[ 48 ]
[modifier] I - Cadiz, port franc
La franchise du port de Cadiz est un événement d’une haute importance, non-seulement pour cette ville, mais pour l’Espagne et pour l’Europe entière. Il est peut-être utile d’en signaler la cause et les résultats.
La nature a formé Cadiz pour un grand entrepôt commercial. Placée à l’entrée de l’Europe sur le chemin des deux Indes et du Levant, en quelque sorte comme le premier fort et la première hôtellerie de notre continent, cette ville joint à la supériorité de sa position géographique, une foule d’avantages qu’elle tient de sa forme particulière. Elle est bâtie au milieu de la mer, sur une butte de sable, à l’extrémité d’une presqu’île, dont l’isthme étroit, long et demi-circulaire, forme sa rade immense. Cette belle cité, de toutes parts battue par les flots, semble posée sur l’Océan comme un nid d’alcyon, et les Espagnols l’ont exactement dépeinte en la nommant le vaisseau de pierres.
Fondée, du temps de César, à quelque distance de l’ancien Gadès, et déjà célèbre au moyen-âge, Cadiz atteignit le plus haut degré de splendeur, et mérita [ 49 ] le beau titre de reine des mers, au moment où les découvertes de Vasco de Gama et de Christophe Colomb livrèrent à l’Europe deux nouveaux mondes. Ce fut alors que s’y établirent une foule de maisons étrangères venues de France, d’Angleterre, de Hollande; que s’élevèrent ses vastes magasins, ses arsenaux, ses chantiers, et que son port se couvrit des vaisseaux de toutes les nations[1]. Depuis cette époque, la plus grande partie des richesses de l’Inde et de l’Amérique passa par ce vaste entrepôt pour se répandre dans l’Europe. Mais cet état florissant ne fut pas de longue durée ; avec la décadence de l’Espagne, commença celle de Cadiz. La prise de Gibraltar par les Anglai en 1704 prépara sa ruine, qu’achevèrent la destruction de la marine espagnol à Trafalgar, et l’émancipation des colonies d’Amérique. Cadiz était descendue au dernier degré de détresse et l’agonie quand le décret de franchise a paru.
On sentait bien que le seul moyen de rendre la vie à cette importante cité, et d’utiliser au profit de l’Europe entière son admirable position, c’était de l’affranchir. Mais pouvait-on, dans les circonstances actuelles, espérer cet acte de prudence et de force? Ceux mêmes qui voyaient le remède n’osaient ni l’indiquer ni l’attendre : tout semblait en effet concourir à le rendre impossible. Depuis le commencement de 1820, Cadiz est, aux yeux du gouvernement d’Espagne, en état de suspicion et de défiance. La ville de la révolution devait plutôt craindre des châtimens qu’espérer des faveurs. D’une autre part, dans un pays où les impôts généraux ne sont qu’irrégulièrement perçus, chez un peuple qui n’a presque plus d’industrie et se pourvoit à l’étranger, le revenu des douanes est une des [ 50 ] ressources les plus précieuses, les plus indispensables. Malgré la contrebande qui s’exerce ouvertement comme tout autre négoce, et le plus souvent par des transactions avec les employés du fisc, la douane de Cadiz était une des plus productives; il a fallu consentir à s’en priver[2]. Puis venaient les plaintes et les remontrances des autres villes de commerce maritime qui se sont partagé les restes de l’héritage de Cadiz, telles que Séville, Barcelonne, la Corogne, Bilbao, et qui voyaient accorder à leur rivale une supériorité décisive. Il a fallu aussi fermer l’oreille aux importunités de leurs protecteurs. Cette difficulté devait être grave, car elle avait retenu les cortès qui malgré leur affection pour Cadiz, n’osèrent pas lui accorder le bienfait d’une franchise repoussée par les énergiques représentations de la Catalogne. Enfin la Camarilla et le parti monastique tout entier, se sont empressés à l’envi de prédire qu’une ville si suspecte ne pouvait manquer d’être bientôt un foyer de libéralisme et de philosophie; que le poison des doctrines étrangères allait s’y accumuler pour pénétrer dans le reste de l’Espagne; que c’était appelé une révolution nouvelle, et livrer l’autel et le trône à des mains impies.
Pour quiconque n’ignore pas entièrement quel est le gouvernement de l’Espagne, il est évident qu’un seul de ces motifs, le dernier surtout, était plus que suffisant pour faire repousser les vœux d’une population malheureuse et les conseils d’une sage politique. Il faut bien, pour comprendre un pareil succès, supposer autre chose que l’influence du jeune marquis de Casa-Irujo auquel on en a fait honneur. Les projets que l’Espagne nourrit contre l’Amérique, les pensées de conquête qu’elle poursuit toujours et s’apprête en ce moment à réaliser, voilà [ 51 ] quelle est la véritable cause de cette étrange et subite décision. Si l’on donne foi au bruit généralement accrédité d’une promesse de subside en hommes et en argent faite par la ville affranchie, d’une espèce de contrat par lequel elle aurait, comme les communes du moyen-âge, acheté son affranchissement, on aura trouvé le secret de cette munificence[3].
Nul doute, je le répète qu’ un motif plus puissant que la haine, que le besoin, que la crainte, n’ait parlé pour le salut de Cadiz ; car les raisons que j’ai données plus haut ne sont pas les seules qui s’opposaient à cette espèce de manumission; elles ne sont du moins que temporaires, et l’on pouvait à la rigueur, espère tôt ou tard un moment de justice et de raison. Mais il a fallu braver la difficulté la plus grave celle qui semblait devoir condamner Cadix à ne jamais revivre : l’opposition de l’Angleterre. Les embarras de ce pays au dedans et au dehors, la guerre civile qui le menaçait à peine étouffée, la guerre étrangère imminente, ont dû paralyser en ce moment ses fières exigences : car il faut bien que la Grande-Bretagne s’y résigne; sous un rapport, Gibraltar est perdu pour elle. Cette précieuse conquête ne sera plus dans ses mains qu’un poste militaire, une forteresse; comme bazar, comme marché public, elle va cesser d’être. Gibraltar ne s’est élevé que depuis la chute de Cadiz, et par la seule franchise de son port. A forces égales, il sera vaincu. Cadiz est une grande et belle ville; Gibraltar n’est qu’un bourg adossé à un rocher stérile. Cadiz possède un port immense, commode et bien abrité; Gibraltar, à vrai dire, n’a pas de port; les vaisseaux jettent l’ancre en pleine mer; et chaque année d’affreuses catastrophes couvrant la plage de débris, témoignent [ 52 ] assez qu’on fait violence à la nature. Presque tous les vents sont bons pour sortir du port de Cadiz ; un seul vent, celui de l’est, permet de franchir le détroit en quittant Gibr1tar. Cadiz enfin est sur la route des Indes et de l’Amérique, tous les vaisseaux de l’Europe y peuvent aborder sans aucun détour; Gibraltar, au contraire, est au-delà d’un détroit fécond en naufrages. A la fin d’un long voyage, un navire doit traverser ce passage dangereux pour y porter ses marchandises, et le traverser encore pour revenir jusqu’au lieu du départ.
Il est indubitable que Cadiz affranchie reprendra tout l’avantage que Gibraltar n’a dû lui-même qu’à sa franchise. Cadiz doit s’emparer non-seulement du commerce régulier, mais encore de la contrebande, source féconde de bénéfice pour les négocians de Gibraltar.
Le seul espoir d’un changement si inattendu a suffi pour donner à Cadiz une physionomie nouvelle, pour lui rendre le mouvement et la vie. Si le décret triomphe des obstacles qu’il a rencontrés à sa naissance, et qu’il doit rencontrer à son exécution; si des restrictions ne sont pas arrachées pour en paralyser les effets, on verra, comme au seizième siècle, une foule d’étrangers accourus dans cette nouvelle Anséatique, y rassembler l’industrie et les lumières de tout l’Europe. Néanmoins il importe de pas s’abuser. Cet avenir prospère qui lui semble promis tient surtout à des causes éloignées, douteuses, et qu’aucun décret ne saurait produire. Ce sont les relations commerciales avec l’Amérique qui doivent être encore, comme à sa première époque de splendeur, les vrais élémens de sa richesse. Il faut donc, avant tout, que ces relations s’établissent; il faut que l’ordre renaisse dans les nouveaux états déchirés par les guerres civiles; il faut que l’ancienne métropole, cessant de les tenir inquiets, abandonne des projets dont les résultats, suivant nous, ne seraient que passagers, et que, par des alliances qu’un [ 53 ] nombre de colons désirent eux-mêmes, elle s’efforce plutôt de retrouver en Amérique une partie de l’influence puissante qu’elle y avait conquise sous les premier descendans d’Isabelle.
Voilà les conditions d’une entière et solide prospérité; mais est-il donné de prévoir le moment qui les verra s’accomplir ?
[ 365 ]
[modifier] II
L’Espagne, au milieu de ses vicissitudes politiques, ne renonça jamais à l’espoir de ressaisir un jour ses anciennes colonies d’Amérique. Sous le régime de la constitution, comme sous l’autorité absolue, elle ne se relâcha en rien de ses prétention, et ne voulut entendre à aucun accommodement ; nous dirons plus : la guerre d’extermination qu’elle faisait aux insurgés en 1820, fut poussée par les Cortès avec un degré d’acharnement plus intense peut-être, qu’elle ne l’avait été sous Ferdinand.
La possession du Mexique dédommagerait l’Espagne de la perte de toutes ses autres colonies. Un territoire de 76,000 lieues carrées de superficie, baigné par les deux grands océans, [ 366 ] une population de sept millions d’hommes[4], un sol capable de tout produire, et d’inépuisables mines de métaux précieux, d’où la métropole tirait naguère, et à si peu de frais, un immense revenu[5], il y a là sans doute bien des sujets de regrets.
D’un autre côté, si Cuba, au pouvoir des Espagnols, est un obstacle à la stabilité et au bonheur futur des républiques voisines, le Mexique libre pourrait rendre extrêmement précaire pour la conservation de cette colonie, la seule, avec Porto-Rico, qui leur reste dans le Nouveau-Monde. La proximité du Yucatan paraît permettre au Mexique d’insurger cette île quand bon lui semblera. Il suffirait, dit-on, pour cela de faire descendre quelques bataillons sur ses côtes, et de mettre aux armes de la population. On assure même que la proposition en a été, plusieurs fois adressée par ses habitans à la Colombie et au Mexique ; mais jusqu’ici, ces gouvernemens ont dû être retenus par la crainte d’un soulèvement d’esclaves, et par le voisinage des Antilles anglaises et des Etats-Unis, qui sont eux-mêmes fort embarrassé de leur population noire[6]. [ 367 ] Ces considérations imposent à l’Espagne la nécessité de tenter la soumission du Mexique. Aussi, depuis plusieurs années, Ferdinand dirige sur la Havane les forces de terre et de mer dont il peut disposer ; Au commencement de 1828, il y expédia le général Barradas, avec ordre d’équiper au plus tôt la flotte, et de profiter des premiers troubles qui éclateraient dans la république, pour opérer un débarquement sur un point quelconque de la côte. Toutefois, le capitaine-général Vivès, l’intendant Pinillos et le commodore Laborde jugèrent le projet tellement chimérique, qu’ils prirent sur leur responsabilité de désobéir au roi, et Barradas retourna en Europe. Cependant l’anarchie qui divisait naguère le pays, ayant fait naître de nouvelles espérances de conquête, Barradas partit encore pour la Havane au mois de mai 1829, et cette fois les ordres de Ferdinand étaient si formels, que force fut aux autorités de les exécuter.
La plus grande activité présida aux préparatifs de l’expédition. En moins de six semaines, un vaisseau de 74, quatre frégates, deux bricks, et une vingtaine de transports, à bord desquels on avait embarqué environ 4,000 hommes de troupes et 10,000 fusils, furent prêts à mettre à la voile. Un schooner prit le devant, vers la fin du mois de juin. Il devait répandre des proclamations le long des côtes, et rejoindre la flotte à une certaine latitude, pour lui apprendre l’effet qu’elles auraient produit sur les Mexicains. Voici le texte d’une de ces proclamations : [ 368 ] « Habitans de la Nouvelle-Espagne,
« C’est au nom du roi notre seigneur, que je me présente sur vos côtes avec la première division de l’armée, pour occuper ce royaume, et y rétablir l’ordre et le gouvernement du meilleur des princes.
« Mexicains; je ne viens ni pour venger des affronts, ni pour assouvir des haines. Le passé sera enseveli dans l’oubli, car telle est 1a volonté de votre auguste et ancien souverain. Mes armes ne seront tournées que contre les perfides qui, intéressés à la continuation des désordres, refuseront de reconnaître l’autorité et d’implorer la clémence d’un monarque généreux..... Quand les passions seront calmées, vous pourrez comparer et apprécier la différence qu’il y a entre trois siècles de prosérité et sept années d’une horrible anarchie dont, grâce à la Providence, vous allez enfin sortir.
« Mexicains, les anciens temps de paix et d’abondance vont renaître pour vous; séparez-vous de la faction qui a ruiné votre beau pays pour enrichir des aventuriers étrangers et les tyrans qui vous oppriment. Ne quittez point vos paisibles foyers, livrez-vous à vos occupations journalières; vos personnes et vos propriétés seront sacrées pour nous.
« Les soldats que je commande sont vos frères : ils professent la même religion que vous; leur langage, leurs mœurs sont les mêmes; le même sang coule dans leurs veines; et si, contre mon attente, il s’en trouvait parmi eux un seul qui se permît le moindre excès, je le punirais avec toute la rigueur des lois.
-
- Quartier-général de la Regla,
- Le commandant général de l’avant-garde,
- ISODORO BARRADAS. »
[ 369 ] Le 6 juillet, au moment du départ de l’expédition, Barradas fit lire aux troupes la proclamation suivante :
-
- Soldats,
« Vous allez partir pour la Nouvelle-Espagne, théâtre sur lequel vos intrépides ancêtres se sont immortalisés pendant trois siècles. Ils ont conquis ce beau pays ; votre mission à vous, est de le pacifier, d’y proclamer l’oubli du passé, et d’y rétablir le gouvernement du meilleur des rois. Les Mexicains ne sont pas vos ennemis ; considérez-les comme des frères aveuglés ou égarés par leurs tyrans.
« Notre tâche est difficile : nous allons peut-être rencontrer des obstinés ; mais avec de la disciple et du courage, notre succès n’est point douteux.
« Soldats, conservez toujours le bon ordre sous les armes ; souvenez-vous que vous êtes Espagnol ; entr ‘aidez-vous à l’heure du danger.
« La première qualité du brave est la clémence envers les vaincus ; respectez leur infortune, et ne leur rappelez pas leurs erreurs : un entier oubli du passé est la base fondamentale de notre entreprise.
« Le pillage enrichit le petit nombre ; il avilit celui qui s’y livre, détruit la confiance, et nous aliénerait l’affection d’un peuple dont nous recherchons l’amitié.
« Je récompenserai, au nom de Sa Majesté, vos vertus militaires et vos actions héroïques ; mais je serai inexorable à l’égard de ceux dont la conduite tendrait à déshonorer le nom espagnol. »
C’est sur l’effet de ces proclamations, appuyées, il est vrai, de quelques milliers de soldats, que Barradas fonde le succès de l’entreprise. Il n’est point à notre connaissance qu’il se soit ménagé des intelligences dans le pays, ou qu’il ait [ 370 ] fait jusqu’ici aucune tentative pour gagner les Mexicains par des offres d’argent; il suppose que, dégoûtés du gouvernement républicain par la triste expérience qu’ils en ont acquise, ils soupirent après un changement qui leur promette sûreté pour leurs biens, et ordre dans l’administration; et que cinq ou six mille hommes, de troupes accoutumées à la discipline et bien commandées viendront facilement à bout de toutes les forces que le Mexique pourra lui opposer. Barradas se flatte aussi que, mal payés par leur patrie, les soldats de la république accourront grossir les rangs des envahisseurs, et, enfin, que le parti aristocratique, tenu actuellement en échec, se déclarera pour Ferdinand, lorsque, rassuré par la présence des troupes de la métropole, il espérera trouver dans la domination espagnole une tranquillité qu’il chercherait en vain dans l’état d’anarchie actuel du pays. Barradas ne se dissimule pas, cependant, que la lutte pourra être longue et sanglante, mais il ne doute pas que le résultat définitif ne soit favorable à ses armes. De son côté, le gouvernement mexicain, instruit des projets de l’Espagne, s’occupe activement des préparatifs de défense. Au moyen d’une contribution extraordinaire de 25 millions, de francs, il vient de mettre l’armée sur un pied respectable, et d’assurer la solde des troupes. Il compte, ajoute-t-on, sous les armes 20,000 soldats de ligne, dont 6,000 de cavalerie, et 32,000 miliciens parfaitement organisés, auxquels pourraient se réunir au besoin 50,000 gardes nationaux, qui, pour la plupart, ont déjà fait la guerre de partisans.
On pense généralement que ce sera entre Campêche et Tampico, ou sur tout autre point de la côte de Yucatan, que l’expédition essaiera de débarquer[7]. C’est en effet le seul endroit où elle [ 371 ] ait quelque chance de bon accueil, parce qu’après Vera-Cruz, c’est la province qui a le plus perdu par suite de l’interruption des relations avec la Havane. Mais son éloignement de la capitale ne donnera-t-il pas le temps de diriger sur ce point toutes les forces de la république? D’ailleurs, le gouvernement paraîtrait avoir déjà pourvu à sa défense, et mis Campêche[8] à l’abri d’un coup de main. Mille hommes de troupes réglées tiennent garnison dans cette ville, sur toute l’étendue de la côte, on a ordonné aux Espagnols, qui ont obtenu la permission de rester, de s’éloigner des bords de la mer. Le gouvernement aurait autorisé l’état de Yucatan à employer ses fonds disponibles et sa milice; des troupes seraient échelonnées sur le rivage, où l’on élèverait partout des retranchemens; des coupures seraient pratiquées sur toutes les routes qui conduisent à l’Intérieur, et l’on attendrait les Espagnols avec l’espérance de les vaincre.
Nous empruntons à un Mexicain les considérations suivantes sur les forces et l’issue probable de l’expédition de Cuba.
« A la Havane, dit-il, d’après les états fournis par les quartiers-maîtres, il y avait, à la fin de janvier 1829, 18,000 soldats à nourrir et à solder, ce qui n’est pas exactement la même chose que 18,000 combattans. De ce nombre, plus de la moitié sont des miliciens indigènes, que l’on suppose partager les opinions de leurs concitoyens, lesquels ne seraient pas dès-lors très favorables à la mère-patrie. Il existerait par conséquent [ 372 ] de bonnes raisons pour ne pas les employer seuls, soit à la garde de l’île, soit à une descente sur les côtes voisines; et il faudrait les fondre avec les 9,000 Espagnols, qui sont la seule force sur laquelle on puisse véritablement compter à Cuba pour la défensive ou l’offensive. Si l’on considère l’étendue des côtes de cette île, la proximité de celles de la Colombie, du Mexique et des États-Unis, l’amour de l’indépendance dont paraît animée sa population créole, ses 268,000, esclaves, ses 130,000 affranchis, l’ensemble et l’influence de Saint-Domongue, on ne pourrait en conscience y laisser moins de 10,000 soldats. Il n’en resterait donc plus que 8,000 pour reconquérir le Mexique.
« Et dans quel endroit débarquera l’expédition? Sera-ce aux environs de la Vera-Cruz? Mais elle ne peut laisser derrière elle un place pourvue d’une garnison assez forte pour la harceler dans sa marche, ou couper ses communications avec la côte. Il faudra donc qu’elle débute par un siége, sous un soleil brûlant, sans l’abri d’un seul village, sans l’ombre d’un seul arbre, et sur le sol le plus malsain et le plus arides de toute l’Amérique. Il faudra qu’elle s’empare aussi du château de San-Juan-d’Uloa, la clef du port, et dont les batteries peuvent, en quelques heures, ruiner la vi1le de fond en comble[9]. Débarquera-t-elle à Boquilla de Piedra? Elle sera toujours forcée de gagner la route de Vera-Cruz à Mexico, par des chemins effroyables, sans pouvoir se faire suivre de son matériel, et transportant à dos de mulet ses provisions de guerre et de bouche. Ira-t-elle à Soto-la-Marina? Elle aura à traverser un véritable désert avant d’arriver à San-Luis PoIosi, la première ville qui lui offre quelques ressources; et [ 373 ] notez que l’on compte plus de 200 lieues espagnoles de Sotola-Marina à Mexico, et que San-Luis n’est pas même à moitié chemin. Choisira-t-elle enfin la côte du Yucatan ? Nul doute que cette presqu’île, dont l’air est pur et le sol fertile ne soit un excellent pied-à-terre pour y attendre les évènemens avec moins de risques que partout ailleurs, ou pour en faire le foyer des intrigues que l’on conduirait dans le Mexique ou le Guatemala; du reste, son isolement, la difficulté de ses communications et sa distance du centre de ces deux républiques, la rendent peu propre à être choisie comme point de départ d’une armée envahissante : encore faudra-t-il que les Espagnols, pour se maintenir dans le Yucatan, débutent par enlever Campêche, ville de guerre assez forte pour les occuper pendant plusieurs mois. »
«Puis il faut observer que les Mexicains ne resteront pas, pendant tout ce temps, dans l’inaction; qu’ils ne doivent pas être assez imprévoyans pour avoir négligé ce seul point un peu vulnérable de leurs côtes, depuis quatre ans qu’il est menacé; et en admettant que la descente ait lieu sans brûler une amorce, que personne ne s’y oppose, que la fièvre n’y exerce pas de ravages, on se demande si les envahisseurs ne seront pas obligés un jour de se mettre en mouvement vers l’intérieur du pays. Avanceront-ils, avec prudence, c’est-à-dire laisseront-ils des garnisons dans toutes les étapes, pour conserver leurs communications avec la côte? Auront-ils des magasins à garder, des convois à escorter, des routes à nettoyer ou à éclairer? Alors les 8,000 hommes seront bientôt absorbés par ce service. »
L’intention de Barradas est, dit-on, de prendre une position sur la côte, de s’y fortifier, et de souffler de là le feu de l’insurrection dans le pays ; jusqu’à l’arrivée des forces que lui promet l’Espagne. Mais l’état de Yucatan, comme nous l’avons déjà remarqué, semble peu propre à l’exécution d’un projet semblable; [ 374 ] et, en second lieu si les forces réunies à la Havane : ne suffisent pas pour la conquête du Mexique, Barradas peut-il raisonnablement compter sur ces renforts ? On conçoit cependant qu’il cherche à épouvanter les habitans par une pareille menace. Une autre expédition se prépare, il est vrai, à la Havane; un vaisseau de 74, deux frégates, quelques bricks et nouvel embarquement de 4,000 hommes ; on pourra même y ajouter quelques troupes de Porto-Rico ; mais il y a encore loin de là à une armée en état de réduire le Mexique.
II est donc bien évident que ce n’est pas avec d’aussi faibles moyens, que l’Espagne a pu concevoir la pensée de soumettre une seconde fois à son empire un pays immense, peuplé de 7 millions d’habitans , mélange incohérent de races civilisées et à demi sauvages. Mais elle a compté, et elle a pu compter, en effet, sur l’état d’anarchie qui divise la nation, sur ces divers partis, toujours acharnés, toujours prêts à en venir aux mains, sur l’inquiétude générale des esprits, sur la misère publique, sur le malaise qui a suivi l’expulsion des Espagnols, sur l’appui du haut clergé, et enfin sur les intelligences qu’elle aura cherché à entretenir avec quelques chefs, dans l’intérieur même du Mexique. Sans cela, disons-le, l’expédition de Barradas devrait être considérée comme une folie, et malgré le désir du cabinet espagnol de recouvrer la plus brillante de ses colonies, nous ne pouvons croire que dans l’état actuel de ses finances, il se hasarderait à épuiser les seules ressources, la seule armée et la seule flotte qui lui restent encore en Amérique, s’il n’avait pas espéré que les Mexicains, fatigués des agitations du gouvernement républicain ne viendraient enfin demander le repos à la vieille monarchie de Philippe II, et c’est là peut-être son erreur. L’amour de l’indépendance ainsi que nous l’avons déjà dit, pourra l’emporter sur toutes les haines, et quelques [ 375 ] que soient les garanties que Ferdinand veuille offrir à ses anciens sujets, il est peut-être permis de douter qu’ils ne leur préféreront pas encore leur orageuse liberté.
- ↑ La prospérité de Cadiz s’accrut lorsque le minise Galvès eut rendu le commerce libre, en ôtant à Séville le privilége de la FI ota, c’est-à-dire de l’arrivage exclusif des galions de l’état.
- ↑ La douane est transférée a San-Fernando, dans l’île de Léon, et l’intendance a Xérès de la Frontera, qui donnera désormais son nom à la province. (Décret du 27 avril dernier.)
- ↑ Des renseignemens que nous croyons dignes de toute confiance, nous autorise à porter le subside promis à onze millions de réaux par an (presque 3 millions de francs), nets de tous frais de perception et d’envoi.
- ↑ M. de Humboldt a évalué la population du Mexique en 1823, ainsi qu’il suit : 3,700,000 de race pure, 1,230,000 blancs, 10,000 noirs, 1,860,000 de race mêlée. Pour un total de 6,800,000
- ↑ Le Mexique a fourni à l’Espagne, de 1690 à 1803, 2,027,932,000 piastres en argent monnayé. M. de Humboldt porte à 3,000 le nombre des mines d’argent, leur produit annuel à 537,000 kilogrammes, et celui des mines d’or à 16,000, ce qui équivaut à 25 millions de piastres. Les mines de la Nouvelle-Espagne produisaient les deux tiers de l’or et de l’argent que la métropole tirait d’Amérique.
- ↑ Il s’est établi à Washington une association, dite Société de colonisation américaine, dans le but de former sur la côte d’Afrique des colonies destinées à recevoir les noirs des Etats-Unis qui désireraient y émigrer. Ce plan a été depuis adopté par plusieurs états, et l’ona fondé des sociétés auxiliaires à New-York, Philadelphie, Baltimore, dans l’Ohion, etc. L’établissement de Libéria, situé à l’E. Du cap Mesurado, par lat. 6° 15’’ N., long 12° 57’’ O. De Paris, et peuplé par les soins de la Société, compte actuellement 2,000 colons.
- ↑ Au moment de mettre cet article sous presse, nous apprenons que la descente du général Barradas s’est effectuée à Tampico le 24 juillet.
- ↑ La ville de Campèche est située par lat. N. 19° 50”, et par long. 92° 50” O. de Paris. Elle s’élève sur les bords du Rio de San-Francisco, est vaste, entourée de murs et percée de quatre portes. L’eau est basse près de la ville, et les barques seules en peuvent approcher; mais a une certaine distance l’ancrage est bon. Les environs abondent en provisions de toute espèce, dont le surplus est envoyé au marché de Vera-Cruz. Sa population est de 8,000 ames.
- ↑ Ce château est bâti dans une petite île située à l’entrée du port, et les remparts sont garnis de 300 bouches à feu.