Essais et Notices/La Guerre du Liban et l’état de la Syrie

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Essais et Notices
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 28, 1860 (pp. 1007-1022).
La guerre du Liban et l’état de la Syrie [1]

La guerre qui vient d’éclater dans le Liban n’était pas difficile à prévoir. Les hostilités de l’année dernière n’avaient été que momentanément suspendues, et bien que l’avantage fût resté aux chrétiens, les Druses brûlaient de prendre leur revanche. Et cependant, s’il l’eût voulu, le gouvernement turc eût aisément prévenu la catastrophe qui vient d’avoir lieu. En effet, que sont au fond ces adversaires si acharnés ? Des paysans aux mœurs patriarcales, dont chacun possède, une maison et un verger. Pour troubler la paix, il fallait la malice et la ruse de tiers intéressés à la ruine commune, tandis qu’il suffisait pour la maintenir de la moindre intervention d’un gouvernement bien intentionné, fût-il aussi faible même que celui de l’empire turc. Que les pachas de Damas et de Beyrouth se bornassent à empêcher les deux partis de venir dans ces deux villes acheter de la poudre et des armes, qu’ils eussent à leur disposition deux milliers d’hommes au plus prêts à se transporter dans la montagne au premier signal : ces mesures si simples auraient empêché toute collision sérieuse entre gens qui, après tout, ne vont à la guerre que malgré eux. Sauf quelques gros mots, quelques horions échangés, la paix n’eût pas été autrement troublée, et chacun se fût occupé de moissonner ses orges ou de fumer sa pipe le soir, entouré des siens, sous sa vigne et son figuier.

Au contraire, que fait le gouvernement turc ? De longue main ses agens excitent les Druses contre les chrétiens, et les chrétiens contre les Druses, promettant au faible de l’appuyer contre le fort, au fort de le laisser faire. En même temps les Druses, pendant tout l’hiver, demeurent libres de s’approvisionner d’armes et de munitions, et lorsque les chrétiens, à leur tour, commencent à prendre leurs mesures, on les empêche de sortir des villes avec leurs armes habituelles, sans lesquelles, en tout temps, aucune personne prudente ne s’aviserait ici de voyager ou de prendre l’air. Les Druses ayant enfin terminé leurs préparatifs, le gouvernement retire précipitamment de Syrie toutes les troupes régulières, et. laisse Damas, la capitale, une ville de. cent cinquante raille âmes, sous la garde de moins de trois cents misérables soldats, La guerre alors éclate. Les consuls de France, d’Angleterre, de Russie et des autres puissances s’émeuvent, s’assemblent, délibèrent, font des représentations collectives et isolées au pacha de Beyrouth et au vice-roi de Damas, demandent des garanties pour la vie et les propriétés de leurs résidens et des populations chrétiennes, que le fanatisme musulman, excité par les circonstances, menace d’un massacre général. Les pachas amusent les consuls par des délais ; tantôt ils affirment qu’ils vont prendre des mesures efficaces, tantôt ils prétendent qu’ils ne peuvent rien faire, qu’ils n’ont ni troupes ni argent, tantôt enfin ils répondent que les consuls n’ont pas le sens commun, et qu’un pacha deviendrait fou, s’il était obligé de recevoir toutes leurs visites et de lire toutes leurs missives. Pendant que les consuls déconcertés hésitent, ne sachant à quoi s’en tenir, et peut-être ne s’accordant pas, le gouvernement turc poursuit tranquillement les fins de sa politique en attisant le feu de la guerre, soit par une traîtreuse neutralité, soit par une traîtreuse intervention. Des vaisseaux européens arrivent cependant à Beyrouth et font quelques démonstrations d’urgence ; mais les pachas, qui savent bien que les commandans agissent sous leur propre responsabilité, et n’ont pas eu le temps de recevoir des ordres supérieurs, rient dans leur barbe en les voyant jeter l’ancre, croiser, faire fumer leurs machines, et laissent les massacres se continuer. Le grand secret de la politique turque a toujours été de battre les uns par les autres, et surtout de temporiser. Les Arabes, qui ont eu le temps d’étudier le caractère de leurs oppresseurs, disent proverbialement que « le sultan fait la chasse aux gazelles sur un âne boiteux. »

Les résultats de cette tactique des pachas ne se sont pas fait attendre. D’abord on a vu des districts entiers ravagés par les flammes, et la désolation établissant son règne dans ces vallées naguère riantes, que les premiers efforts de l’industrie et de l’agriculture européennes avaient commencé à enrichir. Puis aux scènes de dévastation ont succédé les scènes de carnage. Les chrétiens, surpris, mal armés, intimidés ou trahis par les Turcs, voyaient tomber successivement au pouvoir de l’ennemi toutes les forteresses sur lesquelles ils comptaient. Chaque défaite était suivie du pillage, de l’incendie et du massacre. Après les premiers revers, la terreur s’emparait des populations entières, qui, abandonnant leurs villages, au risque d’être atteintes et immolées le long des chemins, s’enfuyaient, hommes, femmes, enfans, vieillards, vers Beyrouth et vers Damas. Un grand nombre périssaient avant d’arriver. Bientôt ces deux villes regorgeaient de pauvres fugitifs, aux besoins desquels la charité chrétienne trouvait à peine les moyens de pourvoir. La présence de ces multitudes donnait à la ville de Damas un aspect insolite impossible à décrire : chaque maison chrétienne avait recueilli une ou deux familles de montagnards dont les visages hâlés, les vêtemens de cotonnade bleue et la fière attitude contrastaient singulièrement avec les robes de soie, la peau blanche et la politesse féminine des citadins. Des centaines de malheureux étaient entassés pêle-mêle dans les bâtimens du patriarcat grec, dans les khans et dans les églises. Les rues fourmillaient de mendians. La femme du pauvre et la fille du riche recouraient également à la générosité du passant, et vous donniez peut-être l’aumône, sans le reconnaître, à l’orphelin du scheikh ou du villageois aisé qui naguère, dans vos courses de montagne, s’empressait à la rencontre du mouzafir, et l’invitait à accepter sous son toit le repas et le gîte que l’hospitalité orientale est toujours prête à offrir. Ce que la charité des chrétiens de Damas a fait dans de telles circonstances est énorme. Et cependant, depuis un an environ, le prix des denrées est extrêmement élevé et le commerce nul, en sorte que toutes les classes, principalement parmi les chrétiens, qui presque tous vivent de leur travail ou de leur négoce, ont eu beaucoup à souffrir. La plupart, qui avaient peine à nourrir leurs familles, n’avaient assurément nul besoin de voir arriver chez, eux des bandes de bons amis de la montagne, sans aucune ressource, quelques-uns sans vêtemens, et tous doués d’un excellent appétit. Les fugitifs ont trouvé cependant une réception cordiale. On s’est arrangé de manière à ne pas manquer de pain, et même à tuer le veau gras. Ceux qui étaient nus ont été habillés, et beaucoup semblaient tout étonnés de se voir si bien mis. Pour suppléer d’ailleurs aux lacunes ou aux irrégularités de la charité privée, l’église grecque orthodoxe distribuait chaque jour six mille pains, d’autres aumônes en argent ou en nature, et chacune des moindres sectes suivait cet exemple.

Les devoirs de l’hospitalité chrétienne ne sont pas les seuls soins qui aient préoccupé les habitans de Damas. Les événemens poursuivaient leur marche, et les foules rassemblées en cette ville prêtaient l’oreille d’heure en heure avec une curiosité avide aux renseignemens apportés par de nouveaux fugitifs ou par des messagers de la montagne. Ce n’étaient que récits d’actes de bravoure sanguinaire, de rude générosité, ou de cruauté pure et simple de la part des Druses, de trahison et de lâcheté de la part des Turcs, d’évasions miraculeuses et quelquefois d’héroïsme de la part des chrétiens. On attendait avec anxiété et avec une terreur anticipée les nouvelles de chaque bataille et de chaque siège, et ces nouvelles, uniformément désastreuses, venaient tour à tour faire frissonner la multitude comme les arbres d’une forêt aux approches de la tempête. Kanâkir, Saïda, Rashâya, Deir-al-Kamar, Hasbàya, Zahleh, partout déroute, carnage, ruine complète. Zahleh était tombée la dernière. Zahleh, la fière Zahleh avait, hélas ! bien mérité son sort. L’intolérance religieuse y avait établi son quartier-général. Depuis plusieurs années, Zahleh s’était soustraite à l’autorité du gouvernement turc, et s’était constituée en république théocratique sous la direction des pères jésuites. La religion catholique apostolique et romaine étant la religion de l’état, non-seulement les missionnaires protestans avaient été chassés plusieurs fois, et même tout récemment, de la manière la plus brutale, mais les Grecs eux-mêmes, qui habitent Zahleh et y possèdent des propriétés depuis plusieurs siècles, n’avaient pu rebâtir leur église et rétablir leur école. L’archevêque orthodoxe, Mgr Méthodius, s’étant un jour rendu à Zahleh pour la visite de son diocèse, reçut la nuit suivante la visite des pentarques [2], qui le sommèrent de quitter la ville immédiatement. En vain demanda-t-il un délai, s’excusa-t-il sur l’impossibilité de trouver une monture à pareille heure, et réclama-t-il au moins l’autorisation de laisser son bagage pour le faire prendre le lendemain. Il fut obligé de partir au coup de minuit, à pied, seul et avec sa malle sur le dos. Un voyageur musulman qui traversait Zahleh il y a trois semaines dut mettre pied à terre, comme les chrétiens étaient tenus de le faire en entrant à Damas avant le règne d’Ibrahim-Pacha. Après avoir été pendant plusieurs années le fléau des autres sectes, même catholiques, les Zahliotes trouvèrent le moyen d’envelopper tous les chrétiens dans leur propre querelle avec les Druses. La guerre commença ; mais au lieu de porter secours, pomme ils le pouvaient, à leurs coreligionnaires menacés, ils s’enfermèrent dans leurs murs. Au moment où ils se virent eux-mêmes assiégés par les Druses, l’armée maronite vint à leur aide : ils refusèrent de la laisser entrer, attribuant au général Joseph Kârim des projets de conquête. Au reste, ils n’ont pas été les plus maltraités encore. Ils ont perdu sept cents hommes, mais ils en ont tué quinze cents aux Druses. Leur ville a été prise et brûlée, mais ils ont pu échapper avec leurs familles et leurs objets les plus précieux, et rejoindre l’armée de Kârim, qui avait bien voulu les attendre à quelque distance.

Telle n’a point été la fortune des malheureux habitans de Hasbâya. La population de cette ville se composait des nombreux émirs musulmans de la famille Schahâb, ennemis jurés des Druses, de plusieurs milliers de Grecs orthodoxes, d’un assez grand nombre de Maronites, et d’une communauté protestante cruellement persécutée par tous les autres cultes. Les protestans toutefois, au moment du danger, firent cause commune avec les émirs et leurs concitoyens pour la défense de la patrie. Le vieux Barakât lui-même, aimé et vénéré de toute la montagne, à cause de sa piété, voulut marcher au combat malgré ses soixante-quinze ans, et combattre à côté de son fils Mansour. Ce fut Mansour qui, se frayant seul un passage à travers les rangs des Druses, saisit le drapeau ennemi, trancha la tête à celui qui le portait, et revint, brandissant son trophée, au milieu des chrétiens. Ceux-ci cependant finirent par faiblir malgré l’aide des Turcs, qui, sans faire beaucoup pour eux, se décidèrent à tirer deux coups de canon contre les Druses, et offrirent aux chrétiens vaincus un refuge dans la forteresse à la condition de crier : Dieu rende le sultan victorieux ! et de livrer leurs armes. Environ onze cents hommes acceptèrent cette condition, et Osman-Bey, le colonel turc, signa avec eux un traité par lequel il garantissait la vie des chrétiens sur sa propre tête. Après les avoir désarmés, il les garda environ dix jours dans le château, mourant de faim, car, aux termes du traité, il ne s’était pas engagé à les nourrir, et ils ne pouvaient sortir pour se procurer des vivres. Osman jugea prudent alors d’envoyer les fusils de ses hôtes à Damas sous escorte. Les Druses, bien entendu, dispersèrent le détachement et s’emparèrent des armes, sans coup férir, aune heure de Hasbâya, après quoi, ils vinrent briser les portes de la forteresse, sans qu’Osman ni ses soldats opposassent la moindre résistance, et déclarèrent que leurs chefs voudraient bien se contenter des têtes des émirs et d’un certain nombre de chrétiens dont ils avaient la liste. Cependant Naïfa, la sœur de Saïd-Bey, le général en chef des Druses, avait parmi les chrétiens quelques amis particuliers auxquels elle fit offrir un refuge chez elle. Au nombre de ces derniers était le vieux Barakât, mais parmi ceux dont la tête était demandée était son fils Mansour. Barakât se jeta sur son fils, et, le tenant étroitement embrassé, déclara que rien ne le séparerait de lui. Les Turcs, remplissant le rôle de médiateurs à leur manière, tâchèrent de lui représenter que la chose était impossible, et que la raison voulait qu’il consentît à vivre et abandonnât son fils. Ne pouvant le persuader, ils les laissèrent tous deux aux Druses, qui les mirent immédiatement à mort. Alors commença une scène de carnage dont rien ne peut faire comprendre l’horreur. Mille cinquante hommes désarmés, tant chrétiens qu’émirs, furent massacrés l’un après l’autre, sans qu’on fît aucune distinction entre ceux qui se trouvaient sur la liste de proscription et ceux qui devaient être épargnés. Les soldats turcs présidaient à la boucherie sans y prendre part, se bornant à maintenir l’ordre. Les prisonniers, frappés de stupeur, se laissaient immoler sans résistance et sans chercher à fuir. L’une des premières victimes fut George, le chef civil de la communauté grecque, entre les mains duquel se trouvait l’acte de capitulation signé par Osman-Bey, talisman, hélas ! sans vertu. Le chef de la communauté protestante fut plus heureux. Passant par-dessus les vivans et les morts, il parvint à se frayer un passage jusqu’à une petite chambre de derrière, déjà remplie de chrétiens et d’émirs destinés à être égorgés les derniers. Quand les Druses en furent là, Nâgif se débarrassa lestement de ses habits, se souilla de sang et s’étendit par terre, comme s’il eût déjà été assassiné et dépouillé. Les Druses, trompés par l’apparence, tuèrent sur lui trois ou quatre autres chrétiens, dont les cadavres ne servirent qu’à le mieux dé1 rober à leur attention. La nuit venue, il se leva, se vêtit d’une chemise ensanglantée, d’un large pantalon arabe qu’on avait laissé à l’un des morts, et, ayant fait un trou au mur, passa dans la chambre voisine, où se trouvait un four avec une ouverture qui donnait dans le jardin. Demeurer, sortir était également chanceux : il fallait toutefois prendre un parti sans attendre. Il sauta dans le jardin, et du jardin dans la rue ; puis il se dirigea vers la maison de Nâïfa, marchant de quartier en quartier à la lueur de l’incendie ; mais bientôt il se trouva entre deux maisons en flammes et à quinze pas d’une troupe de Druses. Il s’arrêta, il hésita, puis tout à coup, prenant sa résolution, il se précipita dans les flammes en s’écriant : « Mieux vaut tomber entre les mains de Dieu, qu’entre les mains des hommes ! » Heureusement le feu n’occupait en cet endroit qu’un espace de quelques mètres. Il les franchit rapidement sans savoir où il allait, et se trouva dans une cour déserte d’où il put gagner sain et sauf la maison de refuge. Quelques jours après, Nâgif arrivait à Damas sous la conduite d’un Druse auquel il avait payé une somme considérable pour rançon de sa vie. Bientôt le colonel qui avait assisté au massacre de Hasbâya, Osman-Bey, vint lui-même à Damas avec ses compagnons d’armes, Les dépouilles des vaincus et les ornemens des femmes chrétiennes, que les brocanteurs ne tardèrent pas à vendre à la criée dans tous les bazars, formaient la plus grande partie de leurs bagages. La mitre et la chasuble de l’archevêque de Hasbâya étaient devenues la conquête de l’un des officiers, Moustafa-Bey, dont le retour triomphal fut joyeusement fêté par les cris d’allégresse de ses femmes, qui se faisaient entendre dans tout le quartier voisin de son habitation.

Il faut reconnaître toutefois que la conduite d’Osman-Bey n’avait pas été du goût de tous ses collègues. Le gouvernement ayant proposé au conseil d’état de déclarer que lui et sa troupe n’avaient fait que leur devoir, Rays-Pacha conseilla au divan de ne pas émettre un pareil vote avant d’en avoir pesé les conséquences. Les colonels de la garnison de Damas s’abstinrent de rendre visite à Osman, et l’un d’eux, s’étant trouvé face à face à la parade avec le bey, lui dit : « Il se peut que vous soyez un homme d’honneur ; mais votre sabre est déshonoré. » Osman répondit : « Aucun poids ne m’est plus lourd que celui de Hasbâya ; mais le premier devoir d’un soldat, c’est d’obéir. »

Depuis les massacres qui avaient fait affluer tant de malheureux vers Damas, la population chrétienne de cette ville se sentait de plus en plus menacée. Les tragédies de Marach, d’Alep et de Djeddah étaient dans toutes les mémoires. Personne n’ignore à quelles extrémités peut se porter le fanatisme musulman sur la moindre excitation. Lors de la révolte des cipayes, peu s’en fallut qu’un massacre général des Européens et des chrétiens n’eût lieu en Syrie. Certains bruits, qui s’étaient répandus alors, donneront quelque idée de la façon curieuse dont la population turque apprécie ses rapports avec l’Europe. On disait que les musulmans indiens, avec une célérité digne des chevaliers de l’Arioste, avaient subitement passé la frontière britannique, saccagé la ville de Londres, chassé la reine et ses vizirs, qui, avec les débris de leur armée, s’étaient réfugiés à Constantinople, d’où la Russie sollicitait leur extradition. Le sultan hésitait à déférer aux vœux de la Russie en considération de l’empressement avec lequel la reine Victoria avait envoyé une armée et une flotte au secours de son suzerain lors de la guerre de Crimée, service que le prince des croyans avait d’ailleurs daigné reconnaître en exemptant pour trois ans l’Angleterre, ainsi que la France et la Sardaigne, du tribut annuel dû par tous les grands vassaux infidèles. Cette condescendance d’Abdul-Medjid était l’objet d’un blâme général. Les plus zélés déclaraient que le moment était venu d’exterminer tous les mécréans, à l’exemple de ce qui avait eu lieu dans l’Inde. On s’attendait à cet événement de jour en jour. Il était très peu sûr pour les chrétiens de se montrer hors de leurs quartiers, ou d’aller respirer l’air de la campagne ; le moindre incident, la moindre rixe entre un musulman et un raya aurait pu avoir immédiatement les conséquences les plus funestes. L’affaire de Djeddah arriva sur ces entrefaites, et l’impunité momentanée des auteurs de l’attentat vint augmenter à un tel point l’exaltation musulmane que c’en était fait des chrétiens de Damas, si la nouvelle du bombardement de Djeddah par les Anglais fût parvenue un jour plus tard. Cette nouvelle produisit un effet merveilleux : les musulmans déclarèrent que l’Angleterre était toute-puissante, qu’il n’y avait que l’Angleterre au monde, qu’eux-mêmes étaient Anglais, et leur fanatisme prit tout à coup les dehors de l’affection la plus fraternelle pour tous les chrétiens, de la politesse la plus obséquieuse envers tous les Européens et leurs domestiques.

Malheureusement l’Angleterre ne sut point conserver en Syrie l’ascendant que le tardif et incomplet châtiment de Djeddah avait suffi pour lui conquérir. Au lieu de se faire respecter en Orient, elle parut prendre à tâche de s’y faire assimiler à une puissance secondaire [3]. Les instructions qu’elle donnait à ses agens semblaient être de ne contrarier en rien le gouvernement turc. Il en résulta que les sujets anglais eux-mêmes furent exposés à des vexations que le roi de Naples ne tolérerait pas. L’Angleterre est arrivée de la sorte à détruire en ce pays non-seulement sa propre influence, mais aussi, jusqu’à un certain point, celle des autres nations civilisées, car les Orientaux ne distinguent pas, et il est impossible qu’une puissance européenne perde son prestige à leurs yeux sans que toutes les autres en souffrent. L’impression générale des musulmans en Syrie est que les princes francs, affaiblis ou divisés, intimidés en même temps par la puissance colossale de l’empire turc, sont incapables de protéger réellement leurs propres sujets, à plus forte raison les rayas, en sorte que si un massacre avait lieu, le sultan ordonnerait au pacha de Beyrouth de saluer les pavillons français et anglais, et tout serait dit. Il en résulte que nous vivons de jour en jour et d’heure en heure dans l’attente d’un drame effroyable qui mettra fin aux destinées du christianisme en Syrie, et que l’histoire connaîtra sous le nom du massacre de Damas !

À voir comment les choses se passent dans la montagne, on jugeait qu’un massacre à Damas, suivi de faits analogues dans les autres villes de Syrie, serait non-seulement une éventualité probable, mais une affaire réglée d’avance. Le gouvernement turc trouve que les chrétiens de l’empire, en particulier ceux de Syrie, commencent à se départir singulièrement des conditions auxquelles le Coran leur permet de vivre. Depuis la promulgation du tanzimat et surtout du hatti-howmayoun qui a suivi la guerre de Crimée, les chrétiens osent affirmer et souvent même revendiquer leurs droits aux concessions proclamées à la face de l’Europe, et plus d’une fois les musulmans, tenus en échec par l’influence des consuls, n’ont pu empêcher les chrétiens de se prévaloir du firman et de l’exécuter eux-mêmes à leur profit. Les chrétiens de la nouvelle génération et une partie de ceux de l’ancienne ont dépouillé le turban noir, les vêtemens obscurs et l’air craintif qui étaient l’apanage légal et héréditaire des hommes de leur religion, pour revêtir le tarbouch écarlate des Osmanlis, les robes aux mille couleurs, dont les vrais croyans avaient seuls le droit de se parer. On les voit affecter l’air dégagé des enfans de la Grèce libre. Que dis-je ? certaines femmes chrétiennes osent porter de larges culottes de soie d’un vert aussi éclatant que si elles avaient été taillées dans l’étendard même du prophète ! Il existe un firman en vertu duquel les chrétiens doivent être appelés au service militaire, avec faculté de se faire remplacer. Lorsque le gouvernement prétendit exiger d’eux, au lieu de soldats, un impôt de remplacement cinq fois plus élevé que la capitation qu’ils payaient avant la guerre, ils eurent le courage de déclarer que leurs fils étaient prêts à servir le sultan, mais qu’ils n’avaient pas d’argent à donner. Le résultat de leur persévérance dans cette ligne de conduite a été que jusqu’à ce jour le gouvernement n’a point obtenu leur argent, et n’a point accepté leurs soldats. La population chrétienne d’ailleurs commence à rechercher l’instruction, à s’instruire dans les écoles fondées par les missionnaires protestans et catholiques. Quand on songe que les chrétiens composent la majorité de la population de l’empire, il est facile de voir où doit conduire leur émancipation, et les Turcs ont assez de bon sens pour le deviner. La guerre d’extermination qu’ils ont suscitée dans le Liban, quoiqu’elle ne décèle pas en eux une imagination bien fertile en expédiens nouveaux, montre qu’ils ont compris qu’il y avait quelque chose à faire. Changer pour jamais en désert une nouvelle province après tant d’autres, remplir les provinces voisines de mendians, de veuves et d’orphelins fugitifs, c’est là le moyen administratif qui a toujours réussi à maintenir l’ordre tel que le gouvernement turc l’entend, et sur l’infaillibilité duquel il a compté une fois de plus.

Personne ne peut savoir si un massacre à Damas et dans les autres villes de l’intérieur est aussi dans, la politique des Turcs. Ce que nous savons, c’est qu’il y a deux jours à peine les Druses pouvaient impunément tuer et piller les chrétiens au milieu d’un village musulman à une heure de Damas. Si deux cents Druses entraient dans le quartier chrétien et commençaient le carnage et le pillage, toute la canaille musulmane les aiderait, comme elle le déclare hautement. Le moment est favorable. Jamais aussi nombreuse population chrétienne n’a été agglomérée dans la ville, ou plutôt dans un seul quartier. Les chrétiens sont sans armes, terrifiés, et n’offriraient pas plus de résistance qu’à Hasbâya. Prévenir la catastrophe par la fuite est impossible. Aucune route n’est sûre : les Druses, les musulmans et les brigands sont partout. Nous sommes entièrement à la merci d’une insurrection, et nous n’avons pour nous protéger que mille bachi-bozouks levés à la hâte, plus semblables à des brigands qu’à des soldats, et cinq cents hommes de troupes régulières, parmi lesquels les héros de Hasbâya et leur chef Osman-Bey ! Le pacha a fait ses préparatifs pour s’enfermer avec les troupes dans la citadelle, où il va déjà dormir chaque nuit, en nous abandonnant à notre destinée. On dit cependant qu’Abd-el-Kader, qui depuis quelques années vit retiré à Damas, se propose de nous défendre en cas de besoin avec les mille soldats qui l’ont suivi dans son exil.

Il faut espérer que les grandes puissances prendront sans retard des mesures efficaces, qu’elles pourvoiront immédiatement à la sécurité des Européens et des populations chrétiennes, puis qu’elles obtiendront réparation des massacres accomplis. Il faut qu’elles s’emploient elles-mêmes à cet office ; il ne faut pas qu’elles s’en remettent au gouvernement turc, ou même le chargent simplement d’exécuter leurs résolutions ; elles perdraient tout le prestige de l’autorité qui doit leur appartenir aux yeux des indigènes, et commettraient un acte de faiblesse qui ne ferait qu’encourager de nouveaux attentats. Il ne s’agit pas ici de traiter la Turquie comme une puissance européenne : elle-même n’a pas cette prétention. Un châtiment terrible n’est pas le seul devoir de l’Europe relativement à la Syrie. Il faut prévenir le retour de pareilles scènes, et donner à ce pays une organisation régulière, une autorité capable de maintenir l’ordre. Il n’y va de rien moins que de l’existence même du christianisme sur la terre qui fut son berceau.

La Syrie ne saurait prospérer tant qu’elle sera soumise à la domination des Turcs, peuplade étrangère, et dont les proconsuls, changés tous les ans, ne songent qu’à amasser, per fas et nefas, eux, leurs valets et les valets de leurs valets, autant d’argent qu’ils en peuvent voler dans douze mois, jusqu’à ce qu’ils cèdent la place à de plus affamés. Qu’attendre d’un pareil gouvernement ? Ce que l’on peut raisonnablement exiger de lui, c’est qu’il fasse balayer les rues, arrêter les malfaiteurs, dispense les citoyens de recourir à la guerre privée pour le règlement de leurs querelles, puis de payer tribut à des chefs étrangers sous peine d’être exposés à leurs attaques. Un gouvernement qui sous le gouvernement turc, à plus forte raison devraient-ils préserver ce qui reste encore, si l’autonomie de ce pays était assurée,




JULES FERRETTE.

Damas, 2 juillet 1860.

Tout est bouleversé décidément dans le monde littéraire comme dans le monde politique, et nous devons nous attendre à toutes les surprises de l’imprévu. Grâce aux caprices de la nature, qui tient, paraît-il, à ne pas être dépassée par l’homme en irrégularités et en désordres, la saison d’été, qui d’ordinaire est pour les théâtres une morte saison, aura été plus féconde et surtout plus variée que la saison d’hiver. L’arrivée de cet été pluvieux, auquel il faut bien nous soumettre, a été saluée au Gymnase par une comédie d’un jeune auteur qui pourra devenir un auteur dramatique, s’il ne sacrifie pas la vérité au besoin d’amuser, et s’il renonce à prendre l’agitation pour le mouvement. Au Vaudeville, M. Ponsard a tiré, malgré vents et giboulées de tout genre, un feu d’artifice en l’honneur de la fantaisie, feu d’artifice dont les pièces sont un peu mouillées, et qui n’est parti qu’à demi. Les théâtres du boulevard ont fait leur toilette la plus coquette, et nous ont servi d’aussi bons mélodrames que ceux dont l’hiver aime à se faire honneur. Enfin le Théâtre-Français, qui vivait de reprises, ayant cru trop vite sans doute au retour de la belle saison, s’est décidé à donner la première représentation de l’Africain, comédie en quatre actes, de M. Charles Edmond. C’est de cette dernière pièce que nous voudrions dire quelques mots, en attendant que nous acquittions nos dettes envers cette saison dramatique d’été que personne n’espérait, et que tout le monde aurait été heureux d’éviter certainement.

L’Africain est une pièce qui porte l’étiquette de comédie sur le programme des spectacles et sur l’affiche du théâtre. Pourquoi comédie ? La pièce n’a rien de bien gai en vérité, et n’est pas faite précisément pour divertir. On ne peut pas dire d’elle ce que dit dans une de ses étincelantes fantaisies le pauvre Henri Heine : « Madame, cette pièce est une tragédie, bien que le héros n’y soit pas égorgé et qu’il n’y égorge pas. » Ici au contraire le héros égorge, et lorsque le rideau tombe sur ses dernières paroles, on peut prévoir qu’il se fera justice à lui-même en s’égorgeant. Le duel, le suicide, des existences paisibles un moment bouleversées, il n’y a rien de plus gai que celai Il est vrai que le duel se passe à la cantonnade, et que le suicide n’est qu’indiqué comme un événement possible ; mais les émotions d’effroi et de pitié qu’inspirent de tels événemens sont créées dans l’esprit du spectateur, et cela suffit pour qu’on ait le droit de refuser à la pièce le titre de comédie. La pièce est bel et bien un gros drame, d’une trame plus solide que délicate, plein d’éclats de voix très motivés, de colères très explicables, de terreurs qui ne prêtent nullement à rire, et abondant en situations fortes et pathétiques bien qu’équivoques. En deux mots, voici le drame ; vous allez voir qu’il n’y a pas là de quoi rire.

Au premier acte, nous sommes à Bagnères-de-Bigorre, au milieu d’une de ces sociétés mélangées que crée le rapprochement des diverses familles de la race humaine dans les villes de bains. Nous avons là sur le théâtre un médecin observateur, un capitaine, joueur acharné, plus occupé à perdre au jeu le butin conquis sur les Arabes qu’à soigner les rhumatismes gagnés au bivouac sous les nuits d’Afrique, un certain baron Meynadier, fat, impertinent et importun, qui fatigue de ses assiduités une certaine dame de Lancy, mère d’une charmante jeune fille et veuve en premières noces d’un certain comte Leone Mattei, qui l’avait abandonnée au bout de quelques mois de mariage. Cet agaçant baron Meynadier fatigue tellement la malheureuse femme par ses assiduités et s’ingénie avec un acharnement si visible à la compromettre, qu’elle perd enfin patience et lui déclare crûment que, s’il ose jamais se présenter devant elle, elle le fera chasser par ses valets. Le baron, exaspéré, cherche un moyen de se venger, et le capitaine Relier lui fournit justement ce moyen. Ce capitaine, qui vient de perdre au jeu jusqu’à son burnous, propose à son adversaire de continuer la partie en mettant pour enjeu un certain médaillon, lequel lui vient d’un camarade de l’armée d’Afrique, qu’on nomme le caïd Hamsa, mais qui se nomme en réalité le comte Leone Mattei, ainsi que l’a découvert du premier coup d’œil le baron Meynadier. Le baron tient la partie, gagne le médaillon, et au second acte nous voyons apparaître le caïd Hamsa, traîtreusement appelé à Paris par le message d’un inconnu.

Telle est l’action des deux premiers actes, les plus mauvais de la pièce. L’exposition est longue, confuse, légèrement invraisemblable, étale très grand défaut de ne pas engager l’action et de ne pas permettre au spectateur de comprendre le drame qui va s’accomplir. Le second acte est amusant, et c’est ce qu’on peut en dire de plus favorable, car il est très suffisamment grossier et tapageur. On y de jeune longuement, car le déjeuner cent vingt fois répété de l’heureux duc Job a mis en appétit les acteurs et les auteurs, et désormais aucune pièce ne pourra se passer de cet élément nouvellement introduit dans l’art dramatique. Je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient. On a souvent reproché au théâtre contemporain de s’attacher trop complaisamment à reproduire des mœurs transitoires que la prochaine génération ne pourra plus comprendre ; quelques innovations du genre de telle que nous signalons remédieront à cet inconvénient. Si on ne peut exprimer les mœurs éternelles du cœur, il est peut-être bon d’exprimer au moins les mœurs éternelles de l’estomac. Le cœur sent de telle ou telle manière aux diverses époques ; mais souper est de tous les temps, et les fonctions de l’estomac ne varient pas. Il y a quelques jolis mots dans ce second acte tout rempli des bruyantes gaietés du caïd Hamsa, heureux d’oublier un instant les fatigues de l’armée d’Afrique, des mots qui, je ne sais pourquoi, m’ont rappelé l’esprit particulier à M. Edmond About. J’en prends un au hasard, qu’on a fort applaudi : — « Que fait-on des vieilles femmes à Paris ? demande à une jeune soubrette le caïd étonné de ne rencontrer que des femmes jeunes ou à peine vieillissantes. — Oh ! monsieur, on les renvoie en province. » Ne vous semble-t-il pas reconnaître les saillies de Maître Pierre ou du Roi des Montagnes ?

Le troisième et le quatrième acte sont les meilleurs, et contiennent quelques situations vraiment dramatiques. Le caïd, qui rêve de conquêtes, s’obstine à porter en personne à Mme de Lancy une lettre d’introduction que lui a remis le baron Meynadier, et il se trouve ainsi en présence de sa femme. Imaginez le trouble que porte dans cette maison ce personnage qu’on a cru mort, et qui n’a pas le droit d’être vivant. Aux reproches de Mme de Lancy, l’Africain répond par des violences qui tombent d’elles-mêmes, lorsque celle qui fut autrefois sa femme lui présente sa fille, née quelques mois après la mort du comte Leone Mattei. Cette première difficulté aplanie, une seconde se présente. L’Africain, dont les instincts paternels se sont subitement réveillés, consent à se taire ; mais le baron Meynadier est maître du secret, et les menaces du comte Mattei, au lieu de l’intimider, ne font que l’exciter à poursuivre sa vengeance. Il présente donc le comte sous son vrai nom à M. de Lancy : l’Africain lui fait payer de sa vie cette lâche vengeance d’une injure trop méritée et le dépit qu’il éprouve d’avoir servi d’instrument à ses projets pervers, puis il se dispose à s’éloigner ; mais alors le châtiment l’atteint à son tour. La nature se charge de le punir ; il se sent martyrisé par un sentiment inconnu jusqu’alors pour lui, il ne peut se résoudre à ne plus vivre près de sa fille, et lorsqu’enfin il a compris qu’il doit partir, son cœur se brise et sa bouche s’ouvre pour exhaler des adieux qui laissent le spectateur sous le coup d’une émotion navrante. Il devient vraiment touchant à cette dernière heure, et on aurait envie de le plaindre, si on ne se rappelait les actions qu’il a commises, les périls qu’il a créés, et les malheurs qu’il a failli accumuler sur tant de têtes, toutes innocentes de ses sottises et de ses travers.

Cette pièce, qui contient deux ou trois situations assez fortes, n’est pas précisément écrite dans le ton qui convient au Théâtre-Français, et jure un peu avec le répertoire ordinaire de ce théâtre ; mais il s’est opéré tant de révolutions dans l’art dramatique depuis quelques années que nous n’avons pas été étonné de l’y voir représenter. La pièce est sauvée par Geffroy, qui la remplit tout entière, et qui, en véritable Africain, en fait sa chose et sa proie. Jamais nous ne l’avions vu aussi dramatique depuis le rôle sinistre de Marat dans Charlotte Corday. Il a rendu à merveille les violences, les éclats de voix de l’âme fauve et sans frein qu’il s’était chargé de rendre. Toute sa personne est vraiment une photographie vivante. Les habitudes physiques, le balancement de la démarche résultant de la souplesse du corps, le visage maigre, nerveux et fébrile, la grimace de la lèvre supérieure qui se relève pour laisser voir la dent féroce et sans pitié, tous ces caractères de l’être sauvage et indompté ont été saisis et rendus avec un art parfait. Nous ne dirons rien des autres acteurs, que son jeu brillant a mis un peu dans l’ombre ; mais comme il faut toujours recommander ceux qui n’ont pas de nom et qui font preuve de bonne volonté et de talent, nous signalerons une jeune actrice, nouvellement engagée, Mlle Emma Fleury, qui s’acquitte à merveille du rôle de la fille de Mme de Lancy.


EMILE MONTEGUT


I. Monumentos Arquitectonicos de España, publicados a expensas del Estado ; 1re et 2e livraisons, in-folio, Madrid. — II. Tolède el les bords du Tage, par M. Antoine de Latour, Paris.

L’Espagne, qu’on croit adonnée à la vieille passion des révolutions ou à la passion plus nouvelle des chemins de fer, ou bien encore aux enivrantes réminiscences de la guerre contre les Maures, l’Espagne a du temps pour tout, même pour des publications monumentales, qui sont d’habitude le fruit et la décoration de la paix. On s’est occupé récemment à Madrid de faire une statistique minutieuse, variée, complète, de tous les élémens de force et de richesse de la Péninsule. L’Espagne se donne aujourd’hui mieux qu’une statistique industrielle et commerciale, la statistique bien autrement éclatante de tout ce qu’a produit au-delà des Pyrénées l’art monumental sous toutes ses formes. C’est là réellement le caractère de cette œuvre exceptionnelle qui s’appelle les Monumentos arquitectonicos de Espana, et dont les premières feuilles viennent à peine de voir le jour. Né d’une pensée heureuse, somptueux d’exécution, ce livre, composé pour faire revivre des monumens, est lui-même un monument où l’art et l’histoire se viennent en aide, se prêtent de mutuelles lumières.

Si l’on songe à tout ce que des génies divers ont amassé durant des siècles d’œuvres monumentales sur ce sol tourmenté, à tous ces grands débris de trois ou quatre civilisations laissant les marques de leur passage dans des villes à la physionomie originale et distincte, on comprendra quels élémens merveilleux il peut y avoir au-delà des Pyrénées pour une œuvre de ce genre. On n’a qu’à parcourir ces provinces, de la Biscaye au fond de l’Andalousie, de Barcelone à l’Estremadure, pour retrouver tous ces restes du passé, qui ne sont le plus souvent qu’un objet d’étude : palais, églises, mosquées, sanctuaires, fragmens de l’art romain, arabe ou chrétien. Et le moment est bien choisi pour cette reproduction par les procédés savans de l’art contemporain, car il en est en Espagne, hélas ! comme en bien des pays désormais : tout tend à se transformer. La vieille pierre croule de vétusté, les monumens changent de destination ; ce qui était un couvent devient une caserne. Les ruines d’Italica s’en vont, et le monastère construit près de la ville romaine est lui-même changé en prison. Le chemin de fer se fraie un passage à travers les murailles des cités mauresques. En un mot, la vie moderne pénètre partout avec effraction. N’est-ce pas l’heure favorable pour fixer l’image et le sens de ce passé de pierres et de monumens, pour faire à ce grand art d’autrefois les honneurs de l’art d’aujourd’hui, pour sauver enfin quelque chose de ce qui s’efface ?

Une telle œuvre serait trop lourde pour une initiative individuelle, surtout en Espagne. Elle est due à un concours d’efforts protégés et aidés par l’état, qui inscrit dans son budget une subvention annuelle de 50,000 francs, et qui a confié à une commission le soin de préparer ce grand travail. Initier le public à la connaissance des principaux monumens de la Péninsule, en reproduisant ces monumens avec une entière fidélité dans leur ensemble et dans leurs détails, dans leur plan premier et dans leurs modifications successives, dans les œuvres d’art qui les décorent, telles que peintures murales, vitraux, mosaïques, autels, reliquaires ; répandre sur ces pages de critique les lumières de l’histoire, de la tradition ; ordonner ces différentes monographies en les classant par divisions de temps, de provinces, d’objet et de style ; déduire de cette classification le développement et les vicissitudes de l’architecture espagnole ; signaler les mystérieux liens qui unissent entre elles les principales époques du mouvement de Part, c’est là l’idée supérieure et complexe que la commission nommée pour présider à cette publication s’est proposé de réaliser. Les élèves de l’école supérieure d’architecture de Madrid, qui font périodiquement des excursions dans les provinces sous la conduite de leurs professeurs, sont employés à dessiner les vues des monumens, et ces vues sont ensuite livrées à la gravure. L’un des graveurs, M. Martinez, est un artiste distingué, élève de M. Henriquel Dupont, et connu en Espagne par la reproduction de quelques-uns des plus beaux tableaux de Murillo. Ce n’est pas tout : afin qu’un travail de cette importance soit plu » accessible, le texte, qui sort des ateliers de l’imprimerie royale, est rédigé à la fois en français et en espagnol. Ainsi une subvention de l’état, le zèle éclairé d’une commission, le concours des élèves de l’école d’architecture, de graveurs et d’écrivains habiles, ce sont là les moyens pratiques d’exécution d’une œuvre faite pour rivaliser avec les plus remarquables publications du même ordre. Les deux premières livraisons, qui ont vu le jour, reproduisent quelques-uns des monumens de Tolède, la Puerta del Vino de Grenade, et donnent l’idée du luxe de ce grand travail, des soins intelligens avec lesquels il s’accomplit.

Ce sera, si l’on me passe ce terme, un grand voyage à travers l’Espagne monumentale du passé. Et que de richesses doit révéler une œuvre ainsi conçue ! On peut, à vrai dire, voyager de toutes façons et même avec fruit en Espagne, sans appeler à son aide le luxe du dessin et de la gravure. M. Antoine de Latour par exemple ne cherche nullement à rivaliser avec le beau livre des Monumentos arquilectonicos de Espana ; mais les monumens, il les décrit avec intelligence, avec amour, dirai-je, dans ce nouveau récit de ses excursions qu’il appelle Tolède et les Bords du Tage. M. de Latour est un de ces voyageurs que la fortune des révolutions jette dans un pays, qui s’y fixent volontairement, et qui paient leur bienvenue en sympathie studieuse et éclairée. Il n’en est point à son premier récit sur l’Espagne, et il emploie le meilleur système, qui est de ne pas tout mêler, d’éviter de faire tourbillonner les impressions en laissant à chaque contrée une place distincte dans les descriptions. Le livre de Tolède et les Bords du Tage est la suite des premières études de l’auteur sur l’Andalousie, sur Séville et Cadix, et rien ne diffère plus de Séville ou de Cadix véritablement que Tolède, la cité impériale, aujourd’hui solitaire et endormie sur ses sept collines. Lorsqu’on s’engage dans les rues désertes et silencieuses de la vieille ville, il semble qu’on entre dans une nécropole ; on se sent bientôt vivre dans l’atmosphère des souvenirs, on voit en quelque sorte tous les grands débris romains, goths ou arabes ; on heurte la porte murée de la maison des Toledo, ou l’on se trouve en face de quelque ancienne mosquée convertie en église. M. de Latour est un de ces voyageurs qui racontent d’une façon instructive ce qu’ils voient ; il recueille les souvenirs et les traditions, la légende et l’histoire. Ce qu’il a fait pour Séville et Cadix, il le fait pour Tolède. Le Tage a en lui son historien comme le Guadalquivir, et, chemin faisant, l’auteur mêle la biographie littéraire à la description ou à l’histoire, évoquant la mémoire de Garcilasso de la Vega et de Moratin. Tolède dormait jusqu’ici ; sera-t-elle réveillée aujourd’hui par le bruit du chemin de fer qui conduit de Madrid au pied de ses collines ? Le chemin de fer s’arrête maintenant à Tolède : il jette les voyageurs étonnés devant le pont d’Alcantara ; mais il doit aller plus loin, et alors qui sait si, comme semble le craindre M. de Latour, la vieille cité impériale, la ville des grands archevêques et des conciles, ne reprendra pas son attitude de statue du passé contemplant dans son immobilité le mouvement de la vie moderne tournoyant à ses pieds ?


CHARLES DE MAZADE


Histoire des Assemblées politiques des Réformés de France (1573-1622), par M. ANQUEZ.

Chaque temps a ses lieux-communs, développés d’abord avec acharnement, puis brusquement remplacés par d’autres, aussi fêtés, et souvent tout contraires. On peut dire de nous tous collectivement ce que M. Ballanche disait d’un de nos contemporains, très vif dans chacune des opinions qu’il a successivement traversées : « C’est un homme qui change souvent d’idée fixe. » Une des idées fixes de notre temps, mais dont quelques heureux symptômes semblent annoncer le discrédit prochain, c’est d’affirmer que la France n’est pas faite pour la liberté, attendu qu’avant 1789 elle n’en a jamais joui, ni même n’a essayé d’en jouir. Bien des gens se laissent patiemment démontrer ce paradoxe ; leur patriotisme, trop modeste, ne s’en effarouche nullement, et c’est avec une résignation parfaite qu’ils se jugent indignes de ce qui fait la dignité des individus comme celle des nations. Il est aisé pourtant de dissiper cette erreur, et c’est ce qu’on a fait, l’histoire à la main. On n’a pas eu de peine à montrer successivement dans l’institution des communes, dans les tentatives du XIVe siècle et du XVIe, de nobles efforts, trop vite étouffés, mais qui ont laissé des traces et des exemples, qui ont eu même un moment de succès. C’est une réponse de ce genre que vient de publier M. Anquez sous ce titre : Histoire des Assemblées politiques des réformés de France.

Dans ce solide et intéressant travail, l’auteur embrasse l’histoire des assemblées politiques des protestans pendant une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis la Saint-Barthélémy jusqu’à la suppression de ces assemblées en 1622. Sans doute, avant et après ces deux dates, les protestans se sont réunis pour s’entendre sur leurs intérêts communs et pour résister aux persécutions ; mais c’est pendant cette période seulement que leurs assemblées ont eu une portée générale et présenté un remarquable caractère politique. En effet leur organisation est franchement libérale : ce point est à noter ; on a dit et répété que le protestantisme avait été aristocratique ; la forme de ces assemblées est un démenti formel à cette assertion toute gratuite. Elles ont un double caractère qui manque aux états-généraux, la périodicité d’abord, et surtout la fusion des trois ordres. Les délégués qui y siègent sont pris « parmi les plus propres et capables de quelque qualité qu’ils soient. » Tout ce qui intéresse la cause est décidé à la simple majorité des suffrages. C’était un essai de gouvernement représentatif. Sans doute, et le savant historien le remarque avec raison, il n’y faut pas voir une tentative d’organisation politique que les protestans eussent la volonté formelle d’étendre à tout le royaume. Cette espérance était évidemment celle de quelques-uns d’entre eux ; si l’on en croit Vieilleville, la conspiration d’Amboise n’avait pas d’autre but : on trouva sur le chef du complot, le capitaine La Renaudie, « un papier dont le premier article portait que le but des huguenots était de faire observer les anciennes coutumes de France par une légitime assemblée des états. » Les écrits d’Hotman et d’Hubert Languet indiquent les mêmes tendances. Néanmoins pour la majorité des assemblées, il est évident que leur organisation politique était toute de circonstance, bornée à leur parti, et quoi qu’on ait pu dire, nécessitée par les événemens. C’était, dit-on, établir un état dans l’état ; c’était rompre l’unité française, cette précieuse unité, idolâtrie permanente de nos politiques, et à laquelle on a sacrifié tant d’idées justes et généreuses, sans parler du sang versé. Si cette constitution politique d’un parti était un mal, à qui la faute après tout ? La Saint-Barthélémy, toute récente, excusait un peu ces précautions des protestans, et on ne voit pas qu’ils eussent d’autre moyen de prévenir le retour possible d’une pareille journée.

Cette histoire, écrite avec une impartialité sévère, une science calme et étrangère à toute préoccupation systématique, contient plus d’une leçon dont nous pourrions encore profiter. Le Journal de Daniel Charnier, publié par M. Charles Read, est un service rendu à la même cause. Charnier a été activement mêlé aux événemens dont M. Anquez a fait l’histoire générale : sa biographie et son journal nous montrent tout le détail des misères dont l’énergique conviction des protestans dut triompher. Le journal de Charnier est le récit écrit par lui-même et pour lui seul d’un voyage qu’il fit à Paris, afin d’obtenir d’Henri IV de nouvelles garanties pour les églises réformées. Le Béarnais s’y montre tantôt menaçant, tantôt câlin, mais jamais net. Sa réputation classique de franchise était depuis longtemps fort entamée par les publications diverses qu’on a faites autour de son nom. Peut-être trouvait-il, dans les événemens de ce temps et dans les passions irritées et exclusives qui l’entouraient, une excuse pour ces habiletés si compliquées ; mais il faut avouer qu’on nous avait fait de lui un tout autre portrait. Quant à Charnier, on l’y voit tout à la fois ferme et modéré, habile et loyal, scrupuleux dans les petites choses comme dans les grandes, et notant avec soin ses dépenses pour la couchée et la disnée, au milieu des préoccupations si graves dont il était chargé et dont il porta dignement le poids. C’était un bon homme et un héros, car il mourut sur la brèche, au siège de Montauban, d’un boulet reçu en pleine poitrine. Avant la publication de ces documens, recueillis par le savant éditeur avec une piété consciencieuse, M. Prévost-Paradol, ici même, l’annonçait comme un véritable service rendu à l’histoire. Cette publication est quelque chose de plus peut-être, et la morale aussi peut y gagner ; il y a dans une telle vie, si simple et si forte, des enseignemens dont les plus humbles existences peuvent et doivent faire leur profit. On ne saurait trop encourager ces utiles études : elles nous font pénétrer plus avant dans l’histoire du XVIe siècle, si riche en vertus énergiques et en généreuses tentatives, le vrai grand siècle celui-là, et qui recevra ce nom de l’histoire, quand on saura préférer les époques viriles aux époques simplement brillantes, et estimer à leur juste valeur les grandes actions unies aux grandes pensées.


EUGENE DESPOIS.


  1. Nous recevons d’un missionnaire protestant quelques pages écrites a Damas très peu de jours avant les massacres qui ont ensanglanté cette ville, et auxquels l’auteur a échappé « par miracle, » nous écrit-il lui-même. On y trouvera, sur l’altitude du gouvernement turc, en Syrie et sur lai guerre du Liban, des informations qui n’ont rien perdu de leur opportunité.
  2. Les cinq principaux magistrats.
  3. On remarquera que c’est un missionnaire protestant qui parle. Les sujets anglais, par suite de la politique assez molle du Foreign-Office, ont eux-mêmes plus que d’autres à souffrir de l’insolence turque, et sont beaucoup plus exaspérés que les Français depuis les derniers événemens.


Attention : la clé de tri par défaut « Guerre du Liban et letat de la Syrie » écrase la précédente « Essais et Notices/La Guerre du Liban et letat de la Syrie ».

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