Discussion:Les Antiquités de Rome

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AU ROY


Ne vous pouvant donner ces ouvrages antiques
Pour vostre Saint-Germain, ou pour Fontainebleau,
Je les vous donne, Sire, en ce petit tableau,
Peint, le mieux que j’ay peu, de couleurs poëtiques.

Qui mis sous vostre nom devant les yeux publiques,
Si vous le daignez voir en son jour le plus beau,
Se pourra bien vanter d’avoir hors du tombeau
Tiré des vieux Romains les poudreuses reliques.

Que vous puissent les Dieux un jour donner tant d’heur,
De rebastir en France une telle grandeur,
Que je la voudrois bien peindre en vostre langage ;

Et peut estre, qu’alors vostre grand’Majesté
Repensant à mes vers, diroit qu’ils ont esté
De vostre Monarchie un bien heureux presage.

I


Divins esprits, dont la poudreuse cendre
Gist sous le fais de tant de murs couvers,
Non vostre los, qui vif par vos beaux vers
Ne se verra sous la terre descendre.

Si des humains la voix se peut estendre
Depuis ici jusqu’au fond des enfers,
Soyent à mon cry les abysmes ouvers
Tant que d’en bas vous me puissiez entendre.

Trois fois cernant sous le voile des cieux
De vos tombeaux le tour devotieux,
A haute voix trois fois je vous appelle :

J’invoque ici votre antique fureur,
En ce pendant que d’une saincte horreur
Je vays chantant vostre gloire plus belle.

II


Le Babylonien ses hauts murs vantera,
Et ses vergers en l’air, de son Ephesienne !
La Grece descrira la fabrique ancienne,
Et le peuple du Nil ses pointes chantera :

La mesme Grece encor' vanteuse publira
De son grand Juppiter l’image Olympienne,
Le Mausole sera la gloire Carienne,
Et son vieux labyrinth’ la Crete n’oublira.

L’antique Rhodien eslevera la gloire
De son fameux colosse, au temple de Memoire :
Et si quelque oeuvre encor digne se peut vanter

De marcher en ce ranc, quelque plus grand’faconde
Le dira : quant à moy, pour tous je veux chanter
Les sept costaux Romains, sept miracles du monde.
  

III


Nouveau venu qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’apperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Voy quel orgueil, quelle ruine: et comme
Celle qui mist le monde sous ses lois
Pour donter tout, se donta quelquefois,
Et devint proye au temps qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tybre seul, qui vers la mer s’enfuit.

Reste de Rome. O mondaine inconstance!
Ce qui est ferme, est par le temps destruit,
Et ce qui fuit, au temps fait resistence.
  

IV


Celle qui de son chef les étoiles passoit,
Et d’un pied sur Thetis, l’autre dessous l’Aurore,
D’une main sur le Scythe, et l’autre sur le More,
De la terre, et du ciel, la rondeur compassoit :

Juppiter ayant peur, si plus elle croissoit,
Que l’orgueil des Geans se relevast encore,
L’accabla sous ces monts, ces sept monts qui sont ore
Tombeaux de la grandeur qui le ciel menassoit.

Il lui mist sur le chef la croppe Saturnale,
Puis dessus l’estomac assist la Quirinale,
Sur le ventre il planta l’antique Palatin :

Mist sur la dextre main la hauteur Celienne,
Sur la senestre assist l’eschine Exquilienne,
Viminal sur un pied, sur l’autre l’Aventin.
  

V


Qui voudra voir tout ce qu’ont peu nature,

L’art, et le ciel (Rome) te vienne voir :
J’entens s’il peut ta grandeur concevoir
Par ce qui n’est que ta morte peinture.

Rome n’est plus, et si l’architecture
Quelque ombre encor de Rome fait revoir,
C’est comme un corps par magique sçavoir,
Tiré de nuist hors de sa sepulture.

Le corps de Rome en cendre est devallé,
Et son esprit rejoindre s’est allé
Au grand esprit de ceste masse ronde,

Mais ses escrits, qui son los le plus beau
Malgré le temps arrachent du tombeau,
Font son idole errer parmi le monde.
  

VI


Telle que dans son char la Berecynthienne
Couronnee de tours, et joyeuse d’avoir
Enfanté tant de Dieux, telle se faisoit voir
En ses jours plus heureux ceste ville ancienne :

Ceste ville; qui fut plus que la Phrygienne
Foisonnante en enfans, et de qui le pouvoir
Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir
Pareille à sa grandeur, autre sinon la sienne.

Rome seule pouvoit à Rome ressembler,
Rome seule pouvoit Rome faire trembler :
Aussi n’avoit permis l’ordonnance fatale

Qu’autre pouvoir humain, tant fust audacieux,
Se vantast d’esgaler celle qui fit esgale

Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.
  

VII


Sacrez costaux, et vous sainctes ruines,
Qui le seul nom de Rome retenez,
Vieux monumens qui encor soustenez
L’honneur poudreux de tant d’âmes divines :

Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines,
Qui de vous voir le ciel mesme estonnez,
Las peu à peu cendre vous devenez,
Fable du peuple, et publiques rapines !
Et bien qu’au temps pour un temps fassent guerre

Les bastimens, si est-ce que le temps
Œuvres et noms finablement atterre.

Tristes desirs, vivez donques contents :
Car si le temps finist chose si dure,
Il finira la peine que j’endure.

VIII


Par armes et vaisseaux Rome donta le monde,
Et pouvoit on juger qu’une seule cité,
Avoit de sa grandeur le terme limité
Par la mesme rondeur de la terre, et de l’onde.

Et tant fut la vertu de ce peuple feconde
En vertueux nepveux, que sa postérité
Surmontant ses ayeux en brave auctorité.
Mesura le hault ciel à la terre profonde :

Afin qu’ayant rangé tout pouvoir sous sa main,
Rien ne peust estre borne à l’empire Romain :
Et que si bien le temps destruit les Republiques,

Le temps ne mist si bas la Romaine hauteur,
Que le chef deterré aux fondemens antiques
Qui prindrent nom de luy, fust découvert menteur.

IX


Astres cruelz, et vous Dieux inhumains,
Ciel envieux, et marastre Nature,
Soit que par ordre, ou soit qu’à l’aventure
Voyse le cours des affaires humains,

Pourquoy jadis ont travaillé voz mains
A façonner ce monde qui tant dure ?
Ou que ne fut de matiere aussi dure
Le brave front de ces palais Romains ?

Je ne dy plus la sentence commune,
Que toute chose au dessous de la Lune
Est corrompable, et sugette à mourir :

Mais bien je dy (et n’en veuille desplaire
A qui s’efforce enseigner le contraire)
Que ce grand Tout doit quelquefois perir.

X


Plus qu’aux bords Aeteans le brave filz d’Aeson

Qui par enchantement conquist la riche laine,
Des dents d’un vieil serpent ensemençant la plaine
N’engendra de soldats au champ de la toison,
Ceste ville qui fut en sa jeune saison
Un hydre de guerriers, se vit bravement pleine
De braves nourrissons, dont la gloire hautaine
A rempli d’un Soleil l’une et l’autre maison.
Mais qui finalement, ne se trouvant au monde
Hercule qui dontast semence tant feconde,
D’une horrible fureur l’un contre l’autre armez,
Se moissonnarent tous par un soudain orage,
Renouvelant entre eux la fraternelle rage,
Qui aveugla jadis les fiers soldats semez.
  
XI
Mars vergongneux d’avoir donné tant d’heur
A ses nepveux, que l’impuissance humaine
Enorgueillie en l’audace Romaine
Sembloit fouler la celeste grandeur,
Refroidissant ceste premiere ardeur
Dont le Romain avoit l’ame si pleine,
Soufla son feu, et d’une ardente haleine
Vint eschauffer la Gottique froideur.
Ce peuple a donc, nouveau fils de la Terre,
Dardant par tout les foudres de la guerre,
Ces braves murs accabla sous sa main,
Puis se perdit dans le sein de sa mere,
Afin que nul, fust-ce des Dieux le pere,
Se peust vanter de l’empire Romain.
  
XII
Telz que lon vid jadis les enfans de la Terre
Plantez dessus les monts pour escheller les cieux,
Combattre main à main la puissance des Dieux,
Et Juppiter contre eux qui ses fouldres desserre:
Puis tout soudainement renversez du tonnerre.
Tumber de ça dela ces scadrons furieux,
La Terre gemissante, et le Ciel glorieux
D’avoir à son honneur achevé ceste guerre,

Tel encor’ on a veu par dessus les humains
Le front audacieux des sept costaux Romains
Lever contre le ciel son orgueilleuse face:
Et tels ores on voit ces champs deshonorez
Regretter leur ruine, et les Dieux asseurez
Ne craindre plus là haut si effroyable audace.
  
XIII
Ni la fureur de la flamme enragee,
Ni le tranchant du fer victorieux,
Ni le degast du soldat furieux,
Qui tant de fois (Rome) t’a saccagee,
Ni coup sur coup ta fortune changee,
Ni le ronger des siecles envieux,
Ni le despit des hommes et des Dieux,
Ni contre toy ta puissance rangee,
Ni l’esbranler des vents impetueux,
Ni le desbord de ce Dieu tortueux
Qui tant de fois t’a couvert de son onde,
Ont tellement ton orgueil abbaissé,
Que la grandeur du rien qu’ils t’ont laissé,
Ne face encor’ esmerveiller le monde.
  
XIV
Comme on passe en esté le torrent sans danger,
Qui souloit en hyver estre roy de la plaine,
Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
L’espoir du laboureur, et l’espoir du berger:
Comme on voit les couards animaux oultrager
Le courageux lyon gisant dessus l’arene,
Ensanglanter leurs dents, et d’une audace vaine
Provoquer l’ennemi qui ne se peut venger:
Et comme devant Troye on vid des Grecs encor
Braver les moins vaillans autour du corps d’Hector:
Ainsi ceux qui jadis souloyent, à teste basse,
Du triomphe Romain la gloire accompagner,
Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
Et osent les vaincus les vainqueurs desdaigner.

  
XV
Palles Esprits, et vous Ombres pouldreuses,
Qui jouyssant de la clarté du jour
Fistes sortir cest orgueilleux sejour,
Dont nous voyons les reliques cendreuses:
Dites, esprits (ainsi les tenebreuses
Rives de Styx non passable au retour,
Vous enlaçant d’un trois fois triple tour,
N’enferment point vos images ombreuses)
Dites-moy donc (car quelqu’une de vous
Possible encor se cache ici dessous)
Ne sentez-vous augmenter vostre peine,
Quand quelquefois de ces costaux Romains
Vous contemplez l’ouvrage de vos mains
N’estre plus rien qu’une poudreuse plaine?
  
XVI
Comme l’on voit de loin sur la mer courroucee
Une montagne d’eau d’un grand branle ondoyant,
Puis trainant mille flots, d’un gros choc abboyant
Se crever contre un roc, où le vent l’a poussee,
Comme on voit la fureur par l’Aquilon chassee
D’un sifflement aigu l’orage tournoyant,
Puis d’une aelle plus large en l’air s’esbanoyant
Arrester tout à coup sa carrière lassee :
Et comme on voit la flamme ondoyant en cent lieux
Se rassemblant en un, s’aiguiser vers les cieux,
Puis tomber languissante : ainsi parmi le monde
Erra la Monarchie: et croissant tout ainsi
Qu’un flot, qu’un vent, qu’un feu, sa course vagabonde
Par un arrest fatal s’est venue perdre ici.
  
XVII
Tant que l’oyseau de Juppiter vola,
Portant le feu dont le ciel nous menace,
Le ciel n’eut peur de l’effroyable audace
Qui des Geans le courage affola:
Mais aussi tost que le Soleil brusla

L’aile qui trop se fit la terre basse,
La terre mist hors de sa lourde masse
L’antique horreur qui le droit viola.
Alors on vid la corneille Germaine
Se deguisant feindre l’aigle Romaine,
Et vers le ciel s’eslever de rechef
Ces braves monts autrefois mis en poudre,
Ne voyant plus voler dessus leur chef
Ce grand oyseau ministre de la foudre.
  
XVIII
Ces grands monceaux pierreux, ces vieux murs que tu vois,
Furent premierement le clos d’un lieu champaistre:
Et ces braves palais, dont le temps s’est fait maistre,
Cassines de pasteurs ont esté quelquefois.
Lors prindrent les bergers les ornements des Rois,
Et le dur laboureur de fer arma sa dextre:
Puis l’annuel pouvoir le plus grand se vid estre,
Et fut encor plus grand le pouvoir de six mois :
Qui, fait perpetuel, creut en telle puissance :
Que l’aigle Imperial de luy print sa naissance :
Mais le ciel s’opposant à tel accroissement,
Mist ce pouvoir ès mains du successeur de Pierre,
Qui sous nom de pasteur, fatal à ceste terre,
Monstre que tout retourne à son commencement.
  
XIX
Tout le parfait dont le ciel nous honore,
Tout l’imparfait qui naist dessous les cieux,
Tout ce qui paist nos esprits et nos yeux,
Et tout cela qui nos plaisirs devore,
Tout le malheur qui nostre âge desdore,
Tout le bonheur des siecles les plus vieux.
Rome du temps de ses premiers ayeulx
Le tenoit clos ainsi qu’une Pandore.
Mais le destin desbrouillant ce chaos,
Où tout le bien et le mal fut enclos,
A fait depuis que les vertus divines
Volant au ciel ont laissé les pechez

 jusqu'icy se sont tenus cachez
Sous les monceaux de ces vieilles ruines.
  
XX
Non autrement qu'on void la pluvieuse nüe
Des vapeurs de la terre en l'air se soulever,
Puis se courbant en arc, à fin de s'abrever,
Se plonger dans le sein de Thetis la chenue,
Et montant derechef d'où elle estoit venue,
Sous un grand ventre obscur tout le monde couver,
Tant que finablement on la void se crever
Or' en pluie, or' en neige, or' en gresle menue:
Ceste ville qui fut l'ouvrage d'un pasteur
S'élevant peu à peu, creut en telle hauteur,
Que Royne elle se vid de la terre et de l'onde:
Tant que ne pouvant plus si grand faix soustenir,
Son pouvoir dissipé s'écarta par le monde,
Monstrant que tout en rien doit un jour devenir.
  
XXI
Celle que Pyrrhe et le Mars de Libye
N'ont sceu donter, celle brave cité
Qui d'un courage au mal exercité
Soustint le choc de la commune envie,
Tant que sa nef par tant d'ondes ravie
Eut contre soy tout le monde incité,
On n'a point veu le roc d'adversité
Rompre sa course heureusement suivie:
Mais defaillant l'object de sa vertu,
Son pouvoir s'est de luymesme abbatu,
Comme celuy, que le cruel orage
A longuement gardé de faire abbord,
Si trop grand vent le chasse sur le port,
Dessus le port se void faire naufrage.
  
XXII
Quand ce brave sejour, honneur du nom Latin
Qui borna sa grandeur d'Afrique, et de la Bize,

De ce peuple qui tient les bords de la Tamize,
Et de celuy qui void esclore le matin,
Anima contre soy d'un courage mutin
Ses propres nourrissons, sa despouille conquise,
Qu'il avoit par tant d'ans sur tout le monde acquise,
Devint soudainement du monde le butin:
Ainsi quand du grand Tout la fuite retournee
Où trentesix mil' ans ont sa course bornee,
Rompra des elemens le naturel accord,
Les semences qui sont meres de toutes choses,
Retourneront encor' à leur premier discord,
Au ventre du Caos eternellement closes.
  
XXIII
O que celuy estoit cautement sage,
Qui conseilloit pour ne laisser moisir
Ses citoiens en paresseux loisir,
De pardonner aux rampars de Cartage!
Il prevoyoit que le Romain courage
Impatient du languissant plaisir,
Par le repos se laisseroit saisir
A la fureur de la civile rage.
Aussi void-on qu'en un peuple ocieux,
Comme l'humeur en un corps vicieux,
L'ambition facilement s'engendre.
Ce qui advint, quand l'envieux orgueil
De ne vouloir ny plus grand, ny pareil,
Rompit l'accord du beaupere et du gendre.
  
XXIV
Si l'aveugle fureur, qui cause les batailles,
Des pareilz animaux n'a les coeurs allumez,
Soient ceulx qui vont courant, ou soient les emplumez,
Ceulx-là qui vont rampant, ou les armez d'escailles:
Quelle ardente Erinnys de ses rouges tenailles
Vous pinsetoit les coeurs de rage envenimez,
Quand si cruellement l'un sur l'autre animez
Vous destrempiez le fer en voz propres entrailles?
Estoit-ce point (Romains) vostre cruel destin,

Ou quelque vieil peché qui d'un discord mutin
Exerçoit contre vous sa vengeance eternelle?
Ne permettant des Dieux le juste jugement,
Voz murs ensanglantez par la main fraternelle
Se pouvoir asseurer d'un ferme fondément.
  
XXV
Que n'ay-je encore la harpe Thracienne,
Pour réveiller de l'enfer paresseux
Ces vieux Cesars, et les Umbres de ceux
Qui ont basty ceste ville ancienne?
Ou que je n'ay celle Amphionienne,
Pour animer d'un accord plus heureux
De ces vieux murs les ossemens pierreux,
Et restaurer la gloire Ausonienne?
Peusse-je aumoins d'un pinceau plus agile
Sur le patron de quelque grand Virgile
De ces palais les protraits façonner:
J'entreprendrois, veu l'ardeur qui m'allume,
De rebastir au compas de la plume
Ce que les mains ne peuvent maçonner.
  
XXVI
Qui voudroit figurer la Romaine grandeur
En ses dimensions, il ne luy faudroit querre
A la ligne, et au plomb, au compas, à l'equerre
Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur:
Il luy faudroit cerner d'une egale rondeur
Tout ce que l'Ocean de ses longs bras enserre,
Soit où l'Astre annuel eschauffe plus la terre,
Soit où soufle Aquilon sa plus grande froideur.
Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome.
Et si par mesmes noms mesmes choses on nomme,
Comme du nom de Rome on se pourroit passer,
La nommant par le nom de la terre et de l'onde:
Ainsi le monde on peult sur Rome compasser,
Puis que le plan de Rome est la carte du monde.
  
XXVII

Toy qui de Rome emerveillé contemples
L'antique orgueil, qui menassoit les cieux,
Ces vieux palais, ces monts audacieux,
Ces murs, ces arcs, ces thermes, et ces temples,
Juge, en voyant ces ruines si amples,
Ce qu'a rongé le temps injurieux,
Puis qu'aux ouvriers les plus industrieux
Ces vieux fragmens encor servent d'exemples.
Regarde apres, comme de jour en jour
Rome fouillant son antique sejour,
Se rebastit de tant d'oeuvres divines:
Tu jugeras, que le demon Romain
S'efforce encore d'une fatale main
Ressusciter ces pouldreuses ruines.
  
XXVIII
Qui a veu quelquefois un grand chesne asseiché,
Qui pour son ornement quelque trophee porte,
Lever encor' au ciel sa vieille teste morte,
Dont le pied fermement n'est en terre fiché,
Mais qui dessus le champ plus qu'à demy panché
Monstre ses bras tous nuds, et sa racine torte,
Et sans fueille umbrageux, de son poix se supporte
Sur son tronc nouailleux en cent lieux esbranché:
Eh bien qu'au premier vent il doive sa ruine,
Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine,
Du devot populaire estre seul reveré.
Qui tel chesne a peu voir, qu'il imagine encores
Comme entre les citez, qui plus florissent ores,
Ce vieil honneur pouldreux est le plus honnoré.
  
XXIX
Tout ce qu'Egypte en poincte façonna,
Tout ce que Grece à la Corinthienne,
A l'Ionique, Attique, ou Dorienne
Pour l'ornement des temples maçonna:
Tout ce que l'art de Lysippe donna,
La main d'Apelle, ou la main Phidienne,
Souloit

 orner ceste Ville ancienne,
Dont la grandeur le ciel mesme estonna.
Tout ce qu'Athene' eut onques de sagesse,
Tout ce qu'Asie eut onques de richesse,
Tout ce qu'Afrique eut onques de nouveau,
S'est veu icy. O merveille profonde!
Rome vivant fut l'ornement du monde,
Et morte elle est du monde le tumbeau.
  
XXX
Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se haulse en tuyau verdissant,
Du tuyau se herisse en epic florissant,
D'epic jaunit en grain que le chauld assaisonne:
Et comme en la saison le rustique moissonne
Les undoyans cheveux du sillon blondissant,
Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ despouillé mille gerbes façonne:
Ainsi de peu à peu creut l'Empire Romain,
Tant qu'l fut despouillé par la Barbare main,
Qui ne laissa de luy que ces marques antiques,
Que chacun va pillant: comme on void le gleneur
Cheminant pas à pas recueillir les reliques
De ce qui va tumbant apres le moissonneur.
  
XXXI
De ce qu'on ne void plus qu'une vague campagne
Où tout l'orgueil du monde on a veu quelquefois,
Tu n'en n'es pas coupable, ô quiconques tu sois
Que le Tygre, et le Nil, Gange, et Euphrate baigne:
Coupables n'en sont pas l'Afrique ny l'Espaigne,
Ny ce peuple qui tient les rivages Anglois,
Ny ce brave soldat qui boit le Rhin Gaulois,
Ny cet autre guerrier, nourrisson d'Alemaigne.
Tu en es seule cause, ô civile fureur,
Qui semant par les champs l'Emathienne horreur,
Armas le propre gendre encontre son beaupere:
Afin qu'estant venue à son degré plus hault,
La Romaine grandeur trop longuement prospere,
Se vist ruer à bas d'un plus horrible sault.
  
XXXII

Esperez vous que la posterité
Doive (mes vers) pour tout jamais vous lire?
Esperez vous que l'oeuvre d'une lyre
Puisse acquerir telle immortalité?
Si sous le ciel fust quelque eternité,
Les monuments que je vous ay fait dire,
Non en papier, mais en marbre et porphyre,
Eussent gardé leur vive antiquité.
Ne laisse pas toutefois de sonner
Luth, qu'Apollon m'a bien daigné donner:
Car si le temps ta gloire ne desrobbe,
Vanter te peuls, quelque bas que tu sois,
D'avoir chanté le premier des François,
L'antique honneur du peuple à longue robbe.

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