Dormez, je le veux !

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Dormez, je le veux !


Personnages[modifier]

Vaudeville en un acte

Représenté pour la première fois, à Paris, le 29 avril 1897, sur la scène de l’Eldorado

Personnages

Boriquet : MM. Maurice Lamy

Justin : Regnard

Eloi, accent belge : Vandenne

Valencourt : Bellot

Francine : Mmes F. Génat

Emilienne : Julie avocat

Scène première[modifier]

Chez Boriquet

Un salon dans un appartement de garçon. Mobilier élégant. Une petite table carrée à gauche, pouvant servir de table à manger. Un petit meuble-console où se trouvent déjà quatre assiettes, quatre couteaux, quatre fourchettes, nappe, serviettes, quatre verres, pain, une bouteille de vin., A droite, une table-bureau avec livres, brochures, encrier, etc. Le bureau doit être plat et très solide, afin de permettre à Boriquet de sauter dessus.

Eloi, Justin

Justin, entrant du fond, suivi d’Eloi qui porte une malle. — Tiens, viens par ici, toi l’enflammé… Apporte ton colis.

Eloi, accent belge. — Ouie, ouie, ouie, ça pèse, tu sais à c’t'heure (Déposant sa malle au milieu de la scène.) Ouf ! Ca est bon tout de même pour une fois de respirer comme qui dirait des épaules.

Justin. — Ah ! bien, c’est pas. moi qui m’amuserais à trimballer des fardeaux pareils.

Eloi. — Gotteferdeck, si tu crois que c’est pour mon amusement ! C’est mon maître qui me colle ça à porter, savez-vous.

Justin. — Oh ! mais moi, il pourrait me coller, ce serait quifquif ! d’abord les choses lourdes, ça m’est défendu par mon médecin…

Eloi. — Ah !

Justin. — Je ne mange même pas du homard, ainsi, c’est pas pour porter les malles…

Eloi. — Tu ne manges pas de homard… moi non plus… mais ça ne m’empêche pas de porter les malles…

Justin. — Pourquoi que tu ne fais pas comme moi ? Je les fais porter au patron.

Eloi. — Allaïe !…

Justin. — Parole !…

Eloi. — Tu fais porter ses bagages à ton patron ?

Justin. — Ses bagages et les miens !

Pendant toute la scène, Justin, Eloi, la malle se trouve au milieu d’eux.

Eloi. — Allaïe… Ca est un patron pas ordinaire, tu sais ça…

Justin. — Pfeu !…

Eloi. — Oh ! si, ça est un homme commode !

Justin. — Lui, c’est un ours !… C’est un porc-épic, le patron !…

Eloi. — Oh !

Justin (jetant un coup d’œil vers la porte de droite). — Seulement j’ai mon système… je le traite par les sciences occultes.

Se tournant un peu à droite.

Eloi. — Les sciences oc… quoi ?

Justin, se retournant sur Eloi. -… cultes.

Eloi. — Je ne connais pas ces parties-là.

Justin. — Ah ! c’est merveilleux ! Tiens, j’entends le patron qui vient… Veux-tu que je lui fasse porter ta malle ? Eh ! bien, tu vas voir !…

Il remonte derrière la malle.

Scène II[modifier]

Les Mêmes, Boriquet

Boriquet, parler. sec. — Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qui est là ?

Justin. — C’est Eloi, Monsieur, le domestique de M… le docteur Valencourt, qui précède son maître avec les malles…

Boriquet. — Ah !

Eloi. — Bonjour, Monsieur.

Boriquet. — Bonjour ! Et votre maître alors, et sa fille, ils ne viennent pas déjeuner ?

Eloi. — Non, Monsieur… ils ont dit, savez-vous, que vous ne les espériez pas à déjeuner… ils ont fait ça au buffet de la gare et ils viendront après pour s’installer chez vous pour une fois.

Boriquet. — Ils seront les bienvenus… (Se tournant vers Justin.) Justin ! Pour le docteur, la chambre bleue, et pour sa fille, la pièce attenante… Aidez ce garçon à porter les malles jusque-là !

Justin. — Oui, Monsieur…

Boriquet, allant s’asseoir sur la chaise à droite. Allons, mon futur beau-père et sa fille… le sort en est jeté ! C’est aujourd’hui le jour de la demande officielle.

Eloi, il remonte vers Justin qui observe Boriquet, bas à Justin. — Eh ! bien, je ne vois pas qu’il porte la malle pour une fois.

Justin. — Attends donc… (Allant à pas de loup derrière Boriquet et lui faisant des passes magnétiques dans le dos.) Tiens, tu vas voir !

Justin continue ses passes… Boriquet subit peu à peu l’effet du fluide.

Eloi. — Mais quoi donc est-ce qu’il lui fait à lui envoyer des pichenettes ?

Justin, se mettant derrière lui. — Chut… (A Boriquet.) Combien de doigts ?

Boriquet, endormi. — Sept.

Justin. — Ca y est !…

Eloi : — Ah ! mon Dieu, il est malade.

Justin, se rapprochant d’Eloi. — Non… il est, comme on dit, sous l’influence du sommeil hypnotique.

Eloi. — Il a l’influenza.

Justin, à Boriquet. — Allons, arrive ici, toi, moule à gaufres ! (Il dirige Boriquet jusqu’au milieu du théâtre en le guidant avec le doigt.) : Lève la jambe !… l’autre ! (Boriquet exécute successivement tous les ordres donnés par Justin.) Baise ma main ! Bien !

Eloi. — Il est tout de même bien dressé, savez-vous.

Justin. — Là, maintenant tu est une jolie femme… n’est-ce pas que tu es une jolie femme ?

Boriquet. — Oui, oui, je suis une jolie femme !

Il gagne l’extrémité droite.

Justin, à Boriquet qui exécute en pantomime tous les ordres donnés, toujours en le guidant avec le doigt, devant les yeux de Boriquet, lesquels doivent être fixes. — Là, promène-toi, ma vieille… là, bien… Ah ! un ruisseau… prends garde à ta robe !…

Boriquet fait mine de retrousser sa robe et d’enjamber le ruisseau. Il enjambe la malle. Justin le fait tourner et doit se trouver au 3.

Eloi. — Ah ! il est rigolo, par exemple.

Justin. — Voilà une fleur, tiens… une belle fleur.

Il lui tend le plumeau qu’il a été chercher sur la cheminée à droite, premier plan.

Boriquet. — Hou ! ça sent bon…

Il respire le plumeau avec une satisfaction évidente.

Justin. — Hein, n’est-ce pas ?

Boriquet. — C’est du géranium..

Justin. — Tu l’as dit… (Il parle à Eloi devant Boriquet.) Hein ! crois-tu qu’on lui fait prendre des vessies pour des lanternes.

Eloi. — Pour sûr !

Justin, à Boriquet. — Là, rends-moi ta fleur… Allons, veux-tu… C’est qu’il ne veut pas me la rendre…

Il reprend le plumeau qu’il remet dans le coin de la cheminée.

Eloi, au public. — Fleuriste, va !…

Justin, il revient à Boriquet en tendant la main. — Et maintenant tu as assez fait le singe ! donne-moi vingt francs ! (Boriquet tire vingt francs du gousset de son gilet et donne la pièce à Justin, très automatiquement.) Parfait, eh bien, pour ta peine, prends cette malle et porte-la dans la chambre bleue… quand ce sera fait, tu reviendras. : . Allez, ffutt !… (Il lui envoie un coup de pied au bon endroit. A Eloi, pendant que Boriquet sort en emportant la malle.) Voilà ce qu’on appelle les sciences occultes.

Eloi. — C’est drôle, moi j’aurais plutôt appelé ça, les coups de pied occultes.

Scène III[modifier]

Les Mêmes, moins Boriquet

Justin. — Eh ! bien qu’est-ce que tu en dis ?

Il vient s’asseoir sur la chaise qui se trouve entre la cheminée et le bureau. Eloi s’assoit sur l’autre chaise qui est de l’autre côté du bureau.

Eloi. — Oh ! je suis estomaqué

Justin. — Voilà comme je comprends la domesticité ! je fais turbiner le patron.

Eloi. — Oui, c’est comme qui dirait un maître à ton service… Mais comment est-ce que tu t’y prends pour ça ?

Justin. — Ah ! voilà, j’ai l’œil !… le tout, c’est ça, avoir l’œil… je regarde le patron en acuitant mes prunelles… comme ça… j’acuite et ça y est !

Eloi. — T’acuites ?… C’est difficile, ça, d’acuiter ?

Justin. — Non, c’est une affaire de volonté… Ca m’est venu un jour en regardant une belle fille… je me dis : Pristi, cette jeunesse… j’en ferais bien mes choux gras !… Alors, je me mets à lui faire de l’œil… histoire d’y faire comprendre la chose. J’ai pas plus tôt commencé, que la v’là qui se met à écarquiller les prunelles, et v’lan, droit sur moi, son nez dans mon nez, les yeux dans mes yeux… et qui se met à me suivre alors et à droite et à gauche et en avant et en arrière ! toujours suspendue au bout de mon nez… C’est que je ne savais pas comment m’en débarrasser… Ah ? çà, saperlotte que je fais, elle ne va pas coucher là pourtant !

Il se lève.

Eloi, se lève. — C’était donc pas ce que tu voulais ?

Justin. — Au bout de mon nez ? Non… sans compter qu’elle me faisait loucher… Alors, j’ai eu une inspiration, malgré que j’avais mangé du cervelas, j’ai fait pffou ! (Il souffle.) Elle s’est réveillée en faisant pffu ! et voilà, comment j’ai su que j’étais magnétique !

Eloi. — Allaïe !… mais qu’est-ce que tu penses que je pourrais aussi magnétiquer mon patron tout comme toi le tien à c’t'heure ?

Justin. — Mon Dieu, t’as qu’à essayer… puisque c’est une affaire de volonté… tu ce mets comme ça derrère ton bonhomme, tu fais comme ça avec tes mains (Il fait des passes qu’Eloi imite.), en pensant "je veux que tu dormes"… tu acuites tes prunelles… Acuite tes prunnelles… (Eloi écarquille les yeux.) Bien… et après ça si tu vois que ton patron dort, ça y est, tu peux y aller…

Il remonte un peu vers le fond à droite et écoute.

Eloi, en marchant un peu à gauche. — Oh ! ça est beau, la science ! je va essayer aujourd’hui même, sav’vous ! et si le patron y dort pour une fois… Ah bien, allaïe, allaïe, travaille ma vieille ! j’y apprendrai le service au bourgeois !

Justin, voyant Boriquet qui entre, toujours endormi. — Ah voilà l’ostrogot

Scène IV[modifier]

Les Mêmes, Boriquet

Justin, à Boriquet. Il s’avance et le dirigeant avec le doigt. — Arrive ici, toi ! (Boriquet avance à l’appel de Justin.) T’as porté la malle ?

Boriquet. — Oui.

Justin, toujours en le dirigeant avec le doigt. — C’est bien, assieds-toi. (Il le fait asseoir sur la chaise à droite et revient à Eloi.) Maintenant attention, nous allons le réveiller.

Il lui souffle dans la figure.

Boriquet, se réveillant. — Pristi, qu’il vient de l’air !…

Justin. — Monsieur a appelé ?

Boriquet, toujours assis. — Non ! Ah ! . vous voilà vous deux ! Vous avez déjà porté la malle ?

Justin. — Oh ! oui, Monsieur… j’en ai les bras cassés…

Eloi. — Moi aussi.

Boriquet. — Mâtin, vous n’avez pas mis longtemps, je n’ai pas eu le temps de bouger…

Justin. — Ah ! c’est que quand nous nous y mettons…

Boriquet, à part. — Il y a pas à dire, ce garçon-là, il a. des défauts… mais il fait le service avec une rapidité…

Eloi, à Boriquet. — Je vais par là, Monsieur !

Il se dirige à droite.

Boriquet. — Oui, allez ! (A Justin qui suit Eloi.) Vous restez !

Eloi sort, seul.

Scène V[modifier]

Boriquet, Justin

Justin. — Monsieur a des ordres à me donner ?

Boriquet,, se levant. — Oui ! j’ai ma sœur, Mademoiselle Francine, qui vient déjeuner avec moi.

Justin, entre ses dents : — Ah ! la vieille fille !

Boriquet, qui est allé à la table prendre un cigare dans une boîte qui se trouve sur le bureau et l’a introduit dans un fume-cigare. — Vous dites ?

Justin. — Rien, Monsieur…

Boriquet. — Il me semblait que vous aviez dit "la belle fille".

Justin. — Oh ! je ne me permettrais pas…

Boriquet. — Je l’espère.

Il allume son cigare et s’assied.

Justin, à part. — Surtout en parlant d’elle !

Boriquet. — Vous mettrez donc deux couverts… (Justin remonte.) Ah ! et puis, avant, vous me nettoierez cette pièce à fond… Elle a été faite à la six quatre deux hier, et j’ai été très mécontent de votre ouvrage…

Justin. — Je suis content que Monsieur me le dise, ça ne se renouvellera pas…

Boriquet. — J’aime à le croire.

Justin. — C’est tout ce que Monsieur a à me commander ?

Il remonte au fond.

Boriquet. — C’est tout… Ah ! si ! à midi précis vous descendrez chez le concierge chercher mon courrier… puis à midi et demi vous descendrez à la cave et vous monterez un crochet de bois.

Justin. — Bien Monsieur ! c’est bien tout ?

Il fait mine de remonter.

Boriquet. — Tout !

Boriquet est assis dans le fauteuil, face au public et fume son cigare.

Justin, à part. Il redescend derrière Boriquet. — Et maintenant, à nous deux. (Il fait des passes magnétiques dans le dos de Boriquet… Celui-ci en subit l’influence peu à peu… Quand Justin le voit endormi, il l’attire à lui en lui plaçant le doigt entre les deux yeux.) Avance à l’ordre, toi !

Boriquet. — Quoi ?

Justin. — D’abord on ne dit pas "quoi", on dit "Monsieur", tu peux bien me dire un peu Monsieur, à ton tour.

Un peu brusque.

Boriquet. — Monsieur…

Justin. — A la bonne heure ! (Lui apportant le balai.) Tiens, voilà le balai ! tu vas faire la pièce à fond… et puis, tu sais, tâche de te remuer… il paraît que tu as été très mécontent de l’ouvrage, hier, que tu as trouvé que ça n’était pas propre, et que tu avais fichu ça comme quatre sous… Eh bien il ne faut pas que ça se renouvelle. Je n’ai pas envie que tu me fasses encore attraper par toi quand tu seras réveillé… C’est compris ?

Boriquet. — Oui, Monsieur.

Justin. — Allez va… et puis tu mettras le couvert pour deux personnes, parce que tu as ta sœur à déjeuner…

Boriquet. — Ma sœur ?

Justin. — Oui, ta soeur… ta vieille fille de sœur, qui n’a jamais pu trouver chaussure à son pied ! Comme si tu avais besoin d’inviter ce laissé-pour-compte !… Nous aurions déjeuné en tête à tête… (A Boriquet.) Allez, travaille ! (Voyant Boriquet qui porte son cigare à la bouche.) Ah ! et puis on ne fume pas quand on balaie… Allez, donne-moi ton cigare… Crains rien, je vais te l’entretenir. Là, va-z-y mon garçon ! (Justin, après avoir retiré le cigare du fume-cigare de Boriquet, s’installe bien à son aise à fumer sur la chaise de droite, pendant que Boriquet commence à balayer.) C’est ça ! Eh ! bien voilà comment je comprends le service, moi ! Excellent cigare !… (Voyant Boriquet qui balaie mollement.) Eh ! dis donc, là-bas… où donc que tu as appris à balayer ? C’est pas un pinceau que tu as dans les mains ! t’as l’air de faire des miniatures… allons, un peu de vigueur, mon vieux… plus fort que ça… (Boriguet balaie plus fort.) encore ! Allons, encore ! (Boriquet balaie vertigineusement. Au public.) C’est ça… Ah ! c’est que si je ne le secoue pas, je le connais,. c’est un feignant ! Non mais croyez-vous que c’est commode ! je me fais les mains blanches pendant que c’est lui qui attrape des ampoules ! Il me fait mon ouvrage et je lui fume ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange !… (Boriquet balaie sous son nez. Toussant.) Eh fais donc attention, tu me fiches de la poussière ! Allons, c’est bien ! t’as assez balayé comme ça… (Il lui reprend le balai qu’il va remettre dans le coin de la cheminée.) C’est assez propre pour toi ! si tu n’es pas satisfait, tu le diras !… L’ouvrage est fait, on va te réveiller… Seulement, à midi, je te suggère d’aller chez le concierge chercher le courrier ; tu l’apporteras sur cette table et correctement, tu sais ! là, comme je fais (Il remonte et descend en disant) : "le courrier de Monsieur", après quoi tu te réveilleras… de même, à midi et demi, tu descendras à la cave et tu monteras un crochet de bois ! C’est entendu ! C’est bien, assieds-toi là… (Il le fait asseoir sur la chaise de droite.) Ah attends !… (Il tire encore une ou deux bouffées du cigare qu’il fume, après quoi il le replace dans le fume-cigare de Boriquet qui se trouve par conséquent dans la position dans laquelle il s’est endormi.) Là, et maintenant…

Il lui souffle dans la figure pour le réveiller.

Justin. — Là, Monsieur, l’ouvrage est terminé.

Boriquet. — Déjà ? Ah ! çà mais où diable trouvez-vous le temps.

Justin. — Oh ! Monsieur, je peux dire que je fais mon service sans m’en apercevoir.

Boriquet. — C’est extraordinaire… Oh ! mais que j’ai chaud… C’est drôle, je n’ai pas bougé de place… et je suis en transpiration comme si j’avais fait une demi-heure d’exercice.

Justin. — C’est le printemps, Monsieur, c’est le printemps.

Boriquet. — Nous n’y sommes pas encore au printemps.

Justin. — Mais il va venir, Monsieur, il va venir.

On sonne.

Boriquet. — C’est bien, on a sonné ! allez ouvrir !

Justin. — Oui, Monsieur…

Il sort.

Boriquet. — Vraiment, il y a des phénomènes que je ne m’explique pas, il se passe en moi quelque chose d’anormal…

Scène VI[modifier]

Boriquet, Justin puis Francine

Justin ; entrant. — C’est Mademoiselle Boriquet.

Boriquet. — Ma sœur, faites entrer.

Justin fait signe d’entrer à Mlle Francine.

Francine, entrant. — Bonjour Gérard, comment vas-tu ?

Montre-moi ta petite figure, tu es pâlot !

Elle remonte, va à la cheminée et ôte son chapeau qu’elle place sur la cheminée.

Boriquet. — Pâlot !… Au contraire, je dois être rouge, je le disais à l’instant à Justin. Je me donne le moins de mouvement possible, je m’assieds en fumant un cigare… ça suffit, je suis en transpiration comme si j’avais fait un kilomètre au pas de course.

Pendant ce temps, Justin prend la table qui se trouve au fond, à gauche, près du petit meuble et place cette table au milieu du théâtre et prépare le couvert.

Francine. — C’est peut-être le cigare qui ne te vaut rien.

Boriquet. — Je ne sais pas… ça m’arrive généralement à ces heures-ci, n’est-ce pas Justin ?

Justin, qui en mettant le couvert écoute et observe ce que dit Boriquet. — Plutôt, oui Monsieur.

Boriquet. — N’est-ce pas… c’est toujours à peu près aux heures où vous faites l’appartement.

Justin, toujours en observant. — Comme par hasard ! Oui, Monsieur !

Francine. — C’est curieux ! Ca doit venir du foie…

Boriquet. — Il faudra que j’en parle au docteur… (A Justin.) C’est bien, Justin, laissez-nous ! Vous servirez dès que ce sera prêt.

Justin sort.

Francine. — Le docteur Valencourt et sa fille ne déjeunent pas avec nous ?

Boriquet, il s’assied sur le canapé. — Non, tu sais ils ont passé la nuit en chemin de fer, alors le temps de s’arranger, de s’installer, ça nous aurait fait déjeuner trop tard… ils ont préféré manger un morceau au buffet de la gare. Ils arriveront tout à l’heure…

Francine, émue, en lui tendant les mains. — Mon pauvre Gérard, va !

Boriquet. — Quoi ?

Francine, elle s’assied sur la chaise de droite. — Quand je pense que bientôt tu seras un homme marié, que tu auras un ménage, des enfants…

Boriquet, sur le canapé. — Eh bien ! ce sont les lois naturelles.

Francine. — Oui, mais qu’est-ce que je serai moi alors pour toi ?

Boriquet, avec élan. — Oh ! mais n’aie pas peur, tu seras toujours ma sœur !

Francine, très émue. — Oui n’est-ce pas !

Boriquet. — Je te promets !

Francine. — Ca n’empêche pas, va, que je suis très heureuse pour toi ! C’est un très joli mariage que tu vas faire là ! Mademoiselle Valencourt est charmante, c’est un excellent parti ! Son père est un médecin des plus distingués.

Boriquet. — VaIencourt, je crois bien ! une des gloires de l’École de Nancy, un des protagonistes les plus triomphants du magnétisme appliqué à la médecine, la guérison par suggestion ! Il est très fort.

Francine. — Qui, il paraît que ce n’est pas de la plaisanterie ! Moi, je ne sais pas, je me demande comment on peut endormir les gens rien qu’en les regardant.

Boriquet. — Mais, ma chère amie, ça dépend des natures, tout ça, il faut des tempéraments faibles, nerveux… évidemment moi parbleu, on ne m’endormirait pas…

Francine. — Je pense bien. C’est égal, je demanderai au docteur de me faire assister une fois à des expériences.

Boriquet. — Après mon mariage, si tu veux.

Francine. — Mon pauvre chéri, je crois bien !… Mais ça va aller rondement… puisque tout est décidé en principe et que le docteur ne vient à Paris que pour vous fiancer officiellement.

Boriquet. — Et je n’en suis pas fâché, parce que vois-tu, si on ne se marie pas à mon âge, après, il est trop tard… Le mariage, vois-tu Francine…

A ce moment, la pendule sonne midi. Le visage de Boriquet change d’expression, le regard devient fixe comme celui d’une personne sous l’influence de l’hypnotisme.

Francine. — Tiens midi ! (A Boriquet.) Tu disais ?…

(Apercevant le visage de Boriquet.) Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que tu as ?… (Boriquet ne répond pas.) Gérard

Au douzième coup de midi, Boriquet se lève, comme mû par un ressort et sort précipitamment par le fond.

Scène VII[modifier]

Francine, puis Justin, puis Boriquet

Francine. — Mais où va-t-il ?… (Appelant.) Gérard !… Il ne répond pas !… Qu’est-ce qu’il lui prend, mon Dieu, qu’est-ce qu’il lui prend ?…

Justin, entrant de droite avec un poulet sur un plat et un saladier contenant de la salade. — On va pouvoir servir… Tiens, Monsieur n’est pas là ?…

Il pose le plat et le saladier sur le petit meuble de gauche.

Francine. — Ah ! Justin, qu’est-ce qu’a mon frère ?… Au moment où midi a sonné, il est parti comme un fou…

Justin, à part. — Ah ! je comprends, il est allé chercher le courrier chez le concierge.

Francine. — Où est-il allé ?

Justin. — Que Mademoiselle ne se tourmente pas… Monsieur a comme ça, de temps en temps, des lubies : il va et puis il revient… c’est inoffensif… le mieux est de ne pas lui en parler.

Francine. — Oh ! mais je suis très inquiète ! Mon pauvre Gérard, ce n’est pas naturel… Figurez-vous : je causais avec lui, tout à coup, il s’arrête… je le regarde comme je vous regarde… (Elle regarde Justin qui la fixe ; manifestement impressionnée, elle répète machinalement.) Comme je vous… (A Justin.) Ne me regardez pas comme ça ! ça me tourne dans la tête.

Justin, à part. — Tiens ! tiens, voyons donc !

Francine, à part. — C’est drôle, l’impression que me font ses yeux.

Justin, à part. — Au fait, le frère et la sœur, ça doit être le même tempérament.

Francine, à Justin qui lui fait des passes dans le dos pour essayer de son fluide. — Je le regarde donc… comme… comme… je ne vous regarde plus… et je m’aperçois tout à coup que… que que…

Elle reste immobile et endormie.

Justin, triomphant. — Elle aussi ! Ah ! bien, ça va bien !… Allons, c’est toujours bon d’avoir toute la famille dans la main.

Il lui souffle au visage pour la réveiller et revient à la table, faisant mine de ranger le couvert.

Francine, se réveillant. — Où suis-je ? Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que j’ai eu ?

Justin, tout en rangeant le couvert. — Mais rien du tout, Mademoiselle !

Francine. — C’est drôle, il s’est passé quelque chose en moi… Qu’est-ce que je vous disais donc ?

Justin. — Vous me parliez de l’émotion que vous avez eue en voyant partir M. Boriquet… mais je vous le répète, Mademoiselle, ne vous inquiétez pas, ce n’est rien… et tenez, voilà Monsieur qui revient.

Francine. — Lui ! Ah ! regardez-moi comme ses traits sont contractés ! (A. Boriquet.) Gérard !

Boriquet, avançant de son pas de somnambule jusqu’au bureau à droite. Il a un paquet de lettres et de journaux sur un plateau ; le déposant sur le guéridon. — Le courrier de Monsieur.

Francine. — Hein !

Boriquet semble éprouver une secousse intérieure, et, n’étant plus sous l’influence de la suggestion, son visage, de fixe et immobile qu’il était, redevient calme et riant.)

Francine. — Qu’est-ce que tu as dit ?

Boriquet, reprenant où il en était avant de s’endormir. — Je disais : le mariage, vois-tu Francine…

Francine. — Mais non ! tu as dit : "le courrier de Monsieur".

Boriquet. — Moi ! tu es folle !

Justin, bas à Francine. — Ne le contrariez pas, Mademoiselle !

Boriquet. — Voyons, Justin, est-ce que j’ai dit : "le courrier de Monsieur" ?

Justin, derrière la table. — Je n’ai pas entendu, Monsieur !

Boriquet. — Parbleu ! Pourquoi est-ce que j’aurais dit… Non ! je disais : "le mariage, vois-tu Francine"… Tu as entendu "le courrier de Monsieur".

Francine. — Ah ! tu crois…

Boriquet. — Mais oui ! (A part.) Elle devient un peu sourde, ma soeur.

Francine, à part. — Pauvre garçon !…

Boriquet. — Allons Justin, servez !

Justin. — Oh ! mais il y a longtemps que ça refroidit sur la table, Monsieur.

Boriquet. — Eh ! que ne le dites-vous ? (A Francine.) Francine, à table !

Francine. — Oui, mon ami… (Allant à la table, à part.) Mon frère m’inquiète bien !…

Ils s’installent à table. Justin place sur la table le poulet et la salade.

Boriquet. — Sers-toi, Francine…

Justin, à part. — C’est ça, et moi il faut que je regarde manger !… Attends un peu.

Il va chercher la bouteille de vin qui se trouve sur le petit meuble à gauche et verse à Boriquet et à Francine.

Boriquet. — Eh bien ! Justin, venez donc à notre service.

Justin, qui est remonté un peu. — J’y allais, Monsieur.

Il va se placer derrière la table, entre Boriquet et Francine, et face au public. Pendant que l’un et l’autre se servent, il leur fait des passes magnétiques.

Boriquet. — Tiens ! prends donc ce morceau de… de… de…

Il s’endort.

Francine. — Qu’est-ce que tu dis ? Ah ! çà, tu ne sais donc plus ce que… que… que…

Elle s’endort.

Justin, l’imitant. — Allez ! toi non plus, tu ne sais plus ce que… que que… (Triomphant.) Et voilà ! je tiens la paire !…

Scène VIII[modifier]

Les Mêmes, Eloi

Eloi, entrant de droite. — Allaïe ! Allaïe ! Qu’est-ce que tu fais là à c’t'heure ?

Justin - Eh bien ! tu vois, j’augmente mon personnel.

Eloi. — Ah ! ça, c’est épatant !

Justin, aux deux personnages endormis. — Allez, houste ! vous autres, debout ! (Boriquet et Francine se dressent comme mus par un ressort. A Eloi.) T’arrives bien, j’allais faire servir. Tu déjeunes avec moi ?

Eloi. — Avec du plaisir.

Il s’assied à la place de Francine.

Justin, s’asseyant à la place de Boriquet. — Allez, mettez deux couverts.

Boriquet et Francine s’empressent de changer les couverts.

Eloi. — Ca est des bons domestiques tout de même !

Justin, en déployant sa serviette. — Qu’est-ce que tu veux, ils ne sont pas du métier !

Ils s’asseyent en face l’un de l’autre.

Justin. — Allons, passez le poulet ! (Boriquet et Francine se précipitent sur le plat de poulet, voulant chacun se servir.) Allons, ne vous disputez pas ! pas tant de zèle ! (A Boriquet.) Tiens, sers le poulet, toi, la petite mère passera la salade.

Ils font comme Justin leur dit.

Eloi, se servant. — Oui, ça est pas dommage… j’ai une faim conséquente, sais-tu… (A Justin qui le regarde se servir.) Pourquoi t’est-ce que tu me reluques ?

Justin. — Non, rien… Je regardais si tu ne prenais pas mon morceau.

Eloi. — J’ai pris un pilon, pour une fois.

Justin. — Oui, oui, c’est bien… moi je prends le croupion, alors ! (A Francine.) La salade !…

Francine lui présente la salade.

Eloi, pendant que Justin se sert. — Il faut nous dépêcher, sais-tu, parce que le docteur Valencourt il va arriver, tu sais avec sa file ;

Justin, pendant qu’Eloi se sert. — Au fait, qu’est-ce qu’ils viennent faire à Paris ? Pourquoi sont-ils venus demander l’hospitalité au bourgeois ?

Eloi. — Ca, je crois que c’est pour un mariage… qu’il veut marier sa file, le docteur.

Justin. — Avec qui ?

Eloi. — Ca je peux pas dire, sav’vous !

Justin. — Pas avec mon patron, j’espère ?

Eloi. — Oh ! penses-tu, il est trop viel !

Justin. — A 1a bonne heure, parce que sans ça…

Eloi, à Francine qui n’a pas cessé de faire le service, ainsi que son frère, versant à boire, etc. — Je reprendrais bien de la salade… Eh ! la file… Eh ! (Francine ne bouge pas.) Eh ! là ! (A Justin.) Elle n’écoute pas, ta laquaite, dis donc !

Justin. — Eh bien ! Francine, t’entends pas ! Monsieur te demande de la salade !

Francine se précipite avec le saladier vers Eloi.

Eloi. — C’est mirifique !… Oh ! il n’y a pas, il faudra que j’essaye ça avec mon patron !

On sonne.

Justin, effrayé, en posant sa serviette. — On a sonné !

Eloi. — Oh ! ça est bien sûr le docteur avec sa file.

Justin, bondissant. — Ah ! mon Dieu, il faut que je les réveille !… Toi, va ouvrir !

Eloi. — Oui.

Il sort vivement par le fond.

Justin. — Vous, les autres, ici ! (Il les fait asseoir chacun à la place qu’il occupait primitivement.) Bien ! (Nouant sa serviette au cou de Boriquet.) Là ! mangez ! (Tous deux mangent.) Et maintenant réveillons-les ! (Il verse du vin à Boriquet et à Francine, pour se donner une contenance, puis il souffle sur leur front, l’un et l’autre se réveillent.) Là !

Puis il se tient droit et correct comme un domestique en service.

Boriquet, mangeant. — Il est bon, ce poulet !

Francine. — Très bon.

Eloi, entrant vivement. — Monsieur… ça est le docteur Valencourt et mademoiselle idem !

Boriquet, se levant vivement. — Eux ! (A Francine.) Vite, Francine, c’est ma fiancée et son père.

Justin. — Hein !

Francine. — Son père et sa fiancée ! Courons !

Ils sortent vivement.

Scène IX[modifier]

Justin, Eloi

Justin, en replaçant la table près du petit meuble de gauche. — Qu’est-ce qu’il a dit ?

Eloi. — Il a dit "sa fiancée".

Justin. — Mais oui, il a dit "sa fiancée"… Ah ! c’est trop fort ! Ah ! il croit que je vais le laisser se marier.

Eloi. — Si c’est pas saligaud, à son âge !

Justin, en disant ce qui suit, il replace les couverts sur le petit meuble. — Oui, oh ! mais ça ne se fera pas !… Je suis là, moi… le vieux cachottier, il ne me le disait pas,… mais tu vas voir, mon bonhomme… Merci ! une femme ici ! pour troubler notre ménage ! pour me mettre des bâtons dans les roues, oui ! Ah ! bien ! qui est-ce qui ferait les chambres alors ?

Eloi. — Fais silence à c’t'heure, les voilà !

Scène X[modifier]

Les Mêmes, Boriquet, Francine, Valencourt, Emilienne

Boriquet. — Arrivez donc, mon cher docteur… que j’avais hâte de vous recevoir.

Valencourt. — Vous êtes mille fois gentil… Vous ne nous avez pas attendus à déjeuner, au moins ?

Boriquet. — Non, votre domestique nous avait prévenus.

Francine. — Et vous n’avez pas été fatiguée par le voyage, ma chère enfant ?

Emilienne. — Oh ! moi je dors très bien en wagon… c’est ce pauvre papa qui n’a pas fermé l’œil.

Boriquet. — C’est vrai ?

Valencourt. — Oh ! ça m’a fourbu… une nuit blanche en chemin de fer, vous savez…

Boriquet. — Voulez-vous vous reposer, vos chambres sont prêtes…

Valencourt. — Oh ! merci. Les siestes, ça m’alourdit pour toute la journée.

Francine. — Et vous, ma chère Emilienne ?

Emilienne. — Oh ! moi, mademoiselle, je voudrais seulement quitter mon manteau de voyage et me nettoyer un peu… on reçoit tant de poussière en route !

Boriquet, à Justin. — Tenez, voulez-vous conduire mademoiselle jusque dans sa chambre ?

Valencourt, à Eloi. — Et vous Eloi, allez défaire ma valise…

Eloi. — Oui, Monsieur !

Justin, à Emilienne. — Si Mademoiselle veut me suivre… (A lui-même.) Allons, Justin, c’est le moment de la lutte.

Sortie d’Emilienne, suivie de Justin et d’Eloi, à droite.

Scène XI[modifier]

Boriquet, Francine, Valencourt

Boriquet, redescendant, à Valencourt qui, pendant la fin de la scène, a somnolé tout debout. — Eh bien ! mon cher docteur !

Valencourt, sursautant. — Hein ! quoi ! qu’est-ce que c’est ?

Boriquet. — Oh ! je vous ai réveillé !

Valencourt. — Non… non… je m’étais laissé aller à fermer tes yeux… ce n’est rien !… je suis à vous !…

Boriquet, assis au milieu. — Eh ! bien, mon cher docteur, puisque nous voilà réunis tous les trois, voulez-vous que nous parlions un peu du projet qui m’est si cher ?

Valencourt, assis sur le canapé. — Volontiers… D’ailleurs ce ne sera pas long ! Je ne vous ai pas caché que comme gendre vous me convenez parfaitement ; restait à connaître les intentions de ma fille, je lui ai fait part de votre demande, elle a accédé tout de suite.

Boriquet. — Oh ! que c’est aimable !

Valencourt. — Elle m’a dit : "Oh ! oui, lui, si tu veux, mais bien vite papa, parce que j’ai parié avec ma cousine que je serais mariée avant la fin de l’année…" Alors, ça lui fait gagner son pari !

Boriquet. — Je suis touché de ses sentiments à mon égard.

Valencourt. — Et maintenant, je suis rond en affaires !… Vous avez ?…

Boriquet. — Trente-huit ans !

Valencourt. — Non, de fortune…

Boriquet. — Ah ! douze mille livres de rentes tant sur l’État qu’en Ville de Paris,… Chemins de fer,… Suez,… quelques Panamas…

Valencourt, avec une moue. — Oh ! le Panama !

Boriquet. — Oui, je sais bien.

Valencourt. — Matière à rincer, pour moi, le Panama !

Boriquet. — Maintenant, il y a ce que je gagne, qui varie entre quinze et vingt-cinq par an.

Valencourt. — Et… des espérances ?

Boriquet. — Certainement ! ma sœur ici présente…

Francine, qui est assise de l’autre côté du bureau. — Tu me réalises tout de suite.

Boriquet. — Non, je te porte en compte.

Valencourt. — Eh bien moi, je donne à ma fille trois cent mille francs, également en rentes sur l’État, Foncières, quelques actions des Mines d’or de Saint-Germain-en-Laye.

Boriquet. — Les mines de Saint-Germain-en-Laye, mais ç’a été un coup monté, vous savez ! ça ne vaut rien !

Valencourt. — En effet, on m’a dit : "Défaites-vous de ça au plus vite", alors, je vous les constitue en dot.

Boriquet. — C’est que…

Valencourt. — Oh ! mais il y en a très-peu… et le reste est bon…

Boriquet, en se levant. — D’ailleurs, je n’en fais point une question d’argent !

Valencourt. — Allons, puisque c’est comme ça, mon gendre, dans mes bras.

Il se lève et tend les bras à Boriquet.

Francine, très émue, s’y précipitant. — Ah ! Monsieur !

Valencourt. — Hein ! Non, c’est à votre frère que je disais ça.

Francine. — Oui, je sais bien… vas-y, Gérard !

Boriquet. — Ah ! merci mon cher beau-père !

Valencourt. — Et maintenant pour votre fiancée, bien que je sois sûr de son agrément, il est bon que vous vous déclariez vous-même… nous nous arrangerons pour vous ménager un tête-à-tête, tout à l’heure, et vous pourrez commencer votre cour…

Boriquet. — Ah ! mon cher docteur… vous me rendez le plus heureux des hommes… aussi laissez-moi vous dire une chose que j’ai là, sur le coeur… (Midi et demi sonnent à la pendule. La figure de Boriquet se transforme, devient fixe et il se retourne en disant) : je vais monter le bois.

Francine et Valencourt. — Hein !

Boriquet sort précipitamment avec une allure automatique.

Francine. — Ah ! mon Dieu, ça le reprend !

Valencourt. — Qu’est-ce qu’il a ?

Francine, courant et appelant au fond. — Gérard, Gérard… mais il s’en va… il est dans l’escalier.

Valencourt. — Ca lui prend souvent ces fantaisies-là ?

Francine, très agitée. — Ah ! Je ne sais pas… Ah ! là ! là !… (Appelant au fond.) Justin… Justin…

Scène XII[modifier]

Les Mêmes, Justin

Justin, arrivant par la porte de droite. — Mademoiselle m’appelle ?

Francine. — Ah ! Justin, qu’est-ce que ça veut dire, voyons… voilà encore votre maître qui vient de partir…

Justin, feignant l’étonnement. — Monsieur ?

Valencourt. — Oui, en disant "Je vais monter le bois".

Justin. — Tiens ! Quelle heure est-il donc ?

Francine. — Comment ? Quelle heure ?

Justin, à part. — Midi et demi ! Ah ! il est descendu à la cave (Haut.) Que Mademoiselle ne s’inquiète pas… comme ça, à certaines heures fixes, il prend des lubies à Monsieur ! il va chercher ses lettres… il monte du bois… c’est inoffensif et même il vaut mieux ne pas lui en parler après, parce que ça le vexe.

Francine. — Mais enfin, ça n’est pas naturel, docteur !

Valencourt. — Qu’est-ce que vous voulez ? Il y a quelquefois comme ça des natures ordonnées.

Justin. — Et puis, je crois que c’est par hygiène… c’est son médecin qui lui a recommandé l’exercice… parce que Monsieur est un peu anémique.

Valencourt. — Ah ! vous m’en direz tant ! (Apercevant de sa place Boriquet qui revient.) Ah ! le voilà !

Boriquet, toujours endormi, entre, portant un crochet de bois sur son dos.

Valencourt et Francine, stupéfaits. — Ah !

Francine, se précipitant à sa rencontre. — Gérard, mon frère !

Sans mot dire, il repousse sa sœur et, poursuivant son chemin de son même pas de somnambule, sort par la porte de droite.

Francine, le suivant. — Ah ! mon Dieu, Gérard ! (A Justin, tout en marchant à la suite de Boriquet.) Justin, venez !

Justin. — Je viens ! Je viens !

Tous deux sortent par la droite à la suite de Boriquet.

Scène XIII[modifier]

Valencourt, puis Eloi

Valencourt, riant. — Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! il est amusant avec son crochet de bois… Eh ! bien, il me plaît… ce n’est pas un homme comme tout le monde. (Changeant de ton.) Oh ! là ! là ! que je suis fatigué ! mes paupières me tombent sur les yeux… Ah ! c’est bon de les fermer !

Tout debout, simplement appuyé contre le canapé à gauche, il ferme les yeux et somnole.

Eloi. — Alleï, j’ai défait la malle… (Apercevant Valencourt qui somnole en lui tournant le dos.) Oh ! le patron qui est seul !… si j’essayais pour une fois le moyen de Justin !… (Il va à pas de loup derrière Valencourt, lui fait des passes en roulant de grands yeux et en murmurant à voix basse, ainsi que Justin le lui a indiqué. Valencourt, à ce moment, laisse à moitié tomber sa tête comme un homme endormi. Regardant Valencourt.) Hein ! il dort !… j’ai endormi le patron… Ah ! bien, alors, ça va, à c’t'heure ! (Il s’approche de lui en lui envoyant un coup de pied comme il l’a vu faire à Justin pour Boriquet, puis lui tendant la main.) Alleï ! Alleï ! donne-moi vingt francs !

Valencourt, se réveillant en sursaut. — Hein ! c’est toi, malheureux !

Eloi, effaré. — Ah ! il ne dormait pas… Il ne dormait pas !

Valencourt, le rattrapant. — Qu’est-ce que tu as fait, polisson ?… Qu’est-ce que tu as fait ?…

Il le bourre de coups de poing.

Eloi. — Ah ! là ! là !… Ah ! là !… là !

Valencourt, le bourrant. — Tiens ! Tiens ! Tiens ! Tiens !… et tu sais, tu vas décamper et un peu vite !

Eloi. — Oui, Monsieur,… Oh ! là ! là !

Il tourne autour du canapé, poursuivi par Valencourt.

Valencourt. — Ah ! tu te permets !… Tiens, tiens !… (Il le bourre puis lui envoyant un coup de pied.) Tiens, et file !

Eloi, se sauvant par le fond. — Oh ! là ! là ! Oh ! là ! là !

Valencourt. — A-t-on jamais vu !… se permettre de lever la main sur moi… Ah ! le scélérat ! (Apercevant Boriquet qui revient sans son crochet, mais toujours endormi.) Mon gendre, du calme !

Scène XIV[modifier]

Valencourt, Boriquet, Justin, Francine.

Francine, se désolant, en suivant Boriquet. — Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu !

Boriquet a regagné exactement la même place où il était au moment où il s’est endormi sous l’empire de la suggestion ; immédiatement sa figure change d’expression et il se réveille, pendant que tout le monde le regarde avec anxiété.

Boriquet, reprenant le fil de sa conversation comme si de rien n’était. — Et alors… Et alors… (A Valencourt.) Qu’est-ce que je disais donc ?

Valencourt. — Quand ?

Boriquet. — A l’instant.

Valencourt. — A l’instant ? Vous ne disiez rien. Vous transportiez des bûches.

Boriquet. — Quoi ?

Valencourt. — Vous transportiez votre bois, si vous aimez mieux.

Boriquet, riant, au public. — Il radote, le docteur !

Justin, bas à Valencourt, derrière le canapé. — Monsieur !… Je vous ai dit que ça le vexe !…

Francine, très tourmentée. — Mon Dieu ! Mon Dieu !

Valencourt. — Moi, si j’étais vous, j’aimerais mieux faire des haltères !

Boriquet. — Hein ? pourquoi des haltères ?

Valencourt. — Parce que ça vaudrait mieux que des crochets de bois.

Boriquet, considérant Valencourt. — Ah !

Valencourt. — Et avec ça, un peu de quinquina au fer.

Boriquet, au public, après un temps. — Positivement, il radote… (Haut à Valencourt.) Voyons, docteur, nous sommes en train de causer contrat et vous venez me parler d’haltères et de quinquina.

Valencourt. — Ah ! vous croyez que… (A part.) Ah ! çà ! est-ce qu’il serait réellement un peu détraqué ?

Boriquet. — Quand aurai-je l’honneur de parler seul à seul avec mademoiselle votre fille ?

Valencourt. — C’est juste, je vais vous l’envoyer ! (A part.) Il faudra que je l’observe, ce garçon-là.

Il sort à droite.

Scène XV[modifier]

Les Mêmes, moins Valencourt

Francine. — Tu n’es par un peu souffrant, mon chéri ?

Boriquet. — Qui ?… Moi ?… Ah ! çà, qu’est-ce que vous avez tous enfin ? Est-ce que j’ai l’air souffrant, Justin ?

Justin, pendant ce temps, tout en observant, plie les serviettes et remet tout en ordre sur le petit meuble. — Monsieur a l’air d’un charme.

Boriquet, à Francine. — Là ! Et maintenant, va par là… ma future va venir… Je veux être seul.

Francine. — Bien !

Elle sort à gauche en poussant un soupir.

Boriquet. — Elle est drôle, ma soeur… (A Justin.) Vous aussi, Justin, je n’ai pas besoin de vous.

Il s’assied sur la chaise de droite.

Justin. — Oui, Monsieur… (Il feint de remonter.) Allons, c’est le moment ! (Il redescend à pas de loup derrière Boriquet et lui fait des passes dans le dos.) V’lang ! V’lang !… aïe donc !

Boriquet, sous l’influence des passes, s’est peu à peu endormi.

Justin, venant devant lui. — Ca y est !… Et maintenant, Boriquet, ta fiancée est laide, horrible ! n’est-ce pas qu’elle est horrible ?

Boriquet, endormi. — Oui ! oui !

Justin. — Tu n’auras pas peur de le lui dire ?

Boriquet. — Non ! non !

Justin. — Tu lui diras que tu ne veux pas l’épouser, et tu seras très impoli, n’est-ce pas ? Aussi malhonnête que tu pourras, c’est entendu ?

Boriquet. — Oui ! oui !

Justin, voyant entrer Emilienne à droite. — La voilà ! je me sauve !

Il sort vivement par le fond.

Scène XVI[modifier]

Boriquet, Emilienne

Emilienne. — Papa m’a dit qu’il allait me faire sa déclaration, je suis tout émue… (Descendant à Boriquet.) Mon père m’a dit que vous désiriez me parler.

Boriquet. — Vous ?… Oh ! qu’elle est laide ! Oh ! le monstre !

Emilienne, ahurie. — Hein ?

Boriquet. — Oh ! cette hure !… Où avez-vous pris ça ? Cachez-moi ça !

Emilienne. — Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?

Boriquet. — Ah ! pouah ! Tiens ! Ah !

Il tire la langue en faisant une affreuse grimace.

Emilienne. — Il devient fou !… (A Gérard.) C’est vous… vous, qui voulez m’épouser ?

Boriquet. — Moi entrer dans la famille de votre idiot de père…

Emilienne, elle se sauve en gagnant la droite. — Oh !

Boriquet, la poursuivant. — Moi épouser une potiche comme vous ! Ah ! bien ! Ah ! là là !… Veux-tu t’en aller, petit monstre !… Veux-tu t’en aller !

Emilienne. — Ah ! mon Dieu, papa ! papa !

Elle se sauve, affolée.

Boriquet. — Oh !… qu’elle est laide !… qu’elle est laide !

Il revient à sa place près du bureau.

Scène XVII[modifier]

Boriquet, Justin, puis Valencourt et Emilienne, puis Francine

Justin. — Parfait ! C’est très bien ! Je n’ai pas perdu une parole ! Et maintenant le docteur va venir… Boriquet sais-tu ce que tu es !

Boriquet. — Non !

Justin. — Tu es un singe au milieu des forêts d’Amérique ! N’est-ce pas que tu es un singe ?

Boriquet. — Oui ! oui !

Il fait claquer sa langue comme un singe, avec des mouvements simiesques.

Justin. — Parfait… (Voyant entrer Valencourt suivi d’Emilienne.) Le beau-père, tout va bien !

Il remonte un peu et se tient au fond de la scène.

Emilienne, suivant son père, d’une voix suppliante. — Oh ! papa ! papa !

Valencourt. — Laisse, Emilienne ! (A Boriquet qui, pendant tout ce qui précède, a fait une mimique de singe, mais peu exubérante.) Ah ! çà, Monsieur, que me dit ma fille ?

A ce moment, Boriquet fait un bond qu’il accompagne de claquements de langue et de gestes de singe.

Valencourt et Emilienne. — Hein ?

Valencourt, pendant que Boriquet fait une course folle dans la chambre, sautant sur les meubles, etc. — Qu’est-ce qu’il a ?

Justin, simulant l’inquiétude. — Ah ! je ne sais pas, Monsieur… Je viens de trouver Monsieur comme ça…

Valencourt. — Mais c’est un accès de fièvre chaude, vite, allez chercher sa soeur…

Justin. — J’y cours… (A part.) Attends un peu, la sœur !

Il se précipite à gauche.

Emilienne. — C’est affreux !

Valencourt, voyant Boriquet, qui est tranquille en train de se chercher les puces comme un singe et de les manger après. — Voyons, Boriquet, mon ami, revenez à vous. (Boriquet saisit Valencourt par le cou, l’enlace d’un bras, et l’épouille de sa main libre.) Voulez-vous me laisser ?

Emilienne. — Ah ! papa ! papa !

Valencourt, qui s’est dégagé des bras de Boriquet, à Emilienne. — Ne crie donc pas ! (Voyant Justin qui revient.) Eh ! bien, Mademoiselle Francine ?

Justin. — Elle arrive !

Valencourt. — Mais qu’elle vienne ! (Allant à sa rencontre.) Mademoiselle ! Mademoiselle !

Justin, au public, au milieu. — A elle, je lui ai suggéré qu’elle était Carmen et qu’elle devait danser la cachucha !… Nous allons voir !

Valencourt, revenant le premier. — Venez, Mademoiselle, venez !

Francine. — Ollé, la Carmencita… Olla podrida… torero !… la salada !…

Valencourt. — Hein ?

Francine, chantant, en dansant la cachucha. — Tra la la la la la la la la la ! Ollé !

Valencourt. — Elle aussi !

Emilienne, effrayée, s’est réfugiée dans les bras de son père. Ils occupent le milieu de la scène, un peu au fond.

Francine. — Tra la la la la…

Les chants continuent, tandis que Boriquet assis sur la table de gauche imite le son de la guitare, en faisant des grimaces, comme les singes automates qui sont sur certaines orgues.

Valencourt. — Oh ! mais c’est une famille de fous ! Viens Emilienne, tu ne peux pas entrer dans cette famille-là.

Ils sortent par le fond, tandis que Francine chante et danse avec furia, et que Boriquet, saisissant tous les papiers qui sont sur la table de droite, les leur lance à la tête.

Justin, triomphant. — Hurrah ! j’ai remporté la victoire ! (A Francine et Boriquet, qui se sont rapprochés.) Allons, assez, vous autres ! (Ils se calment.) Asseyez-vous ! toi là ! toi là ! (Ils prennent chacun le siège indiqué. Il place dans la fourchette de Boriquet un morceau de poulet et dans celle de Francine de la salade.) Et maintenant… (Il leur souffle à la figure, ils se réveillent.) Là, débrouillez-vous.

Il sort à gauche.

Francine, après un temps, toujours à la table. — Oh ! que j’ai chaud !

Boriquet. — C’est drôle, moi aussi.

Francine. — Je ne comprends pas ce qui a pu me mettre dans cet état-là.

Boriquet. — Moi non plus !

Scène XVIII[modifier]

Les Mêmes, Valencourt, moins Justin

Valencourt, entrant de droite, son chapeau sur la tête, appelant. — Eloi ! Eloi !

Boriquet, il se lève. — Ah ! vous voilà, mon cher docteur !

Valencourt. — Eux !

Boriquet. — Avez-vous dit à votre charmante fille ?…

Valencourt. — Ma charmante fille !… Il suffit, Monsieur ! tous nos engagements sont rompus !

Boriquet et Francine. — Hein !

Boriquet. — Pourquoi ça ?

Valencourt. — Parce que je n’entends pas que ma fille s’allie à des fous furieux…

Boriquet et Francine. — Vous dites ?

Valencourt. — Oh ! oui, votre crise est passée maintenant… mais je vous ai vus, ça me suffit… Merci… Monsieur en chimpanzé…

Boriquet. — Moi ?

Valencourt. — Mademoiselle en bayadère.

Francine. — Moi ?

Boriquet. — Ah ! mais pardon, monsieur, en voilà assez ! vous outrepassez vos droits… que vous vouliez rompre, soit ! que nous soyons ou ne soyons pas alliés…

Valencourt. — Oh !… si, à lier… fous à lier.

Francine. — Oh !

Boriquet. — Mais c’est vous, Monsieur, qui êtes le plus fou…

Valencourt. — Ah ! bien vous ne vous êtes pas vu !

Boriquet. — Monsieur !…

Francine. — Gérard, mon ami !

Boriquet. — Tu as raison… va, allons-nous-en ! (A Valencourt.) Faites comme vous voudrez, monsieur ! Je vous cède la place.

Valencourt, sec. — Bonjour, monsieur.

Boriquet sort par la gauche, suivi de Francine.

Scène XIX[modifier]

Valencourt, puis Emilienne et Eloi

Valencourt. — Oh ! Dieu, quand je pense que j’ai failli lier à jamais ma fille à cet aliéné.

Emilienne, entrant de droite. — Ah ! papa.

Valencourt. — Viens, ma fille, viens ! Ne restons pas dans cette maison !

Emilienne. — Oh ! oui, partons !

Ils font mine de sortir.

Eloi, entrant en pleurant. — Ah ! Ah ! Ah !

Emilienne. — Eloi ! Qu’est-ce que vous avez ?

Valencourt. — C’est encore vous, polisson !

Eloi, pleurant. — Ah ! Monsieur… je tombe une fois à vos genoux.

Il tombe aux genoux de Valencourt.

Emilienne. — Qu’est-ce qu’il a ?

Eloi. — Pardonne-moi, Monsieur, pardonne-moi !

Valencourt. — Vous pardonner ?

Eloi. — Oh ! oui Monsieur… pour la familiarité que je me suis autorisée avec vous….

Valencourt. — Vous appelez ça une familiarité !

Eloi. — Ce n’est pas ma faute, savez-vous Monsieur… ça est la faute à Justin, le domestique, qui m’a accordé l’exemple… Alors ça m’a donné de l’ambition, oui Monsieur, pour essayer sur vous, parce que ça m’aurait aidé dans le ménage.

Valencourt. — Qu’est-ce que vous chantez ?

Eloi. — Oh ! je chante pas Monsieur, je n’ai pas le cœur, mais je dis que Justin il fait toujours ça avec son patron. (Imitant les passes de Justin.) Des machines comme ça… et puis comme ça… et "je veux que tu dormes ! " et allez donc avec des yeux… des yeux spécifiques et alors son patron il dort, soi-disant…

Valencourt. — Oh ! quel éclair !

Eloi. — Et c’est ça qui m’a donné la folie des grandeurs ! Oh pardon, Monsieur, pardon !

Valencourt. — Oui, je devine… ces crises… ces accès… c’est clair, le domestique hypnotisait ces malheureux.

Eloi, suppliant. — Monsieur…

Il remonte petit à petit pendant la scène jusqu’à la porte du fond.

Valencourt. — C’est bien, oui ! Où est-il ce Justin ? (Remontant en appelant.) Justin !

Emilienne. — Mais qu’y a-t-il ?

Valencourt. — Rien ! laisse-moi faire ! (Appelant.) Justin !

Justin, entrant de gauche. — Monsieur m’a appelé ?

Valencourt. — Arrive ici, misérable ! Qu’est-ce que tu as fait ?

Il le prend au collet et l’amène au milieu du théâtre.

Justin. — Moi, Monsieur !

Valencourt. — J’en apprends de belles !… c’est toi qui te permets d’endormir ton patron… c’est toi qui te permets de l’hypnotiser !

Justin. — Moi, Monsieur… qui vous a dit ça ?…

Valencourt. — Je le sais… et sa sœur aussi ! hein, avoue !

Justin, se débattant. — Lâchez-moi, Monsieur.

Valencourt. — Je te dis d’avouer…

Justin, se débattant. — Vous ne voulez pas me lâcher… Ah ! bien, attendez.

Emilienne. — Ah ! mon Dieu !

Justin, pendant que Valencourt le tient toujours au collet, essaye de tirer de ses facultés magnétiques un moyen de défense, et s’efforce d’hypnotiser son adversaire en faisant des passes sur lui, en le magnétisant du geste et du regard.

Valencourt, voyant son jeu. — Ah ! tu veux jouer à ce jeu-là avec moi… Ah ! bien, tu tombes bien !

Valencourt, sans le lâcher, se met à le fixer dans le blanc des yeux… Justin le fixe également et les deux hommes, luttent à qui endormira l’autre.

Emilienne. — Eloi, je vous en prie, séparez-les !

Eloi. — Laissez, Mademoiselle, ça c’est un combat de gladiateurs.

Valencourt, tout en luttant, à Justin. — Tu n’as pas l’air de te douter que j’étais un des plus forts de l’école de Nancy.

Justin. — Oui, oui, nous verrons.

La lutte continue, résistance de part et d’autre, suivie avec anxiété par Emilienne, avec admiration par Eloi. Enfin, Justin, vaincu, terrassé par le fluide supérieur de Valencourt, est tout entier sous sa domination.

Valencourt. — Allons donc ! (Plaçant son doigt entre les deux yeux de Justin et avec ce seul doigt le tournant face au spectateur.) et voilà l’homme !

Eloi. — Bravo !

Emilienne, rassurée et joyeuse. — Ah ! papa !

Valencourt, à Justin. — Et maintenant, à genoux ! Justin se met à genoux. Valencourt va ouvrir la porte de gauche et appelle Boriquet et Francine.) Venez, vous autres !

Scène XX[modifier]

Les Mêmes, Boriquet, Francine

Boriquet. — Vous êtes encore ici, monsieur !

Valencourt. — Oui et vous allez en entendre de belles !

Francine, voyant Justin à genoux. — Ah ! qu’est-ce qu’il fait là, à genoux ?

Valencourt. — Justement, mademoiselle, c’est lui qui a la parole !… Tout à l’heure, n’est-ce pas, je vous ai pris pour des fous.

Boriquet. — Ah ! ne revenons plus là-dessus, je vous prie.

Valencourt. — Au contraire, j’y reviens ! car non ! vous n’étiez pas fous… et l’instigateur de tous vos actes qui avaient l’allure de la démence, le voilà !

Boriquet et Francine. — Mais quels actes ?…

Valencourt. — Oh ! parbleu, vous ne pouvez pas en avoir conscience, vous étiez hypnotisés !

Boriquet, incrédule. — Nous ? Allons donc !

Valencourt, se tournant vers Justin. — Oui, comme il a cherché aussi à m’hypnotiser moi-même, mais là il avait affaire à plus forte partie et c’est lui qui dort à présent ! Vous allez voir ! Allons, parle, toi !…

Boriquet et Francine, stupéfaits. — Oh !

Valencourt. — Et d’abord, avoue que tu as été un misérable et que tu t’es conduit comme un scélérat avec tes maîtres…

Justin. — Oh ! oui, j’ai été un misérable ! c’est moi qui endormais tous les jours le patron, pour lui faire faire l’appartement, cirer les parquets, monter le bois et enfin tout mon service !

Boriquet et Francine. — Oh !

Justin. — C’est moi qui tout à l’heure lui ai ordonné de dire des grossièretés à sa fiancée. C’est moi qui lui ai suggéré qu’il était un singe des forêts d’Amérique.

Boriquet. — Un singe, moi !

Justin. — Oui et à Mademoiselle qu’elle était une gitane espagnole et qu’elle devait danser la cachucha !

Francine. — Oh ! le misérable !

Valencourt. — Et pourquoi faisais-tu ça ?

Justin. — Parce que je voulais faire manquer le mariage de Monsieur afin de le garder toujours à mon service.

Boriquet. — Oh ! mais je vais le tuer ! je vais le tuer !

Valencourt. — Laissez ! Eh bien, êtes-vous convaincu ?

Boriquet. — Oh ! je suis indigné…

Francine. — Nous endormir, nous… et un domestique.

Boriquet, lui montrant le poing. — Scélérat !

Francine. — Quand je pense qu’il aurait pu abuser de moi !

Boriquet. — Non, ça, il n’y avait pas de chances…

Valencourt. — J’espère qu’après ça, Boriquet, vous restez toujours mon gendre.

Il lui tend la main.

Boriquet, il lui prend la main. — Ah ! docteur !… si mademoiselle y consent…

Emilienne. — Dame, vous avez été bien désagréable tout à l’heure… mais puisque c’était par procuration…

Elle lui tend la main au-dessus de la tête de Justin.

Boriquet. — Ah ! mademoiselle, que vous êtes bonne…

Il lui serre la main.

Valencourt. — Eh ! bien, et lui, qu’est-ce que nous allons en faire ?

Boriquet. — Lui, je vais le mettre à la porte séance tenante.

Valencourt. — Ecoutez ; non ! puisque je le tiens, je vais vous en faire un domestique modèle. (A Justin.) Justin, je te suggére de renoncer à jamais à exercer ta perfide influence sur aucun de tes maîtres et de les servir toujours comme le plus zélé des domestiques.

Justin. — Je le ferai.

Valencourt. — Et maintenant, pour ta punition, tu vas répéter pendant une heure : "Je suis un misérable ! je suis un misérable ! "

Justin, à genoux, se frappant la poitrine. — Je suis un misérable ! Je suis un misérable !

Emilienne, pendant que Justin continue son chapelet. — Oh ! le malheureux !

Valencourt. — Laisse donc, c’est la peine du talion !

Justin. — Je suis un misérable ! Je suis un misérable ! Je suis un misérable !

Il continue un peu après le baisser du rideau.

RIDEAU