Extraits du journal d’Adam

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Extraits du journal d’Adam
1893
Traduit par Gabriel de Lautrec (in Contes choisis, 1900)


LUNDI

CETTE nouvelle créature aux longs cheveux est bien encombrante. Elle traîne partout et me suit toujours. Je déteste cela, je ne suis pas habitué à la société. Je voudrais qu’elle reste avec les autres animaux. Il fait gris aujourd’hui, le vent est à l’est ; je crois que « nous » aurons de la pluie. Je dis : « Nous », où ai-je appris ce mot ? Je m’en souviens maintenant, je le tiens de cette nouvelle créature.

MARDI

J’ai parcouru mon domaine. La nouvelle créature l’appelle le Jardin des Délices : Pourquoi ? Je n’en sais rien. Elle dit qu’il ressemble au jardin des Délices. Ce n’est pas une raison pour l’appeler ainsi ; c’est une idée fixe, une toquade de sa part. Jamais je ne peux donner de nom à quoi que ce soit ; la nouvelle créature en distribue à tout ce qu’elle voit avant que j’aie pu protester. Et toujours, elle invoque le même prétexte : « Cela ressemble à… » C’est une fatigue pour moi de me perdre dans ces détails, ça me fait mal.

MERCREDI

Je me suis construit un abri contre la pluie ; mais impossible de le conserver pour mon usage exclusif. La nouvelle créature s’y est faufilée ; quand j’ai voulu l’en chasser, une fontaine a jailli de chacun des deux trous, pratiqués dans sa tête, qui lui servent à regarder. Elle a essuyé cette eau du revers de sa patte en faisant entendre un gémissement plaintif, pareil à celui des autres animaux en détresse. Je voudrais bien qu’elle se taise, mais elle bavarde toujours ; la compagnie de cette pauvre créature n’est pas un agrément pour moi ; c’est plutôt une obsession.

Je n’ai jamais entendu la voix humaine, mais tout son nouveau et étranger qui vient troubler le silence majestueux de ces solitudes éthérées blesse mes oreilles et me semble discordant. Cette voix nouvelle résonne si près de moi ! tantôt à côté de moi, tantôt à mon oreille, d’abord à gauche, puis à droite ! Je suis habitué à des sons plus ou moins atténués, aux voix lointaines qui viennent charmer l’immensité silencieuse qui m’entoure, voix de la nature, je pense au mugissement des vents dans les forêts, au gazouillement paisible des sources timides, aux bruits discrets qui naissent au calme de la nuit ; tout cela me vient, je pense, de ces points lumineux qui brillent et étincellent au firmament.

Mon existence est moins heureuse que par le passé !

SAMEDI

La nouvelle créature mange trop de fruits. Nous allons nous trouver à court probablement. Je dis « nous » encore ; c’est son mot, c’est le mien aussi, maintenant, à force de le lui entendre dire. Beaucoup de brouillard ce matin ; moi, je reste chez moi par ce brouillard ; la nouvelle créature ne s’en inquiète guère. Elle sort par tous les temps et patauge dans la boue. Et elle parle ! On était si bien et si tranquille avant sa venue.

DIMANCHE

Finie la journée ! Ce jour devient de plus en plus fastidieux. Il a été choisi et classé comme un jour de repos depuis novembre dernier. Avant, j’avais déjà six jours de repos par semaine ; c’est encore une des choses incompréhensibles ! Il y a, à mon avis, trop de règlements, trop de programmes, trop d’ordre, mais pas assez de laisser-aller et de « je m’en fichisme » (pour mémoire : je ferais mieux de garder cette réflexion pour moi). Ce matin, j’ai trouvé la nouvelle créature essayant de faire tomber des pommes de l’arbre défendu ; mais elle ne peut pas les atteindre, elle s’y prend de travers et je crois que les fruits ne courent pas grand risque.

LUNDI

La nouvelle créature dit que son nom est Ève. C’est bien : je n’y vois aucune objection. Elle dit que ce nom sert à l’appeler, quand j’ai besoin d’elle. Je lui réponds que dans ce cas c’est du « superflu » . Cette parole semble me rehausser dans son esprit ; évidemment, c’est un joli mot, un « mot à effet », qui pourra se replacer à l’occasion. La nouvelle créature dit qu’elle n’est pas une « Chose », mais une « Personne » . Ceci me paraît douteux ; mais du reste, cela m’est égal. Ce qu’elle peut être m’importerait peu, si seulement elle voulait me laisser la paix et rester tranquille.

SAMEDI

Me suis échappé mardi dernier ; j’ai pu voyager deux jours, me construire un autre abri, dans un lieu retiré, et l’ai dépistée tant que j’ai pu, mais elle m’a découvert au moyen d’un animal qu’elle a apprivoisé et qu’elle appelle un loup ; elle faisait entendre ce bruit lamentable que je connaissais, et versait de l’eau par les mêmes orifices que l’autre jour. Je fus obligé de retourner avec elle, bien décidé à émigrer de nouveau à la première occasion.

Elle commence à me demander des tas de choses stupides ; entre autres, elle veut savoir pourquoi les animaux qu’elle appelle lions et tigres vivent d’herbe et de fleurs, alors que leur dentition semble indiquer, dit-elle, qu’ils sont destinés à se manger entre eux. C’est une ineptie, car s’ils s’entre-dévoraient, ils se tueraient, et ce serait l’introduction sur terre de ce qui s’appelle « la mort » . Or, j’ai entendu dire que la mort n’avait pas encore fait son entrée dans le monde.

DIMANCHE

Un dimanche écoulé !

LUNDI

Je crois commencer à comprendre la raison d’être de la semaine : c’est certainement pour se reposer de l’ennui du dimanche. C’est une assez bonne idée, dans un pays ou les pensées géniales sont vraiment rares. (Pour mémoire : mieux vaut garder pour moi cette remarque).

Elle a encore escaladé cet arbre. — L’en ai chassée. — Elle répond que personne ne la voyait. — Semble considérer cette raison comme un motif suffisant pour tenter une aventure risquée. Ce mot « motif » lui produit un effet superbe, un effet d’envie surtout. — Encore un mot à replacer.

JEUDI

La nouvelle créature me raconte qu’elle est faite d’une côte qui a été prise sur mon corps. Ceci me semble douteux, sinon impossible, car en me tâtant, je vois qu’aucune côte ne me manque…

La buse est un oiseau qui la préoccupe beaucoup ; elle prétend que l’herbe ne lui convient pas et elle craint de ne pouvoir l’élever ; elle croit qu’il faut la nourrir de chair corrompue. Ma foi, tant pis pour la buse ; il faut qu’elle se contente de ce qu’on lui donne. Nous ne pouvons changer tous les plans qui existent, pour la satisfaction de la buse.

LUNDI

Elle est tombée hier dans le vivier, en se mirant dans l’eau, ce qui est son habitude. Elle a failli suffoquer et dit que c’est fort désagréable ; cette expérience l’a rendue compatissante pour les créatures qui vivent dans l’eau et qu’elle appelle « poissons » . — Car elle continue à donner des noms aux êtres qui n’en ont nul besoin. Ces êtres ne viennent pas lorsqu’on les appelle, mais elle trouve cela charmant, tant elle est sotte ; elle a donc pris plusieurs poissons, les a apportés chez moi et mis dans mon lit pour leur tenir chaud ; je les observe de temps à autre, et ne m’aperçois nullement qu’ils y paraissent plus heureux que dans l’eau. À la tombée de la nuit, je les jetterai dehors ; je ne veux pas dormir avec eux, car ils sont visqueux et je trouverais désagréable, pour quelqu’un d’aussi peu vêtu que moi, de coucher au milieu de ces animaux.

DIMANCHE

Encore son dimanche ! Ouf !

MARDI

La voilà occupée d’un serpent, maintenant ! Les autres animaux en sont enchantés, car elle les ennuyait à force de faire des études sur eux. Moi je suis également satisfait, le serpent parle et c’est un repos pour moi.

VENDREDI

Elle dit que le serpent lui conseille de goûter au fruit de cet arbre ; qu’en le mangeant elle trouvera une instruction soignée, choisie, et sans bornes. À quoi j’ai répondu qu’il y aurait un autre résultat, celui d’introduire la mort dans le monde.

C’est une faute : j’aurais mieux fait de garder ma réflexion ; elle y a trouvé un avantage : celui de donner de la viande fraîche aux lions et aux tigres attristés, et de sauver la buse malade. Je l’ai engagée à se défier de l’arbre ; elle ne veut pas. Je prévois des ennuis, mais j’émigrerai.

MERCREDI

J’ai des plaisirs variés ! Je me suis sauvé cette nuit à cheval ; j’ai galopé tant que j’ai pu, espérant sortir du Jardin et me cacher dans un autre pays, avant que les ennuis ne me tombent dessus ; mais j’ai échoué. Environ une heure après l’aurore, comme je traversais à cheval une plaine fleurie où des milliers d’animaux paissaient, sommeillaient ou s’amusaient à cœur joie, tout à coup se déchaîna autour de moi une tempête effroyable ; la plaine se transforma en un chaos tumultueux où les animaux se dévoraient entre eux. Je compris le sens de ce bouleversement. Ève avait mangé ce fruit, et la mort était venue au monde !

Les tigres se ruèrent sur mon cheval, n’écoutant plus l’ordre que je leur donnais de le lâcher ; ils m’auraient dévoré si j’étais resté… J’eus la prudence de fuir.

Je découvris cette retraite en dehors du Jardin, et y demeurai agréablement quelques jours ; mais elle me trouva encore. Au fond, je dois convenir que je fus assez satisfait de son arrivée, car il y a fort peu à récolter ici, et elle m’apporta quelques-unes de ces pommes. Je fus obligé d’en manger ; j’avais si faim ! C’était absolument contre mes principes, mais j’avoue que les principes n’ont de force ou de raison d’être que lorsqu’on est nourri… à satiété…

Elle arriva drapée dans des branches de feuillage ; lorsque je lui demandai l’explication de cette mascarade et voulus lui arracher ces vêtements étranges, elle sourit et rougit. Je n’avais jamais vu personne sourire ni rougir auparavant, et cela me parut aussi déplacé que stupide. Elle me répondit que j’en comprendrais bientôt moi-même la raison.

Ceci était parfait. Affamé comme je l’étais, je déposai la pomme entamée (certainement la meilleure que j’aie jamais goûtée, étant donné surtout la saison avancée) ; je me parai moi-même de rameaux et de branches, et, lui parlant sévèrement, lui intimai l’ordre de s’en procurer d’autres, pour ne pas me donner le spectacle de sa nudité. Elle le fit, puis nous rampâmes jusqu’au champ de bataille des animaux ; nous y avons ramassé des peaux, et je lui en ai fait coudre quelques-unes pour les grandes occasions. Ces vêtements sont très gênants, c’est vrai, mais ils ont du chic, et c’est le point principal pour ces choses-là…

Au fond, Ève est un bon camarade. Je m’aperçois que ma solitude me pèserait sans elle, maintenant que j’ai perdu mon bien.

Autre chose : elle prétend que dorénavant nous sommes condamnés à travailler pour vivre. Alors elle me sera très utile. Je dirigerai les travaux.

DIX JOURS PLUS TARD

Elle m’accuse d’être en partie cause du désastre ! Elle est bonne, celle-là !

L’ANNÉE SUIVANTE

Nous l’avons appelé Caïn. Elle l’a pris pendant que je piégeais dans un pays du Nord. Elle l’a attrapé dans la futaie, à deux milles de notre exploitation, peut-être à quatre milles, elle ne sait pas exactement. Il nous ressemble par certains côtés et peut appartenir à notre race ; du moins c’est l’opinion d’Ève, mais je crois qu’elle se trompe.

La différence de taille m’amène à conclure que c’est une nouvelle espèce d’animal, peut-être un poisson, quoique, en le trempant dans l’eau, il soit allé au fond ; elle l’a repêché avant que l’expérience ait pu donner une solution probante. Malgré tout, je crois que c’est un poisson ; elle ne s’inquiète pas de ce qu’il est, et ne veut pas me le prêter pour que je l’examine. Je ne peux pas la comprendre. La venue de ce demier petit être semble avoir changé entièrement sa nature ; Ève est timorée maintenant, quant aux expériences à faire. Elle s’en occupe beaucoup plus que des autres animaux, sans pouvoir expliquer pourquoi. Son esprit est détraqué : tout le prouve. Parfois elle promène ce poisson dans ses bras toute la nuit quand il grogne et veut aller à l’eau. À ces moments-là, elle laisse échapper de l’eau des trous de sa figure par lesquels entre le jour, elle caresse le poisson sur le dos, et produit avec sa bouche des sons très doux qui le calment ; elle trouve mille moyens de lui prouver sa sollicitude et sa tendresse. Je ne l’ai jamais vue ainsi avec d’autres poissons et ses manières me troublent étrangement. Elle portait ainsi les jeunes tigres autrefois, et jouait avec eux avant que nous n’ayons perdu notre propriété, mais ce n’était qu’un jeu ; elle ne s’en est jamais autant préoccupée quand leur nourriture n’était pas de leur goût.

DIMANCHE

Elle ne travaille pas le dimanche ; elle se repose, fatiguée de son labeur de la semaine ; elle aime sentir son poisson se rouler sur elle ; et elle fait du bruit pour l’amuser, feignant de mordre ce qui lui sert de pattes : cela le fait rire. Je n’ai jamais vu rire un poisson comme celui-ci. Sa vue m’intrigue. J’en suis arrivé à aimer le dimanche. C’est vraiment fatigant d’être surveillant toute la semaine… Il devrait y avoir plus de dimanches. Au début, je les trouvais fastidieux, maintenant je leur découvre de l’agrément.

MERCREDI

Ce n’est plus un poisson. Je ne sais pas exactement ce que c’est : il fait un bruit diabolique quand il n’est pas satisfait ; quand il est content, il dit : « Gou, gou. » Il n’est pas fait comme nous puisqu’il ne peut pas marcher. Ce n’est pas un oiseau puisqu’il ne vole pas, ni une grenouille puisqu’il ne saute pas, et il n’a rien du serpent puisqu’il ne rampe pas. Je suis moralement certain que ce n’est pas un poisson et pourtant me sens incapable de vérifier s’il peut nager ou non. Il se contente de se rouler, le plus souvent sur le dos, les pattes en l’air. Je n’ai vu aucun animal faire comme lui. J’ai d’abord dit que je le prenais pour une énigme ; elle ne comprend pas le mot, mais elle admire tout de même. À mon avis, c’est une énigme ou une punaise. S’il meurt, je le mettrai de côté et j’examinerai son mécanisme. Je n’ai jamais été aussi intrigué de ma vie.

TROIS MOIS PLUS TARD

Ma perplexité augmente au lieu de diminuer. Je dors fort peu. Il a cessé de se rouler sur le dos, et marche maintenant à quatre pattes. Pourtant, il diffère des autres quadrupèdes, en ce que ses pattes de devant sont particulièrement courtes. Aussi la partie principale de sa personne se tient-elle droite en l’air ; ce n’est même pas joli du tout. Sa structure ressemble beaucoup à la nôtre, mais sa façon de marcher prouve qu’il n’est pas de notre race. La petitesse de ses pattes de devant et la longueur de celles de derrière dénotent qu’il est de la famille des kangourous ; mais c’est une variété dans l’espèce, car le vrai kangourou saute et lui ne saute pas. Néanmoins c’est un spécimen curieux et intéressant qui n’a pas encore été catalogué. Comme je l’ai découvert, je suis en droit de m’en attribuer le mérite, en lui donnant mon nom. Aussi l’ai-je appelé : « Kangourou Adamiensis » … Il devait être tout jeune quand elle l’a trouvé, car il a beaucoup grossi. Il a quintuplé de grosseur depuis son arrivée ; aussi, quand il est mécontent, fait-il seize fois plus de bruit qu’autrefois.

Inutile de chercher à le contraindre ; j’ai dû y renoncer. Elle le calme par la persuasion, et lui donne des choses qu’elle lui refusait au début. Comme je l’ai déjà dit, j’étais absent quand elle l’a apporté et elle persiste à raconter qu’elle l’a trouvé dans les bois. C’est bien curieux qu’il soit seul de son espèce, et pourtant, cela est, car je me suis éreinté ces dernières semaines en essayant d’en trouver un autre pour l’ajouter à ma collection et servir de camarade au premier. Assurément, il serait plus calme et nous pourrions l’apprivoiser plus facilement, mais je n’ai rien trouvé ; aucun vestige de lui, et, ce qui me surpasse, je n’ai vu aucune trace. Il vit certainement sur terre ; c’est forcé, alors comment se fait-il qu’il ne laisse aucune empreinte ? J’ai posé une douzaine de pièges, mais sans succès ; j’ai pris toutes sortes de petits animaux, mais aucun de cette espèce ; ils se sont tous fait prendre, je pense, par curiosité, pour goûter le lait que je mets dans mes pièges, mais ils n’en boivent jamais.

TROIS MOIS APRÈS

Le kangourou continue à grandir ; c’est très curieux et inquiétant. Je n’ai jamais vu un animal aussi lent à atteindre sa taille. Maintenant il lui pousse de la fourrure sur la tête ; ce n’est pas celle du kangourou ; cela ressemble à nos cheveux, en plus fin et en plus doux, et au lieu d’être noirs, ils sont rouges. Je perdrai sûrement la tête en voulant approfondir ce curieux phénomène, ce caprice de la nature. Si seulement je pouvais en prendre un autre ! Je n’y compte plus. Il est le seul échantillon d’une nouvelle variété ; c’est évident. J’ai pris un véritable kangourou et l’ai apporté, pensant que notre phénomène serait content dans sa solitude d’avoir un compagnon ; je croyais lui être agréable en lui amenant un animal quelconque, se rapprochant de son espèce ; il lui témoignerait de la sympathie dans sa triste condition, pauvre être perdu ici au milieu d’étrangers qui ignorent ses habitudes, et ne savent pas le mettre à son aise. Je m’étais trompé : à la vue de ce kangourou, il fut pris de violents accès de terreur ; je compris immédiatement qu’il n’en avait jamais vu avant. Mon pauvre petit animal bruyant me fait pitié, mais je ne sais comment le rendre heureux ; si seulement je pouvais l’apprivoiser ! Plus j’essaye, moins je réussis ; cela me fend le cœur d’assister à ses crises de chagrin et de désespoir. Je voudrais le lâcher, mais elle l’apprendrait. Ce serait cruel et dur de notre part, et elle ne me le pardonnerait pas. Et puis nous nous sentirions seuls sans lui, puisque je ne peux pas trouver son semblable.

CINQ MOIS APRÈS

Ce n’est pas un kangourou ; non, car il commence à se tenir debout en se cramponnant aux doigts d’Ève ; il fait quelques pas sur ses pattes de derrière, et s’écroule par terre. C’est certainement une espèce d’ours ; pourtant il n’a ni queue ni fourrure jusqu’à présent. Il continue à grandir ; c’est curieux, car les ours atteignent leur taille bien plus tôt que celui-ci. Les ours sont dangereux (depuis notre catastrophe), et je ne me soucie pas de voir celui-ci rôder autour de nous sans muselière. Je lui ai offert de lui donner un kangourou si elle voulait se débarrasser de son ours, mais elle ne veut pas ; il lui est égal de nous faire courir les dangers les plus effrayants. Elle n’était pas comme ça avant d’avoir perdu la tête.

QUINZE JOURS APRÈS

J’ai examiné sa bouche. Il n’y a pas encore de danger, il n’a qu’une dent. Il n’a pas de queue non plus. Il fait plus de bruit que jamais et principalement la nuit. Ce bruit m’est odieux ; j’ai dû m’en aller ; mais je reviendrai, le matin, voir au moment du déjeuner s’il ne lui pousse pas d’autres dents. S’il en vient une série, je l’expulserai, bon gré, mal gré, qu’il ait une queue ou non, car un ours n’a pas besoin de queue pour devenir dangereux.

QUATRE MOIS APRÈS

Je me suis absenté un mois pour chasser et pêcher. Pendant ce temps, l’ours a appris à trottiner tout seul sur ses pattes de derrière ; il dit « poppa et momma » . C’est certainement une espèce très curieuse. La ressemblance des sons qu’il émet avec des mots peut être purement accidentelle et n’avoir aucune signification spéciale, mais, même dans ce cas, le fait est très curieux, car aucun autre ours ne se comporte comme celui-ci. Cette imitation du langage humain, jointe à l’absence totale de fourrure et de queue, indique qu’il appartient à une nouvelle espèce d’ours. La suite de l’étude sera extrêmement intéressante. En attendant, je vais entreprendre une expédition lointaine et faire des recherches approfondies. Il doit certainement en exister un autre, et mon ours sera moins dangereux lorsqu’il aura un compagnon de la même race. Je pars immédiatement, mais je le musellerai auparavant.

TROIS MOIS PLUS TARD

Ma chasse a été éreintante, mais infructueuse. Pendant ce temps, sans sortir de la propriété, elle a pris un second ours ! A-t-elle assez de chance ! J’aurais pu chasser cent ans dans ces bois, sans faire une trouvaille pareille.

TROIS MOIS APRÈS

J’ai comparé le nouvel être avec l’ancien ; il est certain qu’ils appartiennent tous deux à la même race. Elle appelle ce nouveau venu Abel.

Je voulais en empailler un pour ma collection, mais pour une raison que j’ignore, elle s’y oppose énergiquement. J’ai donc renoncé à mon idée ; mais j’ai tort de céder, j’en suis sûr. Ce serait une perte irréparable pour la science de les laisser s’échapper. Le plus vieux est moins sauvage qu’au début ; il rit et parle comme un perroquet ; c’est sans doute la fréquentation de ces oiseaux qui lui vaut ce talent, car il a le don de l’imitation poussé à un très haut degré. Je serais bien étonné s’il se transformait un beau jour en perroquet, et cependant rien ne me surprendrait, car il a passé par beaucoup de métamorphoses depuis le jour où il était poisson.

Le plus jeune est aussi laid qu’était le premier, il a le même teint jaunâtre et rougeaud, la même tête pelée sans la moindre fourrure.

DIX ANS PLUS TARD

Ce sont de grands garçons ; nous l’avons découvert il y a déjà longtemps. C’est leur arrivée au monde sous cette forme exiguë et mal définie qui nous avait induits en erreur ; nous n’y étions pas habitués. Il y a des filles maintenant. Abel est un brave garçon, mais Caïn aurait mieux fait de rester ours.

Après tant d’années, je m’aperçois que je m’étais trompé sur le compte d’Ève. Décidément il vaut mieux vivre avec elle en dehors du Jardin que sans elle à l’intérieur des portes. Au commencement, je la trouvais trop bavarde ; maintenant, je serais désolé de ne pas entendre sa voix !

Bénie soit la catastrophe qui m’a uni à elle en me révélant la bonté de son cœur et le charme de son caractère !