sœur.

o Surtout ne t’avise pas ae raisonner avec moi, mon enfant, con » tinua-t-elle d’un ton beaucoup moins enjoué, parce que ce serait parfaitement inutile. Je comprends ces choses-là beaucoup mieux gue toi. Je suis loin d’avoir pris une résolution, mais il se peut que ’en prenne une. Maintenant que nous avons discuté la question somme deux bonnes sœurs, nous pouvons aller nous coucher. Bonsoir, la meilleure et la plus chérie des petites chattes, o

Ce fut aipsi que Fanny prit congé de son ancre de salut, et (après s’être laissé conseiller comme on a vu) cessa, pour le moment, de) demander l’avis de la petite Dorrit.

À partir de ce moment, Amy remarqua la façon dont M. Sparkloi était accueilli par sa tyrannique maîtresse, et, chaque jour, elle découvrit da nouvelles raisons de prendre la chose an sérieux. I ! v


156 LÀ PETITE DORRIT.

avait des instants où Fanny ne pouvait souffrir l’imbécillité do sua amoureux, et où elle était si impatientée qu’on s’attendait a le loi voir conseiller pour da bon. D’autres fois, elle prouait beaucoup mieux la chose : elle avait l’air de s’en amuser et de trouver dans lo sentiment de sa propre supériorité une sorte de compensation pour ce qui manquait dans l’autre plateau de la balance. Si M. Spar-l ;lor n’eût pas été le plus fidèle et le plus soumis des soupirants, il se serait ei.fui dn théfttra de ses épreuves et aurait mis entr« lui et son enchanteresse toute la distance qui sépare Rome de Londres. Mais il n’avait pas plus de volonté que le navire remorqué par un vapeur, et il continuait à suivre sa cruelle mnllresse, que la mer fut calme ou houleuse, entraîné par nne puissance irrésistible.

Mme Merdle, pendant ces préliminaires, parlait fort peu a Fnnny. mais elle parlait d’elle assez souvtut. Elle se trouvait, pour ainsi dire, forcée, malgré elle, de la regarder à travers son lorgnon et de se laisser arracher, dans le cours de la conversation, des lommges involontaires, en apparence, comme s’il n’v avait pas moyen de résister à la beauté victorieuse de Mlle Dorrit. L’air de défi avec lequel Fanny entendait ces louanges (car je ne sais comment cela se faisait, mais elle manquait rarement de les entendre), n’annonçait pas qu’elle fût disposée à faire la moindre concession en faveur de la Poitrine impartiale ; mais la pins grande vengeance que se permit la Poitrine était de dire tont haut :

« Une enfant gâtée…. mais avec ce visage et cette tournure, comment ne l’aurait-on pas gfttée ? »

Un mois on sis semaines environ après le sofr de la consultation en question, la petite Dorrit commença à trouver qu’il y avait une entente plus déclarée entre M. Sparkler et Fanny. M. Sparliler, comme s’il eût pris quelque engagement à cet effet, n’ouvrait jamais la bouche sans avoir regardé Fanny pour lui demander la permission de parler. Cette demoiselle était trop discrète pour répondre de vive voix à celte muette interrogation : mais, si elle voulait accorder à M. Sparkler le droit d’émettre nne opinion, elle gardait le silence ; sinon, elle parlait pour lui. En outre, lorsque Henry Gowan renouvelait une de ses tentatives amicales pour mettre M. Sparkler en évidence, il devenait clair comme le jour que la victime se tenait à présent sur ses gardes. Qui plus est, Fanny (sans la moindre intention de personnalité et par le plus pur des hasards, bien entendu) ne tardait pas à faire quelque allusion armée d’une pointe si acérée, que Gowan reculait comme un homme qui vient de mettre la main dans un guêpier.

Une autre circonstance, bien qu’assez insignifiante ec elle même, contribua beaucoup à augmenter les inquiétudes de la petite Dorrit. Les façons de M. Sparkler vis-à-vis d’elle changèrent tout à coup et devinrent fraternelles. Parfois, lorsqu’elle se trouvait au dernier rang de quelque cercle distingué (chez son père, chez Mme Merdle ou ailleurs), elle sentait le bras de M. Sparkler se glisser furtivement autour de sa taille comme pour la soutenir. Le jeune fonc-


LÀ PETITE DORMIT.

157

lionnalre n’offrait jamais la moindre explication pour justifier cette politesse, se contentant de sourire d’un air bête, satisfait, bon enfant et sans g£ne, qui, eue » un personnage aussi lourd, en disait gros sur la question.

Lu petite Dorrit était cbea elle un jour, songeant 5 Fanny aven un véritable serrement de cœur. II y avait, tout au bout de leurs salons de réception, une salle qui n’était guère qu’un rassemblement de fenôtres cintrées en saillie sur la rue, et d’où l’on voyait à droite et à gaucho le spectacle pittoresque du Corso, si vivant et el animé. Vers trois ou quatre beures du soir, la vue qu’on avait de cotte snlle était Irès-brillanto et très-curieuse ; et la petite Dorrit avait coutume d’y venir révor pendant des heures entières, à peu près comme elle faisait à son balcon do Venise. Une après-midi qu’elle était assiso la, une main se posa doucement sur son épaule, et Fanny vint s’asseoir auprès d’ollo en disant :

a Eh bien, ma chérie ? »

La banquette était prise sur l’embrasure de la fenêtre ; lorsqu’il y avait une procession ou quelque autre spectacle a voir, on tapissait la croiséo dedraperies brillanteset les spectateurs s’agenouillaient ou s’asseyaient sur cette banquette, et admiraient de là ce qu’il y avait à voir, appuyés sur les riches tentures. Mais ce jour-la il n’y avait aucune espèce de procession. Aussi la petite Dorrit fut-elle assez surprise de voir I-’anuy, car c’était l’heure où elle avait habitude de faire une promenade a cheval.

o Eh bien ! Amy, dit Fanny, à quoi penses-tu, mon enfant ?

— Je pensais à toi, Fauny. -

— Vraimeut ? Comme cela se rencontre ! Mais voici encore quelqu’un à qui tu ne pensais guère, je suppose ? »

Amy venait justement de penser à ce quelqu’un-là, car c’était M. Sparhler. Elle ne l’avoua pas néanmoins, mais se contenta de lui tendre la main. Le jeune prétendant vint s’asseoir à côté d’elle, et «.le sentit le bras fraternel se glisser denière elle et s’allonger comme pour soutenir Fanny par la même occasion.

a Eh bien ! petite sœur, demanda Fanny avec un soupir, tu devines sans doute ce que cela veut dire ?

— Elle est aussi belle qu’adorée, bégaya M. Sparkler…. et pas bégueule du tout…. C’est arrangé.

— On ne vous demande pas d’explications, Edmond, Interrompit Fanny.

— Non, mon amour.

— En uo mot, ma chérie, continua Fanny, nous voilà fiancés. Il n’y a plus qu’à en parler à papa ce soir ou demain, selon que l’occasion se présentera. Alors l’affaire sera conclue et il ne restera que fort i eu de chose à dire.

— Ma chère Fanny, dit M. Sparkler avec respect, je voudrais dire deux mots à Amy.

— Bien, bien 1 Dites-les, au nom du ciel et finissons-en, répondit Mlle Fanny.


158 IÀ PETITE DQKWÏ,

— Je suis convaincu, ma « hère Amy, reprit M. Sparkler, que, s’il existe nu monde une tille…. aires votre spirituelle et charmante sœur qui n’est pas du tout,…

— Nous savons cela, Edmond, interrompit Mlle Fanny, Ce n’est pas la peine de le répéter. Passas a autre cbose.

— Oui, mon amour. Et je vous assure, Auiy, que rien ne pent me causer plus de joie…. sauf, bien entendu, le honneur et l’Iion-n6ar d’âtre agréé par une fille ravissante, qui n’a pas l’ombre de….

— Voyons, Edmond, voyons) interrompit de nouveau Fanny avet un mouvement impatient de son petit pied.

— Mon amour, vous aves parfiiitoment raison. C’est une mauvaise bnbitude. Ce que je voulais dire, c’est que rien au monde, excepté le bonheur d’être uni à la plus adorable des lillos…. nasau rail me causer plus de joie que de pouvoir cultiver la connaissance affoctuouso d’Amy. Il se pent, continua M. Sparkler avec une courageuse franchise, que je ne sois pas très-fort, lorsqu’il s’agit do comprendre certaines choses, et je sais fort bien que, si vous interrogiez snr mon compte la satiété en général, on vous en dirait au* tant ; mais, pour ce qui est d’apprécier Amy, je ne le cède à personne I s

Et, pour le prouver, M. Sparkler embrassa la petite Dorrlt.

« Une place à notre table, une cbamhre dans notre maison, poursuivit-il, devenant très-diffus pour un orateur de sa force, seront toujours à la disposition d’Amy lorsqu’il lui plaira de les accepter. Mon gouverneur, j’en suis sûr, sera toujours heureux d’accueillir une personne pour laquelle j’ai tant d’eslime. Quant à ma mère, qui est une très-belle femme sans aucune espèce de….

— Edmond, Edmond 1 s’écria Fanny avec le même geste que la première fois.

— J’obéis, mon âme, répliqua M. Sparkler d’un ton soumis. Jo sais que c’est une mauvaise habitude que j’ai et je vous remercio beaucoup, mon adorable, de vous donner tant de peine pour m’en corriger ; mais tout le monde convient que ma mère est une très-belle femme et elle n’a vraiment pas l’ombre de….

— C’est possible, c’est possible, je ne dis ni oui ni non, interrompit la future, mais ne parlez plus de cela, je vous prie.

— Plus un mot, mon amour.

— Alors vous n’avez plus rien à dire, Edmond ? n’est-ce pas ? demanda Fanny.

— Au contraire. J’en ai déjà tant dit, mon adorable, répondit M. Sparkler, qu’il ne me reste plus qu’à vous demander pardon d’avoir parlé si longuement, o

• M. Sparkler devina tout à coup, par une espèce d’inspiration, que cette question voulait dire : « Ne feriez-vous pas bien de vous en aller ? » Il retira donc son bras fraternel et annonça très-adroitement qu’avec la permission de Fanny, il allait prendre congé. Il ne s’éloigna pas sans avoir reçu les félicitations d’Amy, qui, dans son chagrin, eut asse* de peine à s’acquitter de ce devoir*


M, PETITS nonmy. 159

Lorsqu’il fut parti, ollo s’écria : « 0 Fanny ! Fnnnyl t et se tournant vers clin a celte briltanie croisée, n<il la tête sur le sein de sa sœur pour y cacher ses larmes. Fanny commença par rire ; mais elle nu lar » ;a pas à poser son vi n^e contre celui de sa sirur et pleura ou »si un p> u. Ce fui la deriiiïw fuis qu’elle laissa échapper une traie de la iultu qu’elle avait subie contra quelque sentiment caché avant de se résoudre à ce mariage. À doter ue ce jour, elle suivit d’un pas impérieux et libre, la route qu’elle s’était tracée.

CHAPITRE XV.

Publication des bans : « N’y ayant aucune cause d’emnOckcmenl valnbio è la célébration du inariago entre Mlle…. et M…. »

Lorsque M. William Dorrit apprit me sa 011e atnée avait prêta l’oreille aus ouvertures matrimoniale de M. Sparkler, qu’elle lui avait même donné sa foi, il accueillit cette nouvelle avec beaucoup de dignité, mais aussi avec un orgueil paternel qu’il ne chercha pas à dissimuler. Sa dignité se gonflait à l’idée qu’une pareille alliance allait lui faciliter les moyens de faire des connaissances de plus en plus distinguées, et son orgueil était touché de l’empressement sympathique avec lequel Fanny secondait son vœu le plus cher. Il ne lui laissa donc pas ignorer qu’une si noble ambition éveillait dans son cœur paternel d’harmonieux échos, et lui donna même sa bénédiction, comme à une fille obéissante et dévouée qui se sacrifiait pour le plus grand honneur de sa famille.

Quant à M. Sparkler, dès que sa prétendue lui permit de se montrer, M. Dorrit lui avoua sans détour que la proposition dont on daignait l’honorer lui souriait infiniment : d’abord, parce qu’elle paraissait d’accord avec les affections spontanées de sa fille ainée ; ensuite, parce qu’elle promettait d’établir des relations de famille très-flatteuses entre lui et M. Merdle, le génie des temps modernes. Il parla aussi en termes forts louangeurs de la mère de M. Edmond comme d’une dame que sa distinction, son élégance, sa grâce et sa beauté plaçaient an premier rang. Néanmoins, il remplissait un devoir en remarquant (U avait la conviction qu’un homme d’autant de bon sens que M. Sparkler saurait interpréter ses paroles avec tonte la délicatesse possible) qu’il ne pourrait considérer la proposition comme définitive avant d’avoir eu l’avantage d’être mis en rapport avec M. Merdle, et de s’être assuré que ce gentleman consentirait à mettre miss Fanny Dorrit sur,1e pied dont la position sociale, la dot et les espérances de cette demoiselle devaient lui assurer la maintien (cela « àt dit sans ss&itsr le h-


160 LÀ PETITE HORMT.

procho d’entrer dans des débats mercenaires) vis-a-vis du grand inonda. Mais tout en faisant cette réserve que lui imposait sa doubla qualité de père et da gentleman d’un certain rang, il ne voulait pas faire de la diplomatie en dissimulant que la demande de M. Sparkler le flattait. II l’accueillait donc conditionnellement et remerciait M. Sparkler de l’bonnenr qu’il loi faisait en songeant à s’allier à sa famille. Il termina par quelques remarques générales sur…. nom !…. sa position de gentleman indépendant et…. bem…. son caractère de père qui le rendait peut-être partial dans son admiration et sa tendresse pour sa fille. Bref, il reçut la demande de M. Sparkler à peu près comme 11 eût naguère reçu de lui un petit écu.

M. Sparkler, étourdi par les phrases qu’on amoncelait sur sa tête inofîensive, fit une réponse laconique, mais très-convenable, où il so contenta de dire ni plus ni moins qu’il avait depuis longtemps remarqua que Mlle Fanny n’était pas du tout bégueule et qu’il ne doutait pas de l’ai probation de son gouverneur ’. À cet endroit de son discours, l’objet de sa flamme lui ferma la bouche comme on ferme le couvercle d’une boite à surprise et le renvoya.

M. Dorrit, étant allé bientôt présenter ses respects à la Poitrine, fut reçu avec la plus grande considération. Mme Merdle avoua qu’Edmond lui avait parlé de celte affaire. Cela l’avait un peu étonnée tout d’abord, parce qu’elle ne supposait pas qu’il eût du goût pour le mariage ; la Société ne s’était pas figuré non pins qu’Edmond fût disposé à dire adieu à la vie de garçon. Cependant, Mme Merdle n’avait pu s’empêcher de remarquer (nous autres femmes nous avons un instinct particulier pour découvrir ces choses-là, monsieur Dorrit !) combien Edmond était épris de Mlle Dorrit, et elle ne devait pas lui cacher qu’elle avait, dit tout haut que M. Dorrit était bien imprudent d’avoir amené une si charmante personne à l’étranger pour tourner la tète à ses compatriotes.

x Dois-je avoir l’honneur de conclure, madame, demanda M. Dorrit, que le chois de M. Sparkler a…. hem !…. votre approbation ?

— Je vous assure, monsieur Dorrit, répondit Mme Merdle, que, personnellement, je suis ravie. »

M. Dorrit déclara qu’il était extrêmement flatté.

s Personnellement, répéta Mme Merdle, j’en suis ravie. »

La répétition accidentelle du mot personnellement engagea M. Dorrit & exprimer l’espoir que le consentement de M. Merdle ne se ferait pas non plus attendre.

o Je ne saurais, répliqua Mme’Merdle, prendre sur moi de répondre positivement pour M. Merdle ; les hommes, surtout les gentlemen, que la Société nomme capitalistes, ne partageant pas toujours l’opinion des femmes sur les questions de ce genre. Mais il me semble…. ceci n’est qu’une simple hypothèse do ma

4. Expression un peu iiivlaie poar dialgnor te pire dans la fefflilis.


LA. PETITE DORRIT. 161

part, monsieur Dorrit…, que M. Merdle aéra..,, (elle passa la revue de sas avantages personnels avantd’ajouter à loisir) ravi, a À cette phrase, (es gentlemen que la société nomme capitalistes. M. Dorrit avait toussé, comme s’il soulevait quelque objection intérieure. Mme Merdle s’en aperçut, et ele en profita pour loi donner la réplique.

a Et pourtant, monsieur Dorrit, Je n’avais pas besoin de faire cette remarque ; mais elle m’est échappée dans la franchise que j’i mets à dire le fond de ma pansée à une personne pour qui l’ai une si hante estime, et avec laquelle j’espère avoir dans la suite des rapports encore pins agréables :’car il est fort probable que vons devez envisager la question du même point de vue que M. Merdle…. à moins, toutefois, que le hasard (heureos ou malheureux) qui a poussé M. Merdle & 8 occuper d’affaires n’ait un peu rétréci son horizon. Je suis aussi ignorante qu’une enfant en tout ce qui regarde les affaires ; mais je crains, monsieur Dorrit, qu’elle ne produise parfois cet effet, »

Cet habile jeu de bascule, ou M. Merdle ne pouvait taper par terre sans faire monter M. Dorrit, et vice versa, eut pour effet de calmer la toux de M. Dorrit. Il remarqua, avec toute la politesse dont il était capable, qu’on ne saurait permettre, môme à Mme Merdle, la plus accomplie et la plus gracieuse des femmes (Mme Merdle s’inclina pour reconnaître le compliment), de soutenir que les entreprises colossales de M. Merdle, si différentes des mesquines entreprises du commun des mortels, n’eussent pas pour effet, au contraire, d’agrandir et de développer le génie qui Jes avait conçues.

« Vous êtes la générosité personnifiée, répliqua Mme Merdle, avec son sourire le plus séduisant ; espérons que vous avez raison. Mais j’avoue que j’ai une foi presque superstitieuse dans mes idées sur les conséquences qu’entraînent les affaires, a

M. Dorrit ne fut pas à court pour trouver un nouveau compliment. Les affaires (aussi bien que le temps, chose si précieuse en affaires) étaient faites seulement pour de pauvres hères, et ne regardaient nullement une souveraine qui régnait en autocrate sur tous les cœurs. La dame se mit à rire, et donna à penser à M. Dorrit que la Poitrine, la fameuse Poitrine, venait de rougir modestement…. C’était un des meilleurs tours de passe-passe de Mme Merdle.

« Ce que j’en disais, expliqua-t-elle, est tout simplement fondé sur le vif intérêt que M. Merdle a toujours porté à Edmond, et le vif désir qu’il a toujours témoigné de lui faire une brillante position. Je ne parle pas de la position officielle d’Edmond, je croies que vous la connaisses. Mais sa position privée dépend entièrement de M. Merdle. Grâce à ma sotte incapacité pour les affaires,, je vous assure que je n’en sais pas davantage, s

M. Dorrit déclara de nouveau que les affaires étaient indignes d’attirer l’aKeuUou <2Ô celle dont la seule affaire devait être de char-

n. — il


168 LÀ PE’IiTB DORIUT.

mer et d’enchaîner tons les cœurs. Pois il exprima l’intention d’écrire, en sa double qualité de para et de gentleman, à M. Merdle. \ La dame approuva ce projet de tout son cœur…. si elle avait eu un cœur, mais an moins avec an plaisir bien joué, et expédia par la malle suivante une lettre préparatoire & la huitième merveille dn monde.

Sans son épltre à M. Merdle, comme dans ses dialogues et ses discours sur cette importante question, M. Dorrit entoura son sujetd’une foula d’enjolivements assez semblables ans paraphes dont les professeurs d’écriture embellissent leurs câblera d’exemples et de chiures, où les titres des règles élémentaires de l’arithmétique finissent par se métamorphoser en cygnes, en aigles, en griffons et antres récréations calligraphiques, et où les majuscules perdent la tête et leurs formes naturelles dans une débauche d’encre. Néanmoins il sut rendre l’objet de sa lettre assez clair pour permettre à M. Merdle de faire semblant d’en apprendre de lui la première nouvelle. M. Merdle répondit donc à M. Dorrit ; M. Dorrit répondit à M. Merdle, qni répondit à M. Dorrit, et on annonça bientôt au public que les puissances contractantes étaient d’accord.

Alors, et seulement alors, Mlle Fanny se présenta sur la scène dans le costume qui convenait à son nouveau rôle. Alors et seulement alors, elle absorba complètement M. Sparkler dans son éclat ; elle brilla pour deux et même pour vingt. Affranchie désormais du. souci que loi donnait jusque-là le sentiment d’âne position vague et mal définie, ce beau navire ne dévia pins de sa route et se mit à voguer sur son lest, avec nn balancement élégant qni faisait mieux encore ressortir ses qualités de fin voilier.

o Les préliminaires étant ainsi réglés à ma satisfaction, je crois qu’il serait temps, ma chère, dit M. Dorrit, d’annoncer…. hem !… officiellement à Mme Général….

— Papa, s’écria vivement Fanny, qni interrompit son père dès qu’il eut prononcé le nom de cette dame, je ne vois pas en quoi mon mariage regarde Mme Général.

« — Ma chère, répondit M. Dorrit, c’est nne simple attention envers…. hem !… une dame de bonne famille et de manières distinguées….

— Oh ! ne me parles pas de la famille et de la distinction de Mme Générait J’en ai par-dessus la tête, papal Je suis fatiguée de Mme Général.

— Fatiguée, répéta M. Dorrit d’un ton de reproche mêlé do surprise, fatiguée de…. hem…. Mme Général !

— Tout à fait dégoûtée d’elle, si vous aimez mieux, papa. Je ne vois réellement pas en quoi mon mariage la regarde. Qu’elle 8’occupede sss propres projets matrimoniaux…. si elle en a.

— Fanny, répondit M. Dorrit d’un ton de lente et pesante gravité qui formait un contraste remarquable avec le ton léger adopté par sa fiils, je voas pris do vouloir bien…. hem !… voua expliquer glas clairement.


LÀ PETITS DOBBÎT. 163

— Je vans dire, papa, que si par hasard Mme Général nourrissait quelques projets matrimoniaux pour son propre compte, il y a bien la de quoi occuper tout son temps sans sa mêler des miens. Si elle n’en nourrit pas, tant miens ; dans tons les cas, Je ne tiens nullement a l’honneur do M annoncer officiellement mon mariage.

— Pourquoi pas, Fanny ? Permettes-moi de vons le demander.

— Parce qu’elle peut très-bien faire cette découverte par elle-même. Elle n’a pas, que je sacbe, ses yens dans sa poche. Co n’est pas d’aujourd’hui que je m’en aperçois. Qu’elle monta à son observatoire, et si elle n’est pas asses babile pour découvrir la chose à elle toute seule, eh bien, elle l’apprendra le jour de mon mariage. Et j’espère que vous ne m’accuserez pas de manquer a la piété filiale, si je vous dis, papa, que selon moi, ce sera toujours asses tôt pour elle.

— Fanny, je suis surpris…. je srds mécontent de…. beml… l’anlmositê capricieuse et incompréhensible qne semble vous inspirer…. beml… Mme Générai.

—■ Je vons en prie, papa, ne parles pas d’animosité, car je vons assure que je ne trouve pas que Mme Général mérite de m’inspl-rer de l’anlmositô. >

À cette réponse, M. Oorrit quitta sa chaise avec un air de reproche sévère, et se tint debout, drapa dans sa dignité, devant sa fille. Celle-ci faisant tourner le bracelet qui ornait son bras, tantôt levant les yens sur lui et tantôt les baissant, répliqua :

« Très-bien, papa. Je suis vraiment désolée de vous déplaire, mais ce n’est pas ma faute. Je ne suis pins une enfant, je ne suis pas Amy, et il faut que je dise ma façon de penser.

— Fanny, fit M. Oorrit avec effort et après on silence majestueux, si je vons prie de rester ici, tandis que j’annoncerai officiellement moi-même à Mme Général, en sa qualité de dame exemplaire qui est devenue…. hem !… un membre de notre famille…. le…. âhl… changement projeté ; si non-seulement…. je…. beml… vous prie de rester, mais…. ah !… vous l’ordonne….

— Oh ! papa, interrompit Fanny avec une intention marquée, si vons j tenez tant qne cela, il ne me reste plus que d’obéir. Mais j’espère que vous ne m’empêcherez pas de penser ce que je voudrai, car vraiment cela me serait plus impossible que jamais. »

Fanny s’assit donc avec un air de soumission qui ressemblait assea à un défi : on sait que les extrêmes se touchent. Son père, dédaignant de répondre, on ne sachant qne dire, sonna M. Tinkler.

s Mme Général. »

M. Tinkler, pen habitué à recevoir des ordres aussi laconiques relativement à l’aimable vemisseùse, attendit. M. Oorrit, voyant dans l’hésitation de son domestique nn souvenir et un reproche de la prison et des Témoignages d’autrefois, s’écria :

a Kh bien ! Pourquoi n’obéisses-vons pas ? Qu’est-ce qae cela signifie ?


jfli LÀ PETITE DORRIT.

— Je vous demande pardon, monsieur, plaida Tinkler, je désirais snvoir….

— Vous ne désiriez rien savoir du tout, interrompit M. Dorrit. la teint Irfcs-animê. Ne me dites pas que « ous désiries savoir. Ah ! je sois bien que ce n’est pas cela. Vous vouliez vous moquer de moi.

— Je vous assure bien, monsieur…. commença Tinkler.

— Ne m’assures pasl Je ne veux pas qu’un domestique m’assure ! Vous vous moquiez de moi. Je vous renverrai…. hem !… je renverrai tous mes gens. Qu’altendez-vous encore ?

— Je n’attends que vos ordres, monsieur.

— C’est f