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[modifier] Acteurs
FÉLICIE. LUCIDOR. LA FÉE, sous le nom d’Hortense. LA MODESTIE. DIANE. Troupe de chasseurs.
[modifier] Scène première
FÉLICIE, LA FÉE, sous le nom d'HORTENSE
FÉLICIE
Il faut avouer qu'il fait un beau jour.
HORTENSE
Aussi y a-t-il longtemps que nous nous promenons.
FÉLICIE
Aussi le plaisir d'être avec vous, qui est toujours si grand pour moi, ne m'a-t-il jamais été si sensible.
HORTENSE
Je crois, en effet, que vous m'aimez, Félicie.
FÉLICIE
Vous croyez, Madame ? Quoi ! n'est-ce que d'aujourd'hui que vous êtes bien sûre de cette vérité-là, vous, avec qui je suis dès mon enfance, vous, à qui je dois tout ce que je puis avoir d'estimable dans le cœur et dans l'esprit !
HORTENSE
Il est vrai que vous avez toujours été l'objet de mes complaisances ; et s'il vous reste encore quelque chose à désirer de mon pouvoir et de ma science, vous n'avez qu'à parler, Félicie ; je ne vous ai aujourd'hui menée ici que pour vous le dire.
FÉLICIE
Vos bontés m'ont-elles rien laissé à souhaiter ?
HORTENSE
N'y a-t-il point quelque vertu, quelque qualité dont je puisse encore vous douer ?
FÉLICIE
Il n'y en a point dont vous n'ayez voulu embellir mon âme.
HORTENSE
Vous avez bien de l'esprit, en demandez-vous encore ?
FÉLICIE
Je m'en fie à votre tendresse, elle m'en a sans doute donné tout ce qu'il m'en faut.
HORTENSE
Parcourez tous les avantages possibles, et voyez celui que je pourrais augmenter en vous, ou bien ajouter à ceux que vous avez : rêvez-y.
FÉLICIE
J'y rêve, puisque vous me l'ordonnez, et jusqu'ici je ne vois rien ; car enfin, que demanderais-je ? Attendez pourtant, Madame ; des grâces, par exemple, je n'y songeais point ; qu'en dites-vous ? il me semble que je n'en ai pas assez.
HORTENSE
Des grâces, Félicie ! je m'en garderai bien ; la nature y a suffisamment pourvu ; et si je vous en donnais encore, vous en auriez trop ; je vous nuirais.
FÉLICIE
Ah, Madame ! ce n'est assurément que par bonté que vous le dites ?
HORTENSE
Non, je vous parle sérieusement.
FÉLICIE
Je pense pourtant que je n'en serais que mieux, si j'en avais un peu plus.
HORTENSE
L'industrie de toutes vos réponses m'a fait deviner que vous en viendriez là.
FÉLICIE
Hélas, Madame ! c'est de bonne foi ; si je savais mieux, je le dirais.
HORTENSE
Songez que c'est peut-être de tous les dons le plus dangereux que vous choisissez, Félicie.
FÉLICIE
Dangereux, Madame ! oh ! que non : vous m'avez trop bien élevée ; il n'y a rien à craindre.
HORTENSE
Vous ne vous y arrêtez pourtant que par l'envie de plaire.
FÉLICIE
Mais, de plaire : non, ce n'est pas positivement cela ; c'est qu'on a l'amitié de tout le monde quand on est aimable, et l'amitié de tout le monde est utile et souhaitable.
HORTENSE
Oui, l'amitié, mais non pas l'amour de tout le monde.
FÉLICIE
Oh ! pour celui-là, je n'y songe pas, je vous assure.
HORTENSE
Vous n'y songez pas, Félicie ? Regardez-moi ; vous rougissez : êtes-vous sincère ?
FÉLICIE
Peut-être que je ne le suis pas autant que je l'ai cru.
HORTENSE
N'importe : puisque vous le voulez, soyez aimable autant qu'on le peut être.
Hortense la frappe de la main sur l'épaule.
FÉLICIE, tressaillant de joie.
Ah !… Je vous suis bien obligée, Madame.
HORTENSE
Vous voilà pourvue de toutes les grâces imaginables.
FÉLICIE
J'en ai une reconnaissance infinie ; et apparemment qu'il y a bien du changement en moi, quoique je ne le voie pas.
HORTENSE
C'est-à-dire que vous voulez en être sûre. (Elle lui présente un petit miroir.) Tenez, regardez-vous. (Félicie se regarde. Hortense continue.) Comment vous trouvez-vous ?
FÉLICIE
Comblée de vos bontés ; vous n'y avez rien épargné.
HORTENSE
Vous vous en réjouissez ; je ne sais si vous ne devriez pas en être inquiète.
FÉLICIE
Allez, Madame, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
HORTENSE
Je l'espère ; mais à ce présent que je viens de vous faire, j'y prétends joindre encore une chose. Vous allez dans le monde, je veux vous rendre heureuse ; et il faut pour cela que je connaisse parfaitement vos inclinations, afin de vous assurer le genre de bonheur qui vous sera le plus convenable. Voyez-vous cet endroit où nous sommes ? C'est le monde même.
FÉLICIE
Le monde ! et je croyais être encore auprès de notre demeure.
HORTENSE
Vous n'en êtes pas éloignée non plus ; mais ne vous embarrassez de rien : quoi qu'il en soit, votre cœur va trouver ici tout ce qui peut déterminer son goût.
[modifier] Scène II
FÉLICIE, HORTENSE, LA MODESTIE
HORTENSE, à la Modestie, qui est à quelques pas.
Vous, approchez. (Quand la Modestie est venue.) C'est une compagne que je vous laisse, Félicie ; elle porte le nom d'une de vos plus estimables qualités, la modestie, ou plutôt la pudeur.
FÉLICIE
Je ne sais tout ce que cela signifie ; mais je la trouve charmante, et je serai ravie d'être avec elle : nous ne nous quitterons donc point ?
HORTENSE
Votre union dépend de vous ; gardez toujours cette qualité dont elle porte le nom, et vous serez toujours ensemble.
FÉLICIE, s'en allant à elle.
Oh ! vraiment ! nous serons donc inséparables.
HORTENSE
Adieu, je vous laisse ; mais je ne vous abandonne point.
FÉLICIE
Votre retraite m'afflige. Que sais-je ce qui peut m'arriver ici où je ne connais personne ?
HORTENSE
N'y craignez rien, vous dis-je ; c'est moi qui vous y protège. Adieu.
[modifier] Scène III
FÉLICIE, LA MODESTIE
FÉLICIE
Sur ce pied-là, soyons donc en repos, et parcourons ces lieux. Voilà un canton qui me paraît bien riant ; ma chère compagne, allons-y ; voyons ce que c'est.
LA MODESTIE
Non, j'y entends du bruit ; tournons plutôt de l'autre côté ; je le crois plus sûr pour vous.
FÉLICIE
Qu'appelez-vous plus sûr ?
LA MODESTIE
Oui ; vous êtes extrêmement jolie, et l'endroit où vous voulez vous engager me paraît un pays trop galant.
FÉLICIE
Eh bien ! est-ce qu'on m'y fera un crime d'être jolie, dans ce pays galant ? Ne sommes-nous ici que pour y visiter des déserts ?
LA MODESTIE
Non ; mais je prévois de l'autre côté les pièges qu'on y pourra tendre à votre cœur, et franchement, j'ai peur que nous ne nous y perdions.
FÉLICIE
Eh ! comment l'entendez-vous donc, s'il vous plaît, ma chère compagne ? Quoi ! sous le prétexte qu'on est aimable, on n'osera pas se montrer ; il ne faudra rien voir, toujours s'enfuir, et ne s'occuper qu'à faire la sauvage ? La condition d'une jolie personne serait donc bien triste ! Oh ! je ne crois point cela du tout ; il vaudrait mieux être laide : je redemanderais la médiocrité des agréments que j'avais, si cela était ; et à vous entendre dire, ce serait une vraie perte pour une fille que de perdre sa laideur ; ce serait lui rendre un très mauvais service que de la rendre aimable, et on ne l'a jamais compris de cette manière-là.
LA MODESTIE
Écoutez, Félicie, ne vous y trompez pas ; les grâces et la sagesse ont toujours eu de la peine à rester ensemble.
FÉLICIE
À la bonne heure : s'il n'y avait pas un peu de peine, il n'y aurait pas grand mérite. À l'égard des pièges dont vous parlez, il me semble à moi qu'il n'est pas question de les fuir, mais d'apprendre à les mépriser ; et pourquoi ? parce qu'ils sont inutiles pour qui les méprise, et qu'en les fuyant d'un côté, on peut les trouver d'un autre. Voilà mes idées, que je crois bonnes.
LA MODESTIE
Elles sont hardies.
FÉLICIE
Toutes simples. Que peut-il m'arriver dans le canton que vous craignez tant ? Voyons ; si je plais, on m'y regardera, n'est-il pas vrai ? Supposons même qu'on m'y parle. Eh bien ! qu'on m'y regarde, qu'on m'y parle, qu'on m'y fasse des compliments, si l'on veut, quel mal cela me fera-t-il ? sont-ce là ces pièges si redoutables, qu'il faille renoncer au jour pour les éviter ? Me prenez-vous pour un enfant ?
LA MODESTIE
Vous avez trop de confiance, Félicie.
FÉLICIE
Et vous, bien des terreurs paniques, Modestie.
LA MODESTIE
Je suis timide, il est vrai ; c'est mon caractère.
FÉLICIE
Fort bien ; et moyennant ce caractère, nous voilà donc condamnées à rester là : nos relations seront curieuses !
LA MODESTIE
Je ne vous dis pas de rester là ; voyons toujours ce côté, il est plus tranquille.
FÉLICIE
Quelle antipathie avez-vous pour l'autre ?
LA MODESTIE
Quel dégoût vous prend-il pour celui-ci ?
FÉLICIE
C'est qu'il me réjouit moins la vue.
LA MODESTIE
Et moi, c'est que je fuis le danger que je soupçonne ici.
FÉLICIE
Mais pour le fuir, il faut le voir.
LA MODESTIE
Il n'est quelquefois plus temps de le fuir, quand on l'a vu.
FÉLICIE
Encore une fois, pour fuir, il faut un objet ; on ne fuit point sans avoir peur de quelque chose, et je ne vois rien qui m'épouvante.
LA MODESTIE
Disons mieux ; vous avez des charmes, et vous voulez qu'on les voie.
FÉLICIE
Et parce que j'en ai, il faut que je les cache, il faut que l'obscurité soit mon partage ! Eh ! que ne m'a-t-on dit que c'était le plus grand malheur du monde que d'être jolie, puisqu'il faut être esclave des conséquences de son visage ? Ne voyez-vous pas bien que la raison n'est point d'accord de cela ?
LA MODESTIE
Plus que vous ne croyez.
FÉLICIE
Je me suis donc étrangement trompée ; j'ai souhaité d'être aimable, afin qu'on m'aimât dès qu'on me verrait, ce qui est assurément très innocent ; et il se trouverait que, selon vos chicanes, ce serait afin qu'on ne me vît jamais : en vérité, je ne saurai goûter ce que vous me dites.
LA MODESTIE
Je n'insiste plus ; il en sera ce qui vous plaira.
FÉLICIE
Il en sera ce qui me plaira ! Ce n'est pas là répondre ; je veux que vous soyez de mon avis, dès que j'ai raison. Puisque vous êtes la Modestie, on est bien aise d'avoir votre approbation.
LA MODESTIE
Je vous ai dit ce que je pensais.
FÉLICIE
Allons, allons, je vois bien que vous vous rendez. (Ici on entend une symphonie.) Mais me trompé-je ? Entendez-vous la gaieté des sons qui partent de ce côté-là ? Nous nous y amuserons assurément ; il doit y avoir quelque agréable fête. Que cela est vif et touchant !
LA MODESTIE
Vous ne le sentez que trop.
FÉLICIE
Pourquoi trop ? Est-ce qu'il n'est pas permis d'avoir du goût ? Allez-vous encore trembler là-dessus ?
LA MODESTIE
Le goût du plaisir et de la curiosité mène bien loin.
FÉLICIE
Parlez franchement ; c'est qu'on a tort d'avoir des yeux et des oreilles, n'est-ce pas ? Ah ! que vous êtes farouche ! (La symphonie recommence.) Ce que j'entends là me fait pourtant grand plaisir… Prêtons-y un peu d'attention… Que cela est tendre et animé tout ensemble !
LA MODESTIE
J'entends aussi du bruit de l'autre côté ; écoutez, je crois qu'on y chante.
On chante.
De la vertu suivez les lois, Beautés qui de nos cœurs voulez fixer le choix. Les attraits qu'elle éclaire en brillent davantage. Est-il rien de plus enchanteur Que de voir sur un beau visage Et la jeunesse et la pudeur ?
LA MODESTIE continue.
Ce que cette voix-là m'inspire ne m'effraie point, par exemple : elle a quelque chose de noble.
FÉLICIE
Oui, elle est belle, mais sérieuse.
[modifier] Scène IV
FÉLICIE, LA MODESTIE, DIANE, dans l'éloignement.
LA MODESTIE
C'est un charme différent. Mais, que vois-je ? tenez, Félicie : voyez-vous cette dame qui nous regarde d'une façon si riante, et qui semble nous inviter à venir à elle ? Qu'elle a l'air respectable !
FÉLICIE
Cela est vrai, je lui trouve de la majesté.
LA MODESTIE
Elle sort de chez elle, apparemment ; voulez-vous l'aborder ? Je m'y rends volontiers.
FÉLICIE
N'allons pas si vite ; elle a quelque chose de grave qui m'arrête.
LA MODESTIE
Elle vous plaît pourtant ?
FÉLICIE
Oui, je l'avoue.
LA MODESTIE
Allons donc, je crois qu'elle nous attend ; elle paraît faire les avances.
FÉLICIE
J'aurais bien voulu voir ce qui se passe de l'autre côté.
[modifier] Scène V
FÉLICIE, LA MODESTIE, DIANE, LUCIDOR, au fond du théâtre.
FÉLICIE
Mais voici bien autre chose ; regardez à votre tour, et voyez à gauche ce beau jeune homme qui vient de paraître, accompagné de ces jolis chasseurs, et qui nous salue ; il ne nous épargne pas non plus les avances.
LA MODESTIE
Ne le regardons point, il m'inquiète ; allons plutôt à cette dame.
FÉLICIE
Attendez.
LA MODESTIE
Elle avance.
DIANE
Voulez-vous bien que j'approche, mon aimable fille ? Peut-être ne connaissez-vous pas ces lieux, et vous voyez l'envie que j'ai de vous y servir. Ne me refusez pas d'entrer chez moi ; je chéris la vertu, et vous y serez en sûreté.
FÉLICIE, la saluant.
Je vous rends grâces, Madame, et je verrai.
DIANE
Eh ! pourquoi voir ? Votre jeunesse et vos charmes vous exposent ici ; n'hésitez point ; croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne. (Ici le jeune homme la regarde, lui sourit et la salue ; elle lui rend le salut.) Voici un jeune homme qui vous distrait, et qui pourtant mérite bien moins votre attention que moi.
FÉLICIE
J'en fais beaucoup à ce que vous me dites ; mais cela ne me dispense pas de le saluer, puisqu'il me salue.
Lucidor lui fait encore des révérences, et elle les rend.
DIANE
Encore des révérences !
FÉLICIE
Vous voyez bien qu'il continue les siennes.
LA MODESTIE, à Diane.
Emmenez-la, Madame, avant qu'il nous aborde.
FÉLICIE
Mais vous voulez donc que je sois malhonnête ?
LUCIDOR, approchant.
Beauté céleste, je règne dans ces cantons ; j'ose assurer qu'ils sont les plus riants ; daignez les honorer de votre présence.
FÉLICIE
Je serais volontiers de cet avis-là, l'aspect m'en plaît beaucoup.
DIANE, la prenant par la main.
Commencez par les lieux que j'habite ; plus d'irrésolution ; venez.
LUCIDOR, la prenant par l'autre main.
Quoi ! l'on vous entraîne, et vous me rejetez !
FÉLICIE
Non, je vous l'avoue, il n'y a rien d'égal à l'embarras où vous me mettez tous deux ; car je ne saurais prendre l'un que je ne laisse l'autre ; et le moyen d'être partout !
LA MODESTIE
Trop faible Félicie !
FÉLICIE, à la Modestie.
Oh ! vraiment, je sais bien que vous n'y feriez pas tant de façons ; vous en parlez bien à votre aise.
LUCIDOR
Vous me haïssez donc ?
FÉLICIE
Autre injustice.
DIANE
Je suis sûre qu'il vous en coûte pour me résister, et que votre cœur me regrette.
FÉLICIE
Eh ! mais sans doute ; mais mon cœur ne sait ce qu'il veut, voilà ce que c'est ; il ne choisit point ; tenez, il vous voudrait tous deux ; voyez, n'y aurait-il pas moyen de vous accorder ?
DIANE
Non, Félicie, cela ne se peut pas.
LUCIDOR
Pour moi, j'y consens : que Madame vous suive où je vais vous mener, je ne l'en empêche pas ; ma douceur et ma bonne foi me rendent de meilleure composition qu'elle.
FÉLICIE
Eh bien ! voilà un accommodement qui me paraît très raisonnable, par exemple ; ne nous quittons point, allons ensemble.
LA MODESTIE, bas à Félicie.
Ah ! le fourbe !
FÉLICIE, à part les premiers mots.
Vous en jugez mal, il n'a point cet air-là. Allons, Madame ; ayez cette complaisance-là pour moi, qui vous aime : considérez que je suis une jeune personne à qui l'âge donne une petite curiosité pardonnable et sans conséquence ; je vous en prie, ne me refusez pas.
DIANE
Non, Félicie ; vous ne savez pas ce que vous demandez ; son commerce et le mien sont incompatibles ; et quand je vous suivrais, j'aurais beau vous donner mes conseils, ils vous seraient inutiles.
LUCIDOR
Mille plaisirs innocents vous attendent où nous allons.
FÉLICIE
Pour innocents, j'en suis persuadée ; il serait inutile de m'en proposer d'autres.
DIANE
Il vous dit qu'ils sont innocents, mais ils cessent bientôt de l'être.
FÉLICIE
Tant pis pour eux ; sauf à les laisser là, quand ils ne le seront plus.
DIANE
Je vous en promets, moi, de plus satisfaisants, quand vous les aurez un peu goûtés, des plaisirs qui vont au profit de la vertu même.
FÉLICIE
Je n'en doute pas un instant, j'en ai la meilleure opinion du monde, assurément, et je les aime d'avance ; je vous le dis de tout mon cœur. Mais prenons toujours ceux-ci qui se présentent, et qui sont permis ; voyons ce que c'est, et puis nous irons aux vôtres : est-ce que j'y renonce ?
DIANE
Ils vous ôteront le goût des miens.
LA MODESTIE
Pour moi, je ne veux pas des siens ; prenez-y garde.
FÉLICIE
Oh ! je sais toujours votre avis, à vous, sans que vous le disiez.
LUCIDOR
Quel ridicule entêtement ! Je n'ai que vos bontés pour ressource.
DIANE
Pour la dernière fois, suivez-moi, ma fille.
FÉLICIE
Tenez, vous parlerai-je franchement ? Cette rigueur-là n'est point du tout persuasive, point du tout : austérité superflue que tout cela ; l'excès n'est point une sagesse, et je sais me conduire.
DIANE
Vous le préférez donc ? Adieu.
FÉLICIE, impatiemment.
Ahi !
LUCIDOR, à genoux.
Au nom de tant de charmes, ne vous rendez point ; songez qu'il ne s'agit que d'une bagatelle.
FÉLICIE, à Lucidor.
Oui, mais levez-vous donc ; ne faites rien qui lui donne raison.
LA MODESTIE
Cette dame s'en va.
LUCIDOR
Laissez-la aller ; vous la rejoindrez.
DIANE
Adieu, trop imprudente Félicie.
FÉLICIE
Bon, imprudente ! Je ne vous dis pas adieu, moi ; j'irai vous retrouver.
DIANE
Je ne l'espère pas.
FÉLICIE
Et moi, je le sais bien ; vous le verrez.
LA MODESTIE
Que vous m'alarmez ! Elle est partie ; il ne vous reste plus que moi, Félicie, et peut-être nous séparons-nous aussi.
[modifier] Scène VI
LA MODESTIE, FÉLICIE, LUCIDOR
FÉLICIE
À qui en avez-vous ? à qui en a-t-elle ? Dites-moi donc le crime que j'ai fait ; car je l'ignore ! De quoi s'est-elle fâchée ? De quoi l'êtes-vous ? Où cela va-t-il ?
LUCIDOR
Si le plaisir qu'on sent à vous voir la chagrine, sa peine est sans remède, Félicie ; mais n'y songez plus, nous nous passerons bien d'elle.
FÉLICIE
Il est pourtant vrai que, sans vous, je l'aurais suivie, Seigneur.
LUCIDOR
Vous repentez-vous déjà d'avoir bien voulu demeurer ? Que nous sommes différents l'un de l'autre ! Je ferais ma félicité d'être toujours avec vous : oui, Félicie, vous êtes les délices de mes yeux et de mon cœur.
FÉLICIE
À merveille ! voilà un langage qui vient fort à propos ! Courage ! si vous continuez sur ce ton-là, je pourrai bien avoir tort d'être ici.
LUCIDOR
Eh ! qui pourrait condamner les sentiments que j'exprime ? Jamais l'amour offrit-il d'objet aussi charmant que vous l'êtes ? Vos regards me pénètrent ; ils sont des traits de flamme.
FÉLICIE, impatiente.
Je vous dis que ces flammes-là vont encore effaroucher ma compagne.
La Modestie paraît sombre.
LUCIDOR
Eh ! quel autre discours voulez-vous que je vous tienne ? Vous ne m'inspirez que des transports, et je vous en parle ; vous me ravissez, et je m'écrie ; vous m'embrasez du plus tendre et du plus invincible de tous les amours, et je soupire.
FÉLICIE
Ah ! que j'ai mal fait de rester !
LUCIDOR
Ô ciel ! quel discours !
LA MODESTIE
Vous voyez ce qui en est.
FÉLICIE, à la Modestie.
Au moins, ne me quittez pas.
LA MODESTIE
Il est encore temps de vous retirer.
FÉLICIE
Oh ! toujours temps ! aussi n'y manquerai-je pas, s'il continue. Ah !
LUCIDOR
De grâce, adorable Félicie, expliquez-moi ce soupir ; à qui s'adresse-t-il ? Que signifie-t-il ?
FÉLICIE
Il signifie que je vais m'en retourner, et que vous n'êtes pas raisonnable.
LA MODESTIE
Allons donc, sauvez-vous.
LUCIDOR
Non, vous ne vous en retournerez pas sitôt ; vous n'aurez pas la cruauté de me déchirer le cœur.
FÉLICIE
En un mot, je ne veux pas que vous m'aimiez.
LUCIDOR
Donnez-moi donc la force de faire l'impossible.
FÉLICIE
L'impossible ! et toujours des expressions tendres ! Eh bien ! si vous m'aimez, ne me le dites point.
LUCIDOR
En quel endroit de la terre irez-vous, où l'on ne vous le dise pas ?
FÉLICIE, à la Modestie.
Je n'ai point de réplique à cela ; mais je vous défie de me rien reprocher, car je me défends bien.
LUCIDOR
Content de vous voir, de vous aimer, je ne vous demande que de souffrir mes respects et ma tendresse.
FÉLICIE, à la Modestie.
Cela ne prend rien sur mon cœur ; ainsi, ne vous inquiétez pas ; ce ne sera rien.
LA MODESTIE
Son respect vous trompe et vous séduit.
LUCIDOR, à la Modestie.
Vous, qui l'accompagnez, d'où vient que vous vous déclarez mon ennemie ?
LA MODESTIE
C'est que je suis l'amie de la vertu.
LUCIDOR, en baisant la main de Félicie.
Et moi, je suis l'adorateur de la sienne.
LA MODESTIE, à Félicie.
Et vous voyez qu'il l'attaque en l'adorant. (Elle fait semblant de partir.) Je n'y tiens point non plus, Félicie.
FÉLICIE, courant après elle.
Arrêtez, Modestie ! Seigneur, je vous déclare que je ne veux point la perdre.
LUCIDOR
Elle devrait avoir nom Férocité, et non pas Modestie. (Il va à elle.) Revenez, Madame, revenez ; je ne dirai plus rien qui vous déplaise et je me tairai. Mais, pendant mon silence, Félicie, permettez à ces jeunes chasseurs, que vous voyez épars, de vous marquer, à leur tour, la joie qu'ils ont de vous avoir rencontrée ; ils me divertissent quelquefois moi-même par leurs danses et par leurs chants : souffrez qu'ils essaient de vous amuser. La musique et la danse ne doivent effrayer personne. (À Félicie, bas.) Qu'elle est revêche et bourrue !
FÉLICIE, tout bas aussi.
C'est ma compagne.
LUCIDOR
Asseyons-nous et écoutons.
[modifier] Scène VII
Les acteurs précédents, troupe de CHASSEURS
Les instruments préludent : on danse.
AIR
UN CHASSEUR
Amis, laissons en paix les hôtes de ces bois ; La beauté que je vois Doit nous fixer sous cet ombrage. Venez, venez, suivez mes pas : Par un juste et fidèle hommage, Méritons le bonheur d'admirer tant d'appas.
LUCIDOR
Vous intéressez tous les cœurs, Félicie.
FÉLICIE
N'interrompez point.
On danse encore.
LUCIDOR, ensuite, dit.
Ils n'auront pas seuls l'honneur de vous amuser, et je prétends y avoir part.
Il chante un menuet.
De vos beaux yeux le charme inévitable Me fait brûler de la plus vive ardeur : Plus que Diane redoutable, Sans flèches ni carquois, vous irez droit au cœur.
Les chasseurs se retirent.
[modifier] Scène VIII
FÉLICIE, LUCIDOR, LA MODESTIE
FÉLICIE
Toujours de l'amour, vous ne vous corrigez point.
LUCIDOR
Et vous, toujours de nouveaux charmes ; ils ne finissent point.
Il lui prend la main.
FÉLICIE
Laissez là ma main, elle n'est pas de la conversation.
LUCIDOR
Mon cœur voudrait pourtant bien en avoir une avec elle.
FÉLICIE, voulant retirer sa main.
Et moi, je ne veux point. (Il lui baise la main.) Eh bien, encore ! ne vous l'avais-je pas défendu ? Cela nous brouillera, vous dis-je, cela nous brouillera.
LA MODESTIE
Vous me donnez mon congé, Félicie.
FÉLICIE
Vous voyez bien que je me fâche, afin qu'il n'y revienne plus : qu'avez-vous à dire ?
LUCIDOR, impatient.
L'insupportable fille !
FÉLICIE, à la Modestie.
Il est vrai que vous vous scandalisez de trop peu de chose.
LUCIDOR, avec dépit.
Ma tendresse ne vous fatiguerait pas tant sans elle.
FÉLICIE
Oh ! si votre cœur n'a pas besoin d'elle, le mien n'est pas de même, entendez-vous ?
LUCIDOR
Eh ! quel besoin le vôtre en a-t-il ? Dites-moi le moindre mot consolant.
FÉLICIE
Je suis bien heureuse qu'elle me gêne.
LUCIDOR
Achevez.
FÉLICIE, à la Modestie, bas.
Si je lui disais, pour m'en défaire, que je suis un peu sensible, le trouveriez-vous mauvais ? il n'en sera pas plus avancé.
LA MODESTIE
Gardez-vous-en bien ; je ne soutiendrai pas ce discours-là.
FÉLICIE, à Lucidor.
Passez-vous donc de ma réponse.
LUCIDOR
Si elle s'écartait un moment, comme elle le pourrait, sans s'éloigner, quel inconvénient y aurait-il ?
FÉLICIE, à la Modestie.
Ce jeune homme vous impatiente : promenez-vous un instant sans me quitter ; je tâcherai d'abréger la conversation.
LA MODESTIE
Hélas ! si je m'écarte, je ne reviendrai peut-être plus.
FÉLICIE
Je ne vous propose pas de vous en aller, je ne veux pas seulement vous perdre de vue, et ce que j'en dis n'est que pour vous épargner son importunité.
LA MODESTIE
Puisque vous m'y forcez, vous voilà seule. (À part.) Je me retire, mais je ne la quitte pas.
[modifier] Scène IX
LUCIDOR, FÉLICIE
LUCIDOR
Ah ! je respire.
FÉLICIE
Et moi, je suis honteuse.
LUCIDOR
Non, Félicie, ne troublez point un si doux moment par de chagrinantes réflexions ; vous voilà libre, et vous m'avez promis de vous expliquer ; je vous adore, commencez par me dire que vous le voulez bien.
FÉLICIE
Oh ! pour ce commencement-là, il n'est pas difficile : oui, j'y consens ; quand je ne le voudrais pas, il n'en serait ni plus ni moins, ainsi, il vaut autant vous le permettre.
LUCIDOR
Ce n'est pas encore assez.
FÉLICIE
Surtout, réglez vos demandes.
LUCIDOR
Je n'en ferai que de légitimes ; je vous aime, y répondez-vous ? votre compagne n'y est plus.
FÉLICIE
Oui ; mais j'y suis, moi.
LUCIDOR
Vous avez trop de bonté pour me tenir si longtemps inquiet de mon sort, et vous ne l'avez éloignée que pour m'en éclaircir.
FÉLICIE
J'avoue que, si elle y était, je n'oserais jamais vous dire le plaisir que j'ai à vous voir.
LUCIDOR
Je suis donc un peu aimé ?
FÉLICIE
Presque autant qu'aimable.
LUCIDOR, charmé.
Vous m'aimez ?
FÉLICIE
Je vous aime, et j'avais grande envie de vous le dire ; rappelons ma compagne.
LUCIDOR
Pas encore.
FÉLICIE
Comment, pas encore ? je vous aime, mais voilà tout.
LUCIDOR
Attendez ce qui me reste à vous dire, il n'en sera que ce que vous voudrez.
FÉLICIE
Oui, oui, que ce que je voudrai ! Je n'ai pourtant fait jusqu'ici que ce que vous avez voulu.
LUCIDOR
Écoutez-moi, charmante Félicie, n'est-ce pas toujours à la personne que l'on aime qu'il faut se marier ?
FÉLICIE
Qui est-ce qui a jamais douté de cela ?
LUCIDOR
Et pour qui se marie-t-on ?
FÉLICIE
Pour soi-même, assurément.
LUCIDOR
On est donc, à cet égard-là, les maîtres de sa destinée ?
FÉLICIE
Avec l'avis de ses parents, pourtant.
LUCIDOR
Souvent ces parents, en disposant de nous, ne s'embarrassent guère de nos cœurs.
FÉLICIE
Vous avez raison.
LUCIDOR
Trouvez-vous qu'ils ont tort ?
FÉLICIE
Un très grand tort.
LUCIDOR
M'en croirez-vous ? prévenons celui que nos parents pourraient avoir avec nous. Les miens me chérissent, et seront bientôt apaisés : assurons-nous d'une union éternelle autant que légitime ; on peut nous marier ici, et quand nous serons époux, il faudra bien qu'ils y consentent.
FÉLICIE
Ah ! vous me faites frémir, et par bonheur ma compagne n'est qu'à deux pas d'ici.
LUCIDOR
Quoi ! vous frémissez de songer que je serais votre époux ?
FÉLICIE
Mon époux, Lucidor ! Voulez-vous que mon cœur soit la dupe de ce mot-là ! Vous devriez craindre vous-même de me persuader. N'est-il pas de votre intérêt que je sois estimable ? et l'estime que je mérite encore, que deviendrait-elle ? Vous permettre de m'aimer, vous l'entendre dire, vous aimer moi-même, à la bonne heure, passe pour cela ; s'il y entre de la faiblesse, elle est excusable ; on peut être tendre et pourtant vertueuse ; mais vous me proposez d'être insensée, d'être extravagante, d'être méprisable ; oh ! je suis fâchée contre vous ; je ne vous reconnais point à ce trait-là.
LUCIDOR
Vous parlez de vertu, Félicie, les dieux me sont témoins que je suis aussi jaloux de la vôtre que vous même, et que je ne songe qu'à rendre notre séparation impossible.
FÉLICIE
Et moi, je vous dis, Lucidor, que c'est la rendre immanquable : non, non, n'en parlons plus ; je ne me rendrai jamais à cela ; tout ce que je puis faire, c'est de vous pardonner de me l'avoir dit.
LUCIDOR, à genoux.
Félicie, vous défiez-vous de moi ? ma probité vous est-elle suspecte ? ma douleur et mes larmes n'obtiendront-elles rien ?
FÉLICIE
Quel malheur que d'aimer ! qu'on me l'avait bien dit, et que je mérite bien ce qui m'arrive !
LUCIDOR
Vous me croyez donc un perfide ?
FÉLICIE
Je ne crois rien, je pleure. Adieu, trop imprudente Félicie, me disait cette dame en partant : oh ! que cela est vrai !
LUCIDOR
Pouvez-vous abandonner notre amour au hasard ?
FÉLICIE
Se marier de son chef, sans consulter qui que ce soit au monde, sans témoin de ma part, car je ne connais personne ici ; quel mariage !
LUCIDOR
Les témoins les plus sacrés ne sont-ils pas votre cœur et le mien ?
FÉLICIE
Oh ! pour nos cœurs, ne m'en parlez pas, je ne m'y fierai plus, ils m'ont trompée tous deux.
LUCIDOR
Vous ne voulez donc point m'épouser ?
FÉLICIE
Dès aujourd'hui, si on le veut ; et si on ne l'approuve pas, je l'approuverai, moi.
LUCIDOR
Eh ! pensez-vous qu'on vous en laisse la liberté ?
FÉLICIE
Par pitié pour moi, demeurons raisonnables.
LUCIDOR
Je mourrai donc, puisque vous me condamnez à mourir.
FÉLICIE
Lucidor, ce mariage-là ne réussira pas.
LUCIDOR
Notre sort n'est assuré que par là.
FÉLICIE
Hélas ! je suis donc sans secours.
LUCIDOR
Qui est-ce qui s'intéresse à vous plus que moi ?
FÉLICIE
Eh bien ! puisqu'il le faut, donnez-moi, de grâce, un quart d'heure pour me résoudre ; mon esprit est tout en désordre ; je ne sais où je suis, laissez-moi me reconnaître, n'arrachez rien au trouble où je me sens, et fiez-vous à mon amour ; il aura plus de soin de vous que de moi-même.
LUCIDOR
Ah ! je suis perdu ; votre compagne reviendra, vous la rappellerez.
FÉLICIE
Non, cher Lucidor ; je vous promets de n'avoir à faire qu'à mon cœur, et vous n'aurez que lui pour juge. Laissez-moi, vous reviendrez me trouver.
LUCIDOR
J'obéis ; mais sauvez-moi la vie, voilà tout ce que je puis vous dire.
[modifier] Scène X
FÉLICIE, LA MODESTIE, qui paraît et se tient loin.
FÉLICIE, se croyant seule.
Ah ! que suis-je devenue ?
LA MODESTIE, de loin.
Me voilà, Félicie. (Félicie la regarde tristement. La Modestie continue.) Ne m'appelez-vous pas ?
FÉLICIE
Je n'en sais rien.
LA MODESTIE
Voulez-vous que je vienne ?
FÉLICIE
Je n'en sais rien non plus.
LA MODESTIE
Que vous êtes à plaindre !
FÉLICIE
Infiniment.
LA MODESTIE
Je vous parle de trop loin ; si je me rapprochais, vous seriez plus forte.
FÉLICIE
Plus forte ! Je n'ai pas le courage de vouloir l'être.
LA MODESTIE
Tâchez d'ouvrir les yeux sur votre état.
FÉLICIE
Je ne saurais ; je soupire de mon état, et je l'aime ; de peur d'en sortir, je ne veux pas le connaître.
LA MODESTIE
Servez-vous de votre raison.
FÉLICIE
Elle me guérirait de mon amour.
LA MODESTIE
Ah ! tant mieux, Félicie.
FÉLICIE
Et mon amour m'est cher.
[modifier] Scène XI
DIANE paraît, LA MODESTIE, FÉLICIE
LA MODESTIE
Voici cette dame qui vous sollicitait tantôt de la suivre, et qui paraît ; vous vous détournez pour ne la point voir.
FÉLICIE
Je l'estime, mais je n'ai rien à lui dire, et je crains qu'elle ne me parle.
LA MODESTIE, à Diane.
Pressez-la, Madame ; vos discours la ramèneront peut-être.
DIANE
Non, dès qu'elle ne veut pas de vous, qui devez être sa plus intime amie, elle n'est pas en état de m'entendre.
LA MODESTIE
Cependant elle nous regrette.
DIANE
L'infortunée n'a pas moins résolu de se perdre.
FÉLICIE
Non, je ne risque rien : Lucidor est plein d'honneur, il m'aime ; je sens que je ne vivrais pas sans lui ; on me le refuserait peut-être, je l'épouse ; il est question d'un mariage qu'il me propose avec toute la tendresse imaginable, et sans lequel je sens que je ne puis être heureuse : ai-je tort de vouloir l'être ?
DIANE, toujours de loin.
Fille infortunée, croyez-en nos conseils et nos alarmes. (Apercevant Lucidor.) Fuyez, le voici qui revient ; mais rien ne la touche. Adieu encore une fois, Félicie. (Elles se retirent.)
FÉLICIE
Quelle obstination ! Est-ce qu'il est défendu, dans le monde, de faire son bonheur ?
[modifier] Scène XII
LUCIDOR, FÉLICIE
LUCIDOR
Je vous revois donc, délices de mon cœur ! Eh bien ! le vôtre me rend-il justice ? En est-ce fait ? Notre union sera-t-elle éternelle ? (Il lui prend la main qu'il baise.) Vous pleurez, ce me semble ? Est-ce mon retour qui cause vos pleurs ?
FÉLICIE, pleurant.
Hélas ! elles me quittent, elles disparaissent toujours à votre aspect, et je ne sais pourquoi.
LUCIDOR
Qui ? cette sombre compagne appelée Modestie ? cette autre dame qui désapprouve que vous veniez dans nos cantons, quand j'offre d'aller avec vous dans les siens ? Et ce sont deux aussi revêches, deux aussi impraticables personnes que celles-là, deux sauvages d'une défiance aussi ridicule, que vous regrettez ! Ce sont elles dont le départ excite vos pleurs au moment où j'arrive, pénétré de l'amour le plus tendre et le plus inviolable, avec l'espérance de l'hymen le plus fortuné qui sera jamais ! Ah ciel ! est-ce ainsi que vous traitez, que vous recevez un amant qui vous adore, un époux qui va faire sa félicité de la vôtre, et qui ne veut respirer que par vous et pour vous ? Allons, Félicie, n'hésitez plus ; venez, tout est prêt pour nous unir ; la chaîne du plaisir et du bonheur nous attend. (Une symphonie douce commence ici.) Venez me donner une main chérie, que je ne puis toucher sans ravissement.
FÉLICIE
De grâce, Lucidor, du moins rappelons-les, et qu'elles nous suivent.
LUCIDOR
Eh ! de qui parlez-vous encore ?
FÉLICIE
Hélas ! de ma compagne et de l'autre dame.
LUCIDOR
Elles haïssent notre amour, vous ne l'ignorez pas ; venez, vous dis-je ; votre injuste résistance me désespère ; partons.
Il l'entraîne un peu.
FÉLICIE
Ô ciel ! vous m'entraînez ! Où suis-je ? Que vais-je devenir ? Mon trouble, leur absence et mon amour m'épouvantent : rappelons-les, qu'elles reviennent. (Elle crie haut.) Ah ! chère Modestie, chère compagne, où êtes-vous ? Où sont-elles ?
Alors la Modestie, Diane et la Fée reparaissent.
[modifier] Scène XIII
Tous les acteurs précédents.
LA FÉE
Amant dangereux et trompeur, ennemi de la vertu, perfides impressions de l'amour, effacez-vous de son cœur, et disparaissez.
Lucidor fuit ; la symphonie finit ; la Modestie, la Vertu et la Fée vont à Félicie qui tombe dans leurs bras, et qui, à la fin, ouvrant les yeux, embrasse la Fée, caresse la Modestie et Diane, et dit à la Fée :
FÉLICIE
Ah ! Madame, ah ! ma protectrice ! que je vous ai d'obligation. Vous me pardonnez donc ? Je vous retrouve ; que je suis heureuse ! et qu'il est doux de me revoir entre vos bras !
LA FÉE
Félicie, vous êtes instruite ; je ne vous ai pas perdue de vue, et vous avez mérité notre secours, dès que vous avez eu la force de l'implorer.