Du Progrès et de la perfectibilité humaine

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher


Du Progrès et de la perfectibilité humaine
Préface de Propagation de la lumière - Théorie de la réflexion vitreuse et métallique

1925



DU PROGRÈS

ET DE LA PERFECTIBILITÉ HUMAINE

____



À entendre nos bons Primaires l’homme est en perpétuel progrès. Quand on leur demande sur quoi se fonde une conviction si avantageuse, ils allèguent leur opinion et leur exemple. En France existent cent mille instituteurs, tant mâles que femelles : ce serait un crime de lèse cartel de ne pas les croire (ils sont le nombre), et de ne pas les trouver superbes (ils votent bien). Ils ont fait tous les problèmes de leur livre ; ils dissertent sur la politique et la sociologie : qu'on dise dans quel pays, à quelle époque, on a pu constater une telle floraison d'intelligences aussi développées !

Je serais désolé de les troubler dans la quiète admiration qu'ils ont d'eux-mêmes. Au surplus je ne risque pas d'être lu par eux : leurs livres contiennent en abrégé toute la science, toute la sagesse humaines ; ils ont la prudence de s'en tenir à leurs rudiments, ce qui les protège à la fois contre le doute et le mal de tête.

Heureusement pour moi j'ai d'autres lecteurs, moins pénétrés de leur génie et plus aptes à la réflexion. Je veux discuter avec eux ce que signifient les expressions progrès de la science, perfectionnement de l’esprit humain, que l'on confond toujours alors qu'elles s'opposent.

La science est en progrès si l'on veut dire qu'au télégraphe ont succédé le téléphone, puis la télégraphie sans fil ; il n'en résulte ni que l'esprit humain se soit perfectionné dans l'époque historique, encore moins que nous ayons quelque raison de croire à sa perfectibilité indéfinie.

J'admets le progrès au sens des journalistes ; je nie le perfectionnement de l'esprit. Autrement dit, je soutiens qu'un outil toujours le même, mais travaillant pendant des siècles et des siècles, peut entasser des résultais toujours plus nombreux, entassement qu’on est convenu d'appeler le progrès.

Pour moi c'est une stupeur que la confusion de deux concepts aussi différents puisse impudemment s'étaler, non seulement dans des manuels de seconde main, mais dans des ouvrages célèbres.

L'expression consacrée « perfectionnement de l'esprit humain » est trop particulière ; « perfectionnement de l'homme » vaut mieux.

L'intelligence, la moralité, les sens de l'homme sont-ils aujourd'hui plus parfaits qu'il y a 1 000, 2 000, 3 000 ans ? telle est la question que je résous par la négative.

*
*    *


« Sur le Ribera, place ordinaire des exécutions à Lisbonne, s'élèvent de forts poteaux dont le nombre égale celui des prisonniers destinés aux flammes. Au bas de chaque poteau est une plate-forme en planches sur laquelle est un siège pour le patient. Deux moines l'exhortent à recon­naître ses erreurs, à faire pénitence de son crime. S'il persiste dans ses refus, les moines l'abandonnent, le bourreau s'approche et, hissant la plate-forme au moyen d'une chaîne passant sur une poulie, il fixe le siège du condamné au milieu du poteau....

« Bientôt de grandes clameurs se font entendre : « Faites la barbe aux chiens ! » Les bourreaux, obéissant à la populace, placent des bruyères enflammées à l'extrémité d'un long bâton et les approchent du visage des condamnés : ce noircissement douloureux est accom­pagné de cris de joie et de longs applaudissements.

« On met le feu aux matières combustibles disposées au pied du poteau : la flamme ne s'élève guère au-dessus des genoux du condamné. Si le temps est calme, l'effroyable supplice dure une demi-heure ; si le vent souffle, il se prolonge une heure et demie. Pendant ce temps hommes, femmes, enfants, font éclater des transports d'allégresse. » (Lisbonne, 1743).

Hein ! dit le Primaire, quel progrès depuis 1743 !

Serions-nous capables de telles atrocités ?

Dans la relation dont j'ai tiré le passage qui précède (sans en amoin­drir l’horreur ; j'ai même supprimé quelques expressions indignées qui l'adoucissaient), se trouve la phrase suivante : « Bientôt arriva le roi dans une voiture de deuil que traînaient des chevaux attelés avec des cordes au lieu de harnais ; il ordonna aux moines d'exhorter les pri­sonniers à mourir dans la foi de l’église romaine, et de déclarer que ceux qui seraient dociles aux exhortations des prêtres, seraient étran­glés avant d'être livrés aux flammes. »

Dans cet auto da fe furent brûlées huit personnes : un prêtre, trois femmes, quatre hommes (un notaire, un barbier, un cordonnier, un riche propriétaire). Aucun d'eux, en reniant ses convictions, ne profita de la grâce d'être étranglé.

Nos pères étaient féroces, mais on ne pouvait les accuser de pleu­trerie. Ils avaient une foi qu'ils proclamaient jusqu'au martyre.

Aujourd'hui....

Moi-même, si l'on me laissait le choix ou de m’arracher une dent sans cocaïne, ou de déclarer sous serment qu’Einstein est un grand homme, je n'hésiterais pas une minute. Pas plus que vous, je n'aurais de courage devant la douleur physique ; mais entre vous et moi est la différence que je reconnais mon affaissement, tandis que vous en lirez gloire. Vous prenez pour perfectionnement ce qui n'est que défail­lance.

Sous la menace de dix coups de bâton mes convictions se tapiraient : j'irais même jusqu'à jurer que je comprends la théorie d'Einstein.

Pour 20 coups j'en ferais le commentaire ; j'en serais, il est vrai, payé par une lettre autographe déclarant que jamais personne n'en montra plus clairement l'évidence et le génie.

Après tout, ce ne serait peut-être pas exagéré !

*
*    *


Comme vous, Primaire, êtes vraisemblablement franc-maçon et huez les curés, je ne vous laisserai pas sur cet exemple.

Passons des rives du Tage aux bords de la Tamise.

En 1535, Thomas Morus, catholique, fut condamné à mort et exécuté par la hache, en considération du haut emploi qu'il avait occupé dans le royaume : « Je remercie Sa Majesté de cette faveur, dit le condamné en souriant ; mais que Dieu préserve mes enfants et mes amis de sa royale clémence ! »

Morus, lord chancelier, avait commis le crime de haute trahison en déniant à son maître, Henri VIII, la suprématie religieuse.

Pour épargner sa vie, on ne lui demandait qu'un mot.

Sa femme obtint d'aller le voir à la Tour et s'efforça de le fléchir ; on lui promettait la vie sauve.

« Combien d'années, lui demanda-t-il tranquillement, peut-il me rester à vivre — Vous pouvez vivre au moins vingt ans ? — Eh bien ! voulez-vous que j'échange l'éternité contre vingt ans de vie ? »

L'exécuteur ému lui demanda pardon : Morus lui donna une pièce d'or. « Tu vas me rendre un service dont je te suis reconnaissant. Prends courage et ne crains pas de faire ton devoir. J'ai le cou très court ; prends garde de me manquer... dans l'intérêt de ta réputation. »

L'exécuteur allait lui bander les yeux. Il le prévint et se couvrit lui--même le visage avec une serviette qu'il avait apportée.

En plaçant sa tête sur le billot, il écarta sa barbe « qui n'avait point commis de trahison ».

Henri VIII jouait aux cartes avec Anne Boleyn lorsqu'on vint lui présenter une corbeille recouverte d'un drap noir. Anne souleva le drap. Le roi la regarda fixement : « Tu es cause de la mort de cet homme », dit-il. Après ces paroles il quitta brusquement le jeu et s'enferma dans ses appartements.

En 1536, Anne était décapitée... par l'exécuteur de Calais appelé comme plus habile que celui d'Angleterre ! Les reines mouraient alors plus commodément que les femmes du peuple.

*
*    *


Je n'admets pas un perfectionnement quand une qualité apparaît au détriment d'une autre qui s'efface, quand nous devenons moins féroces en cessant d'avoir du « caractère ». Cette « bonté » qui n'est le plus souvent que de l'indifférence, s'accompagnant d'une évidente pleu­trerie morale, ne me semble pas un perfectionnement.

Encore faudrait-il prouver que la férocité n'est pas latente et qu'elle n'attend pas une bonne occasion de sortir.

La foule de Lisbonne est odieuse : croit-on plus ragoûtante la foule qui de nos jours se presse autour d'un échafaud ? L'assassinat de Morus indigne : croit-on moins révoltant le massacre de la famille du czar ? Les Russes sont des sauvages, dites-vous ? il semble pourtant que vous en attendez la lumière !

*
*    *


Un jour je reçus la visite d'un monsieur qui me demanda quel rap­port existait entre la gamme musicale et les radiations lumineuses. Je répondis que je n'en voyais aucun ; il ne put cacher son mépris, mais il voulut bien m'apprendre qu'il existait 8 mondes superposés, que dès à présent les habiles en parcouraient 2 ou 3, mais que le perfection­nement des sens permettrait dans quelques milliers d'années d'en explorer davantage. Je le laissai divaguer à son aise, sachant par expé­rience que contredire est le plus sûr moyen de prolonger un inutile entretien.

Nos sens se perfectionnent-ils aux cours des siècles ?

Voyons ce qu'il en est pour la musique. Je ne remonterai pas jus­qu'aux Grecs pour la raison péremptoire que malgré le fatras théorique qu'ils nous ont laissé, il est impossible de savoir ce qu'était leur musique. Peut-être avaient-ils l'oreille d'une finesse extrême ? on l'admet ordinairement ; mais comme nous n'en savons rien de science sûre, mieux vaut ne pas bâtir sur un terrain mouvant.

Je me borne à rapprocher deux textes.

L'un, tout moderne, est de M. Lavignac : « Si l'on compare entre eux les sons intercalaires correspondants, au moyen du calcul, on trouve qu'ils diffèrent par la faible quantité appelée comma qui approche tellement de la limite d'appréciation des sons, que tout en reconnaissant mathématiquement son existence, on peut musicalement la considérer comme négligeable. » M. Lavignac étant professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris, nous devons considérer sa thèse comme classique parmi les musiciens modernes, pour folle qu'elle soit pour les physiciens de tous les temps et pour les musiciens des siècles passés.

Ainsi l'oreille de nos musiciens français modernes serait incapable d'apprécier le comma, intervalle autour duquel on s'est battu pendant 25 siècles : les notes de toutes les gammes jusqu'à présent proposées diffèrent de moins d'un comma.

Voici le second texte pris dans l'ouvrage de Pirro sur Descartes et la Musique. Dans une lettre à Mersenne, Doni se moque des essais d'un novateur qui veut égaliser les demi-tons (introduire notre gamme éga­lement tempérée). Le lecteur voudra, bien ne pas oublier que ses notes diffèrent de moins d'un comma de la gamme de Pythagore et de celle de Zarlin, gammes dont elle est en quelque sorte la moyenne. « Nous avons ici un vieillard déguenillé (pannosus senex) qui, retiré à Rome, après avoir vécu longtemps en Sicile et en Calabre, a tàcKé d'introduire comme une belle et nouvelle invention, l'égalité des demi-tons en l'épi-nette. Quelques-uns de nos musiciens (tant ils sont ignorants) lui ont ajouté foi. Mais enfin les bons chantres ayant refusé d'être accompagnés par un instrument accordé sur ce système, tout s'est tourné en risée. »

Les contemporains du père Mersenne trouvaient, mauvaise, rude à l'oreille, la partition bien tempérée.

En l'an de grâce 1925, l'illustre ténor Mongropoulo ne semble pas souffrir en chantant son grand air (Nan ! Nan !) avec accompagnement de piano.

A-t-il l'oreille moins juste que les honnestes gens dont parle Mersenne, ou le tampon d'un billet de banque rend-elle pour lui la gamme bien tempérée moins rude ?

À la vérité Lord Triplepatt est capable de reconnaître la provenance et la date de tous les cbampagnes français, pourvu qu'ils soient classés. Mais ignorez-vous que les Turcs sont fiers d'avoir chez eux plusieurs sources d’eau pure, dont ils font les honneurs ? ils ne manquent pas de vous demander laquelle vous plaît davantage.

Rien ne me parait au-dessus d'un bon verre d'eau, mais il me semble d'autant meilleur que ma soif est plus grande.

Je n'ignore pas que Gaudissart, voyageur en vins, a le palais très expert à distinguer les crus. Vous même êtes capable de discerner, sans souffler dessus, que vous avez indûment détaché deux feuilles de votre papier à cigarettes. II faut conclure que nos sens acquièrent par l’usage une grande finesse, non pas que nous sommes mieux doués que nos pères, les anciens ou les sauvages.

*
*    *


Je ne soutiens pas que les sens des hommes d’aujourd'hui sont moins éducables que les sens des hommes d’autrefois. Ma thèse, toute différente, est qu’il n’y a pas eu le moindre perfectionnement ; l’exercice permet d'obtenir de nos sens ce que les anciens en exigeaient ou ce que les sauvages en exigent encore.

Mais c'est un fait que l'éducation des sens chez les modernes est étroitement spécialisée pour des buts utilitaires. M. Lavignac, professeur d'harmonie en 1925, a raison de négliger le comma devant ses élèves qui se soucient comme d'une nèfle du bel canto de nos arrière-grands-pères. Quand ia musique s'efforce de reproduire les cris de la rue, le grincement d'une poulie, le hennissement d'un vieux cheval, la marche du chameau, le bruit d'une fête foraine, le comma n'a plus qu'à se retirer. Quand les musiciens le voudront, il reviendra de son exil.

Le perfectionnement consisterait à posséder des sens d'une précision générale plus grande et quasi-automatique.

Je pose qu'avec de l'éducation nous sommes encore capables de tout ce que faisaient les anciens.

Je nie que, même avec une éducation systématique, nous soyons capables de ce qu'ils ne pouvaient pas.

Avec beaucoup de peine nous arriverons à lancer un boomerang aussi bien qu'un Canaque : nous ne le surpasserons pas en habileté. Nos astronomes ne sont pas plus adroits que Tycho-Brahé ou Ptolémée ; il est vraisemblable qu'armés des alidades à pinnules de ces astronomes, ils seraient fort embarrassés, au moins au début, d'obtenir d'aussi bons résultats. Je vous accorde qu'après de patients exercices, leurs mesures ne seraient pas inférieures.

*
*    *


Avons-nous progressé en beauté ?

Je consens qu'il existe aujourd'hui des hommes et des femmes dont les corps sont aussi beaux que ceux des Grecs. Je ne veux pas vous attribuer le ridicule de croire que la race soit aujourd'hui supérieure : nous avons de beaux individus ; la majorité de nos contemporains est mal bâtie et vilaine à souhait.

Inutile d'insister sur le costume. Que notre veston démocratique soit commode, d'accord ; qu'il ait la moindre élégance, est douteux. Certes nous pouvons soutenir que le beau en ces matières est la meilleure adaptation à la fin ; mais alors le vêtement des Grecs anciens ou des Arabes, étant parfaitement adapté aux conditions de la vie de ces peuples, est, même sous ce rapport, aussi beau que le veston.

Il n'en reste pas moins sûr que si vous désirez un régal pour les yeux, vous n'assemblez pas des habits noirs à l'Opéra : vous imaginez quelque fête de la Renaissance ou vous mettez Nabuchodonosor à contribution.

*
*    *


On s'imagine parfois que nos arts se sont perfectionnés parce qu'ils ont quitté le simple pour le complexe : ils n'ont obéi qu'au désir du neuf.

Bien que les combinaisons mélodiques soit théoriquement en nombre infini, en se pliant aux règles étroites de la musique classique on retombe sur du trop connu. Il a paru commode d'élargir ces règles : en modifiant la technique, on a fait une autre chose, qui, je l'admets volontiers, nous plaît davantage. Qui oserait établir une hiérarchie entre les chefs-d'œuvre des techniques qui se sont succédé au cours des temps ?

Mais les instruments se sont perfectionnés ! En est-il de même des artistes ? J'en doute quand je vois Bach utiliser sur la trompette le son 16 que nos musiciens modernes sont incapables de donner.

*
*    *


Si par son perfectionnement indéfini, quelque chose devait prouver la perfectibilité humaine, c'est évidemment ce qui est l'expression même de la pensée, je veux dire les langues. Or pour primaire et moderniste que vous soyez, je vous crois incapable de mettre le latin au-dessous des langues modernes. J'ai sur ma table la magnifique édition latine des Harmoniques du Père Mersenne (ni pour le papier, ni pour l'impression nos livres ne soutiennent la comparaison) ; il s'agit d'Acoustique, c'est-à-dire de Science. Je vous assure que le latin de Mersenne exprime ce qu’il veut dire avec une précision, une clarté auxquelles atteignent à peine nos meilleurs textes français ; je dis les meilleurs, car l'ignoble patois que parlent ordinairement nos savants, ne peut être classé parmi les langues raisonnables.

Je ne sais comment Cicéron jugerait le latin du bon père. Peut-être la trouverait-il familier et peu noble (Auguste ne disait-il pas : Manducavi tres bucceas ?).

Quoi qu'il en soit, ce latin est un admirable moyen d'expression.

*
*    *


Je ne vous apprendrai pas que les philosophes ne font que répéter indéfiniment, avec des variantes, ce qu'on a dit il y a trois mille ans.

À mesure que le temps s'écoule, cela devient moins clair et plus bafouillatoire. Enlevez le jargon, ne restent que pauvretés.

C'est pitié que Le monde obéisse à des philosophies aussi rudimentaires que celles de Gobineau, de Nietzsche ou de Freud.

*
*    *


Ouais ! dit le Primaire, il y a la Science ! son « progrès » crève les yeux !

C’est pourquoi, bon Primaire, vous êtes aveugle.

Vous confondez deux choses très différentes : la qualité, la quantité. Un monceau de pommes vous paraît d’une autre nature qu’une pomme : souffrez que d'abord je goûte les pommes. Si toutes les pommes ont morne saveur, souffrez que je n'estime pas un perfectionnement d'en posséder un las, tout en reconnaissant que sa possession est d'un grand intérêt pour le fabricant de cidre. La qualité du pommier se mesure, non pas au nombre des fruits, mais à leur saveur.

Avec les journalistes je ne vous empêche pas de cuber le progrès à la grosseur du tas ; mais nous discutons si l'esprit humain se perfec­tionne, non pas si le tas de ses connaissances grossit.

D'autant qu'à mesurer la perfection de l'esprit humain à la grosseur du tas des connaissances applicables, nous arrivons à cette consé­quence burlesque qu'après un quasi repos n fois millénaire, il a fait un pas de géant pendant les 150 dernières années.

*
*    *


« Bref, dit le bon Primaire, vous nous envoyez aux cavernes par des arguments ressassés et que l’on croyait périmés depuis la Querelle des anciens et des modernes ! »

Mais, bon Primaire, il ne s'agit pas de cela [1] Ma thèse affirme la permanence des facultés humaines. Je ne mets pas Homère au-dessus ou au-dessous de qui que ce soit ; je ne veux pas établir la supériorité des Français modernes sur les Grecs d'autrefois ou la supériorité inverse. Je vous dis simplement : ni vos sens, ni votre cerveau ne sont en progrès ; l’outil reste le même.

Certes vous avez lu dans votre manuel de philosophie que Pascal tient pour le progrès parce qu'il a dit « que non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un perpétuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où l'on voit avec combien peu de justice nous respectons l'antiquité dans les philosophes : car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés. »

Voilà qui est fort éloquent ! Mais qu'en conclure pour la perfectibilité humaine, alors que dans ce passage il est seulement question du perfectionnement de l’œuvre humaine ?

Un maçon construit un mur. Peu à peu, à force de temps, de cigarettes, de poses chez le mastroquet (notre ouvrier est éminemment conscient), le mur prend tournure.

Est-ce le mur ou le maçon qui se perfectionne ?

Soutenez-vous que l'homme s'améliore en vieillissant ?

J'en connais qui étaient de sales bêtes il y a 30 ans, et qui sont aujourd'hui de plus sales bêtes, si possible.

Il n'est pas question de croire les anciens sur parole. Je dis seulement que leur travail est tout aussi admirable, vu l'état de la science à leur époque, que les plus beaux des travaux modernes. Les procédés sont les mêmes, les méthodes pareilles, les arguments rangés dans le même ordre. Et pour en revenir au Traité du Vide d'où la citation est tirée, croyez-vous qu’étant donné le même problème à résoudre, un physicien moderne ferait mieux ou même autrement ? Naturellement le problème étant résolu, nous n'avons plus à le résoudre. Nous passons à un autre exercice : c'est une erreur de perspective de penser que le nouveau problème est plus difficile que n'était le premier vers 1650.

Mais Pascal ne compare-t-il pas les anciens à des enfants ? Pensez-vous que le cerveau des enfants soit inférieur à celui des grandes personnes ? Tout le monde s'accorde cependant à trouver que les enfants sont des génies pour apprendre en si peu de temps tant de choses et si difficiles. Vous n'avez certes pas médité sur ce qu'un cerveau d'enfant doit élaborer pour parler et pour prendre du monde extérieur une notion complète.

Je lis dans un manuel : « La foi dans l'avenir, c'est-à-dire dans le progrès, par conséquent dans sa propre perfectibilité, n'a donc jamais manqué au genre humain. » On voit à plein la volte-face sur le mot progrès. La foi, chimérique du reste, dans un monde futur où l’on sera plus heureux, n'a aucun rapport avec la perfectibilité humaine.

La somme de moralité et d'intelligence est constante depuis que le monde existe. Vous, bon Primaire, croyez le monde plus intelligent parce que vous récitez comme un perroquet des choses que vous ne comprenez pas. Si vous aviez avec les anciens un peu de familiarité, vous déchanteriez sur votre intelligence comparée à la leur.

Prenez Archimède ou Descartes enfants, faites-leur suivre les cours auxquels les modernes sont assujettis ; vous aurez deux grands savants modernes. C'était l'opinion de Fontenelle qui tenait pour les Modernes.

Mon manuel de philosophie cite le Père Malebranche : « La raison veut que nous jugions Aristote et Platon plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque dans le temps où nous vivons, le monde est plus vieux de 2 000 ans et qu'il a plus d'expérience, les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées, et en trouver encore plusieurs autres. »

Personne ne dit le contraire, mais il ne s'agit pas de cela.

Le problème est si Aristote et Platon, considérés comme machines à penser et à découvrir, nous sont inférieurs ou non : seul problème où la perfectibilité humaine intervienne.

*
*    *


Lorsque le compositeur a déroulé force solos, duos, trios, et qu'il redoute la lassitude chez l'auditeur, un des personnages prononce la phrase : « Que la fête commence ! » ; alors ces dames du corps de ballet se précipitent en troupeau.

Lorsque au cirque on est saturé de barre fixe, de tremplin et de haut école, les Augustes viennent débiter leurs inepties.

Je sens que l'heure a sonné d'introduire Condorcet, pitre tragique, Pet de Loup, mathématicien, grand manitou de la perfectibilité humaine.

Je ne commettrai pas la sottise de vous présenter le Condorcet de Lamartine. Quand un homme vous est foncièrement antipathique, servez-vous pour le juger des éloges de ses panégyristes ; il vous suffira de citer. Je tire ce qui suit de la biographie de Condorcet par Arago (tome I des œuvres complètes du mathématicien).

Condorcet fut « mathématicien » ; mais on ne trouverait pas en France 6 personnes ayant lu ses mémoires. La raison est exposée naïvement par Arago : Condorcet est illisible. Rien d'étonnant : les calculs numé­riques et les applications lui « répugnaient extrêmement ».

Comme de juste Condorcet avait une prédilection pour le calcul des probabilités appliqué à la sociologie et à la jurisprudence, ce qui est la pierre de touche des esprits faux.

« Il est de toute évidence, dit Arago, que, dans ses incursions sur le domaine- de la jurisprudence, le calcul des probabilités a uniquement pour objet de comparer numériquement les décisions obtenues à telle ou telle majorité ; de trouver les valeurs relatives de tel ou lel nombre de témoignages. Je puis donc signaler avec sévérité à la conscience publique les passages que La Harpe dans sa Philosophie au XVIIIe siècle a con­sacrés à ces applications des mathématiques. »

Suit contre la Harpe une philippique du plus excellent grotesque.

Au reste pour montrer que Condorcet avait l'esprit faux, comme il sied à tout mathématicien qui se respecte, je citerai quelques phrases de son éloge de Jacques Bernoulli ; elles montreront la sottise foncière de ces belles applications : « Bernoulli cherche, par exemple, au bout de quel temps on peut supposer qu'un absent d'un âge donné a cessé de vivre, et où l'on a de sa mort une probabilité assez grande pour ordonner un partage provisoire de ses biens. »

Il suffit de consulter une table de mortalité : que l’on base là-dessus une règle juridique, je n'y vois rien à redire parce qu'ici l’on conclut, non pas que l'absent est mort, mais qu'il y a beaucoup de chances pour qu'il le soit. On considère l'absent non pas avec ses qualités propres (force morale, santé,...), mais comme un individu quelconque de qualités moyennes.

Au surplus s'il revient, on en est quitte pour lui restituer ses biens.

Dans la valeur des témoignages, la question est très différente. Les témoignages ont des poids ; or même à supposer que, ces poids une fois connus, le calcul des probabilités fournisse une solution, ces poids ne peuvent résulter du calcul. Or Condorcet met en vrac les deux ques­tions suivantes : « Bernoulli examine quelle part un fils peut réclamer dans la succession de son père lorsqu'il a laissé une veuve dans l'état de grossesse ; il va même jusqu'à essayer d'appliquer le calcul à la pro­babilité des témoignages », ce dont Condorcet le loue, mais ce qui est stupide.

Les tables de mortalité nous apprennent quelle chance un fétus de tant de mois a de venir à terme ; elles ne considèrent ni la santé de la mère, ni ses conditions d'existence. On peut donc résoudre le premier problème d’une manière conventionnelle, tandis que le second n'a pas de solution : la loi des grands nombres n'est plus en jeu.

Vous demanderez quel rapport existe entre la théorie des probabi­lités et la perfectibilité humaine. Aucun ; mais je veux vous montrer que Condorcet raisonnait en mathématicien, afin de diminuer le poids de son témoignage sur toute autre question philosophique.

Pour Condorcet comme pour tout mathématicien, le monde réel n'existait pas. « Le 7 avril 1794, notre confrère blessé à la jambe et poussé par la faim, entre dans un cabaret de Clamart et demande une omelette. Malheureusement cet homme presque universel ne sait pas, même à peu près, combien un ouvrier mange d'œufs dans un de ses repas. À la question du cabaretier, il répond une douzaine.... »

Ce texte est digne de deux secrétaires perpétuels.

En effet la question est non pas combien un « ouvrier » mange d'œufs à son repas, mais s'il est habituel, quand on n'est pas Louis XIV, de cacher tout de go 900 grammes de matières albuminoïdes dans son estomac (je mets l'œuf à 75 grammes).

Au reste Arago n'est qu'en partie mathématicien (heureusement pour lui) : il raille agréablement Condorcet et Lagrange devisant... sur le mariage.

Lettre de Condorcet pour féliciter Lagrange d'avoir fait le saut péril­leux : « Un grand mathématicien doit avant toutes choses savoir cal­culer son bonheur. Je ne doute donc pas qu'après avoir fait ce calcul, vous n'ayez trouvé pour solution le mariage. » Que d'esprit !

Lettre de Lagrange en réponse à la précédente : « Je vous avouerai que je n'ai jamais eu du goût pour le mariage ; mais les circons­tances m'ont décidé à engager une de mes parentes à venir prendre soin de moi et de tout ce qui me regarde. Si je ne vous en ai pas fait part, c'est qu'il m'a paru que la chose était si indifférente d'elle-même qu'elle ne valait pas la peine de vous en entretenir. » Quelle aimable brute !

Pour avoir un portrait ressemblant de Condorcet, lisez sa correspondance avec quelques amies, madame Suard, mademoiselle de Lespinasse. Celle-ci, qui planta si gentiment des cornes sur l'illustre front de d'Alembert, écrivait à Condorcet : « Je vous recommande surtout de ne point manger vos lèvres, ni vos ongles : rien n'est plus indigeste, je l'ai ouï-dire à un fameux médecin ;... quand vous parlez, de ne pas mettre votre corps en deux, comme un prêtre qui dit le Confiteor à l'autel. Je vous recommande aussi vos oreilles qui sont toujours pleines de poudre. » Si l'on en croit cette égérie : « Sa physionomie est douce et peu animée ; il a de la simplicité et de la négligence dans le main­tien. Ceux qui ne le verraient qu'en passant diraient : voilà un bon homme... Il paraît presque toujours distrait ou profondément occupé. Il écoutera le récit d'un malheur avec un visage calme et quelquefois riant. » « Il avait l'air d'un sot, dit un critique qui a soigneusement étudié ces correspondances. N'était-ce qu'un air ? Cette niaiserie que traduisait toute la personne, n'allait-elle pas plus loin que l'expression du visage et de l'attitude ? »

Cher critique, allez donc au bout de votre pensée qui est la mienne : Condorcet est un pitre tragique.

Au reste ne soyons pas plus sévère pour Condorcet qu'il ne l'est lui-même. Dans son étrange correspondance avec madame Suard, à propos de sa tentative de séduction, oh ! purement platonique, de la charmante madame de Meulan, on trouve l'aveu : « J'ai jugé d'une femme jeune et vivant dans le monde par ce que j'avais éprouvé de la part de quelques philosophes... : il fallait pour donner dans cette erreur la bêtise réunie d'un géomètre et d'un solitaire. »

*
*    *


Maintenant que vous êtes préparé à toutes les calembredaines, reve­nons à la perfectibilité humaine.

D’abord les mathématiciens ne sont pas nécessairement des idiots identiques. À la condition de ne pas y penser, il leur arrive de ne pas être plus bêtes que le commun des mortels.

Chargé par le gouvernement espagnol d'un projet de création d'une Académie, Condorcet veut que la religion ne soit pas un motif d'exclu­sion : « Croyez-vous qu'une Académie composée de l'athée Aristote, du brahme Pythagore, du musulman Alhasen, du catholique Descartes, du janséniste Pascal, de l'ultra-montain Cassini, du calviniste Huveens, de l'anglican Bacon, de l'arien Newton, du déiste Leibnitz, n'en eût point valu une autre ; Pensez-vous qu'en pareille compagnie on ne se serait pas entendu parfaitement en géométrie, en physique... ? »

Oui certes, mais à la condition d'admettre qu'Aristole, Pythagore, Alhasen... puissent se mettre au courant, ce qui implique que leurs cervelles brûlent les étapes, ce qui exclut la perfectibilité humaine !

Alhasen en savait moins que Cassini ; mais ou bien la phrase de Condorcet est dénuée de sens, ou bien Condorcet admet qu'en quelques mois Alhasen « rattrapera » Cassini, ce qui est exactement ma thèse : le cerveau d'Alhasen considéré comme machine à penser vaut le cerveau de Cassini.

Condorcet nous a laissé le Programme d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, compilation écrite rue Servandoni sans le secours d’aucun livre, ce qui est merveilleux, compilation illisible de tout ce que l'homme a découvert.

Je ne vois pas que la question de la perfectibilité humaine ait un rapport quelconque avec l’histoire des découvertes.

On lit dans l'introduction de ce fameux Programme (que vraisembla­blement nul homme actuellement vivant n'a lu d'un bout à l'autre ; essayez, vous m'en direz des nouvelles) : « Ce n'est point la science de l'homme prise en général que j'ai entrepris de traiter (sic) : j'ai voulu montrer seulement comment, à force de temps et d'efforts, il avait pu enrichir son esprit de vérités nouvelles, perfectionner son intelligence, étendre ses facultés, apprendre à les mieux employer et pour son bien-être et pour la félicité commune. »

C'est toujours la même confusion entre progrès des connaissances et perfectionnement de l'outil.

La précession des équinoxes est connue depuis plus de deux mille ans, l'aberration depuis deux siècles. Quel est l'astronome assez imbé­cile pour soutenir que le second problème est plus difficile que le pre­mier ? L'homme a résolu les problèmes les uns après les autres, il s'est enrichi de vérités nouvelles : le tas a grossi, mais il s'agit non de quan­tité, mais de qualité.

L'homme, dit Condorcet, a étendu ses facultés. Quelles facultés ?

Je voudrais qu'on me montrât une invention plus extraordinaire que l'arc composé des Turcs et qu'on m'exhibât un virtuose plus habile à toucher le but que les tireurs d'il y a 1 000 ans.

On oublie que le perfectionnement de nos sens, de nos facultés, est un problème historique qui doit se résoudre par des recherches his­toriques, non par un vain papotage a priori.

Arago pose naturellement les pieds au milieu du plat. Pour démon­trer que tous les grands esprits ont admis la perfectibilité indéfinie, il cite Bossuet : « Après 6 000 ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé ; il cherche et il trouve encore afin qu'il connaisse qu'il peut trouyer jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions. »

Il faut être membre du Dépôt pour supposer que Bossuet, évêque et qui savait raisonner, convaincu de la déchéance humaine par la chute originelle, ait pu défendre la thèse de la perfectibilité indéfinie !

À quoi servirait la Rédemption ?

Mais à supposer (ce qui n'est pas vrai) que Bossuet ait soutenu celte thèse contre toute logique, que peut nous faire en ces matières l'opinion de Bossuet ?

Les questions historiques se résolvent-elles par le « Magister dixit » ?

Comme Arago n'était pas essentiellement un mathématicien, la thèse de la perfectibilité morale lui paraît un peu forte : « C'est Condorcet, je crois, qui le premier a étendu le système jusqu'à faire espérer le per­fectionnement indéfini des facultés morales. Ainsi je lis dans l'ouvrage — qu'un jour viendra où nos intérêts et nos passions n'auront pas plus d'influence sur les jugements qui dirigent la volonté, que nous ne les voyons en avoir aujourd'hui sur nos opinions scientifiques. Sans me séparer entièrement de l’auteur, j'ose affirmer qu'il vient de faire une prédiction à bien long terme. »

Hélas ! j'ose demander pour quelles raisons on est aujourd'hui relativiste ! Pour moi naïf, c'est toujours un étonnement que les théories scientifiques aient un succès fonction de la puissance sociale de ceux qui les soutiennent.

Lisez la Biographie de Condorcet par Arago : vous y apprendrez quelles déformations singulières subit l'intelligence d'un grand physi­cien (personne n'a découvert plus de faits nouveaux et de plus impor­tants) dans la fréquentation des « scientifiques ».

En séance publique Condorcet fait l'éloge de Fontaine (géomètre dont les travaux sont oubliés à l'égal de ceux de Condorcet). Il cite de Fontaine la phrase suivante : « Un moment j'ai cru qu'un jeune homme avec qui l'on m'avait mis en relation, valait mieux que moi. J'en étais jaloux ; mais il m'a rassuré depuis. » Le jeune homme en question, ajoute Condorcet, est l'auteur de cet éloge.

Vous et moi qui n'avons aucune prétention au pontificat, nous En séance publique Condorcet fait l'éloge de Fontaine (géomètre dont les travaux sont oubliés à l'égal de ceux de Condorcet). Il cite de Fontaine la phrase suivante : « Un moment j'ai cru qu'un jeune homme avec qui l’on m'avait mis en relation, valait mieux que moi. J'en étais jaloux ; mais il m'a rassuré depuis. » Le jeune homme en question, ajoute Condorcet, est l'auteur de cet éloge.

Vous et moi qui n'avons aucune prétention au pontificat, nous voyons là de la part de Condorcet prononçant un éloge académique (quand on trouve ce genre ridicule, on ne postule pas le secrétariat perpétuel) un trait de mauvais goût et de vanité puérile : en effet, c'est forcer les applaudissements.

Or Arago prépare l'anecdote par la phrase suivante : « La longue carrière de Franklin elle-même n'offre certainement pas un trait de modestie plus franc, plus net, plus explicite que celui qui est contenu dans ce passage de l'éloge de Fontaine.... »

De deux choses l'une : ou Condorcet se reconnaît inférieur à Fon­taine, ce qui le classe singulièrement loin dans la hiérarchie des mathématiciens, ou, ce qui est plus vraisemblable d'après ce qu'on sait du monsieur, il ne cite Fontaine que pour provoquer une flatteuse dénégation dans le clan des « philosophes ».

*
*    *


« Allez coucher sous les ponts ! » dit le Primaire en colère, mais qui finit par comprendre qu'un problème bien posé ne se résout pas par des affirmations gratuites. Mon ami, j'y attraperais des rhumatismes par ce que je n'ai pas été élevé à coucher, je ne dis pas sous les ponts qui n'existaient pas, mais sub amica Luna. Toutefois je suis loin de penser qu'attrapant des rhumatismes dans des conditions où d'autres vivaient allègrement, je réalise un progrès.

Le bon Primaire demande des preuves : il a raison puisqu'il s'agit d'une question expérimentale.

Quelques années à peine se sont écoulées depuis que l'Académie Goncourt in immanibus poculis offrit la couronne à un noir du plus beau teint : il déclarait que nous, blancs, étions d'immondes brutes, mais que ses propres ascendants étaient de repoussants animaux.

Tous les professeurs algériens s'extasient devant l'intelligence de leurs élèves arabes dont les papas, grands-papas,... ne savaient pas lire.

C'est donc qu'une « étape » est inutile.

Puisque le mot « étape » vient sous ma plume, je dois avouer que le point de départ du célèbre roman est exact ; seule en est fausse l'inter­prétation. Issu d'universitaire, Bourget savait par expérience combien l’on trouve d'arrivistes féroces parmi les fils de professeurs ; un milieu de mécontents aigris est un admirable bouillon de culture pour cette graine. Parce qu'ils ont passé des examens, plutôt mal que bien, les chers collègues se croient très forts et dignes de tous les privilèges. Ils méprisent le commerce, l'industrie,... : leurs fils mettent parfois en pratique de si louables enseignements, en ne fichant rien mais en pré­tendant à tout. Ne sont-ils pas plus intelligents que ces cancres dont leurs papas envient les autos ? À eux le monde et ses plaisirs ! Ma thèse est donc absolument contraire à l’« étape » que Bourget exige ; mais de ce que tout homme est apte à tout, à le supposer doué et convena­blement éduqué, ne résulte pas que les fils de popes doivent, sans rien faire, dominer le monde.

La thèse de la non-perfectibilité humaine s'oppose à la thèse de l’égalité des apiitudes chère à Helvétius.

*
*    *


Vers 1820 on captura dans l'Ariège une femme qui depuis des années vivait avec les ours ; elle était nue et se portait fort bien. On voulut la contraindre au genre d'existence conforme au progrès : elle mourut de faim dans la prison de Foix.

Je ne sais quel maréchal disait des Arabes algériens : « Ils nous doivent beaucoup de reconnaissance ; nous leur avons appris à boire de l'alcool et à pisser debout. »

Quand je suis las de gratter du papier, je prends un train qui me dépose à 30 kilomètres de Toulouse ; je reviens à pied. Si je n'avais pas le train, je ferais 15 kilomètres en allant et 15 kilomètres en revenant.

Je partage l'opinion de ce romancier qui ne voyait de progrès que dans la découverte des stupéfiants. Je me borne à la cigarette ; d'autres vont jusqu'à la coco enchanteresse. Voilà le plus grand progrès des temps modernes : les paradis artificiels.

*
*    *


« Mais enfin pourquoi soutenez-vous la thèse de la non-perfectibilité humaine ? »

Vous n'aviez qu'à le demander plus tôt, vous le sauriez déjà.

Chaque fois que je veux exposer un problème d'une manière qui ait le sens commun, l'expérience m'a prouvé qu'il me faut revenir à celui qui le premier s'en est occupé. Loin de se perfectionner avec le temps, la solution devient moins claire et moins directe. J'ai dû conclure que le cerveau de l'humanité ne se perfectionne pas en vieillissant.

Contre cette constatation je ne puis rien, vous pas davantage.

Pour bien comprendre la loi des cordes vibrantes, le plus sage est de la voir traitée, il y a trois siècles par le Père Mersenne pour l'expé­rience, il y a deux siècles par Taylor pour la théorie. Que leur solution n'est pas générale, je le sais ; mais je sais aussi que la solution générale ne devient claire qu'après avoir refait le travail des premiers décou­vreurs. Je suis bien forcé de conclure que leur cerveau n'était pas inférieur aux nôtres. Ils ignoraient beaucoup de choses que nous savons ; mais ce qu ils savaient, ils le savaient aussi bien, pour ne pas dire mieux que nous.

Si le cerveau de l'homme se perfectionnait, on pourrait espérer que la quantité ne nuirait pas à la qualité : nous ne plierions pas sous le faix. Or malgré le perfectionnement des méthodes d'exposition (je ne dis pas du cerveau), la triste expérience prouve que quantité et qualité ne font pas bon ménage. Cette science encyclopédique dont vous êtes fier, s'accompagne de connaissances si superficielles qu'il suffit d'un coup d'ongle pour enlever un mince vernis et trouver le néant.

Pour faire progresser la Science, la spécialisation devient nécessaire. Le moderne savant est un monstre intellectuel qui se met des œillères pour tracer son sillon. Il vous est loisible de trouver que c'est un progrès ; souffrez que j'y voie une déchéance.

*
*    *


[modifier] Notes

  1. Il est amusant de constater que ma thèse était celle des partisans des modernes dans la fameuse Querelle. Ils soutenaient la permanence des facultés humaines : donc les anciens ne nous sont pas supérieurs. Bon Primaire, lisez la Digression de Fontenelle.
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils